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Black feminism

De
261 pages
Les textes présentés dans ce recueil du Black Feminism, premier en France, explorent sur une période de trente ans les thèmes de l'identité, de l'expérience singulière, de la sexualité comme la place dans les institutions, les coalitions nécessaires, les alliances possibles, les formes culturelles de rébellion et de lutte. Pourquoi en France, ex-puissance coloniale, l'équivalent d'un féminisme noir n'a-t-il pas existé ?
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Black fenllnism
Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000

Bibliothèque
Collection Oristelle Bonis, Dominique

du féminisme
dirigée par Fougeyrollas, Hélène Rouch

l'Association

publiée avec le soutien de nationale d'études féministes (ANEF)

Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, entre sexe et genre. Il s'agit ici de poursuivre le débat politique ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scientifique et critique dans une approche interdisciplinaire. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l'étranger.

Michele Wallace, Combahee River Collective, Audre Lorde, Barbara Smith, Hazel Carby, bell hooks, Patricia Hill Collins, Laura Alexandra Harris, Kimberly Springer, Beverly Guy-Sheftall

Black feminism
Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000

Textes choisis et présentés par Elsa Dorlin

L'Harmattan

Wallace: "A Black Feminist' s Search for Sisterhood", Michele Wallace, 1975. @ Zyllah - Combahee River Collective: "A Black Feminist Statement", Eisenstein/Monthly Review Press, 1978. - Audre Lorde : " The Transformation of Silence into Language and Action", @ The Crossing Press Feminist Series, 1984. @ - Barbara Smith: "Racism and Women's Studies ", Barbara Smith, 1979. - Hazel Carby: "White Woman Listen! Black Feminism and the Boundaries of Sisterhoood ", @ Routledge, UK, 1982. @ bell - bell hooks: "Sisterhood: Political Solidarity between Women", hookslFeminist Review, 1986. - Patricia Hill Collins: "The Social Construction of Black Feminism Thought", @ Patricia Hill Collins/Signs, 1989. - Laura Alexandra Harris: " Queer Black Feminism: The Pleasure Principe ", @ Laura Alexandra HarrisIFeminist Review, 1996. @ Kimberly - Kimberly Springer: "Third Wave Black Feminism ", Springer/Signs, 2002. - Beverly Guy-Sheftall: "Reponse from a "Second Wave" to Kimberly Springer's "Third Wave Black Feminism" ", @ Beverly Guy-Sheftall/Signs, 2002. @ PERF/L'Harmattan, 2007, pour la traduction française de ces textes, à l'exception de ceux du Combahee River Collective (@ Cedref/Université Paris-Diderot, 2006) et d'Audre Lorde (@ Editions Mamamélis/Trois, 2003).

- Michele @

@L'Harmattan,2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05104-1 EAN : 9782296051041

Sommaire

Introduction
Black feminism Revolution! La Révolution du féminisme Noir! Elsa Dorlin N ote des éditrices

9

44 45 59 75 81 87

Une féministe Noire en quête de sororité Michele Wallace Déclaration du Combahee River Collective Combahee River Collective Transfonner le silence en paroles et en actes Audre Lorde Racisme et études féministes Barbara Smith Femme blanche écoute! Le féminismenoir et les frontièresde la sororité Hazel Carby Sororité : la solidarité politique entre les femmes bell hooks La construction sociale de la pensée féministe Noire Patricia Hill Collins Féminisme noir-queer : le principe de plaisir Laura Alexandra Harris Une troisième vague du féminisme Noir? Kimberly Springer Réponse d'une féministe de la « deuxième vague» à Kimberley Springer Beverly Guy-Sheftall

113 135 177 221 255

Introduction
Black feminism Revolution! La Révolution du féminisme Noir!

Elsa Dorlin

Ce recueil de textes de la pensée et du mouvement féministes africains-américains (1975-2000) est le premier du genre en France. Alors que dans les études et les mouvements féministes français contemporains, les références au Black feminism se sont faites de plus en plus fréquentes depuis le début des années 20001, l'absence de traduction des textes majeurs de ce courant limitait leur accès. Passage désormais obligé des problématiques féministes, de genre et de sexualité en France, le corpus du féminisme africain-américain, comme celui du féminisme chicana2 ou indien3, constitue une ressource théorique et politique indispensable, au moment où la question de l'articulation entre sexisme et racisme caracté1. Voir notamment Céline Bessière, ({Race/classe/genre. Parcours dans l'historiographie américaine des femmes du Sud autour de la guerre de Sécession », Clio, n° 17, 2003 ; Elsa Dorlin, ({Corps contre Nature. Stratégies actuelles de la critique féministe », L 'Homme et la Société, n° 150/151, 2003/2004 ; le numéro spécial des Cahiers du Genre, « Féminisme(s) : penser la pluralité », n° 39, 2005 ; Christian Poiret, ({Articuler les rapports de sexe, de classe et inter-ethniques: quelques enseignements du débat nord-américain », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 21, n° 1, 2005, l'édito de N. Benelli, C. Delphy, 1. Falquet, C. Hamel, E. Hertz, P. Roux, ({Les approches postcoloniales: apports pour un féminisme antiraciste », Nouvelles Questions Féministes, vol. 25, n° 3, 2006. 2. Voir les travaux de Sabine Masson ou de Jules Falquet, par exemple. 3. Voir Danielle Haase-Dubose, Mary E. John, Marcelle Marini, Rama Melkote, éd., Enjeux contemporains du féminisme indien, Paris: MSH, 2003.

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rise, entre autres, ce qu'il convient d'appeler la troisième vague du féminisme français.4 Si le féminisme Noir nordaméricain est devenu l'hôte incontournable de nos textes universitaires, voire de nos tracts, de nos imaginaires théoriques et politiques, qu'en est-il du féminisme Noir « français» ? Ainsi, les références au féminisme africain-américain marquent en creux, à la fois l'absence, l'ignorance et l'émergence d'un féminisme Noir en France.5

Du bon usage de la traduction
L'expression Black feminism, traduite dans les textes par «féminisme Noir », recouvre la pensée et le mouvement féministes africains-américains en tant qu'ils diffèrent du féminisme états-unien « en général », précisément critiqué et reconnu pour son « solipsisme blanc6 », héritier malgré lui de la fameuse «ligne de couleur» produite par les systèmes esclavagiste, puis ségrégationniste ou discriminatoire, encore à l'œuvre dans la société américaine contemporaine. Au contraire des textes, si le titre de ce volume a gardé l'expression Black feminism en l'état, comme provisoirement intraduisible, c'est qu'il nous a semblé important de présenter d'abord le féminisme africain-américain dans la spécificité de 1'histoire politique d'où il a émergé, de maintenir dans sa langue sa force d'interpellation, face à une société anglo-saxonne clivée par le racisme: «White woman, listen!» - «Femme

4 . Voir Marc Bessin, Elsa Dorlin, «Les renouvellements générationnels du féminisme français, mais pour quel sujet politique?», L 'Homme et la Société, n° 156, 2005/2006. 5. Le collectif des Féministes Indigènes a, par exemple, ouvert son manifeste, lancé en janviers 2007, sous le « Haut marrainage de Solitude, héroïne de la révolte des esclaves guadeloupéens contre le rétablissement de l'esclavage par Napoléon» : http://www.indigenes-republique.org/spip. php?article667 (consulté en déc. 2007). 6. L'expression est d'Adrienne Rich, « Disloyal to civilization: feminism, racism, gynephobia », in On Lies, Secrets and Silence: Selected Prose 1966-1978, New York: Norton, 1979.

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blanche, écoute! »7 Le féminisme Noir a représenté une véritable révolution politique et théorique pour l'ensemble des féminismes nord-américains et, dans une moindre mesure, européens. En matière de traduction, un précédent semble d'emblée s'imposer au regard de la pensée féministe et de ses traversées transatlantiques: le terme de «genre ». Au sein du féminisme français, on sait combien le terme de gender a suscité de résistances, de débats, de polémiques pour trouver une traductionS - genre -, que nombre d'intellectuelles et de militantes, et pas toujours à tort, considéraient il y a quinze ans encore comme une euphémisation de « sexe» ou de «rapports sociaux de sexe ». Or le concept de genre, au gré d'un véritable processus d'acclimatation politique et culturelle, est devenu un outil critique qui, en déplaçant ou en refonnulant les problématiques et les agendas féministes (la distinction entre sexe et genre, la question des masculinités, le rapport entre les genres et les sexualités, enfin l'articulation entre les études sur le genre et les études postcoloniales), a accompagné tout autant l'institutionnalisation d'un champ des études féministes en France - certes encore bien trop précaire - qu'un renouveau des pratiques et engagements féministes. Dans le milieu universitaire ou plus largement intellectuel, aujourd'hui c'est souvent au nom d'une prétendue «spécificité française» que le genre demeure encore, pour certain-e-s, un terme intraduisible parce que sans objet dans le contexte politique, historique et social français. Le genre serait un américanisme qui a importé en France le «harcèlement sexuel », «la guerre du sexe» (prostitution, pornographie, etc.), ou autres débats nocifs au regard du commerce policé des sexes « à la française ». C'est que l'arrivée du genre, loin de prendre la place des autres outils critiques permettant l'analyse et la contestation des logiques de domination hétérosexiste, mar7. C'est le titre emblématique de l'article d 'Hazel Carby, traduit dans ce volume. 8. Voir Eleni Varikas, « Conclusion », in D. Fougeyrollas, C. Planté, M Riot-Sarcey, C. Zaidman, éd., Le Genre comme catégorie d'analyse, Paris: L 'Hannattan, « Bibliothèque du féminisme », 2003.

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que l'historicité d'une pensée et d'un mouvement féministes comme de ses nécessaires renouvellements générationnels (non pas tant au sens de classes d'âge, que de ce que l'on pourrait appeler des «générations de combat »). Ainsi, en prenant acte de l'arrivée des problématiques du Black feminism en France, et en proposant quelques-uns de ses textes majeurs, cet ouvrage marque le passage de l'intraduisible au traduisible, de l'impensé au pensable. La traduction n'est jamais une simple importation sémantique, elle permet aussi de poser de nouvelles questions ou de déplacer les termes mêmes de questions anciennes sur lesquelles nous achoppions. Dans la traduction par « féminisme Noir », il y a donc certainement une part de déformation de l'histoire et de la spécificité du Black feminism états-unien, qui participe du processus d'acculturation de toute pensée: ce que nous prenons, retirons et reconstituons des questionnements du féminisme africain-américain est toujours finalisé par un questionnement ici et maintenant. Loin d'« exotiser» ce courant du féminisme, loin de le mettre à distance, en posant entre lui et le féminisme français l'étrangeté d'une langue, il s'agit plutôt de marquer l'absence d'une pensée et d'un mouvement comparables en France. Il n'y a pas eu de « féminisme Noir» en France. Ce constat ne préjuge pas de l'actualité du féminisme, bien au contraire. Comment s'est posée et se pose la question du sujet politique du mouvement féministe français?9 Qui est ce «Nous, les femmes », du mouvement? Est-il «blanc»? Est-il ignorant de sa propre « blanchité »?10 En quels termes émerge la question de l'articulation du sexisme et du racisme en France? Que pourrait signifier un « féminisme Noir» : un féminisme africain ? Un féminisme antillais ?.. De rares contributions ont parsemé ces trois dernières décennies en la matière. En 1978 pa-

9. Voir Eléonore Lépinard, «Malaise dans le concept. Différence, identité et théorie féministe », Cahiers du Genre, n° 39, 2005. 10. Nous suivons ici la traduction proposée par Judith Ezekiel pour whiteness et utilisée par le groupe « Race et Genre », Université Toulouse le Mirai!.

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raît le livre d'Awa Thiam, La Parole aux négressesll, peu cité dans les travaux d'études féministes contemporains en France. Awa Thiam y traite de la polygamie, de la clitoridectomie et de l'infibulation, de l'initiation sexuelle ou du blanchiment de la peau. Dans un chapitre consacré à « Féminisme et révolution», elle rappelle combien l'analogie entre sexisme et racisme a eu pour conséquence d'invisibiliser les femmes Noires, considérant que ces dernières sont dans une triple exploitation (sexisme, racisme et rapport de classe). Peu critique à l'égard des mouvements féministes européens en général, et français en particulier, elle rappelle cependant que la condition des femmes africaines diffère de celles des femmes des pays industrialisés. Dans les années 70, la question des femmes noires (désignant les «femmes africaines ») demeure un problème lointain et rares sont les références aux femmes antillaises (outre-mer ou en métropole): à l'exception notable de la charte du MLAC qui, au milieu des années 1970, revendique « la suppression des inégalités d'une contraception qui est réprimée en métropole, pour les mineures en particulier, et favorisée par une politique raciste et malthusienne dans les DOM/TOM12». En ce qui concerne les femmes antillaises, s'il existe quelques travaux en études féministes sur leur histoire ou leur condition 13 , il n'existe pas de recherche récente sur les mouvements féminins ou féministes aux Antilles, en Guyane ou à la Réunion.14 Des réseaux caribéens - d'action

Il. Awa Thiam, La Parole aux négresses, préface de B. Groult, Paris: Denoël, 1978. 12. Charte du Jv1LAC,à paraître dans E. Dorlin, éd., Manifestes féministes du xvt au mlf, Paris: L 'Hannattan, ({Bibliothèque du féminisme », 2008. 13. Voir le livre de référence, bien que daté, de France Alibar et Pierrette Lembeye-Boy, Le Couteau seul - Sé kouto sèl - La condition féminine aux Antilles, 2 vol., Paris: Editions Caribéennes, 1981/82; Arlette Gautier, Les Sœurs de Solitude. La condition jeminine pendant l'esclavage du XVI! -XI~ s., Paris: Editions Caribéennes, 1985 ; et le numéro spécial de Nouvelles Questions Féministes, ({Antillaises », vol. 8, n° 9-10, 1985. 14. La plupart des mouvements de femmes aux DOM ont été historiquement dirigés par le Parti Communiste. On peut citer, par exemple, Gerty Archi-

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ou de recherche - féministes émergent cependant ces dernières années, principalement sous l'impulsion des îles anglophones .15 Si l'on se tourne vers la littérature antillaise, une figure telle que Maryse Condé refuse catégoriquement d'être qualifiée de féministe. Toutefois, des autrices comme Maryse Condé, Simone Schwartz Bart, Lucie Julia, Gisèle Pineau, ont constamment travaillé des personnages de femmes qui participent d'une véritable conscience féministe antillaise qu'il nous reste tout autant à découvrir - ici en métropole - qu'à (re)constmire aux DOM.

Aux sources du féminisme africain-américain L'histoire du féminisme africain-américain est indissociablement marquée par l'histoire de l'esclavage nord-américain, dont la spécificité est le développement d'un système plantocratique d'envergure sur le sol même des Etats-Unis d'Amérique, à la différence des Etats esclavagistes européens modernes (France, Grande-Bretagne, Espagne, Danemark, Hollande). Cette différence seule pourrait expliquer en partie pourquoi le féminisme Noir s'est principalement développé aux Etats-Unis et non en Europe; sauf que, comme nous le verrons dans ce recueil avec le texte d'Hazel Carby, le cas de la Grande-Bretagne témoigne de l'émergence d'un féminisme Noir en Europe, comparablement héritier de l'expérience de l'esclavage. Toutefois, la caractéristique du féminisme Noir aux Etats-Unis tient à la généalogie même des mobilisations féministes au XIXe siècle: généalogie inextricablement liée aux mouvements abolitionnistes. A partir des années 1830, aux Etats-Unis, nombre d'associations féminines se sont activement mobilisées en faveur de

mède, première avocate noire, députée de Guadeloupe en 1945, fondatrice de l'Union des Femmes Guadeloupéennes. 15. On peut citer le CAPRA (Association caribéenne pour la recherche et l'action féministes), http://www.cafra.org/?lang=fr (consulté en décembre 2007).

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l'abolition de l'esclavage16, dont la Ladies's New York AntiSlavery Societies (fondée en 1835) et la Female Anti-Slavery Society (fondée en 1833). Cette société importante, issue de l'American Anti-Slavery Society, basée à Boston et à Philadelphie - énonce dans ses statuts qu'elle est composée de femmes blanches et noires, membres de diverses églises (quakers, presbytériennes, baptistes, unitariennes...).17 Nombre de ses membres participent au fameux Underground Rail-

road 18, réseau clandestin qui organisait la fuite des esclaves des
Etats sudistes vers le Nord du pays. Les femmes engagées dans la lutte abolitionniste font donc l'apprentissage de l'action politique - réunions publiques, prises de parole, actions directes, tracts, affiches - et élaborent progressivement des revendications féministes: c'est de la mobilisation abolitionniste qu'est né le mouvement suffragiste américain. Bientôt, nombre d'associations décident de mener une seule et même campagne pour le suffrage des Noirs et pour le suffrage des femmes. Lors du premier meeting pour les droits des femmes après la Guerre de Sécession, en mai 1866, les délégués de la Convention pour les Droits des Femmes décident de créer une Association pour l'Egalité des Droits qui lutterait à la fois pour le droit de vote des Noirs et le droit de vote des femmes. Toutefois, cette stratégie est très rapidement contestée par une partie des militants abolitionnistes et féministes. Comment accepter que les épouses des citoyens « de la race anglosaxonne », selon les tennes de la féministe Elizabeth C. Stanton, soient reléguées plus bas que les Noirs, anciens esclaves, ou que les immigrés irlandais, à peine débarqués? Certaines
16. En 1807, les Etats-Unis proclame l'abolition de la traite négrière et, en 1865, celle de l'esclavage. 17. Jean Fagan Yellin, John C. Van Home, ed., The Abolitionnist Sisterhood. Women's Political Culture in Antebellum America, Cornell University Press, 1994, et Christine Bolt, Sisterhood Questioned: Race, Class and Internationalism in the American and British Women's Movements, c. 1880s-1970s, New York: Routledge, 2004. 18. L'une des organisatrices les plus importantes de l'Underground Railroad est Haniet Tubman (1820-1913), née dans l'esclavage, elle parvient à fuir en 1849 et devient l'une des figures du mouvement abolitionniste. Voir Catherine Clinton, Harriet Tubman: The Road to Freedom, New York: Little, Brown and Company, 2004.

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grandes associations féministes se déchirent et se scindent alors sur la question perverse de la prééminence « légitime» des femmes et épouses « blanches» sur les Noirs et par conséquent sur les femmes « noires », excluant purement et simplement ces dernières de la catégorie « femmes». « Dès le début des années 1860-1870, Susan B. Anthony [autre grande figure du féminisme] réalisa le potentiel de la cause du suffrage féminin pour attirer les femmes blanches du Sud. Par opportunisme, faisant fi de toute loyauté et de justice, elle demanda au supporter féministe de toujours, Frederik Douglas de ne pas se rendre à la convention de l'Association nationale américaine pour le Suffrage des Femmes [NAWSA], qui se tenait à Atlanta. »19 En 1869, l'Association pour l'Egalité des Droits tenait son assemblée annuelle - en fait, ce sera la dernière - et

adoptait finalement le 14e amendement stipulant que seuls les
citoyens mâles avaient le droit de vote. Alors qu'il a toujours soutenu le suffrage féminin, Frederik Douglas s'est finalement rallié à la position selon laquelle le droit de vote des Noirs est prioritaire. Pour lui, il s'agissait d'une question de vie ou de mort: « Quand on arrachera les femmes à leur maison, simplement parce que ce sont des femmes; quand on les pendra à des réverbères; quand on leur enlèvera leurs enfants pour leur écraser la tête sur le trottoir; quand on les insultera à tous les coins de me ; quand elles risqueront à tout moment de voir leurs maisons incendiées s'effondrer sur leur tête; quand on interdira l'entrée des écoles à leurs enfants, alors il sera urgent de leur octroyer le droit de vote. )}20Exactement de la même façon que, après la Guerre de Sécession, nombre de

19. Cité par bell hooks, « Racism and feminism. The issue of accountability », in L. Back et 1. Solomos, ed., Theories of Race and Racism: a Reader, New York: Routledge, 2000, p. 377 (ma traduction). Voir aussi les travaux de l'historienne Rosalyn Terborg-Penn, auxquels se réfère hooks, African American Women in the Struggle for the Vote - 18501920, Indiana University Press, 1998. Frederik Douglas (1817-1895): né esclave, il devint journaliste et fut une des plus grandes figures du mouvement d'émancipation et du droit de vote des Noirs, dont il fut l'orateur. 20. Cité par Angela Davis, Femmes, race et classe, 1981, (traduction de D. Taffm et le collectif des femmes), Paris: des femmes, 1983, p. 103.

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républicains qui avaient pourtant soutenu le suffrage féminin reviennent sur leur position et affmnent que les Noirs sont « prioritaires », ces derniers représentant deux millions de voix potentiellement en faveur de leur parti. De ce fait, les démocrates du Sud, très majoritairement racistes, eurent tendance à soutenir les associations féministes comme celles de Susan B. Anthony pour contrer le soutien des républicains au vote des Noirs. « Si Elizabeth Stanton et Susan B. Anthony avaient analysé plus sérieusement la situation politique de l'après-guerre, elles auraient peut-être réfléchi avant d' associer le célèbre George Francis Train à leur campagne. "La femme en premier, le nègre en dernier, voilà mon programme", tel était le slogan de ce démocrate raciste et cynique. Lorsque Elizabeth Stanton et Susan B. Anthony rencontrèrent Train pendant la campagne de 1867 au Kansas, il offrit de couvrir toutes les dépenses d'une grande tournée de conférences communes. »21 La question du racisme au sein des groupes et associations féministes est complexe. Elle relève à la fois de l'extrême prégnance de l'idéologie ségrégationniste des Etats du Sud, et de sa diffusion dans l'ensemble de la société, mais aussi du jeu dangereux de certaines leaders du mouvement qui, au tournant du XIXe et du XXe siècle, adoptent une stratégie politique qui consiste à rallier les femmes du Sud aux dépens des femmes descendantes d'esclaves, alors mêmes que la plupart des représentantes féministes des clubs et groupes de femmes africaines-américaines22 ont été à l'origine du mouvement. Exclues ou interdites des clubs de femmes «blanches », des figures aussi importantes que Mary Church Terrell, présidente de

21. Cité par Angela Davis, Femmes, race et classe, op. cit., p. 102. On voit bien ici dans les propos de Train comment les « femmes» signifient les seules femmes blanches et, de la même façon, comment les «nègres» semblent n'avoir aucune identité de genre. 22. J'utilise l'expression « africaines-américaines» et non «afro-américaines}} en accord avec l'usage contemporain. Depuis des années, en effet, « afro-américain-e-s » a été largement critiqué par les intellectuel-I-e-s ou militant-e-s noir-e-s, car cette expression tend à minimiser l'héritage et l'identité africains au profit de l'héritage et de l'identité américains.

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l'Association nationale des Femmes de Couleur (fondée en 1896), ou encore Josephine Ruffin, vice-présidente de la même association, représentante de l'organisation New Era Club et éditrice du premier journal fait par et pour des femmes africaines-américaines (Woman 's Era), sont non seulement la cible du racisme de certaines militantes féministes, mais également de leur sexisme. Nombre de femmes appartenant à des associations sudistes pour le suffrage des « femmes» (entendons des seules femmes «blanches ») refusent en effet de s'allier aux militantes noires, évoquant leur moralité douteuse et mobilisant, par conséquent, un topos de l'idéologie sexiste et raciste moderne qui a autorisé les pratiques parmi les plus violentes de cette histoire. La fabrication d'une nonne de la féminité s'est donc effectuée en opposition avec les femmes noires, réputées lubriques, violentes, rustres, «mauvaises mères)} ou «matriarches» abusives. Ainsi, devant un journaliste du Chicago Tribune, la présidente de la Fédération générale des Clubs de Femmes, Mrs. Lowe, justifie la décision de sa fédération de ne pas accepter Josephine Ruffin parmi ses membres, en ces tennes: «Mrs. Ruffin appartient à son propre peuple. Là, elle sera un leader et pourra faire beaucoup de bien, mais panni nous elle ne peut que créer des problèmes. )}23La catégorie politique «femmes », autrement dit celle du sujet politique du féminisme, implose donc littéralement sous l'effet du racisme de certaines militantes féministes. En considérant que les « femmes» seraient prioritaires par rapport aux Noirs, on suppose que toutes les femmes sont « blanches» et que tous les Noirs sont des « hommes» : All the women are white, all the Blacks are men, but some of us are brave... 24 Au début du XXe siècle aux Etats-Unis, le discours féministe dominant tenu par les principales dirigeantes des grandes associations et fédérations pour le suffrage féminin a clairement fait le choix d'exclure
23. Cité par bell hooks, «Racism and feminism. The issue of accountabilitY », op. cit., p. 379 (ma traduction). 24. C'est le titre d'un ouvrage fondateur des études féministes noires états-uniennes: Gloria Hull, Patricia Bell Scott, Barbara Smith, ed., All the Women are White, All the Blacks are Men but Some of Us are Brave: Black Women's Studies, Old Westbury, N.Y. : Feminist Press, 1982.

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de la catégorie des Ladies les femmes noires, leur déniant ainsi les privilèges de la féminité, faisant de cette dernière une essence, une nonne racisée - toutes les femmes sont «blanches ». Car c'est bien au nom de cette féminité blanche, ou plutôt de cette norme racisée de la féminité que les défenseurs du suffrage féminin vont se battre pour les droits civiques. Les épouses modèles de la classe dirigeante incarnent alors le sujet du féminisme, cette femme réputée douce à la morale irréprochable, pieuse, sensible, pudique et maternelle. Longtemps occulté, cet épisode de l'histoirE [herstory25] des femmes et du féminisme états-unien s'est avéré un point de tension entre les féministes de la seconde vague. Dans les années soixante-dix, le principe de sororité qui anime le Women's Lib est mis à mal par les féministes africainesaméricaines qui dénoncent l'ignorance ou l'indifférence du mouvement pour la condition des femmes de couleur et leur expérience de l'oppression patriarcale, laquelle est étroitement conditionnée par un racisme pourtant lié à I'histoire du mouvement féministe. En 1969, paraît un des textes fondateurs du féminisme Noir états-unien, «An argument for Black women 's liberation as a revolutionnary force », rédigé par Mary Ann Weathers. On y trouve énoncées les deux grandes problématiques qui ont animé le mouvement pendant les années 70 et 80: celle du rapport entre le mouvement noir et le mouvement féministe blanc - et la question du séparatisme féministe ou, au contraire, du séparatisme «racial », de la loyauté aux hommes noirs qui en découle -; et celle du mythe du « matriarcat noir» et de ce que l'on pourrait appeler les stéréotypes de la «féminité noire indigente ».26Les deux problématiques sont évidemment étroitement liées puisque le mythe du «matriarcat noir» et les stéréotypes de la « féminité noire indigente », tels qu'ils ont été fomentés et véhiculés par l'idéologie raciste, mais aussi par
25. La traduction de herstory par histoirE tente de rendre compte du jeu de mots sur history et herstory, façon ironique pour les féministes anglophones de « s'approprier» leur histoire; voir June Sochen, H erstory: A Woman's View oj American History, London: Alfred Pub, 1974. 26. Je reviendrai en détail sur ces deux thématiques dans la dernière partie de cette introduction.

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un certain discours féministe ou anti-raciste, depuis la période esclavagiste et ségrégationniste jusqu'à aujourd'hui, ont permis de maintenir le sexisme et le racisme dans une commune logique d' effectuation et de perpétuation. Ce texte fondateur de Weathers est particulièrement important car il proclame clairement une commune oppression des femmes, blanches, « noires, indiennes, mexicaines, portoricaines, orientales », riches ou pauvres... C'est au nom de cette commune oppression que les femmes peuvent « construire et transformer la force révolutionnaire que nous avons commencé à accumuler».27 La sororité fondatrice du féminisme est ainsi articulée à la mobilisation de toutes les femmes contre le sexisme. Or, cette sororité sera largement remise en cause par nombre de textes postérieurs, notamment par le Black Women 's Manifesto ou par les écrits de bell hooks. L'une des hypothèses pour expliquer cette évolution est l'analyse même du rapport de domination subi par les femmes noires. Alors que Weathers pense en termes d' « oppressions multiples » (de sexe, de couleur, de classe, etc.), s'ajoutant l'une à l'autre, ce qui lui permet de conclure que le sexisme est le rapport de domination commun à toutes les femmes, les analyses ultérieures critiqueront cette approche additive, au profit d'autres modèles explicatifs: le Combahee River Collective parlera, par exemple, d' « oppressions simultanées» et prônera une politique de la coalition, plutôt qu'une sororité de principe, entre féministes noires et féministes blanches, entre femmes noires et hommes noirs, etc. En 1970, paraît le texte coup de poing du collectif Third World Women's Alliance, Black Women 's Manifesto: « La femme noire demande une nouvelle gamme de définitions de la femme, elle demande à être reconnue comme une citoyenne, une compagne, une confidente et non comme une vilaine matriarche ou une auxiliaire pour fabri27. Mary Ann Weathers, {(An argument for Black women's liberation as a revolutionary force », No More Fun and Games: A Journal of Female Liberation, vol. 1, n° 2, 1969 ; disponible en ligne sur le site de la bibliothèque universitaire de Duke University qui a rassemblé nombre d'archives du mouvement de libération des femmes états-unien, dont de nombreux documents du mouvement féministe noir: http://scriptorium.lib.duke.edu/ wlmlfun-games2/argument.html (consulté en déco 2007, ma traduction).

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quer des bébés. »28 A partir de là, le féminisme Noir s'attache à l'expérience vécue de la domination des femmes noires et pose la question de leur autodétennination: pour une partie des féministes noires, les relations avec les féministes blanches comme avec les partis et les mouvements noirs se tendent, car elles considèrent que, dans un cas comme dans l'autre, les femmes noires demeurent dans une position d 'hétéronomie absolue, que décrit parfaitement le récit de Michele Wallace, traduit dans ce volume: «Une féministe Noire en quête de sororité ». Relatant son enfance, son adolescence et ses années d'université, Wallace décrit les injonctions contradictoires auxquelles étaient soumises les filles et les femmes noires dans les années 60 et 70: les nonnes esthétiques de la féminité (coiffure afro ou cheveux lisses et défrisés, et hantise de la pluie) - et de la masculinité -, les codes sexuels patriarcaux, les engagements politiques tiraillés entre mouvements noir et féministe, le sexisme et le racisme blancs ou noirs... En 1973, à New York, des féministes africainesaméricaines jugent nécessaire de fonner un groupe séparé, qui deviendra la National Black Feminist Organization (NBFO), qui disparaît dès 1975. Par Black feminism, il ne faut pas entendre les féministes «noires », mais un courant de pensée politique qui, au sein du féminisme, a défini la domination de genre sans jamais l'isoler des autres rapports de pouvoir, à commencer par le racisme ou le rapport de classe, et qui pouvait comprendre, dans les années soixante-dix, des féministes « chicanas », «natives américaines », «sino-américaines », ou du «Tiers monde »29. Ce point de vue donne lieu à des luttes, à une appréhension des rapports de force et à une construction de l'identité politique et féministe, différentes de celles d'autres groupes. L'un des exemples parmi les plus emblématiques est probablement celui du Combahee River

28. Third World Women's Alliance, Black Women's Manifesto, New York, n.d. (1970), http://scriptorium.lib.duke.edu/wlm/blkmanif/ (consulté en décembre 2007, ma traduction). 29. Toutes femmes rentrant dans la catégorie de «colored women }).

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Collective, dont le manifeste est traduit dans ce volume30. Il s'agit d'un des groupes les plus actifs du féminisme Noir des années soixante-dix. Il est fondé à Boston en 1974 par Barbara Smith, Cheryl Clarke et Gloria Akasha Hull, notamment, toutes féministes et/ou militantes pour les droits civiques, le nationalisme Noir ou le Black Panther Party.3I Le texte s'ouvre sur une référence aux grandes figures féminines du mouvement abolitionniste: Sojourner Truth, Harriet Tubman, Frances E. W. Harper, Ida B. Welles Barnett et Mary Church Terrell... inscrivant clairement la genèse du féminisme Noir dans l'histoirE des femmes esclaves, anciennes 32 esclaves ou descendantes d'esclaves.
. Collectif

féministe lesbien radical33, le Combahee River

Collective quitte le NBFO vers 1974, considérant l'organisation trop «féministe-bourgeoise34», mais s'éloigne également d'autres groupes lesbiens en raison d'une divergence de fond sur la question du patriarcat et de l'appel au séparatisme. Selon le Combahee River Collective, le séparatisme lesbien n'est ni «une analyse, ni une stratégie politique viables35 », au regard de la situation des lesbiennes africaines-américaines, précisément en raison de leur expérience du racisme. Solidai30. On pourra consulter dans Jules Falquet, Emmanuelle Lada, Aude Rabaud, éd., «(Ré )Articulation des rapports sociaux de sexe, classe et "race" », Cahiers du Cedref, Paris VII, 2006, l'article de Jules Falquet sur le contexte historique dans lequel apparaît le Combahee River Collective, à partir de la lecture des deux ouvrages de référence en la matière: Benita Roth, Separate Roads to Feminism: Black, Chicana and White Feminists Movements in America's Second Wave, Cambridge: Cambridge University Press, 2004 et Kimberly Springer, Living for the Revolution: Black Feminist Organizations, 1968-1980, Durham: Duke University Press, 2005. 3 1. Sur le rapport entre féminisme et mouvements africain-américains, qui mériterait un long développement, je renvoie à Peniel E. Joseph, ed., The Black Power Movement, New York: Routledge, 2006. 32. Le texte de Patricia Hill Collins, «La construction sociale de la pensée féministe Noire », dans ce volume, s'ouvre également sur une référence à ces grandes figures. 33. Voir Barbara Smith, {(Introduction », in Barbara Smith, ed., Home Girls: A Black Feminist Anthology, New York: Kitchen Table, 1983. 34. {(Déclaration du Combahee River Collective », dans ce volume. Voir aussi le texte de Michele Wallace qui fait référence à cet épisode. 35. Ibid.

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res de la communauté Noire à laquelle elles appartiennent et dont elles partagent l'expérience des discriminations racistes quotidiennes, elles ne nient pas le sexisme des hommes noirs, mais elles considèrent cependant que l'histoire de l'esclavage et de la ségrégation ont eu des effets sur la construction normative de la féminité et de la virilité, en particulier sur celle des hommes noirs, et donc sur le rapport de genre lui-même. Pour le Collectif, le séparatisme lesbien définit l'oppression des femmes comme étant essentiellement genrée, déniant par là même les facteurs de classe et la structure raciste de la société qui modèlent et façonnent la discrimination sexiste.36 Dire d'un esclave, vivant au début du XIXe siècle, ou d'un Noir du Mississipi dans les années 40, qu'il est actif, qu'il détient le pouvoir, qu'il est autonome et que la société est à son image, apparaît éminemment problématique.37 Pour le Combahee River Collective, proclamer que les femmes sont discriminées parce qu'elles sont des « femmes» relèvent même d'un privilège de femmes « blanches », puisque historiquement les femmes « noires» n'ont pas été à proprement parler considérées comme de « vraies» femmes, mais plutôt, selon les stéréotypes racistes en vigueur, comme des « nounous », des « matriarches », des « Sapphires », des « putes », des « gouines camionneuses». Le texte du Combahee rejette donc toute essentialisation, toute biologisation (du sexe, de la couleur) des «politiques de l'identité», au profit d'une analyse d'abord politico-économique des dominé-e-s. La politique de l'identité féministe africaine-américaine du Combahee exemplifie, en ce sens, ce que Patricia Hill Collins appellera quelques années plus tard, le « point de vue des femmes Noires». Se référant au courant des « épistémologies du point de vue» ou du « positionnement », tel que développé par les féministes marxistes Hilary Rose ou Nancy Hartsock, Collins propose en 1989 une contribution, qui demeure l'un des textes majeurs des « épistémologies du point de vue»: « Ce
36. Ibid. 37. Voir le livre d'Elizabeth V. Spelman, en particulier le chapitre, « Gender & Race: the ampersand problem in feminist thought», Inessential Women, Beacon Press, 1988.

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point de vue est caractérisé par deux problématiques étroitement liées. Premièrement, le statut économique et politique des femmes Noires les confronte à une série d'expériences qui les amène à percevoir la réalité matérielle selon une perspective différente de celle des autres groupes. Le travail, rémunéré ou non, qu'elles effectuent, les types de communautés dans lesquelles elles vivent, les différents modèles de relations qu'elles entretiennent avec autrui constituent autant de particularités qui suggèrent que les Africaines-Américaines vivent une autre réalité que celles et ceux qui ne sont ni Noirs ni femmes. Deuxièmement, ces expériences particulières stimulent une prise de conscience féministe Noire spécifique. En d'autres termes, non seulement un groupe subordonné fait l'expérience d'une autre réalité que celle du groupe dominant, mais il peut également interpréter cette réalité autrement. »38

Les grandes problématiques
Les dix ans qui séparent la publication du manifeste du Combahee River Collective (1979) de celle du texte de Patricia Hill Collins (1989) constituent un moment charnière dans le développement du féminisme Noir, au sens où il est passé d'une logique de groupe de conscience, à celle de groupe de réflexion, d'étude, et d'action (selon une logique de coalition, notamment sur la question de la violence faite aux femmes noires39). «Groupe de conscience» ou de parole, le Combahee a, par exemple, pennis aux féministes noires engagées de se réapproprier leur propre identité dans la solidarité, par l'autodétermination, l'estime et l'amour de soi et de sa propre puissance d'agir. Toutefois, loin de se limiter à un groupe de conscience, le féminisme Noir s'est transformé en groupe de réflexion et d'étude: il s'agissait alors de resituer sa propre expérience vécue, dans une histoirE des femmes noires. Cela
38. Patricia Hill Collins, « La construction sociale de la pensée féministe Noire », op. cit. 39. Voir Jules Falquet, « Le Combahee River Collective, pionnier du féminisme Noir », in Jules Falquet et al., op. cit., p. 88.

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consiste non seulement à reconnaître son destin personnel comme une commune condition de domination des femmes noires aux Etats-Unis, mais aussi comme une position, un point de vue pertinent, permettant d'éclairer autrement l'histoirE des femmes « en général », notamment celle quasiexclusivement écrite par les femmes et les féministes universitaires blanches. Ainsi, en s'engageant dans une véritable politique de publication, le Combahee, et notamment l'une des ses principales animatrices, Barbara Smith, a ouvert l'un des chantiers les plus importants du féminisme Noir: la révision de I'historiographie féministe, mais aussi de la théorie féministe en général, comme de ses méthodologies, telles qu'elles commençaient à s'enseigner dans les départements de Women 's studies aux Etats-Unis. Ainsi, le texte de Barbara Smith, issu d'une communication faite lors d'un colloque d'études féministes et sur les femmes, s'apparente à une véritable injonction à l'adresse des études féministes: la pensée féministe doit prendre ses responsabilités par rapport au racisme et à son propre racisme. Le racisme n'est pas seulement le «problème» des femmes ou des féministes noires et il ne doit pas être seulement évoqué et discuté dans les ateliers consacrés à la théorie féministe noire: il concerne toutes les féministes. La problématique du racisme dans la pensée comme dans le mouvement féministes ne se limite pas à travailler sur ou avec les femmes de couleur, mais à faire retour sur son propre racisme. Cela suppose au moins trois thématiques majeures: premièrement, que les études féministes fassent l'histoire des accointances du féminisme avec le racisme (l'esclavage, la ségrégation ou la discrimination) - quand bien même les féministes blanches n'ont pas «matériellement» tiré les mêmes avantages du racisme que les hommes blancs; deuxièmement, que les études féministes ne limitent pas la question du racisme aux « femmes noires» ou aux femmes du «Tiers monde », mais qu'elles s'attachent à articuler ensemble sexisme, racisme et rapport de classe, y compris en ce qui concerne la condition des femmes blanches (le «blanc» étant une couleur qui est socialement construite comme une marque des dominant-e-s,

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de la même façon que le «noir» est une couleur socialement construite comme une marque des dominé-e-s); enfin, troisièmement, que les études féministes ne se réfugient pas derrière une méthodologie prétendument « objective », derrière un académisme qui a historiquement pennis d'invisibiliser l'histoire des groupes les plus dominés, qualifiant leurs expériences, leurs résistances ou leurs pensées et cultures d'inexistantes, d'insignifiantes ou de par trop militantes. Le texte de Barbara Smith identifie, en outre, deux points aveugles des études féministes qui constituent de véritables obstacles à l'émergence d'un champ féministe réellement antiraciste ce qu'il devrait être: la question du prétendu antiféminisme des femmes du « Tiers monde», qui doit être analysé comme une réaction au racisme d'une partie des féministes blanches; et la question de la lesbophobie, qui rassemble féministes blanches et féministes du « Tiers monde» dans une alliance, une coalition néfaste. Sur ce dernier point, c'est plus largement la question du « sujet du féminisme» qui est en question et partant celle de la « sororité». Sujet politique du féminisme - qui est ce « Nous» de «Nous, les femmes» ? -, que le féminisme Noir a largement contribué à interroger et à (re)problématiser, annonçant sans conteste la troisième vague du féminisme états-unien dans les années 1990. L'analyse classique de la domination de genre définit le sexisme comme le seul rapport de pouvoir transversal à toutes les femmes, quelles que soient leur classe, leur sexualité, leur couleur, leur religion, etc., en faisant de la lutte contre le sexisme une lutte prioritaire relativement aux autres rapports de domination. Le sexisme est alors posé comme un dénominateur commun qui assure les conditions de possibilité d'une identité politique partagée. C'est donc cette expérience commune du sexisme qui pennet la constitution et la cohésion du sujet politique du féminisme lui-même - « Nous, les femmes» -, menacé de désintégration si on en venait à différencier à outrance les femmes selon les multiples rapports de pouvoir qu'elles subissent. Or, si toutes les femmes font bien l'expérience du sexisme, malgré cette commensurabilité de

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l'expérience, il n'y a pas pour autant d'expérience «identique» du sexisme, tant les autres rapports de pouvoir qui informent le sexisme modifient ses modalités concrètes d'effectuation et partant les vécus des femmes. Aux EtatsUnis, par exemple, les femmes africaines-américaines ont historiquement été victimes de stérilisations forcées ou abusives, alors que les femmes « blanches» subissaient des grossesses à répétition non désirées et étaient acculées aux avortements clandestins.40 Rappelant les expérimentations forcées dont ont été victimes les femmes caribéennes à l'occasion de la commercialisation des contraceptifs oraux, ou les cas de stérilisations imposées aux femmes noires, l'historienne féministe anglaise Hazel Carby analyse les modalités différentes du sexisme, étroitement liées aux politiques eugéniques racistes menées aux XIXe et XXe siècles. Ces modalités différentes d'une même domination ont ainsi généré des expériences clivées qui ont eu des conséquences sur l'agenda même des mouvements féministes américains ou européens.41 L'analyse de Carby est particulièrement utile pour comprendre l'apport du féminisme Noir états-unien au féminisme européen, y compris contemporain, malgré une histoire esclavagiste différente - les empires coloniaux européens ayant développé des systèmes esclavagistes hors de leur territoire métropolitain et souvent parallèlement à une idéologie républicaine égalitaire (comme c'est le cas en France) : « Ce n'était pas uniquement aux maîtresses des plantations de thé, de coton ou de sucre que revenaient les bénéfices de la peau blanche; toutes les femmes en Grande-Bretagne ont profité - à des degrés variables - de l'exploitation économique des colonisés. L'attitude pro-impérialiste de beaucoup de féministes et de suffragistes, du XIXe et du début du XXe siècles, n'a pas encore été reconnue dans ses implications racistes. Or, mis à part ce travail historiquE, la recherche sur le racisme contemporain dans le mouvement des féministes blanches n'a pas encore commencé. La théorie féministe en Grande-Bretagne est pratiquement entièrement eurocentrique et, lorsqu'elle n'ignore pas
40. Voir Angela Davis, Femmes, race et classe, op. cil., p. 255-278. 41. Hazel Carby, « Femme blanche, écoute! », dans ce volume.

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l'expérience des femmes noires "chez nous", elle met à grand bruit les "Femmes du Tiers monde"sur le devant de la scène comme victimes des pratiques "barbares" et "primitives" de sociétés "barbares" et "primitives". Il faut noter que bien des travaux féministes souffrent de la présomption selon laquelle ce n'est seulement qu'à travers le développement d'un style occidental du capitalisme industriel et l'entrée des femmes sur le marché du travail salarié qui en résulte, que le potentiel de libération des femmes peut augmenter. »42 Le féminisme Noir vise donc cette tendance du féminisme - et de ses théorisations - à se replier implicitement sur une compréhension de la domination qui prend la situation de certaines femmes pour la situation de toutes les femmes, pour la modalité universelle de leur assujettissement. Cette tendance peut être résumée par l'expression demeurée célèbre d'Adrienne Rich, le « solipsisme blanc »43 du féminisme. Ce mode de pensée renforce une compréhension simpliste de l'historicité de la domination en la réduisant à un modèle d'oppositions binaires (homme/femme, masculin/féminin, force/faiblesse, production/reproduction, public/privé, raison/sentiment, etc.), d'une part, et en pensant les dominations de façon cumulative, «additive» (sexisme + racisme + classe, etc.), d'autre part. La politique féministe renvoie dès lors à un sujet autocentré sur une expérience particulière qu'il tend à absolutiser et, partant, elle renaturalise le rapport de genre en universalisant l'une de ses modalités historiques.44 Selon bell hooks, le fait d'isoler le sexisme des autres rapports de pouvoir qui l'informent impose, en outre, une représentation des femmes comme «victimes». En d'autres termes, cela génère une conscience de soi déformée qui peine à penser des positions de pouvoir où nulle ne se représente exclusivement comme cible du pouvoir mais toujours aussi comme

42. Ibid. 43. Adrienne Rich, « Disloyal to civilization: feminism, racism, gynephobia }), op. cil. 44. Voir Elsa Dorlin, « De l'usage épistémologique et politique des catégories de "sexe" et de "race" dans les études sur le genre », Les Cahiers du Genre, n° 39, 2005.