Wade L'avocat et le diable

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Cet ouvrage arrive à une période cruciale où le Sénégal s'interroge sur son présent et son avenir immédiat et s'apprête à élire un nouveau président de la République. Il révèle les dimensions cachées de la personnalité du chef de l'Etat et met le doigt sur des aspects brûlants de sa vie privée et de son parcours présidentiel. L'auteur, journaliste, apporte des révélations inédites sur l'affaire Idrissa Seck, revient sur le meurtre de Me Sèye et aborde le fameux dossier de Taïwan.
Publié le : jeudi 1 février 2007
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EAN13 : 9782336273242
Nombre de pages : 227
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WADE L'AVOCAT ET LE DIABLE

Sociétés Africaines et Diaspora Collection dirigée par Babacar SALL
Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l'Afrique et sa diaspora. Elle accueille également des essais et témoignages pouvant servir de matière à la recherche. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s'appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu'elle initie. Abdou Latif COULIBAL Y, Sénégal, Affaire M Sèye: un meurtre sur commande, 2005. Issa Thioro Gueye, Sénégal, les médias sous contrôle, 2006. Issa Laye THIA W, Lafemme Seereer (Sénégal), 2005. Mar FALL, Le destin des Africains noirs en France, 2005. Modibo DIA GOURA GA, Modibo Keïta un destin, 2005. Mamadou DIA, Radioscopie d'une alternance avortée, 2005. Mamadou DIA, Echec de l'alternance au Sénégal et crise du monde libéral, 2005. Mody NIANG, M Wade et l'alternance, 2005. Amadou NDOYE, Les immigrants sénégalais au Québec, 2004. Khadim SYLLA, L'éducation en Afrique, 2004. Abdoulaye GUEYE, Les intellectuels africains en France, 2001. Mamadou Abdoulaye NDIA YE, Alpha Amadou SY, Africanisme et théorie du projet social, 2000.

Souleymane

Jules DIOP

WADE

L'AVOCAT

ET LE DIABLE

L' Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02710-7 EAN: 9782296027107

Illustration

de couverture:

Souleymane Jules DIOP

Préface
Le livre de Souleymane Jules Diop intervient à un moment de grande acuité où le Sénégal arrive à la dernière borne kilométrique avant le chaos. Cette situation chaotique est inédite dans l'histoire politique de ce dernier, parce qu'elle est portée par des fragilités multiples qui renvoient à autant de crises: crise de l'autorité morale (familiale et religieuse), crise de l'Etat, crise de l'espérance collective. Le tout aboutissant, en somme, à une crise de la représentation. Si une société arrive en si peu de temps à cette qualité de déstructuration, c'est qu'elle a cédé là où les jointures s'assemblent pour former le socle de sa charpente. L'effondrement tendanciel de notre pays pendant ce septennat incrimine, au premier chef, le président Abdoulaye Wade, lui dont la mission première devrait être de créer pour son pays des conditions d'équilibre, de justice, de prospérité et de sécurité. Or, force est de constater que, de par son action néfaste, le sentiment d'insécurité, d'inquiétude et de désespérance de nos compatriotes a atteint un seuil critique jamais égalé dans notre mémoire historique. Il est établi que lorsqu'un homme arrive, de par ses actes, à ne ressembler à nulle autre personne qu'à lui-même et qu'on ne puisse le comparer, par ailleurs, à nul autre pareil, il apparaît alors aux yeux de ses semblables comme un saint ou un démon. C'est là où ce livre prend tout son sens, car il nous permet de creuser cette singularité à partir d'une double considération scellée par le chemin et le cheminement d'un homme en fonction de la mémoire des faits. Aussi loin que l'on remonte la mémoire de ce chemin particulier «Toute sa vie n'aura été, nous dit Souleymane Jules, qu'une succession d'échecs. Echec en mathématiques supérieures, échec à devenir un éminent professeur d'université, échec à se faire accepter comme responsable de l'Union Progressiste Sénégalaise, etc. » On aurait même pu ajouter à la liste des échecs, sa défaite politique, au tout début des années 1970, contre un candidat allochtone dans sa ville natale de Kébémer. C'est ce qui l'a poussé certainement à fonder ensuite le Parti Démocratique Sénégalais (PDS).

Disait-il, je me souviens encore, en briguant le suffrage de ses concitoyens d'alors que: «Le président Senghor m'a demandé, avant de me nommer ministre, d'avoir au préalable une base là où je suis né ». S'il avait été élu, peut-être le PDS n'aurait-il jamais vu le jour et lui, aurait eu une autre histoire, celle d'une notabilité de province mue par un mouvement pendulaire entre son ministère et sa circonscription. Comment alors un individu pris dans un tel cycle infernal de contreperformances et de doute de soi est-il arrivé, tout de même, à accéder à la plus haute fonction de son pays? Interrogation complexe à laquelle Souleymane Jules répond en reconstituant minutieusement le parcours privé et public d'un homme qui, au sommet de son rêve, retrouve les capacités requises pour faire du mensonge un art de vérité. C'est avec cet état d'esprit qu'il a abordé le pouvoir en en faisant un instrument pervers et corruptif qui a érodé nos institutions morales, notre système de valeurs, les fondements culturels de notre personnalité collective. En somme notre citoyenneté nationale. Un homme dans le besoin est un homme vulnérable. Un peuple dans le besoin est aussi un peuple vulnérable. C'est avec cette vulnérabilité d'une société fondée sur le manque et la rareté qu'il a réussi à construire, pendant son septennat, une légitimité de la terreur, de la menace et du marchandage. Ce Sénégal qu'il nous a produit au final avec son cortège de souffreteux, de désœuvrés, de désespérés, de riches improductifs, mais aussi d'amoureux de la patrie a fini par forger en nous, à force d'abus, d'arbitraire et d'injustice, une conscience collective du refus: notre chance ultime de refaire le présent et de réussir demain, mais également notre dernière énergie à déployer pour éviter le chaos.

Babacar SALL, écrivain et sociologue

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Introduction
«

Car le mot, c'est le verbe, et le verbe, c'est Dieu. »
Victor HUGO

De Thiaroye à Makakoulibantan, de Rosso à Djembering, la jeunesse déshéritée exulte. Dans les populeuses banlieues de Dakar comme dans les bourgades lointaines du Gnombato, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Maître Wade a gagné. Dans les maternités de fortune, les femmes qui accouchent en cette nuit du 19 au 20 mars se préparent à baptiser leur enfant au nom du nouvel élu. De partout, à cheval, à dos d'âne, en bicyclette ou à pied, les jeunes affluent vers le Point E, sorte de Vatican du royaume du Sopi (<< changement» en wolof). Ceux qui sont fatigués de cette longue nuit sans sommeil suivent, le transistor collé à l'oreille, les derniers développements d'un combat électoral qui pourrait se poursuivre le lendemain dans la rue. Installé au Point E, dans ce grand empire comme un roi sans royaume, Wade n'est pas pape sans papauté. En quelques années, le discours du changement ne touchait plus vraiment les cœurs, mais une longue année d'absence du pays, un exil lointain a rendu orphelins les adeptes du Sopi. Ils sont là, torse nu, à s'époumoner comme de pauvres diables, arrachant du fond de leurs ventres affamés un dernier souffle qui va raviver la flamme du Sopi, maintenue haute, contre vents et tempêtes. Ils sont là pour une seule chose, «défendre leur vote ». Et si l'Histoire continue à leur faire un clin d' œil, ils pourraient lui faire un pied de nez. Ils pourraient réaliser l'impensable, l'inattendu, dans une Afrique sub-saharienne dominée par la dictature et le chaos. À l'intérieur de cette bâtisse aux couleurs du parti, loin des cris endiablés du dehors, de cette foule désespérée, maître Wade est plutôt

préoccupé. Derrière ses grosses lunettes qui lui mangent le petit visage tailladé par plusieurs semaines d'une campagne électorale époustouflante, il est partagé entre certitudes et incertitudes. Dans cette bataille contre son ennemi éternel, il a mis ses dernières forces, tout ce qu'il compte comme pièce d'artillerie. Si les résultats ne lui sont pas favorables, il n'y a pas que ses derniers espoirs qui vont s'envoler, mais aussi ses biens, son parti et, qui sait, sa famille, qui a tout fait pour le dissuader de livrer cette bataille de fou, convaincue que dans ce Sénégal, personne ne va abandonner le pouvoir par un simple jeu de cartes. Même dans ses rêves les plus osés, Wade ne veut pas y croire. Et quand Abdoulaye Bathily, Latif Guèye puis Amath Dansokho viennent s'inquiéter de sa nervosité visible, alors qu'il avait une avance irrattrapable, ils ne lui apprennent rien de nouveau. Depuis 1983, il est sûr d'avoir gagné toutes les élections. Alors, n'allez pas dire à ces gens qu'il est le vainqueur de l'élection, il le sait déjà! Sa femme, ses enfants vous diront qu'ils ont toujours gagné. Ils ont englouti leurs derniers espoirs dans cette ultime bataille glauque. Et pour sauver son patrimoine, qu'elle entend léguer à ses enfants, pour leur « donner un départ », Viviane a dû mettre sa maison de Versailles, achetée avec son frère Roger, au nom de Karim et Sindiely. La maison du Point E, elle, a échappé à un dernier assaut d'une banque de la place. Seule l'éventualité d'un second tour l'a sauvée d'une saisie et d'une vente aux enchères. Ce soir, seul Mbaye Jacques Diop, transhumant avant l'heure, est convaincu de l'issue de cette élection. Malgré les accolades, les remerciements, personne n'est si sûr, et tout dépend de l'attitude du président sortant, Abdou Diouf. S'il décidait d'interrompre le décompte des voix et demandait à l'armée d'occuper les rues, on se retrouverait dans le scénario 1988. À 76 ans, Wade n'a plus la même énergie, et les Sénégalais sont épuisés de ses appels interminables à l'insurrection. Quelques manifestants enflammeraient des pneus, incendieraient des bus dans les rues de Dakar, et après? Après, rien. Son aile armée aura été décapitée, ses responsables, jetés en prison. Un retour à des négociations, pour occuper encore quelques sièges au gouvernement, négocier le sauvetage de sa maison, le paiement de ses dettes contractées dans les banques, et c'est tout. Diouf n'a jamais été fermé à une telle éventualité. Il a d'ailleurs toujours regretté les faux départs de son adversaire récalcitrant, jusqu'au jour où il lui

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a craché, en pleine figure, devant des ministres socialistes heureux d'en aviser la presse: « J'en ai marre de tes chantages! » Pour Wade, « de sang royal », ce n'est plus qu'une question d'honneur. S'il perd cette bataille, il perd la guerre. Il perd ce pour quoi il s'est investi toute sa vie durant. Il perd les années de sacrifice, celles de sa femme surtout, qui aura tout mis, accepté les infidélités répétées de monsieur, ses secondes noces avec la politique, les audiences nocturnes, les compromissions inacceptables. Tout cela pour rien? Non. Pour «Abou» ou « Ablaye », qui a retrouvé un regain de foi depuis qu'il a fêté ses 70 ans, Dieu ne peut pas être aussi dur avec lui. Ce 19 mars, les grands devins africains, ceux qui «prennent leur chapelet dans le troisième quart de la nuit », le lui ont annoncé comme le bon. Ils l'ont fait auparavant, mais il y a des signes qui ne trompent pas: le décès de Sohna Maï, une des inconditionnelles de Diouf et de son épouse, fille de Serigne Touba; le décès de Serigne Modou Bousso Dieng, fils de Serigne Fadillou, qui aurait juré que, de sa vie, il ne vivrait pas la défaite de son ami Abdou Diouf. L'attitude de Serigne Saliou, très remonté contre le clan Diouf, au point de refuser de recevoir la délégation gouvernementale lors du maggal, traditionnel pèlerinage mouride du 4 juin 1999 ; le boubou blanc que le marabout lui a donné, qu'il a porté lors de son dernier message télévisé; les confidences lors de sa visite à Serigne Mourtada, fils cadet de Serigne Touba. .. Non, tout cela n'est pas pour rien. Tous ces signes sont des appels du destin. Dieu a voulu lui faire un clin d'œil, quand il a décidé enfin de rompre avec certaines pratiques, la maçonnerie, les mauvais coups, tout, et tout. Mais, dans ses derniers rêves, la chose lui paraît encore lointaine. Dans le dernier combat nocturne, Diouf n'a pas voulu céder. Les devins, les voyants, ceux qui prient la nuit, et dorment le jour, ont vu Abdou et Abdoulaye, mais Abdou était toujours au-dessus. Quelle revanche, s'il pouvait les faire mentir! Quel coup du destin! Quelles sueurs froides auraitil données à ceux qui l'on humilié dans les couloirs du palais, dans les salons d'aéroport, lui, le rustre, le vilain, ministre d'État « sans portefeuille ». Au cours de cette nuit tranquille qui s'achève, tout le monde sait que son lendemain en sera définitivement changé, pour le meilleur ou pour le pire. Dans le petit repos qu'il s'impose en attendant le «petit matin », le « président », dont l'État s'arrête pour le moment au pas de sa porte, pense encore à l'investissement coûteux et au régime de rigueur que lui a imposés 13

la politique. Il ne voudrait pas finir comme un piètre rebut de l'histoire politique contemporaine, emporté par son ambition effrénée de vouloir être calife à la place du calife. Il ne veut pas donner raison à ceux qui le prenaient pour un démagogue de brasserie. Il veut prouver qu'il n'est pas que cela. Dans le fond de l'obscurité se dissipent les derniers espoirs d'un promeneur solitaire qui s'est pris au jeu de la politique. Toute sa vie n'aura été qu'une succession d'échecs. Échec en mathématiques supérieures au lycée Condorcet, échec à la Sorbonne, échec à devenir un éminent professeur d'université, échec à se faire accepter comme responsable de l'Union progressiste sénégalaise, échec à se faire accepter comme un intellectuel sérieux et crédible. Même son entrée à William Ponty, ilIa doit au désistement d'un étudiant malien. Il a choisi la politique, quand beaucoup de gens n'osaient pas la faire, investi tous ses moyens, sacrifié sa vie de famille, et voilà que le dernier espoir auquel il s'accroche menace de s'envoler! Éternel deuxième. Va-t-il finir comme le héros de son enfance, le capitaine Guynemer, sous les feux ennemis? Voilà ce qu'il a toujours été, depuis le primaire. Il n'a jamais pu se hisser au premier rang, et voilà ce que la postérité risque de garder! Il dort, sans savoir vraiment de quoi son lendemain sera fait. Mais quoi qu'il arriver, il fera comme son héros, il va « faire face ». En vingt-six ans de combats au couteau, il a acquis ce que Churchill trouvait en de Gaulle, « l'aptitude à la douleur». Par le passé, le premier à se présenter était Ousmane Ngom, le fidèle parmi les fidèles. Wade aurait voulu qu'il fût là. À lui, il pouvait dire ce qu'il ne pouvait dire à personne. Faire faire ce qu'il ne faisait faire à personne. Idrissa Seck, son directeur de campagne, est trop haut pour donner les coups bas qui ne peuvent pas manquer en politique. Mais il y a Pape Samba Mboup. En ces journées chaudes, il n'est jamais loin, prêt, à chaque fois que le maître lui demande de sauter, à lui demander « à quelle hauteur ». Il est là. Toujours tordu, mais debout, le chef de protocole, que les séjours répétés en prison n'ont fait qu'endurcir. Depuis que Ndoumbé Thiam, la mère d'Ab laye Faye, fondatrice du « secteur pilote» de Derklé, l'a présenté à Wade, son dévouement, son engagement n'ont jamais fait défaut. Il rêvait de servir un maître, devenir son chef de protocole, un jour. Mais si rien n'arrivait, il ne se plaindrait pas trop. Radié de la fonction publique pour une sombre affaire d'agression sexuelle, il aurait pu finir comme un vulgaire chômeur, la cinquantaine passée. Wade en a fait un 14

homme fier qui, à l'occasion, prend l'avion pour partager avec lui les intimes saveurs des printemps bourgeois de Versailles. Ces intimités n'ont fait que renforcer sa loyauté et sa fidélité. Mais le colonel Alfred, de son nom de guerre, le sait. Si Wade coule, il coule. C'est le pacte de sang qui renforce ce lien profond, que même les heures de torture infligées par le colonel Diedhiou, venu les chercher aux premières heures de l'assassinat de maître Babacar Sèye, n'ont jamais su défaire. Mboup est un coffre-fort sans ouverture. Une grande qualité que Wade lui reconnaîtra toujours, «même ivre, il ne parle pas ». Il met l'État PDS au-dessus de tout. Il a pété les plombs, pris par le désespoir, et par un maître de plus en plus colérique. Mais ce n'était jamais sincère, jamais du fond du cœur. Ils se réconciliaient toujours, les inséparables, et Wade lui donnait toujours de quoi aller assouvir ses frustrations « chez Anthiou ». Il rêvait qu'un jour Wade fasse l'Histoire et que lui entre par la porte d'à côté, prenne sa revanche contre la misère. De tous, il est celui qui a payé le plus lourd tribut à son engagement auprès de l'opposant. Six séjours en prison, un casier judiciaire sali et des coups tordus qui pèsent encore lourd sur la conscience. Quand il répond au téléphone, à 8 h 30, ce 20 mars 2000, Pape Samba Mboup n'en croit pas ses oreilles. Lui le paria, qui a vu son ancien chef humilié dans les couloirs par les subalternes du palais, a bien parlé au président Abdou Diouf. Non, ce n'est pas un aide de camp, ou un fou rieur, qui les amuse, ce petit matin. Non, c'est bien le président Abdou Diouf qui a pris le téléphone. On leur a plusieurs fois fait la blague. De faux émissaires, de faux appels téléphoniques, pour faire rater des coups, déjouer des plans. Mais là, il s'agit d'une voix qui n'est pas inconnue. C'est Abdou Diouf qui veut parler à «maître Wade ». L'homme caresse sa grosse barbe moussée, hésite à réveiller son patron, reste à l'affût. Il ne veut rien rater de la scène, d'une nouvelle histoire qui commence. Oui, le mot est lâché. Après plusieurs tentatives, le président Abdou Diouf a insisté pour parler à maître Wade, avant d'envoyer son communiqué. Il vient de le féliciter. Bien avant le Conseil constitutionnel, bien avant les résultats définitifs. L'Histoire ne dira jamais pourquoi il s'est précipité pour le féliciter. Et il a insisté, en disant: « Dites-lui que je ne peux plus attendre. » L'intéressé ne lèvera jamais ce coin du mystère, de peur certainement d'incommoder certains de ses « hommes », restés « en république ». Mais, en ce matin du 20 mars, le Sénégal a un nouveau président, il s'appelle Abdoulaye Wade. La nouvelle retentit, la république tremble. 15

Certains hochent la tête, et se préparent au purgatoire. D'autres devinent un quelconque bienfait qu'ils peuvent rappeler pour rentrer dans les bonnes grâces du nouvel homme fort. Dans les bars glauques de la capitale, les rescapés des orgies de la veille grillent leurs dernières sèches, en commentant la bonne nouvelle entre deux gorgées de Gazelle, la bière locale. Le Sénégal a un nouveau maître. Aux quatre coins de l'Afrique, ceux qui lui ont une fois ouvert leur porte et rempli les mallettes s'enorgueillissent. Ceux qui l'ont traité comme un malpropre savent qu'ils vont faire face à un ennemi rusé et redoutable. Dans les maisons de dignitaires, on danse ou on tremble. Ailleurs en Afrique, les populations défavorisées fêtent ce nouveau messie, ce nouveau Mandela, en espérant que l'exemple sénégalais fasse école, et que les dictatures, symboles d'un postcolonialisme aux aguets, tombent les unes après les autres. Les pauvres, les colonisés, les désespérés d'Afrique ont un nouveau défenseur, il s'appelle Abdoulaye Wade. Comme Mandela, un avocat, comme Mandela, un combat politique inlassable fait de privations; comme Mandela, un homme loin des convenances du colonialisme, venu au pouvoir à un âge très avancé, mais symbole et espoir d'une jeunesse tiers-mondiste à la recherche de nouveaux héros. Lénine, Castro, Mandéla, tous avocats! Wade ne prétend pas à moins. Il a déjà un pied dans l'Histoire. Cet appel, il ne s'y attendait pas. Après les pas de danse enivrés, les cris de joie, il doit vite se mettre à l'école de la république. Lui qui a toujours traité Diouf en ennemi, en le méprisant, doit maintenant apprendre à le respecter. C'est le plus difficile. Mais, par-dessus tout, au moment où ses congénères prennent le chemin de la mosquée, après une retraite bien consommée, lui, doit commencer un nouveau travail, un nouveau métier qu'il ne connaît pas, celui de président de la République. Il a été un opposant. Un piètre opposant d'abord. Mais, au fil des ans, les situations et les circonstances de la vie l'ont obligé à s'endurcir. Maintenant que ses jours seront comptés du bout de son chapelet, le destin lui joue un beau et sacré tour. Il va apprendre ce qu'il n'a jamais su réussir, devenir un homme d'État. Retenir ses excès de colère, taire un secret, ne pas se hâter pour prendre une décision. Il a échappé à tous les traquenards, franchi de nombreux obstacles, il ne sait pas s'il réussira celui-ci, faire honte à ceux qui le disaient capable de rien. Viviane aussi. Elle aurait tellement voulu que ses parents soient là, pour se rendre compte qu'ils s'étaient trompés, en la reniant, elle, la catholique de 16

bonne famille, quand elle s'est liée, à Belfort, à ce grand «haut-parleur» qui se dit descendant de roi, pour faire égal avec eux. Elle a tenu bon. Elle a supporté toutes les vexations, les avanies, les sautes d'humeur d'un mari capable des meilleures manifestations de joie et des pires excès de colère. Si Wade lève les deux mains, fait le signe de la victoire, les deux V pointés vers le ciel bleu, c'est d'abord Viviane Vert. Si la victoire a été possible, c'est grâce à elle. Elle a le triomphe modeste, mais c'est elle, les plans B. Abu la rabroue souvent, avec ses «Viviane, tais-toi! ». Mais il est revenu à elle, « On va faire ce que Viviane a dit ». C'est elle, son épais matelas financier, qui a permis ce rebondissement inattendu. Elle a réuni ses deux V pour faire son W. Ni ses parents, ni son frère Roger, qu'elle a couvert d'amour, ne savoureront cette victoire acquise au bout d'une lutte qui a duré près de cinquante ans. Son mari sait qu'il n'aurait rien réussi sans elle et leurs deux enfants.

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La grande aventure
«

L'exode, c'est sortir du ventre de sa mère.
Achille

»

CHA VÉE

Moor Toolé ne s'y est pas trompé. Ce cinquième enfant qu'il attend de son épouse sera un garçon. Aïda lui a fait des jumeaux, Adama et Awa. Un bon signe que les Waalo Waalo devinent allègrement, et il n'en manque pas qui prédisent que cette femme que le fils de Tafsir Ndiké Wade a épousée hors du clan familial lui assurera une très belle progéniture. La jeune Aïda, de son vrai nom Astou Daabo, d'ethnie soocé, est une femme travailleuse et bien éduquée. Sa démarche est droite et son pas, franc, autant de bons signes que les grand-mères observent chez une femme, avant de l'accepter comme épouse pour un des leurs, arrivé à l'âge adulte. Selon les devins qui savent scruter les constellations cosmiques, ils vont bien pour faire de nombreux enfants, prospères et unis, et c'est surtout pour le mérite et la grandeur de cette femme mandingue, dont les parents viendraient d'une grande lignée maraboutique et noble du Gabou, pour s'installer en pays wolof. Dans la tradition mandingue comme toucouleur, la naissance d'un garçon est accompagnée de cris de joie et de remerciements à Allah. Les félicitations vont souvent à l'homme. Mais la coutume musulmane, déjà ancrée chez ces populations wolof et toucouleurs anciennement païennes, veut qu'une bonne progéniture soit surtout le fait d'une femme dévouée et respectueuse. Fière, Aïda, comme on l'appelle déjà, est une force de la nature, haute de six pieds, d'un teint mat, qui vit encore chez ses parents. L'Histoire ne le dit pas, mais Abdoulaye Wade, devenu chef de parti et universitaire renommé, rappellera à l'occasion que ses grands-parents sont venus au Waalo accompagnés d'esclaves. Il portera cette fierté, transporté par les récits de griots mandingues, qui passent de temps à autre, au gré des occasions, chanter les louanges des Daabo, et qui bâtiront sa grande fierté.

Ce qu'il n'a pas trouvé chez son père, petit traitant, ill' aura avec son grandpère. Le nom ne trompe pas, elle n'est pas roturière, elle est de la grande noblesse, mère Aïda. Abdoulaye Wade le répétera tout le temps à Viviane pour faire bonne figure, il est de sang royal. Les griots et les traditionalistes ont eu beaucoup de mal à expliquer cet état de fait. Nulle part, dans les généalogies, il n'est fait état d'une appartenance royale, d'une ascendance «Buur» chez les Wade ou chez les Daabo. Il ne fait pas de doute que son père vient du Gandiole, qui n'a jamais ni connu, ni fait un roi. Mais, dans ces contrées du nord-est du Sénégal, à l'histoire riche en enseignements, tout le monde vient de partout. Les territoires et les découpages inventés par la cartographie et la géopolitique européenne cachent mal des brassages et des parentés ethniques beaucoup plus complexes. Wolofs, Peuls, Soninkés, Berbères et ceux qui seront plus tard appelés Toucouleurs, dont Abdoulaye Wade se réclame, ont participé à une même communauté historique. Au Cayor, au Walo comme au Djolof, les grands électeurs, les dignitaires royaux, avaient des filiations maures, mandingues, ou sérères, et il est possible que les arrière-grands-parents d'Abdoulaye Wade soient de ceux-là. Entre les XIe et XIIIesiècles, un processus de jonctions et de mariages par alliances a souvent abouti à la formation de nouveaux groupes ethniques. Des deux côtés du fleuve Sénégal appelé Nil, populations locales et commerçants arabo-berbères ont toujours échangé or, cuivre, mil, sel et esclaves, sel du Sahara, chevaux, cuivre et fines cotonnades du Maghreb. Le Grand Jolof est directement issu de l'État du Waalo, et s'étend à toute la Sénégambie, pour comprendre le Jolof, le Kajoor et le Bawol, dont le premier roi, Kaya Manga, est d'origine soninké. Ce grand ensemble économique et politique s'étendra jusqu'au-delà des rives du fleuve Gambie, d'où est originaire celle qui donnera naissance à Abdoulaye Wade, Astou Daabo dite Aïda. Les Mandingues, à cette époque, étaient grands voyageurs et conquérants; ils exerceront une influence politique remarquable à partir du XVesiècle. Ils donneront au Sine son premier roi, Mansa Waly, dont Karim, le fils aîné d'Abdoulaye Wade, portera le prénom. Après, le Kayoor a eu son Darnel, le Sine son Buur, le Gaabou son Mansa, le Waalo son Brak, choisi parmi les Mbodj. Quoi qu'on en dise, l'union entre Moustapha Wade et Aïda Daabo, même si elle procède d'une rencontre au gré des voyages de ce jeune commerçant et tailleur occasionnel, ne constitue en rien une nouveauté. Il 20

était encore plus indiqué, pour une personne qui se réclame d'une branche royale, de se marier avec une « nawlé », de son propre groupe ou rang social. Il semble inexplicable qu'une Mandingue, de sang royal de surcroît, vienne dans ces contrées lointaines épouser un Toucouleur du Gandiol à la noblesse douteuse. Ce sont les issus du peuple qui le faisaient, souvent pour s'inventer une progéniture plus digne. L'union entre Moustapha Wade et Aïda Dabo rend compte d'un brassage beaucoup plus ancien et ordinaire à cette époquelà. Mais qu'importe, au fond! Le fils s'agrippera à cette petite branche maternelle comme un désespéré. Ses enfants porteront ces noms évocateurs d'origine princière. Karim, le Mansa Waly, du nom d'un sage mandingue, devenu roi du Sine, et Aïda Sindiely, sa mère, aux origines royales mandingues, à qui on a ajouté le prénom de Rose, mère de Viviane. Quand Abdou Diouf l'humilie en plein Conseil des ministres, juste avant son départ du gouvernement en 1998, en lui disant qu'il en avait« marre du chantage », il rétorquera, haut perché sur une tribune élevée: « Je suis de sang royal, on ne m'humilie pas. » Il s'en fout que l'histoire soit vraie. Dans un communiqué du Conseil des ministres, le 9 décembre 2006, les Sénégalais ont découvert, à côté de leurs héroïnes traditionnelles Yacine Boubou, Jembot Mbodj, Aline Sitoé, une certaine Mbagne Wade, sortie d'on ne sait où. Après tout, Senghor, le pionnier qui a ouvert la voie, s'est inventé des ancêtres portugais. Abdou Diouf dit descendre du prophète Mohamed. Pourquoi pas lui? L'essentiel est qu'on le croie, et on le croit. Toute sa vie durant, il entretiendra ce mystère. Sur sa naissance, ses origines, sa famille. Il n'en parle jamais ou peu. Il ne dément pas ceux qui disent qu'il est né deux ou trois années avant son âge civil. Les légendes vivent avec les mythes. Il en sera ainsi.

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- III Né vers Saint-Louis
L'état civil dit qu'Abdoulaye Wade est né à Saint-Louis, le 29 mai 1926. Les malintentionnés lui donnent deux années de plus, pour son âge naturel. Lui-même ne saurait le dire avec certitude, et, s'il le sait, il partira certainement avec ce secret. Maître Wade a avoué lui-même que son père l'a déclaré à Saint-Louis, deux années après sa naissance, avec un double avantage: lui permettre d'aller à l'école et, comme tous les «Français)} locaux, se rapprocher d'une certaine grandeur après laquelle il va courir toute sa vie. Dans le Sénégal colonial, être Saint-Louisien est en lui seul un signe de noblesse. Les Domu Ndar se distinguent des autres en ce qu'ils sont citoyens de plein droit. Ce privilège leur épargne l'humiliation des hôpitaux séparés et, pour ceux qui s'incorporent dans l'armée, et Moor TooIé en sait quelque chose, l'humiliation de la tenue indigène. Même lors d'un cours inaugural à l'université de Dakar, il laissera planer le mystère sur ses origines et sa naissance. Il dira au recteur, qui venait de donner son âge: «Vous avez raison sur tout, sauf sur une chose, je n'ai pas d'âge. » C'est sa façon de dire la vérité sans la dire. Abdoulaye Wade ne fête pas ses anniversaires. Parce qu'ils ne signifient rien pour lui et lui rappellent tout le temps qu'il a menti sur son âge. Le 26 mai 2000, à des milliers de mètres d'altitude, son commandant de bord, le colonel Seck, lui a réservé une surprise qu'il n'a pas vraiment appréciée. Un grand gâteau, pour fêter ses 74 ans. Il ne l'a jamais fait auparavant, et il confesse, ému: « C'est une surprise pour moi. J'avais décidé de ne jamais fêter mon anniversaire. De temps à autre, je m'en souviens, lorsque mes enfants et mon épouse m'offrent des cadeaux. Je ne me retourne jamais. Je regarde toujours devant... » Ce n'est certainement pas ce jour-là qu'il est né. Idrissa Seck raconte qu'un jour, face à son étonnement de voir Saint-Louis sur son état civil, le président Wade lui a expliqué que son père l'avait fait naître à Saint-Louis, avec l'avantage de la citoyenneté française. L'ancien Premier ministre,

devenu son adversaire, doutant de l'âge du président, révélera qu'on lui a dit qu'en 1927 Abdoulaye Wade suivait déjà le cheval de Serigne Touba, en visite à Kébémer. Ce qui le ferait naître au moins sept ans plus tôt. Cette version des choses est manifestement fausse. Il n'y a aucun passage, aucune déclaration qui témoigne du passage de Cheikh Ahmadou Bamba à Kébémer. Le saint homme est resté toute la période qui a suivi son retour de Mauritanie en résidence surveillée, et aucune source officielle ne relate son passage à Kébémer. Ensuite, cette version ferait naître Wade en 1919, ce qui est quand même grossier. Certains de ses congénères, qui l'ont connu et qui tiennent ces confidences de Wade lui-même, le font naître, non pas à Saint-Louis ou à Kébémer, mais dans un petit village à quelques kilomètres de Kébémer, Tobi Diop. Cette thèse paraît la plus vraisemblable. Abdoulaye Wade serait né dans ce petit village, en 1923 et non en 1924, comme il le prétend lui-même. Il aurait passé sa petite enfance au domicile de son grand-père maternel, Mamadou Lamine Daabo. Les défenseurs de cette version, très au fait de I'histoire de sa famille, veulent qu'il ait été élevé par ses grands-parents maternels, et que ses contacts avec Moor Toolé aient été très limités, sauf quand il allait passer ses vacances à Guewoul. C'est de là qu'il serait parti pour Saint-Louis, où il a passé deux années, avant de se retrouver de nouveau sous la garde de son oncle maternel Mamadou Dramé, un négociant bien établi à Dakar. Wade paraît beaucoup plus jeune que son âge. Les 80 ans passés, c'est encore lui qui fait la leçon à ses jeunes ministres qui viennent le voir. «Non, pourquoi vous laissez tomber vos épaules, qu'est-ce qui vous arrive... Regardez, à mon âge, comme je marche. » Il braque sa silhouette droite, pousse délicatement les épaules vers l'arrière, comme s'il préparait un défilé militaire. Toute sa vie durant, il a jonglé avec les générations. Un jour, le chauffeur de maître Ousmane Ngom est arrivé, l'air hagard et sérieux en même temps. Alors qu'ils viennent de quitter le domicile de maître Abdoulaye Wade et arrivent à son domicile, maître Ngom lui demande d'aller récupérer un dossier qu'il a oublié sur le bureau de maître Wade. «Je suis arrivé chez maître Wade pour prendre le document. J'ai frappé à la porte du bureau et je suis entré. Je l'ai vu transformé en enfant. » Quand maître Ngom en rigole, le chauffeur jure qu'il devrait le croire. La légende urbaine court toujours, et certains penseraient qu'il faudrait la prendre pour vraie. Wade se transforme en enfant... À ceux qui doutaient 24

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