Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Enfants, sauvez-nous!

De
312 pages
En observant le monde, on constate que la technique et les sciences ont certes progressé, mais pas l’homme. La richesse et le superficiel côtoient effrontément la misère et la détresse. On ne peut pas changer un adulte car les coutumes, son entourage et l’école ont fait de lui un monstre d’égoïsme, de bêtise et d’insensibilité. La religion a échoué, le communisme aussi. L’homme est conditionné, endoctriné, de façon irréversible. Mais alors, comment rendre le monde meilleur sans conflit, sans passion, sans gêner personne? « Enfants, sauvez-nous » tente d’apporter une solution concrète.
Voir plus Voir moins

Enfants sauvez-nous
Paul Pastorid
Enfants, sauvez-nous





ESSAI











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












 Éditions Le Manuscrit, 2004.
20, rue des Petits-Champs - 75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-4641-7 (Fichier numérique)
IS-4640-9 (Livre imprimé)





Il m’aura fallu beaucoup de temps pour écrire ce livre,
presque une vie.

Dès mon plus jeune âge, j’ai commencé à me poser des
questions sur le monde et le comportement des adultes.
Je les voyais agir de façon méchante ou déraisonnable,
mais je mettais cela sur le compte de ma grande
ignorance des choses de la vie, de mon inexpérience.

Adolescent, j’ai subi comme tous les adolescents la
dictature de mon moi, de mes pulsions primaires, mais
j’ai gardé contre vents et marée une petite étincelle de
lucidité, de détachement, qui me permettait de
continuer à observer le monde et à me poser des
questions.
Je voyais toujours mes camarades et les adultes agir de
façon méchante ou déraisonnable, mais je mettais cela
sur le compte de mon inexpérience et de mon manque
d’intelligence.

Mon manque d’intelligence !
Ça, c’était nouveau. Je m’étais rendu compte assez tôt
que beaucoup de mes camarades étaient beaucoup plus
intelligents que moi.
Bien sûr, cela vous met un coup au moral et j’ai bien
failli m’abandonner à vivre sans plus me poser de
questions, mais le désir de comprendre était plus fort, et
j’ai continué à réfléchir.

Adulte, j’ai voyagé, rencontré beaucoup de monde,
assisté à beaucoup d’événements, vécu mes propres
expériences et chaque fois j’ai essayé de comprendre.

J’ai rencontré des gens qui eux aussi se posaient des
questions.
Des gens simples parfois comme ce chauffeur de taxi,
des gens plus compliqués comme ce cadre d’une secte.
J’ai lu beaucoup d’auteurs, vu beaucoup de films de
réalisateurs qui essayaient désespérément de
comprendre le monde et de l’expliquer aux autres (en
tout cas, d’en expliquer leur vision).

Je ne comprenais toujours pas, mais j’emmagasinais les
données du problème et je continuais à essayer de
comprendre.
J’essayais aussi de comprendre pourquoi mes actes ne
suivaient pas ma réflexion, pourquoi je me sentais mal,
comme coupable.

Oui, c’est sans doute idiot, mais je n’ai jamais été
pleinement heureux parce que quelque part en moi j’ai
toujours ressenti une certaine honte parce que, comme
tout le monde, je faisais la sourde oreille aux appels de
ceux qui souffrent.

Un peu comme lorsque l’on n’a qu’un seul bonbon et
qu’on le mange devant un copain qui vous regarde avec
envie. C’est quelque chose que je n’ai jamais pu faire.
Je vivais, je faisais l’amour, je me plaignais, je m’achetais
des petites gâteries, tandis qu’à distance de vol d’oiseau
des gens souffraient, étaient torturés ou mouraient de
faim.

On ne vit pas bien dans ces conditions. Surtout lorsque
vos proches, ceux que vous aimez plus que tout au
monde vous reprochent cette attitude, ne comprenant
pas que vous ne leur consacriez pas toute votre
attention, tout votre amour.

À tout moment, j’aurais pu être une proie aisée pour
une secte.

Mais j’ai eu la chance de passer à travers les mailles du
filet de ces gourous qui ne sont pas toujours des
escrocs, mais qui font mal car, en fin de compte, ils
n’ont rien d’autre à offrir que des illusions.

La chance a un rôle déterminant ici bas. Cela fait parti
de ces injustices contre lesquelles on ne peut rien.

Et puis voilà, dans toute cette vie passée à chercher, j’ai
eu quelques brefs éclairs de clairvoyance. Des petites
fenêtres furtives sur ce que j’espère être le chemin vers
un monde meilleur.

Alors, j’ai écrit ce livre.

Il n’a rien de bien extraordinaire, il est surtout fait de
bon sens et d’un besoin viscéral de trouver une solution
aux malheurs de l’humanité.

On aboutit ainsi aux six piliers ou, si vous préférez, aux
six phrases qui résument tout et forment une bonne
base pour un monde différent.

Vous verrez que le discours est simple. D’abord un peu
parce que je n’ai jamais été vraiment très fort en
littérature, mais aussi par volonté d’être compris de
tous.

Dans ce livre, il n’y a pas de paragraphes ou de chapitres
pour meubler, pour faire du volume. Tout est important
à mes yeux.
Le chapitre sur les six piliers résume mais, comme tout
résumé, il n’apporte pas tous les éléments nécessaires à
la compréhension.

Je ne me prends pas pour le messie, j’ai conscience de
mes limites, je sais que parfois le désespoir m’aveugle et
me fait écrire des choses qui peuvent choquer.

Mon souhait le plus fort, c’est de rester dans l’ombre et
que ce livre permette d’amorcer le débat. Que des gens
beaucoup plus forts que moi s’emparent du problème et
le traitent à fond. Et que le monde change.
PAUL PASTORID

CHAPITRE 1 : LA VIE EST UN ENFER





Arrêtez-vous un instant.

Regardez autour de vous.

Écoutez.


Là c’est un petit enfant de 10 mois qui s’éteint.
Regardez, c’est la toute dernière bouffée d’air qu’il
expire.

Ça y est, la vie l’a quitté, ses petits membres se
détendent doucement après cette ultime crispation de
douleur. Il ne voit plus les larmes de cette mère qui le
tient encore dans ses bras, qui tremble, qui souffre dans
son cœur comme jamais elle n’a souffert.

Dans la pièce, tous regardent ce petit être qui n’a pas eu
le droit de vivre. Certains éprouvent de la pitié, certains
ressentent une immense tristesse, d’autres sont résignés,
c’est la vie...
Moi j’éprouve une immense colère.

Dans l’appartement du dessus, quelqu’un a mis la
télévision un peu trop fort. Les cris du public qui
encourage son équipe paraissent tellement déplacés.

9 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
Nous sommes à l’hôpital. Il y a là des gens de tous âges,
de 5 à 99 ans. Certains sont bien trop assommés par les
drogues et les médicaments pour comprendre ce qui
leur arrive, mais à cet étage ils ont tous un point
commun : ce sont des malades du cancer en phase
terminale.
Les infirmières passent, se lançant quelques plaisanteries
salaces. Elles en ont trop vu pour souffrir encore. Tout
cela est devenu de la routine. Soulager le malade, faire
en sorte que ses derniers moments soient le moins
pénibles possible. Qu’il parte dans la dignité, voilà leur
rôle.
Moi je suis infirmière et mon impuissance me tue à petit
feu.

Dans le couloir, deux amoureux s’embrassent
furtivement. Leur visage respire le bonheur. J’ai
tellement de mal à les comprendre… presque envie de
leur taper dessus.




Quelle belle photo ! Vous voyez ma fille comme elle est
jolie ! Elle respire le bonheur auprès de son fiancé. Elle
n’aspire qu’à avoir des enfants et à les aimer de tout son
cœur. Elle est la bonté personnifiée. Elle ne ferait pas de
mal à une mouche. Lui est médecin. Toute sa vie il a
voulu aider les autres. Il travaille désespérément pour
faire reculer la maladie, pour sauver ce qui peut l’être. Ils
sont beaux, gentils, tolérants. Ils aiment la vie, mais elle
ne les aime pas. Trois jours après la prise de cette
photo, leur voiture a été littéralement broyée par un
10 PAUL PASTORID

semi-remorque dont les freins avaient lâché. Tous deux
sont morts sur le coup. Ils n’ont pas souffert grâce à
Dieu.
Moi je m’en veux d’être encore en vie. Avec tous mes
péchés. J’aurais tellement volontiers donné mon âme
pour les sauver.

Le jour de leur enterrement, je me rappelle tous ces
passants qui ne faisaient même pas attention au cortège.
Un vieux monsieur a soulevé son chapeau sur notre
passage. Il faisait sans doute cela machinalement, sans
comprendre vraiment ma souffrance, mais je l’aurai bien
embrassé pour cela.





Ils m’avaient tous dit de ne pas revenir, mais quelque
chose ici m’attirait. Peut-être le désir de raviver en moi
le souvenir de mes frères et sœurs disparus.
Mes yeux se lèvent vers la grande cheminée. Tout mon
corps est tendu. J’ai du mal à accepter l’horreur.
Les gens ont du mal à accepter ce qui s’est passé ici.
Il y a tellement de choses à dire !
Nous étions juifs, mais cela n’avait aucune espèce
d’importance car, avant tout, nous étions des êtres
humains.
Juif, Arabe, Asiatique, Noir, Blanc, Indien… ne
sommes nous pas des hommes ?
Et pourtant, nous avons été traités comme des animaux,
et nous nous sommes comportés comme tels pour le
plus grand plaisir de nos bourreaux.
11 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
On a accepté l’inacceptable, on a vu mourir sans réagir
tous ceux qui dans une autre vie nous étaient chers. On
a justifié par notre léthargie cette monstrueuse
entreprise criminelle.
J’ai dans ma tête la vision terrible de ces femmes nues
qui, leur bébé dans les bras, font la queue pour entrer
dans la chambre à gaz. Elles ont des yeux qui nous
cherchent, elles voudraient qu’on les rassure, elles
sentent bien qu’il se passe quelque chose d’anormal,
mais elles n’osent pas imaginer une telle horreur.
Et moi je suis là à baisser la tête, à me fondre dans la
masse, à ne rien dire car le désir de survivre est plus fort
que cet écœurement du genre humain, que cette révolte
qui couve.
Petit à petit de plus en plus d’événements me
reviennent. Je suis comme submergé par les cris
silencieux de tous ces hommes et femmes qui ont
souffert ici. Mais le plus terrible, je crois, ce sont les
enfants. Habituellement, un enfant pose des questions,
il est curieux. Mais, à Auschwitz, le silence des enfants
nous jugeait. Il nous condamnait à la damnation
éternelle.
Nous avons transformé l’horreur en quotidien
ordinaire. Et à la fin nos bourreaux sont tranquillement
repartis dans leur foyer, comme si de rien n’était. Nous
étions trop faible et surtout trop honteux pour les
arrêter.
Ils ont vécu le reste de leur vie dans l’insouciance, peut-
être même avec le sentiment du devoir accompli.
Je ne comprends pas.
Comment peut-on en arriver là ?
Un jour, je me suis demandé si je n’avais pas rêvé tout
cela. Il me paraissait inconcevable qu’on ait pu trouver
12 PAUL PASTORID

les acteurs d’un tel spectacle.
C’est aussi pour cela que je suis revenu, pour ne pas
devenir fou. Je voulais vraiment m’assurer que tout cela
avait bel et bien existé, que je n’avais pas fait un
cauchemar.
Je suis sûr... Non, j’espère qu’un jour des gens diront
que ceci n’a pas pu exister. Cela voudra dire que
l’homme est arrivé à un tel degré d’humanité qu’il ne
peut plus concevoir de telles horreurs.
En attendant, je sais, moi, que tout cela est bien arrivé.
Je sais aussi que tout cela peut se reproduire à nouveau
car l’homme n’a guère changé.
Rien n’a été fait pour changer l’homme.

Claudine est venue avec moi. Je ne voulais pas. Une
certaine pudeur. La honte. Mais j’avais tort, et je vois
bien dans ses yeux, dans son attitude qu’elle ne ressent
pas la moindre émotion à la vue des miradors et des fils
de fer barbelés. Elle est étrangère à tout cela, comme le
sont tous ceux qui ne sont pas passés dans ce camp.
L’humanité oublie petit à petit et, lorsque je disparaîtrai,
lorsque le dernier témoin disparaîtra, dans quelques
années à peine, alors la cicatrice se refermera
définitivement et l’on oubliera le spectacle lamentable
que des hommes ont donné.
C’est comme cela, et toute ma volonté n’y changera
rien.






13 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
L’autre jour, un camion rempli de poulets s’est arrêté
devant moi. Il y en avait des centaines, entassés les uns
sur les autres dans des cages. Certains me regardaient,
curieux.
Je suis resté fasciné par ces centaines de petites vies en
chemin vers leur dernière destination.
Les poules sont des animaux parfaitement idiots, d’une
méchanceté et d’une agressivité rares malgré leur
fragilité.
Et pourtant, l’espace d’un instant, j’ai maudit ce monde
qui nous condamne à massacrer ainsi toutes sortes
d’animaux qui nous sont finalement assez proches.
Il ne faut bien entendu surtout pas tomber dans la
sensiblerie, mais dire que ce massacre est normal serait
un autre extrême. Si tuer des animaux est un acte
naturel comme respirer ou boire de l’eau, alors pourquoi
les enfants sont-ils traumatisés à la vue d’un animal
qu’on tue ?
On peut difficilement se passer de viande, le meurtre de
tous ces animaux est donc quelque part une nécessité,
mais pourquoi sommes-nous condamnés à détruire la
vie ?
Pourquoi devons-nous prendre des vies pour nous
nourrir ?
Le modèle de ce monde est sauvage, on dirait que nous
sommes en constante situation de survie, avec la
nécessité de commettre des actes barbares pour ne pas
disparaître.

Une dame est passée sur le trottoir en se bouchant le
nez, visiblement incommodée par l’odeur. Moi j’étais
surtout incommodé par l’odeur de la mort.

14 PAUL PASTORID

Mme Lorange vient de sortir de chez elle. Un
pansement un peu sale lui recouvre l’arcade sourcilière.
D’habitude, son mari évite de la taper là où ça se voit,
mais cette fois il avait dû vraiment trop boire et ne plus
se rendre compte de ce qu’il faisait.
Ou alors elle s’est interposée entre leur petite fille et lui,
et ce geste l’a énervé plus que d’habitude.
Bernanos disait : « Pour beaucoup de niais vaniteux que
la vie déçoit, le mariage reste une institution nécessaire
puisqu’il met à leur disposition et comme à portée de la
main un petit nombre d’êtres faibles que le plus lâche
peut effrayer. Car l’impuissance aime refléter son néant
dans la souffrance d’autrui. »
À l’époque, je trouvais cette citation pessimiste et
presque malsaine, mais lorsque l’on considère une brute
aussi épaisse que le mari de Mme Lorange, on
comprend que Bernanos n’a pas toujours tort.
Une fois, j’ai parlé à Mme Lorange. Elle m’a regardé
comme si j’étais son ennemi, puis elle m’a insulté en
prétextant que je disais n’importe quoi ! Que sa vie
privée ne me regardait pas. Elle m’a demandé pour qui
je me prenais.
Elle est fière.
Un jour, son mari la tuera, elle ou sa fille. Les choses
sont ainsi.
Je pourrais assassiner le mari, mais est-ce bien à moi de
faire cela ? Et puis en aurais-je le courage ?
Alors, je fais comme tout le monde, je ferme les yeux et
j’essai de vivre heureux tout en sachant qu’à quelques
mètres de ma fenêtre une brute épaisse déshonore la
race humaine.


15 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
Accroché à la colline, le bidonville semble bien paisible.
Il faut dire que le soleil qui frappe sans interruption les
tôles ondulées écrase les cases sous une chaleur
épouvantable.
Une femme descend, un bidon à la main, vers le seul
point d’eau du village.
Elle s’arrête quelques secondes et regarde autour d’elle.
Elle vient d’apercevoir un groupe de touristes qui
remontent la rue dans sa direction et voudrait s’en
écarter, mais cela veut dire quelques dizaines de mètres
de plus à marcher sous cette chaleur, et elle n’arrive pas
à s’y résoudre.
Carmen reprend donc son chemin, l’esprit fatigué. Elle
maudit ceux qui l’ont mise au monde, elle maudit ce
monde injuste qui la condamne à une telle misère tandis
que d’autres vivent dans l’opulence.
Sa robe de toile grossière laisse deviner un corps
filiforme et une poitrine tombante qui a allaité cinq
enfants dont deux sont encore en vie.
Elle a eu le premier à quinze ans, d’un père inconnu.
Elle a tout fait pour s’en sortir. Un peu prostituée
lorsqu’elle n’avait pas le choix, elle a exercé tous les
métiers de la rue : vendeuse de cigarettes au noir,
chanteuse dans les boîtes sordides du port, femme de
ménage, jardinière, ramasseuse d’ordures… Elle a
fréquenté les grands ici bas, fait le guet pour Pétrique et
sa bande lorsqu’ils faisaient des mauvais coups,
transporté de la drogue pour Juan. Elle s’est démenée
dur avant que la maladie ne la rattrape et lui enlève à
37 ans une bonne partie de ses forces.
Elle ne sait pas trop ce qu’elle a, elle se sent seulement
perpétuellement faible, elle attrape tous les rhumes qui
traînent et sa peau se couvre de taches bizarres. Elle n’a
16 PAUL PASTORID

pas les moyens d’aller voir un médecin, et elle n’y tient
pas trop car elle a trop peur qu’il lui dise qu’elle a le
Sida.
En tout cas, elle est convaincue qu’elle va bientôt
mourir. Elle attend sa dernière heure avec de la crainte
et de l’espoir à la fois. De la crainte parce que la mort lui
fait peur, surtout que sa vie est loin d’avoir été un
modèle de vertu ; de l’espoir parce que ça ne peut pas
être pire qu’ici bas.
Perdue dans ses pensées, Carmen se retrouve soudain
au milieu du groupe de touristes.
Un gros bouffi s’essuie le front de son mouchoir puis,
sans même lui demander quoi que ce soit, il la prend en
photo.
Pour Carmen, c’est comme une claque. L’idée que cet
homme pourra la regarder chez lui, la montrer à ses
copains en rigolant l’horrifie.
Elle se redresse pour crier, pour l’insulter, mais aucun
son ne sort de sa bouche. La chaleur, l’épuisement lui
enlèvent toute volonté.
De toute façon, l’autre est déjà parti, et le reste du
groupe défile sans trop s’occuper d’elle.
Des enfants du bidonville les entourent, piaillant pour
quelques sous, leur donnant de l’importance.
Dans les agences de voyages, on explique bien aux
touristes qu’ils doivent se munir de billets de 1 dollar,
mais qu’ils ne doivent surtout pas les donner trop vite.
1 dollar ici, c’est le salaire d’une journée de travail, alors
évidemment les enfants sont prêts à se battre pour le
petit billet sous les yeux amusés des touristes.
Carmen est restée au milieu du chemin. Elle n’a plus
envie de marcher. Elle aimerait mourir tout de suite,
quitter ce monde pour de bon.
17 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
Le barrage de police a surpris tout le monde.
Le quatre-quatre a dû freiner dans un grand nuage de
poussière qui retombe mollement sur la piste.
Un Noir s’approche de la portière d’une démarche
nonchalante. Visiblement, il ne recherche pas un
criminel dangereux, et puis la kalachnikov qu’il porte en
bandoulière lui donne l’impression d’être invulnérable.
Elle lui donne le droit d’arrêter les voitures et de leur
soutirer quelques dollars d’amende pour une infraction
imaginaire.
Car c’est bien de cela dont il s’agit.
Elle lui donne aussi le droit de se comporter en parfait
salaud, ce qu’il a fait hier soir en violant une petite fille
de 13 ans qui l’aurait regardé effrontément et dont il sait
très bien que les parents n’oseront rien dire.
Jérôme donne ses papiers d’identité. Il a reconnu le
Noir et sait bien ce qu’il a fait.

Jérôme ne dit rien. Il considère cet homme comme un
animal dangereux.
Lorsque son entreprise l’a envoyé en Tanzanie, il savait
qu’il allait devoir s’accommoder à un mode de vie un
peu plus primaire, mais la vue de cet homme l’écœure et
il lui tarde de retrouver son pays.
Certains sont insensibles et rigolent de tout cela,
profitant même des avantages locaux ; d’autres comme
lui en souffrent et adoptent une attitude un peu en
retrait.
Quelques dollars plus tard, ayant laissé sur place une
bonne partie de son amour propre, Jérôme roule à
nouveau vers la mine.
Il se maudit d’avoir donné des sous à un tel salaud, de
ne pas avoir eu le courage de refuser.
18 PAUL PASTORID

En plus, l’autre est capable de barrer le chemin tous les
jours et, comme il n’y a pas d’autre accès à la mine, il
devra payer tous les jours jusqu’à ce que la compagnie
accepte de donner quelques centaines de dollars au chef
de poste. Ce dernier demandera alors à ses subordonnés
de ne plus importuner les étrangers sur le chemin de la
mine et tout rentrera dans l’ordre.
Et Jérôme n’aura plus sous les yeux l’autre salaud. Et il
pourra oublier qu’il existe, comme on oublie avec une
incroyable hypocrisie tout ce qui se passe autour de
nous.
Les meurtres, les viols et autres joyeusetés ne sont en
effet pas l’exclusivité des pays du tiers monde. Nous
avons nous aussi notre lot d’horreur.




Dans l’avion, un petit bébé pleure.
Plusieurs personnes font remarquer à haute voix que
c’est particulièrement désagréable.
Comme si la maman, qui s’efforce de calmer son enfant
pouvait y faire quelque chose.
J’ai envie de demander à tous ces gens combien
d’enfants ils ont eus.
Je suis certain que la plupart n’en ont pas eu ou en tout
cas ne s’en sont que très peu occupés.
Il s’agit sûrement de ces adeptes de la théorie selon
laquelle un enfant doit être dressé. Quand il pleure le
soir dans sa chambre, il faut le laisser jusqu’à ce qu’il
comprenne qu’il doit s’assumer tout seul. C’est pour son
bien. Et peut-être aussi un peu pour la tranquillité de ses
parents.
19 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
Une vieille dame observe le bébé avec des yeux où on lit
une grande tendresse. On sent bien qu’elle aimerait bien
réconforter la maman, prendre son parti, mais elle n’ose
pas, par timidité.
Ce que personne ne sait, c’est que le petit est malade,
qu’il souffre beaucoup et que sa maman l’emmène en
France pour le faire opérer par un spécialiste.
Elle va payer l’opération de la dernière chance avec ses
économies. Il vaut mieux jeter un voile pudique sur tout
ce qu’elle a dû faire pour amasser cet argent.






Alain ne parvient pas à quitter du regard le visage de la
morte.
Un visage si incroyablement fin, si fragile. La jeune fille
n’avait pas 17 ans. Son cou est bleu à l’endroit où son
assassin a serré, ses yeux sont gonflés comme s’ils
étaient sur le point de sortir de leurs orbites.
Sa lèvre supérieure est tuméfiée. L’autre l’a d’abord
frappée pour pouvoir la violer.
Elle s’est défendue car un de ses ongles est cassé. Elle a
même dû bien griffer son assassin car on devine des
petits morceaux de chair sous ses ongles.
Elle s’est battue pour survivre, mais l’autre salaud était
beaucoup plus fort.
Ses cheveux sont dans tous les sens, certains collés sur
son front par la sueur.
Sa jupe est déchirée et souillée de terre, de sperme et de
sang. Son tee-shirt a été arraché, et l’un de ses seins
20 PAUL PASTORID

meurtri pend sur le côté.
Alain est inspecteur depuis deux ans maintenant, il en a
déjà vu beaucoup, mais là… Là c’est trop.
Il a d’abord éprouvé un immense écœurement, un
véritable dégoût de la vie et des hommes. La honte
d’appartenir lui aussi à la race humaine l’a envahi.
Comment peut-on accepter l’idée d’un crime aussi
répugnant ?
Ensuite, la colère s’est emparée de lui. Il s’est juré de
retrouver le malade qui a commis ce crime. Il s’est juré
qu’il abattrait cet animal plutôt que de le laisser se
présenter devant un jury qui risquait de lui trouver des
circonstances atténuantes.
Il a maudit Dieu qui laisse de telles choses se produire.
Plus tard, alors qu’il s’éloignait de la scène du crime en
roulant, Alain s’est soudain mis à songer à ce que lui
disait son grand-père : « Tu sais, dans la vie, il n’y a pas
que le blanc ou le noir, il y a aussi les gris, toutes formes
de gris qui commencent au blanc pour arriver au noir. »
Le grand-père avait raison. Alain était trop jeune à
l’époque pour le comprendre, mais il avait raison. Dans
la vie, il n’y a pas que les extrêmes : les bons d’un côté
et les mauvais de l’autre. Il y a cette continuité
mathématique qui fait que l’on a des moins bons, des ni
bons ni mauvais, des presque mauvais.
Cela veut dire qu’entre l’homme bon, incapable de nuire
aux autres, et le monstre qui venait de passer à l’acte en
assassinant cette fille, il y a une continuité d’hommes
qui part de l’un pour arriver à l’autre.
Cela veut dire que le monstre n’est pas une aberration
de la nature, une exception unique, non, d’autres
hommes sont là, juste derrière lui, avec des pulsions très
proches, avec l’envie de commettre ce genre d’horreur.
21 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
L’idée épouvanta soudain Alain.

Mais pourquoi devons-nous subir de telles horreurs ?

Est-ce bien Dieu, cet être bon et parfait qui nous a
créés, ou un inventeur un peu fou qui ne maîtrisait pas
trop ce qu’il faisait, et surtout les conséquences des
pulsions dont il nous dotait.

Un coup de klaxon insistant sortit brutalement Alain de
sa réflexion. Il s’était arrêté machinalement à un feu
rouge, et ce dernier avait dû passer au vert depuis
plusieurs secondes.
Derrière, un homme vociférait au volant de sa voiture,
lui faisant des gestes obscènes.
Alain eut soudain des envies de meurtre. Cette pauvre
fille assassinée et ce connard qui faisait une crise pour
quelques secondes perdues !
Il mit la main sur la poignée de la portière, puis
finalement renonça.
Il avait surtout besoin d’une bonne douche pour se
détendre et pour oublier.




Amstrong venait de déclencher une attaque au pied du
mont Ventoux.
Devant leur télévision, tous les passionnés du Tour de
France à vélo étaient surexcités. Depuis le début du
Tour, c’était la première fois que le champion passait
vraiment à l’action.
Et tout le monde d’admirer l’incroyable puissance
22 PAUL PASTORID

d’Amstrong qui lentement mais impitoyablement
augmentait l’écart qui le séparait de ses adversaires
asphyxiés.
Plus personne ne pensait au petit garçon de 7 ans
fauché la veille par une des voitures de la caravane du
Tour.
Plus personne sauf ses proches pour qui le tour de
France sera désormais synonyme de tragédie.

Les gens ont l’air si joyeux.
Je ne sais pas, il me semble pourtant que quelque chose
est cassé. J’aurais aimé qu’on annule ce Tour meurtrier.
Mais ça n’est pas bien raisonnable, je le sais bien.




Annie fit deux roulades dans l’herbe, puis elle s’assit et
regarda la beauté de la nature autour d’elle.
En ce premier jour d’été, elle n’avait qu’une envie : ne
rien faire. Rester là à admirer le vieux chêne accroché à
la colline, à écouter le bruit du ruisseau qui serpente à
quelques mètres, à cueillir des mûres sur le talus couvert
de ronces, à suivre des yeux les lézards qui courent
d’une infractuosité à une autre sur le mur de pierres
blanches.
Se laisser bercer par tant de calme.
Elle écarta délicatement les herbes qui l’entouraient et
aperçut un scarabée qui tournait en rond, succombant
lentement à l’assaut d’une vingtaine de fourmis.
Une des fourmis pendait, coupée en deux par les
terribles pinces du scarabée, mais les autres ne lâchaient
pas prise. Elles arrachaient à coups de mandibule tout
23 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
ce qui n’était pas protégé par la carapace, et l’une d’entre
elles avait même réussi à percer un trou entre deux
pattes dans lequel elle enfouissait la tête. Bientôt, elle
disparaîtrait entièrement à l’intérieur du corps du
scarabée.
Agacée par cette scène qui lui gâchait un peu son plaisir,
Annie donna un coup de talon qui abrégea les
souffrances du scarabée, massacrant au passage
quelques fourmis.
Elle s’éloigna en sautillant et joua à tenir en équilibre sur
le mur de pierre.
L’épisode désagréable du scarabée était oublié.
Soudain, son regard fut attiré par une toile d’araignée où
l’on s’agitait beaucoup.
Elle s’approcha et découvrit une petite mouche prise au
piège. Pour mieux s’assurer que celle-ci ne pourrait pas
s’enfuir, l’araignée l’avait entouré de son fil de soie et,
indifférente aux battements désespérés des ailes de sa
victime, elle était en train d’aspirer tous les fluides de
son corps.
Annie ne donna pas un coup de pied cette fois car elle
avait bien trop peur que l’araignée lui monte dessus.
Elle se contenta de s’éloigner, écœurée.
Décidément, la nature avait décidé de lui gâcher cette
belle journée !
Elle se demanda avec toute la naïveté de ses 7 ans
pourquoi le monde était aussi méchant. Pourquoi les
êtres vivants s’entretuaient ? Pourquoi ne faisaient-ils
pas la paix une bonne fois pour toutes.

Fort heureusement, cette dangereuse réflexion ne la
tourmenta pas trop longtemps. Elle se rappela en effet
que sa maman avait dû lui enregistrer les dessins animés
24 PAUL PASTORID

de ce matin et décida de rentrer pour les regarder en
sirotant une grenadine.




En français son nom veut dire Jasmin.
Mais cela n’intéresse pas le touriste qui est en train de la
labourer à grands coups de rein.
Jasmin est thaïlandaise et a 12 ans. Ses parents l’ont
vendu pour l’équivalent de huit mois de salaire. Une
fortune qu'elle doit rembourser à son propriétaire et
protecteur en offrant son corps menu aux touristes
avides de très jeunes filles.
Celui-ci est français, et il lui fait mal. Elle n’avait plus
d’huile pour lubrifier son sexe et il était tellement excité
et pressé qu’elle a renoncé à frapper à la chambre
voisine pour demander à une de ses compagnes de
souffrance de la dépanner. De toute façon, l’autre reçoit
aussi un hôte.
Enfin, dans un grognement de plaisir, l’homme éjacule
dans son sexe.
Il se retire vite et lui assène une grosse claque sur les
fesses, visiblement satisfait.
Jasmin ne parle pas Français mais elle croit comprendre
que l’homme reviendra demain.
Elle sourit, commerciale, mais ses yeux n’expriment
aucune joie. L’homme est gros et il ne sent pas bon.
Depuis un an qu’elle travaille, elle en a vu de toutes les
couleurs ; celui-ci n’est pas le pire, mais elle ne l’aime
pas.
Il arrache son préservatif et le jette par terre en rigolant,
puis il sort de la chambre sans même refermer la porte
25 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
et descend bruyamment l’escalier de bois.
Jasmin attend quelques instants sans bouger. Elle ne se
sent même plus sale, même plus souillée, seulement
triste.
Son protecteur lui a dit que, dans un an, elle pourrait
retourner chez elle.
Il ne lui a pas dit qu’elle était certaine d’attraper le sida.
Bien sûr, le préservatif est en théorie obligatoire, mais
les deux fausses couches qu’elle a faites en disent long
sur la protection toute relative qu’il offre.
Elle ne compte plus les préservatifs déchirés, sans parler
des hommes qui refusent d’en mettre et qui menacent
de la frapper si elle n’est pas d’accord.

Dans la chambre d’à côté on entend la literie grincer et
la fille pousse des petits cris. Jasmin utilise aussi ce truc
lorsque l’homme est trop long. En général cela
augmente son excitation et provoque une éjaculation
rapide.

Jasmin se demande comment on peut aimer faire
l’amour. Elle n’a jamais ressenti d’orgasme et la plupart
du temps son sexe la brûle. Surtout après une journée
de passes comme celle-là. Elle n’a pas compté, mais une
bonne douzaine de clients se sont succédés.

Un ordre monte d’en bas. Jasmin sursaute, elle s’est
laissée aller à rêvasser. Avec précipitation, elle sort la
cuvette d’eau sale de sous le lit et fait sa toilette.
Puis elle s’asperge de parfum. Elle se prépare à aller
frapper à la chambre d’à côté pour prendre de l’huile,
mais il est déjà trop tard. On entend quelqu’un monter
les escaliers. Le client suivant arrive.
26 PAUL PASTORID

Tant pis, c’est de sa faute. Avec un peu de chance ce
sera un rapide, ou alors il voudra seulement une
fellation. Parfois, Dieu donne un petit coup de pouce.

À 11 500 kilomètres de là, Mireille se regarde dans une
glace en pleurant. Elle en a marre du bouton de fièvre
qui lui déforme la lèvre. La pommade que le médecin lui
a donnée n’est pas d’une grande efficacité. Elle vient
d’avoir 17 ans et elle n’ose plus sortir.
Et ça peut durer encore une semaine. Quelle horreur !
Dieu est vraiment injuste.






Le colonel Roove jeta un coup d’œil écœuré au corps
disloqué du supplicié.
Du sale travail d’amateur.
Lorsqu’il avait été envoyé comme conseiller militaire en
Amérique latine, il s’attendait à trouver un pays moins
développé que les États-Unis d’Amérique, mais là, ça
dépassait les bornes.
Ils avaient arraché un œil, brûlé son corps un peu
partout au chalumeau, cassé toutes les dents de devant
au marteau, broyé les phalanges dans un étau, enfoncé
des clous imbibés de jus de citron sous les ongles,
arraché les testicules avec des tenailles, et maintenant, ils
s’apprêtaient à empaler l’homme sur un pieu de
10 centimètres de diamètre.
La torture n’est pas une affaire d’amateur, il faut faire
mal, très mal, mais il doit toujours y avoir pour le
27 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
supplicié l’espoir de s’en sortir. Il faut ménager des
temps de réflexion pendant lesquels il doute, attendant
la suite, il faut établir une relation de domination où
l’autre retombe en enfance. Le côté psychologique est
plus important que la torture physique elle-même.
Roove a vu des hommes avouer avant même de
commencer les sévices.
Là, le pauvre type sait qu’il est condamné. Il n’a plus
rien à perdre. En plus, avec tout ce qu’il a subi, c’est à se
demander s’il ressent encore la douleur.
Il détourna pudiquement la tête pendant que les
bourreaux empalaient le malheureux. L’autre ne poussa
même pas un cri. C’était la fin. Un des hommes lui sauta
sur les épaules pour bien terminer le travail.
Roove sortit de la pièce. Il allait avoir du travail pour
former ces gens à la torture « civilisée ».
Mieux valait attendre demain que son homologue
revienne de province pour commencer vraiment à
travailler.

Il traversa la cour de la caserne et monta dans la Land
Rover qui l’attendait. Direction l’hôtel Hilton. Il en avait
assez vu pour aujourd’hui.
Avant tout, se détendre avec un bon bain et une pute à
20 dollars.



Réfugiés sur la colline qui domine le village, Gadi et les
autres paysans assistaient impuissants à la destruction de
leur village et de leurs cultures par les eaux.
Un vieil homme et deux enfants étaient portés
manquants. Probablement emportés par le courant.
28 PAUL PASTORID

Gadi se demanda si leur sort n’était pas plus enviable
que le leur.
Les cultures détruites les condamnaient à la famine avec
tout son cortège de misères. Car la famine affaiblit les
organismes, les rendant sensibles aux épidémies qui ne
manqueront pas de se déclencher.
Certains, affamés, se comporteront en brigands,
n’hésitant pas à tuer pour survivre.
L’Inde n’est pas l’Occident, il n’y aura pas de
subventions, pas d’aide, il faudra se débrouiller.
Trois morts aujourd’hui, mais demain, les conséquences
des inondations tueront dix fois plus de gens.
Ça, personne ne le dit jamais, mais les vieux comme lui
le savent.
Il regarda ses enfants qui jouaient à quelques mètres de
là, insouciants. Ils étaient trop jeunes pour avoir connu
la précédente inondation. Bientôt, ils sauraient… S’ils
survivaient…

En France, ce sont les grands départs pour les vacances
d’été. Les routes se chargent de millions de véhicules.
Les gens sont heureux.
Un mois de vacances, c’est peu après une année de
travail. Il faut en profiter au maximum.
À la radio, personne ne fait attention aux informations
qui font état d’inondations en Inde. On préfère zapper
pour écouter les premiers tubes de l’été.
Vive les vacances !



Michel se regarda dans la glace.
Il était fatigué et las.
29 ENFANTS, SAUVEZ-NOUS
À l’école, tout le monde s’était encore moqué de lui.
Pourtant il ne demande pas grand-chose, juste qu’on le
laisse tranquille.
Mais il n’y a rien à faire. Il leur faut un souffre-douleur.
Il a tout essayé : amener des bonbons pour amadouer,
se plaindre à la maîtresse en désespoir de cause…
Il n’a réussi à gagner que quelques jours de répit.
Son père lui a dit qu’il lui faisait honte, qu’il n’avait qu’à
se battre, casser la figure à ceux qui le harcèlent.
Michel y a songé parfois, mais il a peur.
Sa maman le console, elle le prend dans ses bras
tendrement, mais elle ne résout pas son problème.
L’autre jour, il a eu très peur : la bande à Yvan voulait le
déshabiller dans la cour de récréation.
Demain, il ira à l’école avec son canif. Il sait bien qu’il
n’aura pas le courage de le sortir, et encore moins de
s’en servir, mais c’est une décision qui le rassure.
Pourquoi personne ne l’aide ?
Si seulement quelqu’un se mettait avec lui, il aurait la
force de se battre.
Enfin peut-être…

Yvan rigole. Il sent tous les autres qui boivent ses
paroles, prêts à le suivre n’importe où. C’est grisant.
Demain, il a décidé que le premier qui réussirait à éclater
le nez de ce niais de Michel aurait le droit d’être
embrassé par la Maryse.
Cette dernière a hoché de la tête pour signifier son
accord. Elle espère que ce sera Yvan qui gagnera. Il a
tellement d’imagination. Un type génial !



30 PAUL PASTORID

La vie sur terre est un enfer, et chacun pense
surtout à lui-même. La vie de tous les jours est
peuplée de toutes les horreurs qu’un homme peut
imaginer. La communication entre les hommes est
superficielle, pour ne pas dire quasiment
inexistante. L’autre est avant tout un adversaire
potentiel.
L’être humain est tout seul face à la vie et à la mort.
La race humaine se comporte sur le plan moral
bien plus mal que les animaux. Elle s’est damnée
elle-même.
Et rien n’est fait pour améliorer la situation.




31