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Couper les larmes sans couper les yeux

De
241 pages
Eolane s'ennuie dans son lycée où elle ne côtoie pas de condisciples comme elle. Un jour, Roland débarque dans sa classe, et dans sa vie, pour ne plus jamais la quitter. Elle chante, lui joue de la basse. Ensemble, ils vont aller au bout de leur passion et se lancer dans la musique. Ils goûteront aux joies des concerts, se frotteront aux aléas de la vie pas toujours évidents et feront des rencontres surprenantes… Un jour de la pluie, un autre, le beau temps, et entre les deux: un arc-en-ciel. De la passion ou rien du tout.
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2 Titre
Couper les larmes sans
couper les yeux

3Titre
Nathalie Grelet
Couper les larmes sans
couper les yeux
Au milieu du soleil et de la pluie, un
arc-en-ciel... De la passion ou rien du
tout
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01176-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304011760 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01177-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304011777 (livre numérique)

6






A mon Amour
A Gabriel
A Loïc
Et à tous ceux qui me soutiennent… 8 Prologue

PROLOGUE
Une tête avec des cheveux en pétard, pleins
de gel, passa la porte. Des chuchotements fusè-
rent, ainsi que quelques ricanements. Ses grands
yeux bleus contrastaient énormément avec ses
cheveux noirs de jais. Le jeune garçon entra
dans la salle. Les ricanements se transformèrent
en moqueries.
Ses vêtements étaient extraordinaires. Une
jeune fille, au fond de la classe, se demanda
comment l’établissement l’avait laissé porter ça.
Mais elle était fascinée, admirative devant la te-
nue qu’elle aurait aimée avoir. Un pantalon noir
avec des bandes de tissu qui pendaient, ainsi
qu’une qui rattachait les deux jambes entre elles.
Un T-shirt à manches longues avec des trous.
Des bracelets à piques.
Le professeur le regarda, étonné, puis le fit
asseoir. Eolane, se balançant sur sa chaise, déci-
da qu’elle irait aborder ce garçon le plus tôt
possible. Il fallait qu’elle lui parle. Elle ressentait
une certaine impatience en elle.
9 Couper les larmes sans couper les yeux
Le cours s’éternisait. Elle lui fit passer un
mot griffonné sur un papier de chewing-gum. Il
se tourna vers elle, cherchant du regard l’auteur
du mot. Elle fit un signe de la main, pour qu’il
comprenne. Il la regarda dans les yeux et hocha
lentement la tête. Il remarqua ses yeux gris. Très
beaux.
La cloche sonna. Eolane rejeta de la main ses
longs cheveux noirs avec deux ou trois mèches
rouges dans le lot, jeta son sac sur son épaule et
sortit. Il l’attendait, adossé au mur, noncha-
lamment, les mains dans les poches. Eolane lui
fit signe de la tête qu’elle sortait dans la cour. Il
la suivit en silence, sa besace tapant sur ses cuis-
ses.
Au fond de la cour, Eolane s’arrêta et lui
tourna autour, détaillant encore ses vêtements,
ses chaussures aux semelles compensées. Il la
regardait faire, impassible.
– Ton groupe préféré ? lâcha-t-elle brusque-
ment.
– Les Sex Pistols et The Cure, répondit-il du
tac ou tac, avec beaucoup d’autres, aussi, ajouta-
t-il.
Eolane hocha la tête lentement, l’air satis-
faite.
– Tu t’appelles ? demanda-t-elle.
– Roland. Et toi ?
– Eolane.
10 Prologue
– Tu leur as fait un sacré effet, quand tu es
arrivé, poursuivit-elle.
– J’ai entendu ça. Et à toi ?
– Ton look. J’adore. Vraiment. J’aurais aimé
porter tout ça.
– Pourquoi tu le peux pas ?
– J’ai pas trouvé de boutique. Et puis je pen-
sais pas que ça passerait ici. Le proviseur.
– Je te montrerai où je les ai achetés. Quand
à l’autorité ici, elle ne la ramène pas quand tu
bosses.
– T’es un bûcheur ?
– Assez. Mais je passe aussi beaucoup de
temps à jouer de la basse. A essayer d’être bon.
– Super. Tu me joueras quelque chose ?
– Viens après les cours. Je te montrerai.
– D’accord. Fais gaffe à tes Cds.
– Cleptomane ?
– Quand il s’agit de musique uniquement.
– D’accord
Elle lui sourit, pour la première fois. Roland
lui rendit son sourire.
Au cours suivant, ils s’assirent côte à côte.
Certains élèves s’étonnèrent de ce rapproche-
ment si rapide. Mais les moqueries ne les attei-
gnirent pas plus que les rumeurs qui commen-
çaient à aller bon train. Elles n’avaient aucune
importance.
11 Couper les larmes sans couper les yeux
– Tu mets de la vaseline dans tes cheveux ?
demanda Eolane, en marchant vers son im-
meuble.
– Non, du gel, répondit-il en riant.
– Voici mon antre, dit Roland en ouvrant la
porte de son studio.
Eolane entra, soudainement timide.
L’appartement était petit, mais il était drôlement
bien agencé. Elle entra de suite dans la pièce
principale. Une cuisine minuscule se trouvait à
sa gauche. La salle de bain était ailleurs.
Les murs étaient recouverts de posters et de
photos. Des groupes, des images.
– Non ! Tu as ça ? dit-elle en se précipitant
sur une pile de CDS qui se trouvait sur le sol.
Joy Division, Depeche Mode, Sex Pistols, The Cure,
Ramones… Eolane était toute excitée. Enfin
quelqu’un qui partageait ses goûts musicaux.
C’était si rare. Inexistant pour ainsi dire.
Roland souriait, adossé au mur, la regardant
détailler chacune de ses affaires, comme elle
l’avait fait avec ses vêtements.
Une multitude de fils invisibles s’étaient tis-
sés entre eux depuis leur rencontre. Eolane
adorait l’appartement de Roland. Elle avait re-
marqué une basse, en pension parfois chez lui.
– Tu veux monter un groupe avec moi ? de-
manda-t-elle, un jour, alors qu’ils étaient assis
tous les deux sur un muret près de leur établis-
12 Prologue
sement. Roland jouait avec l’une des chaussures
d’Eolane.
– Volontiers.
– C’est vrai ? Je ne m’attendais pas à ce que
tu acceptes si vite !
– Ça fait longtemps que j’y pense.
– Pourquoi tu ne l’as jamais fait ?
– Pas la motivation pour concrétiser, répon-
dit-il, l’air pincé.
Il n’en dit pas plus. L’affaire était lancée.
– Tu viens avec moi ? Je vais auditionner le
guitariste dont je t’ai parlé l’autre jour.
– Euh… Non. Désolé. Je… J’ai un truc à
faire.
– Ah. Bon. Tant pis, d’accord. Ben je te tiens
au courant.
– Oui, je te fais entièrement confiance.
Roland partit précipitamment. Eolane trouva
cela étrange. Mais elle haussa les épaules et par-
tit auditionner le guitariste. Sans s’en préoccu-
per plus.
Celui-ci l’attendait chez lui. Pour ne pas
payer une salle de répétitions dans un studio, il
avait proposé à Eolane de le rejoindre dans son
appartement, où il possédait un ampli guitare. Il
s’appelait Boris.
Eolane s’assit sur le canapé un peu miteux,
précautionneusement, et le regarda mettre sa
sangle autour de lui.
13 Couper les larmes sans couper les yeux
– Tu veux que je te joue quoi ? lui demanda-
t-il.
– Euh… tu connais les Cure ?
– Un peu.
– Ben on va commencer par ça alors.
– D’accord. Tu veux que je joue par-dessus
le Cd ?
– Non, joue seul. Je préfère.
– D’accord.
Boris accorda sa guitare, puis commença les
premiers accords. Il avait choisi la chanson Boys
don’t cry. Eolane écouta attentivement, grima-
çant à chaque fausse note. Boris en faisait beau-
coup. Elle l’arrêta.
– Pourquoi tu veux entrer dans un groupe ?
demanda-t-elle.
– Pour l’éclate.
– Pour l’éclate ? Bien bien… Et tu comptes
aller jusqu’où ?
– Être une rock star.
– Tu pourrais t’investir dans des composi-
tions ? continua-t-elle, ignorant sa réponse,
qu’elle trouvait ridicule, et qui ne cadrait abso-
lument pas avec ses projets ni ceux de Roland.
– Ouais, pas de problème. J’suis un artiste, je
m’accommode.
– Bien.
– Eolane se leva, lui tendant la main.
– J’en parle avec mon bassiste, et je te
contacte si on est intéressé.
14 Prologue
– D’accord. Mais faites vite, j’ai beaucoup
d’autres propositions, dit-il d’un ton suffisant.
– Pas de problème !
Eolane s’enfuit de l’appartement, soulagée de
mettre enfin un pied dehors. Boris ne lui
convenait pas du tout.
Le soir, elle appela Roland.
– Heureusement que tu n’étais pas là, il s’en
serait pris plein la tête ! lui dit-elle.
– Ah oui ? Il était si terrible que ça ?
– Pire ! Il faisait que des fausses notes, j’ai
jamais vu ça. En plus il faisait le fier ! Comme si
c’était un artiste ! Il m’a dit qu’il avait pleins
d’autres propositions, alors qu’il fallait qu’on se
décide vite.
– Eh bien dans ce cas, je crois qu’il ne sera
pas déçu si on ne le recontacte pas.
– Oui. Je suis d’accord.
– Bon, on va continuer à chercher.
– Faut bien. Tu fais quoi ce soir ? Je peux
venir te voir ?
– Euh… non. Ce soir, je fais un truc.
– Encore ! Tu es bien mystérieux depuis
quelques temps. Qu’est-ce que tu caches ?
– Rien. Seulement envie d’un peu de soli-
tude.
– Tu essaies de me faire passer un message
là ?
– Non. Tu ne m’envahis pas, si c’est ce à
quoi tu penses.
15 Couper les larmes sans couper les yeux
Eolane le sentit sourire à travers le téléphone.
Elle ne put s’empêcher de sourire aussi.
– D’accord. Je vais te laisser tranquille.
– A plus tard.
– C’est ça. A plus tard.
Dans la nuit, Roland était assis sur un balcon
en tailleur, la tête levée vers le ciel.
Il n’était pas tout seul.
– On n’y arrivera jamais. On trouvera pas.
– Ne sois pas défaitiste, Eolane…
Ils marchaient dans la rue, sortant d’une au-
dition ratée, ce qui n’était pas encourageant.
– Je ne fais que constater… Ça fait des lus-
tres que l’on cherche. Aucun de ceux qu’on a
écouté n’a les mêmes goûts que nous. Et entre
ceux qui se prennent pour des virtuoses qu’ils
ne sont pas, et ceux qui sont comme absents,
limite en transe, laisse-moi douter.
– Tout peut encore arriver. On va passer
d’autres annonces, démarcher… Tu verras. On
finira bien par tomber sur les bons musiciens.
– Si tu le dis. Moi je veux bien continuer à
chercher. Mais ne m’empêche pas de râler,
alors.
– Promis, lui répondit Roland avec un sou-
rire aux lèvres.
Du verre qui se brise.
De la tôle froissée.
Le cœur saigne, et ne coagule pas.
Tout arrive, on n’est prévenu de rien.
16 Prologue
Il essaie de faire taire tout ce qui hurle en lui.
En vain.
Son corps pèse lourd, si lourd. Il a du mal à y croire.
Tout se mélange. Rien ne s’arrange.
Son esprit crie. Une plainte suraiguë. Mais personne
ne l’entend.
Il se prend la tête dans les mains, tourne en rond sur
lui-même. Jure comme c’est pas possible.
Du verre qui se brise.
Emportant tout sur son passage.
La vérité n’est plus. Tout est dégueulasse.
L’espoir ment et il reste là, seul.
Un matin, Roland arriva au lycée complète-
ment débrayé. Il avait d’affreux cernes sous les
yeux, et était très agressif. Il n’adressa pas un
mot à Eolane de toute la demie journée. A midi,
elle l’intercepta alors qu’il marchait rapidement
vers le fond de la cour.
– Qu’est-ce qui t’arrive aujourd’hui ? deman-
da-t-elle, lui barrant le chemin.
– Laisse-moi.
– Hé ! C’est moi ! Eolane, tu te souviens ?
– Lâche-moi, s’il te plait.
– Pardon ?
– Je voudrais être seul. Tu pourrais me lais-
ser ?
Son ton était devenu incisif et menaçant.
Eolane ne le reconnaissait pas. Elle resta in-
terdite. Jamais il ne lui avait parlé de la sorte. Il
17 Couper les larmes sans couper les yeux
en profita pour partir, la laissant là, avec toutes
ses interrogations.
Elle le trouvait si étrange. Quelque chose
s’était produite. Passé. Mais elle ne saurait ja-
mais quoi.
Roland ne fut plus jamais le même. Mais il
revint vers elle, peu de temps après. Aussi com-
plice, aussi proche. Eolane n’eut jamais
d’explications. Elle n’en demanda pas.

18
CHAPITRE 1
Elle courait, elle voulait être la première à
voir cette merveille. Elle se dépêchait, elle avait
l’impression qu’elle n’allait pas y arriver à
temps, qu’un obstacle infranchissable allait
l’empêcher d’être au premier rang, pour voir de
très près son groupe préféré, Elegie.
Elle avait acheté sa place pile le jour où elles
avaient été mises en vente au magasin. Elle
l’avait même réservée par internet. Elle tenait
tellement à les voir. Elle n’en dormait plus.
Toutes ses nuits, elle pensait à la musique qui
allait l’envahir, au voyage merveilleux dans le-
quel ils allaient l’emmener, grâce à leurs mor-
ceaux.
Elle courait, mais sur le trottoir étroit sur le-
quel elle se trouvait, une dame âgée ne pouvait
passer la seconde. Nerveuse, impatiente, Lenna
manqua de pousser la dame. Finalement, ce fut
elle qui se poussa sur la chaussée, ignorant le
danger d’une voiture roulant trop vite.
19 Couper les larmes sans couper les yeux
Elle arriva enfin sur le lieu du concert. Elle
courut encore plus vite, le paysage défilant à
toute vitesse.
Soudain elle pila, s’arrêta net. Ses yeux
s’étaient attardés, évadés. Une fille avec un
blouson en cuir était appuyée sur une des ram-
bardes de sécurité, une cigarette entre les doigts,
mâchant avec désinvolture un chewing-gum.
Elle portait des lunettes noires, Lenna ne pou-
vait voir ses yeux. Elle aurait aimé y plonger les
siens, et s’y perdre quelques instants.
La fille avait des cheveux mi-longs, très noirs.
Ses ongles étaient courts, et peints en noir. Elle
portait un jean troué. Lenna regarda mieux son
blouson. C’était un perfecto. Elle adorait les perfec-
to. Elle avait complètement oublié qu’elle se
rendait en courant au concert, elle avait oublié
son impatience, elle avait tout occulté en voyant
cette fille. Mais qu’avait-elle de si spécial ? Elle
dégageait tellement de choses. Lenna mourait
d’envie de la connaître.
La fille regarda dans sa direction. Lenna dé-
tourna alors les yeux, rougissant. Elle ne pou-
vait voir où se portaient ses yeux, à cause des
lunettes, et cela la perturbait.
La fille écrasa sa cigarette et jeta son mégot
dans la poubelle pas loin d’elle. Elle se redressa
et se mit à marcher en direction de la file pour
entrer dans la salle de concert. Lenna la suivit
des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Puis elle
20 Couper les larmes sans couper les yeux
redescendit brusquement sur terre, et se rappela
qu’elle allait elle-même au concert. Mais ses
pensées étaient encore toutes imprégnées de
cette mystérieuse fille, et elle fit la queue en es-
pérant la revoir dans la salle.
Celle-ci était bondée. Lenna avait trop atten-
du pour entrer. Mais son obsession d’être au
premier rang avait disparu. Au contraire, elle
monta dans les gradins, plissant les yeux pour
essayer de repérer le perfecto dans la foule.
Le concert commença. Elle n’écouta pas la
première partie, elle n’aurait pu reproduire une
seule note de ce qu’ils avaient joué, ni dire quel
genre de musique ils faisaient.
Le groupe qu’elle attendait arriva alors sur la
scène. Elle les regarda s’installer, inquiète de ne
retrouver le perfecto.
Soudain, tandis que les derniers réglages se
faisaient, elle l’aperçut. La fille était dans les
gradins, elle aussi, et elle regardait le groupe en
mâchant toujours son chewing-gum. Elle
n’avait pas ôté ses lunettes. Les lumières
s’éteignirent quelques secondes après que Len-
na l’eut repérées. Elle poussa un cri de déses-
poir qui fut étouffé par tous ceux de joie que
poussaient les fans.
La musique s’éleva, pure et brutale à la fois.
Ils s’en donnaient à cœur joie, s’appliquant,
jouant avec précision. Lenna essayait de détail-
ler la jeune fille dans le noir, mais elle n’y par-
21 Couper les larmes sans couper les yeux
venait pas. Se raisonnant un peu, elle tourna en-
fin la tête vers ceux qu’elle attendait depuis des
mois.
Quand vint son morceau préféré, Lenna, qui
ne quittait plus la scène des yeux, sentit des
larmes couler à profusion sur ses joues. Mais ce
n’était pas pour le morceau qu’elles coulaient.
C’était à cause de la tristesse immense qu’elle
ressentait à l’idée de ne plus jamais revoir la fille
au perfecto. C’était idiot, elle ne la connaissait
même pas. Mais c’était peut-être pour ça, qu’elle
pleurait. Si elle la connaissait, elle pourrait la re-
voir, et partager beaucoup de choses avec elle,
si elle le voulait bien. Mais là, elle ne pouvait
rien partager du tout. Même pas un regard, elle
n’avait même pas partagé un regard avec elle,
ses lunettes étant trop noires pour déceler ses
yeux. Elle n’écoutait même plus la chanson, elle
se noyait dans ses larmes.
Une forme la frôla, tandis elle essuyait ses
yeux avec le dos de sa main. Un peu de lumière
eut la gentillesse de revenir et Lenna put voir
qui l’avait frôlée. Son cœur faillit s’arrêter de
battre. Mais il repartit assez vite. Un jeune
homme lui tendait un mouchoir. Elle le prit,
pleurant de plus belle. Déçue. Elle savait que
c’était impossible que la fille soit montée près
d’elle, et pourtant. Son cœur y avait cru plus
fort que son esprit.
– Merci… murmura-t-elle.
22 Couper les larmes sans couper les yeux
Le garçon s’approcha d’elle.
– Une jeune fille a fait passé ce mouchoir
pour vous, dit-il.
Lenna releva aussitôt la tête vers lui. Son
cœur reprit un rythme endiablé.
– Quoi ? Quelle fille ?
– Une fille avec un blouson en cuir je crois.
Lenna tourna la tête vers l’endroit où se te-
nait le perfecto. Il avait disparu. Un voile de dé-
sespoir s’installa sur son visage. Le jeune
homme continua de lui parler.
– Pourquoi pleures-tu ? On peut se tutoyer,
d’accord ?
Mais elle ne l’écoutait plus. Elle regardait fré-
nétiquement dans la salle, pour essayer de re-
trouver cette fille. Sans succès.
– Tu ne l’as pas vue partir ? demanda-t-elle
au garçon.
– Si, elle est partie dans la fosse. Dingue, une
fille qui va dans la fosse. Surtout avec des lunet-
tes. Elle va se les faire casser
Lenna, ignorant ces remarques absurdes, re-
garda la fosse avec insistance, mais bien sûr elle
ne la vit pas.
– Elle t’a parlé ?
– Elle m’a juste dit de te donner ce mou-
choir, je lui ai dit ok mais demandé pourquoi
elle le faisait pas elle-même, et elle a juste ré-
pondu qu’elle allait dans la fosse et qu’elle se
cassait très vite après.
23 Couper les larmes sans couper les yeux
– Oh…
– Mais dis-moi, qu’as-tu en cette magnifique
occasion ? Pourquoi tu pleures ?
Il devait crier près de son oreille pour qu’elle
l’entende convenablement. Lenna ne lui répon-
dit pas et s’assit sur son siège, ne voyant plus
rien du tout de la scène, tout le monde étant
debout. Le jeune homme finit par arrêter
d’essayer de lui parler, et Lenna se retrouva iso-
lée de toute musique.
La foule se dispersa, tard dans la nuit. Lenna
restait sous la pluie fine, absente, bousculée par
ceux qui couraient se mettre à l’abri, ceux qui
rentraient chez eux.
Le concert était fini. Il avait été grandiose.
Mais Lenna n’en avait pas autant profité qu’elle
l’avait prévu. La fille qu’elle avait vue ne la quit-
tait pas, occupait tout son esprit. Elle s’assit sur
un banc, pas loin de la sortie de la salle. Le
brouhaha s’apaisait, laissant la place au silence
de la nuit.
Lenna avait froid, elle se recroquevilla sur
elle-même. La pluie avait infiltré ses vêtements,
recouvrant sa chair d’une fine couche mouillée,
glacée et très collante.
Lenna resta là quelques minutes encore, puis
partit.
Le banc resta vide.
Cette douleur, comme on n’ose l’imaginer, si puis-
sante, si tenace. Elle monopolise tout, toutes nos pensées.
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