//img.uscri.be/pth/652b781c023f0bdf617a019a94643327248678fa
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 29,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Valse à l'envers

De
440 pages
Ce récit autobiographique illustre une décennie par le vécu d'une génération, née dans les années trente, et confrontée à la guerre d'Algérie. Un jeune couple s'installe à Longwy, centre de la sidérurgie lorraine. Suspecté de sentiments "antinationaux", l'auteur fera son service comme simple soldat dans le train. Ce roman témoigne de la vie du contingent, des crimes de l'Armée française en Algérie et leurs séquelles sur l'état d'esprit des appelés.
Voir plus Voir moins

@ L'Harmattan,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05398-4 EAN : 9782296053984

VALSE À L'ENVERS

Du MÊME AUTEUR

Poésie Cirque guignol et marionnettes Kouros 1970

La vie la mort la poésie Editions D. Guéniot 1975 Cirque la vie Kouros 1985 Blues des métiers L'Harmattan 1996

Récits
Un garçon d'Est L'Harmattan 1995 Les J Troyes Editions D. Guéniot 1999

Essais
Les banlieues, les profs et les mots L'Harmattan 2000 Le pays de Bourbonne Histoire, récits, images L'Harmattan 2003

Lexicographie régionale
Mots du Bassigny et de la Vôge Editions D. Guéniot 1999 Mots et figures des Trois Provinces L'Harmattan 2001

HUBERT LESIGNE

VALSE À L'ENVERS
Chronique des années 1953-1963

L'HARMATTAN

On sourira de nous pour notre dévouement. Aragon Notre colonel Makovec nous disait toujours: « La discipline, tas d'abrutis, ilIa faut, parce que sans elle, vous grimperiez aux arbres comme des singes, mais le service militaire fait de vous, espèces d'andouilles, des membres de la société humaine! »
Jaroslav Hasek

Tu es comme le mouton, mon frère, Quand le bourreau habillé de ta peau quand le bourreau lève son bâton tu te hâtes de rentrer dans le troupeau et tu vas à l'abattoir en courant, presque fier. Tu es la plus drôle des créatures, en somme, Plus drôle que le poisson qui vit dans la mer sans savoir la mer. Nazim Hikmet

Sommaire

1. Étudiant salarié
2. Retour à la source 3. Propédeute

9 33 49 71 91 123 147 169 187 219 245 279 317 341 363 381 397 417

4. Sur la Riviera 5. Engagement 6. Marions-nous 7. Mort tragique
8. Capes sous émeute

9. Sur le terrain 10. Dominique à la campagne Il. Prof à Longwy
12. Du Pays-Haut en Haut-Jura

13. Militaire sous influence 14. Constantine
15. Dans Ie bled 16. Hassi Messaoud fin de partie 17. Changement de pied

18.Visite à Juliette de Madame la Mort

ÉTUDIANT

SALARIÉ

Je m'en souviens... Jaune elle était la gare de Nancy à l'époque, devant une place carrée, perchés les néons de l'Est Républicain, les passants hâtifs d'après-midi. Tout tournoyait dans un vertige d'architecture, bourgeoise plein ventre, le Thiers au milieu. Ça commençait mal. Ne te laisse pas aller à l'impression, mon vieux. Une canette au buffet et réfléchir... C'est toujours pareil les arrivées, on traîne le familier, on s'effare d'un milieu nouveau et trouve tout drôle, on cherche des habitudes neuves, c'était mon tour... Mon vélo aux bagages, ma malle aussi, violette à tirer l' œil, pas ici, tous indifférents à tous, pressé pressé vite plus vite paquets valises ballots... À bon port. On me le livrera mon caisson, trop mastoc il a dit le préposé. Le plan, droite gauche au nord, au bout de la ville la boîte, limite Nancy Maxéville. À bicyclette dans les quatre chevaux à pétarader virer filer, scooters vespas. Gaffe au chahut des ferrailles folles. Rue-ci rue-là. Pédaler dans le flot au long des marronniers, le cours Léopold, pas à se tromper. Rue de Metz dans la tranchée des murs, cossus encore... Rue Silvestre, d'un coup un calme de petite province, une école Ferry dessins d'enfants sur les vitres, la ligne de chemin de fer, à droite cul-de-sac... elle a sa rue l'École normale... bouquet de sureaux, grille sur des bâtiments pleins de silence. C'est à côté, un portail noir sur le goulet de la ruelle, grondement d'un train... Souffler devant la loge où on trifouille des casseroles... la concierge dans ses ustensiles sans doute, comme à Troyes madame Lahourde... Sonnette, je me prépare une contenance, ne pas montrer mon émoi, j'avais le droit... Une femme en chaussons, chignon noir, visage affable. Vous désirez monsieur? Elle roule des r comme mes copains nivernais. Elle me dit s'appeler Léopold la petite dame, façons civiles. - Madame, je suis le nouveau surveillant, le directeur m'a convoqué.

- C'est vous monsieur Lesigne alors? Il m'avait prévenue. - Oui je.. il doit y avoir à faire ici, c'est une grosse école on dirait. - À peu près deux cents élèves, des filles aussi qui viennent de Maxéville pour les cours.
-

Ça fait du monde,j'ai dit bêtementpour meubler. M'en parlez pas. Avec ça que le nouveau directeur veut changer tout.

Ça marchait bien avec monsieur Mabire, les résultats, manger, tout ça... On verra bien, en attendant il me fait courir du matin au soir. Que la rentrée n'est même pas faite. Vous aviez bien le temps... vous allez voir monsieur Ritzenberger, il est arrivé de ce matin. Dans le bureau des surveillants, là devant le monument aux morts Une étroite pyramide grise. C'est ça qui fait gai avec les deux cyprès. - Si vous avez besoin de moi, n'hésitez pas à me demander. - Merci madame. Je suis content de trouver quelqu'un qui m'accueille bien. - C'est gentil. Monsieur Ritzenberger vous donnera des précisions, allez voir le directeur. Un drôle d'homme vous verrez. Enfin, vous vous ferez vous-même votre idée Madame Léopold me conduit trottinant sous une verrière. Vestibule, une pièce deux fenêtres sur cour... Le collègue vers la trentaine, coiffé en brosse, rasé soigné, un regard bleu, cordial.
-

Monsieur Ritzenberger?

- Oui, c'est vous le deuxième surveillant? Rien d'un bureau, une table ovale, paperasses éparpillées et en piles, on dirait une salle à manger déclassée, ça m'a fait cet effet-là, devant ce couvert de papiers. - Vous êtes en avance aussi... Je suis un ancien de l'école, j'ai demandé le poste pour faire des études d'art. J'ai été instit' mais j'ai mis du temps à me décider. Et vous? - Normalien à Troyes. Le directeur m'avait conseillé des études supérieures, il m'a fait un dossier et j'ai la chance de tomber ici, pas de voyages pour les cours, chez nous le pion était toujours entre deux trains. - Quelles études vous allez faire? - Lettres, j'aimerais préparer une licence moderne. Ma famille a voulu que je passe le concours de normale.
-

Moi c'est pareil. On aura sûrement l'occasion d'en parler. En

attendant, si on allait voir vos pénates, vous n'avez pas de bagages? - La gare doit me les faire livrer, ma vieille malle me suit comme mon ombre. Mais le directeur? -Vous le verrez après, il est dans son bureau depuis qu'il est arrivé, à éplucher les emplois du temps, les horaires les salles, il a l'air tatillon. 10

Il m'emmène sous la verrière, vestibule couloir, c'est une bâtisse à étage avec cour intérieure, sombre close massive, une espèce de cloître.
-

Là au rez-de-chaussée,c'est les classes de quatrième année, en stage

la plupart du temps vous savez ça. En haut le premier dortoir, celui que je dois surveiller. Vous avez l'autre, celui de la préparatoire et les élèves de philo.
-

À Troyes, le surveillant ne faisait que passer une fois ou deux le

matin, éteindre le soir, gardien des lampes c'était tout. Les élèves s'arrangeaient de la discipline. Nos chambres ne sont pas dans les dortoirs j'espère? - Non, à côté. On n'intervient qu'en cas d'incident, on veille aux corvées, voilà. Allons voir les dortoirs et nos chambres. - Il faut aussi surveiller les études?
-

Non, pas du temps de Mabire, il faisait confiance aux jeunes. Espé-

rons que le nouveau aussi. - On a un statut? - Je ne crois pas, instituteurs détachés en école normale, c'est tout ce qu'il m'a dit. - Avec des heures de liberté pour nos cours dans la journée, tout de même?
-

Bien sûr, c'est à nous de les faire valoir et de nous entendre. Voilà

l'autre partie de l'école. Au rez-de-chaussée, un gymnase et la salle de musique... La nôtre n'était qu'un réduit où Saint-Pé nous faisait chanter, lui au piano, salle de détente midi et soir, dans la fumée des clopes. Le prof de gym s'arrangeait par temps de pluie d'une espèce de préau déjeté où il trouvait le moyen de nous faire travailler aux barres parallèles, cheval d'arçon, cordes, anneaux. Imagination jamais à court. Pas question de tirer au flanc, les délicats planqués à l'infirmerie, il allait voir auprès de Valentine, la lingère-infirmière. Depuis des lunes il est question d'en bâtir une neuve, l'Indochine l'a boulottée, et le reste, reconstruire après détruire. - Ici autour, les salles d'étude. Les cinquième peuvent se coucher plus tard, c'est du travail Saint-Cloud et Fontenay. La journée, les filles viennent en cours. Le directeur m'a déjà averti de vérifier qu'il n'y ait pas de relations... disons extrascolaires, vous voyez le topo? - On ne va s'occuper des amourettes, je ne me vois pas dans le rôle de père la pudeur, encore moins de duègne. On aurait bonne mine.
-

Moi non plus. Les dortoirs sont à l'étage, nos chambresà côté.

Un escalier usé donne sur ma chambre, fraîche sombre monacale, haute fenêtre sans rideau. Elle donne sur une cour et des grands acacias. Deux lits de chêne clair dans la longueur, une armoire carrée du même bois, une table, Il

deux chaises, un lavabo séparé de la chambre par une cloison en verre dépoli. Je vais vivre là avec un compagnon. - Pour qui le deuxième lit ?
-

L'assistant d'anglais, il doit arriver avec les élèves.

- Et la porte? - Elle donne sur le dortoir mais elle est condamnée. On y passe? - Je vous suis. Il est grand mon dortoir pas l'intimité du nôtre à Troyes, ailes gauche et droite, ça faisait un espace impressionnant. Tout le long, des boxes à deux lits séparés par des cloisons, une soixantaine. Tout est nickel, dans le couloir un cagibi à balais pelles ustensiles de corvée, même des seaux de cire.
-

Ils cirent leur dortoir les élèves?

- Oui, l'intendant tient à ce que tout soit entretenu. Ils se débrouillent ici, toujours la même chose, du fric ou pas, c'est mieux que je croyais... La chambre du collègue est plus petite, fenêtre sur parc et jardin, le soleil du soir dedans, un seul lit. L'ancien a la piaule la plus agréable c'est bien normal. - Voilà, on ira voir le parc et le jardin tout à 1'heure, quand vous aurez vu le directeur. Il doit savoir que vous êtes arrivé. Dans la salle des pions les pas sur le trottoir ils résonnent. À la sortie comme à l'entrée, personne ne peut échapper aux cerbères. En face, un escalier monte au logement du directeur, au rez-de-chaussée double porte capitonnée. - C'est ici, je vous laisse, à tout de suite. Il règne dans cet entre-deux un silence de chapelle. Mon séjour ici va peut-être dépendre du premier contact avec le patron. Julien Sorel arrivant au séminaire la trouille aux braies... Littéraire mon petit père, tu vas pas défaillir pour autant. Ce coup-ci m'y voilà dans la vie et je ne suis pas le plus mal loti, je n'ai plus qu'à m'exciter un peu la nénette avec l'espoir de faire un prof... Prendre une goulée d'air et me forcer à frapper dans la deuxième porte, celle en bois après le capiton, il est bien protégé derrière ce rembourrage le directeur, pour ça qu'on n'entendait pas mouche là-derrière. - Entrez! comme d'une caverne. - Bonjour monsieur, je viens me présenter. Il est enfoncé dans les paperasses, en empilements partout devant autour à bancaler entre ses coudes, ça en tirait l' œil. Si les dossiers n'allaient pas déraper, les fiches débouler en cataracte sur ses genoux? Sur des rayons du fond, pas un livre, des chemises bourrées de liasses jaunes effrangées, des rangées de bulletins officiels dans des reliures. Ça sentait là-dedans le vieil imprimé comme d'une étude à roustissures façon huissier de justice. Lui était enfoui là-dedans de toute la largeur de son râble. Il a l'air d'un campa12

gnard habillé en dimanche. Un visage jaune, bistré, bouffi, ridé sous les yeux, froncé des joues, plissé des paupières, en accord avec son décor, et un air de préoccupation. Veston fripé, cravate de traviole, mèches plaquées sur le crâne, des oreilles décollées poilues... à décourager le sérieux. Non, il respirait pas la confiance. Ce qui détonnait, c'était sa grosse chevalière. Pour tout dire un fonctionnaire avec quelque chose dans les yeux de soupçonneux. Peut-être pas mauvais homme, il fallait voir. - Bonjour. Je suis satisfait que vous arriviez avant la rentrée. Il y a un monceau de travail, vous ne serez pas de trop, tous ces dossiers vous vous rendez compte... Je viens d'être nommé directeur de cette école, après avoir dirigé celle de Commercy. J'ai pris connaissance de votre dossier... voilà, vous venez de Troyes, vous y avez fait des études satisfaisantes... Bien bien... je vois sorti premier au certificat de fin d'études normales. Je conjecture que c'est ce qui vous valu ce poste à Nancy, vous allez continuer des études?
-

Oui monsieur, de lettres... Vous avez contacté votre collègue? Il vous a fait voir les lieux? Tant mieux, maintenant vos tâches comme instituteur hors cadre,

- Rapidement, l'essentiel, je sais comment fonctionne une école normale.
-

stagiaire pour l'instant, titulaire dès que vous aurez obtenu le C.A.P. Vous le passerez avec moi à l'école d'application avant la fin de l'année, après un court stage. - Certainement monsieur. - Je vous saurais gré de m'appeler monsieur le directeur, c'est l'usage. - C'est qu'à Troyes notre directeur, Monsieur Lecronier... - Ici vous êtes à Nancy. Hou! Il est à cheval, statut règlement, titres hiérarchie, le Jules lui, sa simplicité. Du genre dirlo de Besançon celui-ci, gravité gilet ventre. Mes études avant tout, je suis là pour ça. Monsieur le Directeur bon. Je ne vais pas en faire une pendule. - Vous assurez la surveillance aux repas et au dortoir, vous veillez à la tenue de l'école, à son entretien par les élèves. Voyez avec l'intendant qui en a la charge. Les études restent libres pour le moment, je verrai si les élèves sont capables d'autodiscipline, j'en doute par expérience. Je serai aussi exigeant pour tout ce qui peut provoquer des accidents. Surtout, que personne ne fume au dortoir, en classe, dans les couloirs. Soyez strict. Un incendie est vite arrivé. Vous avez des questions? - Sur le régime de nos libertés. Nous avons le même statut que les maîtres d'internat?

13

- Vous êtes instituteur détaché dans la fonction de surveillance, vous aurez autant de libertés que le service le permettra. Les textes officiels ne précisent rien de plus. J'ai omis de vous dire aussi que vous devrez faire mon secrétariat. Vous savez taper à la machine?
-

Non.

- Il faudra apprendre. - Notre travail est peu défini en somme. Merci pour ces précisions. - Vous penserez aussi à vous faire installer pour percevoir votre traitement.
-

Naturellement. L'intendant aura des précisions à vous demander. Voyez-le au plus

vite. Voilà, du travail vous attend au bureau. Monsieur Ritzenberger va vous mettre au courant de la rentrée des nouveaux, les anciens ont moins besoin d'être encadrés. Ah oui, des normaliennes viennent ici chaque jour. Je compte sur vous pour les relations avec les garçons. Je ne vois rien d'autre pour l' instant. Moi non plus. Il est du bois dont on fait les formes. J'en aurai tant que faire. Le reste c'est mon particulier...
-

Alors, vos impressions? Drôle d'homme, je lui ai donné du monsieur, il m'a réclamé du

monsieur le directeur. Il n'en revient pas d'avoir été nommé ici, ou quoi? - Moi aussi il m'a chapitré. - Il va me faire passer le C.A.P, bonne chose pour la paye. Il paraît aussi qu'il y a énormément de travail. La confiance n'a pas l'air d'être son fort, il m'a surtout parlé de discipline, d'accident, de risque d'incendie. Un rond-de-cuir quoi, service service.
-

Vous savez, il n'a pas de licence, c'est un inspecteur primaire monté S'il les traite en instit', ça risque d'aller mal. OuÏ. Du temps de Mabire, les capacités passaient avant tout. Les C'est sûr. Je dois aussi apprendre à taper à la machine, faire du

par le rang. Presque tous les professeurs sont agrégés, les relations risquent d'être délicates.
-

anciens ne vont pas se laisser traiter comme des collégiens. S'il les prend à rebrousse-poil, on aura à en supporter les effets.
-

secrétariat. De quoi être inquiet pour nos libertés. - Pour tout vous dire, j'ai le même sentiment, je ne suis plus sûr d'avoir fait un bon choix en acceptant le poste. Enfin ne jugeons pas trop vite, nous saurons bientôt si c'est du lard ou du cochon.
-

Comme vous dites. Au moins, on est deux. Le pionicat, c'est une

chose, il faut bien gagner sa vie quand on n'a pas des parents derrière. On est là aussi étudier, même sans statut. Je suis content d'avoir eu le poste, 14

pas question de me le laisser pourrir. Il va falloir veiller aux coups de vent. - Allons voir le jardin et le parc, ça nous éclaircira les pensées, il monte jusqu'aux pentes du Haut-du-Lièvre. Il m'emmène dans la cour où donne ma chambre. Les derrières font enfermé. - Là à gauche les cabinets, les douches et des ateliers... le parc sur la colline... voilà le jardin... Ma belle confiance, la séance chez le dirlo me l'a un peu refroidie, il me rapplique des doutes... je suis pas un chien d'école, je veux pas être sifflé. Black aux pieds! t'es un bon chien, mais oui, la patte la papatte. Pas de collier ni de cou pelé, de ça je suis bien certain. - ... c'est comme à Troyes on avait aussi un potager, la république, elle gâtait les normaliens, je me demande si ça va durer, déjà les lois MarieBarangé, le gouvernement arrose le privé maintenant. Ritzenberger ne relève pas, trop tôt pour parler politique. Derrière, l'appartement du directeur, six fenêtres sur des massifs de fleurs mourantes, quatre grandes pièces, il est logé large. On prend un chemin qui grimpe sur la côte entre les hautes futaies, hêtres chênes frênes acacias. Beau parc... des troncs couchés éclatés. - Qu'est-ce qui est arrivé?
-

Un cyclone, qui l'a ravagé pendant les vacances, des tourbillons avec

une brume jaune sur la ville. Des forestiers travaillent à débiter les troncs, les mettre en stères... puis des rangs de choux carottes patates, entre les allées ratissées, plus haut des plants de framboisiers et de groseillers rouges et noirs. Au bas de la colline un verger de mirabelliers pommiers quetschiers... Mon père doit faire le tour de son pré, les bœufs mufles aux prunes qu'ils font tomber en se frottant aux arbres... Des merles et des étourneaux se chamaillent, voletant autour des fruits, des moineaux mésanges rouges-gorges à ripai lIer en piaillant. La côte s'élève entre le jardin et les fruitiers, chemin de terre sous un boulevard qui ronfle d'autos filant sur la banlieue. C'est le Haut-duLièvre, il ne doit plus y en avoir des oreillards par ici depuis belle. La vue porte sur le plateau de Malzéville, rouille et bronze dans l'arrière-saison encore estivale, toits rouges répandus au long de deux bras de rivière. Les lointains bourdonnent, des trains grondent, une rivière vers le nord une autre sur le couchant. - Ce n'est pas la Moselle, là à gauche?
-

Si, là-bas le confluent avec la Meurthe, on voit au fond la banlieue Et là-bas, c'est Liverdun ? Oui. Vous connaissez?
15

industrielle.
-

-

Il m'en reste un souvenir, j'étais venu à Nancy avec mes parents

pendant la guerre, mon père devait passer des examens pour une pension de guerre. Un cousin nous avait emmenés dans une espèce de guinguette, à Liverdun c'est bien ça. C'est ce que je me rappelle le mieux du voyage de mes dix ans, ils sont toujours comme d'hier les souvenirs de gosse. Un homme en bourgeron ratisse la terre avec un large outil qu'il a dû bricoler, tranquille, tout à son ouvrage. - Il est sourd et muet vous savez, Jean il s'appelle, c'est un bon jardinier. Moi planté là cornichon dans un malaise, à me garder de la pitié, cette sournoise. Lui n'en fait pas tant d'histoire, il s'exprime avec des gestes, un grand sourire dans le visage. Bonjour... j'aime le jardin... planter ça lève... belles mes pommes de terre... Je prends trop à cœur, toujours à me turlupiner d'autrui, comme mon père. Le soleil penche sur la colline à travers les arbres. On revient doucement par l'allée centrale, silencieux tous les deux, pris par I'heure qui passe dans le coteau. Le collègue montre un espace sous les premiers arbres de la pente. - Là derrière, y a un vieux mur facile à franchir. C'est par là qu'on rentrait le soir, quand on avait dépassé l'heure, Mabire le savait, il laissait faire. - Nous, c'était à travers une grosse haie. Nous voilà déjà aux souvenirs, espérons qu'on s'en fera de bons ici aussi.
-

Pourquoi pas? Là, c'est le garage à vélos, on prend la ruelle pour

sortir, l'intendant m'a donné deux clés, chacun la sienne. Immense le réfectoire, des rangées de tables pour huit, autre chose que la petite salle à manger de Troyes. Notre table est dans le coin où les services passent par un guichet.
-

Voilà Monsieur Lesigne.

- Messieurs dames. On va être perdus ici à deux. - Plus pour longtemps, si les élèves vous manquent vous allez pas être déçus, ça paraît grand mais quand ils sont tous là, des fois on a du mal à s'entendre. Une vraie carmagnole, ça chahute ça rigole, vous verrez ça. Deux pour tout ce monde-là vous serez pas trop. Mais faut pas que ça vous coupe l'appétit, on vous le souhaite bon. Une serveuse apporte radis jambon purée camembert, avec des quetsches.
-

Qu'est-ce que vous voulez boire?

- Un peu de vin rouge, si c'est possible. - Bien sûr, vous n'êtes pas des gosses, l'intendant nous a dit, tiens le voilà, quand on parle du loup... Il est à cheval sur le ménage, mais brave. 16

Un homme mince, enjoué, vient nous serrer la main. - Houot, l'intendant. Alors vous êtes bien installés? Monsieur Lesigne, j'imagine? - Je suis arrivé tout à l'heure. Le directeur m'a recommandé de vous voir pour ma prise en charge.
-

En effet, Monsieur Ritzenbergeraussi, mais ce n'est pas à la minute.

Nous verrons ça demain. Ça va l'appétit? - Ils viennent du jardin les radis? je dis pour paraître guilleret, dedans pas si faraud.
-

Vous avez vu le potager? On va manger dessus quelque temps,

autant d'économisé, les prix s'envolent vous savez, l'emprunt Pinay ne règle pas nos problèmes. J'espère encore faire un service de framboises, quelquesuns de prunes, l'année a bien donné. Mais alors le parc, on va en vendre du bois, vous avez vu ? Une centaine de stères par terre mais pas de dégâts à l'école.
-

Ça arrive souvent les tempêtes, par ici? Non, celle-là était exceptionnelle, on a parlé d'une différence brutale

de température entre le Haut-du-Lièvre et la Meurthe. Malzéville y a coupé, pas vrai, Ritz? Ils se connaissent, il sera Ritz, lui m'appelle Hubert, va pour Hubert, on se rapproche.
-

Je voulais demander, c'est quoi la propriété à côté? Je l'ai prise pour

l'école, en arrivant. - On peut s'y tromper, c'est un foyer pour jeunes délinquantes. Une s'est suicidée il y a peu, elle s'est couchée sur la voie, la pauvre fille. Elle devait être à bout pour en arriver là. Ses parents la maltraitaient selon le journal, il a ont fait deux articles, toujours à l'affût des drames. On les entend des fois chanter derrière leurs murs. Le directeur s'est inquiété du voisinage, bien à tort. Je n'en ai jamais vu sortir, elles sont bouclées, pas facile pour elles sans doute... À demain. La lumière du bureau grisaille le monument et les deux cyprès, tout est silence. J'ai pensé correct de réclamer la liste des nouveaux, le directeur en avait parlé.
-

Laissez, on verra ça demain. Vous ne voulez pas plutôt achever de Mes livres à ranger la malle à vider, ce sera vite expédié. Au fait,

vous installer?
-

comment ça se passe ici pour le linge? - Pas de soucis à vous faire, il y a une lingerie. - Et la bibliothèque, on en a une je suppose?
-

Deux, une générale et celle des préparatoires.Assez riches, Mabire y

17

veillait. En ville, on a les bibliothèques municipale et universitaire, il suffit de s'y inscrire, elles ont des salles de travail agréables. On a parlé de livres. Il me passe les lettres de Van Gogh à son frère, je lui prête le Feu de Barbusse, il en a entendu parler sans le trouver, il prend aussi Solitude de la pitié, des nouvelles de Giono. Dimanche, il m'emmène découvrir Nancy. Il est sympa Ritz. A dix heures nous sommes dans nos piaules. Seul dans ma chambre... le silence me tombe dessus avec la nuit et la clarté de la lune dans la fenêtre, glissée d'une branche à l'autre. Retour à moi, pincé d'une ombre de regret dans cette pièce trop haute, si près du dortoir où des jeunes vont chahuter, moi livré aux humeurs d'un directeur couci couça. Méfiance. Pas la peine de se faire de la bile avant les tuiles... Pas revu Juliette depuis les vacances, ce n'est pas ma moindre incertitude depuis son coup de fil et sa lettre désolée désolante. Ce rendez-vous manqué par ma faute. Sa frange follette, son regard, sa confiance et son peu d'assurance. Elle roule vers Sainte-Savine. À la Toussaint. Peut-être. Tour dans le dortoir désert sans avoir osé allumer, la lumière de ma torche entre les cloisons sur les lits. Dans l'ombre seul je me suis senti faible et tout flottant. À l'idée de la vie sans Juju, un trac m'est monté de ne pas pouvoir supporter quatre années dans ce faux métier de pion... Résigné ça jamais, plutôt renoncer à cette espèce de valetage, vivacité trop souvent, l'instinct des vieilles colères, les Lesigne sont prompts dit-on là-bas. Les rebelles m'ont toujours attiré, tout gosse déjà... Et la littérature à se soûler de mots, prendre des airs. Pour des héritiers qui ont la sécurité devant eux. Les réalistes font du droit comme Riquet, mes bons copains Michel Roger des maths, les maths sont à tout le monde. Mais les lettres, insouciance et belles phrases. Me retrouver avec des frottés de latin-grec. De quoi broncher, se ronger la patte comme un renard pris au piège. Contrainte de condition, je suis pas fils de notaire. Je ne voulais pas non plus m'enterrer à Varennes dans une sinécure de maître d'école, comme l'oncle qui redresse l'orthographe et bricole l'arithmétique de ses candidats au certif. Élevés dans la glaise ils vont y rester. Il leur faut le mouvement, les choses qu'on peut soumettre, fabriquer. L'école, ils la traversent comme une fièvre et moi là à caresser les bouquins. Nuées imaginations, la frime dans les romans presque toujours, l'amour l'amour luxe d'oisifs. Me voilà tel qu'agace tombée du ciel sur quelque morceau de clinquant. Le sort m'en a été jeté. Hors de mes racines déjà, père et mère làbas et marcher devant vers la ville, plus de retour possible je crois bien. Pion, quatre ans de fac sans liberté libre, surveillée la mienne. Premier Lesigne à m'extraire du bled, tous les autres ont leur existence à la terre ou à la boutique, collés à leurs propriétés. J'ai sauté le ruisseau d'enfance, les 18

amis, les rues, les chemins bordés d'épines blanches, parentèle et primes amours dans le caveau du temps. Que c'est loin déjà. Souvenirs, rêves au réveil, silhouettes qui marchent au long des rives. Accepter, sauf à se tourmenter toujours d'un passé qui s'en va chaque mois chaque année un peu davantage. Je m'en irai moi aussi forcément. Mes grands-parents Edmond et Marie m'ont élevé dans le respect de l'école... Déjà mon oncle et c'est mon tour. C'est dans la nappe souterraine, avec quelques joyeusetés des rues et des écoles, comme d'une source artésienne... Avancer, buter, repartir, reculer à mesure de l'âge. Elle est maintenant ma vie entre les pattes d'un inspecteur passé directeur, fin de carrière et dernier bâton de fonctionnaire. Bientôt, va savoir, entre celles des profs du supérieur que j'aurai peut-être à redouter, des lettres qu'on dit belles. Aux doutes plus qu'aux espérances j'en étais à mon premier soir, éveillé dans mon lit par ces ombres à trotter, trotte trotte sans pouvoir m'endormir. Elles rôdaient dans le silence de la nuit, un avenir à faire, un métier mercenaire, des études incertaines, Juliette au loin. Je n'étais sûr que de ma volonté, et je réentendais Ritz se demander s'il avait fait le bon choix. Et moi donc, et Juliette? Quoi de nous dans l'avenir? Réveillé à six heures par une cloche secouée chez les filles d'à côté, aucun bruit dans l'école, un train siffle. Me dégourdir dans le parc, voir la boîte de jour, les corridors les salles dormantes les cours devant derrière, ce matin clair. Soleil en biais dans le bureau... Tas de feuilles, une liste sur la table, les cinquième année. Retrouvé dessus Royer, le camarade matheux de Troyes. Il a suivi sur la lancée de maths élém, il joue son atout, il a raison. J'ai choisi la voie sans philo, ma bête sombre. Plus de nouvelles des copains de Besançon, depuis leur première sup à Dijon. Est-ce qu'ils ont intégré, ces fameux-là? Les voilà sortis de ma vie, revenants du quartier Battant, nous tous à la purge philosopharde, ergotages et charabia, à souffler sur le vent et faire des trous dans la lune. On était si jeunes. Madame Léopold avait raison. Pas la peine de nous faire venir si tôt, on n'a fait que de la présence. L'intendant m'a renseigné sur mon salaire, stagiaire je vais toucher vingt-cinq mille francs, début janvier davantage, nourri logé, peu de frais, je suis à l'aise. Je dois me faire émanciper par un conseil de famille pour ouvrir un compte postal, c'est ça entrer dans la vie, sans argent baliverne la liberté... Le directeur nous a sonnés, j'ai sursauté la première fois, et piqué une rogne. Il faut une sale mentalité, quelle bourrique! C'était pour nous faire déplacer une vieille Underwood sur quoi on va se casser les ongles. Un seul doigt, deux quatre. Il est seigneur dans les papiers, raide comme dix triques. Pion et dactylo, si ça continue, je compte

19

mes heures. Ritz s'amuse de me voir sur les ongles, je les rentre voilà tout. Ça ne sert à rien la colère, qu'à se faire mal. Le jour de la rentrée, Jeanmaire sort enfin de sa tanière, diable à ressort, fusée à questions... Tout est prêt, les dortoirs sont propres? Les familles n'est-ce pas, et la salle des professeurs, les bibliothèques, vous avez regardé sous les lits? Oui sous les lits, en voilà d'une autre. - Il ne manque que les élèves. - Surtout, soyez à l'entrée dès huit heures, il faut recevoir les parents, je dois m'occuper des professeurs, distribuer les services, que les cours commencent sans retard. Cette lettre à me taper en deux exemplaires. Je suis chez l'intendant si on me demande. C'est le double d'un vieux courrier de Commercy, surchargé d'une écriture crochue... inspection académique de Meurthe-et-Moselle, dates formules... en réponse à votre demande... j'ai l'honneur de porter à votre connaissance... Premier poulet, les autres de la même farine, retour à date fixe selon les rites administratifs, pelures à classer. On en a blagué, le style c'est l'homme. De la rentrée, je n'ai souvenir que d'une bousculade dans les couloirs, les nouveaux tous leurs yeux dehors, les parents, des mères surtout derrière devant, les unes dans les autres à porter les valises, cogner dans les portes. On les a pilotés dans leur dortoir, à chercher la bonne place et des connaissances, commencer à caqueter. De Lunéville et du septentrion, làhaut au pays des métallurgies, tous un peu abasourdis dans l'allée, les boxes, à naviguer dans le brouhaha. À quinze seize ans jetés dans la marmelade de l'internat, on est d'abord pas très fier et puis il faut s'y faire, à la vie de lits au carré, de rangements tout seuls et de lavabos ensemble. On leur a expliqué les salles les horaires, aux mères plus inquiètes que les fils. La jeunesse traverse le nouveau tranquille, à part quelques peaux sensibles. Je m'en souvenais, de nos premiers moments, me demandant comment il se supporterait le bizutage, si c'était 1'habitude ici aussi de s'offrir la bobine des bleus les moins dégourdis. Le directeur a cru nécessaire de réunir les cinquième année pour les informer. De quoi? Ils sont tous passés par les EN primaires, ça ne s'imposait pas. D'où une séance à sornettes et lieux communs, hygiène tenue horaires, renom de la section... Ils ne s'attendaient pas, un garçon a réclamé le programme... Le patron n'avait pas eu le loisir de le consulter, c'était le rôle des professeurs... Chuchotis derrière... Pourquoi on est là alors ? Il nous les brise avec son discours, c'est pas Mabire qui nous aurait servi un laïus pareil. Un ratage. Ils s'esbignent en pétard. Dans la salle des profs, gros effet. 20

-

Il a avalé un clairon, m'sieur l' directeur.

- C'est pas Jeanmaire, c'est Jeancourt du discours. - Jeanfoutre, oui. Tel que. Ça promettait. Je vous raconte ce qui surnage. Depuis, les coups de vent de l'existence, voilà ce qui disperse les souvenirs. Si je m'écoutais, je n'aurais que des âneries à étaler comme du vieux linge, et mes ruminations solitaires dans la chambre. Seul pas longtemps car il est arrivé Corney, lecteur on disait, assistant d'anglais venu à Nancy faire causer engliche les jeunesses normales. Un tout grand sec, venu de Leeds Yorkshire, famille d'ouvriers dans les laines, tiré de sa condition par les études, comme moi du cul des vaches. C'est ce qui nous a bien rapprochés. Longs membres mince figure, il parlait bien français Greags Corney, avec un petit accent sur les u, iou il prononçait à ses débiouts chez nous. Ils ne lui ont guère résisté ces pointus tant il a mis d'énergie à parler le français et se faire à nos us et coutumes. Il avait un paquet de thèmes à envoyer chaque quinzaine à son estimé professeur. Je lui ai proposé de les voir avec lui avant. Pas question, il voulait s'en débrouiller seul. Ni crâneur ni tricheur Corney, il avait de la conscience, nature lui et le goût de la blague. Dommage qu'il n'ait pas été allemand, il m'aurait rendu la pareille. C'était trop tard l'anglais pour moi, aiguillé fritz sous l'Occupation, germanisé dès la sixième. C'était ma souche d'Est. Il nous disait son pays, la dèche que c'était dans son quartier ouvrier, les maisons en briques, la fumée qui noircit tout, la brume sur l'Aire, l'odeur des laines faufilée partout, quand même les géraniums aux fenêtres, les gosses devant les clôtures des jardinets. Il nous faisait visiter, même la chanson des moutards, dancing dolly la poupée qui danse, et celle que je retrouve dans ses dents tha ma ra boum di hé... chahuter chahuter, y a qu' ça pour bien s' porter, il la chantait mon grand-père. Le temps retrouvé, il dit l'autre. Polaire elle s'appelait la chanteuse à Pépère, une caf conc' d'avant sa guerre. T'as qu'à ra boum di é! Ça faisait se trémousser. Avant le cassepipe. La Belle Époque ouais, pour qui? Vraiment Greags pas flegmatique du tout, même la tête assez près du bonnet. Une fois que je le chahutais au bureau - un reste d'enfance - en chantant... c'est la reine d'Angleterre qui s'est foutue par terre... alors qu'il était plongé dans Chaucer. Il ressaute d'un bastard! Aussitôt regrette. Que ça lui venait de son milieu, il ne reniait pas on était vif chez les Corney. Chez moi aussi justement. - Ça m'a échappé, moi la reine vous savez, bastard c'est comme vous putain.

Il tenait que le français était porté sur le sexe, j'étais d'avis, avec des
nuances quand même. 21

- On dit aussi bergère, poule, souris, des mots qui font image. - On voit que les Français sont encore des gens de campagne.
-

Ça change, depuis la guerre.

- J'espère, je suis pas veniou pour apprendre l'agricolteur. Et de causer des injures, des trucs de l'émotion, des jargons des argots, du largonji. Il m'arrête.
-

C'est quoi le largonji?

- Une façon d'argot, on renvoie le début à la fin, on le remplace par l, ça fait largonji, fou c'est louf ou bien loufoque. Aristide l'utilisait à la fin du siècle, Aristide Bruant un chansonnier poète. - Aoh, astucieux. Le slang aussi il joue avec les sons, wife joy of my life femme joie de ma vie, money is honey, l'argent c'est du miel.
-

Chez nous c'est du blé ou de la galette, la mangeaille si on courait

après pendant les restrictions. - Nous aussi on mangeait des cropinettes. - Des clopinettes, des bouts de mégots. Vous savez bien le français, sans vous flatter. - Pas encore, je suis ici pour apprendre les finesses dans le tas. Je me demande ce qu'il en a fait du français dans son université, il avait la flamme alors... On allait faire ensemble un bout de chemin à travers les mots la poésie, en tout cas les convenances on s'en balançait. On était lurons, l'énergie qu'on avait, la curiosité la gaieté, affaiblies depuis par l'âge et le tracassin. Quand on s'est mieux connus... Risquer l'anecdote? J'hésite tant c'est raide... je n'ose... qu'on s'amuse un peu cru passe, mais l'écrire. Pas sérieux, je vois déjà les réactions... plus à barguigner, je me lance puisque tout est vrai. Un matin, on parlait de farces d'étudiants... voilà Corney qui... une facétie... il se penche, frotte une allumette... dans un fort pet... une flamme comme le bras. Du Corney tout allumé. Rigolade. Même Ritz le flegme fait pion. Faut savoir s'y prendre sinon on se crame la culotte. C'est arrivé à Corney bizut, culbutant à rapiécer. Forte la pantalonnade. Vous étiez prévenus, vérité pas bonne à dire. Je vais me faire allumer moi aussi... On ne me croit pas? J'ai des preuves à Leeds. C'était Corney tout entier de la tête au froc, une distinction d'Outre-Manche. On en a fait d'autres, je vous raconterai. Nous allions naviguer tous les deux une pleine année dans les eaux du gaulois, à la chambre ou au bureau. Il s'y plaît, s'ennuie seul, gourmand des lubies et berlues du patron. - Il est stioupide, comment peut-on être aussi stioupide ? - Un authentique possédé, parole d'exorciste.

22

C'est le style d'Armeillat, Frédéric, prof de philo, dans les vingt-cinq ans, études à Paris, il mange à la table d'hôte. Un tempérament turlupin, lui aussi à glaner la dernière de l'obsédé. Mousquetaires en calembredaines, Athos Porthos rigolos, copains dès qu'on a su où mettre nos mots. Lui a loué une chambre de garçon près de l'école des filles, il donne des cours aux demoiselles de Maxéville, elles viennent le voir après les cours. À peine plus âgé qu'elles, il y en a des délurées, il se méfie. Dans sa piaule, il lave sa chemise dans le lavabo, la fait voltiger par la fenêtre, commode à essorer le nylon, il n'a que deux bonnes liquettes blanches. À table il raconte le quartier latin, les cinémas près de la Sorbonne. C'était la franche vie, les cours un peu, les bistrots beaucoup, partout répandus là autour, politique et nanas, le cinéma passionnément, théâtre concerts pas du tout. Il lui a poussé une dent contre Sartre, philousophe pour salonards passé idole des jeunes en Saint-Germain, tout l'envers de CarIes à Besançon. Je buvais du lait à l'écouter, c'était resucé d'Heidegger encarté chez les nazis et du théologien fumeux, là-haut dans le Danemark. Pas étonnant qu'ils m'aient hérissé le poil leurs systèmes. Et des pièces à mythes racornis, diable et bon dieu. L'égérie enturbannée, il ne peut pas la sentir non plus. Pas si libérée que ça Beauvoir, sèche comme bourge, recasée chez Gallidrame. On esclaffe éclate étrangle, je l'ai pas non plus en tendresse la dame Simone issue de l'Haute-Marne. Et les snobinards snobinettes, le gratin chez Lipp, capes noires cannes à pommeau foulards de soie, la pose, le petit doigt, les airs d'extase, gibier littéraire, cercle choisi, mondanités, ragots critiques, Goncourt l'aura l'aura pas. Autre chose le métro, excusezmoi mademoiselle on est tellement serré, à la fesse à la presse, bousculés emmêlés enragés. On en a les larmes zauzyeux. À côté de nous, les cinquième tendent leurs oreilles, savoir pourquoi ces loustics-là sont si gais, en lorgnant la bouteille de Préfontaine, privilège de la tablée. Mais sérieux question cinéma, la folie des écrans, celle d'en parler, lui a de l'avance, forcément à Paname.
-

Rue Champo, les néo-réalistes italiens, le théâtre c'est du carton à

côté, Riz amer... Je l'ai vu à Troyes, Silvana Mangano retroussée dans la rizière, elle fait de l'effet. Ici c'est cinoche américain, qu'est-ce qu'ils nous envoient depuis la Libération. C'est quand même en crise à cause des cinglés mac-carthystes,
Huston est parti, Losey aussi. Y en aura d'autres. Sabrés aux states.

Mais pourquoi? Immoraux. Il faut pas toucher aux sujets brûlants. Les ricains sont des gangsters, mais puritains, moralisateurs avec ça. J'y suis allé faire un tour deux semaines grâce à une bourse. Leurs villes sont à dormir debout, les
-

23

banques ils savent faire, le commerce aussi, une vraie nausée mercantile. Tout en surface, comme leurs buildings. Pour la profondeur zéro. Et leur bouffe, leurs hot dogs. C'est pas la peine, sans fric t'es rien, ils ne savent causer que dollars. Leurs films, tu les as pas regardé cinq minutes que l'héroïque héros parle dollar, ce chancre mou partout, westerns policiers comédies c'est le bal au fric, le rêve américain il appellent ça. Peu pour moi. - À ce point-là? - Mais oui! Ils sont bien capables de foutre le feu au monde pour le pèze, ça suinte la violence là-bas. La pire, celle de gens aux as qui voient des communistes jusque sous les tapis, une vraie panique, leur obsession, démocrates républicains même combat, kif kif la trouille. Qu'ils ont récupéré les nazis vite fait, le von Braun fait leur soupe atomique. Il n'était pas content Frédéric, on pouvait le dire, de son Amérique. Il avait pas aimé les States, le paradis n'était pas joli joli. Il en était revenu.
-

Allez voir Casque d'or, un vrai morceau de soleil. Ça m'en fait deux à guetter alors, avec le prochain Tati, si les gens

s'amusaient, j' peux pas vouar ça et zou ! sac au dos, plus vite que Copi. On saute de Tati dans Charlie, cavale dans les égouts de Vienne, attrape le Nord express, galope avec Zapata, on est clown sur le retour, curé de campagne, gamin chez les sciuscia, les olvidados, chercheur d'or dans la Sierra Madre, on a la tremblote à Key Largo. Tous les rêves dans les yeux de Laureen et Lollobrigida. C'est ça qui vous met du fond d'un fauteuil la viande au courage et la cervelle à l'entrain, on passe au-delà de la vie, on se paie tous les culots, les amours et les délires. Corney se fait l'oreille aux accents des acteurs, Arletty-Garance lui a tapé dans les ouïes, son accent de Péris, ses façons peuple, il la trouve cockney. - Je m'épelle Guérance. - y en a un autre qui vous plairait, c'est Carette. J'ai pas de vieille mère, moi j'ai pas de vieille mère! Autre chose que le français de Geneviève TabouisI. C'est dommage qu'on perde nos accents, plein de mots qui s'en vont. Pour les Vosgiens brimbelles c'est myrtilles, pas mal non? - Mais oui, on en a parlé Hubert, j'aime aussi les mots de pays. J'avais pris le coup de bambou pour Voyage au bout de la nuit, un fort bouquin déniché dans un fond de librairie. De la tripe ce Céline. Je le lis et relis le soir au lit, des fois un passage à Corney. Il a fini par s'y mettre, en me demandant de lui expliquer des mots, des tournures populaires. Il a trouvé le bouquin sombre et ce style l'a dérouté, surtout l'auteur était dur

1.

Éditorialiste à la radio. 24

avec le petit peuple. Pas mal jugé. Un récit qui convient à ma nature, l'argot planté dans l'histoire, des phrases d'oral... « C'est pas les colonels qui manquent! que me répondit le brigadier Pistil, du tac au tac, qu'était justement de garde lui aussi...» Balancés le grand genre, les phrases filées, les mots nœud pap, une belle liberté d'allure. Lu relu annoté mon gros Denoël. Du jamais fait du jamais lu. Mais qu'un type qui casse comme ça les idées toutes faites en reste aux passés mortibus je comprends maL.. nous passâmes nous vînmes. Et des momies de subjonctif imparfait. Reliquat d'université? A moins qu'il ait voulu les tourner en dérision comme le reste, guerre colonies médecine... Une plume trempée dans le vitriol. La lecture et nos discussions nous font oublier le patron. Celui-là peine à installer son système, il s'y cramponne. Enkystées la routine et la tracasserie. Le moindre chahut, la broutille pas conforme le mettent dans les transes, les colles pleuvent. On ne peut pas le suivre, ni Ritz ni moi, on irait aux ennuis avec les élèves. Il est toujours en chasse, possédé par sa manie d'ordre. Les lits du dortoir B ne sont pas bien pliés, l'escalier A est mal ciré, le ciroir mal rangé, les lavabos crasseux, les poubelles pas rincées. Une mentalité de mère Michu ronchon. À l'entendre, l'école serait une écurie, une porcherie, un repaire d'anarchie-gabegie. Il a tellement la hantise d'une inspection qu'il fourre son groin dans les encoignures, tracassé par mamzelle Chimère et madame Vision. Les élèves renâclent il sévit, guérilla. Décidément il n'est pas net du plafond. Armeillat a fait son diagnostic... Délire paranoïaque, c'est un chabraque. Algarade chez les philo, en salle de sciences un élève a écrit au tableau en lettres énormes LE RESPECT SE MÉRITE, IL NE S'ORDONNE PAS, du film Monsieur Fabre. Jeanmaire gobe l'appât, grimpe au mât, pousse sa beuglante, fait effacer, s'enferme dans le piège... Un matin, il entre dans la chambre sans frapper, les prépas ne seraient pas levés. Corney est encore au lit, il doit apprécier. La crise du patron me saute aux nervures... Vous pourriez frapper, on a droit à l'intimité, je suis passé ils sont tous levés lavés rincés... Qu'il vienne vérifier. Du coup ils sont sortis de leurs plumes, alignés narquois, balais aux pognes, patins aux pattes. Les bourdes patronales font le tour du château, les profs jubilent, ils viennent nous voir, nous chez eux. On se marre et se gondole. Châlon prof d'anglais s'amène au bureau, tout en flegme british. - Pauvre monsieur Jeanmaire ! c'est bien triste. La main dans les cheveux qu'il a longs, pas dans les goûts du dirlo. Lechat prof de philo des prépas, pipe au bec, savoir la dernière
-

Alors, quoi de neuf?

- Le chien de la concierge a déshonoré la porte de son bureau. - Pas possible? Vous en remettez.
25

-

Pas du tout, affaire authentique. Et réprimande à madame Léopold.
Au conseil de discipline! blâme au chien Léopold.

-

Escarmouche au bureau, Ritz a déterré le pick up de la bibliothèque, écouter un peu Mozart qui nous fait frissonner tous les deux. À peine le disque enclenché, Jeanmaire est à la porte, monsieur le directeur incommodé dans son bureau. Par Belzébuth sa marmite et sa suite! Derrière toutes ses portes? Il veut qu'on reporte dans sa poussière l'appareil à troubler ses méditations. Les surveillants en prennent à leur aise. Il nous chicane Mozart... Le tourne-disques restera là, encore une crise à deux sous. Toccata et fugue ré mineur, avec Jean Sébastien 'on fête nos succès, avec Corney qui tressaute et sursaute, stupide le butor. Les élèves parlent du pick up à Jeanfoutre qui ne tourne pas rond. C'est Hacquard de cinquième qui me l'a dit, il vient chez nous pour que je lui tape des poèmes. Les prépas sont sympas, ils savent qu'entre lui et nous, il y a plus qu'une marge, une béance. Ça rigole dans notre turne, on y collectionne les sorties du parano, elles rebondissent chez les élèves, qui en remettent une couche. Il en convoque, ils ne viennent pas, personne ne le comprend, on lui met des bâtons. Ça passe du saugrenu à l'absurde, du menu à l'énorme, du bizarre à l'extravagant, la boîte vire au bahut-chahut, tout le monde charrie le rôdeur de jour et de nuit, à guetter l'infraction sournoise, l'écart prohibé, la faute avérée, l'infernale cigarette à rôtir la baraque.
-

Ça sent la fumée, on dirait que ça vient de la salle des premières,
voir si tout est normal, j'ai vu Libert qui fumait. Libert est chez lui pour un mariage, avec votre permission. Alors c'était Joubert, ils sont dans la même classe. Il est à l'infirmerie avec la grippe.

allez -

Ah bon? Maisje suis sûr qu'il fume, à surveiller.

Chez les profs il ramasse un mégot, à ne pas écraser par terre, l'exemple. - Ici, nous disposons de cendriers, messieurs. Ils en ont fait des gorges une semaine et davantage, mégot tison flamme brasier, école riffaudée, imprévoyance légèreté, règlement tourné, directeur en responsabilité. C'est le bouffon de la maison, on fait les sourds les aveuglés. Vraiment? Vous croyez monsieur le directeur? Le bureau s'amuse, puise dans le sac aux nigauderies. On joue les andouilles de Molière, Maître Jacques et son Harpagon ravagé de soupçons. À moi Jean-Baptiste, une saynète, à se taper le chose au plafond.
-

Je sens la fumée. Ils auraient du tabac caché?

- Je ne dis pas ça, je dis que je sens la fumée. - Impossible, personne ne se permettrait de fumer ici. 26

- Je vous dis que ça sent la fumée, il n'y a pas de fumée sans flammes.
-

Ah! qu'un homme commeça mériterait d'être enfumé. Hein? Qu'est-ce que tu parles d'enfumer? Je dis que vous fouillez bien partout, pour voir s'ils essaieraient de

fumer. Après l'affaire du pick up, j'ai commandé un électrophone à la Guilde internationale du disque. On écoute tous les trois retirés dans les chambres mes premiers microsillons, des Concerteum pas chers achetés rue SaintDizier, les disques que Paris m'envoie, la pastorale l'inachevée les brandebourgeois, deux concertos d'Amadeus, piano et clarinette. Je les passe et repasse seul le soir, quand Corney est sorti avec sa collègue lectrice chez les filles, une petite boulotte, la Miss. Mozart allègre malgré la fatigue et la maladie. Clarinette dans les flûtes, les bassons et les cors, adagio grave aigu, énergie mélancolie. À nos heures de détente, avec Ritz on se repasse l'andante. Lui ne se lasse pas de l'écouter. Corney nous fait connaître Purcell, King Arthur, basse du Génie à rythmer l'amour au pays du froid, vocalises dans le trémolo des cordes, born born born crescendo, chaleur et froidure. Ainsi vont les heures entre les surveillances, moins astreignantes que je craignais. Ritz garde son calme, j'envie son humeur égale. La musique les lectures, bouquins de la bibliothèque ou achetés bon marché à la Pourpre, imprimée sur le papier jaune d'après-guerre, odeur de vieux chiffon. Je me prépare en allant fureter à la librairie Didier, en bas de la petite rue Gustave Simon. Ritz m'a dit que Didier travaille avec les profs de fac. J'y vais. La boutique aligne des rayons étiquetés programmes de lettres 51-52, rangés là des ouvrages de critique, philologie ou ancien français. Un peu dérouté, j'ai demandé si le programme pour l'année 52-53 était arrêté. - Pas encore. Il faut attendre la rentrée. Mais vous pouvez vous en faire une idée par le précédent, il est renouvelé par moitié chaque année. - Merci, je vais regarder si vous permettez. - Naturellement, à votre service, me dit ce petit homme rond prévenant. Repères trouvés, j'achète la Dramaturgie classique en France du professeur Scherer qui enseigne à Nancy. Classique nous y revoilà, ça descend du sommet le goût du grrand siècle. Bon, il paraît que le livre fait autorité. La dissertation littéraire par Chassang et Senniger aussi. Chas sang enseigne aux cinquième année et en propédeutique, année préparatoire au supérieur. J'ai pris aussi quelques volumes Seghers de la collection Poètes d'aujourd'hui, Eluard, Aragon, Cendrars... Rue Héré, librairie des Arts, le patron vend des reproductions. Je m'offre une grande photo du Baiser de Rodin pour la tête de mon lit, une branche printanière de Van Gogh et sa chambre jaune à l'édredon rouge. La piaule en est tout éclairée. Corney a choisi le 27

Pont d'Argenteuil et le Moulin de la Galette. Il ira les voir au Louvre avec la Miss aux congés de Noël. Ritz a aimé le réciter de Barbusse sur la guerre, dans la misère et la boue pendant que ceux de l'arrière se gobergent, Volpatte et Fouillade, la vie des simples soldats, leur argot de tranchées, il trouve le livre fraternel. Moi aussi. Les lettres à Théo le sont aussi, le père Bride nous en avait parlé, un des meilleurs souvenirs de mon année bisontine, avec les cours de musique de papa Sévin. Vincent doutant de lui, angoissé incompris... et finir par se tirer une balle. On a parlé longtemps, accordés à ces deux-là. Collection Pourpre, pêle-mêle Anatole France, Mauriac, Aymé, Gide... Carco m'amène aux fantaisistes, assonance les consonnes, mort mur, feuilles filles. Je montre à Corney, ça lui rappelle Apollinaire... qui met en effet à la rime Londres rencontre honte. Il me semble... on remonte la piste, Rimbaud mais ouL.. Bannières de mai, il y bousculait déjà les rimes, blesse-mousse, veinevigne. On invente peu, par petites touches, avec Arthur c'était le grand déblaiement. On y a passé des soirées l'un poussant l'autre, passionnés tous les deux. Cendrars, c'est la cadence qu'il modifie, plus fluides les versets du Transsibérien. « J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares ». Les systèmes il n'aimait pas, il cherchait le spontané... La suite c'est l'abandon de la ponctuation, les poèmes-conversation d'Apollinaire et puis le chambardement des surréalistes... Il connaissait bien la poésie Greags, sa curiosité était grande, trop pour moi. Je n'en savais pas assez. On jonglait avec les sons, j'en ai gardé un sonnet d'octosyllabes dans un carnet. On essayait comme ci, comme ça, pour voir l'effet, on se l'est cassée la caboche. Pas facile ce métier-là. La preuve ce truc. Caduc. Le jardin est mort, le vieux mur perd ses pavés dans la broussaille. Le peuplier près de la mare sommeille et dorment les abeilles. Voici venus les jours d'automne. Mais la rengaine aux feuilles mortes qui planent sur l'eau des fontaines c'est aussi fané que les myrtes.

Plutôt aller au cinéma voir le grand chef Geronimo attaquer les visages pâles

28

reprenant en choeur le sabir du pasteur qui siffle au ciboire le sacré sang. Ainsi boit-il. Je m'étais contraint à ne pas écrire le premier à Juliette, espérant qu'elle le ferait. Je voulais savoir ses sentiments depuis les vacances, si elle avait repris confiance en elle, comment elle abordait l'année, la philo le lourd programme de sciences ex... Elle m'écrit de manière presque espiègle, enjouée ça se sent. Une seule fausse note, elle est rentrée pleine d'espoir mais me dit désenchanter que les filles ne sachent parler que chiffons vacances ou fiançailles. Pourtant elle aime aussi s'habiller la Juju. Je réponds forçant sur l'optimisme, mes incertitudes cachées sous les vers de Guillaume à Lou, quand mon humeur s'accorderait plus à ceux de Verhaeren, « se taire dans une mare de silence ». Juliette saura ce que j'essaie de lui dire sans lui faire inquiétude. Elle n'y est que trop portée la pauvrette sensitive mal aimée par sa famille. À quoi bon lui dire par le menu ma vie de pion appointé pour surveiller des jeunes rétifs à l'ordre. Trop besoin de courir les risques de l'âge, franchir les murs, aller respirer l'air en ville, se tailler gaillarde la moustache. Ils y viendront bien assez tôt aux sornettes adultes. Bidault Pleven Pinay leur guerre d'Indochine, le trafic des piastres, Hô Chi Minh floué par le MRP. En taule ceux qui refusent, André Stil, Henri Martin, tous du « complot contre la France ». France de qui pour qui? Et les révoltes en Afrique du Nord, elle aussi tournerait au rouge? Allons donc. Encore et toujours la bravoure, les victoires. C'est du mou, apprendre les façons de se garder du plomb voilà tout, fariboles de journaux et de radio. Les vacances de la Toussaint avancent à pas menus. Nous n'avons qu'elles pour nous revoir, parler d'avenir, par-delà nos jours fades. Ce que je ne peux pas confier, je me le répète dans le silence des soirs. Juliette m'écrit qu'elle n'a personne à qui parler qui soit aussi bon et compréhensif que moi. Je sais bien moi que mon fond est plus rugueux qu'elle croit. En tout cas gare aux chimères. Je pense à ça souvent, impossible de vivre sans courir de risque. Trop d'analyse paralyse. Courir à l'eau. Il y a un temps pour aimer, celui de détester viendra bien assez tôt. Toute chose sur terre a son moment, c'est l'avis de ma grand-mère. Pas commode ici, quand il faut compter les moments libres, après le courrier, le dortoir, les élèves du même âge que moi. Ils font le mur. Un soir que le passais moi aussi au retour du cinéma, je tombe sur Ham et Poncelet. - Alors vous aussi, on le dira pas au directeur, ils rigolent.
-

Moi non plus.
29

On commence à mieux se connaître. Ils viennent au bureau pour les papiers aux familles, les colles, les sorties. Les prépas, c'est Apel leur délégué. Livres à acheter. Leurs profs ont renoncé à s'adresser au patron. Je file chez Didier pour les commandes urgentes, occasion de sortir, les bouquins sont là dans la semaine. Je laisse Houat s'arranger des factures. Coriace normale sup lettres, ils doivent se farcir la philo, à la bonne leur. À renverser les plus solides, Saint-Cloud Fontenay. La vache d'un pauvre homme en crèverait, dirait Papa. Jeanmaire nous fait dresser une liste de responsables aux corvées, étage par étage, il a aussi inventé des revues de dortoir. Son système se met en place, c'est un opiniâtre puis il se calme. Il se claquemure dans son bureau, renonce à nous sonner, passe ses missives sans commenter. Sinon lecture, musique et puis me concentrer sur les trois jours de la Toussaint qui ne s'avance qu'à petit train. Le premier novembre tombe un vendredi, nous aurons presque trois jours à nous. Tous les élèves partent chez eux, il n'a pas osé exiger qu'un de nous garde l'école, personne pour y mettre le feu, à moins que lui, dans un accès. Le vendredi matin je décampe à la première heure, mon rasoir ma brosse à dent, je saute dans le dur, vers onze heures à Troyes. Place assise avec Adolphe, belle édition reliée toile du Club français du livre, lettrines aux chapitres, impression soignée. Naviguer dans les affres d'amour et de désamour d'Ellénore et Adolphe, feuilleter rêvasser... C'est plus simple pour moi, pour nous. Nous n'en sommes pas aux emportements de ces deuxlà, n'en serons jamais j'espère. Roule la diligence d'Adolphe et passent des gares mouillées, il broussine2. Le livre frémit sous l'écriture nette, passion dominée, sans phrasouillage. Je suis resté songeur à la fin de ce petit roman aux réflexions tristes sur le sort d'une femme qui aime contre l'ordre social et les conventions, elle en meurt ouais... Ce n'est pas si facile de mourir. Rapports d'hommes et femmes du monde... Je pense à moi, à ma relation avec Juliette. Benjamin Constant écrit que les circonstances sont peu de chose, le caractère serait tout. Pour lui sans doute mais le caractère? Pas sans le milieu. Le livre est écrit quand la Révolution a passé, l'heure est au retour des vapeurs. Mal de condition que celui-là, amours de salons, femmes dotées, attachés d'ambassade. Sornettes tragiques, promesses et renoncements. Loin de nous, autres contraintes autres soucis. Gagner sa vie, se faire un métier, se battre

2. Pleuviner, tenne local du Bassigny champenois. 30

contre le temps. La force des choses, s'il en savait quelque chose Saint-Just, jusqu'à la guillotine de thermidor. Et puis je n'ai plus repensé au livre avant longtemps, avant que la vie m'y ramène, elle avait passé la femme de fer. Nous les avions subies les circonstances, lancés ailleurs, guerre d'Algérie, menaces de massacres à coups de champignons, examens à escalader. À raconter si je peux. On croit facile ce travail-là, tenir un stylo, taper sur une machine, il en faut de l'énergie, sensations histoire société, chemin ici ou là. La belle histoire! Quand la cervelle reste un mystère. Une vapeur, une goutte d'eau dit Blaise, c'est la fièvre l'influx ne passe plus, tu peux plus rattraper un souvenir. Qu'une artériole te pète dans la tête, te voilà frais. Pense à Baudelaire, l'effrayant poète saturé d'inconnu. Sonné à ne plus pouvoir que rouler les yeux, éructer cré nom! Alors hein, ce n'est pas à faire le malin, et des promesses et des projets. Modeste mon vieux, humble oh oui! jamais assez de réserve. Tu modères ton caractère, tempère jeune homme... Salut Adolphe, on s'oublie. Je n'ai rien lu, on lit toujours trop de fictions. C'est quand même drôle qu'elles vous entrent dans l'esprit tellement, elles qui ne sont jamais que des mots, sans presque rien dire du corps qui lui ne se laisse pas oublier, surtout au temps des amours et de la vigueur, tant il vous travaille le vieil instinct de se perpétuer. Éreintants blabas des romans, plus ou moins fièvres, larmes et pognon, et des drames, des mélos d'enfiévrés épris. Si les femmes s'en démantibulent le système nerveux, de ces toujours semblables histoires qui tournent tragiques ou comiques. C'est ce que je roulais dans mon train, pas bien neuves mes ferroviaires réflexions, tontaine et tonton.

31

2

RETOUR

À LA SOURCE

Je revois Troyes ma foi bien ému. Juliette m'attend dans le hall, on a ensemble le même élan, je sens dans ses bras l'énergie me revenir, moins fougueuse que la sienne... ces gens agités autour de nous dans les lumières. Je nous réserve pour l'ombre, elle ne cache pas Juliette ses émotions comme moi, son cœur est sur son visage. Elle a fait couper ses cheveux. Son petit nez ses yeux noirs ses pommettes rondes, tout son air de sincérité. Dehors, l'avenue luit sous la pluie. Je l'emmène chez Fèvre, le gros poêle à bois ronfle comme à nos jours anciens, nos premières fois réfugiées ici l'hiver dernier quand nous nous connaissions à peine, que nous nous cherchions. Comme avant nous avons pris des moules marinières avec des frites et du vin d'Alsace. Elle m'a tout de suite parlé de son prof de physique-chimie, un certain Paulin, un acharné qui les fait travailler comme des mules au-delà de l'horaire, empiétant même sur les autres disciplines. À leur en faire sauter les méninges. - Il nous donne deux à trois problèmes à faire d'un coup. Pour lui il n'y a que les sciences qui comptent. Vraiment, je n'aurais jamais cru ça possible. - Je comprends mais tâche de suivre son train, il faut que tu décroches le deuxième bac, pas question de redoubler cette fois-ci.
-

J'essaie d'être consciencieuse, si je lâche un peu ce sera fini, je ne

pourrais pas m'y remettre et tout serait perdu. Mais c'est pénible, je n'ai pas le temps de me consacrer à moi, j'en ai à peine pour lire. - Et la philo? - C'est ce qui va le mieux, mais les lectures imposées ne me disent rien. Je ne comprends guère, ça n'évoque pas grand chose pour moi. Je crois que je n'ai pas l'esprit assez mûr. Je n'arrive à trouver des idées que si on me met sur la voie. Et encore, quand mes pauvres réflexions arrivent à

percer, il faut encore les exprimer. Je mets un temps infini à écrire quelque chose qui se tienne. J'aimerais que ce soit au moins convenable. - Tu viens à peine de commencer, moi aussi je peinais au début, la philo c'est aride, plus que le français, il faut le temps de se faire au jargon.
-

La prof aussi nous dit ça. Je veux bien, mais ça ne me réconfortepas,

je ne veux pas me cacher la vérité. Par moments, j'ai l'impression que ça va venir, je m'intéresse et puis je recommence à patauger. Je n'ai pas osé lui dire que tous ces bouts de doctrines, ces tronçons de palabres abstraites, de toute façon il n'en restera pas grand chose, une fois le bachot passé. Surtout ne pas la décourager, elle le fait bien assez toute seule. D'où elle peut bien tenir ce défaitisme-là, elle si jolie si bien réussie de tous les côtés? Est-ce qu'elle aimera la vie avec moi qui ne suis pas si séduisant ni sûr de mes intentions? À peine je l'ai rassurée, elle se retracasse d'un nouveau manque qu'elle se découvre, une vraie persévérance à se démolir et moi de ma nature déjà pas si certain, à m'escrimer de la rassurer. - Tu vois comme tu es. Tu reviens toujours à tes marottes. Moi, je suis sûr que tu réussiras. Encore un peu de vin? Elles sont bonnes, les moules? - C'est meilleur que la cuisine de l'école, et toi tu ne manges pas? - Mais si. Je regarde sa main, sa gorge quand elle boit son vin à petits coups... La bise et la pluie choquent au carreau... Il y a presque un an, je la reconduisais à Sainte-Savine dans la nuit, son manteau de laine écrue... Le caniveau se trans- forme en ruisseau derrière la verrière montée sur le trottoir. - Qu'est-ce qu'on va faire par cette pluie-là? - Comme avant, aller au cinéma si t'en as envie, on joue quoi à l'Alhambra?
-

Je n'ai pas regardé. J'ai pris Libération Champagne... on a le choix... l'Alhambra donne

le Train sifflera trois fois... au Cirque, c'est Fanfan-la-Tulipe, avec Gérard Philipe... au Paris le Plaisir d'Ophüls. Le prof de philo nous en a parlé, ce sont de bons films. Qu'est-ce que tu préfères?
-

Celui avec Gérard Philipe,j'ai un faible tu sais bien.

Je suis pas jaloux, dépêchons, ça va être l'heure. Et de chantonner... toutes les bonnes places sont prises, faut aller n'importe où... la simplette à Marie Dubas. - Ma mère la chantait, Marguerite... tes beaux p'tits souliers vernis... On se serre sous son parapluie au long des Petits Jardins, le ciel continue à se répandre... Les travées du Cirque sont bondées de jeunes venus voir leur vedette, comme Juliette... Et vas-y les carrosses! la Tulipe escalade les toits, force les portes du roi... clac clic duel avec Fiérabras-Roquevert, la gueule en biais ses yeux loto, hop du cheval à la diligence... Que je t'enlève Lollo34

brigida... Tout finit fameux, cape épée française, c'est plein d'entrain, on en oublie les dentelles, du rêve au galop, du mirage en tricorne, il est beau elle est belle, hardi les jeunesses! On est allé boire un café dans un bistrot près du Cirque. Déjà elle s'inquiète du logis. Rue Lebocey, je connais un petit hôtel où les copains allaient avec leurs mignonnes... J'y suis, un peu troublé de réclamer un lit pour deux. Ça lui indiffère au patron, un gros homme jovial, qui vient loger, il vend du repos. Il me fait montrer par le garçon une chambre au troisième, sur les arbres du jardin, elle était bleue je m'en souviens encore, avec une poutre, des noms taillés dedans. Retenue la chambrette, soulagé de trouver si vite un toit pour nos têtes. Je vous règle maintenant? Pas la peine, quand vous partirez... On petit déjeunera au restaurant et dînera. Journées comme Juliette voudra... La voici rassurée, aussitôt elle veut voir. La chambre lui plaît, c'est gentil là-haut sur les jardins, elle fait un pas de danse. Comme s'il avait changé son caractère d'un coup de gaîté.
-

Notre chambre, c'est notre première chambre, tu te rends compte, on Tu vois bien, pas de quoi s'inquiéter. Promets-moi de ne plus te

est chez nous. Tu t'es bien débrouillé, que je t'embrasse, presque trois jours ensemble.
-

tracasser pour des riens. - Promis. Il fait bon ici, c'est propre c'est chaud, on va dormir ensemble... On descend manger? - Comme tu veux. - J'ai une faim de louve, ce qu'on va être bien là tous les deux. Dans la salle à manger, quelques tablées, nous sommes les plus jeunes. Vite près du bar, à côté de la cage d'un gros perroquet jaune et bleu qui jacasse ka kac, il agrippe son bec ses pattes aux barreaux. Il nous épie de ses gros yeux ronds, ka ka, un culot la bestiole à réjouir Juliette.
-

Qu'il est drôle! Je n'en avais jamais vu de si près, d'où il vient

monsieur, ce beau curieux-là? - C'est un jacquot d'Afrique mamzelle, un copain me l'a ramené de làbas. Mais si vous lui causez, il a pas fini de vous embêter pour avoir du sucre, c'est une fine gueule. Dis bonjour à la demoiselle coco.
-

Ko kro ! On dirait qu'il comprend. Il comprend surtout quand on lui donne, méfiez-vousil est un malin.

Elle s'approche, le jacquot s'accroche du bec à la cage, fait hop! une pirouette pour se percher sur son bâton, se balance, reprend sa jacasserie en penchant sa tête sur elle. - Voilà l'oiseau, vous êtes adoptée. 35

- Je peux lui donner un sucre? - Un seul alors, c'est pas bon pour ses yeux. - Tiens coco, tiens un sucre! Elle retire ses doigts, le jacquot a donné un coup de bec à travers les barreaux, il lui fait son grinche. - Tout doux coco, doucement! T'es un fin bec, hein coco? - Vous pouvez le dire. Dis merci coco. - Kra kra. - Il est dégourdi, autant que ma chatte. - Peut-être pas, mais il est bien dressé par son patron, hein le jacquot... Bon, c'est pas tout ça, qu'est-ce que vous voulez manger? Ce soir, j'ai du pot-au-feu au jarret de veau, des rognons à la moutarde, ou bien des biftecks.
-

Je prendrais bien du pot-au-feu,par ce temps-là. C'est bon lejarret de

veau? - C'est ce qu'y a de meilleur, c'est moins fort et moins gras que le bœuf.
-

Alors un pot-au-feu, s'il vous plaît.
Avec.

- Avec ou sans bouillon?
-

- Moi un rognon à la moutarde. - Un rognon. Avant vous voulez quoi? - Un peu de pâté au poivre.
-

Voilà, on vous sert dans dix minutes, t'as enregistré Marcel? Oui chef, un bouillon, un pâté poivre, un jarret et un rognon, ça J' vous offre l'apéro, à la santé de la demoiselle et du coco, qu'est-ce Un guignolet-kirschpour moi.

marche.
-

vous prendrez? - Une suze, s'il vous plaît.
-

Elle me prend la main, la porte à ses lèvres la bécote. Brillants ses yeux, j'aime la voir comme ça. - C'est bon la suze ? - Ça me fait penser à la gentiane de Bois d'Amont, j'en ai bu une fois chez mon oncle Adrien. Qu'est-ce que c'est le guignolet? - Une liqueur à la cerise, avec un peu de kirsch pour relever. Le patron apporte son bouillon fumant à Juliette, mon pâté dans sa terrine. - Voilà, bien chaud comme il faut, Marcel y a mis du vermicelle... ben voilà que je fais des vers moi. Bon appétit les jeunes. Elle goûte son bouillon brûlant, sa frange sur le front. Elle me parle de sa chatte, la Maune une fameuse indépendante, et qui sait tout d'instinct, 36

saisit au quart de poil, elle c'est les chats moi les chiens. Blackie la setter de mon père, elle comprend qu'il va sortir avant qu'il ait bougé un orteil, le lièvre à des kilomètres elle devine. Nous c'est des tomes et des volumes, un infernal défilé de raisons pour aboutir à pouic ou quasi, eux à l'instinct, au nez à l'oreille ils vont. On l'a bien perdu celui-là, bougres de sacs moitié sourds et borgnes.
-

Qu'est-ce qu'on va faire demain? Ce soirj'ai pas envie de sortir. Moi non plus. Demain j'irais bien voir Le train sifflera trois fois,

c'est un bon western. Le matin, on pourrait faire un tour à la cathédrale pour écouter Saint-Pé aux orgues, le musée et la bibliothèque doivent être fermés. Tu sais, je ne connais pas grand chose à la musique, et ça doit faire froid à la cathédrale. - Comme tu voudras, j'ai vu aussi que le théâtre fait relâche. Si la pluie continue, il ne restera que le cinéma, tu préfères autre chose peut-être? - Pourquoi? J'aime bien les bons films, c'est où déjà ton western ? À l'Alhambra. Allons-y, tu reverras la rue Paillot et la ruelle des Chats. On peut faire un tour à l'abri, bien emmitouflés. Tu ne manges plus? - Il m'a servi un rognon entier, épicé comme j'aime, et toi? Je m'en suis léchée... Donc on ne sort pas ce soir. Ça ne va pas te faire trop de frais, au moins? Penses-tu, j'ai touché ma paye d'octobre. On monte à nos pénates... bonsoir patron, salut jacquot. Il s'ébouriffe sur son bâton, envoie un ka kac éclatant le coco, ça ne doit pas être triste en Afrique leurs causeries. - Vous êtes adoptés, bonne nuit et de beaux rêves. À votre âge pas beso in d'être bercé. Là-haut la pluie chante sur le toit, il fait doux dans la chambre, Juliette s'étend sur le lit, m'attire, m'embrasse à bouche douce. On reste là enlacés heureux de nous deux, ne pensant qu'à nous, retrouvés. Chaleur de nos corps, douceur de nos cœurs, solitude à l'oubli. Elle a quitté son manteau, elle se cache dans le rideau vert - je le revois ce rideau lourd - pudeur de fille, elle va dormir avec moi pour la première fois, se déshabille, ses petits pieds, ses bras nus blancs dans la lueur de la veilleuse. - Tourne-toi, je suis presque nue. Je la vois bondir... ses formes. Le sang me monte, sa grâce son abandon, enfouie sous les draps les yeux grand ouverts. Allongé contre elle, sa chaleur sa peau claire et lisse. Ardeur de notre première nuit ensemble. Nuit tendre agitée et reposée, toute jeune. La vie en nous comme un courant vaste et puissant, vigueur apaisement dans la nuit. Au matin nos réveils ensemble. - Bonjour le gosse.
37

-

Bonjour ma Ju. Quelle heure il est? Je suis encore endormie. Huit heures, prépare-toi,on va manger,j'ai une faim à te croquer. J'oublierai jamais. Moi non plus.

- Qu'est-ce qu'on fait ce matin alors? - Je reverrais bien l'avenue du Premier Mai, le tram y mène en dix minutes depuis l'hôtel de ville. Tu veux bien?
-

Mais oui, il pleut moins, j'ai mon pépin, le temps de faire ma

toilette. En bas, des couples sont déjà à table, personne que nous connaISSIons, le patron sert. Le jacquot caquette sa causette. - Te voilà bavard, t'es moins excité qu'hier soir. - Vous prendrez quoi, café ou café au lait? J'ai aussi du thé pour les amateurs, des fois j'ai des rosbifs qui viennent voir Troyes.
-

Pour moi, un grand café noir. Un thé pour essayer. Non, juste faire un tour dans la Cité, un coup d'œil en passant à On aimait y aller toutes les deux Nicole, un jour on est montées voir Elle m'a bien aidé dans mes lectures. Dimey y allait souvent. À

- Tu vas aller voir le Jules?
-

Saint-Urbain, la biblal c'est là que je t'avais aperçue la première fois.
-

des manuscrits avec la bibliothécaire, mademoiselle Bibolet.
-

propos, qu'est-ce qu'il devient? Il était copain avec le prof de philo. - Des filles disent qu'ils vivent ensemble dans le quartier bas, près du canal. Ça jase à propos de leurs goûts supposés. - M'étonne pas, laisse dire. Je crois que Dimey n'est plus à Laon, Kim lui aurait trouvé une place de pion ici. Il voulait faire propédeutique. - Comme toi. - Sauf que j'ai pas son ambition, ni son goût d'écrire. Depuis le collège il poétisait, dommage qu'il n'ait pas été de ma promo.
-

Il paraît qu'il était pénible, assez méprisant même pour ceux qui ne

pensent qu'au métier. - En tout cas eux ils étaient mordus de poésie, Habert notre surveillant aussi, c'était le trio à l'école. Les opinions étaient partagées, à Nancy aussi où il a fait sa philo. L'ancien directeur l'avait à la bonne. Ils allaient souvent à Paris lui et Kim. Pour eux le grand homme c'était Cocteau, un faiseur à mon avis. Au moins il sait ce qu'il veut Dimey, il faut de l'estomac pour se lancer dans une carrière d'écrivain. C'est incertain ce milieu-là, surtout à Paris... On s'enlève? Le ciel s'éclaircit on dirait.

38

Place de l'Hôtel de Ville, pas grand monde, il pleuviote, on saute dans un tram à l'attente, coup de cloche, le bahut s'ébranle, cahotant brusque sur ses rails... Saint-Urbain léger sous le ciel plombé, passent le canal et les quais, l'eau plane où la pluie pianote, rue de la Cité entre l'Hôtel-Dieu et les vieilles maisons basses, cloche aux stations, la cathédrale. Saint-Pé aux orgues, il faisait vibrer la voûte, à vous saisir toute la carcasse. Le bourdon gronde la Toussaint. Près de la bibliothèque, tout est désert, un coup de manivelle brang, on prend la rue Simart, reviennent les maisons vieillottes biscornues, mon ancien quartier, rue Kléber, colombages, la boulangerie où on prenait du pain avec des tickets en 48-49, le pays se relevait mal. Mon vieux quartier populeux, pas de ménagères dehors, la vieille poste noire, là tout s'élargit... la Seine, l'école d'application en briques rouges, avenue du Premier mai, cloche, il bruine toujours. - Juste quelques minutes pour revoir la boîte d'ici, la cour aux ormeaux, là-bas le logement du Jules. Tiens! là-haut la fenêtre, c'est celle de l'infirmerie. On venait y boire le sirop de Mamzelle Aumeunier. Même se planquer, pour profiter des suppléments maladie, au temps des restrictions. C'est pas si loin 48. - Nous aussi, mais c'était moins facile, la dic n'est pas aussi coulante que le Jules. C'est drôle, comme tu n'as gardé que des bons souvenirs... J'ai froid, je boirais bien un café. - Rue Kléber, j'ai vu un bistrot ouvert. La pluie se calme, on reviendra par la rue Girardon. La Seine est haute regarde, là-bas on allait à la piscine en vélo avec le Chtimi, par le mail. Ruaux sur le plongeoir, fallait le voir faire le saut de l'ange.
-

Il paraît qu'il est en rogne de ne pas avoir été muté dans une ville de J'espère que ce n'est pas contre moi,je n'y suis pour rien,j'ai jamais

fac, c'est Aliette qui me l'a dit, elle est pionne chez nous.
-

intrigué auprès du Jules, tu sais.. . Voilà le bistrot, tu vas pouvoir te réchauffer. Vous les filles les jambes au froid, faudrait vous mettre au pantalon. Sur les murs des affiches contre le réarmement allemand et la CED. On s'assoit à une table bancale, la patronne sert en savates. Deux hommes boivent leur petit blanc au comptoir, à parler boulot. - Ces sacrées bonnes femmes qui se sont mis dans la tête d'aller bosser en USIne. - Et pas question qu'elles se syndiquent en plus de ça. Faut dire que la Cgt elle a éclaté, encore un coup des américains... Tu reprends un blanc cassis?

39

- C'est ma tournée, t'as vu la piquette que PASTS3 s'est fait mettre à Reims?
-

Par la faute au gardien, une passoire le Julien. Espérons qu'ils

battront le Red Star. Ça les remonterait au tableau qu'est pas brillant. Juliette sirote son café, les mains autour de la tasse pour se les réchauffer, elle s'amuse d'entendre les deux types du bar s'échauffer d'histoires de bonnetières et de ballon... Des gros nuages plombent le ciel, plein de balayures de pluie. Poussée par un vent froid l'averse fouette les vitres, il vase de partout, un temps de poules d'eau.
-

On s'en va, j'en ai assez vu, marchons le long des murs, saleté de

flotte à la fin ! On va manger dans le centre. Une bourrasque nous prend dans la rue Kléber sous le ciel clos, pas un chien sur les trottoirs, les boutiques font délabré, effet du ciel ou de l'humeur? Les Bas Quartiers, je les avais certainement enjolivés, c'est souvent comme ça les souvenirs, ils pourrissent comme des pommes. Il faut s'en méfier du passé. - Viens! On sera un peu protégé du vent sur l'autre trottoir. Courons! Quelques femmes sont sorties pour des courses, les bras croisés sous les capes. Juliette veut attendre le tram, je l'entraîne au plus court le long des toitures, je voulais revoir PAlerte4 mais par ce temps. On débouche sur le qual. - Regarde si c'est beau cette eau-là, j'ai toujours aimé le canal, je sais pas pourquoi, l'eau des rivières me fait toujours ça, peut-être à cause de mon bled, du ruisseau où on allait tripoter, faire des barrages. - Tu te rappelles, quand on s'est retrouvé au bord de l'Orbe en août, dans la maison brûlée. - Bien sûr, et quand on s'est fait rincer au mont Sâla, on est voué à la pluie. Passons par le marché, les toiles y sont encore. Dépêchons. - Fouh! t'es sportif. - Penses-tu, c'est la faim et l'envie d'être au sec avec toi. Rue Champeaux deux restaurants ouverts, on regarde les menus, elle hésite trouve que c'est cher.
-

Qu'est-ce qui te ferait plaisir? Ici, au Foy ou chez Fèvre. Comme tu Ça va te coûter,je suis un peu honteuse,j'ai presque pas d'argent. Je sais Ju, ne t'en fais pas pour si peu, à toi de choisir. Alors?

préfères.
-

3. Association Sportive Troyes Sainte-Savine. 4. Vieux cinéma du quartier, dit aussi le Pupuce.

40

-

Restons rue Champeaux, l'Alhambra est tout près, puisque tu voulais Ici ils ont de la choucrouteaujarret de porc, ça te dirait?

voir le western.
-

- Mais oui, c'est bon la choucroute. Les garçons sapés vareuse noire tablier blanc jusqu'aux pieds circulent entre les familles, les couples jabotent, c'est jour de sortie, des gosses écarquillent. On se pose dans une encoignure sur la rue, qui se remplit, secoue les parapluies, reluque les menus. Le serveur sourit son bonjour, passe la carte à Juliette. On est content là tous les deux, la pluie rigole sur la vitre, à se caler les joues du jarret de monsieur le cochon. Je raconte les gnoufs de mon père pendus à l'échelle, la boyasse sur les oreilles, les pauvres lards à ne protester qu'à la fin. À côté, une joyeuse tablée parle politique. - Oui, c'est rien que des affaires de grosse galette. - Le communisme pique aux gens, le capitalisme les escroque, c'est du pareil au même. - Garçon, deux amers Picon, s'il vous plaît... Regarde le serveur. Je parie qu'il bosse au noir. Pendant ce temps-là Pinay emprunte ses milliards et bloque les salaires, elle est loin la Libération. - y a que les ouvriers qui peuvent pas carotter, du moment qu'ils ont rien à vendre.
-

Et encore, j'en connais qui font à la perruque avec la camelote du

patron. Ils auraient tort de se gêner, on les exploite assez aux filatures. Les mains de Ju dans les miennes, son buste rond sous la robe écossaise, ses yeux noirs ses cheveux courts, pas de maquillage. Elle est rose au bout de son nez mignon, contente ça se voit, pas besoin de faisan, au dache le foie gras, du cochon au Riesling, demi bouteille le luxe. - De quoi ça parle, le train sifflera... pourquoi trois fois?
-

Ça je sais pas, c'est une histoire de shérif qui doit se battre tout seul

contre des tueurs. D'après le prof de philo, c'est une allusion au maccarthysme. Dans le hall de l'Alhambra, on est parmi les premiers, des jeunes s'amènent tout excités, des lycéens à ce qu'on entend, la s~nnette grelotte. Vite on se place dans les rangs du milieu face à l'écran. Le rideau réclame se lève, actualités Pathé, l'homme au petit chapeau, déficit inflation, la CECA, la hausse de l'acier, les communistes chinois derrière Hô Chi Minh, la guerre froide, ah ça, toujours encore, les États-Unis aident le monde libre, bien sûr très certain, chant du coq et Jean Mineur... Bande annonce pour Casque d'or, Reggiani Signoret. La salle est pleine, ça chahute et discute, au noir la salle toute attente. Et que ça barde nom d'un colt!

41

Bourgade de l'ouest, le shérif Kane a purgé le pays de ses outlaws, il s'apprête à convoler avec une fille de quakers. Hélas et pas de chance, un truand sorti de taule revient faire la peau à Kane, qui cherche à rassembler des hommes. Ils se défilent tous les braves gens, sauf un infirme et un jeune pas dégonflé. Peur sur la ville. Le train siffle trois fois nous y voilà, ils sont sur le quai, bottes révolvers, chasse à l'homme. Si toi aussi tu m'abandonnes... lancinante la chanson. Bataille dans les rues. Tout le monde s'est planqué, courses, fusillades, un affreux dégringolé un autre, le dernier va descendre Kane... La quakeresse saisit un revolver, tuera, tuera pas, l'amour est plus fort, règne la loi. Roule calèche nuage de poussière. Tout dans un champ clos, Cooper traqué. Chaque séquence, chaque plan, chaque image bien serrés sur l'histoire qui se noue se joue se dénoue.
-

Alors Juju? Qu'est-ce que t'en penses?

- C'est un bon film, y a pas de temps mort, on est pris par l'action. Gary Cooper joue bien mais je n'ai pas beaucoup aimé la fiancée, je l'ai trouvée guindée à côté de lui, Grace Kelly. - Elle tient le rôle d'une pacifiste.
-

Quand même, ce genre de dévote me hérisse, enfin c'est pas très Et le thème? Le shérif seul, la peur, c'est la chasse aux sorcières aux Tu ne vas pas un peu loin? Je sais pas trop, tu crois que Zinneman Moi aussi. Quand même des cinéastes ont été inquiétés, certains ont

important.
-

États-Unis.
-

aurait voulu faire allusion aux gens traqués par Mac Carthy ? Moi, je vois surtout le suspense, c'est bien ficelé.
-

dénoncé des amis. Bien sûr, c'est sous-jacent. - Je ne connais pas assez le cinéma américain pour en juger. Tu penses à qui? - Kazan a donné des amis. Losey et Dassin ont dû partir en Europe. Zinnemann choisit le western pour éviter la censure je pense. - Je savais pas tout ça, t'as peut-être raison. En tout cas on a vu un bon western. - Dommage qu'on n'en donne pas plus souvent, pourtant les Américains nous déversent des paquets de leurs navets, depuis qu'on a fait des accords avec eux contre les dollars. À Nancy je trouve que les salles sont envahies par leurs sous-produits. J'ai quand même vu African Queen, un film de Huston, avec Bogart qui descend une rivière sur son rafiot avec une vieille fille tout courage... C'est déjà cinq heures. Qu'est-ce qu'on pourrait faire, avant de rentrer? Si on allait voir le film au Paris? S'il te plaît, pas deux films de suite. Il ne pleut plus, allons faire un tour rue Milo. 42

Le ciel d'étain pousse la nuit, Juliette me prend le bras, nous séparer, j'y pense elle aussi sans doute. Rue Milo, les gens se pressent, ils ont encore un jour devant eux. Pas nous, je reprends le train demain et deux mois sans se voir. La rue a perdu de son charme il me semble, trop de lumières, de moteurs, trop de bousculade. Juliette veut voir des chaussures d'hiver. Taraudés tous les deux par la séparation, Juliette sait mieux accepter. Nancy le patron, la fac dans quelques jours. Vivre le présent, une nuit encore, ne penser qu'à elle. Dans la nuit qui fait gris les petits jardins, gifles de vent, balafres d'eau, traînées de jour, reflets sur le chemin, sol et buissons lavés par le ciel, moineaux boulés dans les feuilles. La gare là-bas les voitures, la rue Lebocey déserte silencieuse. - Tu ne dis rien, à quoi tu penses, mon gosse? - À demain Juju, à toi à nous, rentrons à l'hôtel tu veux? On y est bien, demain je dois partir, je ne voudrais pas y penser.
-

Moi non plus, ni à l'école ni à Paulin,je t'aime. Je sais Ju,je sais ma douce, moi aussi ma Ju.

À la radio du restaurant, Piaf chante l'accordéoniste, la chanson va revient... elle écoute la java elle entend la java elle a fermé les yeux... brisure à la fin... arrêtez arrêtez la musique! Les gens se sont tus pour écouter la petite femme vibrante qui chante la peine d'une fille. Montand chante ensuite quand un soldat, beau texte de Francis Lemarque. C'est parfait, pas une hésitation, il ajuste chaque syllabe, mais il manque quelque chose, sa diction est trop apprêtée. Comme s'il ne se livrait pas, si le métier bridait le ressenti. Juliette n'est pas de mon avis, je n'insiste pas, normal que nos vues divergent, et nos goûts, apprendre à vivre nos différences, aussi. Peu de monde ce soir, nous avons mangé sans l'entrain de la veille. Nuit douce encore, plus paisible, on a parlé de livres, elle de Malraux moi d'Aragon, tous les deux de la Résistance, de nos familles un peu, prudemment, si l'une allait contrarier l'autre... Ce soir-là j'ai eu du mal à entrer dans le sommeil. Mon père quand il sent qu'il a du mal à franchir sa nuit, il prend des pastilles de valériane, une plante qui sent fort par exemple... Si elle se mettait à mal dormir à force de tracassin? C'est ça qui vous peint en noir les jours et les idées. Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui?
-

J'y ai un peu pensé cette nuit... le matin on pourrait prendre le bus

de Saint-Julien, on descend près de l'église et on va faire un tour à la Moline, en longeant la rivière, elle est belle à cet endroit-là, on y faisait de la barque avec l'ami Arsène. Un tour de campagne puisqu'il ne pleut plus. On s'offre une andouillette chez Fèvre et l'après-midi rebelote avec le cinéma. Le film d'Ophüls est fait sur des nouvelles de Maupassant. Qu'est-ce que t'en dis? 43

- J'en dis que tu ferais un bon guide, je ne connais pas cet endroit-là. Payer le taulier, il nous explique où prendre le bus. Une quinzaine de stations, on est rendus dans les villas de Saint-Julien. Deux bornes à faire sur une longue avenue au bord de la Seine qui coule boueuse sous les éclaircies, ici dans ses rives naturelles. Tout est tranquille, pas un chat, pas un chien maigre à bousculer les poubelles, les pékins sont encore couchés.
-

T'avais raison, la Seine est grosse mais belle, j'aime marcher, on ne On suit juste la Seine en sortant des villas, pour revenir sur Troyes

va quand même pas la remonter tout du long, ça ferait une trotte.
-

par le Vouldy, ça doit faire trois bornes en tout, une heure à peu près. - T'as étudié le plan, ma parole. - Pas vraiment, j'ai des souvenirs, vérifiés à l'hôtel ce matin en t'attendant. Elle se serre contre moi, on marche bon pas dans la Moline, sous les tilleuls ronds du bord de l'eau, à travers les maisons bourgeoises, un mail tapissé de feuilles rousses. Nous débouchons sur la place du Vouldy juste en face du canal, je ne me suis guère trompé, on s'est baladé une bonne heure. Nous sommes à midi chez Fèvre pour manger l'andouillette de Troyes. En avance pour le plaisir, cas du dire comme on parle à Bourbonne.
-

C'est pas du français queje vous cause? Non c'est de la tristesse.

- D'où tu tiens ça ? - Je sais plus, d'un bouquin je crois, ça m'avait frappé parce que j'aime pas les puristes. Et puis calés dans les rouges fauteuils. C'est un film en trois séquences, un vieux masque qui ne peut pas renoncer à la danse et meurt en plein bal, un peintre incapable d'avouer à la femme qui l'aime que c'est fini, au milieu le gros morceau d'après la Maison Tellier. Gabin fait un menuisier de campagne. À la communion de sa gamine, il invite sa sœur et les filles de sa maison, de passe. Il tombe dingue d'une Marne Rosy, Darrieux en pleurs à la messe. Un régal on croirait du Renoir, plaisir sans amour, amour sans avenir. C'est mélancolique, pas aussi noir que Maupassant, Gabin et Darrieux à la campagne, retour au turbin à Rouen où les bourgeois attendent leur convoi de filles. De la solennelle au bordel. Nous n'avons pas le temps d'échanger nos vues sur le film je dois aller prendre mon train... À la gare le grand Hadès. Signe! Pour une surprise.
-

Hadès ma branche! qu'est-ce que tu fais là ?

- Ben tu vois, je prends le dur, je suis revenu attraper une bouffée de Troyes, avant de regagner mon bled, j'ai été nommé à Arcis. Et toi? - Pion à Nancy, je vais tâter du supérieur. Maisj'ai du mal à m'y faire.

44

Je commence dans trois jours à la fac, je suis venu voir Juliette, tu la connais un peu non?
-

Ben oui, bonjour Juliette, toujours à Sainte-Savine? Ça alors! Y avait pas une chance sur un million qu'on se rencontre Commentc'est instit à Arcis ?

- Comme vous voyez, je prépare sciences ex.
-

ICI.
-

- Bah! si y avait pas le boulot, je m'emmerderais comme un rat dans un grenier vide, c'est chiant Arcis, je regrette la boîte et les copains... Mais je voudrais pas vous déranger.
-

Penses-tu. On vient de passer trois jours ensemble, deux mois avant Bon, je vous laisse vous dire au revoir, on voyage ensemble, on

de se revoir.
-

taillera la bavette. Au revoir Juliette, bon courage, peut-être un de ces jours, mais comme ça à la gare, ça m'étonnerait. À tout se suite Signe. Il s'éloigne, sa grande carcasse toujours aussi mince, le grand Neunœil, il fait un geste à sa montre et nous quitte, un peu gêné dans son grand corps. Délicat Hadès. Est-ce qu'il s'est trouvé une copine? Certainement non, il ne serait pas ici.
-

Hadès au même train que moi, il n'est pas grand le vaste monde. Il s'ennuie à Arcis mais il aurait pu tomber plus mal.

- Ou faire pion, tu sais il était fort en maths et en français, il est attaché à Troyes, la preuve. On a encore dix minutes, tu m'accompagnes jusqu'au quai? - Je préfère qu'on reste ici. J'ai le cafard. Retrouver l'école et les filles, rien que d'y penser ça me glace.
-

Reprends le travail tout de suite, ça t'évitera de ruminer. Moi aussi,

j'ai un de ces bourdons. Je vais vivre pour Noël, on tâchera de se voir plus longtemps. - Et mes parents, tu y as pensé? Ça ne sera pas facile avec eux, avec ma mère surtout, j'ai l'impression qu'elle cherche à se mettre en travers depuis qu'on se connaît. Mon père lui ne voit que mes études, en plus je suis une fille, on n'a pas les mêmes libertés. Elle me prend dans ses bras, je la sens maintenant plus lasse, pourvu qu'elle trouve le courage de ne pas renoncer.
-

Du cran Ju, pense à ton travail, à la réussite au bac. C'est important Toi aussi tu peux me faire confiance.

aussi pour nous deux, tu sais que tu peux compter sur moi.
-

Elle se détache, fait quelques pas, se retourne, m'envoie un signe de la main qu'elle porte à ses lèvres et puis se force à s'en aller. Ma dernière image d'elle, c'est son pas qui n'a pas bronché. Séparés à nouveau, combien 45