Voyage à travers une vie

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Dans ce récit, l'auteur relate sa propre histoire au travers d'événements du 20ème siècle de 1914 à 1994. C'est d'abord l'école professionnelle, puis le moment d'entrer dans la vie active, ponctuée par la guerre, l'occupation, les deuils, les défaites. En 1942, la vie aventureuse commence : dix ans en Afrique Noire dont 40 jours à pied dans la grande forêt du Libéria, puis 34 ans de voyage et de projets de développement en Asie, Amérique Latine et Europe de l'Est.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
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EAN13 : 9782296360341
Nombre de pages : 714
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VOYAGE A TRAVERS UNE VIE
Souvenirs d'ailleurs et d'ici

@L'Hannatian,2004 ISBN: 2-7475-6439-8 EAN: 9782747564397

,

Paul BOURRIERES

VOYAGE À TRAVERS UNE VIE
Souvenirs d'ailleurs et d'ici

L'amour est

plus fort
que la mort

8t Paul

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

DU MEME AUTEUR

«Implantations Industrielles dans le TiersMonde, conditions du succès », Eyrolles, Collection du BCEOM, 1973 «Ports et Navigation modernes », Eyrolles,

Collection du BCEOM, 1977
« L'économie des Transports dans les Programmes de Développement », Presses Universitaires de France, Collection «TIERSMONDE », 1961

A mes enfants, Michel, Janine, Anne-Marie, Françoise, Jean-Paul

Pierre,

A mes petits-enfants, Claire, Catherine, Sandrine, Sophie, Eric, Patrice, Valérie, Laurence, Aline, Caroline, Valentin A mes arrière-petits-enfants, Julien, Marine, Sylvain, Thomas, Emmanuel, Thorny, Laurine, Stacy, Cyril, Cécile, Damien, Loïc, Juliette, Oriane, Rémi, Aude, Martin, Lucille, Lucie, Astrid,... Au souvenir de ma femme, Marie Lavedan, d'abord Nénette, puis Maman, puis Mamette, mais avec toujours autant d'amour

Avant-Propos (écrit le 10juin 1994) Je fête mes 80 ans L'école Polytechnique a 200 le cinquantième anniversaire en Normandie. L'année 1994 les Nations-Unies « Année de aujourd'hui-même. ans. La France fête du débarquement a été décrétée par la Famille ».

Sont-ce ces anniversaires qui m'ont décidé à écrire le récit de ma vie? N'est-ce pas plutôt un diagnostic médical suspect à mon âge? ou le lent aboutissement d'une demande qui m'a été maintes fois répétée? Je me souviens en particulier d'une scène, vieille de bientôt trente ans, où je visitais à Bamako sous un soleil écrasant les installations du Ministère des Travaux Publics accompagné du Directeur Malien de ce Ministère. Nous avions beaucoup parlé. J'avais raconté beaucoup d'histoires d'avant la décolonisation et j'avais aussi remarqué le désordre, les tas d'objets inutilisables et les immondices qui encombraient la cour du Ministère. La première réaction de ce jeune Directeur m'avait un peu étonné: «vous devriez nous envoyer un expert pour organiser l'entretien », puis «vous devriez écrire vos mémoires car nous ignorons tout de cette époque ». Une résidant tropicaux, autre fois, c'était ma fille aînée, depuis longtemps dans les pays qui m'écrivait: «je n'ai pas bien

connu Maman et vos séjours africains, m'en parler dans tes lettres? ».

peux-tu qui, me

Tout dernièrement c'est mon petit-fils devant les images de guerre à la télévision, demandait aussi d'écrire mes mémoires.

V oilà. Les années passent, ma femme est morte depuis quatre ans, je n'ai jamais tenu de journal, ma mémoire devient moins fidèle et pour que tout ne s'efface pas, je me décide. A vrai dire j'aurais du commencer depuis longtemps, non pas pour ma propre vie mais pour celle de mon père. Dans ma famille, en effet, l'usage était que chaque fils aîné rappelle dans un gros cahier la vie de son père. Ce cahier existe toujours, dans la cantine de fer où j'ai rassemblé les souvenirs de mon père. Il est manuscrit mais mon écriture est tellement vilaine que je n'ai jamais osé l'ajouter à celles qui l'avaient précédée. Je suis obligé d'utiliser une machine à traitement de texte et je parlerai de mon père lorsqu'il s'agira de mon éducation qu'il a entièrement assurée. Mon circuit éducatif n'a pas été classique. J'ai vécu à fond la décolonisation et participé de près au développement du Tiers-Monde. Ma femme et moi avons conçu et élevé (surtout elle) six enfants dont je suis très fier. Ma vie peut donc être d'un certain intérêt pour quelque sociologue, mais surtout pour mes arrière-petitsenfants. Je dis ma vie..., il faudrait dire les souvenirs ou mieux les images que je vais évoquer, car ma mémoire est surtout visuelle. Elle comporte beaucoup de trous et je vais seulement donner quelques coups de projecteur sur ce passé.

10

1

- Mon

enfance

Je suis né le 10 juin 1914, en plein Paris, 106 boulevard Montparnasse, juste avant la première guerre mondiale, et la première image que j'aie dans les yeux se situe en Arles où mon grand-père maternel Paul A vias était percepteur. Je vois encore une petite cour avec un grillage et des fleurs, et une petite fille qui s'appelait Paulette. Je coupais les jambes de ses poupées pour les soigner. Etait-ce l'ambiance de guerre car mon père est absent de ces images? Je n'avais certainement pas plus de trois ans. La seconde image est sur la plage à Trouville dont je vois deux tableaux: l'un est une rangée de villas bien alignées le long de la plage, l'autre est une scène de bains enfantins où je suis sorti de l'eau en maillot rayé noir et blanc et ma soeur J ehane, en maillot rayé rouge et blanc refuse d'aller à l'eau. Ma mère la rhabille donc et je me souviens parfaitement qu'à mon grand scandale elle est alors allée à l'eau tout habillée. Cela devait être en 1918 où j'avais quatre ans et elle deux. Je vois très bien ma mère, mais pas mon père. Enfin, à Paris encore, mais au 274 boulevard Raspail, de 191 9 à 1921, j 'ai plusieurs images. Le Il novembre 1919, premier anniversaire de l'armistice, je me vois, avec mon père cette fois, au parc Montsouris à Paris, derrière un canon de 75 à demi enterré. Mon père m'expliquait qu'on avait enterré l'affût pour

permettre ans.

de tirer plus loin. Je devais avoir cinq

L'appartement du boulevard Raspail était un appartement bourgeois (mon père était encore professeur), très lumineux, au sixième étage avec une vue des chambres sur les arbres et les fleurs du cimetière Montparnasse où nous allions souvent nous promener. Le salon était très beau, meublé en Louis XV revêtu de satin bleu, deux grandes glaces se faisaient vis-à-vis ouvrant pour moi une perspective à l'infini. Deux fenêtres permettaient d'accéder à un balcon d'où mon père faisait parfois des facéties peu appréciées des passants: une fois il avait versé de l'eau sur le parapluie ouvert d'une passante et j'étais fort surpris qu'elle soit furieuse; une autre fois c'était plus grave, nous avions fait tomber de la neige sur le képi d'un agent de police qui l'avait très mal pris, était monté et avait eu une longue explication avec mon père, que j'ai parfaitement entendue, caché sous le canapé et terrifié à l'idée d'aller en prIson. De ce balcon on avait une vue très dégagée sur le parc et les jardins d'une institution religieuse qui a disparu depuis, remplacée en partie par les bureaux de l'Aéroport de Paris. Dans ce salon, ma mère recevait des dames qui me paraissaient âgées et sévères dont une avait un gros grain de beauté sur la figure avec un gros poil au milieu. Je les appelais des "ma cousine" et fuyais dès qu'elle arrivaient car je devais les embrasser. J'y ai vu aussi un monsieur très gentil qui nous montrait des tours de passepasse et dont j'ai appris beaucoup plus tard que c'était Raoul Villain, l'assassin de Jean Jaurès. 12

C'était un patriote ami de mon père, très doux mais illuminé. Il pensait que le pacifisme de Jaurès aurait empêché la France de se défendre contre l'Allemagne qui a déclaré la guerre trois j ours après l'assassinat. Je me souviens de la naissance de ma petite soeur Germaine, née à la maison comme nous tous et comme cela se faisait à l'époque. Mes soeurs Jehane et Madeleine et moi-même l'attendions avec impatience et notre déception a été grande de la voir si petite et si fripée. Deux événements familiaux dramatiques ont marqué pour moi cet appartement: la brûlure de cette petite soeur et notre asphyxie collective à l'oxyde de carbone. Je revois encore Germaine dans sa chaise d'enfant devant la table où la bonne avait posé une grande soupière de soupe au riz bouillante. Elle devait avoir neuf ou dix mois. Il a suffit d'un moment d'inattention. Ses petites mains ont agrippé le bord de la soupière et se l'est renversée dessus. Cris, hurlements, on enlève les vêtements brûlants et appelle le médecin. Elle avait de graves brûlures et en particulier tout son bras gauche était couvert de cloques et pelait déjà. La guerre était proche encore et on l'a soignée comme les grands brûlés, quasi emmaillotée dans une stéarine aseptique, l'ambrine. Il ne lui en est resté qu'une petite cicatrice au pli du coude où l'ambrine s'était fendue. L'autre accident aurait encore été plus grave. Je ne me souviens que d'une image: nous étions couchés par terre hors de notre chambre, un peu étourdis; il y avait beaucoup de monde et on nous faisait boire du sang de chien (???). J'ai eu l'explication plus tard. Il y avait dans la 13

chambre de mes parents une salamandre à feu continu qui probablement tirait mal. Ma mère s'était réveillée avec un fort mal de tête et, titubant, avait eu le réflexe d'ouvrir la fenêtre puis était tombée évanouie devant cette fenêtre. Mon père, plus intoxiqué, ne s'était pas réveillé. Au bout d'un moment, sous l'effet du grand air, elle s'était relevée et avait donné l'alerte. Notre chambre communiquait avec celle de nos parents mais nous avions été peu touchés. Pour nous aider à récupérer, le médecin avait prescrit de l'Hémoglobine Deschiens qui, avec un pareil nom, toute rouge et dans cette ambiance dramatique, nous a semblé très logiquement du sang de chien. A cette époque, on partait peu en vacances. Jusqu'à l'âge de 20 ans, je ne me souviens que de deux vacances, l'une à Trouville vers 4 ans dont j'ai déjà parlé, l'autre vers 5 ou 6 ans à Orsay où mes parents avaient loué une petite villa et dont j'ai quelques souvenirs: la rivière Yvette qui me semblait très grande, ma grand-mère Maman Cai, la soeur de mon père tante Majo, une pelouse triangulaire avec un prunier couvert de fruits, des reines-claudes délicieuses, une promenade dans les bois où ma soeur Jehane et moi nous croyions perdus, en larmes et nous tenant très fort par la main. Je m'entends encore appeler "Papa et Maman". En 1921 mon père a changé de métier et nous avons déménagé vers la banlieue, à Montrouge. Comme je l'ai dit, mon père était professeur de Physique au Collège Stanislas, mais il souffrait de la poitrine, ce qui le fatiguait beaucoup pour ses cours. De plus, dans l'essor économique de l'après-guerre, les salaires dans l'enseignement étaient restés très bas. Il

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avait donc décidé artisanale et avait bonneterie.

de passer dans fondé une petite

l'industrie affaire de

Nous nous sommes donc installés au 46 rue Carvès à Montrouge, dans un petit pavillon de cinq pièces qui existe toujours, presque inchangé, et mes parents y ont vécu pendant 48 ans, jusqu'à la mort de mon père en 1970. Dans le fond de la cour-jardin, il y avait un grand hangar qui avait servi pour abriter un camion de déménageur. Il sentait l'huile et comportait en son centre une grande fosse de visite, objet de tout notre intérêt et des grandes craintes de ma mère qui craignait toujours que nous y tombions. Pendant plusieurs années, jusqu'à la crise économique mondiale de 1930, l'affaire a bien marché, au prix d'un travail énorme de mes deux parents et avec l'aide de deux ou trois ouvrières à certaines époques. Ma mère en avait gardé un souvenir très pénible et avait d'ailleurs été très malade d'épuisement. Elle avait du rester plusieurs jours couchée et une soeur de charité, avec une grande cornette blanche, était venue la soigner et s'occuper un peu de la maison où nous étions quatre enfants. Dans le grand hangar on avait installé une machine à tricoter Dubied, d'abord à bras puis à moteur, une machine à bobiner les fils de laine, une machine à gratter pour les tricots façon mérinos, le tout entraîné par un gros moteur électrique et des relais par courroie comme on le faisait encore. Dans un petit bâtiment annexe, le petit atelier, il y avait une surjeteuse et une machine à repasser. Tout cela grouillait 15

d'activité et nous plaisait beaucoup l'atmosphère y était très familiale.

car

En outre, il y avait un tout petit jardin potager où je cultivais radis, salades, choux, carottes, rhubarbe et même melons, le tout en très petite quantité. Nous avions aussi quelques poules qui nous donnaient des oeufs et nous élevions des poussins qui crevaient régulièrement. Très impressionné, je contemplais longuement leur agonie et leur asphyxie qui ressemblait à mes crises d'asthme. Je n'ai pas parlé en effet de ma santé. J'étais un enfant peu robuste et toujours malade, avec des crises d'asthme presque tous les mois où je devais me tenir debout sur le lit, accroché aux barreaux, pour respirer. Le docteur Dhéry soignait l'asthme avec des piqûres d'huile camphrée très douloureuses et les bronchites, fréquentes et parfois compliquées de congestions pulmonaires, douloureuses aussi, avec des sinapismes et des sirops variés. "C'est un enfant fragile, élevez-le dans du coton" disait-il. Sauf que tout exercice un déclenchait une crise d'asthme, et m'interdisaient la fréquentation l'école, j'avais une activité tout à Jusqu'à mon départ en sanatorium séjour à Montrouge ne m'a laissé souvenIrs. peu violent que celles-ci régulière de fait normale. en 1927, mon que de bons

Nous habitions juste en face du vélodrome Buffalo, que j'ai vu construire en 1922 et démolir vingt-cinq ans plus tard et il s'y passait beaucoup événements. De l'extérieur d'abord, on entendait tous les Dimanches les clameurs de la 16

foule de sportifs enthousiastes, jusqu'à 20.000 personnes surchauffées qui acclamaient leurs héros qu'on n'appelait pas encore des idoles. A la fin des séances, la rue était noire de monde pendant près d'une heure, le temps que la foule s'écoule, très pacifique car le phénomène moderne des "tiffosi" et autres" supporters" violents n'existait pas encore. C'est de l'extérieur que j'ai entendu le match de championnat du monde de boxe où le français Georges Carpentier a été battu par le sénégalais Siki. Ce match est célèbre par la provocation de Carpentier qui en début de match avait dit à son adversaire "dépêchons-nous, il va pleuvoir". En fait de pluie, ce sont des coups qui sont tombés et l'ont mis knock-out sur un direct du gauche. Bien entendu, mes copains et moimême ne payions jamais, escaladant les clôtures et connaissant tous les passages non gardés. Je me souviens à ce sujet d'une de mes grandes frayeurs. C'était un jour de rodéo où chevaux et taureaux étaient parqués dans l'enceinte intermédiaire du vélodrome mais nous ne savions pas où, ou plutôt nous ne nous étions pas posé la question. Comme souvent, mes soeurs et moi avions escaladé une palissade que nous savions peu surveillée et sauté à l'intérieur, un saut de deux mètres. Une fois en bas, nous nous sommes aperçus que les taureaux étaient là et nous regardaient. Impossible de remonter rapidement en se faisant la courte échelle. Heureusement, la porte donnant sous les gradins, que nous connaissions bien pour l'avoir maintes fois empruntée, n'était pas fermée et nous sommes passés sans courir.

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Il faut dire que nous avions une bonne habitude de la resquille. En quinze ans, je n'ai payé qu'une seule fois pour entrer à Buffalo mais c'était beaucoup plus tard, pour y voir danser et chanter Mistinguett qui, à 70 ans, avait encore des jambes remarquables. Pour assister aux représentations des nombreux cirques qui se produisaient sur la place Jules Ferry, derrière chez nous, non encore aménagée et alors bordée de jardins maraîchers, nous passions sous la toile et émergions entre les bancs des spectateurs, en général indulgents pour les resquilleurs. C'est probablement à Montrouge que j'ai acquis ma vocation africaine et même mondiale. Nous avions un voisin, VAUTIER, électricien retraité de la Marine, avec lequel nous causions beaucoup et qui recevait le Journal des Voyages. Ce journal, très bien fait, comportait des histoires pour enfants, telles que Les Aventures de Rouletabille mais surtout les comptes-rendus authentiques de grands explorateurs. C'est là que j'ai vécu l'épopée de Brazza, la traversée de l'Afrique d'est en ouest par Livingstone au milieu des commerçants d'esclaves arabes et sa rencontre célèbre aux rapides du Congo (actuellement Zaïre) avec Stanley parti à sa recherche: "Dr.Livingstone, I presume?". J'y ai lu aussi les Carnets de Route de Binger, libérateur d'esclaves, qui, peut-être, m'ont attiré vers la Côte d'Ivoire. Grand lecteur, je lisais l'Intrépide, plein d'histoires tropicales et Le Tour du Monde d'un Petit Aviateur, périodique où je pointais sur la carte les différentes escales de mon héros à travers les cinq continents. 18

2

- L'école

professionnelle

En raison de la mauvaise santé qui m'a interdit toute fréquentation régulière de l'école, ma scolarité a été inexistante jusqu'à l'âge de 17 ans, heureusement compensée par mon père qui était professeur de physique. Formé dans des écoles libres où son père Michel Bourrières était lui-même enseignant, il avait une solide formation littéraire et humaniste, à base de latin, de grec et de lecture des auteurs anciens et classiques. Assisté par un très bon ami, professeur de grec chez qui j'allais quelquefois, il a donc couvert à lui seul l'ensemble de mon éducation, ma mère et lui-même y ajoutant une solide et profonde formation morale et chrétienne qui m'a valu quelques brimades ou moqueries mais m'a toujours soutenu même si elle m'a parfois un peu isolé. Il faut dire que mon père, tout en ayant des amis de droite et même d'extrême droite (voir Raoul Villain) était philosophiquement et socialement très à gauche. Il avait ainsi des amis communistes en milieu ouvrier et tenait beaucoup à ce que nous ayons la connaissance et la formation manuelle de ces milieux. Mes trois soeurs et moi-même avons tous des certificats d'Apprentissage Professionnel, elles de couture et moi d'ajusteur-mécanicien, et

avons exercé une profession moins longtemps.

manuelle

plus

ou

Malgré l'absence de passerelles officielles entre les différents ordres d'enseignement, on avait le droit de se présenter à des examens et concours sans posséder le diplôme de l'échelon précédent. Il suffisait d'être capable. Deux de mes soeurs ont fait carrière dans l'enseignement technique après plusieurs années de pratique dans l'industrie de la couture et moimême suis entré à Polytechnique sans le baccalauréat scientifique. C'était possible à l'époque et très démocratique. Cette double formation nous a été bien utile. Pour mes enfants, la rigidité de l'Education Nationale en France a rendu cela presque impossible et seul mon fils aîné, Michel, a pu, à Dakar, travailler en atelier. Quand nous sommes arrivés à Montrouge, je n'avais donc jamais été à l'école, à 7 ans ce n'était d'ailleurs pas anormal. Je ne me rappelle pas comment ni où j'avais appris à lire. Je sais seulement qu'il y avait à la maison un livre d'apprentissage de la lecture, "Mon Premier Alphabet", qui servait à mes soeurs et qui, probablement m'avait aussi servi car il était assez culotté. Je lisais beaucoup: la Comtesse de Ségur, les contes de Grimm, les aventures de boy-scouts de La Hire, quelques magazines pour la jeunesse tels que l'Intrépide ou Bibi Fricotin... Par contre, j'écrivais déjà très mal, difficilement et très lentement. On m'a donc inscrit à l'école Communale de la rue Racine, à Montrouge, en classe de neuvième, à l'âge normal de huit ans. 20

Malheureusement, je suis tombé malade peu après la rentrée, bronchite et asthme. Cela a continué: quelques jours d'école puis absence pour cause de maladie. Ni les maîtres ni mes condisciples ne comprenaient cet élève toujours malade, en avance pour le français, irrégulier en sciences et dernier en écriture. Quand je reprenais la classe et disais à mes camarades que j'avais été malade, ils répliquaient: "je vois çà, t'as des maladies de coeur dans les doigts de pied" . A la fin de l'année, mes présences cumulées n'atteignaient pas un mois. On m'a retiré de l'école et j'ai repris mon travail à la maison, en alternance avec mes bronchites, rhumes et crises d'asthme qui ne m'empêchaient pas de lire. Jusqu'à l'âge de treize ans, j'ai donc étudié la géométrie, l'algèbre et la physique avec mon père. Curieux de découverte, nous avions la même tournure d'esprit, très positive et très pratique. Les livres de "leçons de choses", au programme de l'école primaire, étaient pour moi de vrais livres d'aventures et se reliaient immédiatement aux bases de la physique. La géométrie, essentiellement Euclide, aboutissait à l'immense variété des constructions avec la règle et le compas. L'algèbre servait à la solution des problèmes de physique. La physique et la chimie elles-mêmes donnaient lieu à de nombreuses expériences sur le réchaud à gaz de ma mère. Avec des lentilles de récupération, j'avais construit une lunette de Galilée en carton qui me permettait de voir les satellites de Jupiter. L'astronomie de Flammarion, à demi romancée, me passionnait, renforcée par les romans de Wells. 21

En littérature, l'approche était la même, peu de commentaires, pas d'explication de texte, mais lecture du texte intégral des auteurs classiques. J'ai lu ainsi le théâtre complet de Victor Hugo, de Corneille, de Racine et de Molière. Je n'aimais pas Racine et ses complications, mais la grandeur de Corneille m'exaltait, surtout dans ses oeuvres mineures, telles que Rodogune ou Polyeucte. Les oeuvres complètes de Lamartine, dont la très longue Chute d'un Ange, ou la Légende des Siècles de Victor Hugo ne me faisaient pas peur. Pour mes compositions littéraires, j'écrivais des pièces de théâtre imitées de Victor Hugo et nous les jouions dans la cour, en faisant payer les entrées. J'écrivais des textes solennels imités de Bossuet, ou des discours enflammés à la Gambetta. Pour le latin, mon père ne cherchait pas les auteurs savants, mais, après la grammaire élémentaire et les traductions juxtalinéaires de Cicéron ou de Virgile, on lisait la messe en latin ou le De Bello Gallico de César dans le texte. J'aimais beaucoup l'initiation au grec, son alphabet nouveau et sa grammaire si riche, mais le temps m'a manqué pour en poursuivre l'étude. De temps à autres nous allions visiter le Louvre, une seule salle à la fois. J'y aimais particulièrement les primitifs italiens et la violence de leurs couleurs, ou les antiquités égyptiennes. Mon point faible était l'écriture, non pas tellement la style; je cherchais, avec un imiter la richesse, l'aisance 22 et est toujours composition et le succès relatif, à et la variété de

Madame de Sévigné, que mon père considérait comme le modèle entre les modèles, mais l'écriture physique sur le papier. J'écrivais déjà mal et très lentement, incapable de prendre une dictée faute de pouvoir suivre assez rapidement et je me souviens d'atroces exercices de célérité où je prenais des crampes et devenais illisible à force de me hâter. De sport, il n'était pas question. J'allais seulement au "patro", un patronage paroissial tenu par l'abbé Rollin, une vocation tardive, ancien père de famille à qui j'étais très attaché. Quelques rares matches de football où mon asthme me confinait aux postes d'arrière ou de gardien de but mais surtout des séances de gymnastique aux agrès où j'excellais en raison de mon faible poids, constituaient ma seule activité sportive. J'oublie la marche à pied; tous les Dimanches, mon père, mes trois soeurs et moi, partions à pied dans la campagne alors toute proche et faisions 10 ou 15 kilomètres de promenade, parfois 20. Partis en début d'après midi, après le pot-au-feu traditionnel de midi, nous allions de Montrouge au bois de Verrières ou voir les hangars à Zeppelin d'Orly et nous rentrions le soir, heureux et vannés, prendre la soupe préparée avec le bouillon du pot-au-feu de midi et les oeufs en neige sur crème anglaise qui constituaient le menu non moins traditionnel du soir. Ma mère ne nous accompagnait pas. Elle n'aimait pas la marche et, avec ses quatre enfants, avait fort à faire à la maison. Dans les milieux ouvriers, à treize ans et même parfois à douze, après le Certificat d'Etudes, on entrait en apprentissage ou à l'école 23

professionnelle. C'est ce que mes soeurs et moimême avons fait. En ce qui me concerne, je suis entré à l'école Rachel, rue de Bagneux à Montrouge. C'était une Fondation privée, créée après la Grande Guerre par Léon Rosenthal, qui lui avait donné le nom de sa femme. On y formait en deux ans et gratuitement des ajusteursmécaniciens très polyvalents, avec une qualification de matriceurs pour les meilleurs d'entre eux. A la sortie, ils trouvaient facilement un travail fort bien payé car en 1927, en pleine expansion d'après-guerre, on manquait de main d'oeuvre qualifiée. Dans cette école, on ne distribuait pas seulement les connaissances nécessaires mais on y faisait une véritable éducation sociale pour le monde du travail. Les ouvriers qui en sortaient devaient être immédiatement capables d'exercer leur spécialité dans une usine. L'enseignement commençait par la partie la plus ingrate, pour dégoûter ceux qui n'avaient pas la vocation ou manquaient de persévérance: quinze jours à limer à la grosse lime D2 un cube en acier doux. On en usait plus d'un centimètre et le problème était de dresser une surface aussi plane que possible qu'on vérifiait à l'équerre. Mon professeur, Ivanoff, réfugié russe à la jambe de bois, était très exigeant pour la qualité du travail. Il avait coutume de me dire: "elle est plate, cette surface? elle est plate comme mon genou" . Dès le deuxième j our, la paume de la main droite était couverte d'une énorme cloque due au manche de lime mais, au bout des quinze jours, 24

la surface limée était plate et la paume de la main cicatrisée, avec un beau cal. J'ai gardé de cette période de travail manuel une plénitude de la paume droite qui subsiste encore. Ma main gauche est beaucoup plus creuse. L'ajustage à la lime de plus en plus précis restait la base de tout l'enseignement pendant les deux ans. Dès la fin de la première année, on travaillait au "Palmer", c'est-à-dire au centième de millimètre. Dès le début on apprenait à lire un "bleu", un plan d'exécution en trois projections: plan, élévation et profil et dès le deuxième mois à en dessiner un d'après nature pour des pièces simples. Comme maintenant, beaucoup de jeunes des classes populaires répugnaient au travail scolaire et, pour ne pas dégoûter les vocations manuelles, les premiers mois ne comportaient aucun travail en classe à l'exception du dessin industriel. Il en fallait cependant et, à partir du deuxième trimestre nous avions toutes les semaines une heure de français (dictée corrigée avec rappels grammaticaux) et une heure de mathématiques (géométrie élémentaire et calcul). La formation sociale à la discipline personnelle tenait une place importante. On pointait à l'entrée à l'école tous les matins comme dans une usine. Toutes les semaines, une séance d'hygiène pratique nous apprenait le soin de notre corps: vérification de la propreté des mains, des pieds et des oreilles, distribution de bons pour les bains-douches municipaux, examen de l'état apparent des yeux, pesée. Elle aboutissait à une visite médicale au dispensaire municipal si cela apparaissait nécessaire. Il faut dire que nous 25

n'étions pas naturellement très propres et aussi que, malgré que nous soyons dirigés en permanence par le professeur d'ajustage, professeur principal pour vingt-cinq élèves, qui surveillait en particulier les consignes de sécurité: cheveux très courts et port des lunettes pour les travaux au burin, la soudure et la perceuse, les petits accidents étaient fréquents. J'ai moi-même été envoyé d'urgence chez l'ophtalmologue par le professeur pour un oeil rouge dont on a retiré une limaille. Le samedi matin était consacré au nettoyage et à l'entretien des outils, des établis, des machines et des ateliers à l'exclusion de tout autre travail. Cette mise au net hebdomadaire m'a été utile toute ma VIe. Après six mois, on alternait l'ajustage à la main avec des périodes en ateliers spécialisés: machines-outils et forge. Nous les aimions beaucoup. Certaines machines-outils, telles que les raboteuses, les gros tours et les perceuses, convenaient pour les ébauches simples, mais les fraiseuses, les tours de précision et les tours à fileter faisaient un travail merveilleux de complication et de fini. Je suis encore étonné de ce qu'on peut demander à une fraiseuse. C'est à cause de ces machines qu'on exigeait les cheveux très courts. La forge me plaisait beaucoup. On peut non seulement y former toutes sortes de pièces, notamment les outils, mais aussi y souder par martelage à une température proche de la fusion et on apprenait à tremper les aciers, à l'huile ou à l'eau, à des températures définies par les couleurs prises par l'acier au cours de son refroidissement: blanc, rouge cerIse, rouge 26

sombre, gorge de pigeon. En fin d'études on y étudiait la cémentation et les autres traitements de surface. A partir d'une barre d'acier rapide on devait être capable de produire et ~ffûter les outils dont nous nous servions. A la forge aussi il y avait quelques accidents; au bout d'un certain temps de travail les barres de métal que nous forgions devenaient fort chaudes et on mettait à refroidir dans un grand baquet la partie à tenir dans la main, la partie chaude restant hors de l'eau pour ne pas la refroidir, mais le baquet servait aussi à tremper les pièces, partie froide hors de l'eau. Un de mes camarades a pris à pleine main la partie brûlante d'une pièce à refroidir d'un voisin croyant prendre la partie froide de sa pièce à tremper. J'étais heureux et mes absences pour cause de maladie avaient diminué mais il en restait beaucoup et les pesées des contrôles d'hygiène accusaient un poids de 40 kg seulement pour Im64. La Direction de l'école Rachel a donc décidé, en accord avec le médecin du travail et avec mes parents, de m'envoyer en sanatorium. Nous n'étions pas riches, c'était donc un sanatorium de l'Assistance Publique.

27

3

- Sanatorium

J'ai passé deux longues périodes de ma jeunesse en communauté: 18 mois au sanatorium de Limeil-Brévannes et 22 mois à l'école Polytechnique. Je pense que les 18 mois de sana et l'école professionnelle sont ce qui m'a le plus marqué dans ma conception de la société. Le premier contact avec les lieux où j'allais passer de longs mois ne fut pas désagréable, au contraire. Je ne vis d'abord que des arbres et ce ne fut qu'après plusieurs centaines de mètres dans les allées que l'ambulance s'arrêta devant un grand pavillon de pierre meulière à l'aspect accueillant. Nous entrâmes dans une grande salle meublée de tables en marbre, le réfectoire, et on nous y servit un léger repas. Le quartier des enfants, situé à l'extrémité sud du sanatorium, était constitué par un grand parc où se trouvaient trois grands bâtiments. Deux d'entre eux abritaient les enfants atteints de maladies contagieuses telles que: rougeole, fièvre scarlatine, etc... Le troisième, flanqué de deux annexes en Fibrociment, était exposé au soleil et contenait les tuberculeux non contagieux tandis

que les contagieux dans ce troisième entrés.

étaient aux annexes. C'est bâtiment que nous étions les de

En avant des pavillons se trouvaient cours puis un rideau d'arbres, le chemin ronde et enfin le mur de clôture.

Les pensionnaires se promenaient à cette heure devant leurs bâtiments respectifs. D'un côté était le quartier des filles, de l'autre celui des garçons. Tous portaient un uniforme. Les garçons avaient un pantalon de coutil bleu rayé et une large blouse de même couleur. Des chaussettes grises et des espadrilles de toile complétaient leur habillement; quant aux filles, elles portaient une jupe bleu marine et une longue blouse. Dans le bâtiment central, il n'y avait que des petits, beaucoup plus jeunes que moi, qui avais quatorze ans. On vint me chercher pour me changer de pavillon et me conduire à l'annexe Flourens. Cette annexe était l'une de ces constructions légères en Fibrociment dont j'ai déjà parlé, réservées aux contagieux. J'y étais conduit quoique n'ayant pas de bacilles. Aussi suivais-je l'infirmière avec une joie mêlée de crainte, car, si j'étais heureux d'aller avec des camarades de mon âge, j'avais comme tous les gens qui ne connaissent pas la tuberculose, une peur intense de la contagion. C'était une grande salle de plain-pied, longue de trente mètres et large de dix, qui servait à la fois de dortoir et de salle commune. Cette salle constituait la majeure partie du pavillon Flourens. La cuisine, le bureau de l'infirmière et deux petites chambres étaient de 30

part et d'autre d'un salle principale, et La salle principale une galerie couverte

couloir perpendiculaire à la qui conduisait au réfectoire. était longée à l'extérieur par exposée au midi.

Cette salle principale me produisit au premier abord une impression d'immensité et de nudité. La double rangée des quelques cinquante lits qui couraient le long des murs, dans cette pièce haute et sans plafond, où l'on voyait la charpente du toit, me sembla interminable et un malade qui était couché tout au fond me paraissait minuscule dans cette immensité. C'est jusqu'à côté de ce malade qu'on me conduisit. C'était un garçon à figure émaciée qui me dit avoir dix-neuf ans et qui en paraissait quatorze. Cela me gêna beaucoup de penser que je devrais vivre et coucher à proximité. J'échangeai quelques mots malgré la répugnance que la tuberculose me causait et endossais mon uniforme. J'étais très grand, cependant on aurait pu en mettre quatre comme moi dans la blouse qu'on me donna, par contre le pantalon m'arrivait à mi-mollet. C'était tout ce qu'on avait pu trouver à ma taille. La cure A l'époque, on ne connaissait ni les vaccins antituberculeux ni les antibiotiques qui, ajoutés à l'amélioration du niveau de vie, ont fait disparaître la tuberculose comme fléau social. On mourait beaucoup. L'essentiel du traitement à Brévannes comportait: la sortie du milieu citadin malsain, le repos, le grand air en permanence et la suralimentation. La journée commençait à huit 31

heures par la toilette et un solide petit-déjeuner comportant souvent de la soupe ou des oeufs. Le problème était que beaucoup de mes camarades malades avaient peu d'appétit et que la présentation des aliments était plutôt rustique. Le pain notamment était envahi de petites fourmis rouges dont on se débarrassait en le tapant sur la table. La cure est une sieste d'une heure que l'on fait à des moments fixes de la journée et pendant laquelle on doit se tenir à plat sur le dos. La lecture n'est autorisée que pendant les cures de l'après-midi, au nombre de deux: de treize heures à quatorze heures et de quinze à seize. Pendant les cures du matin on devait avoir les bras allongés. Même par les plus grands froids, nous avons eu (-15°) pendant quinze jours en février 1929, les fenêtres situées auprès de chaque lit restaient grandes ouvertes. La cure est l'essentiel de la vie du sanatorium. C'est elle qui en fixe le déroulement. L'horaire de la journée,...de chaque journée pendant dix-huit mois,...était immuablement le suivant. A sept heures, l'infirmière entrait dans la salle avec les thermomètres et inscrivait notre température sur une feuille accrochée au pied de notre lit. Nous nous levions, faisions notre toilette et revenions nous habiller. Puis nous arrangions notre lit et allions déjeuner. Après cette collation, nous étions libres jusqu'à neuf heures. C'est-à-dire que ceux qui n'étaient pas malades et couchés sortaient au grand air. Le lieu autorisé pour la promenade était assez limité: la cour, le dessous de 32

quelques arbres, une partie du chemin de ronde. Le tout se trouvait immédiatement devant notre baraque en Fibrociment. Mais il était interdit d'aller dans les autres endroits du parc. A neuf heures du matin, on se redéshabillait, et nous nous couchions pour la cure la plus sévère de la journée qui durait jusqu'à dix heures et demie. J'ai déjà dit qu'on devait être à plat sur le dos avec les bras allongés et que la lecture était interdite. Pour être tout-à-fait horizontaux, nous devions retirer l'oreiller de dessous nos têtes et le mettre sur nos pieds. C'est pendant cette cure que passait le médecin-chef avec deux ou trois internes. Il regardait les fiches de température et examinait en détail ceux d'entre nous qui avaient de la fièvre ou se sentaient indisposés. A onze heures, était très abondant. nous déjeunions. Le repas

Dans l'après-midi, il y avait aussi deux "cures", de une heure à deux et de trois à quatre. Entre temps nous étions libres. Les cures se faisaient sur le lit en hiver et, en été, sur des chaises longues placées dans la galerie véranda qui longeait à l'extérieur notre façade sud. Exceptionnellement, quand il faisait très chaud, on mettait les chaises longues sous les arbres. Nous avions le droit de lire mais pas de parler. A quatre heures, nous prenions notre température. Nous flânions jusqu'à cinq heures et à six heures nous allions souper. En hiver, nous nous couchions à sept heures mais on n'éteignait les lumières qu'à huit heures et demie. Jusque là nous pouvions lire et même causer doucement. Une fois les lumières 33

éteintes, nous devions nous taire. Mais rarement le sommeil nous prenait avant dix heures car nos journées étaient toutes de "cures" et de repos. A dix heures passait l'infirmière de nuit. Bientôt celle-ci s'étendait sur la chaise longue du bureau de la surveillante et tout le monde dormait jusqu'au lendemain où tout recommençait. La plus grande partie de nos loisirs était occupée à tourner en rond en parcourant toujours un même chemin que nous appelions "la piste". Elle comprenait la cour, le chemin de ronde et un endroit, toujours le même, où nous traversions le rideau d'arbres. S'il pleuvait, c'étaient d'interminables parties de cartes ou bien on s'asseyait en groupe sur les lits pour causer. C'est pendant ces longues causeries, auxquelles s'ajoutaient les conversations que j'avais le soir avec mon voisin de lit, que j'apprit la vie et les moeurs de mes camarades.

Les malades Dans ce milieu, j'étais le mouton noir dans un troupeau de moutons blancs: seul instruit, seul chrétien pratiquant, seul à rechercher l'activité intellectuelle et à vouloir étudier. Pendant les cures, on n'avait pas le droit de lire car le repos devait être absolu. Il avait donc fallu s'organiser pour les études qui demandaient un peu de concentration et j'étais autorisé à utiliser pour cela une pièce dans l'aile où se trouvait la chambre d'isolement qui servait normalement aux camarades mourants. 34

Les enfants de ce pavillon, le pavillon Flourens, avaient entre Il et 17 ans. Beaucoup étaient des pupilles de l'Assistance Publique, enfants abandonnés ou orphelins de guerre, qui n'étaient guère suivis par les paysans chez qui ils avaient été placés. La moitié ne recevaient jamais de visites et peu recevaient la visite hebdomadaire que me consacraient mes parents tous les Dimanches, seul jour autorisé. Je me souviens en particulier de celui que nous appelions "le Morvandious" car il avait été placé chez des cultivateurs du Morvan; âgé de 15 ans, usé par le travail et la maladie, il avait l'air d'un petit vieux, d'autant plus que notre uniforme, pantalon de drap bleu marine en hiver ou de coutil rayé bleu en été, blouse de paysan rayée bleue portée en hiver sur un chandail bleu marine, était un vêtement encore courant à la campagne. Maigre et les traits ravagés par la maladie qu'il traînait depuis de nombreuses années, il avait subi toutes sortes de traitements dont certains très douloureux, qu'il nous racontait: auto-hémo-thérapie avec addition de sels d'or, pneumo-thorax (injection d'air dans la plèvre), côtes sciées... Ses crachats étaient souvent tachés de sang et il a fini par mourir, comme une bonne proportion d'entre nous: quelques jours dans la chambre des isolés puis enlèvement discret du cercueil par l'arrière du bâtiment. Un autre venait du Nord et avait travaillé en filature; les fibres de coton s'étaient fixées sur ses poumons et il en crachait de petits morceaux. Il a cependant guéri et nous a quitté au bout d'un an.

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Mon meilleur camarade s'appelait Le Corre. Un peu plus âgé que moi, il venait d'une famille d'ouvriers de la région parisienne, non mariée mais très unie, et ses visites étaient hebdomadaires, frère, soeurs et parents se relayant. Une épaule plus basse que l'autre, un peu pour cause de maladie mais aussi parce que la casquette penchée sur l'oreille, la main droite dans la ceinture du pantalon et la démarche chaloupée faisaient partie du comportement d'un vrai "mec", il avait déjà travaillé et versé sa paye comme ses frères et soeurs dans la corbeille familiale. Il aimait à nous raconter Arrondissement. la vie du 13ème

Il nous disait comment, avec une bande de camarades, il avait cassé les vitres de tous les réverbères de sa rue. D'autres fois, c'étaient des batailles mémorables entre les gosses de deux rues voisines. "Tiens, regarde un peu le coup de surin que j'ai poiré", nous disait-il alors en nous montrant une grande cicatrice qu'il avait au mollet. "C'est un mec du 14ème qui m'a lancé son surin parce qu'il n'osait pas s'approcher de nous". Il nous citait des rues où aucun type de sa bande ne pouvait passer sans déclencher une bagarre. Courageux et énergique, il s'est bien battu contre la maladie et est sorti guéri. Il est même revenu nous rendre visite. Un autre, au contraire, que nous appelions "gros bidon", souffrait de tuberculose de l'intestin. Non seulement son ventre était très gros mais il en souffrait beaucoup, restait le plus souvent au lit protégé par un arceau. Il a 36

fini par mourir après le passage rituel à la chambre d'isolement dont nous connaissions tous le sens. En 18 mois, je n'ai vu personne en revenIr. Dumont était un fils de paysan. Envoyé comme apprenti dans une fabrique de velours à Amiens, il s'y était distingué. Mais le travail était très dur. Il ne put y résister et par deux fois il eut des vomissements de sang. A la seconde, il avait craché un morceau de poumon. On l'emmena à l'hôpital mais il ne devait pas guérir. Il s'en rendait compte, aussi était-ce le plus neurasthénique de tous les malades. Chétif, pâle, nerveux, il avait des crises de désespoir pendant lesquelles on ne pouvait pas lui parler. Je ne l'ai vu manger avec plaisir qu'une fois, un jour où nous avions un cassoulet. Aussi était-il maigre comme un clou. Il partit au bout d'un an pour changer de sanatorium mais mourut bientôt. Quand j'arrivai, Le Corre était à Brévannes depuis deux ans et Dumont depuis trois. C'étaient presque des nouveaux si l'on songe que l'un des pensionnaires surnommé "Pépé" y était depuis sept ans. Ni l'esprit, ni le corps ne s'y étaient développés. Il avait dix-sept ans mais en paraissait treize pour le corps et dix par l'esprit, d'autant plus qu'avant de venir à Brévannes il avait été déjà dans d'autres sanatoriums. Très singulier dans ce milieu, je recevais quelquefois la visite d'un prêtre. Comme autre singularité, je faisais du violon, mes camarade se moquaient sans trop de méchanceté de la religion en organisant des parodies de

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processions de la croix.

où le pupitre

du violon jouait

le rôle

Le temps était long, deux hivers sans jamais sortir de nos murs.

et un été

Nous les connaissions bien, nos murs. Notre pavillon était comme je l'ai dit constitué d'un grand dortoir de 35 lits, tous occupés en général, flanqué d'une longue véranda exposée en plein midi où étaient alignées les 35 chaises longues des siestes d'été, les éternelles "cures". Devant la véranda une grande cour en terre battue où nous inventions mille jeux, puis un bosquet étroit et un chemin de ronde, enfin le mur. C'était un mur en meulière de deux mètres de haut, en angle car notre pavillon était le dernier d'une série de trois. Celui des grands garçons, le nôtre, était à l'extrémité Est. Celui des grandes filles, à l'Ouest lui était symétrique, à quelques cinquante mètres que les plus hardis d'entre nous, j'en étais parfois, parcouraient de nuit, le coeur battant, pour y déposer des messages. Entre les deux, un pavillon à deux étages abritait des services et les enfants de moins de dix ans. A l'angle du mur, nous bâtissions et rebâtissions un talus de pierres sèches et y restions grimpés pendant des heures à regarder la campagne. Les infirmières n'aimaient pas trop nous voir ainsi perchés et nous rappelaient souvent. De temps à autres, des ouvriers de l'entretien venaient démolir ce talus et disperser les pierres mais nous le reconstruisions toujours. J'ai dit que nous n'étions jamais sortis, ce n'est pas tout-à-fait vrai, je suis sorti deux fois: la première était une visite collective d'examen 38

radiologique qui nous faisait traverser une rue entre les deux quartiers de I'hôpital, la seconde s'est produite peu de temps avant la fin de mon séj our. Une aide-infirmière d'un certain âge comprenait notre claustration et avait obtenu l'autorisation d'emmener de temps à autre l'un d'entre nous déjeuner chez elle. On voyait sa maison par dessus le mur, un très petit pavillon de banlieue à rez-de-chaussée avec un jardin potager. Je me rappelle encore le menu: salade du jardin avec ciboulette du jardin, saucisson et pommes de terre du jardin, fromage et pomme, comme boisson et pour faire fête, de l'eau de Vichy additionnée d'un peu de vin qui lui donnait une couleur violacée et un goût bizarre. Pour Noël, tous les enfants des trois pavillons étaient rassemblés dans le grand bâtiment médian, des dames bien habillées venaient, il y avait de la musique et on nous distribuait des petits jouets tirés au sort. Je ne me souviens pas de ceux qui m'ont échus. Morts d'enfants C'est avec ces distractions que se passait le printemps... le printemps qui, là-bas, n'est pas seulement le temps de la gaieté. C'est la période fatale pour beaucoup de tuberculeux. C'est à cette époque que les malades ont leurs plus grandes crises, affaiblis qu'ils sont par l'hiver tandis que le microbe reprend sa virulence. Les crises de printemps peuvent prendre des formes très diverses, comme la tuberculose elle-même. Très souvent, c'est une affection secondaire qui se développe et emporte le sujet. 39

Souvent encore, les crises proviennent d'une migration de microbes qui passe du poumon aux intestins par exemple, ou aux reins. J'ai vu à Brévannes un cas impressionnant de crise causée par cette migration. Le malade était un garçon très intelligent et pas mal constitué, d'une douzaine d'années. Il avait eu les poumons très attaqués et on avait dû lui faire le grave traitement appelé "pneumothorax" qui l'avait presque guéri. La fièvre le prit doucement puis devint intense. Après huit jours, il avait quarante degrés. Tout d'abord, il ne se plaignait pas. Il somnolait toute la journée. Les médecins mettaient cette somnolence sur le compte de la fièvre et ne savaient quoi diagnostiquer. Ce ne fut qu'après quinze jours qu'ils émirent l'hypothèse d'une méningite et le firent mettre dans une chambre isolée. C'était effectivement une méningite tuberculeuse très grave. Pendant trois semaines, il ne cessa de se plaindre et de hurler. Tous les médecins le croyaient perdu et ses parents le reprirent comme cela se fait presque toujours pour la fin. Nous le croyions tous mort lorsqu'on nous appris un jour qu'il était guéri, non seulement de sa méningite mais de toute tuberculose. Il y eu trois décès dans le temps que je fus à Brévannes et tous trois eurent lieu au printemps. Ce fut d'abord Brousse, dont j'ai déjà parlé. Il souffrait du ventre qui avait considérablement gonflé. On lui fit des ponctions. On le traita par la lumière, en lui mettant sur le ventre des lampes électriques. Mais la maladie prit le dessus et ses parents durent l'emporter. Je me 40

rappellerai toujours le pauvre sourire adressa alors que son père traversait le portant dans ses bras. Il savait que indiquait la mort à brève échéance, tout de même heureux de quitter les avait souffert emprisonné. Il mourut jours après.

qu'il nous la salle en son départ mais était lieux où il quelques

Ensuite ce fut Lemoine. De lui date mon premier contact avec la mort car, comme c'était un enfant assisté, n'ayant pas de famille pour l'emmener au dernier moment, il mourut à notre annexe. Lemoine était un enfant abandonné qu'une famille de paysans avait trouvé sur le pas de leur porte. Ils l'avaient déclaré à l'Assistance Publique et l'avaient recueilli. Il était devenu tuberculeux et, à mesure que les années de sanatorium passaient, ses parents adoptifs s'étaient de moins en moins occupés de lui et avaient fini par le délaisser complètement. A Brévannes, il n'avait donc pas de visites, et partant, pas de friandises. Aussi faisait-il partie de notre petit group~. C'était un garçon de dixsept ans, petit, bossu, ridé, qui avait tout à fait l'allure d'un vieillard. Tous les mois, il avait une montée de fièvre et une crise d'albuminurie, suivie d'une grande dépression où sa température atteignait trente cinq degrés et moins. Il eut, vers le mois de novembre, un commencement de diphtérie. On le vaccina et on le mit en chambre. Il n'eut pas la diphtérie mais il eut, à la place, une grande crise d'albuminurie pendant laquelle il passa plus d'un mois entre la vie et la mort. Il ne mourut pas mais il devint beaucoup plus malade qu'il ne l'était auparavant. Il nous revint de chambre tellement maigre que les plis 41

du drap de lit le blessaient et qu'il ne couchait plus que sur des coussins gonflés d'air. Il était devenu presque chauve et son albuminurie devint chronique et très intense, d'intermittente qu'elle était. Il traîna ainsi quatre mois, couché neuf j ours sur dix, pendant lesq uels on ne le nourrissait que de pommes de terre sans sel et d'eau. La crise qui devait l'emporter façon tout-à-fait dramatique. débuta de

C'était une nuit de Mai, il faisait très beau. Les baies de la salle où nous dormions, toutes grandes ouvertes, laissaient arriver jusqu'à nous l'air du parc dans sa pureté des forêts voisines. Mon sommeil était commencé depuis plusieurs heures lorsque je fus réveillé par des bruits dont je ne pouvais pas bien m'indiquer l'origine dans la demi-conscience où j'étais, quoique je sentisse qu'une infirmière était dans la salle. Brusquement, l'idée de mort surgit devant mon esprit. Il me vint la pensée que l'un de nous allait mourir. Mais je ne me retournai même pas, mettant le tout sur le compte d'un rêve non terminé. Une infirmière fit alors la lumière et cette grande clarté acheva de m'éveiller. Alors je me retournai et je vis, à quelques lits du mien, qu'une infirmière soutenait Lemoine assis sur son lit et le grondait: "Voyons! Est-ce que tu ne pouvais pas te lever? Pourquoi n'as-tu pas appelé?" Lemoine ne répondait pas mais il se tenait flasque, la tête pendante, le corps plié en deux et les bras ballants. L'infirmière se rendait compte que cela n'allait pas. "Mais, c'est qu'il est malade!" dit-elle et elle appela les autres infirmières. "Madame Giraud, Madame Bousquet, venez m'aider, Lemoine est malade". 42

Pendant que les infirmières le soutenaient et lui glissaient des draps propres, Lemoine se mit à se balancer d'avant en arrière, d'abord insensiblement puis de plus en plus rapidement. Quand on lui demandait de quoi il souffrait, il répondait: "rien", de ce ton traînant et lassé qu'ont les malades. Au bout d'un moment, il eut un soubresaut très violent qui le fit sauter sur son lit, puis un autre, puis d'autres, enfin une véritable crise de nerfs. Il se mit à râler, d'abord tout doucement. On aurait dit qu'il était seulement oppressé. Puis plus fort et irrégulièrement. Par moment, on ne savait plus s'il râlait ou s'il criait. En même temps, un peu de mousse blanche apparut à ses lèvres, qui se teinta en jaune puis en rose. La crise de nerfs cessa bientôt, mais les râles continuèrent ainsi que l'écume qu'on dut bientôt lui enlever avec une serviette car elle tombait sur les draps. Cependant, les râles diminuèrent graduellement. Lemoine ne râlait plus que tout doucement lorsqu'arriva l'interne de garde qu'au début de la crise on était allé chercher au quartier des adultes. L'interne ne pouvait plus intervenir utilement. Il put seulement ordonner un bain chaud si la crise nerveuse reparaissait. L'agonie de Lemoine avait été particulièrement longue et pénible. Des camarades, ayant l'expérience, m'ont raconté diverses morts de tuberculeux. Il n'yen avait pas dans leur souvenir d'aussi dures. Généralement la fin, lorsqu'elle provient uniquement des poumons, est assez douce. Moi-même ai vu mourir si doucement à Brévannes un troisième camarade qu'on ne s'est même pas aperçu du moment précis où la vie l'a 43

quitté. Il ne s'était pas senti très bien un soir. On lui avait fait une piqûre d'éther et on l'avait veillé car il présentait des signes de grande faiblesse et il est mort au lever du jour sans même s'éveiller. Il en était de même pour la plupart des morts qu'on me racontait. Le malade s'en allait tout doucement, avec quelquefois un vomissement de sang.

Les visites Chaque dimanche, jour de grande liesse, le règlement était modifié. Ce jour là il n'y avait pas de cure l'après-midi midi. Dès l'heure des arrivées, deux ou trois pensionnaires se mettaient en sentinelle derrière les fenêtres ou sur le pas de la porte et annonçaient les visiteurs. "Le Corre, v'là ta mère! - Vatel, ton père! - x... ton père et ta frangine!" L'interpellé arrivait au pas de course, examinait les provisions puis entraînait ses parents dans le parc. Car, avec les parents, on avait le droit de sortir de la zone ordinairement autorisée et de faire le tour du baraquement. De là, il n'y avait pas loin à tout le parc. Mon père et ma mère venaient alternativement. Mes soeurs auraient bien aimé les suivre. Je désirais aussi beaucoup les voir. Malheureusement il existait une consigne au sanatorium: aucune visite de moins de seize ans. Or j'avais quinze ans à mon départ et j'étais lainé de la famille. Donc, me conduire une de mes soeurs, même lainée, était un problème difficile à résoudre.

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Il fut résolu. Ma jeune soeur aînée (treize ans) mit un tailleur noir de sa mère et, comme elle était très développée, mon père et elle, raides comme des piquets, sérieux comme des papes, passèrent sous l'oeil sévère du concierge. Une ou deux fois encore, ma soeur revint, sans prendre la précaution de se déguiser. Il y eut alors des difficultés à l'entrée."Mais si, mais si! elle peut entrer. D'ailleurs vous l'avez laissé pénétrer l'autre jour" et celui-ci, ayant très bonne mémoire et se rappelant en effet, laissa faire. Lorsque ma soeur venait, nous allions, elle et moi, dans le parc. Mon père restait seul dans la grande salle, s'asseyait près du lit et, bercé par la chanson du vent dans les arbres du parc, cédait, disait-il "à l'envoûtement de la douce température, du calme et du bon air" et s'endormait délicieusement. Lorsqu'il venait, mon père, au fond très préoccupé de mes études, me faisait en principe une série de leçons à la fois aussi légères, aussi suivies et aussi importantes les unes que les autres. En plus de ces vrais cours tout spécialement adaptés, je travaillais un peu quand je m'y sentais disposé. J'avais apporté une géométrie de Dufailly, une algèbre, une grammaire latine de Riemann et Goezler, un César et un violon. Ma salle d'étude était l'endroit du baraquement où nous allions nous débarbouiller le matin. Les infirmières le mettaient à ma disposition dans la soirée, de 5h 1/2 à 7h.

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4 - Polytechnique Un beau jour dont je ne me souviens pas, je suis rentré à Montrouge. Revenu quelque temps à l'école Rachel, j'ai obtenu mon CAP d'ajusteur-mécanicien et trouvé un travail au 24 rue de l'Ouest à Paris. Ce travail a duré peu de temps car c'était l'année du bacc. et j'ai repris l'étude du français et du latin avec le professeur de grec, mon père me poussant pour l'écriture des compositions françaises. Un peu d'histoire et de géographie complétaient la lecture assidue du René Doumic, un excellent manuel de littérature. A l'époque, le baccalauréat comportait deux parties: la première année en section A (latingrec), A' (latin-sciences) ou B (lettres modernes), la deuxième en mathématiques ou philosophie. J'avais choisi A' et me suis présenté en candidat libre avec un livret scolaire signé de mon père, du professeur de grec et d'un professeur d'anglais dont je suivais les cours du soir. Je n'avais jamais passé d'examen, j'avais beaucoup de trous, mes notes ont été très inégales et mon livret scolaire n'a pas permis de rattrapage. J'ai donc été collé mais je savais ce qu'était le baccalauréat. Les arguments de mon père ont dû être convaincants et le Proviseur a dû pressentir une possibilité de succès pour son établissement. Toujours est-il que j'ai été admis, sans le bacc.

en classe de mathématiques élémentaires (aujourd'hui terminale) au Lycée Lakanal, à Sceaux, dans la classe de M.Mouthon en octobre 1931. A partir de 1931, mes études ont été régulières. Pas tout-à-fait cependant car je n'avais toujours pas la première partie du bacc, qui était exigée pour présenter le concours de l'école Polytechnique. Heureusement le séj our à Brévannes m'avait fait un bien immense, mon tempérament s'était transformé et, tout en restant sujet aux rhumes et bronchites, je n'avais plus d'asthme et n'étais plus malade en permanence. Après un premier trimestre de math-élem où mes notes étaient encore très irrégulières et un second où elles étaient excellentes, j'ai demandé à voir le Censeur pour redescendre en première préparer le bacc pendant le troisième trimestre. En 1931, c'était la grande crise économique en France et l'affaire de bonneterie de mon père périclitait. Il y avait ajouté une représentation de vélos puisque la rue Carvès où nous habitions longeait le vélodrome Buffalo. Avec quatre enfants, il n'y avait pas de petites économies et je portais un maillot cycliste publicitaire, obtenu gratuitement, où s'étalait en grosses lettres la marque "Cycles Eylés". Il me servait surtout à distribuer des prospectus pour la vente de ces cycles. C'est ainsi vêtu que je rendis visite au Censeur. Il m'a très mal reçu car, suivant les normes de l'époque, j'aurais dû, pour une telle visite à 17 ans, porter veston et cravate. Quand je lui ai demandé à descendre de classe, j'ai vu le moment où il allait refuser, mais il eut été absurde de maintenir en classe 48

terminale un élève qu'on aurait refusé première. Après un bon savon, j'ai donc autorisé à suivre les cours de Première A'.

en été

Ce dernier trimestre en première ne m'a pas laissé de bons souvenirs. En mathématiques et en physique les problèmes étaient très faciles mais j'avais tendance à abréger les questions de cours. En français, j'avais lu les auteurs et me tirais assez bien des dissertations car j'avais des idées et connaissais mes auteurs mais j'avais horreur des explications de texte. En latin, j'étais fort en thème et lisais facilement César, Virgile ou Cicéron mais n'aimais pas Sénèque ou Tacite ni l'explication de texte. Je me souviens encore d'une classe entière d'explication sur Tite-Live, auteur pourtant facile. Mon livret scolaire ne portait que sur le troisième trimestre et, s'il était très bon pour les maths et proposait l'admission en terminale (où j'étais déjà), il était très médiocre dans les autres matières. Heureusement, je n'en ai pas eu besoin car j'ai eu de bonnes notes à l'écrit, avec notamment un 14/20 en français, et me suis débrouillé à l'oral. Mon point le plus faible était l'histoire car, si j'avais lu autrefois l'Histoire du Consulat et de l'Empire par Thiers, en 12 volumes, je n'avais pas étudié le programme, faute de temps. Sur ce point, j'ai eu de la chance: interrogé sur le traité de Paris que je connaissais fort mal, je l'ai vite comparé avec le Traité de Locarno, encore récent, que je connaissais par la presse et qui garantissait en 1925 la démilitarisation de la Rhénanie. Je tombais sur un dada de l'interrogateur qui, en 1932, voyait venir Hitler et m'a dit, "voyez, mon jeune ami, l'Histoire n'est qu'un éternel 49

recommencement". Sans illusion sur ma préparation, il m'a mis un 10/20 et j'ai été reçu. Muni de cette précieuse partie du bacc et vigoureusement poussé par M.Mouthon qui a fait miroiter aux yeux du Proviseur une admission probable à l'Ecole Polytechnique, j'entrais donc en classe de mathématiques spéciales ( il n'y avait pas de math-sup à Lakanal) où nous n'étions que 25 élèves avec un excellent professeur M.Danel et où j'étais tête de classe. L'année scolaire 1932/1933 a été fort bonne, j'ai été sous-admissible (écrit) à l'X et reçu avec mention au bacc de philosophie. J'aimais beaucoup la philo, en particulier la psychologie, la sociologie et la métaphysique et lisais le traité de Cuvillier comme un roman. Mon professeur M.Kaploun m'aimait aussi beaucoup quoique nous ne soyons pas d'accord sur la "logique" et sur sa conception des mathématiques que je voyais très concrètes. Je suis tombé à l'écrit sur une question de psychologie et obtenu un 18/20. Le bacc de math n'aurait servi à rien pour l'X mais le bacc de philo donnait 50 points au concours. L'année scolaire 1933/1934 a été également sans histoires. La crise économique s'était aggravée, la bonneterie ne donnait plus rien et mon père, déjà licencié de physique, préparait un doctorat de physique tout en faisant des recherches au Laboratoire de Mécanique des Fluides du Ministère de l'Air. Après l'indemnité de chômage qui a peu duré, il touchait à ce titre une petite indemnité de chercheur. La Municipalité et les Oeuvres nous aidaient. Je portais depuis plusieurs années des vêtements donnés et notamment une belle pelisse à col de 50

fourrure qui venait d'une lointaine cousine, Mme Monestier, dont le mari avait été un des ministres éphémères de la Troisième République. N'ayant plus d'argent pour prendre le tramway, j'allais de Montrouge à Sceaux en vélo, parfois même à pied par beau temps, mais j'avais une bourse de demi-pensionnaire qui me permettait de bien manger à la cantine. Ne présentant qu'un seul concours mais avec les points supplémentaires dus au latin, au bacc de philo et à la natation, j'entrais à l'X avec le numéro 50 sur 225. Que dirai-je de mes deux années à l'X? D'abord quelques observations sur la sociologie des élèves puis quelques commentaires sur la vie, les études et quelques anecdotes. L'Ecole Polytechnique est une école militaire, c'est-à-dire qu'on est logé, habillé et nourri gratuitement, vit en commun suivant un horaire strictement organisé nuit et jour et soumis à une organisation hiérarchisée. Notre statut était celui d'engagé volontaire de 2ème classe qui nous donnait droit à un "prêt" de cinquante centimes par jour, équivalent à 1,65 F par jour ou 49,50 F par mois de 1994, sur lesquels on nous retenait cinq jours tous les quinze jours pour le tabac de troupe. Ceux qui ne fumaient pas donnaient leur part à des amis car, pour cinq paquets de cigarettes ou trois paquets de tabac, ce n'était pas cher. On dormait par casernements de dix et on travaillait également par salles de dix élèves, dirigés par un "crotale" désigné par l'Administration parmi les premiers au classement d'entrée en première année ou au classement de passage en deuxième année. C'est lui qui était chargé de la gestion 51

administrative et disciplinaire de la salle. En première année, j'étais dans la salle 29, remarquable par une annexe ménagée dans l'épaisseur d'un mur qui datait peut-être de l'ancien Collège de Navarre quand l'Ecole Polytechnique s'est installée sur la Montagne Sainte Geneviève et dont le crotale était Jean Antoine, le parrain de notre Pierre. Les élèves viennent de milieux extrêmement variés. Beaucoup sont fils d'enseignants, quelques-uns de hauts fonctionnaires ou d'industriels mais toutes les classes sociales sont représentées. Mon meilleur ami de la salle 29, Malandain, était fils d'un contremaître chez Michelin, plusieurs étaient Pupilles de la Nation. Plus tard, un de nos amis les plus fidèles de Dakar, Cunéo, était fils de concierge. La majorité venait de province et, pour éviter l'isolement, l'Administration avait prévu que chacun devait choisir un "binôme" qui le suivrait toute l'année ou, à défaut, en tirer un au sort. Mon binôme fut Serge Gaudin, qui venait de Rennes et dont le père était, je crois, enseignant. Nous sommes restés très amis et il était témoin à mon mariage. L'accueil des nouveaux était assuré par un "père", celui qui occupait la même place dans la même salle l'année précédente et était chargé de nous "bizuter". J'avoue ne pas me souvenir du nom de ce père mais je me souviens très bien du nom de mon "fils" de la promotion 1935, Henry Giraud. Le bizutage n'était pas méchant mais sans grand intérêt: rondes dans la cour, manifestations de respect aux anciens, peinture des fesses en jaune, couleur de la promotion sortante alors

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que notre couleur des chants, etc.

était

le rouge,

apprentissage

L'enseignement était le même pour tous les élèves, sans possibilité d'options et se donnait dans de grands amphithéâtres de 250 places où la discipline était assurée par un capitaine muni d'un trombinoscope, collection des photos de tous les élèves. Les chahuts étaient rares et se bornaient à des manifestations d'enthousiasme délirant pour certains passages des cours les plus populaires (qui n'étaient pas les cours scientifiques). C'est ainsi qu'une bombe explosait traditionnellement au cours d'Histoire, de Tuffrau, au moment où le Général Boulanger se suicide sur la tombe de sa maîtresse et que des hurlements saluaient la conclusion en alexandrin de la construction d'une maison par le professeur d'Architecture Umbdestock: "le toit couvrant le tout, couronné de fumée". L'horaire de travail, d'esprit militaire et sonné au clairon, était très sain et compensait heureusement l'excès de travail scolaire des classes préparatoires: réveil à 7h au son d'une diane horriblement écorchée par un apprenticlairon, toilette, appel en salle à 7h30 au gardeà-vous avec inspection de la tenue par les sousofficiers de l'encadrement militaire. Il faut dire que la mode était de ne sortir du lit qu'en entendant la sonnerie de l'appel, de bondir les deux jambes à la fois dans le pantalon tout préparé, d'enfiler les souliers (des godasses militaires) sans les lacer et de descendre les vieux escaliers en se laissant glisser sur les vieilles marches de bois protégées par un bord en tôle, tout en enfilant la vareuse non boutonnée. 53

C'est sur le boutonnage que se disputait le match quotidien avec les "bas-offs", les sousofficiers chargés de la discipline. Malgré que nous ayons inventé un système où il suffisait de boutonner deux boutons sur les sept de la tenue d'intérieur au moyen d'un lacet qui fixait les autres aux boutonnières, il y avait toujours un lambin ou un maladroit sur les 230 élèves de la promo qui écopait d'un jour d'arrêts simples (privation de sortie le mercredi après-midi) pour vareuse non boutonnée. Un règlement ancien fixait la tenue de façon très détaillée mais, il y a bien longtemps, un élève s'était présenté tout nu à l'appel; le cas n'était pas prévu au règlement et le bas-off ne pouvait donc pas sanctionner. L'affaire est montée au Général Borius, qui commandait alors l'Ecole. Faute de texte, il ne pouvait pas sévir. Les cerveaux réunis de tout l'encadrement, Général, colonel, commandants et 4 capitaines, tous polytechniciens, ont chauffé ensemble puis, finalement, ont trouvé une solution; le Règlement prévoyait le port des bretelles. La punition tomba donc, deux jours d'arrêts avec le motif "ne portait pas de bretelles". C'est depuis cette époque que les bretelles s'appellent des "borius" dans l'argot de l'école. Après une heure d'étude en salle, où même les plus paresseux préparaient l'amphi à venir, on allait déjeuner à 8h30. La matinée était ensuite occupée par les amphis ou par des activités physiques hors de l'Ecole: équitation obligatoire pour tous, exercices physiques ou autres sports. de Les premières séances d'équitation Vincennes étaient assez cocasses. 54 au bois Aucun

d'entre nous n'avait fait de cheval et les chevaux avaient vite jugé leurs cavaliers. Malgré les grossièretés en usage dans la cavalerie: "regardez-moi ce cheval, il a des couilles au cul et un con sur le dos", le cheval n'en faisait qu'à sa tête et lors de la première séance la moitié d'entre nous avaient vidé les étriers avant la fin de la séance, cheval et cavalier rentrant à l'écurie séparément. Ce fut mon cas mais, si j'avais perdu mon assiette, je n'ai pas complètement perdu la face car j'ai trouvé sur le chemin du retour une promeneuse avec un enfant. Habituée du fait, elle tenait deux chevaux par la bride, dont le mien qui a bien voulu consentir à ce que je remonte sur son dos. Lorsque la matinée ne comportait pas de sortie, elle se terminait après l'amphi de 9h à Il h par des exercices d'infanterie en ordre serré dans la cour de l'Ecole: "en colonne par trois...pour défiler guide à gauche, en avant marche, une deux... section halte... etc" .... C'était intellectuellement très reposant et ouvrait l'appétit pour le déjeuner (en argot le magnan). Après le déjeuner, nous nous promenions dans la cour ou jouions au billard. L'après-midi, à partir de deux heures, il y avait parfois un amphi, mais plus souvent des cours secondaires, des interrogations, des séances de laboratoire, du dessin, ou étude en salle car, après un cours magistral très dense de deux heures le matin dans un amphi de 230 élèves, une sérieuse révision s'imposait et prenait, pour les élèves consciencieux, plus de temps que l'amphi lui-même. Il faut dire que certains de ces cours étaient de très haut niveau

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et forcément très condensés compte tenu nombre d'heures limité dont ils disposaient.

du

Certains professeurs étaient des universitaires célèbres, comme Jacques Hadamard qui enseignait en mathématiques l'analyse infinitésimale, ou Maurice d'Ocagne, professeur de géométrie, expert en nomographes et en machines à calculer, déjà âgé, dont on disait qu'il avait fréquenté au siècle dernier les salons, et pas seulement les salons, de la Princesse Mathilde Bonaparte, cousine de Napoléon III. D'autres, comme Darzens, le professeur de Chimie, venaient de l'industrie et n'en étaient pas moins fort érudits. Si on voulait avoir bien compris et retenu, on peinait dur sur ces cours, d'autant plus que nous n'avions ni répétiteurs ni "petites classes" pour nous aider. Les plus calés aidaient les plus faibles. Notre professeur d'Histoire était remarquable et non conformiste. En 1936, en plein Front Populaire, ses cours sur la révolution russe, le national-socialisme en Allemagne et le fascisme en Italie étaient parfaitement à jour et singulièrement clairvoyants. Ces trois dictatures: dictature dite "du peuple" en Union Soviétique avec Lénine puis Staline, d'Hitler et du parti national-socialiste en Allemagne et d'un homme, Mussolini, en Italie étaient comparées, leur efficacité à court terme montrée, leurs déviations aussi, notamment la militarisation et les camps de concentration en Russie puis en Allemagne. Le danger de guerre était criant mais Tuffrau lui-même n'envisageait pas un pacte germano-soviétique.

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De temps à autre, pour nous rafraîchir le cerveau nous faisions le "bêta", c'est à dire qu'on filait en ville à la nuit tombante en prenant appui sur une tête de bélier qui dépassait du mur (le bêta, symbole de ce signe du zodiaque) pour aller au spectacle en ville. Une telle nuit j'ai trouvé en rentrant un sousofficier en patrouille au pied du bêta et j'ai choppé six jours d'arrêts de rigueur, six jours d'une prison très réelle, sous les toits, avec des grilles et des trémies en tôle comme la forteresse autrichienne du Spielberg décrite dans "Mes prisons" de Silvio Pellico, pour empêcher de voir autre chose que le ciel. Nous n'avions le droit de sortir que pour assister aux amphi magistraux où nous étions pointés. Les seules lectures autorisées étaient celles des cours. Heureusement, comme à la caserne, les prisonniers étaient les chouchous des cuisiniers et ils nous gâtaient. Vers la fin de la deuxième année on nous a demandé de présenter une liste des carrières que nous choisirions par ordre de préférence si notre classement de sortie le permettait. C'était en 1936, la grande crise économique n'était pas terminée et seuls 4 élèves sur 225 ont choisi de rembourser les études (si je me souviens bien 30.000 F de l'époque soit quelques 120 000 F de 1997 ou deux ans de solde d'un lieutenant) et de passer dans le secteur privé. Les autres ont choisi de servir l'Etat, une soixantaine dans les administrations civiles et la grande majorité dans l'armée. Très attiré par les grands espaces et par la mise en valeur des pays pauvres, ce qu'on appelle aujourd'hui le Développement du Tiers Monde, j'avais mis en tête les Mines

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Coloniales, les Ponts et Chaussées Coloniaux et les Eaux et Forêts Coloniales, suivi des mêmes Services en France. Sorti avec le numéro Il, je n'ai eu aucune peine à obtenir l'unique poste offert pour les ponts et Chaussées coloniaux. J'avais d'ailleurs déjà une petite idée de ce qui m'attendait outre mer car, pendant l'été 1935, j'avais passé un mois en Algérie. A l'époque comme aujourd'hui, les X venaient de milieux très variés et les parents bien placés offraient des cadeaux parfois importants qu'on tirait au sort entre nous, ce qu'on appelait le "chicksal". J'avais gagné un voyage MarseilleAlger, aller et retour en 1ère classe sur le paquebot Ville d'Oran. Les conditions de ce voyage m'ont permis de baigner dans les conditions de vie des arabes et des européens les plus modestes de Bab-el-Oued. J'avais 200 francs en poche pour un mois soit moins d'une semaine de salaire pour un manoeuvre en France mais la vie en Algérie était incroyablement bon marché pour ceux qui n'avaient pas d'argent. J'y voyageais en 4ème classe en chemin de fer avec les moutons et les ouvriers agricoles arabes. A l'époque je parlais un peu arabe et nous nous offrions mutuellement le thé à la menthe, "el tcha b'nana", pour un sou. A l'hôtel Bab Azoun, à Alger, je payais la chambre avec petit déjeuner 6F50 par jour. En débarquant de mon paquebot en 1ère classe à Alger, j'étais passé la tête haute et le regard lointain devant la rangée de stewards et de femmes de chambre qui attendaient leur pourboire. Même en France, avec le quart de place militaire, le coût du chemin de fer entre 58

Paris et Marseille restait à ma portée mais le plus difficile avait été la nuit à Marseille où les prix étaient encore ceux de France. Heureusement on trouve tout dans cette ville et j'avais obtenu pour 10 F, en marchandant, une chambre d 'hôtel minuscule, sans fenêtre ni aération, mais avec un lit apparemment propre. C'étaient mes premières vacances depuis l'âge de 5 ans, hors mon séjour au sanatorium de Brévannes, mais quelles vacances... Annuaire de l'X en poche et à sec d'argent, j'ai rendu visite à Oran à Georges Drouhin, Directeur des Eaux et l'Irrigation de l'Algérie, qui m'a fait visiter les grands barrages, les réseaux d'irrigation et les grandes exploitations agricoles. La richesse, l'activité et les progrès de l'Algérie étaient impressionnants à cette époque. Les procédés les plus modernes étaient employés, à tel point que le grand ingénieur qu'était Georges Drouhin est resté de nombreuses années président de l'Association Internationale des Grands Barrages. C'est de cette expérience que j'ai gardé le goût des aménagements hydrauliques dont je parlerai plus loin et qui m'a conduit à présider à mon tour le Conseil Consultatif pour l'Aménagement du Bassin du Mékong. J'ai encore dans les yeux les images ensoleillées du lac de Boughzoul et les fines voûtes multiples du barrage des Béni Bahdel. Georges Drouhin, homme un peu bourru d'allure, avait le coeur sur la main. Il m'a sans hésitation prêté 1.000 francs pour terminer mon stage dans de bonnes conditions en me disant: "tu me les rendras quand tu pourras". En fait, il dû attendre trois ans car dès l'année suivante j'ai 59

rencontré la femme de ma vie et les petites économies que j'ai pu faire sur ma solde de sous-lieutenant après 1936 ont servi, par priorité, à payer la bague de fiançailles. C'est cette bague que j'ai redonnée avec beaucoup d'émotion à Eric, 55 ans plus tard pour ses fiançailles de Noël 1991 avec Sandrine. Les hasards de la vie ont fait qu'au moment où la France abandonnait l'Algérie, Drouhin est rentré en France et j'ai pu l'engager au BCEOM où il a rendu de grands services. C'est alors seulement que j'ai appris qu'il passait tous ses week-ends auprès de sa fille trisomique.

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- L'Amour

C'est à 22 ans, après la sortie de Polytechnique, que j'ai découvert l'amour et celle qui devait devenir ma compagne de toute une vie, votre mère, grand-mère et arrièregrand-mère. A cet âge, on s'enflamme vite et j'avais déjà ressenti un début d'élan vers la soeur d'un de mes camarades mais j'avais vu très vite qu'elle était dure et se conduisait mal. Mamette, au contraire, était très douce et très discrète. En sortant de l'X, donc, où nous étions simples soldats engagés volontaires de 2ème classe, ceux qui avaient choisi des carrières civiles comme ceux qui entraient dans l'armée faisaient un an comme sous-lieutenant d'active à raison de six mois dans une Ecole d'Application puis six mois dans un corps de troupe, mais, entre la sortie en Juillet 1936 et l'entrée à l'Ecole du {}énie en septembre, on faisait si on le désirait des stages en entreprise. La SNCF offrait plusieurs stages et j'ai choisi le plus au Sud, à Tarbes où habitait d'ailleurs un camarade de promotion très sympathique Pierre Lavedan. J'ai fait ce stage comme mécanicien-chauffeur de locomotives à vapeur sur les lignes TarbesAuch et Tarbes-Morcenx tandis que Pierre, plus moderne et moins romantique conduisait des

locomotives électriques. Logé au Bar Victor Hugo, 52 rue Victor Hugo, où j'étais demipensionnaire et dormais 13 heures par nuit, harassé de fatigue, j'étais quelquefois invité chez les Lavedan. Le père, Gaston Lavedan, était directeur de l'Ecole Voltaire où il disposait d'un grand logement de fonction. La mère, Jeanne Sabathé était institutrice, d'une longue lignée d'instituteurs de l'Instruction Publique commencée sous le roi Louis-Philippe. Il y avait trois grands enfants: Marie, l'aînée dite Nénette, préparait le concours de l'Ecole Normale Supérieure de Jeunes Filles, à Sèvres. Le second, Pierre, mon ami, était à l'X d'où il devait sortir sous-lieutenant d'Artillerie et le troisième, Jean, était en classe de mathématiques élémentaires, la "terminale sciences" d'aujourd'hui. Il y avait aussi Adolphe Sabathé, le grand-père, autrement dit Bon Papa, lui aussi instituteur et directeur d'école retraité. L'atmosphère de la maison était remarquablement paisible, studieuse et équilibrée. On y respirait l'aisance, le bonheur et la générosité. Puisque je parle de souvenirs et d'images, il en est une qui m'est restée imprimée dans la mémoire, la plus indélébile et celle que j'emporterai avec moi le jour où je partirai, conscient ou non.

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Nous venions de terminer un bon déj euner et le café s'écoulait doucement dans la cafetière. J'étais encore assis à table avec les autres hommes tandis que la maîtresse de maison était à la cuisine. Tout en participant à la conversation N énette s'était levée de table et balayait, sans attendre, les miettes du repas. Grande, fine, élancée, elle portait ce jour d'été une longue robe de coton imprimée de fleurs pastel avec un décolleté rond. Ses cheveux, châtains et puissants, dont maintenant j'aime tant l'odeur, étaient séparés par une raie médiane, plaqués sur les côtés et rassemblés en chignon sur la nuque. Son port, qu'elle a toujours gardé, était à la fois noble, car elle avait un buste parfait et se tenait très droite, et très modeste, balayant sans y penser, comme on respire. Quant je la revois, je crois revivre un moment d'éternité. J'imagine qu'elle attendait je ne sais quoi, la vie peut-être, et que mon insistance à la regarder devait se remarquer. Au cours de cet été, nous avons fait plusieurs promenades en montagne, le plus souvent sans Amé (c'est ainsi qu'ultérieurement Michel, tout petit, a transformé Grand-Mère) mais avec Parrain (Gaston Lavedan a été le parrain de Michel). Nénette, toujours en espadrilles, était légère comme un cabri. Personne n'avait de voiture dans la famille. On prenait le train jusqu'à Pierrefitte-Nestalas, déjà dans la vallée, où nous prenions un car qui nous conduisait à Cauterets et jusqu'au Pont d'Espagne d'où nous montions à pied jusqu'au lac de Gaube. Avec le pique-nique au bord du torrent c'était une excursion qui prenait toute la journée. Nénette courait toujours devant et, 63

quand nous la rattrapions, elle était perchée sur un rocher entre route et gave; il y a un tel rocher à l'arrivée au lac de Gaube qu'elle ne manquait jamais. Bon marcheur moi aussi, j'apprenais à connaître et aimer la montagne. Stage de cheminot terminé, tout le monde a repris son travail mais j'ai beaucoup parlé à mes parents de cette jeune fille si charmante que j'avais rencontrée, à tel point que mon père a écrit à Monsieur Lavedan pour le tenir au courant de mes sentiments. Personne à Tarbes n'avait rien remarqué et, pour Nénette, je n'étais qu'un gentil copain de son frère mais la démarche plût et je fus autorisé à revenir à Tarbes avant la rentrée pour faire plus ample connaissance. Petit à petit, le coeur de Nénette s'est ouvert, l'amour devint réciproque, nous fimes tous les deux quelques promenades (avec Pierre comme chaperon) et des fiançailles furent envisagées pour Noël. C'est ainsi qu'après une demande en mariage en bonne et due forme, Monsieur et Madame Lavedan virent un beau jour sonner à leur porte deux gendarmes "revêtus de leur uniforme" chargés d'une enquête de bonne vie et moeurs. J'étais officier, en effet, et le règlement militaire ne me donnait pas le droit d'épouser n'importe qui. Comme prévu, les fiançailles eurent lieu à Noël, par un temps radieux dont nous avons conservé une photo en haut du pic du Ger et nous nous mariâmes le Mardi de Pâques suivant 30 mars 1937.

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Nôtre union à duré 53 ans...53 années de bonheur et de peines...couronnée par vos six naissances, rompue seulement le 21 avril 1990 par la mort et comblée enfin par les onze petitsenfants et treize arrière-petits-enfants que j'adore aujourd'hui. Grâces en soient rendues à Dieu et à votre maman. Puisque nous sommes sur ce chapitre si personnel, si intime et si profond de l'amour et avant de parler de ma vie d'adulte, inséparable de celle de Nénette, je crois que le moment est venu de parler des sentiments qui m'ont toujours dirigé, de l'Amour enfin que j'ai tant ressenti sous ses diverses formes, d'autant plus profond, plus envahissant et plus violent que, peu bavard, je ne l'exprimais qu'en cas de crise. Le plus fort et le plus puissant, celui que j'éprouvais et éprouve pour ma femme et mes enfants, était le plus souvent serein et caché, tout en confiance. Je ne savais pas le dire. J'en ai souffert et je crois que ceux que j'aime en ont souffert aussi. Dans les dernières années, où elle se sentait faible et ressentait le besoin d'un appui, elle m'a exprimé cette souffrance et me l'a quelquefois reprochée. "Tu es dur" disait-elle ou "tu n'étais pas comme cela autrefois"... et pourtant!...J'en ai encore le remords... J'ai fait souffrir aussi mes enfants pour la même raison. Il faut dire que j'aime tant et de tant de façons que mes motivations s'entrechoquent et s'opposent, aboutissant au silence. A vingt ans, mon idéal était parfois celui qu'on apprenait dans le programme d'entrée à l'X, celui d'Alfred de Vigny dans La Mort du Loup: "Fais énergiquement ta longue et lourde tâche... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ....

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puis après,

,souffre

et meurs sans parler"

et c'est vrai que j'étais

et suis encore stoïcien.

Cet amour, si puissant et si multiple, est omniprésent dans ma vie et l'a toujours tirée en avant, tirée vers l'action, action à froid le plus souvent mais quelquefois bloquée et poussée par un serrement de gorge allant jusqu'à l'arrêt du coeur. J'aime donc par dessus tout ma femme, ma famille et Dieu. Par pudeur, je ne m'étendrai pas sur l'amour que je porte à ma femme et à mes enfants ni, peut-être par "respect humain", sur l'amour de Dieu, tous deux si spontanés, si profonds, si naturels, si présents quoique rarement exprimés, qu'ils en imprègnent ma vie quotidienne. Mais j'aime aussi les autres, surtout les enfants et les jeunes, l'humanité souffrante, la vie, la nature, et ceci à un point tel que je me suis parfois demandé jusqu'où allaient mes sentiments envers ceux qui leur nuisaient. Quand j 'étais directeur, j'aimais profondément mon personnel. Il est probable que ce personnel en ressentait quelque chose et y répondait par son estime et son dévouement car, en 37 ans de carrière où j'ai eu à diriger des hommes et des femmes, je n'ai eu qu'une heure symbolique de grève, en mai 1968, par solidarité avec les étudiants. A titre d'anecdote, je citerai la confidence d'une standardiste qui, au retour d'un voyage à Lourdes alors que le BCEOM, société d'Etat dont j'avais pris la direction traversait de grosses difficultés, m'a dit: "j'ai prié pour le BCEOM".

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Si je suis parti en Afrique et j'ai continué toute ma carrière pour le développement du Tiers-Monde, c'est parce que j'aime l'Afrique, les grands espaces, la liberté d'agir, les africains et l'action. Là aussi, les Africains l'ont senti et lorsque j'étais Directeur du Port de Dakar, le Syndicat du Personnel Africain a voulu donner mon nom à la cité d'habitation que nous avions fait construire. Le Gouverneur Général, avec raison, s'y est opposé. J'éprouve aussi ce sentiment d'attirance, qu'on appelle amour, pour les beautés naturelles: j'aime les grands arbres au point de les caresser, la mer, les montagnes Pyrénées. J'aime aussi des sentiments nobles et abstraits: l'effort et l'accomplissement du devoir ("l'effort est l'apanage de l'élite" écrivait déjà Sénèque dans la Rome ancienne) la recherche du vrai ("splendor veritatis" a écrit le pape Jean-Paul II). J'aime enfin l'amour et, par dessus tout, l'amour fait homme, le Christ, qui aimait tant les hommes que ceux-ci ne l'ont pas supporté et l'ont condamné à mort. L'amour et la vérité sont plus que n'en peut supporter l'humanité. "Il a dit la vérité, il doit être exécuté" un chanteur moderne, Guy Béart je crois. dit

Si l'amour remplit ma vie, j'ignore la haine, mais j'éprouve parfois un sentiment violent qui entame l'amour et peut susciter de mauvaises réactions, je veux parler de l'indignation, ce sentiment envahissant de colère et de révolte qui peut conduire à la violence. Déjà, dans les conversations détendues de fin de journée en salle d'étude à l'X, je me souviens avoir dit à 67

mes camarades que si quelqu'un me prenait ma femme, je lui pardonnerais à elle mais le tuerais lui à froid et sans hésitation, certain qu'il serait seul coupable. Je suis indigné par les incitations à la méfiance, à la haine, à la violence ou au vice, surtout lorsqu'elles s'adressent à la jeunesse et lui ferment l'avenir. La propagande des professeurs, des organisations d'étudiants et des journalistes qui, pendant 40 ans ont monté les jeunes contre le Gouvernement (quel qu'il soit), contre les employeurs et contre toute morale autre que celle d'une solidarité étroite et aveugle avec son propre milieu, ont eu des effets désastreux. Une partie de la jeunesse a perdu confiance en elle-même et en l'avenir, se réfugiant dans des positions négatives de refus. Tout en considérant, à tort, comme normale une vie dissolue, la télévision, même la télévision d'Etat, a peut-être raison de recommander l'usage du préservatif à ceux qui sont déjà pris par la décadence des moeurs (on dit maintenant libéralisation des moeurs) mais ne vaudrait-il pas mieux qu'elle commence par encourager la fidélité avant et pendant le mariage plutôt que la ridiculiser. Contre le SIDA, la fidélité est bien plus efficace que n'importe quel moyen mécanique ou pharmaceutique. Je suis indigné par les mensonges et les accusations qu'on porte contre la colonisation alors que mes sentiments en partant outre mer et ceux de la plupart des gens que j'ai rencontrés en Afrique étaient nobles et généreux. Pendant les dix ans que nous avons passé en Afrique, nous n'avons jamais vu "l'exploitation colonialiste" dont on rabat les oreilles pour 68

excuser les abus des gouvernements africains et leurs échecs économiques ou sociaux. J'ai toujours rencontré le même désir de bien faire pendant mes vingt ans de BCEOM, à la Banque Mondiale et, depuis, à l'Académie des Sciences d'Outre-Mer. Le seul vrai reproche qu'on puisse nous faire, c'est que nous n'avons jamais compris qu'on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. Les horribles massacres qu'on voit actuellement en Afrique et qu'on a vu en Asie existaient bien avant les Colonies, ont cessé pendant toute l'époque où j'y ai vécu et n'ont repris que quelques années après notre départ. Mes longues traversées à pied du Libéria, de Côte d'Ivoire et de Madagascar ainsi que les séjours en brousse dont je parlerai plus loin seraient très périlleux actuellement. Je suis indigné par le développement du chômage dans notre pays, notamment par le chômage des jeunes et de voir que la protection à courte vue des privilèges et des "droits acquis" s'oppose à toute mesure efficace. Je suis indigné aussi de voir le mépris qu'on a pour les tâches manuelles et humbles qui sont d'autant plus mal payées qu'elles sont plus pénibles et qu'on laisse aux travailleurs immigrés, esclaves des temps modernes, tout en prétendant qu'ils nous volent le travail. V oilà. Toute cette indignation haine mais amour envers les victimes. n'est pas

J'en ai peut-être trop dit mais, ayant surmonté ma réticence à parler de mon amour, j'en ai profité pour avouer aussi mes répugnances. Je passe à des souvenirs plus chronologiques avec moins de philosophie intime. 69

6

- La

Guerre

Autant les années 1934 à 1937 sont pour moi claires, nettes et brillantes, avec Polytechnique et la découverte de l'amour, autant les années qui ont suivi jusqu'à la défaite de 1940 sont confuses, au début paisibles, un peu ternes et inquiètes puis sombres, tristes et endeuillées avec l'armistice et la disparition de Pierre Lavedan dans la débâcle de Dunkerque. En sortant de l'X donc dans le corps des Ponts-et-Chaussées, après le stage de chemins de fer à Tarbes pendant lequel j'ai rencontré ma femme, j'ai repris la routine prévue par les règlements: six mois à l'Ecole d'Application du Génie à Versailles, six mois dans un corps de troupe du Génie et deux ans à l'Ecole des Pontset-Chaussées, puis un poste dans l'Administration des Ponts-et-Chaussées si tout va bien. Mais tout n'alla pas bien; réoccupation de la Rhénanie par les Allemands en 1936, annexion de l'Autriche par l'Anschluss, accords de Munich en 1938, entre Chamberlain pour l'Angleterre, Daladier pour la France, Hitler et Mussolini pour l'Allemagne et l'Italie, qui donnaient une partie de la Tchécoslovaquie à l'Allemagne. Peu d'historiens citent la courte réflexion désabusée de Daladier sur les Français qui, satisfaits de l'accord, l'acclamaient à son retour de Munich: "les imbéciles..." De fait, l'année suivante Hitler occupait le reste de la

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