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UNIVERSALITÉ

On dit d'une propriété quelconque qu'elle est universelle lorsqu'elle s'applique à la totalité exhaustive des individus d'une classe déterminée. L'universalité s'oppose donc à la particularité, mais elle se distingue aussi bien de la généralité, qui admet des exceptions. De ce point de vue, l'universalité est une prétention rationnelle revendiquée par la philosophie comme par les sciences. Plutôt, lorsque la philosophie se présente elle-même comme une science, elle le fait au nom de l'universalité de ses principes, ce qui pose la question de savoir si l'universalité philosophique est spécifique par rapport à celle des sciences positives. C'est donc le statut du discours rationnel qui se trouve engagé dans la question de l'universel – une question qui, historiquement, ne cesse d'être remise sur le chantier par le scepticisme (qui doute de la possibilité d'une universalité dans le domaine théorique) et le relativisme (qui s'attache plutôt à critiquer l'idée d'une éthique universelle).

Aristote (385 env.-322 av. J.-C.) est le premier à établir clairement le lien de dépendance entre la science et l'universalité. Reprenant pour une part la distinction platonicienne entre l'opinion et le savoir, il énonce dans les Seconds Analytiques que « la science consiste dans la connaissance universelle », en précisant que « nous appelons universel ce qui est toujours et partout ». Si la méthode scientifique est démonstrative, les notions employées par la science sont universelles et ne font pas elles-mêmes l'objet d'une perception. La sensation se trouve dès lors exclue du domaine de la rationalité scientifique : il n'existe pas de science de l'individuel.

C'est sur la base de cette promotion conjointe de l'universel et de la scientificité que, au Moyen Âge, se déroule la « querelle des universaux ». À propos du statut des idées platoniciennes ou de la théorie aristotélicienne de la substance, il s'agit de savoir si les propriétés universelles existent réellement (indépendamment des choses particulières), si elles sont à la fois dans les choses et dans l'esprit ou si elles n'ont pas d'autre réalité que verbale. D'une manière très générale, il y a opposition entre ceux, comme Thomas d'Aquin (1224 ou 1225-1274), qui affirment que les universaux (genres et espèces) appartiennent réellement à des sujets et ont donc une portée ontologique, et ceux, comme Guillaume d'Ockham (1290 env.-1349 env.), qui nient que les universaux soient autre chose que des mots.

C'est cette dernière thèse, nominaliste, qui aura le plus d'effets sur la pensée moderne de l'universalité. Il s'agit bien, en particulier pour Descartes (1596-1650), d'exorciser les risques de scepticisme consécutifs à une crise nominaliste qui rend improbable l'édification d'un véritable savoir humain. La stratégie cartésienne, en plus du doute et du cogito, est d'abord méthodologique : elle consiste à universaliser les procédures d'une science dont la vérité est certaine. D'où le projet d'une « mathématique universelle » qui applique à d'autres sciences – en particulier, à la métaphysique – le critère d'évidence propre à la géométrie. L'universalité n'est plus alors simplement le critère de la science. C'est la science elle-même qui devient universelle dans son projet de rationalisation de ce qui est.

Il revient à Emmanuel Kant (1724-1804) d'avoir inscrit le plus nettement la question de l'universalité dans le registre d'une philosophie de la connaissance. L'universel, cette fois, n'est pas seulement une catégorie du jugement. Il devient dans la Critique de la raison pure (1781) une condition transcendantale de la connaissance. C'est ainsi qu'il figure, avec la nécessité, au rang de caractéristique de l'a priori qui précède toute expérience : le principe de causalité, par exemple, vaut de manière à la fois nécessaire et universelle : il régit la totalité des phénomènes. De ce point de vue, Kant est tributaire de l'usage newtonien de cette notion : est universelle une propriété qui vaut pour l'univers entier. C'est en premier lieu le cas de l'« attraction universelle » qui commande les mouvements de tous les corps physiques. La mathématisation moderne de la physique fonctionne dès lors comme une universalisation des lois de la matière, qui a pour corrélat une uniformisation du monde selon des procédures scientifiques.

L'apport de Kant au problème de l'universalité concerne également la philosophie morale et réside dans la thèse du caractère formel de l'universel. En effet, une loi morale n'a de chance de valoir pour tous que si elle trouve son fondement dans la raison pratique, c'est-à-dire précisément dans la faculté de l'universel. Il n'y a donc aucune chance d'édifier une éthique sur la base du sentiment, toujours particulier. Seule une forme est universellement valide, celle qui implique que « je dois toujours me conduire de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime devienne une loi universelle » (Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785). Une résolution d'agir ne sera moralement valide qu'à la condition de pouvoir être adoptée par tous sans qu'il en résulte une contradiction. Pour préserver son universalité, la pensée morale doit donc renoncer à énoncer des contenus. C'est contre cette définition formelle de l'universalité que réagira G. W. F. Hegel (1770-1831), pour qui un « universel concret » n'a rien de contradictoire dès lors qu'il émerge dialectiquement du contenu lui-même (Science de la logique, 1812). L'État moderne et rationnel est précisément cet universel réalisé dans l'Histoire.

Les réflexions contemporaines sur l'universalité sont tributaires de cette alternative entre Kant et Hegel, ce pourquoi elles s'inscrivent le plus souvent dans un registre éthique et politique. Pour s'opposer au relativisme, selon lequel la connaissance et les valeurs humaines renvoient à des facteurs spécifiés (individu, groupe social, religion), il est d'abord possible, comme le font les « libéraux », de s'inscrire dans un horizon kantien en maintenant l'exigence de principes de justice rationnels et valables universellement. Mais il est possible aussi, dans l'héritage de Hegel et comme le font certains « communautariens », d'insister sur des formes incarnées et historiques de l'universel, à l'œuvre dans des cultures.

Auteur: MICHAEL FOESSEL