Etat / Travail / Famille

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Ce numéro présente des travaux comparatifs centrés sur les politiques sociales et familiales mises en œuvre dans différents pays au cours de la période récente. Les auteur(e)s s'intéressent à l'impact de ces politiques publiques sur la vie professionnelle et la vie familiale des femmes et à leurs effets globaux, notamment en termes d'emploi, de fécondité.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296927889
Nombre de pages : 271
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Cahiers du Genre
46 / 2009

État / Travail / Famille
« conciliation » ou conflit ?

Coordonné par Jacqueline Heinen, Helena Hirata et Roland Pfefferkorn

Revue publiée avec le concours du Centre national de la recherche scientifique du Service des droits des femmes et de l’égalité du Centre national du livre du Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (CRESPPA), équipe Genre, travail, mobilités (GTM - CNRS – universités Paris 8 et Paris 10)

Cahiers du Genre, n° 46/2009

Sommaire
Dossier

État / Travail / Famille : « conciliation » ou conflit ?

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Jacqueline Heinen, Helena Hirata et Roland Pfefferkorn Politiques publiques et articulation vie professionnelle / vie familiale (Introduction) Olivier Giraud et Barbara Lucas Le renouveau des régimes de genre en Allemagne et en Suisse : bonjour ‘néo maternalisme’ ? Fiona Williams, Constanza Tobío et Anna Gavanas Migration et garde des enfants à domicile en Europe : questions de citoyenneté Dorottya Szikra et Dorota Szelewa Welfare et socialisme : de certains concepts relatifs au genre Jacqueline Heinen Les politiques familiales en Europe de l’Est : d’une époque à l’autre Isabelle Attané et Catherine Scornet Vers l’émancipation ? Politiques reproductives et condition des femmes en Chine et au Viêt-Nam Bila Sorj et Adriana Fontes Les politiques publiques au Brésil et l’articulation entre travail et famille. Une comparaison interrégionale Hors-champ

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Virginie Rozée La domination masculine et l’image de la madresposa. L’exercice des droits reproductifs et sexuels des femmes boliviennes Lecture d’une œuvre

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Marie Garrau et Alice Le Goff Différences et solidarités. À propos du parcours philosophique d’Iris Marion Young

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Notes de lecture — Sylvie Chaperon. Les origines de la sexologie, 1850-1900 (Ilana Löwy) — Virginie Descoutures, Marie Digoix, Éric Fassin et Wilfried Rault (eds). Mariages et homosexualités dans le monde. L’arrangement des normes familiales (Juliette Rennes) — Pierre Verdrager. L’homosexualité dans tous ses états (Estelle Couture) — Ruth Lister et al. Gendering Citizenship in Western Europe. New Challenges for Citizenship Research in a CrossNational Context (Bérengère Marques-Pereira) — Sophie Stoffel (ed). Femmes et pouvoirs (Susan B. Whitney) — Recherches féministes. « Les féminismes » (Josette Trat) — Réjane SénacSlawinski. L’ordre sexué. La perception des inégalités femmeshommes (Diane Lamoureux) — Magdalena Rosende. Parcours féminins et masculins de spécialisation en médecine (Régine Bercot) — Bruno Latour. Changer de société. Refaire de la sociologie (Pierre Tripier) — Odile Goerg (ed). Perspectives historiques sur le genre en Afrique (Roland Pfefferkorn)

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Abstracts Resúmenes Auteur·e·s

Cahiers du Genre, n° 46/2009

Politiques publiques et articulation vie professionnelle / vie familiale Introduction

Les textes réunis dans ce volume questionnent les politiques publiques au regard de l’articulation vie professionnelle/vie familiale. S’agissant des femmes, depuis le début des années 1990, cette articulation ainsi que les politiques publiques la concernant sont le plus souvent présentées en termes de ‘conciliation’. Mode de conceptualisation, d’une part, définition de politiques — notamment au niveau de l’Europe — d’autre part, la ‘conciliation travail/famille’ a produit une importante littérature tant étatique que scientifique 1. Cette notion de ‘conciliation’, qui se présente comme universelle mais ne s’applique qu’aux femmes, a cependant, et à juste titre, fait l’objet de vives critiques (Junter-Loiseau 1999). En effet, elle « semble suggérer que le cumul des tâches domestiques et de l’exercice d’une activité professionnelle peut se faire dans des conditions harmonieuses » (Fagnani, Letablier 2001, p. 4). Des expressions alternatives ont été proposées par des chercheuses travaillant dans ce domaine qui mettent l’accent sur la contradiction, la tension ou le conflit, plutôt que sur une supposée ‘conciliation’.
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Pour une présentation analytique de cette bibliographie, voir par exemple Fagnani, Letablier (2001). Pour un aperçu de l’état de la discussion aujourd’hui, à partir d’une approche par les entreprises, voir Dauphin (ed) (2008). Pour une présentation de la problématique rapports sociaux de sexe et politiques publiques, voir par exemple Gautier, Heinen (1993), Heinen (2000), et Fouquet (2005).

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Jacqueline Heinen, Helena Hirata et Roland Pfefferkorn

Cependant, les institutions publiques françaises et européennes continuent à présenter les politiques sociales et familiales en termes de ‘conciliation’. De plus, ces politiques sont suivies avec attention dans des pays comme le Japon, où le manque d’équipements pour la petite enfance et les politiques d’emploi mises en œuvre par les entreprises rendent particulièrement problématique la poursuite d’une activité professionnelle pour les mères. Ces contradictions expliquent en grande partie l’effondrement du taux de natalité dans ce pays. L’expression work-life balance y est utilisée pour désigner ce qui en Europe continue à être présenté comme la ‘conciliation travail/famille’ (Hiroki 2008). Au-delà des insuffisances en termes de politiques publiques et d’équipements sociaux, les analyses japonaises relatives à l’ ‘équilibre entre le travail et la vie familiale’ visent aussi à interroger les normes sociales qui sont prégnantes et rendent précisément cet équilibre difficile, voire impossible, à atteindre pour les mères. Le cas des pays du Nord de l’Europe montre une autre configuration, souvent qualifiée de ‘welfare ami des femmes’ en référence à la façon dont l’État prend en charge une large part des responsabilités concernant la petite enfance. Le régime de care des pays nordiques se caractérise en effet conjointement, depuis un demi-siècle, par l’existence de services extensifs en direction des jeunes enfants et des personnes âgées et par un taux d’activité professionnelle élevé chez les femmes, par contraste avec le régime méditerranéen qui, jusqu’au début des années 1990, présentait des traits inverses. Il est toutefois plus difficile aujourd’hui qu’hier de classer les divers pays dans tel ou tel régime, compte tenu d’un double processus à l’œuvre : d’une part, la garde des jeunes enfants relève davantage de l’État et se traduit par des dispositifs plus généreux qu’il y a quinze ou vingt ans dans tous les pays européens, y compris ceux du Sud de l’Europe ; d’autre part, le régime nordique a tendu à se diversifier, surtout dans le domaine des allocations financières. Il conserve toutefois des traits distinctifs de par le caractère individuel (et non familial) des droits consentis, le montant relativement élevé des prestations versées en cas de congé parental et les politiques incitatives à l’égard des pères. Ceci étant, la division du travail est loin d’être abolie dans ces pays où les

Politiques publiques, vie professionnelle/familiale (Introduction)

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mères continuent à assumer une part des tâches de care beaucoup plus grande que leurs conjoints et où elles prennent notamment une durée de congés parentaux nettement plus étendue qu’eux (Leira 2002 ; Williams 2004 ; Lister et al. 2007). Les textes rassemblés ici répondent à plusieurs objectifs. Examiner, dans une optique historique, le rôle de l’État et des pouvoirs publics locaux ou régionaux quant à la configuration des rapports sociaux de sexe, dans la sphère du travail comme au sein de la famille — en lien, notamment, avec les facteurs démographiques et les fluctuations du marché de l’emploi. Analyser les diverses formes des modes de garde de la petite enfance et leurs effets contrastés pour les adultes concernés — les femmes, au premier chef — selon qu’il s’agit de services collectifs (crèches, maternelles) ou de dispositifs incitant à une prise en charge individuelle des jeunes enfants (congés parentaux de tous ordres, dégrèvements fiscaux favorisant l’emploi d’assistantes maternelles à domicile, etc.). Donner à voir divers modèles de répartition des tâches dans les activités de care (entre les hommes et les femmes et à l’intérieur du groupe des femmes) en fonction de la place assignée aux pères et aux mères, ainsi qu’en fonction des transformations économiques à l’échelle mondiale, de la polarisation Est-Ouest et Nord-Sud, et même Sud-Sud, ainsi que de l’importance et des caractéristiques des flux migratoires. Les contextes sociétaux examinés sont variés. Ils ont trait principalement à l’Europe (Allemagne, Suisse, Espagne, GrandeBretagne, Pologne, Hongrie) mais aussi à d’autres continents (deux régions du Brésil, la Chine et le Viêt-Nam). Les contributions privilégient des entrées différentes et portent sur des périodes plus ou moins étendues, mais elles s’inscrivent toutes dans une perspective comparative — internationale, le plus souvent. Olivier Giraud et Barbara Lucas s’interrogent sur la dynamique des « régimes de genre » en Allemagne et en Suisse dans une perspective comparative et diachronique. À partir des analyses de Sylvia Walby (2001), ils reprennent ce concept dans un sens extensif couvrant « l’ensemble des structures sociales qui influencent la division sexuée des rôles sociaux ». Ils envisagent quatre dimensions principales qui toutes contribuent à redéfinir

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les normes et les rapports de pouvoir : le rôle de l’État dans la structuration et la régulation des rapports de genre ; les arrangements concrets entre acteurs privés, associatifs et publics ; les rapports spécifiques entre sphère privée et sphère publique conduisant à telle ou telle répartition des rôles sexués ; la prise en compte de différents acteurs (associations, mouvements de femmes, syndicats, organisations patronales, partis politiques, Églises, etc.) contribuant à la transformation du régime de genre. Ils spécifient dans un premier temps les contours du modèle traditionnel du régime de genre qui reposait, dans ces pays, sur une sexuation tranchée des rôles sociaux : schématiquement, aux hommes l’activité professionnelle et l’espace public, aux femmes l’espace domestique, les travaux y afférant et les soins aux personnes les plus faibles. À travers l’analyse des dynamiques discursives, ils montrent que, sur la base d’alliances de secteurs catholiques conservateurs et de secteurs plus marqués à gauche, le discours public dessine progressivement une nouvelle configuration des régimes de genre, avec cependant des variantes significatives selon le pays concerné. Ainsi, en Allemagne, la question du genre se construit principalement autour d’enjeux limités aux questions familiales et, dans une moindre mesure, autour du travail. En Suisse, par-delà les variations locales, le nouveau régime de genre semble s’inscrire dans le cadre d’une lutte « sexuellement neutre contre les discriminations ». Dans les deux pays, le régime de genre se décline en outre différemment selon la situation sociale des ménages, les rapports de sexe s’articulant avec les rapports de classe (Pfefferkorn 2007). Le nouveau régime de genre repose désormais sur un « investissement fort de la vie publique et politique par les femmes » et sur la « conciliation » au féminin, de la vie professionnelle et de la vie familiale. Mais cette « conciliation » est loin d’aller sans contraintes et tensions pour les femmes des milieux populaires et des catégories moyennes, seules les familles aisées offrent la possibilité d’un choix moins contraint pour les femmes. Fiona Williams, Constanza Tobío et Anna Gavanas nous proposent une analyse des ‘régimes du care’ qui articulent les politiques de garde des enfants en bas âge et les politiques migratoires. Ces régimes s’inscrivent dans la ‘chaîne inter-

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nationale du care’ qui voit des femmes venant de pays pauvres prendre en charge les enfants et le travail domestique dans les pays du Nord, tandis que leurs propres enfants sont pris en charge par d’autres femmes dans leurs pays d’origine. Cette configuration est étudiée par les auteures en s’appuyant sur des recherches qualitatives menées en Grande-Bretagne et en Espagne à la fois auprès de femmes employant ces travailleuses et de femmes immigrées à la recherche de ce type de travail. Le ‘déficit du care’ dans ces deux pays a pour origine les contradictions résultant de la montée du travail professionnel des femmes et les inégalités maintenues entre hommes et femmes dans l’espace domestique, mais aussi les lacunes des politiques publiques, en premier lieu l’insuffisance des structures publiques de garde d’enfant. La marchandisation du care permet alors de lever partiellement ces contradictions grâce au travail de femmes migrantes. Les auteures montrent que le recours à ces dernières est une ressource fondamentale en Espagne pour les femmes travaillant à plein temps et ne disposant pas, à proximité, d’un réseau familial d’appui (mère, belle-mère ou grand-mère). En revanche, ce phénomène est moins marqué en Grande-Bretagne où il ne constitue qu’une solution parmi d’autres, principalement pour les femmes des catégories sociales les plus élevées. Cet article permet de montrer à quel point les changements de la situation géopolitique (Est-Ouest, Nord-Sud) et la polarisation mondiale des richesses contribuent finalement à produire une citoyenneté sexuée à un double titre. D’une part, les travailleuses migrantes peuvent certes avoir accès à des revenus, mais leurs droits sociaux, économiques, politiques et intimes ne sont pas comparables à ceux de leurs employeuses. D’autre part, cela contribue à figer les rapports sociaux de sexe et à naturaliser le travail domestique, ce dernier étant considéré comme devant être assuré par des femmes. Dans ce contexte, les tensions et rapports de pouvoir entre hommes et femmes se déplacent : les rapports entre femmes, employées et patronnes, tendent à s’aiguiser, notamment à propos des normes éducatives, tensions qui tendent par ailleurs à réactiver les stéréotypes de ‘race’ et de classe. Dorottya Szikra et Dorota Szelewa s’intéressent aux politiques sociales mises en œuvre dans les pays de l’Est et à leurs effets

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sur l’articulation travail/famille. Leur réflexion s’appuie principalement sur les exemples hongrois et polonais dont elles proposent une comparaison fine, principalement sur la période des années 1950-1980. Elles mobilisent pour leur analyse des concepts élaborés dans d’autres contextes sociaux, économiques et politiques par les chercheur·e·s des pays occidentaux, notamment les concepts de ‘maternalisme’ et de ‘familialisme’, tout en s’interrogeant sur la pertinence d’une telle transposition conceptuelle. Leur objectif est à la fois de contribuer à une réécriture genrée de l’histoire des politiques sociales de ces pays et de développer des cadres conceptuels originaux permettant une analyse comparative des différentes expériences nationales menées pendant et après l’époque ‘socialiste’. Le concept de ‘familialisme’ leur semble particulièrement adapté pour saisir les différences entre les politiques publiques mises en œuvre en Hongrie et en Pologne au regard de l’articulation vie professionnelle et vie familiale. Elles proposent une analyse détaillée des mesures mises en œuvre dans chacun des deux pays et soulignent le rôle particulier joué par l’Église catholique en Pologne. Elles montrent en substance qu’avant le tournant de la fin des années 1980, le soutien de l’État était bien plus présent en Hongrie qu’en Pologne :
Les familles hongroises avaient à leur disposition trois sortes d’allocations de congé parental et un large réseau de services d’aide à l’enfance […]. En Pologne, où l’accès aux allocations parentales et familiales a toujours été accordé en fonction des moyens et où la fréquentation des jardins d’enfants n’a jamais dépassé 50 %, la situation des familles, et donc des femmes, a toujours été plus difficile.

Jacqueline Heinen propose une réflexion plus globale centrée sur les retombées sur les rapports sociaux de sexe des politiques sociales et familiales mises en œuvre dans l’Europe de l’Est depuis le tournant intervenu à la fin des années 1980. Par-delà les différences économiques ou culturelles entre les États concernés, elle insiste davantage sur les similitudes de ces politiques qui apparaissent nettement et la comparaison avec la période antérieure fait d’autant mieux ressortir les traits communs. Les droits sociaux de type universel et une certaine conception de l’égalité entre hommes et femmes sont rapidement et massivement remis

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en cause au cours des années 1990. Le tableau d’ensemble de la période antérieure, plutôt positif sur ce point en comparaison avec la période récente, doit cependant être nuancé. En effet, la réduction du rôle des femmes à celui de mères confortait des représentations et des pratiques sociales inégalitaires (ségrégation sexuée de l’emploi, écart de salaires en faveur des hommes, faible partage du travail domestique, double journée de travail pour les femmes). Ces contradictions passées ont laissé des traces et expliquent aussi partiellement la tendance récente au repli sur l’espace domestique. À partir des années 1990, les mesures protectrices ciblant les mères ou les parents de jeunes enfants, comme plus largement les politiques sociales d’ensemble, sont mises à mal : baisse du montant des allocations, réduction des congés parentaux, diminution du nombre de places dans les structures de garde des jeunes enfants, etc. La montée du chômage, la baisse des revenus et les difficultés matérielles rencontrées par la majorité des ménages de ces pays accentuent en outre l’idéalisation du rôle de la famille et la valorisation de celui des mères. Dans un contexte de dégradation de la situation sociale, les inégalités de sexe ont alors tendance à passer au second plan et la rhétorique et les pratiques sexistes, comme les politiques publiques inégalitaires, trouvent à s’exprimer plus ouvertement, conduisant notamment à la montée des violences envers les femmes, à la féminisation de la pauvreté et à l’effondrement de la natalité. Le déficit démographique est cependant à envisager autant comme le résultat de la précarisation sociale des femmes que la conséquence de leur volonté de s’accrocher à leur emploi, car comme le souligne Jacqueline Heinen :
La chute radicale du nombre de naissances constitue un phénomène qui peut être interprété comme un signe de résistance des jeunes femmes confrontées à des difficultés financières sans précédent.

Isabelle Attané et Catherine Scornet s’intéressent aux relations entre la condition des femmes et les politiques reproductives mises en œuvre en Chine et au Viêt-Nam au cours des dernières décennies. Elles comparent les deux pays au cours de deux périodes : les décennies 1950 à 1970 qui voient les deux pays tenter de contrôler la croissance de leur population pour

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amorcer un développement économique dans une perspective socialiste ; et les vingt ou trente dernières années marquées par des bouleversements économiques et sociaux considérables dans le contexte de la libéralisation économique. Les auteures montrent qu’en dépit d’éléments favorables à l’amélioration du statut des femmes (lois favorables à l’égalité, scolarisation primaire de masse, baisse de la fécondité, taux d’activité élevés), la spécification des rôles de sexe persiste et les obstacles à leur émancipation demeurent. La baisse de la fécondité a eu un impact direct très limité sur l’activité professionnelle des femmes car avant même que la fécondité ne baisse, c’est-à-dire jusqu’au tout début des années 1970, l’activité féminine était déjà extrêmement développée, et il était donc difficile de la faire augmenter davantage. Le contexte de la libéralisation économique est venu contrebalancer les effets potentiellement positifs d’une réduction de la fécondité en réactivant les rôles sociaux traditionnels et en bridant la dynamique d’autonomisation des femmes : la libéralisation du marché du travail s’est traduite dans certaines régions par une baisse de l’activité féminine ; le désengagement partiel de l’État des entreprises et des structures éducatives et sanitaires a eu des effets analogues, en particulier au Viêt-Nam ; la fin de la gratuité des crèches et de l’école a contraint de nombreuses femmes à quitter leur emploi pour s’occuper de leurs enfants ; les frais de scolarité et les dépenses de santé ne sont plus assumés entièrement par l’État. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à devoir choisir entre maternité et activité professionnelle. Et les auteures de conclure :
Si les fondements de l’émancipation des femmes ont pu être jetés dans chacun des deux pays au cours du demi-siècle écoulé, il n’en reste pas moins qu’ils sont fragiles car soumis à des forces contradictoires.

Enfin, la contribution de Bila Sorj et Adriana Fontes examine l’impact de deux politiques publiques sur l’articulation entre travail et famille : le Programme Bolsa Familia (Bourse Famille), mis en œuvre par le gouvernement brésilien pour lutter contre la pauvreté, s’adresse aux femmes en tant que mères ; la politique générale de la petite enfance qui donne accès aux enfants de moins de six ans aux crèches et aux écoles mater-

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nelles concerne les mères en tant que travailleuses. Les effets de ces politiques sont étudiés en comparant les deux régions du pays les plus peuplées : le Nordeste et le Sudeste. Le contraste entre les deux est important puisque la seconde est deux fois plus riche, le pourcentage de pauvres y est trois fois moins élevé et l’analphabétisme nettement moins répandu. La Bourse Famille a clairement un impact négatif sur l’activité professionnelle des femmes, plus marqué dans le Nordeste que dans le Sudeste. Cette politique de lutte contre la pauvreté est manifestement entachée de maternalisme. Inversement, l’accès accru aux services d’accueil à la petite enfance amène plus fréquemment les mères pauvres sur le marché du travail, surtout dans le Sudeste, en raison de la plus grande marchandisation des activités de care. Cette étude confirme les résultats des expériences européennes : l’accès aux crèches ou aux maternelles et à des écoles à plein temps, de même que l’extension du congé paternité, contribuent à l’entrée des femmes sur le marché du travail et, par la suite, amènent à questionner la naturalité du lien entre les femmes et le travail domestique. Inversement, elle montre aussi qu’en faisant de l’attribution des tâches familiales aux femmes l’objet d’une politique publique, le Programme Bourse Famille joue surtout en sens inverse, renforce la division sexuelle du travail, affaiblit la relation des femmes avec le monde du travail et ne contribue que très partiellement à la promotion de l’autonomie des femmes :
Recevoir ces avantages signifie pour les femmes bénéficiaires une extension de leur maternage, c’est-à-dire de leur rôle auprès des enfants en qualité de mère ou de substitut (Paez-Souza et Vaitsman 2007, citées par Sorj et Fontes).

Le panorama d’ensemble qui se dégage de ce numéro atteste les nombreuses variations qui se dégagent d’un pays à l’autre selon : le poids des structures étatiques et le rôle des Églises ; les visées plus ou moins interventionnistes des acteurs politiques, notamment en matière de politiques reproductives ; l’ampleur des discriminations socioéconomiques à l’œuvre ; la part des tâches de care dévolues à des personnes extérieures à la famille, notamment à des immigrées, etc. Mais il atteste également un trait commun à tous les pays considérés quant aux

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responsabilités intrafamiliales. Par-delà les efforts consentis dans tel ou tel pays pour promouvoir l’autonomie économique des femmes, se dégage en effet la persistance — à des degrés variables, il est vrai — de pratiques sexuées en matière de care et de prise en charge des jeunes enfants. Et ces inégalités sont d’autant plus sensibles qu’il s’agit de femmes migrantes ou issues des catégories sociales défavorisées. La dimension comparative des études menées a ceci d’heuristique qu’elle donne un aperçu de l’ampleur des changements indispensables, sur le plan politique comme sur celui des représentations, pour que les politiques familiales s’adressent aux hommes autant qu’aux femmes et pour que la mixité s’impose enfin dans les pratiques. Ce numéro des Cahiers du Genre, comparant ces politiques entre pays contrastés du Sud, de l’Est et du Nord, veut contribuer à la controverse en cours. * * * L’article de Virginie Rozée, publié en hors-champ, examine l’exercice des droits reproductifs et sexuels des femmes boliviennes. L’auteure montre qu’en dépit des mesures instaurées par les gouvernements successifs en faveur des droits des femmes, leur application se heurte à de nombreux obstacles. Elle souligne notamment que la décision pour les femmes d’une pratique contraceptive reste du ressort des hommes. Elle s’attache à décortiquer les mécanismes qui, dans une société fortement marquée par le catholicisme et la domination masculine, font perdurer l’image de la madresposa, cette mèreépouse qui ne s’épanouirait que dans la maternité et ce, au détriment de sa santé. Notre rubrique « Lecture d’une œuvre » fait place, cette fois, à la pensée de la philosophe féministe américaine Iris Marion Young, disparue en 2006. Marie Garrau et Alice Le Goff montrent comment l’œuvre de Young articule critique sociale et phénoménologie et ouvre la voie à une pensée originale du sujet collectif du féminisme. Par son concept de ‘solidarité différenciée’, elle souligne que nous sommes toujours pris·e·s dans des relations multiples d’interdépendance de natures et de niveaux différents. Cette conception pluraliste de l’espace

Politiques publiques, vie professionnelle/familiale (Introduction)

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public l’amène à réviser l’idée d’inclusion politique grâce à la prise en compte de l’articulation des différences sociales, culturelles, économiques, géographiques, etc., quitte à voir s’éloigner un idéal d’intégration. Jacqueline Heinen, Helena Hirata et Roland Pfefferkorn
Références
Dauphin Sandrine (2008). « Conciliation travail-famille : du côté des entreprises ». Recherches et prévisions, n° 92, juin. Fagnani Jeanne, Letablier Marie-Thérèse (2001). « Travail et famille : contraintes et arbitrages ». Problèmes politiques et sociaux, n° 858 « Famille et travail : contraintes et arbitrages ». Fouquet Annie (2005). « Les politiques d’emploi envers les femmes ». In Maruani Margaret (ed). Femmes, genre et sociétés. L’état des savoirs. Paris, La Découverte. Gautier Arlette, Heinen Jacqueline (eds) (1993). Le sexe des politiques sociales. Paris, Côté-femmes. Heinen Jacqueline (2000). « Politiques sociales et familiales ». In Hirata Helena, Laborie Françoise, Le Doaré Hélène, Senotier Danièle. Dictionnaire critique du féminisme. Paris, PUF [2e éd. 2004]. Hiroki Sato (2008). « Amélioration du taux d’emploi des femmes et réalisation d’une société privilégiant le ‘work life balance’ ». In Promotion du travail des femmes et conciliation de la vie professionnelle et familiale. Séminaire franco-japonais, Paris, 19-20 novembre 2007, Délégation aux affaires européennes et internationales, ministère du Travail et de la Santé, Paris, CDRom. Junter-Loiseau Annie (1999). « La notion de conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale : révolution temporelle ou métaphore des discriminations ? » Cahiers du genre, n° 24. Leira Arnlaug (2002). Working Parents and the Welfare State: Family Change and Policy Reform in Scandinavia. Cambridge, Cambridge University Press. Lister Ruth et al. (2007). Gendering Citizenship in Western Europe: New Challenges for Citizenship Research in a Cross-National Context. Bristol, The Policy Press. Pfefferkorn Roland (2007). Inégalités et rapports sociaux : rapports de classes, rapports de sexes. Paris, La Dispute « Le genre du monde ».

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Walby Sylvia (2001). “From Gendered Welfare State to Gender Regimes: National Differences, Convergence or Re-structuring?” Paper presented to Gender and Society Group, Stockholm. Williams Fiona (2004). Rethinking Families. London, Calouste Gulbenkian Foundation.

Cahiers du Genre, n° 46/2009

Le renouveau des régimes de genre en Allemagne et en Suisse : bonjour ‘néo maternalisme’ ?

Olivier Giraud et Barbara Lucas
Résumé Cet article s’interroge sur la dynamique des régimes de genre en Allemagne et en Suisse de manière comparée et diachronique. Il propose pour commencer une grille analytique des régimes de genre. Il retrace ensuite les contours du modèle traditionnel du régime de genre en Allemagne et en Suisse, avant de comparer les dynamiques discursives observées récemment dans ces deux pays puis d’explorer leur implication. En conclusion, les arrangements sociaux et politiques expliquant les dynamiques observées sont discutés dans une perspective qui s’intéresse aux interactions entre discours sociaux, changement institutionnel, mobilisations collectives et modes de vie. 1
ALLEMAGNE — SUISSE — POLITIQUES SOCIALES — RÔLES SEXUÉS — CARE ÉGALITÉ — ACTIVITÉ DES FEMMES — ARTICULATION TRAVAIL/FAMILLE



En Allemagne et en Suisse, les femmes sont longtemps apparues dans une situation peu enviable. Moins présentes sur
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Outre les lecteurs anonymes de la revue, nous remercions chaleureusement pour leurs remarques pertinentes : Thanh-Huyen Ballmer-Cao, Rosine Dombrowski, Ute Frietsch — et les membres du groupe genre du Centre Marc Bloch de Berlin —, Isabelle Giraud, Helena Hirata, Michel Lallement, Arnaud Lechevalier, Marie-Thérèse Letablier, Katrin Meyer, Chantal Nicole-Drancourt.

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Olivier Giraud et Barbara Lucas

le marché du travail, moins affirmées dans leur rôle de citoyennes, elles semblaient plus confinées dans l’espace privé que les Anglo-Saxonnes, les Scandinaves ou les Françaises et autant liées par leur rôle de mère que les ressortissantes de l’Europe latine. Si, en matière de genre, le rééquilibrage des situations, des parcours de vie, des opportunités et des contraintes s’inscrit dans une dynamique historique, fortement accélérée depuis la première guerre mondiale, le changement dans ces deux pays tardait à se manifester. Depuis le début de la décennie, pourtant, les observateurs saluent une succession d’avancées significatives, dans des domaines aussi divers que le droit civil, l’avortement, la politique familiale, l’accès des femmes au marché du travail, la violence conjugale ou le financement des places de crèches 2. La coïncidence de ces évolutions et le caractère symbolique des nouvelles mesures laissent à penser que l’Allemagne et la Suisse signent, quoique tardivement, leur « adieu au maternalisme » (Orloff 2006). Comment rendre compte de cette transition soudaine ? Quelle en est la portée réelle et quels en sont les enjeux ? Que sont devenus les traditionnels facteurs de blocage ? Cet article interroge la dynamique des régimes de genre en Allemagne et en Suisse de manière comparée et diachronique. Dans une première partie, un retour sur la notion de régime de genre nous permettra de développer une grille d’analyse ajustée aux caractéristiques sociopolitiques de nos deux cas. Puis, après avoir tracé les contours du régime traditionnel en Allemagne et en Suisse, nous comparerons les dynamiques discursives observées récemment dans ces deux pays. Enfin, ces ruptures politiques seront mesurées à l’aune des transformations dans les régimes de genre eux-mêmes. En conclusion, nous discuterons les similarités des configurations allemandes et suisses ainsi que les arrangements sociaux et politiques expliquant les dynamiques observées, dans une perspective qui s’intéresse aux
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On citera pour la Suisse l’emblématique adoption en votation populaire d’un congé maternité au niveau fédéral en 2004, soixante ans après que la Constitution ait prévu sa création ou, en Allemagne, le non moins symbolique paquet de mesures de conciliation entre travail et famille initié en 2003 par une ministre de la Famille mère de sept enfants.

Le renouveau des régimes de genre en Allemagne et en Suisse...

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interactions complexes entre discours sociaux, changements institutionnels, mobilisations collectives et modes de vie.
Régime de genre et changement de discours

Dans son interprétation la plus large, la notion de ‘régime de genre’ s’efforce d’englober l’ensemble des structures sociales qui influencent la division sexuée des rôles sociaux (Walby 2001) 3. Elle s’inscrit en complément de l’abondante littérature d’analyse des interactions entre les formes et les mécanismes de fonctionnement des États sociaux et les rapports de genre — produite dans les années 1980 et 1990. Partie du constat que la plupart des États sociaux dans le monde industrialisé participent à la reproduction des inégalités de genre plus qu’à leur éradication (Jenson 1986), la critique féministe de l’État social (par exemple Lewis 1992, et pour une synthèse complète Orloff 1996) s’est ensuite portée sur la non prise en compte du genre dans la typologie des États-providence construite par Gøsta Esping-Andersen (1999). Le maintien de la distribution sexuée des rôles dans l’angle mort de l’analyse a ainsi longtemps empêché l’intégration de la contribution essentielle des femmes et du travail domestique en matière de protection sociale. Il a aussi masqué l’impact des régimes d’État-providence sur la place des femmes sur le marché du travail. Les approches féministes ont également analysé de façon critique la dimension émancipatrice de la dé-marchandisation des prestations sociales et de la marchandisation du travail féminin. Ces différents enjeux liés à l’Étatprovidence (par exemple Daly, Rake 2003) ou aux inégalités devant l’emploi (Schmidt 1993) ont été traités de façon comparative, approfondie et différenciée. Dans ce contexte, la notion de régime de genre représente une tentative d’élargissement du cadre d’analyse des États sociaux de manière à prendre compte les rapports sociaux de sexe dans
Pour Sylvia Walby, en effet (2001, p. 16), le régime de genre renvoie à un ensemble de domaines interdépendants : emploi, travail non rémunéré, violence masculine, État, sexualité et culture. Plus restrictive, la notion de gender regime chez Robert W. Connell (1987) s’applique à des institutions spécifiques comme l’école, le lieu de travail, etc.
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leur dimension institutionnelle, mais aussi sociale et culturelle. Nous proposerons ici de retenir quatre dimensions des régimes de genre. Le cadre s’inspire de l’approche de Walby (2001) dans son ambition englobante, mais vise à développer une analyse différenciée, capable de s’émanciper du rapport dichotomique entre public et privé. Ajustée aux configurations complexes des espaces sociaux contemporains, cette démarche est nécessaire pour saisir les cas allemand et suisse dans leurs spécificités : fort ancrage du modèle du male breadwinner (‘l’homme gagnepain’), diversité des formes sociales et familiales, enchevêtrement politique caractérisé, forte implication de la société civile dans l’action publique. • La première dimension renvoie au rôle de l’État dans la structuration et la régulation des rapports de genre. D’un point de vue théorique, il s’agit d’élargir la conception de l’État de façon à saisir son action de manière non sectorisée. En effet, différentes politiques publiques, souvent en interaction, peuvent contribuer à structurer les rapports sociaux de sexe, explicitement ou non (politiques ‘féministes’ [Mazur 2002], politiques sociales, politiques de l’emploi). De même les différentes formes de citoyenneté — civile, politique, sociale — qui leur sont attachées peuvent être questionnées du point de vue du genre (Lister et al. 2007). • La seconde dimension est celle de la relation entre l’État et la société. Les arrangements concrets entre des acteurs privés, associatifs ou publics (Evers 1990 ; Bettio, Plantega 2004) ont des implications concrètes en termes de genre. Comme le souligne Walby, les ressources matérielles à disposition des ménages (équipements ménagers, plats cuisinés), humaines (travail domestique rémunéré, prestations de care), financières ou culturelles (organisation et partage équitable des tâches au sein du ménage) sont des éléments déterminants. Dans cette optique, la production de services diversifiés et accessibles par les différents acteurs sociaux peut être facilitée par des mesures publiques incitatives (Butschi, Cattacin 1993). • La troisième dimension est la distribution sexuée des rôles sociaux. Selon Walby, les rôles féminins s’inscrivent principalement entre le pôle domestique (dans ses différentes

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acceptions, au sens où les femmes sont assignées au foyer et maintenues dans une relation de sujétion vis-à-vis des hommes, des familles ou des groupes constitués) et le pôle public, qui renvoie à l’implication des femmes dans le monde du travail, mais aussi à leur autonomie personnelle et leur rapport au pouvoir. Cependant, ce dualisme est trop réducteur. Comme le montrent les analyses de Nancy Fraser (1997), il existe au moins quatre façons (on y reviendra plus loin) de concevoir la répartition des rôles sexués, qui renvoient précisément à des rapports spécifiques entre sphère domestique et sphère publique. • La quatrième dimension envisagée par Walby fait référence aux capacités évolutives du régime, notamment aux acteurs porteurs des dynamiques de changement dans l’ordre du genre. Walby évoque trois modèles facilitant la transition d’un régime de genre ‘domestique’ vers un régime de genre ‘public’ : le modèle social-démocrate privilégiant le développement des services publics, le modèle américain centré sur les mécanismes de marché et le modèle de l’Union européenne qui s’appuie sur des régulations et des réglementations. Ici aussi, on peut tenter d’être plus différencié. Ainsi, Manfred Schmidt (1993) et d’autres ont montré que dans les différentes configurations nationales, des acteurs aussi variés que syndicats, Églises, associations, mouvements de femmes, partis politiques, organisations patronales, etc., sont également à l’origine de changements dans l’ordre du genre. Régimes de genre et discours : redéfinition des normes et rapports de pouvoir Le concept de régime de genre permet d’entreprendre un repérage systématique des conditions sociales et institutionnelles de production des rapports de genre — conçus comme rapports de pouvoir — et de s’intéresser aux discours aux fondements des pratiques sexuées. En effet, les institutions forment des grilles de lecture (frame) qui, en matière de genre, produisent des effets s’apparentant à ceux de la classe sociale ou de la ‘race’ (Marx Ferree 2008). Ces représentations sont susceptibles d’être modifiées, notamment à travers des pratiques innovantes ou dans le cadre du débat d’idée démocratique. Dans

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cette perspective, les transformations des régimes de genre en Suisse et en Allemagne peuvent être discutées à l’aune de leurs soubassements normatifs, notamment de leur capacité à remettre en cause les fondements genrés du pouvoir. Comme nous le verrons, les recompositions discursives dans l’arène politique représentent à cet égard un indicateur — mais un indicateur seulement — de la direction effective du changement. Évaluant les principales alternatives au modèle de ‘l’homme gagne-pain’ avancées dans la littérature féministe américaine, Fraser (1997) a proposé une typologie particulièrement heuristique. • Dans le modèle du travailleur universel (universel breadwinner model) les femmes accèdent, à la suite des hommes, au marché du travail à temps plein. Ce qui suppose une redéfinition des rôles sociaux, soutenue soit par une implication étatique accrue soit, dans une variante qu’Arlie Hochschild (1995) qualifierait de postmodern, via une légitimation du déficit en matière de care dû à l’investissement des femmes dans la vie professionnelle. Les besoins des enfants, des personnes âgées ou handicapées sont alors revus à la baisse et le self care est encouragé. • Dans le modèle paritaire (the care-giver parity model), la situation des femmes dispensatrices de soins est reconnue et valorisée. Le but est de permettre à ces dernières de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille, soit par le biais des activités de care elles-mêmes, soit par une combinaison entre responsabilité de care et travail à temps partiel. Il s’agit là de diminuer le coût d’une ‘différence des sexes’ affirmée, et non de la faire disparaître. • Enfin, le modèle du prestataire universel de soin (the universal care-giver model) voit le marché de l’emploi s’organiser pour des travailleurs et travailleuses qui sont aussi des prestataires de soin. Revalorisées, ces tâches sont supposées pouvoir être effectuées en partie par les proches indépendamment de toute considération de genre. Ceux-ci sont soutenus par l’État dans cette démarche, quelle que soit la forme de la famille (nucléaire, recomposée, homosexuelle).

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Comment, à l’aune de cette typologie, décoder les changements sociaux et politiques en cours en Allemagne et en Suisse ? Sommes-nous face à un ajustement du modèle de ‘l’homme gagne-pain’, à la conversion des pays les plus conservateurs au modèle de la social-démocratie nordique, à une revalorisation de la place des femmes dans un registre traditionnel maternaliste ? Ou assiste-t-on, contre toute attente, à l’émergence d’un régime de genre radicalement nouveau ?
Les régimes traditionnels de genre en Allemagne et en Suisse

Institutionnalisés dans l’après-guerre, les régimes de genre traditionnels en Allemagne et en Suisse se font profondément écho. Les points communs entre les deux pays doivent notamment beaucoup à l’influence catholique dans le domaine des politiques sociales. Au nom du principe de subsidiarité, mais aussi parce que les partis chrétiens-démocrates ont beaucoup investi ce champ, l’influence de la mouvance catholique sur les discours et les politiques sur le couple ou la famille est supérieure à son poids politique réel, cela au nord comme au sud du Rhin. En dépit des mutations intervenues dans le contexte socioéconomique dès les années 1950, le conservatisme dans le domaine s’est maintenu jusque dans les années 1990. Le positionnement de l’État dans les domaines politiques concernés, ses relations avec la société ou la répartition des rôles sociaux ancrent solidement — mais de façon différenciée — des rapports sociaux de sexe fortement inégalitaires et hiérarchiques. L’analyse de la capacité évolutive de ces régimes fera l’objet d’un point spécifique dans lequel les deux cas sont comparés de façon intégrée. Le régime de genre en Allemagne Tel qu’il s’est développé jusque dans les années 1990, le régime de genre en Allemagne est marqué par la dimension privée des arrangements en matière de care et fortement orienté sur la famille. La question des rapports de genre est thématisée dans le débat public, mais l’État est réticent à intervenir. L’éducation ou la prise en charge des jeunes enfants est ainsi de

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la responsabilité des familles, c’est-à-dire des mères. Plus encore, à la prise en charge maternelle est associée « un niveau d’attente pédagogique élevé » (Veil 2003) qui correspond de fait à une responsabilité morale des femmes vis-à-vis de leur famille, qu’il s’agisse des enfants ou des parents vieillissants (Daly, Rake 2003). Les prestations sociales sont attribuées aux familles (via le revenu du travailleur — envisagé en tant que male breadwinner) et la faible implication de l’État ne fait souvent que refléter le maintien de rapports de force en faveur des conservateurs. Par exemple, la libéralisation de l’avortement est longtemps restée inaboutie en Allemagne, surtout en raison de l’opposition résolue des catholiques 4. Le principe de subsidiarité et une société civile active permettent en partie de combler l’inaction relative des institutions fédérales et le non-interventionnisme à vertu conservatrice des discours dans l’arène nationale. Dans les régions de tradition social-démocrate ou protestantes ou urbanisées — Berlin, le Nord, la Rhénanie du Nord-Westphalie, la Hesse, etc. —, les Länder, les communes, et le secteur privé marchand et associatif proposent des services qui permettent de décharger les femmes des tâches domestiques, éducatives et de soin. Dans les zones urbaines de tradition chrétienne-démocrate, les coûts de ces services privés ou semi-privés — dus notamment au coût élevé du travail — créent de fortes inégalités d’accès. En revanche, la proximité, la faible institutionnalisation et la diversité des prestataires de ces services constituent dans les deux cas des avantages car ils questionnent moins frontalement le devoir moral de prise en charge assigné aux femmes. Dans le modèle allemand traditionnel des rapports sociaux de sexe, les rôles sociaux féminins sont inscrits dans le contexte domestique. Le cœur des travaux domestiques est formé par le soin et l’éducation des jeunes enfants et le soin aux personnes âgées qui bénéficient d’une forte valorisation sociale. Ces
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La loi de légalisation de 1974 n’a finalement été appliquée que partiellement en 1976, suite à des recours en annulation devant la justice constitutionnelle. L’avortement reste punissable de cinq ans de prison et n’est autorisé que dans quatre situations, dont une « situation d’urgence » peu précise qui permettra une banalisation progressive des pratiques.

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tâches sont comprises comme une contribution essentielle à la cellule familiale, elle-même révérée comme le fondement de la société. L’appréciation sociale des tâches de soin — élément central du care-giver parity model de Fraser — ne s’accompagne cependant pas dans la tradition allemande d’une liberté de choix. L’Allemagne compte parmi les modèles de type male breadwinner les plus clairs en Europe. Les femmes travaillent peu et interrompent majoritairement leur activité à l’arrivée d’un enfant. Le marché du travail, pourtant fortement régulé en d’autres domaines, ne corrige pas les inégalités salariales de genre qui sont les plus fortes d’Europe 5. Le maintien d’un secteur industriel important et d’un fort niveau d’emploi dans les PME (petites et moyennes entreprises), secteurs traditionnellement peu ouverts aux femmes, explique une grande partie de la difficulté de l’accès des femmes au marché du travail (Schmidt 1993, p. 194). Le régime de genre en Suisse En Suisse, le régime de genre traditionnel est fondé sur l’assignation des femmes à la famille, en tant que mères et en tant qu’épouses. Les institutions contribuent à ralentir la progression de l’égalité des sexes, plus particulièrement au niveau fédéral puisque le droit de vote ne sera accordé aux citoyennes suisses qu’en 1971 (Ballmer-Cao 2000). Une situation qui explique en partie la faiblesse du mouvement féministe. À l’instar de l’Allemagne, la gestion des rapports de genre révèle l’emprise des forces conservatrices. La femme restera de facto longtemps mineure d’un point de vue civil et civique (Ruckstuhl 1991) ; l’avortement est interdit en 1942 6 — et le restera jusqu’en 2002, tandis que l’assurance maternité ne se concrétisera qu’en 2004. L’État libéral, réticent à intervenir dans la ‘sphère privée’ (économique ou domestique) conçoit son intervention de manière subsidiaire. La protection de la famille est au fondement des politiques sociales. Comme argument moral, cet objectif est aussi utilisé pour justifier l’accession tardive des femmes au droit de vote et d’éligibilité puisque
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www.eurofound.europa.eu/eiro/2002/11/inbrief/de0211201n.htm Sauf en cas de mise en danger grave de la santé des femmes.

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« l’espace familial doit être protégé du politique » (Studer 1996, p. 371). Dans ce contexte, le modèle de protection sociale adopté après-guerre — centré sur le travail masculin et organisant la gestion des risques par catégorie professionnelle 7 — est perçu comme un progrès, notamment par une partie des organisations de femmes, sensibles à sa dimension protectrice. L’influence du principe de subsidiarité est manifeste dans la régulation des rapports sociaux de sexe, qui se négocient davantage dans la sphère privée (société civile ou marché) qu’au sein de l’État, et plus au niveau local que fédéral. En Suisse, l’inspiration catholique faisant primer la famille et le corporatisme associatif se combinent avec la priorité que le libéralisme accorde à l’économique et à l’auto-organisation sociétale (Cattacin 2006) ainsi qu’au respect de la privacy. Lorsque la famille ne parvient plus à assumer ses tâches en matière de soin aux enfants principalement, mais aussi aux personnes âgées dépendantes, des organisations privées ou associatives — souvent issues des milieux religieux et philanthropiques — prennent le relais, parfois de façon stigmatisante. Le fédéralisme, moins centralisé que dans le cas allemand — les communes et les cantons légiférant activement dans des domaines relatifs aux soins, à l’éducation, à la petite enfance, à la santé, à l’aide sociale —, laisse s’exprimer de profondes différences locales (notamment entre communes urbaines et rurales, entre cantons protestants et catholiques ou entre régions romandes et alémaniques. La gestion catégorielle de nombreux risques sociaux ajoute à la complexité de l’ensemble. Du point de vue de la répartition des rôles sociaux, il faut noter en Suisse ce qui fait figure de paradoxe en comparaison internationale : la persistance de référents traditionnels (importance de valeurs comme le mariage ou la maternité, image de la mère au foyer), conjuguée à une précocité historique dans l’adoption de formes familiales modernes (comme le déclin de la fécondité, la nucléarisation de la famille, plus tardivement le divorce ou la cohabitation hors mariage – Fux 2002). Dominant, le modèle du male breadwinner articule un fort maternalisme
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Un système d’assurances privées complète le dispositif.

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(soutenu activement par la démocratie chrétienne jusque dans les années 1980) avec le primat des objectifs économiques. Le poids de l’industrie, le faible développement du secteur public et des services, la structure économique marquée par les PME sont autant de facteurs qui, comme en Allemagne, contribuent à expliquer la croissance réduite de l’emploi féminin (Schmidt 1993). Dans ce contexte, la valorisation du travail de care effectué par les femmes doit être relativisée par le peu de ressources mobilisées en leur faveur et reste ainsi avant tout symbolique. La résistance au changement des régimes traditionnels Les facteurs de blocage des régimes de genre jusque dans les années 1990 s’inscrivent en Suisse et en Allemagne dans des configurations historiques singulières. En Allemagne, l’enracinement des femmes dans la sphère domestique n’est pas le simple résultat de la domination masculine. Il est aussi une réaction des femmes à la politique des nazis qui, après les avoir incitées à rester à la maison en assumant un rôle de génitrices, ont exercé de fortes pressions pour qu’elles rejoignent les usines et participent à l’effort de guerre. Le retour au foyer correspond après-guerre à un retour à une vie sereine. Conformément au modèle de l’American way of life des années 1950, il est aussi signe d’aisance matérielle. La vie confortable des classes moyennes urbaines des années du miracle économique permet de réactiver le modèle traditionnel de la famille allemande. La reconnaissance de l’égalité dans l’ordre politique dès 1949 vient compenser en partie ce retrait au plan social et économique. En Suisse, en revanche, la nouvelle modernité du répertoire familial traditionnel, réinventée par la croissance et le bien-être économiques, a dispensé les forces conservatrices de l’aggiornamento qui s’est fait ailleurs en Europe dans le registre de l’égalité civique et politique entre sexes (l’égalité ne sera inscrite dans la Constitution qu’en 1981). L’arrivée des femmes aux chambres fédérales suisses relance les débats autour de la place des femmes dans la société dans les années 1970. La démocratie directe qui exige en Suisse à la fois la majorité des suffrages exprimés et la majorité des cantons, et permet le lancement de référendums législatifs, met en échec pendant des

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