Voltaire

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"Les hommes sont des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue."
Qui est exactement Voltaire (1694-1778) ? Est-il d’abord le défenseur des Calas, Sirven, La Barre, c’est-à-dire l’apôtre de la tolérance, celui dont le nom, encore aujourd’hui, mobilise les foules sur toute la planète ? Est-il surtout, avec son Siècle de Louis XIV et son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, le promoteur d’une nouvelle écriture de l’Histoire ? Doit-on le considérer comme le plus grand tragédien de son siècle, l’égal, à son époque, de Racine et de Corneille ? Peut-on oublier qu’il fut un financier hors pair, voire un véritable homme d’affaires ? N’a-t-il pas été consacré, sur la fin de sa vie, seigneur de village ? Et qui d’autre que lui est devenu, au siècle des Lumières, l’icône de tout un peuple ? C’est de cet homme, et de ce peuple, qu’il est ici question.
Publié le : jeudi 15 octobre 2015
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EAN13 : 9782072562488
Nombre de pages : 336
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Voltaire
par François Jacob
Gallimard
François Jacob, conservateur de la Bibliothèque de Genève en charge de l'Institut et Musée Voltaire, a consacré la majeure partie de sa recherche au dix-huitième siècle. On lui doit notamment plusieurs ouvrages sur Voltaire et Rousseau (Le Concert de Lausanne : Gustave Doret et Jean-Jacques Rousseau, Slatkine, 2006 ;La Cité interdite : Jean-Jacques Rousseau à Genève, Slatkine, 2009 ;Voltaire à l'opéra, Classiques Garnier, 2011) et de nombreuses éditions de textes des Lumières, depuis leThéâtre de Marie-Joseph Chénier (avec Gauthier Ambrus, Garnier-Flammarion, 2002) jusqu'auxRêveries du promeneur solitaire(avec Alain Grosrichard, Classiques Garnier, 2014). Il travaille actuellement sur la réception de Voltaire et participe à l'édition de sonThéâtreen cinq volumes aux éditions Classiques Garnier.
1694-1711
Il était une fois, à Genève, un touriste égaré. Au moment de pénétrer aux Délices, belle demeure patricienne dans laquelle Voltaire accueillit d'Alembert et rédigea tout ou partie deCandide, il demanda ingénument s'il s'agissait bien de la maison d'Alessandro Volta, le spécialiste de la dilatation des gaz... Que penser d'un tel visiteur ? D'abord, qu'il eût sans doute mieux fait de se renseigner en lisant, par exemple, une biographie de Voltaire. Mais surtout, qu'il reste très probablement unique en son genre : il ne se passe pas une semaine en effet sans quele nom de Voltaire soit appelé, convoqué, interpellé de par le monde. Une troupe de théâtre anglaise se produit-elle dans les sous-sols d'une église anglicane ? Elle prend pour sujet de s o nplayreadingla vie de Voltaire, qu'elle truffe, comme s'il en était besoin, de savoureuses plaisanteries. Un écrivainou supposé tel cherche-t-il à attirer l'attentionsur les difficultés du monde actuel et, chemin faisant, à rappeler qu'il lui arrive encore de tenir la  11 plume ? Il compose un essai intituléVoltaire contre-attaque *. Des manifestants protestent-ils contre les atteintes portées, dans tel ou tel pays, à la liberté d'expression ? Ils brandissent des pancartes où des millions de téléspectateurs peuvent lire, d'un bout à l'autre de la planète, un slogan on ne peut plus explicite : « Voltaire, au secours ! » Voltaire en est-il pour autant mieux connu ? On pourrait, au seul examen de ces « fondamentaux » biographiques que sont sa date de naissance, l'identité de son père ou le nom qu'il s'est choisi, en douter sérieusement. Sa date de naissance, d'abord. Voltaire est baptisé le lundi 22 novembre 1694 à l'église de Saint-André-des-Arts, à Paris. L'acte mentionne qu'il est né le jour précédent, c'est-à-dire le dimanche 21 novembre. Les représentants officiels du gouvernement français ne s'en souviendront que trop, quelques semaines après la Libération, en commémorant, le 21 novembre 1944, le deux cent cinquantième anniversaire de sa naissance : ne s'agissait-il pas de créer, autour d'une des figures majeures de la France retrouvée, un semblant d'unanimité ? Le problème est que Voltaire avait explicitement rappelé qu'il était né le 20 février et non le 20 novembre, « comme le disent les  2 commentateurs mal instruits ». Il l'avait même rappelé plusieurs fois, revenant à la charge, âgé de bientôt quatre-vingt-trois ans, auprès de ses amis d'Argental : « Ne dites point, je vous en prie, que je n'ai que quatre-vingt-deux ans ; c'est une calomnie cruelle. Quand il serait vrai selon un maudit extrait baptistaire que je fusse né en 1694 au mois de novembre, il faudrait toujours m'accorder que je suis dans ma quatre-vingt-troisième 3 année . » Le 20 février, donc. C'est la date que retiennent les premiers biographes, à commencer par l'abbé Duvernet, auteur en 1786 d'uneVie de Voltairelaquelle il dans tente d'expliquer cette divergence chronologique : l'enfant n'aurait présenté en naissant qu'un « faible souffle de vie ». Dès lors, « on l'abandonna aux soins d'une nourrice qui, pendant plusieurs mois, descendait chaque matin chez la mère pour lui annoncer que
l'enfant était à l'agonie ». Et le bon abbé d'ajouter que, parmi les deux personnes qui « prenaient un grand intérêt à cet enfant », se trouvait « M. de Rochebrune, d'une 4 ancienne et noble famille de la Haute-Auvergne » . On imagine aisément « l'intérêt » de ce dernier quand on sait que Voltaire pensait en  5 être le « bâtard » : une telle lignée était évidemment plus séduisante que celle de la famille Arouet. L'écrivain tente plus tard de rassurer ses nièces, effarouchées à l'idée que leur grand-mère ait pu trahir le devoir conjugal : « L'honneur de madame sa mère, leurdit-il, consistait à avoir préféré un homme d'esprit comme était Rochebrune, mousquetaire, officier, auteur, à monsieur son père qui pour le génie était un homme très  6 commun ... » On peut toutefois se demander s'il ne s'agit pas là d'une réécriture quelque peu fantasmée de la réalité : Jean-Louis Du Pan indique d'ailleurs que Voltaire  7 prétendait « s'être toujours flatté d'avoir obligation de sa naissance à Roquebrune », ce qui nous indique bien sa détermination mais ne nous renseigne nullement sur son intime conviction. Enfin, le caractère nébuleux de ce Claude Guérin de Rochebrune, dont on ne sait finalement pas grand-chose et qui eut le tact de mourir rapidement, échappant ainsi à toute investigation plus soutenue, concourait grandement à la formulation d'une origine deux fois noble — la noblesse de l'esprit s'alliant ici, par bonheur, au sang bleu d'une vieille famille d'Auvergne. Un dernier élément brise encore un peu plus ce rêve d'un Voltaire fils d'un mousquetaire du roi : le 29 juin 1962, le comte Henri de Dompierre d'Hornoy déclare posséder deux tableaux qui, d'après ses renseignements, pourraient être les « portraits de M. et Mme Arouet, père et mère de Voltaire ». Or, nous dit-il, la  8 « ressemblance des deux hommes est frappante » . Voltaire serait donc bien, à ce compte, le fils du notaire Arouet... Reste le nom. Ce ne sont pas moins de douze hypothèses qui ont été avancées sur l'origine d'un pseudonyme en général bien accueilli. « Voltaire, indique Casanova, n'aurait pas pu aller à l'immortalité avec le nom d'Arouet. On lui aurait interdit l'entrée du temple, lui fermant les portes au nez. Lui-même se serait avili s'entendant toujours  9 appelerà rouer. » Le premier destinataire connu d'un billet signé « Arouet de Voltaire » est le comte d'Ashburnham, « divinité » à laquelle le jeune homme a « recours ordinairement dans [s]es tribulations » et à qui il tente d'emprunter non plus « deux chevaux », comme autrefois, mais bel et bien un « coursier » qu'il suffit, ajoute-t-il, de  10 « confier... au porteur » . La métamorphose, on le voit, ne touche pas le seul « Voltaire-Cendrillon » : elle s'étend, c'est bien le moins, jusqu'à son carrosse. Toutes les tentatives d'explication du pseudonyme « Voltaire » se réunissent en deux groupes : « Voltaire » est soit le nom recomposé d'une terre, d'un fief, ou d'un personnage existants, soit une simple anagramme. Les biographes de l'écrivain ont ainsi, deux cents ans durant, tenté de percer l'énigme : « Voltaire » pourrait naître de la transformation d'« Arouet l. j. », c'est-à-dire d'« Arouet le jeune », les voyelles « i » et « u » étant graphiquement similaires aux consonnes « j » et « v » ; il pourrait également s'agir de l'anagramme de « valet roi », voire de la contraction de « volontaire ». Ces divers jeux sur le signifiant se heurtent néanmoins à une objection de taille : Voltaire signe d'abord « Arouet de Voltaire », et ne cherche donc nullement à substituer à son patronyme un nom différent. On se souvient d'ailleurs de la mésaventure survenue à
Jean-Baptiste Rousseau qui, se faisant appeler « M. de Verniettes », attira sur lui force quolibets, « Verniettes » étant l'anagramme de « tu te renies »... Il faudrait donc plutôt chercher du côté d'une terre ayant appartenu à sa famille. Tel est l'avis de Condorcet qui, dans saVie de Voltaire, regrette qu'on ait « reproché » au fils Arouet d'avoir « pris ce nom de Voltaire, c'est-à-dire d'avoir suivi l'usage alors généralement établi dans la bourgeoisie riche, où les cadets, laissant à l'aîné le nom de  11 famille, portaient celui d'un fief, ou même d'un bien de campagne ». Il serait intéressant d'identifier, dans le cas présent, ledit « bien de campagne ». Or les candidats sont nombreux, depuis Volterra, en Italie, lieu de naissance du poète latin Perse, jusqu'à Veautaire, du côté d'Asnières-sur-Oise, sans oublier Airvault, petite cité médiévale située dans le Haut-Poitou, non loin de Saint-Loup, berceau de la famille Arouet. Une chose du moins reste à peu près sûre : c'est en sortant de la Bastille, en avril 1718, alors qu'il est âgé de vingt-quatre ans, que François-Marie devient « Arouet de Voltaire » en attendant de devenir plus simplement « Voltaire ». L'idée de ce changement, selon Ira Wade, lui est probablement venue de la lecture d'un ouvrage dont nous savons que Voltaire l'a eu en main alors qu'il était embastillé. Le titre en est éloquent :Auteurs déguisés sous des noms étrangers, empruntés, supposés, feints à plaisir, chiffrés, renversés, retournés, ou changés d'une langue en une autre.L'auteur, un certain Adrien Baillet, livre en introduction quelques-unes des raisons qui pourraient inciter un jeune homme à changer de nom, et notamment la « fantaisie de cacher la bassesse de sa naissance ou de son rang, et celle de rehausser quelquefois sa qualité » ; ou encore le « désir d'ôter l'idée que pourrait donner un nom qui ne serait pas d'un son  12 agréable ou d'une signification heureuse » . Autant d'indications qui confirment l'intuition de Casanova : François-Marie n'était décidément pas, ou n'était plus,à rouer. Date de naissance incertaine, paternité douteuse, pseudonyme à énigmes : autant de points d'interrogation qui nous incitent à renouer, pour un temps, avec les seules certitudes de la chronologie. François Arouet, issu d'une famille bourgeoise du Haut-Poitou, et père du futur Voltaire, achète à Paris, en 1675, alors qu'il est âgé de vingt-six ans, une étude de notaire. Il épouse huit ans plus tard Marie-Marguerite Daumard, qui lui donnera cinq enfants, François-Marie étant le petit dernier. Deux de ses frères aînés meurent en bas âge (Armand-François en 1684 et Robert en 1689) ; un autre, Armand, né en 1685, sera ce « frère janséniste » dont il se plaindra tant ; sa sœur enfin, Marguerite-Catherine, née en 1686, donnera un jour naissance à l'abbé Mignot et à la future Mme Denis, neveu et nièce de Voltaire qui tiendront — mais patience ! — une place déterminante dans la vie de l'écrivain. Le 16 décembre 1692, deux ans avant la naissance de son dernier rejeton, François Arouet vend son étude de notaire au Châtelet. Neuf ans plus tard, le 13 juin 1701 exactement, la famille s'installe dans la Cour vieille du Palais. Mme Arouet était-elle déjà malade ? Son état de santé pouvait-il en partie expliquer un tel déménagement ? Toujours est-il qu'elle meurt un mois plus tard, le 13 juillet : Voltaire est alors âgé de sept ans. Il nous reste de Marie-Marguerite Arouet un portrait réalisé en 1700 par Largillierre, actuellement en main privée, et le souvenir d'une femme de goût, qui cultivait les lettres et fréquentait Boileau et Ninon de Lenclos. C'est d'ailleurs chez Ninon de Lenclos, alors âgée de quatre-vingt-cinq ans, que l'abbé de Châteauneuf, ami de la famille et parrain du jeune Arouet, mène un beau jour son filleul. « Sa maison, se rappelle l'écrivain, était sur la fin une espèce de petit hôtel de Rambouillet, où l'on parlait plus naturellement, et où il y avait un peu plus de
philosophie que dans l'autre. Les mères envoyaient soigneusement à son école les jeunes gens qui voulaient entrer avec agrément dans le monde. » Ninon avait précisément bien connu Mme Arouet, et l'abbé était quant à lui le « maître de la maison ». Le résultat de  13 cette visite est un legs de « deux mille francs pour acheter des livres » et une réapparition de l'abbé de Châteauneuf, quelque soixante ans plus tard, dans un conte facétieux intituléFemmes ! Soyez soumises à vos maris ! qui présente, pour l'essentiel, une satire desÉpîtres de saint Paul. Il est un autre personnage que le jeune François-Marie est à cette époque appelé à fréquenter assidûment : il s'agit de l'abbé Nicolas Gedoyn qui, en 1701, à l'âge de trente-quatre ans, est nommé chanoine de la Sainte-Chapelle. La maison canoniale étant voisine de celle de la famille Arouet, l'abbé Gedoyn devient rapidement une figure familière et se lie en particulier à François Arouet. René Pomeau se rassure en déclarant que « ce sont donc les tenants d'une littérature sérieuse que fréquente le receveur de la Cour des 14 comptes ». Et de rappeler que Gedoyn « s'illustre en traduisant Quintilien » . C'est là, nous semble-t-il, faire preuve d'un certain optimisme. Certes, l'abbé Gedoyn traduit Quintilien : mais sa traduction duDe institutione oratoriane paraît qu'en 1718, à la veille de son élection à l'Académie française. Au moment où il fréquente la famille Arouet, il apparaît plutôt, lui aussi, comme un familier de Ninon de Lenclos. Formé par les jésuites, il a par ailleurs gardé une profonde empreinte de son éducation. Ses vues pédagogiques, en particulier, si elles prônent une étude attentive des Anciens, n'en montrent pas moins un esprit ouvert aux réalités du monde contemporain. Que sert-il de « faire apprendre aux enfants ce qu'ils n'entendent point, et avant même qu'ils aient assez de conception pour l'entendre, une langue morte, une langue très difficile, et qui 15 malheureusement est devenue de fort peu d'usage dans la société » ? Et d'imaginer un « homme tel que Boileau Despréaux qui enseignerait l'éloquence et la poésie française à de jeunes gens déjà parfaitement instruits de leur langue, et accoutumés à la bien  16 parler ». Éloquence et littérature française, donc, mais aussi la « physique expérimentale » en lieu et place de la dernière année de philosophie. Dans la querelle qui oppose depuis plusieurs décennies les Anciens et les Modernes, l'abbé Gedoyn se situe résolument, on le voit, du côté des Modernes. La décision de faire entrer le jeune Arouet au collège Louis-le-Grand, le plus grand établissement jésuite de Paris, doit-elle quelque chose aux discussions du père Arouet et de l'abbé ? N'est-elle pas plutôt, comme le laissent entendre la plupart des biographes de Voltaire, le fruit d'un calcul social, les condisciples du jeune François-Marie étant pour la plupart issus des premières familles de France et, par là, destinés à occuper les plus hautes charges de l'État ? Le contexte religieux de cette période charnière, marqué par le retour en force des jésuites, a-t-il joué un rôle prépondérant dans le choix de François Arouet ? Quoi qu'il en soit, en octobre 1704, âgé de dix ans, François-Marie entre en sixième au collège Louis-le-Grand. Il y restera sept années — des années décisives, on s'en doute, pour sa formation intellectuelle. La vie au collège telle que l'a connue Voltaire ne diffère pas beaucoup, sur le plan de l'organisation de l'internat et de la mise en place des enseignements, de celle des lycées impériaux instaurés un siècle plus tard par Napoléon ou de certaines institutions privées du vingtième siècle, voire de l'époque présente. L'emploi du temps fait alterner prières, messes, récitations des leçons, récréations et entretiens plus ou moins suivis avec les pères, qu'ils soient professeurs ouscriptores librorum, ces derniers se voyant dépourvus de toute
charge d'enseignement afin de « préparer la science, dans le recueillement, et, au besoin, 17 de l'adapter par d'ingénieuses méthodes au cerveau des écoliers ». L'organisation très stricte et hiérarchisée des jésuites ne laisse rien au hasard : les élèves se trouvent constamment sous l'œil avisé de maîtres dont, à quelques exceptions près, Voltaire n'aura guère à se plaindre. Les punitions elles-mêmes sont graduées, depuis le mauvais point jusqu'au repas au pain et à l'eau, en passant par les pensums et les arrêts en récréation. Le fouet est toutefois en usage, ce dont se souviendra, dans son article « Verge », le futur auteur desQuestions sur l'« Encyclopédie »: « J'ai vu dans des collèges, des barbares, qui faisaient dépouiller des enfants presque entièrement ; une espèce de bourreau souvent ivre les déchirait avec de longues verges, qui mettaient en sang leurs aines et les faisaient enfler démesurément. » D'autres en revanche « les faisaient frapper avec douceur, et il en naissait un autre inconvénient ». En effet, « les deux nerfs, qui vont du sphincter au pubis  18 étant irrités, causaient des pollutions » . Rousseau ne dira pas autre chose, dans le premier livre desConfessions, quand Mlle Lambercier renoncera à lui donner la fessée, 19 « s'étant sans doute aperçue à quelque signe que ce châtiment n'allait pas à son but ». Il faut évidemment faire la part, au moment où Voltaire rédige sesQuestions sur l'« Encyclopédie », c'est-à-dire entre 1770 et 1774, de sa volonté d'en découdre avec ce qui reste de la Compagnie, d'ailleurs dissoute par le bref pontificalDominus ac redemptor noster en 1773. Il semble en fait qu'il ait plutôt profité du système éducatif mis en place par les pères jésuites. « Se les représenter comme des tortionnaires, indique avec raison André Schimberg, c'est méconnaître leur esprit et leurs méthodes. » Il serait 20 plus juste, poursuit-il, « d'affirmer qu'ils s'ingénient à gagner et à séduire » . Or séduit, le jeune Arouet le fut assurément. Il le fut d'abord par l'émulation constante qui était stimulée, à chaque instant, par la structure même du collège. À titre d'exemple, les classes étaient divisées en deux camps, chacun ayant ses insignes etson étendard. Suivent alors « disputes », « concertations » et, de temps à autre, les fameux « exercices publics » placés sous la responsabilité directe du préfet des études. Chaque élève se flattait de surcroît de pouvoir un jour entrer à l'« Académie », où n'étaient admis que les plus méritants. Loin d'être fermé sur lui-même, le collège s'ouvrait enfin à la vie de la Cité en prenant part aux grandes fêtes religieuses et nationales et en recevant, lors des distributions de prix ou d'événements ponctuels, les parents, amis et officiels du royaume. Séduit, le jeune Arouet le fut ensuite par l'esprit de camaraderie et la fermentation intellectuelle qui se dégageaient de la « ruche » du collège et dont il saura exploiter le souvenir, lorsque les circonstances l'exigeront. C'est ainsi qu'il se lie à l'abbé d'Olivet, alors préfet cubiculaire, c'est-à-dire préfet de chambre — on dirait aujourd'hui,horresco referens, « pion d'internat ». Se doutait-il de l'amitié qui les unirait jusqu'à la mort de l'abbé, en 1768 ? Pouvait-il imaginer que celui-ci le recevrait, près d'une quarantaine d'années plus tard, à l'Académie française ? Il n'est pas impossible que d'Olivet se soit même quelque peu amusé, en ce 9 mai 1746, aux dépens des pères de la Compagnie. Alors qu'il évoque les « premiers maîtres » de Voltaire, il précise aussitôt, pour dissiper  21 toute équivoque, « j'entends les Poètes de l'Antiquité... » . Nul doute que Voltaire n'ait souri, à cette petite pointe. C'est encore à Louis-le-Grand qu'il fait la connaissance de celui qui deviendra un de ses meilleurs amis : Pierre-Robert le Cornier de Cideville, futur conseiller au Parlement de
Normandie. Le souvenir des joutes poétiques du collège et celui des essais littéraires pratiqués dans la société parisienne du début du siècle ont laissé quelques traces dans leur correspondance. C'est ainsi que Voltaire assure Cideville, à la date du 10 janvier 1731, de « la plus tendre amitié de l'hippocondre V. » et lui envoie quelques vers :
Je ne l'ai plus, aimable Cideville, Ce don charmant, ce feu sacré, ce dieu Qui donne au vers ce tour tendre et facile Et qui dictait à la Faye, à Chaulieu Contes, dizains, épître, vaudeville. Las ! mon démon de moi s'est retiré. Depuis longtemps il est en Normandie. Donc quand vous voudrez par Phébus inspiré Me défier aux combats d'harmonie, Pour que je sois contre vous préparé, 22 Renvoyez-moi s'il vous plaît mon génie .
Parmi les condisciples de Voltaire figurent aussi René-Louis et Marc-Pierre d'Argenson, premier et second fils de Marc-René d'Argenson, lieutenant général de Police et successeur direct, en cette charge, du célèbre La Reynie. René-Louis, devenu marquis d'Argenson, avait deux ans de moins que Voltaire : familier du club de l'Entresol, futur secrétaire d'État aux Affaires étrangères, il se passionne pour la politique, selon lui la première des sciences « puisqu'elle tend à rendre un plus grand nombre d'hommes heureux, à bannir les plus grands maux de la terre et à y introduire les plus grands biens,  23 à rendre les États glorieux de vraie gloire » et enfin « à perfectionner la morale » . Voltaire n'aura qu'un seul mot à l'annonce de sa mort : « Il y avait, confie-t-il à Jean-24 Robert Tronchin, cinquante ans que je l'aimais . » Son frère Marc-Pierre suivra quant à lui la voie paternelle en devenant, à deux reprises, lieutenant général de Police avant d'occuper plusieurs fonctions prestigieuses parmi lesquelles la direction de la Librairie en 1737 et, en 1743, la secrétairerie d'État à la Guerre. Familier de Marie Leszczyńska, reine de France, il encourt malheureusement la haine de Mme de Pompadour et passe les dernières années de sa vie exilé dans sa terre des Ormes. De retour à Paris après la mort 25 de la favorite, il y meurt à son tour, en 1764 . On ne saurait achever cette liste des anciens condisciples de Voltaire sans citer Claude Philippe Fyot de la Marche, futur Premier président du Parlement de Bourgogne. Né la même année que l'écrivain, il quitte le collège fin avril ou début mai 1711 et reçoit quelques jours plus tard ce qui demeure, à ce jour, la plus ancienne lettre connue de Voltaire. Le ton y est celui de la lamentation — une lamentation nullement versifiée, le « chagrin » n'étant point « un Apollon » et la vérité pouvant tout aussi bien être dite « en prose ». Or cette vérité est des plus tristes : « Je vous assure sans fiction que je m'aperçois bien que vous n'êtes plus ici ; toutes les fois que je regarde par la fenêtre, je vois votre chambre vide ; je ne vous entends plus rire en classe ; je vous trouve de manque partout, et il ne reste plus que le plaisir de vous écrire, et de m'entretenir de vous avec le père 26 Paullou et vos autres amis . »
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