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Vivre debout

De
297 pages
A travers ce récit autobiographique, Roger Bolzoni nous fait découvrir les grandes luttes sociales de sa génération auxquelles il a pris part ; en Algérie, auprès des sans-logis, lors des grèves de Mai 68 ; puis sa lutte avec les grands malades et handicapés pour leurs droits à l'emploi et aux soins à une époque où le processus de démolition de la Sécurité Sociale s'amorce. Il décrit en détail son combat au sein du syndicat de grands malades et handicapés "Vivre débout" dont il est le fondateur depuis 1981.
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VIVRE DEBOUT
Malgré la maladie et le handicap

cg L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07026-4 EAN : 9782296070264

Roger Bolzoni

VIVRE DEBOUT
Malgré la maladie et le handicap

Préface de Marcel Blanc

L'Harmattan

Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz. André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Dernières Volet: Histoire de vie

parutions

Zaze ROUX, Les cent papiers de la mariée, ou comment Sarko m'a passé la bague au doigt, 2008. Jacques LADSOUS, Profession: éducateur. De rencontres en rencontres, 2008. Claude ROSALES, Journal d'un rappelé d'Algérie. Mainovembre 1956: 200 jours entre Alger et Djelfa, 2008. Philippe BALIN, Voir autrement, 2008. Gérard LEFEBVRE, Récit d'adoption. Du désert à la source, 2008. Aline MARTIN, Le cri de l'âme: après le viol..., 2008.

Marie-Thé LACLAVERIE, Un instant pour toujours - Paroles de
fin de vie, 2008. Nicole CROYÈRE (coord.), Surdité: quelle(s) histoire(s) t,2008. Geneviève MASSÉNA, S. comme usine, 2008. Henry BOURCERET, Une vie sur la route. Lettres d'un pèlerin vagabond, Tome 2,2008. Henry BOURCERET, Une vie sur la route. Lettres d'un pèlerin vagabond, Tome 1,2007. Joseph BARBARO, Quotidien d'une maison de retraite, 2007. Jean-François GOMEZ, L'éducation spécialisée, un chemin de vie,2007.

Ce livre est dédié à la mémoire de Simon Ko"'henburger, un grand handicapé dans la misère, qui a donné les dernières années de sa vie à "Vivre Debout. "

PRÉFACE
Les décideurs, conseillers ministériels et autres technocrates qui, "d'en haut," nous dirigent, n'ont aucune idée de la vie menée par les gens "d'en bas," particulièrement les plus pauvres (rappelez vous, il n'y a pas si longtemps, ce ministre qui, interrogé par un journaliste, ne sut dire quel était le prix de la baguette de pain). Et encore moins d'idée sur ce que devient la vie de ces derniers lorsque se rajoute la maladie grave et de longue durée ou le handicap. Ces messieurs "d'en haut" ignorent ce qu'est la souffrance, le sentiment d'isolement et d'exclusion, la peur du lendemain, vécus au quotidien par les grands malades et les handicapés pauvres. Alors, ils peuvent bien décider, sans états d'âme, et au nom de la sacra-sainte et froide "rentabilité économique," de diminuer les remboursements de la Sécurité Sociale: que ce soit, comme en 1987, le remboursement à 100 pour cent pour les malades de longue durée; ou, comme en 2008, le remboursement des visites médicales, des médicaments, des soins infIrmiers et des séances de kinésithérapie, pour tous les malades, par le biais de "franchises." (Notez le vocabulaire: "franchise" est le terme employé par les assurances auto ou habitation pour désigner ce qu'elles ne remboursent pas et laissent à la charge de leurs clients cela indique bien dans quelle optique le gouvernement Fillon-Sarkozy envisage la Sécurité Sociale.) En 1987, les décideurs ne s'imaginaient certes pas que des grands malades et handicapés pauvres allaient réagir, parler, protester, alerter l'opinion publique et réclamer leur dû - généralement, les plus faibles se taisent. C'est pourtant ce qui s'est produit: dans la région de Nancy, un regroupement de ces grands malades et handicapés, appelé "Vivre Debout," s'est ainsi manifesté, alors même que les associations traditionnelles de malades et de handicapés, les mutuelles, les syndicats, les partis politiques ne mesuraient pas, à l'origine, la gravité de ces mesures et restaient silencieux. Le président et fondateur de ce mouvement d'un genre nouveau, sorte de syndicat de malades et handicapés, Roger Bolzoni, lui-même grand malade toute sa vie, eut alors l'occasion de prononcer, devant un rassemblement de 20.000 personnes à Paris (voir p. 204), ces paroles prophétiques: "La

suppression du 100 % aux grands malades

annonce

d'autres

mesures du même type, anti-médicales, contraires aux véritables besoins des malades. Ces mesures menacent de détériorer gravement notre système de santé. Les plus malades et les plus pauvres seront le plus durement touchés." Et il faisait, à cette époque, l'analyse suivante des détériorations à venir dans le système de santé: "(Les mesures) de rationnements arbitraires de nature purement comptable dans les hôpitaux et pour les médecins traitants (...) mettent en place dans les mœurs de notre société, une conception fataliste de la maladie, justifiant l'abandon du malade quand il n'a pas les moyens de payer lui-même les soins nécessaires, quand sa maladie devient grave ou chronique, quand il devient trop vieux, qu'il devient décidément une charge trop lourde. Tout malade peut craindre ainsi que le médecin qu'il consulte, obéissant à ces consignes, renonce à lui prescrire ce qui est nécessaire à son état ou décide de ne plus le soigner parce que son état pose trop de problèmes" (p. 237). "Vivre Debout" a été fondé en 1981 par Roger Bolzoni, atteint par de multiples maladies graves (poliomyélite, cancers. ..) tout au long de sa vie. La première partie de ce livre retrace ces épisodes personnels et permet de comprendre comment il a été amené à la lutte revendicative en tant que grand malade, dans le sillage de la lutte revendicative qu'il avait menée dans les années 1960 et 1970 en tant que salarié et syndicaliste CGT. "Vivre Debout" réussit à obtenir le rétablissement partiel du remboursement à 100 % des soins pour les grands malades, ainsi qu'une application plus stricte de l'obligation d'emploi des handicapés par les entreprises. Le professeur Deschamps, enseignant à la Faculté de Médecine de Nancy, a pu dire: "C'est probablement la première fois que des grands malades handicapés mènent un tel combat pendant 18 ans" (p. 285). En effet, faute de pouvoir renouveler son équipe responsable, cette association dut arrêter en 1998 son" combat singulier de grands malades (qui) s'est inscrit dans la lutte générale contre la démolition de la Sécurité Sociale" (p. 283). Cependant, comme le dit l'un des titres de ce livre, il s'agissait certainement "d'un combat à reprendre." 8

Et, en 2008, ce combat a été repris. A l'annonce de l'instauration des "franchises," c'est-à-dire dire du non-remboursement d'une partie des soins et des médicaments, un certain nombre de malades souffrant d'affections de longue durée, tel Bruno-Pascal Chevalier (malade séropositif) dans l'Essonne, ont annoncé qu'ils faisaient la "grève des soins" (sur le modèle de la "grève de la faim"), c'est-à-dire qu'ils suspendaient leurs soins, en signe de protestation. Certains malades, comme Éric Taillandier, dans le région d'Orléans, atteint d'une maladie rare nécessitant des traitements lourds, ont d'ailleurs réellement mené pendant un temps une grève de la faim dans le même but de protestation contre toutes les mesures de déremboursement, aggravant la précarité économique des malades pauvres. Mais Bruno-Pascal Chevalier reprenait ses soins quelques mois plus tard, lors du mouvement d'action contre les franchises organisé dans toute la France par les personnels des Caisses Primaires d'Assurance-Maladie et le "collectif national contre les franchises."l Il fondait alors le "Mouvement pour une santé solidaire,"2 regroupant des "usagers, des professionnels de la santé, des organismes et des travailleurs sociaux" (ce mouvement regroupe donc des malades et des médecins, telle docteur Christian Lehmann, initiateur d'un "appel contre la franchise"3, pétition nationale qui avait recueilli 700.000 signatures au mois d'août 2008). D'autres organisations rassemblant des malades et/ou des handicapés pauvres (telle mouvement "Les malades solidaires - vivre ensemble dans la dignité,"4 animé par Éric Taillandier) se sont créées et sont mis, elles aussi, à lancer des appels, à faire des manifestations dans de nombreuses villes de France, à l'encontre des mesures de "démolition" de la Sécurité Sociale, frappant plus durement les malades pauvres. D'autres organisations encore, regroupant des handicapés ou des malades atteints d'affection de longue durée (insuffisance rénale, polyarthrite, sclérose en plaque, mucoviscidose, maladies cardiaques congénitales, maladies musculaires ou osseuses...) ont manifesté massivement dans toute la France en 2008 pour réclamer un "revenu d'existence décent" (égal au SMIC) pour les malades et handicapés qui ne peuvent pas, ou ne peuvent plus, travailler (association "Ni pauvre, ni soumis"5 [mouvement issu de "l'Association des Paralysés de France" et regroupant 93 associations nationales de malades souffrant d'affections de longue durée]). 9

A la fm juin 2008, le directeur de la Caisse Nationale d'Assurance-Maladie émettait l'idée d'un moindre remboursement des affections de longue durée, renouant ainsi avec les mesures de 1987 sur la suppression des 100 %, idée aussitôt examinée avec intérêt au début juillet 2008 par les ministres concernés par cette éventuelle mesure (Ministre du Budget et Ministre de la Santé). Devant les vagues de protestation soulevées par ce projet, les responsables en question ont déclaré qu'ils le retiraient. Mais, il est très probable qu'il refasse surface lorsque les députés devront discuter du budget de la Sécurité Sociale, car les affections de longue durée concernent 8 millions de personnes en France et représentent 60 pour cent des sommes remboursées par la "Sécu" (et vraisemblablement 70 pour cent dans les années à venir, étant donné le vieillissement général de la population). Il est très probable que les organisations de malades nommées ci-dessus réagiront alors, et mèneront une lutte revendicative, avec, de toute façon, la volonté de la "continuer inlassablement, opiniâtrement," comme le dit ici Roger Bolzoni.

Marcel Blanc, écrivain scientifique, ex-membre du Comité de Soutien à "Vivre Debout"

1 Voir Ie site Internet: www.contre-Ies-franchises.org 2 Voir www.ensemblepourunesantesolidaire.fr 3 Voir www.appelcontrelafranchise.org 4 Voir www.lesmaladessolidaires.com 5 Voir www. nipauvrenisoumis.org

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1ère PARTIE

LA CONDITION

OUVRIÈRE

1
"LÈVE-TOI ET MARCHE"

J'ai connu très jeune l'anxiété de la maladie. En effet, je suis né 3 ans après le décès de ma petite sœur Simone. Elle est décédée de convulsions dans les bras de ma mère. Maman m'a si souvent décrit sa mort dans les détails, elle m'a tellement parlé d'elle, comme si elle était là avec nous, que Simone fut ma sœur tout à fait vivante à côté de moi. J'avais pour elle un grand amour, bien que ma mère en faisait ma rivale. Tout ce que je faisais, tout ce que je disais était aussitôt comparé à la conduite de ma petite sœur. "Ce n'est pas Simone qui aurait fait ça ! " Ma petite sœur, je devrais dire ma grande sœur, était une très jolie petite fille, "une vraie poupée." Elle gagnait tous les concours des plus beaux bébés. Tout le monde se retournait sur elle. Moi, j'étais le gros "pataud", le "déndén." Ma mère n'avait pour moi que ces qualificatifs humiliants, comme si j'avais été un infirme mental. Elle me reprochait de ne pas avoir de caractère. Pour elle, je n'avais aucune volonté. Elle me donnait très souvent un qualificatif qui me faisait d'autant plus mal que je ne le comprenais pas. "Tu n'es qu'un «aboulique »." C'est le premier mot grec que j'ai appris. "Tu fais du mal à ta petite sœur qui est déjà si malade." "Le Bon Dieu te punira; toi aussi, tu auras des convulsions." Tous les soirs, elle me chantait la chanson qu'elle chantait à Simone, en me rappelant, à chaque fois qu'elle la chantait à Simone qui était si malade, qui souffrait tant. Elle est morte en écoutant la chanson "Petits enfants, prenez garde aux flots bleus..." Cet air-là ne m'a jamais quitté de toute ma vie. Ma mère était une femme déçue. Elle a été très dure avec moi. Elle nous a transmis sa tendance dépressive. Quand la tuberculose tua la mère et le père de maman, elle avait trois ans. Elle est restée quatre ans sans parler. Son oncle et sa tante, grands bourgeois, l'élevèrent comme une bourgeoise. Quand elle se maria, devant les bleus de travail de mon père, elle pleura, ne sachant pas comment les laver et elle dit : "A partir de maintenant, je sais quelle sera ma vie de femme d'ouvrier! " Elle avait un martinet dont les lanières me striaient les jambes quelquefois jusqu'au sang. Elle avait 13

aussi l'habitude de me pousser dans le "cagibi" du couloir. Elle en avait retiré la poignée intérieure. Je m'effondrais en pleurs sur des édredons. Ils étaient rafraîchissants. Je restais là, dans le noir, des heures entières. Je faisais tout pour montrer à Simone que je l'aimais, un peu comme si je voulais réparer sa maladie dont je fInissais par me croire responsable. J'avais très peur aussi de devenir malade et de mourir comme elle. J'ai appris plus tard par la "meilleure amie" de ma mère que je n'avais pas été désiré. "Ta mère se donnait de grands coups sur le ventre pour avorter." A la rigueur, elle aurait accepté une fille qui aurait remplacé Simone et voilà que j'étais un garçon. Quelquefois, le soir dans mon lit, les yeux ouverts dans le noir, je voyais Simone dans les bras de ma mère, j'entendais la chanson de Berthe Silva. Je pleurais, je hurlais, j'appelais. "Ce n'est pas Simone qui aurait fait ça," me disait ma mère. Je ne suis pas tombé malade pendant mon enfance douloureuse aux côtés de parents qui se déchiraient. Les scènes, quelquefois violentes, m'angoissaient. Je n'étais préoccupé que par ma volonté de réconcilier mes parents par tous les moyens. Ma première maladie m'arriva sournoisement et resta longtemps sans diagnostic exact. C'était en 1943, j'avais 11 ans. Un soir, une très forte fIèvre me cloua au lit. Vers 22 heures, papa poussa le divan près de la fenêtre pour que je puisse voir les feux d'artifIce. Pendant que je regardais, tout mon corps se mit à trembler très fort d'une façon spectaculaire. Cela me fIt très peur. Quand cette crise m'empêchant de crier se termina, j'appelais mes parents qui ne prêtèrent que peu d'attention à ce que je leur disais, n'ayant pas été témoins de ce qui m'était arrivé. Le lendemain matin, ma jambe droite, devenue raide, ne pliait plus et je ne pouvais pas en@er mes chaussettes. En me levant, je découvris avec angoisse que cette jambe raide ne me portait plus. Le médecin continua de me soigner pour une grippe. On ne se préoccupa plus de cette jambe. Je claudiquais de plus en plus jusqu'à traîner une jambe devenue un boulet. De plus, glacée, elle me faisait atrocement mal. J'avais l'impression que tout mon mollet, très dur, était en bois. J'avais une crampe permanente. Je pleurais beaucoup en me sentant perdre complètement mes forces et devant renoncer à tous mes jeux d'enfant.

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La méconnaissance absolue de mon mal et l'indifférence de mes parents durèrent des mois. Un jour, arriva ma tante Laure, sœur de papa, institutrice, pour qui j'avais une affection profonde du fait de l'immense amour qu'elle me portait. "Comment avez-vous pu laisser cet enfant dans un tel état! ," dit elle, déconcertée, à Maman. Elle me fit examiner à l'hôpital par le Professeur Kissel, neurologue. Celui-ci nous révéla qu'il constatait d'importantes séquelles de poliomyélite gauche. Une épidémie de polio se développait d'ailleurs dans la région et j'étais allé me baigner dans la Meurthe, suspectée d'être cause de la contamination. Commença alors mon calvaire de petit infIrme qui durera S ans, pendant lesquels j'ai traîné lamentablement la jambe. Cette infIrmité m'a marqué profondément sur le plan psychologique. J'ai commencé à comprendre qu'on n'est plus un homme complet quand surviennent la maladie et le handicap. Méprisé du fait de mes limites, exclu de tout, je me repliais sur moi-même. Mes résultats scolaires devinrent tout à fait médiocres. J'ai hérité de sobriquets de la part de mes camarades: "torculus" du nom d'une note de musique grégorienne particulièrement tordue. Et, plus expressif et prosaïque encore, carrément "le tord-cul". On m'appelait aussi le "têtard", ce qui veut dire que tout échouait pour moi et que j'étais devenu tout simplement celui qui est toujours le dernier, qui n'obtient jamais rien, quels que soient sa volonté et ses efforts. A l'époque, je devais marcher beaucoup. En effet, au catéchisme et au patronage, l'abbé m'avait mis en tête de devenir prêtre. Il me fit alors entrer à l'école presbytérale, annexe, pour les classes de 6èrneet de Sèrne, du Petit Séminaire. Cela nous épargnait l'internat. Mais cette école se trouvait à Nancy, à 4 km de chez nous. Je prenais le tramway à 1 km de notre maison. A Nancy, je devais encore marcher plus de 800 m. Nous étions sous l'occupation allemande. Le climat était à la peur, les patrouilles, les rafles étaient coutumières. Au Point Central à Nancy, devant un local de propagande contre le bolchevisme et les juifs, un milicien pointait sa mitraillette en suivant chaque passant. Les enfants portaient comme chaussures des "galoches" aux semelles de bois sous lesquelles Papa clouait de gros clous ou collait des morceaux de courroie. Il fallait que ma maigre jambe traîne ces sabots. Je sentais mon mollet durcir et de 15

semaine en semaine son muscle fondait jusqu'à disparaître complètement. Du genou jusqu'au bout du pied, c'était glacé et les engelures qui se formaient me brûlaient à me faire pleurer. Le régime disciplinaire de cette école était particulièrement dur. Nous devions être arrivés le matin, rue Drouin, derrière la cathédrale, pour la messe de 7 heures. Nous étions à jeun pour communier. Pendant la messe, on réchauffait les bouteilles de soupe dont chacun apportait la sienne. Vers 8 heures, nous avalions le potage. Les études étaient très dures et poussées. Nous étudions dès la 6èmele latin et surtout le grec, ce qui nous obligeait à apprendre par cœur les "racines grecques." De plus, l'école était la manécanterie de la cathédrale. Nous avions de très nombreux exercices de vocalises et des répétitions de chants grégoriens et de chants polyphoniques. J'avais une très belle voix de soprano, mais je ne fus jamais capable de lire une note sur une portée. Nous assurions les chants de tous les offices de la cathédrale, tous les dimanches. Nous devions être à l'école pour la messe de 7 h 30, puis nous répétions, jusqu'aux messes à la cathédrale à 9 heures et à 11 heures. Après, nous retournions à la maison et revenions à la cathédrale pour chanter les vêpres. Quand il s'agissait d'offices pontificaux avec l'évêque, nos chants polyphoniques exigeaient beaucoup de préparation et beaucoup de rigueur. Et ces jours-là, les principales fêtes religieuses, nous n'avions pratiquement pas de temps à la maison. Nos parents étaient au courant de notre travail par un système de billets hebdomadaires de couleur. Le billet blanc était celui du travail médiocre, le billet vert voulait dire assez bien, bleu était bien et rose très bien. J'étais abonné au billet blanc, ce qui provoquait les colères ou les moqueries de ma mère. En effet, depuis ma polio, j'avais perdu l'exercice de la mémoire. Or, à l'époque, tout s'apprenait "par cœur." Et puis, je devais apprendre à la maison dans des conditions particulièrement mauvaises. J'avais pour travailler le soir un coin de table de la cuisine pendant que maman préparait à manger et que mon père, en fumant comme un pompier, écoutait la radio qui hurlait. En 1945, j'entrais en internat à la chartreuse de Bosserville, une grande abbaye délabrée, froide et humide. Elle était devenue le 16

Petit Séminaire. J'y fus admis pour redoubler ma cinquième. Nous étions en 1945 après la Libération. Ce fut pour moi une année terrible. La vie était ici organisée comme celle des "religieux" ; au dortoir, le matin, il fallait d'abord dégeler le gant de toilette pour se laver; et le silence était quasi monacal. Tout était au dessus de mes forces. Si les conditions d'étude étaient nettement meilleures, grâce à de très bons professeurs, je restais "installé" à la queue de la classe. Je ne me suis jamais tant senti exclu, délaissé, presque en quarantaine que cette année-là. Je n'ai jamais été cité au tableau d'honneur, même dans la catégorie "assez bien." Pourtant, les conditions de calme et les professeurs de qualité me permettaient de mieux étudier. Je faisais une véritable ftxation sur mon manque de mémoire. Redoublant, j'étais honteux de mes mauvais résultats. C'est au cours des récréations que je me sentais le plus humilié et rejeté. Quand nous formions des équipes de jeux pour le foot ou autre, chacun des deux chefs choisissait ses équipiers. Ils s'avançaient l'un vers l'autre en mettant leurs pieds l'un devant l'autre, chacun son tour. Celui dont le pied montait sur le pied de l'autre à l'arrivée avait la primeur pour choisir ses joueurs. Évidement, j'étais toujours choisi en dernier, quand les chefs ne me refusaient pas. A ce moment-là, je restais dans un coin de la cour pendant le jeu, tout seul à ressasser ma médiocrité. Vint le temps de la délivrance de mon repli sur moi même. Je le dois à un prêtre, professeur et mon" directeur de conscience," et à un condisciple resté mon ami pendant toute ma vie. Ils m'ont délivré de l'état de prostration dans lequel s'était déroulée toute mon enfance. Le jeune abbé, que l'on appelait le Père Vat, n'était pas que mon confesseur. Il n'était pas non plus le "directeur de conscience" tel que le concevait le règlement du séminaire. C'était un éducateur éclairé, fm psychologue et très pédagogue. Préoccupé de me voir vivre à l'écart des autres et cumuler les mauvais résultats scolaires, un jour, il me secoua. Comme je me plaignais de l'attitude de mes camarades, il me déclara: "Quand, à l'unanimité, les camarades de classe se méftent de toi et te jugent sévèrement, c'est qu'il y a sûrement quelque chose dans ta conduite qu'ils ne supportent pas. Une classe unanime ne se trompe pas. C'est toi et pas eux le responsable. Tu dois arrêter de te plaindre intérieurement, te mêler aux autres en faisant ft de ton handicap. Considère toi toi-même au service de tes camarades. Préoccupe-toi de les rendre meilleurs, aide-les et tu changeras." En 17

même temps, mon ami se mit à m'aider en mathématiques. Il passait des récréations avec moi à revoir les cours et à me faire résoudre des équations. Pour renforcer ma mémoire, il me faisait réciter du grec et parler en allemand. Petit à petit, il devint comme mon bâton, l'ami en qui j'avais une absolue confiance et à qui je disais tout. En quelques mois, c'est une véritable transformation qui s'opéra en moi. Je devins un entraîneur, certains diraient un chef. Je me suis mis aux jeux, je me suis même mis à jouer au foot avec ma "patte folle." Quand j'arrivais à garder le ballon, les copains me faisaient une ovation. Cependant mes études restaient laborieuses avec de piètres résultats. Je dus redoubler ma 3ème.Cette deuxième année de travail sur le même programme me redonna plus de confiance en moimême. Les professeurs m'avaient exempté des mathématiques, estimant qu'elles n'étaient pas indispensables pour faire "un bon curé." Je me découvris un goût pour les lettres, je devins bon élève en latin et en grec. Surtout j'acquis une véritable passion pour la littérature et j'obtins les meilleures notes en rédaction et plus tard en dissertation en matière philosophique. Cela me permit de meilleures études jusqu'à la rhétorique, c'est à dire la 1ère ou la terminale de maintenant. Au "bac blanc," j'obtins 1 en math, 1fz en physique chimie et 18 en dissertation. Je continuais à provoquer l'amitié. Mes camarades de classe me confièrent l'animation de leurs réunions, l'organisation de visites d'entreprises et même celle de nos camps de vacances dans les Vosges. Cela m'obligeait à marcher, même si j'étais toujours la "lanterne rouge." Je me souviens d'une route de quelques 300 km que nous avons faite dans les Alpes, de Bonneville à Chambéry, par la montagne. J'avais demandé à être intendant du camp, de sorte qu'à l'étape, je devais marcher en plus pour faire les courses. Ma jambe peinait, mais tout se passa bien. Mes amis "routiers" me reprochèrent seulement d'avoir eu faim. J'étais très prudent avec la caisse et puis peut-être avais-je peur de trop remplir le sac de ravitaillement qu'il me fallait porter! Je fis ma 1ère année de philosophie au Grand Séminaire. Auparavant, je m'étais ouvert à l'Evêque de mon projet de devenir prêtre-ouvrier. Je voulais travailler comme mon père pour rester fidèle à ma condition. Je pensais être ouvrier-prêtre plutôt que prêtre18

ouvrier. Je n'allais pas chez les ouvriers investi d'une miSSiOn de l'Église. Ceci, à l'évidence, ne lui a pas particulièrement plu. A la fin de l'année de philo, il m'envoya, revêtu de la soutane, comme pion et prof de 6èmedans une école de Longwy. C'était pour réfléchir, mais surtout pour dédommager le diocèse pour les bourses versées au ftis de pauvres que j'étais. Quand j'ai voulu entrer au séminaire de la Mission de France à Limoges, en 1953, le Pape a interdit les prêtres-ouvriers et le séminaire fut fermé. La condition ouvrière me colle à la peau. Elle est une marque de naissance indélébile et je ressens toujours comme une profonde injure tout ce qui est une atteinte à ma classe sociale. Quand au Petit Séminaire, le Supérieur m'a rappelé à l'ordre parce que ma mère tardait à payer ma pension et que je lui expliquais les difficultés de mes parents, il m'a dit avec dédain : "Vous avez une mentalité de prolétaire." J'ai pris très mal qu'il traite avec mépris ce qui était ma fierté. Quelques mois après ma prise de soutane, j'allais, comme d'habitude, porter "le pot de camp," comme on disait, à mon père. Quand le directeur vit arriver ce jeune curé, il vint m'accueillir et me présenter l'atelier. Mon père, très fier, s'avança et le directeur lui dit alors sur un ton autoritaire, l'appelant par son nom: "Bolzoru ! Retournez à votre place et laissez-moi parler à Monsieur l'Abbé i" J'ai reçu cela comme une insulte parce que, pour cet homme, il était impossible de concevoir que je puisse être le ftis de l'un de ses ouvners. J'ai compris alors, le sentiment d'infériorité qu'exprimait mon père quand il disait souvent, comme d'autres travailleurs le disaient à cette époque: "je ne suis qu'un ouvrier." S'en suivirent cinq années de galère au cours desquelles j'ai notamment recherché des conditions qui me permettraient quand même de gagner ma vie en travaillant comme mon père. Cependant, je doutais que l'Église puisse revenir sur sa décision, en permettant de nouveau à des prêtres d'être pleinement des ouvriers. Tour à tour, j'ai essayé trois possibilités d'être prêtre de condition ouvrière et je fis d'abord six mois au noviciat des Fils de la Charité. Ils étaient prêtres en milieu ouvrier. La vie religieuse d'obéissance stricte à une règle me détournera de cette solution. Chez les Petits Frères du Père de Foucauld, je fis la même constatation. J'ai travaillé à décharger des 19

péniches de sable sur le canal de Montbard en Côte-d'Or. C'est dans ce Postulat des Frères de Jésus que j'ai rencontré l'Abbé Pierre en septembre 1953. Nous avons dîné un soir ensemble. Il m'a convaincu que ma place était à ses côtés. Il avait l'intention de fonder une congrégation religieuse sur le modèle des "Petits Frères du Père de Foucauld" et je devais en être l'un des premiers membres. C'est ainsi que je me suis retrouvé responsable de la communauté la plus dure: celle de "biŒns," triant les ordures sur le champ d'épandage, à Champigny-sur-Marne, à la ferme des Bordes. Quarante gros camions y déchargeaient des tonnes d'ordures de la ville dont celles de l'hôpital et de la maternité. Avec les clochards, interdits de séjour à Paris en sortant de la prison centrale de Melun, venus là pour aller plus vite à Paris et en revenir aussi vite, j'ai raclé le tas, la "gadoue", comme on dit, dans le froid ou sous le soleil. Cette besogne me donnait la nausée en permanence mais il fallait tenir pour partager la vie des biŒns. Nos compagnons n'étaient pas des "enfants de chœur". Une fois, l'un d'eux, que j'avais dû mettre à la porte, est revenu et m'a braqué avec son revolver. Le samedi nous leur donnions 500 F d'argent de poche. Ils rentraient après minuit et à chaque fois la nuit se terminait par une bagarre générale. Des amies venues me voir à la communauté me demandèrent pourquoi l'Abbé Pierre offrait à des pauvres ce travail écœurant, dans un site affreux, sans hygiène et sans commodités et surtout sans perspective de changement de situation. Je n'ai pas pu leur répondre. C'est alors que m'arriva le deuxième coup dur aggravant la faiblesse de mes jambes. On m'avait fait cadeau d'une moto. Le soir du fameux appel de l'Abbé Pierre, le 1er février 1954 - une femme

était morte de froid Boulevard Sébastopol

-

, j'ai rejoint le "Père" à

l'hôtel Rochester à Paris, où il avait donné rendez-vous à tous les parisiens qui voulaient apporter tout ce qui manquait aux pauvres sous le froid intense. Nous avons accueilli des centaines et des centaines de gens, des plus humbles au plus connus. L'hôtel, dont la patronne avait mis une chambre à la disposition de l'Abbé, fut plein à craquer de bas en haut. Le lendemain matin, je rejoignais ma communauté de Champigny en moto. Sans doute trop fatigué, je suis rentré dans une voiture au feu rouge de la porte Saint-Mandé, à 80 20

km à l'heure. Je fus transporté à l'hôpital Saint-Antoine avec le visage tuméfié, une luxation de l'épaule gauche et une rupture totale du ligament latéral externe du genou gauche. Je fus opéré de ce genou par l'éminent professeur Gasset qui réalisait ainsi la deuxième reconstruction ligamentaire après celle d'un motard de la gendarmerie. Il avait mis au point cette intervention consistant à supprimer totalement le ligament et à le remplacer par une bande de peau prélevée sur la cuisse. Je me souviens que ce professeur émérite et renommé qui avait plus de 60 ans m'appelait "Mon Père," moi qui en avait 20 ! Il fut très satisfait de sa deuxième tentative qui réussit à merveille. L'opération m'a cependant laissé une importante limite de flexion du genou, aggravant encore ma difficulté à marcher. J'avais pourtant énormément souffert jusqu'à tomber en faiblesse lors des séances de réadaptation fonctionnelle. Elle était réalisée, à cette époque, par un jeu de poulies et de courroies compliqué, qui en tirant sur ma jambe droite paralysée, obligeait la gauche à se lever. Cela a duré un mois et je n'ai pas récupéré totalement la possibilité de plier la jambe. Après 6 semaines, je suis retourné dans l'insalubrité du camp des "biffins" avec mon pansement et pratiquement sans soins autres que ceux que m'a prodigués quelques fois une femme extrêmement généreuse qui venait nous soigner et dont j'ai appris qu'elle était baronne. Un mois plus tard, l'Abbé Pierre vint me chercher sur le tas d'ordures. Il m'a conduit dans sa 4 CV à Avon, banlieue de Fontainebleau, pour y fonder un centre d'accueil des "tricards" sortant de la centrale de Melun. J'y suis arrivé à la nuit pour me coucher à même la terre battue à côté de deux clochards, pour leur dire le lendemain que j'étais l'envoyé de l'Abbé Pierre. Ils ne furent pas autrement étonnés, eux qui avaient peint "EMMAÜS" sur leur chariot pour faire les poubelles de Fontainebleau. J'ai accueilli là, au grand dam de la municipalité de Fontainebleau, plus d'une cinquantaine d'interdits de séjour, acceptés dans la Marne uniquement. J'y ai accueilli également un couple avec 2 enfants en bas âge, vivant en forêt. Mais la population bourgeoise de Fontainebleau, maire et curé en tête, nous a mené une guerre sans merci. Finalement, malgré la vigilance de mon conseil de militants chrétiens et la protection des Pères du Couvent des Carmes, ils fomentèrent un complot. Selon eux, j'avais une liaison avec la femme que j'avais 21

accueillie avec son mari et ses deux enfants. Curieusement, ces hommes, qui étaient loin d'être vertueux, fabriquèrent un scandale. Un de mes compagnons, interdit de séjour, affirmant avoir combattu en Espagne, me vira de la communauté. L'abbé Pierre envoya un "religieux" inconnu de moi. Celui-ci, sans autre explication m'a ramené à N euilly-Plaisance. Le lendemain, la municipalité de Fontainebleau rasait nos baraquements à coup de bulldozers et chassait mes pauvres compagnons. Si, comme je l'ai toujours cru, j'ai été ainsi chassé de la communauté à la suite d'un coup monté par "d'honnêtes" gens de la mouvance de la municipalité de Fontainebleau, la conduite de l'Abbé Pierre à mon égard n'est pas à sa gloire. Mon père, qui n'était jamais allé plus loin que Nancy et Sarrebourg, vint voir l'Abbé. Mon brave Papa s'est entendu répondre: "Vous savez, dans la tâche que j'accomplis, je dois accepter un certain nombre de déchets." Mais il me confia quand même une autre mission. Je fus responsable d'une dizaine de familles placées par "Emmaüs" à l'hôtel "Terminus Est" à Paris que nous avions squatté. J'y suis resté deux semaines au milieu d'une misère et d'un désespoir indescriptibles. C'est alors qu'après un an de cette vie, j'ai quitté "Emmaüs" dans un état de délabrement moral total. Je suis allé passer 8 jours aux côtés de Monseigneur Ancel, évêque auxiliaire de Lyon. Il habitait une masure à Gerland où il travaillait de ses mains à découper des chiffons pour un chiffonnier. J'ai travaillé ainsi avec lui, j'avais une pratique certaine du métier! Tout en découpant, nous examinions ensemble, si je devais vraiment devenir prêtre au travail. La conclusion fut : OUI. Or, en remontant à Nancy par le train, je suis descendu pendant le long arrêt de Dijon. Je suis remonté dans mon compartiment après avoir laissé ma soutane dans les WC publics. Et je suis arrivé chez nous en civil, je devrais écrire "en clochard". En effet, j'avais encore sous la soutane mes frusques "d'Emmaüs." Ma mère en a fait un drame. Papa, lui, m'a dit :"ça va être dur, mais on t'aidera. En tout cas, tu as le courage de renoncer à une voie dont tu as la conviction après mûre réflexion qu'elle n'est pas la tienne. "

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J'ai alors passé quelques mois "chez nous," ce qui ne m'était plus arrivé depuis 12 ans! Ma mère m'y fit une place réduite. Je couchais sur un matelas par terre à côté d'une caisse en guise de table, dans une pièce que mon père construisait au grenier. Ma mère ne supportait pas de m'avoir à charge. Elle refusa de payer l'hôpital Saint-Antoine et m'obligea à travailler immédiatement. Je fis une série de petits boulots, sans pouvoir consulter un médecin pour ma jambe qui me donnait d'affreuses douleurs. J'ai vécu ainsi quelques mois jusqu'à mon départ pour le "maintien de l'ordre en Algérie" en décembre 1954. J'avais 23 ans, j'étais sursitaire et réformé temporaire. Je fus classé "service auxiliaire." J'étais surtout farouchement contre notre conduite de Français traquant, torturant des hommes et des femmes en rébellion pour gagner leur indépendance. J'ai vécu pendant 29 mois, la plus sale période de ma vie dans une révolte intérieure constante. Comme j'étais classé "service auxiliaire" à cause de mes jambes, mon capitaine m'a expédié à l'étatmajor de Sidi Bel Abbès, à 60 km de lui. La vie d'état-major était un désœuvrement permanent pour les soldats et les officiers qui y étaient planqués et qui n'avaient rien d'autre à faire que de "bouffer du bougnoule." Cette vie m'écœurait. Un soir de ramadan, les soldats de garde ont tiré sur un vieillard algérien perdu dans l'oliveraie qui entourait le CET devenu siège de l'état-major. Ils l'ont amené dans le hall de l'établissement. Tous les planqués de l'état-major sont descendus des étages pour "s'amuser" avec le vieux "bougnoule." C'était de la "petite torture"; frotter le crâne, appuyer sur le nez, tirer les oreilles, bourrer la bouche de papier, mettre à genoux... Cette personne avait bien 70 ans, elle tremblait et pleurait. Je n'ai pas supporté le spectacle. Pour la première et la seule fois de ma vie, je me suis battu de toutes mes forces avec ces jeunes du contingent, aveuglés par le racisme. Le lieutenant de semaine, qui habitait d'ailleurs Nancy, m'a tiré de cette situation dont j'aurai pu sortir en miettes. En aparté, il m'a félicité en me disant qu'il ne ferait pas de rapport. Quelques semaines après, je fus atteint d'une très grave congestion pulmonaire. Nous dormions en effet dans un vieux baraquement en bois dont les parois à claires-voies laissaient passer de multiples courants d'air. Je 23

me suis retrouvé, avec plus de 40° de fièvre, à l'hôpital de la Légion Étrangère à Sidi Bel Abbès. J'étais couché dans un dortoir de 20 lits. Tous mes voisins étaient des allemands. Beaucoup mimaient la maladie mentale pour être réformés. Il y en avait un dans une chambre derrière des barreaux. Il était dangereux, du moins, il le semblait... J'eus droit à 15 jours de piqûres de bronchociline, effectuées par des infirmiers probablement forgerons dans le civil. A ma sortie, on m'a annoncé que j'allais bénéficier de trois semaines de convalescence en France. Je projetais de les passer à Nancy chez mes parents. Mon ordre de mission devait être signé par mon capitaine, à Tassin, éloigné de 60 km. Il m'a fallu recourir à l'auto-stop de camions militaires pour rejoindre ma compagnie. J'ai trouvé, dans un convoi d'une vingtaine de camions, une place dans la camionnette du vaguemestre. Au cours du trajet, un fellagha, debout sur le talus bordant la route, nous tira dessus à la mitraillette. Aussitôt, des vingt camions, partirent par centaines des coups de carabines et fusils mitrailleurs. Du corps transformé en passoire, j'ai vu gicler le sang. Arrivé à Tassin, où stationnait ma compagnie, les soldats traînèrent ce cadavre en bouillie à travers tout le village jusqu'au PC du capitaine. A la ferme qui tenait lieu de PC, j'ai attendu le capitaine pendant 2 heures. J'entendais des hurlements venant du bas de la ferme. J'ai cru d'abord qu'il s'agissait d'un blessé soigné à l'infirmerie. Mais, j'observais que ces hurlements de douleur s'accompagnaient de cris d'horreur et de colère. Soudain un homme monta les escaliers quatre à quatre. Débraillé, la chemise ouverte et tachée de sang. L'œil hagard, il me dit : "en voilà encore un de moins." Il m'a signé mon papier en me disant: "veinard". Depuis la jeep qui m'emmenait à Oran, pour prendre le bateau, un spectacle m'a horrifié. Dans un grand pré, en contrebas, des Algériens descendaient de GMC par centaines. On les poussait dans un grand carré entouré de barbelés, peut être de 500 m2, serrés comme des sardines. Ils passaient un à un dans un deuxième carré de même superficie par un étroit couloir entre les barbelés. Ils s'arrêtaient devant 2 ou 3 militaires semblant regarder des papiers. Souvent s'abattaient des coups de crosse sur leur dos et sur leur tête. Quand certains tombaient, leurs voisins les portaient dans le deuxième carré. 24

Assez loin autour de ce terrain sinistre, des centaines de femmes en blanc et voilées poussaient leurs youyous en signe de protestation. C'est sur ce dernier spectacle hallucinant que j'ai quitté l'Algérie pour trois semaines. A la maison, je ne fus pas le bienvenu. Ma mère, ignorant la solde ridicule qui nous était allouée, voulait que je lui paie une pension.. J'avais décidé de ne plus repartir dans ce beau pays où j'avais honte d'être Français. J'avais peur aussi d'être mêlé un jour à des ratonnades. L'abbé Bordet, prêtre-ouvrier, fit le lien avec un groupe prenant en charge les soldats déserteurs. J'ai averti mon père de mon projet. Sa réponse fut cinglante: "Jamais je n'accepterai un fùs déserteur. Moi, j'ai été résistant. J'ai fait mon devoir. Je te jure que si tu désertes, je vous dénoncerai, toi et ton curé." Nous avons longuement réfléchi. Le Père Bordet insista sur le risque de détériorer un peu plus un climat familial déjà trop tendu. Il me fit valoir quelles conséquences néfastes auraient ma désertion et sûrement mon emprisonnement pour mes sœurs Josiane et Danièle. "Surtout," me dit-il, "Que peut changer ta désertion pour l'Algérie ?" Et il me proposa une autre "mission" : retourner là bas, quitter l'état-major et me mêler aux soldats placés face aux fellaghas. Je pourrais ainsi militer sur le tas contre la torture et les autres exactions, en faisant réfléchir mes camarades. Je repartis donc, peu convaincu de pouvoir me mêler aux interventions armées, avec mes deux pattes folles et classé "service auxiliaire." Une occasion se présenta cependant. Notre lieutenant devait désigner à tour de rôle un transmetteur pour une permanence de 15 jours sur un piton de 800 m d'altitude. Ce militaire des transmissions vivait dans un marabout et assurait des vacations sur un poste radio qu'on appelait "Poste 300". Une grande antenne se dressait à côté du marabout et permettait d'être en relation avec tous les "300" portés par le "radio" dans chaque patrouille en action dans les monts Tessala. Ce soldat vivait seul sur un piton de 500 mZ, il était complètement isolé de sa compagnie. Cependant, dans deux grandes tentes, tous les 15 jours, une section d'infanterie venait pour assurer la garde du poste de liaison. Quand mon tour arriva, j'ai dit à mon lieutenant: "J'y vais, mais vous m'y laissez en permanence, je suis volontaire." Le lieutenant, n'en croyant pas ses oreilles, accepta de transmettre ma demande à l'autorité. 25

J'ai vécu 6 mois sur ce piton avec un chien croisé de chacal. Je me suis nourri de boîtes de "singe" et de beurre de cacahuètes. Les dimanches, un "hélico" nous "balançait" du mouton chaud. Je buvais l'eau d'une citerne chauffant sous 50° au soleil. Et je risquais ma vie chaque fois que j'allais sur le trou des latrines, car les fellaghas en profitaient pour nous tirer dessus. Mais j'ai pu militer pour la non-violence et contre le racisme en organisant des causeries avec les gars de l'infanterie. J'étais en lien avec le vicaire d'un pays en dessous de la montagne. Aumônier de JOC dans une paroisse de Français venant de métropole, tous des ouvriers de travaux publics et d'EDF, celui-ci me procurait toute la documentation de "Témoignage Chrétien". J'avais ainsi tous les arguments contre la violence et la torture. Au cours de ces dialogues, j'ai vu des gars de 20 ans pleurer en me racontant les exactions auxquelles ils avaient participé. Un jour, avec 4 d'entre eux dont un sergent, nous sommes descendus dans la forêt pour nous changer du piton. Nous sommes arrivés au milieu de mechtas dans une bourgade. Il y avait là, autour d'une table, sous un arbre, une dizaine de vieillards à la longue barbe. On aurait dit un conseil de village. De très jeunes femmes sortaient de temps en temps des mechtas. Tout à coup, mes 4 compagnons se précipitèrent dans les mechtas. Ils sortirent les femmes complètement dénudées et les alignèrent devant les vieux dont je présumais qu'ils étaient leurs grands-pères. Ils partirent en riant à gorge déployée de la bonne farce qu'ils avaient faite. Comme je leur disais avec colère ce que je pensais, ils me répondirent: "C'est des fatmas, des bougnoules, toutes des putes. C'est encore bien pour elles qu'on ne les ait pas violées." Ce jour-là, je n'ai rien pu leur faire comprendre. Pour eux, je n'étais pas un homme, j'étais un dégonflé. Après six mois de cette vie, je fus libéré. Trois officiers supérieurs vinrent en jeep pour les formalités et pour me féliciter de ma "bravoure et de mon dévouement pour la France." Ils me proposèrent aussi de me faire entrer dans les "sections d'action spéciale" si je voulais continuer à servir! C'était vraiment comique! Je revins chez mes parents dans un état de délabrement tant physique que psychologique. Je ne supportais plus d'entendre parler de l'Algérie et j'ai fait des cauchemars pendant plusieurs années. Ainsi se terminait pour moi une enfance et une jeunesse perturbées. Je devais garder, de cette habitude de me battre, un 26

caractère volontaire et entier. Je n'admettais pas la violence, la souffrance et l'injustice. J'avais aussi acquis la force de récupérer vite. Mais surtout, je savais jusqu'où pouvaient aller la haine et l'hypocrisie. La Guerre d'Algérie a fait de nous une génération de sacrifiés. Nous avons souffert en nous taisant, mais, là-bas, nous résistions de toutes nos forces aux propositions interprétant l'expression des plus bas instincts comme des actes de bravoure. Nos pères nous ont pris pour des lâches, nos enfants nous ont imposé de nous taire. Alors, j'ai tu l'Algérie, j'ai continué de "tuer" l'Algérie pendant quarante ans comme tout le monde.

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2 LE BONHEUR MENACÉ

Le temps du bonheur et de ses promesses arriva. J'étais heureux d'être rentré au pays. Très marqué par ce que je venais de vivre et par l'indifférence ou l'ignorance des gens sur ce que subissaient leurs enfants, j'étais très inquiet pour mon avenir. Je me sentais comme enfermé, obligé de me taire. Ma mère, toujours aussi près de ses sous, m'a tout de suite demandé de payer ma pension. Déjà quand j'étais sur le Mont Tessala, j'avais reçu une lettre: "Je sais que tu es maintenant au-dessus de la durée légale, alors dorénavant nous ne t'enverrons plus de colis." En effet, je recevais de temps à autre un petit colis de friandises dont elle faisait partager les frais, pour moitié, par ma sœur. Ces colis me faisaient du bien, ils amélioraient mon ordinaire de "corned beef' et de mouton, avec comme boisson, l'eau de la citerne. Je dus me passer pendant 4 mois de cette aide. En effet, en devenant "maintenu", ma solde augmentait et atteignait la somme de 9 000 FR de l'époque, soit 13 euros 72, de quoi me payer le cinéma et un repas amélioré au restau. Je le faisais tous les mois. Après mon retour, j'ai donc dû travailler immédiatement. Des petits boulots suffirent à payer ma nourriture. Le petit reste fut économisé pour m'acheter la bicyclette dont je rêvais. J'ai fait des balles de vieux papiers chez EMCO, des paquets de cartons à la Rochette Ge savais i), vidé des camions de bananes chez Pomona. EnfIn, le curé de Maxéville me trouva une place chez Geny. Cette petite entreprise bobinait les moteurs électriques et montait, sur des horloges placées dans les sacristies, un système de sonnerie électrique permettant le démarrage mécanique des cloches pour les messes, les heures et même le carillon. Le père Geny, inventeur breveté, m'apprit l'ajustage de précision nécessité par l'installation de son invention sur le système d'horlogerie. A la lime, je taillais avec précision les plots de cuivre en 29