Vive le pouvoir ! Ou les délices de la raison d'Etat

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Un monstre hante la nuit du monde : la raison d'Etat devenue loi suprême des hommes et des nations. Les hommes d'Etat l'invoquent aujourd'hui avec arrogance pour justifier leur pratique. Fait radicalement nouveau pour l'Europe : nous entrons dans l'ère du consensus, de la surdétermination librement acceptée de nos volontés collectives par les lois de la Realpolitik qui prétendument nous surpassent.
Du XIXe au milieu du XXe siècle, l'adversaire le plus déterminé de la raison d'Etat fut le mouvement socialiste et ouvrier international. Nous assistons impuissants à sa dégénérescence.
L'espérance de Mai 1981 ressemble à un miroir brisé : la raison d'Etat a instrumentalisé les socialistes. En Afrique, l'empire néo-colonial français est plus assuré que jamais. La France socialiste est devenue la troisième marchand d'armes du monde. La mensongère idéologie des droits de l'homme masque une politique étrangère tout entière dominée par la Realpolitik.
Ce livre explore les conditions concrètes dans lesquelles ce délabrement, cette effroyable fracture ont pu se produire.
Il est né de la colère. De l'échec. Il constitue une autocritique.
"Les livres d'aujourd'hui sont les actes de demain", dit Thomas Mann. Contre l'ordre meurtrier des Etats, ce livre doit aider à la naissance d'une nouvelle raison solidaire.
Jean Ziegler
Publié le : vendredi 25 mars 2016
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EAN13 : 9782021321920
Nombre de pages : 288
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couverture

Du même auteur

La Contre-Révolution en Afrique

Payot. 1963, épuisé

 

Sociologie de la nouvelle Afrique

Gallimard, coll. « Idées », 1964, épuisé

 

Sociologie et Contestation

essai sur la société mythique

Gallimard, coll. « Idées », 1969

 

Les Vivants et la Mort

essai de sociologie

Seuil, coll. « Esprit », 1975 ; coll. « Points », 1980

 

Une Suisse au-dessus de tout soupçon

(en collaboration avec Délia Castelnuovo-Frigessi,

Heinz Hollenstein, Rudolph H. Strahm)

Seuil, coll. « Combats », 1976 ;

coll. « Points Actuels », nouv. éd., 1985

 

Main basse sur l’Afrique

Seuil, coll. « Combats », 1978 ;

coll. « Points Actuels », nouv. éd. revue et augmentée, 1980

 

Le Pouvoir africain

Seuil, coll. « Esprit », 1973 ; coll. « Points », 1979

 

Retournez les fusils !

Manuel de sociologie d’opposition

Seuil, coll. « L’histoire immédiate », 1980 ;

coll. « Points Politique », 1981

 

Contre l’ordre du monde – les Rebelles

(Mouvements armés de libération nationale

du tiers monde)

Seuil, coll. « L’histoire immédiate », 1983 ;

coll. « Points Politique », 1985

COLLABORATION
À DES OUVRAGES COLLECTIFS

La Société émergente

in Vocabulaire de la sociologie contemporaine

Gonthier, 1971

 

Anthologie des sociologues de langue française

PUF, 1972

 

La Mort dans la littérature sociologique

française contemporaine

in La Sociologie française contemporaine

PUF, 1976

 

Le Nomadisme de l’au-delà :

les morts-revenants d’Itaparica

in Nomades et Vagabonds

UGE, coll. « 10/18 », 1975

Ce livre est dédié :

– à la mémoire de mes amis Éduardo Rallo, médecin, anthropologue catalan, mort à Barcelone le 2 septembre 1985 et de Mohamed Maïga, journaliste malien, décédé à Ouagadougou le 1er janvier 1984 ;
– à la mémoire de Marc, l’ami de mon fils, mort accidenté à Vandœuvres, le 26 octobre 1984 ;
– à Sotero Raffaël da Sylva, paysan à Cratéus, État du Céara, Brésil.

Voici l’arbre, l’arbre de la tourmente

l’arbre du peuple,

l’arbre qui a bu le salpêtre du martyr,

qui a extrait les larmes du sol,

qui les a hissées au gré de ses ramures

et les a dispersées dans sa charpente.

Ce furent parfois des fleurs

invisibles, fleurs enterrées,

d’autres fois, leurs pétales

illuminèrent comme des planètes.

[…]

Et l’homme ramassa sur les branches

les corolles durcies,

les remit de mains en mains

comme magnolias ou grenades.

Et soudain elles ouvrirent la terre,

elles grandirent jusqu’aux étoiles.

[…]

C’est l’arbre des hommes libres,

l’arbre terre, l’arbre nuage

l’arbre pain, l’arbre flèche,

l’arbre joug, l’arbre feu.

L’eau orageuse de notre époque

nocturne l’étouffe.

Mais son mât balance

l’ornement de sa puissance.

[…]

Défends l’avenir de ses corolles,

partage les nuits hostiles,

surveille le cycle de l’aurore,

respire les hauteurs étoilées,

soutiens l’arbre, l’arbre

qui croît au milieu de la terre.

Pablo Neruda, « Les libérateurs », dans Le Chant général, Paris, Éditeurs français réunis, 1954, vol. I.

AVANT-PROPOS

La raison d’État


Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente et qu’on massacre… La justice en soi, naturelle et universelle, est autrement réglée et plus noblement que ne l’est cette autre justice spéciale, nationale, contrainte aux besoins de nos polices.

MONTAIGNE.

Un monstre hante la nuit du monde : la raison d’État, la Realpolitik devenue loi suprême des hommes et des nations.

Pratiquement tous les hommes d’État de l’Ouest ou de l’Est, qu’ils soient issus d’une tradition démocratique, socialiste ou simplement républicaine, ou qu’ils appartiennent aux traditions élitaires, discriminatoires et autocratiques, s’en réclament aujourd’hui. Pire : tous ces hommes invoquent, avec une sorte de lucidité arrogante, la raison d’État comme la justification majeure de leur pratique. Rupture fondamentale dans l’histoire des démocraties occidentales : pour la première fois dans l’histoire de nos sociétés, le conflit d’idées cesse d’être le moteur premier du processus social. Gauche et droite, ouvriers et patrons, syndicats et oligarchie, tous et toutes s’alignent au garde-à-vous devant la raison d’État. Tous courbent la tête – autrefois irréductiblement pensante – devant le monstre.

En cette fin du XXe siècle, nous entrons – fait radicalement nouveau pour l’Europe – dans l’ère du consensus, de la surdétermination librement acceptée de nos volontés collectives par les lois de la Realpolitik qui prétendument nous surpassent1.

Je n’ai l’ambition ni d’établir une nouvelle théorie de la raison d’État ni de retracer l’histoire complète de son émergence en Europe. Une autre tâche me semble prioritaire : celle de détruire les significations qu’elle impose aux hommes, de démasquer sa logique et de dénoncer les causalités planétaires qui fondent sa pratique.

Il n’existe de vie politique que par rapport à l’État. La raison d’État contemporaine est un système théorique et pratique clos, habité par sa propre logique formelle et par ses propres normes qui transcendent les classes. Elle est un surmoi collectif contraignant, largement indépendant des positions de classe, et qui n’obéit qu’aux intérêts d’une seule formation, celle justement de l’État. L’État monopolise, donc asphyxie tout : le sentiment national comme l’idée communautaire, la solidarité internationale comme la vie associative.

Au sein des sociétés démocratiques occidentales, il y a polysémie : une multitude d’idéologies naissent, s’épanouissent et meurent, se combattent. Un foisonnement d’intérêts antinomiques – défendus, légitimés au moyen de symboles provenant d’héritages culturels les plus divers – recouvre le champ social. Discours phosphorescents dont chacun prétend à l’éternité. La raison d’État n’en a cure ! Elle les avale, les digère tous. Elle impose ses significations à tous et à chacun.

D’immenses forces de création, d’imagination, d’amour sommeillent en chacun de nous. Chacun de nous est porteur de désirs, de rêves qui concernent le monde et tous les hommes. La liberté de chacun ne peut se concrétiser que dans un projet collectif, un destin. Dans les sociétés industrielles avancées – où les structures claniques, familiales, associatives sont devenues résiduelles –, c’est aujourd’hui l’État et lui seul qui est le destinataire, le monopolisateur de ce projet. Il prend en charge le destin du peuple, concrétise la vocation de chacun d’entre nous. La raison d’État organise notre aliénation ; elle procède à l’amputation du pouvoir créateur de l’homme, de son imagination. Elle légitime une pratique unique : celle de l’État, justement. Elle bouche l’horizon de notre histoire.

 

 

 

I. Comment définir la raison d’État ? Aujourd’hui, la raison d’État constitue probablement l’inconnue la plus massive de toutes les sciences humaines. Quelques indications cependant :

 

1. En Europe, la raison d’État est le produit d’une longue et complexe histoire de plus de sept cents ans. En France (en Angleterre), l’État naît avec la mise en place d’un pouvoir monarchique qui transcende le pouvoir patrimonial2. En alliance avec les nouvelles couches proto-industrielles bourgeoises des villes, les Capétiens délimitent – au-delà du patrimoine domanial – un territoire monarchique, territoire d’État. Au XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, Colbert – contre les prébendes, les charges des nobles – met en place une administration, des structures étatiques. La Révolution de 1789, puis celle de 1848 démocratisent ces structures ; elles dissolvent les derniers liens féodaux, construisent l’État national moderne. En bref : l’État, sa raison sont le résultat d’une longue accumulation de pouvoirs.

Il y eut en France des rois de toutes sortes, des comités de salut public, des directeurs, des consuls, un empereur, puis à nouveau des rois, à nouveau un empereur, des présidents, un maréchal, un général, des présidents de Conseil, enfin des présidents qui ressemblent curieusement aux monarques des origines. Pendant tout ce temps, l’État s’est constitué patiemment, obstinément, par segments consécutifs. Chaque pouvoir a déposé sa couche d’autorité.

 

2. La raison d’État n’est pas un invariant historique. L’État, sa raison sont des figures conjoncturelles, contingentes, produites par la lutte des classes.

Zhou Enlai : « Nous vivons dans un monde d’États, hélas ! » Cette déclaration a été faite par l’un des plus grands révolutionnaires du XXe siècle, au lendemain du triomphe d’une lutte de libération nationale qui a secoué la planète et de l’affirmation d’un État comprenant le quart de l’humanité. Elle dit avec exactitude dans quel contexte de nécessité, dans quelle situation de surdétermination se placent aujourd’hui les luttes pour l’indépendance des peuples.

Dans le monde des États, légué par l’histoire, un peuple ne peut s’affirmer qu’en constituant un État. D’admirables sociétés politiques (exemples : les Sahraouis du Sahara occidental, les Kikuyu des hauts plateaux du Kenya, les Dinka du Soudan méridional, etc.) se sont constituées et ont persisté pendant des siècles sans organisation étatique. En imposant sa domination à la planète, la classe sociale qui est à l’origine de l’État national contemporain – la bourgeoisie capitaliste-marchande d’Europe – a généralisé et répandu la figure de l’État et sa violence.

 

3. Fruit d’une sédimentation de plusieurs siècles, l’État s’est imposé graduellement comme une structure « absolue », je veux dire une structure au-delà et au-dessus des classes. Tout le monde se reconnaît dans l’État, même si ceux qui le gouvernent ne font toujours et partout qu’une politique de classe, une politique qui sert d’abord leurs intérêts propres. Cependant, les relations entre les classes dominantes de la société civile et la machine d’État ne sont pas simples ; dans chaque société, le bouleversement des rapports de production provoque un bouleversement des rapports entre classes antagonistes. La conscience de la classe qui devient à un certain moment dominante infléchit, influence – mais ne détermine pas seule – les principales significations, les principaux symboles de la raison d’État.

Les rapports entre les (ou la) classes dominantes de la société civile et l’État sont complexes : le pouvoir d’État ne se résume pas à un simple rapport de classes. Le pouvoir qu’exercent sur et à travers la machine d’État certains hommes appartenant à certaines fractions de la classe dominante est déterminé – ou du moins médiatisé – par l’État, qui est lui-même le produit d’une longue et complexe sédimentation de raisons et de pouvoirs. Exemple : le 10 août 1792, le peuple de Paris, poussé à bout par la famine, envahit les Tuileries, massacre la garde suisse, et pénètre dans les appartements royaux. Des pillards se saisissent des trésors – meubles, lingerie, vaisselle, etc. – qu’ils y trouvent et les emportent. Lorsque les premiers, leur butin sur le dos, débouchent sur les quais de la Seine, la milice jacobine les arrête et les pend aux lampadaires. Le pillage, l’atteinte à la propriété privée, fût-elle celle du roi détesté, étaient sanctionnés par la mort. Ainsi se donnait à voir une valeur centrale – le respect absolu de la propriété privée – véhiculée par la conscience de la nouvelle classe montante, la bourgeoisie marchande et proto-industrielle. Des représentants issus de fractions déterminées (et d’ailleurs changeantes et se combattant entre elles) de cette classe confisquèrent bientôt la révolution populaire et organisèrent une république conforme à leurs propres intérêts de classe. Mais les raisons, les lois de la Ire République française ne furent pas la simple transposition, au niveau de l’État, des intérêts particuliers d’une certaine fraction de la classe qui dominait la société civile en 1792. La République bourgeoise qui naissait en 1792 était l’héritière d’une histoire étatique de plusieurs siècles. Les valeurs de la nouvelle classe dominante s’intégraient – quoique de manière fortement conflictuelle – à une raison d’État qui leur préexistait. La machine d’État de la Ire République réalisait la domination politique sur la société civile de fractions changeantes de la bourgeoisie proto-industrielle et marchande. Mais elle le faisait sous une forme « transformée ». Transformée par la raison d’État qui précédait la lutte de classes théorique et pratique, telle qu’elle eut lieu en 1792.

 

4. La raison d’État procède toujours et partout à la naturalisation de la formation historique particulière qu’elle gouverne. Tout citoyen croit que l’État qu’il habite est « naturel » ; en d’autres termes, tout État apparaît comme la naturalisation d’une formation sociale contingente, conjoncturelle.

Depuis son plus jeune âge, on inculque à tout Français (Américain, Anglais, Chinois, Mongol, Suisse, etc.) que son État est naturellement parfait et qu’il n’en existe pas de meilleur.

La naturalisation affecte toutes les formes d’État. Elle n’est pas propre à une époque donnée ni à une forme spécifique d’État. Tous les États, à toutes les époques et dans tous les pays, procèdent à la naturalisation de leurs structures conjoncturelles, contingentes.

Au Moyen Age et sous l’Ancien Régime, l’autorité étant de droit divin, toute autorité était par la nature des choses déclarée d’origine méta-sociale. Il n’existait pas d’autre autorité acceptée et acceptable que divine. Toute prétention d’établir une autorité ne s’affirmant pas d’origine divine (mais d’origine contractuelle, par exemple) était considérée comme une hérésie, c’est-à-dire comme une revendication relevant de la pathologie, de l’inadaptation au monde « naturel ».

L’État prétend garantir la sécurité de chacun. Prétention absurde, si l’on considère la politique militaire des principaux États contemporains, leur surarmement, leur démagogie. Ce sont ces États, leurs raisons propres qui créent, au contraire, l’insécurité, et font planer sur les peuples une menace mortelle. Mais telle est la force symbolique de la raison d’État, la violence des images qu’elle impose, que les hommes croient comme à un fait de nature à la mission protectrice, sécurisante de l’État.

Au cours de son histoire pluriséculaire, l’État n’a pas seulement sécrété – par sédimentations successives – une autorité toujours plus puissante, des structures toujours plus opaques, il a également projeté dans l’imaginaire de ses sujets son exact contraire : le chaos. En d’autres termes : à cet imaginaire, il impose sa loi. C’est moi ou le chaos, ma démence ou le néant.

 

5. L’efficacité d’une raison d’État se mesure au moyen de deux paramètres différents : l’intensité, la solidité du consensus qu’elle génère ; l’efficacité avec laquelle elle masque sa pratique réelle. Voyons le premier paramètre : la raison d’État abrite des temps historiques différents. Les différents segments symboliques qui la constituent sont nés à des moments différents. Plus : tous les segments ne sont pas intégrés de la même façon, avec la même intensité. La force intégrative de la raison d’État est puissante aujourd’hui. Elle l’était beaucoup moins il y a cent ans encore. L’intensité de la force intégrative de la raison d’État se mesure à la solidité du consensus qu’elle crée. Autrement dit, à sa capacité d’intégrer, d’assimiler les principales idéologies de classe présentes dans son champ. La force intégrative du consensus augmente avec le temps.

En 1852, Louis Napoléon tenta d’accréditer sa théorie de l’« État du bien commun », du pouvoir de l’intérêt général. Il fut férocement raillé par Victor Hugo, Heinrich Heine, Karl Marx. La nature de classe de l’État était alors clairement perçue à la fois par les dominés et par les dominateurs. Aujourd’hui, rien de tel : François Mitterrand peut tranquillement annoncer « le gouvernement de tous les Français ». Personne ne rit, personne ne proteste.

Voici maintenant le deuxième paradigme : le secret, la méconnaissance organisée, l’opacité. Plus une raison d’État parvient à masquer sa pratique réelle, plus elle est puissante, homogène, cohérente et fonctionnelle. L’opacité est une qualité fondamentale de son cosmosystème. Elle convainc dans la mesure où elle élimine le réel, évite la contestation des faits, sachant parfaitement que toute contradiction la fait mourir.

Henri Lefebvre – auteur d’une des théories les plus complètes de l’État démocratique des sociétés industrielles – analyse la stratégie d’obscurcissement de la raison d’État : « L’État organise sa propre méconnaissance, notamment en monopolisant le savoir social, en contrôlant sa production et sa distribution. Il s’ensuit que les gens n’ont accès qu’à un savoir fragmenté, pulvérisé. La multiplication des institutions étatiques, dans toute la société, est donnée et prise pour la diffusion du pouvoir sur tout le corps social, un peu comme si l’extension des fonctions étatiques pouvait être comprise comme une véritable socialisation. Tout est fait pour que soient ignorés la réalité articulée du pouvoir et son poids réel dans les rapports sociaux. Le pouvoir d’État est une entité tantôt mystérieuse et menaçante dans son ubiquité, tantôt fluide et insaisissable. La raison d’État cache l’État et les modalités de son fonctionnement ainsi que les processus qui le traversent et le structurent. »

Et plus loin : « On peut ainsi passer de la négation du caractère oppressif des institutions étatiques (et de l’affirmation de leur nature fonctionnelle) à un sentiment de profonde infériorité devant leur toute-puissance supposée. Le pouvoir est conçu comme éternel parce qu’il est naturalisé, fétichisé et assimilé à la nécessité abstraite de l’organisation, en dehors de tout examen sérieux de ses relations contradictoires aux classes sociales. C’est bien pourquoi la théâtralité médiocre des représentations étatiques, la pseudo-majesté des pouvoirs personnalisés peuvent se déployer au milieu des silences apeurés ou serviles et d’applaudissements obséquieux ou complices. Le propre de l’État est de toujours se donner pour ce qu’il n’est pas3. »

Arthur E. Schlesinger, subtil analyste de la raison d’État nord-américaine, dit, plus prosaïquement, la même chose que Lefebvre. Schlesinger, aujourd’hui professeur d’histoire à la New York University, était, de 1961 à 1963, l’un des principaux conseillers du président John Kennedy. Schlesinger : « Plus l’État réussit à se retrancher derrière le secret, plus il peut s’arroger le droit de mentir4. »

 

6. Il existe une jouissance de l’exercice du pouvoir d’État, de la célébration de la raison d’État.

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