Zizanies en Prairie

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Ce récit relate des souvenirs de conflits entre bandes rivales des quartiers et faubourgs de la ville d'Alès en 1950. C'était une époque où les mœurs et les relations étaient bien différentes de celles des zones urbaines actuelles. On y découvre des mentalités aujourd'hui désuètes, des anecdotes diverses... Ce livre est le témoignage d'un vécu exceptionnel et montre la truculence des caractères méditerranéens dans un style léger qui emprunte souvent à la langue d'oc cévenole. On y retrouve aussi la description du site de l'ancienne ville minière, appelé le "vieil Alès", ses ruelles moyenâgeuses et ses monuments historiques comme l'ancien lycée Jean Baptiste Dumas où Alphonse Daudet fit ses études, et la passerelle sur le Gardon, autant de choses désormais disparues.


Publié le : mercredi 8 juillet 2015
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EAN13 : 9782332905840
Nombre de pages : 132
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ISBN numérique : 978-2-332-90582-6

 

© Edilivre, 2015

Avant-propos

Ayant vécu entre 1943 et 1954 en Prairie, à Alès, j’ai conservé dans un recoin secret de mon cerveau des souvenirs d’enfance. Les lieux et précisions géographiques sont des éléments qui reflètent la réalité de cette époque. Ainsi, la Prairie, c’était cette vaste zone entre le faubourg du Soleil et le vieux chemin d’Anduze à l’Ouest et la ligne de chemin de fer Nîmes-Alès à l’Est, les berges du Gardon, à la suite du Pont-Vieux, jusqu’au Stade Pierre-Pibarot au Nord et les terrains au-dessous du Château de Montmoirac et du Pont-Noyé à la limite de la commune de Saint-Christol au Sud. Sur sa partie Nord, le Gardon n’étant pas endigué, il débordait à chaque crue importante. Par conséquent, le fougueux torrent cévenol submergeait ses berges naturelles et envahissait toute la zone décrite plus haut. À la décrue, il abandonnait une épaisse couche de limon fertile. Il assurait ainsi la richesse d’une centaine de propriétaires terriens qui, de génération en génération, exploitaient ces terres agricoles. Ils vivaient d’hortillonnages et de maraîchages. Ces petites entreprises familiales avaient un grand respect de la terre nourricière ; ils utilisaient par expérience la récupération des eaux pluviales, le compostage, la fumure à base d’excréments animaux (fumiers de poule, de lapin, de chevaux, de porc, d’ovin et de caprin). C’étaient eux qui assuraient le ravitaillement de la population en fruits, fleurs et légumes, les grandes surfaces n’existant pas.

Autre réalité, la Passerelle permettait, en face du bar du Stade, de traverser le Gardon en temps ordinaire ; en période de crue, elle était emportée, mais retenue sur les bords par un câble d’acier arrimé autour des gros acacias qui sauvegardaient les berges. Elle permettait aux habitants de la Prairie d’accéder aux quais de la ville plus rapidement que par le Pont-Vieux et, les jours de matches de foot, elle voyait défiler les fanatiques supporters de l’OA (l’oie, symbole de l’équipe de football). À cette époque, le club d’Alès jouait parmi l’élite et affrontait Paris, Reims, Sochaux, Marseille, Nice, Sète, Montpellier ou Nancy, Lyon, Nîmes.

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Le « Vieil Alès », que le maire Paul Béchard a fait détruire et disparaître, était la « Casba », véritable labyrinthe de rues moyenâgeuses, bordées de maisons de quatre à cinq étages bâties avec les gros galets du Gardon. Il était enserré par les quais de la rivière au sud et par la ville nouvelle au-delà du Temple, la Cathédrale Saint-Jean au nord, par le bosquet à l’ouest et la place de l’Abbaye à l’est.

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La Pouzarenque était située dans la propriété d’un monsieur Lisbonne ; ses héritiers l’ont vendue à un promoteur qui en fit un lotissement encore visible sur le vieux chemin d’Anduze.

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Si les lieux sont bien authentiques, les événements décrits sont un mélange de souvenirs et de pure fiction au service des finalités du récit.

Il en va de même des personnages ; j’ai inventé ces noms fantaisistes qui ne correspondent pas à des personnes ayant existé.

Le « Père Kasique » est composé d’après les personnalités de trois anciens combattants de 1914-1918 marqués dans leur chair par les horreurs qu’ils vécurent pendant cette terrible période. Les transformations physiques qui les frappèrent à leur retour de l’enfer impressionnèrent nos esprits juvéniles au point d’en faire un monstre inhumain.

Pour la belle petite veuve Fontanier, je me suis beaucoup inspiré de ma mère. À l’âge de 26 ans, elle se retrouva seule pour affronter une vie pour laquelle elle n’avait jamais été préparée et s’évertua à nourrir et éduquer les quatre garçons que son époux lui avait faits en quatre ans de guerre. Mais le caractère de ma grand-mère paternelle, ses croyances et ses méthodes éducatives ont aussi été utilisés.

Les frères Fontanier se retrouvent trois pour les commodités du récit (il fallait garder un certain équilibre dans l’affrontement des bandes).

L’antipathique « Tabounet » résulte de la somme de plusieurs caractères d’enfants que j’ai côtoyés et qui m’ont marqué par leur manque de solidarité, leur absence de bons sentiments, leur égoïsme et cet égocentrisme qui les rendaient, à mes yeux, inhumains.

Le pauvre Pierrot Martin était un camarade de l’école primaire qui s’est suicidé lors de la séparation de ses parents. Sa disparition tragique m’a profondément marqué.

La belle Jackie Roumestan est une pure invention ; c’est la recomposition de plusieurs copines pour lesquelles j’ai eu le « béguin » ; elles m’ont toutes inspiré ces fantasmes qui ont charmé mes premiers sentiments amoureux, naïfs et innocents.

Il existait bien trois frères d’origine gitane qui ont marqué mon enfance, mais ils étaient simplement des adversaires au football que j’affrontais quelquefois, les jeudis ou samedis, à l’Olympique Alésien ; ils n’étaient ni plus méchants ni plus turbulents que les quatre frères Lanot.

Ces événements résultent donc de la synthèse entre mon vécu et mon imagination et n’autorisent personne à leur attribuer une réalité. Le récit relate cependant des jeux et des affrontements entre bandes rivales des quartiers et faubourgs bien différents de ceux des zones urbaines actuelles. C’est par conséquent le témoignage d’une époque révolue qui devrait intéresser par contraste une jeunesse confrontée à la vie moderne et ses dures lois.

Chapitre 1

Alès, capitale des Cévennes, s’étalait dans les années 1950 sur une « aile » du Gardon. Cinq faubourgs s’en détachaient, comme des plumes supplémentaires.

La Déroussine lui apportait les traitements des métallurgistes de Richard Ducros ; Clavière la main-d’œuvre ; Tamaris, c’était les fonderies ; Rochebelle, la mine et le charbon ; la Prairie la ravitaillait en légumes, fruits et primeurs.

Il faisait lourd ce mercredi-là. Le faubourg du Soleil, annexe de la Prairie, somnolait. C’était encore l’heure de la sieste ; on était fin juin. Tout à coup, une clameur joyeuse envahit l’espace. La récréation débutait dans la petite école rurale. Les énergies de ces enfants de 7 à 14 ans se libéraient. C’était une détente semblable à celle d’un ressort trop longtemps comprimé.

Immédiatement, les groupes et les jeux divers commencèrent. Des filles, par petits groupes, reprenaient des chansons, d’autres faisaient un concours de marelles, les grandes formaient un cercle à part où étaient abordés des sujets « top-secrets », à voix basse. Les garçons, eux, s’étaient tous entendus pour une énième partie de foot. Tous, sauf ceux qui étaient punis. Dans la classe des grands, dirigée par M. Bresse, le directeur, Gérald Tabounet et Pierre Martin faisaient leur punition.

Depuis un moment, Pierrot ruminait sa colère.

« C’est de sa faute si je suis privé de récré ! C’est pas un copain ça ! Quand on est copain, on ne fait pas punir ses copains ! ». Ce raisonnement simple et naïf exprimait son profond mécontentement. Il fallait qu’il le lui dise :

– T’es dégueulasse Gérald ! Tu m’as fait mal, tu m’as fait punir et toutes les filles se sont moquées de moi !

– Mais fais pas l’andouille ! Tu as bien compris, quand j’ai retiré ta chaise, que c’était pour t’aider à chercher ce que tu avais fait tomber. Je pouvais pas savoir que tu allais te rasseoir sans regarder ! C’est de ta faute si tu es tombé !

– Ouais ! mais les autres, ça les a fait rire et moi je me suis fait mal !

– Pauvre petite chiffe molle ! Râle pas comme ça, moi aussi j’ai été puni !

Interrompant ce dialogue, c’est à ce moment-là que Jackie Roumestan était entrée dans la classe. C’était la plus belle de l’école, tous les garçons avaient le béguin pour elle. C’était une blondinette, mince, elle semblait même fragile, sa belle chevelure blonde ondulait jusque sur ses épaules, deux petits yeux bleus rieurs venaient égayer son beau visage. Cette considération des mâles lui avait valu d’être responsable du service pendant les récréations.

L’instant de surprise passé, Tabounet renchérit :

– Je suis même plus puni que toi ! Il a écrit un mot à mon pater et l’a mis dans son cahier. Qu’est-ce que je vais prendre ce soir !

Apaisé à cette idée, Pierrot se tut.

– Mais au fait, ajouta le fils Tabounet, où il l’a planqué ce mot ? Et comme il se dirigeait vers le bureau du maître sur l’estrade, le petit Martin questionna intrigué :

– Eh ! Où tu vas ? C’est le bureau du maître ! L’autre, dédaigneux, haussa les épaules. Jackie s’était arrêtée d’effacer les tableaux.

Voyant qu’elle s’intéressait à lui, le garçon commença à fouiller dans les affaires de l’instituteur.

– Mais où est-ce qu’il l’a caché ce mot ? demanda-t-il tout haut.

La fille était partagée entre la crainte et l’admiration. Sa mère lui avait dit qu’elle pouvait le fréquenter, car « il était le fils d’une grande famille, très connue dans la ville, et l’enfant était bien élevé et bien habillé. Elle le trouvait fréquentable ».

Elle attendait la suite sans rien dire. C’est le petit Pierrot qui demanda :

– Qu’est-ce que tu fais ? Ahou ! Le maître, s’il s’en aperçoit…

– Tu crois pas que je vais lui laisser la lettre, il croira qu’il l’a égarée ! répondit l’autre qui sentait tout l’intérêt qu’il suscitait chez la belle.

– T’es fada ! repris Martin.

Mais sans faire attention à l’autre inquiet, il triompha : « La voilà ! Je vais pas la lui laisser ! ». Il exhibait triomphalement la feuille. Le bureau était tout en désordre maintenant.

– Ahou, il va s’en rendre compte ! cria Martin.

– Mais non ! affirma le courageux vandale, je vais renverser l’encrier sur une feuille et il jettera tout ce qui sera taché. À l’évocation de cette monstruosité, Jackie, apeurée, n’osait plus bouger. « Est-ce qu’il va le faire ? » se demandait-elle.

– T’es pas un peu nèci (dérangé) ? demanda Pierrot.

– Quoi ! T’as pas le courage ? lança Gérald ! Et devant l’air craintif de son comparse, il le mit au défi : Eh ben tu serais pas chiche de le faire toi ? Plein de suffisance, il pérorait devant la fille. Allez un peu de courage ! Tu vois Jackie, c’est un péteux !

– Tè ! Je suis pas fada moi ! répliqua le petit enfant. J’aime mieux me virer ! Allez, laisse tomber va ! Viens faire ta punition.

Mais l’autre voulait épater la fille, il proposa :

– Si tu es un homme, prouve-le à Jackie et en plus je te donnerai un paquet de Camels (cigarettes) que j’ai chopé à mon père.

C’est alors qu’elle entra dans ce jeu de défi qui lui plaisait :

– Vas-y, on dira que tu l’as pas fait exprès, que c’est en voulant m’aider à effacer le grand tableau !

Pierrot n’en croyait pas ses oreilles. La Roumestan s’adressait à lui. Pour une fois, elle faisait attention à lui, elle lui parlait, lui demandait même quelque chose. Il ne pouvait pas lui refuser, il fallait lui faire plaisir, lui montrer qu’il était aussi courageux que Tabounet. Subjugué, il perdit la tête et fonça vers le bureau. Il s’empara de l’encrier, le souleva comme un glaive antique et, dans un geste solennel, le regard tourné vers la jolie ensorceleuse, il renversa l’encrier. L’encre rouge souilla toutes les affaires de l’adulte. Elle se répandit sur l’ensemble du bureau et dégoulina dans le cartable de monsieur Bresse.

Fiers de leurs exploits, les deux agents provocateurs s’enfuirent à toutes jambes. Ils se dirigèrent vers le groupe des grandes. Un conciliabule mouvementé s’ensuivit.

Le fautif était maintenant atterré ; il réalisait la gravité de sa faute. Il n’avait pas assez réfléchi aux conséquences de son geste ni à sa gravité. Qu’est ce qu’il allait prendre ! Inquiet, désarmé, tête basse, il regagna sa place et continua à écrire sa punition.

Peu de temps après, la cloche résonna. La récréation était terminée. Les élèves du CM2-fin d’études s’étaient rangés le long du mur de la classe. Déjà, beaucoup avaient été mis au courant. Les langues allaient bon train. D’un « ça suffit ! » sonore, le maître fit cesser les chuchotements. Tous étaient déjà au courant. Ils pressentaient le drame. L’adulte, lui, sûr de sa notoriété et de son ascendant sur ses élèves les fit entrer sans appréhension. L’installation fut plus calme que d’habitude, presque solennelle.

– Mais qu’est-ce que… s’étrangla le directeur en découvrant le corps de son bureau maculé de rouge sang. La fureur se lisait maintenant dans son regard.

Dans une attitude menaçante, il se tourna vers sa classe :

– Qui a fait ça ? Il pensait : « Qui a commis ce sacrilège ? » Eux étaient frappés de stupeur. Un silence pesant régnait dans la salle. Têtes baissées, solidaires comme au coude à coude dans une mêlée de rugby, ils attendaient la suite. Loin de satisfaire l’instituteur qui, hors de lui, les menaçait, cette solidarité l’agressait.

Ce lien fraternel qui unissait le groupe s’était créé au fil du temps, des récréations, des trocs en tout genre, des petits secrets échangés, des parties de foot. Il les sentait complices, ça le contrariait.

– Qui a renversé cet encrier sur mon bureau ? cria-t-il à nouveau. C’est vous Roumestan ? L’élève modèle était « dans ses petits souliers » (elle tremblait de peur). Elle ne put que faire non en secouant la tête. Le poulet de combat était métamorphosé. Lui, si calme et pondéré d’habitude, était écarlate, les yeux exorbités, la narine frémissante. Ils le surnommaient « le Poulet » de Bresse dans la bande à Fontanier. Le « Fromage » de Bresse dans celle de Charbonnier et Gérald l’appelait « le Tonnerre de Brest ». Tous étaient, malgré tout, impressionnés.

– Qui a osé ? hurla le maître en frappant du poing sur le bureau ; le bruit amplifié par le tremblement de l’estrade frappa de terreur les enfants. Ils étaient presque tous comme pétrifiés. On n’aurait pas osé répondre à un adulte à cette époque !

Charbonnier, le leader du quartier des Promelles, l’avait appris à ses dépens. Le vendredi après-midi, vingt minutes étaient consacrées à la récitation ; la poésie, refuge d’une âme sensible, permettait à l’instituteur de s’évader de cette vie compliquée.

Laffite, le « Parisien », récitait. Son accent pointu et nasillard berçait le berceau d’indifférence de la classe ; le « Fromage de Bresse » s’étalait de satisfaction derrière son bureau. Les rimes simples et chantantes rythmaient ce moment privilégié. Les mots évoquaient des lieux idylliques faits de calme, de petits oiseaux et de fleurs dans un décor champêtre au bord de l’eau.

– L’p’tit boué de Cornouillé et tous ses hôt’s familiers… ».

Il n’avait pas pu continuer. Brusquement, le charme avait été rompu. « Sacrilège ! » avait pensé l’auditeur, surpris par ce retour aux réalités. Fini le rêve, la douce quiétude. Jean-Claude Charbonnier qui avait un litige avec Henry Fontanier, le chef de la Prairie, avait osé interrompre ce doux moment en chuchotant intempestivement.

– Venez là ! Vous ...

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