Vous, l'amie. Récit d'une aide-soignante

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Pauline est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Kiou, son amie de toujours, l’aide sans relâche au quotidien. Au fil des visites pour les soins d’hygiène, une amitié inattendue et hors normes naît entre cette amie dévouée et Madeleine, l’aide-soignante.


À cinquante ans, une aide-soignante prend la plume pour raconter cette rencontre qui l’a profondément marquée et livrer son ressenti sur son métier et la vieillesse. Un récit touchant, où se reconnaîtront tous ceux qui aident.

Publié le : vendredi 13 novembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782955484715
Nombre de pages : 60
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1. Premières rencontres
Comment commencer sans retourner en arrière de quatre ans environ, le jour de notre première rencontre chez son amie et sa sœur. Deux cent cinquante ans à elles trois, une moyenne raisonnable à notre époque. La plus jeune s’occupe depuis déjà plu-sieurs années de son amie Alzheimer, une petite bonne femme de trente-cinq kilos avec une silhouette que toutes les jeunes lui envie-raient, des yeux éclatants et pétillants. Au cœur de la Champagne, une grande maison bourgeoise restée dans son jus d’époque 1900, sans confort exagéré. J’y pénètre pour la pre-mière fois en tant qu’aide-soignante à domicile. Une grande dame, élancée, aux cheveux blancs et au regard dur malgré un petit sou-rire, m’accueille. Nos regards se croisent et je
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devine dans ses yeux un signe de soulagement : « Ouf ! Enfin de l’aide, j’en ai bien besoin. » Quelques présentations plus tard, au cœur de l’action, madame malade crie, pince, se révolte car une inconnue s’agite : « Mais que veut-elle celle-là avec sa blouse blanche ? » Malgré ma bienveillance, je suis paumée car cette maladie, je ne l’affronte pas souvent. Comment m’y prendre ? Deviner les mots appropriés ? Je me trouve devant une difficulté de domptage (pas beau ce terme mais visuel). Une bête ne veut pas de la toilette, elle a peut-être raison, j’en ferais autant à sa place. Ses deux billes expriment de la gêne, de l’in-compréhension, de l’inquiétude : « Comment lui dire à cette volaille blanche que je souffre, personne ne me touche sans m’apprivoiser. » Faire comme le Petit Prince et le renard. Trouver la façon d’approcher cette personne malade sans qu’elle me craigne car mes gestes lui sont essentiels pour sa propreté et son confort. J’abdique. Allez Madeleine, courage ! Aujourd’hui, c’est ta deuxième rencontre et tu vas y arriver. Respire et affronte cette révoltée pleine de souffrances, essaie de la comprendre.
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Mon plan : 1) calme et détente ; 2) timbre de voix et attitude tranquilles ; 3) confiance. Toc, toc. — Entrez, répond l’amie. Aujourd’hui devant moi, un beau tableau m’accueille : dans la grande pièce où une cheminée trône au fond, à droite une fenêtre, dessous une table, un lit à gauche de l’entrée et un autre médicalisé tout contre le premier puis une porte refermant un évier. Quelques bibelots sur les meubles et des photos au mur égayent la chambre. Je découvre deux femmes amicalement enlacées sur le lit médical, l’une, l’amie, assise, une jambe croisée sur l’autre, vêtue d’un pantalon marron et d’un chemisier rose, avec sur son épaule la tête de Pauline. Une maman console son enfant, la grande dame paraissant stricte et froide doit avoir un cœur que dément son physique. C’est la pre-mière fois que je rencontre une amitié pro-fonde entre deux personnes de cet âge, géné-ralement les gens se montrent plutôt froids du côté de la tendresse et des sentiments, surtout ne rien montrer. J’entre, m’assois et esquisse un sourire en avançant ma main vers la plus âgée tout en lui parlant doucement : — Bonjour Madame Bocq, je suis Made-leine.
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Son amie me répond que leurs rapports ne sont qu’amicaux, en tout bien tout honneur. Mon regard a dû poser une question pour se défendre de la sorte. Mais je m’interdis tout jugement. Après tout, je suis chez elles en entrant dans leur intimité en tant que profes-sionnelle de santé. Ce jour-là, Pauline, la tête sur mon épaule, calme, souriante, m’a montré une autre fa-cette de son personnage. La toilette assurée, je m’éclipse. Voilà, c’est de la douceur qu’il me faut. Je n’ai pas l’habitude de biser les malades que je côtoie. Je vais changer mon fusil d’épaule. Le troisième jour : l’attitude du fauve en cage, elle bouge, elle crie, elle mord. Pauvre Pauline, elle ne souffre pas physiquement mais moralement. Cette maladie la ronge, ce mal insupportable gêne sa pudeur, ses yeux sauvages me supplient de la laisser. Aujour-d’hui, petite toilette et je pars, avec le sentiment de ne pas savoir agir face à cette violence. Après une tournée de cinq personnes diffi-ciles, je reviens chez moi. Il me faut de l’aide, comment répondre aux besoins, comment me comporter devant ces révoltes. Ces refus m’in-terrogent : ai-je fait mon boulot correctement ? Comment aborder ces cas ?
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Un bon week-end avec mes amis et tout est oublié. Rires, restaurants et bonne bou-teille, deux jours de bonheur et vidange de tête. Lundi matin, je m’arme de volonté. Me lève et pars à reculons avec la peur d’affronter la violence. Mon café, et en voiture, accom-pagnée de questions sans réponses précises. Pourtant, j’ai besoin de parler et de trouver des solutions. Pourquoi est-ce que je me lève ? Que la vie est dure à cinquante ans, tout tourne dans ma tête. Les chevaliers du Fiel racontent une histoire à la radio, j’aug-mente le volume, le sketch me fait rire, je suis prête pour mon travail. Je retrouve Pauline qui déjeune, j’échange avec son amie Kiou, qui vit avec elle dans sa chambre. Je lui raconte l’histoire des deux compères que je viens d’entendre dans ma limousine. Nous éclatons de rire. Notre joie déteint sur Pauline, la bonne humeur l’atteint, elle rit sans avoir compris pourquoi. Que se passe-t-il dans sa tête ? Son amie m’apprend qu’elles riaient volontiers ensemble et souvent durant les années sans maladie. J’apprends aussi que Kiou a contracté le cancer et que son amie Pauline l’a « boostée » pour sortir et
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guérir de cette vilaine passe. Après un trai-tement lourd et long, ce petit bout de femme a tiré le corps malade de son amie vers la gué-rison grâce aux rires et aux sorties. Une nouvelle complicité s’installe. Les soins complets sont accomplis dans le calme. Je sors sereine de leur maison.
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