Féminisme(s)

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Ce numéro développe un questionnement sur les évolutions et les crises des mouvements féministes aujourd'hui. Privilégiant un regard croisé (France, Canada, Allemagne, USA) et une réflexion menée par des protagonistes de ces mouvements, il pose la question du rapport de ces derniers avec la nouvelle génération des féministes.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
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EAN13 : 9782336283388
Nombre de pages : 234
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Cahiers

du Genre
2006

hors-série

Féminisme(s)
Recompositions et mutations

Coordonné par Dominique Fougeyrollas-Schwebel

et Eleni Varikas

. . . .

Revue publiée avec le concours du Centre national de la recherche scientifique du Service des droits des femmes et de l'égalité du Centre national du livre du laboratoire Genre, travail, mobilités (CNRS - universités Paris 10 et Paris 8)

L 'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytec1mique; 75005 Paris
Italia 15 L'Harmattan Burkina Faso

FRANCE
LHarmattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa - RDC Via Degli Artisti, 10124 Torino IT ALlE 1200 logements villa 96

1053 Budapest

Université

12B2260 Ouagadougou 12

Directrice de publication Jacqueline Heinen Secrétariat de rédaction Danièle Senotier Comité de rédaction Jacqueline Heinen, Helena Hirata, Éléonore Lépinard, Danièle Senotier, Pierre Tripier Comité de lecture Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Isabelle Bertaux-Wiame, Danielle Chabaud-Rychter, Pierre Cours-Salies, Sandrine Dauphin, Anne-Marie Devreux, Jules Falquet, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Agathe Gestin, Danièle Kergoat, Bruno Lautier, Hélène Le Doaré, Christian Léomant, Ilana Lowy, Pascale Molinier, Liane Mozère, Marie Pezé, Roland Pfefferkorn, Josette Trat, Eleni Varikas, Philippe Zarifian, Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard Comité scientifique Christian Baudelot, Alain Bihr, Françoise Collin, Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier, Jean-Claude Kaufinann, Christiane Klapisch-Zuber, Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Serge Volkoff Correspondant(e)s à l'étranger Carme Alemany Gomez (Espagne), Boel Berner (Suède), Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Royaume-Uni), Alisa DeI Re (Italie), Virginia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne), Jane Jenson (Canada), Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark), Angelo Soares (Canada), Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada), Katia Vladimirova (Bulgarie) Abonnements et vente Les demandes d'abonnement sont à adresser à L'Harmattan Voir conditions à la rubrique « Abonnements» en fin d'ouvrage
@ L'Harmattan, 2006 ISSN : 1165-3558 Photographie

ISBN: 2-296-01170-5 EAN : 9782296011700
de couverture @ Danièle Senotier

Cahiers du Genre, hors-série 2006

Hommage

Hommage à Claude Zaidman

Claude Zaidman nous a quitté(e)s peu avant la fin de l'année 2005, alors que nous venions de sortir un premier numéro de « Féminisme(s), penser la pluralité». Nous avons tenu à faire paraître cet hommage à sa mémoire dans ce hors-série qui lui fait suite sur le même thème, car son contenu est directement en prise avec les apports de Claude et avec le rôle de premier plan qu'elle a joué durant plusieurs décennies dans les débats et les initiatives du mouvement féministe français. Sociologue, elle a très tôt orienté ses travaux sur le thème des inégalités sociales de sexe, sur la façon dont elles se constituent au cours de la socialisation des enfants, sur leurs répercussions tout au long de la vie des individus et sur les implications qui en résultent pour la société dans son ensemble. En tant que pédagogue, elle a pesé de façon déterminante dans l'ouverture de cours axés sur le genre et dans la mise sur pied du DEA 'Sexes et sociétés' à l'université Paris 7 - Denis Diderot, où elle a mené toute sa carrière (comme assistante dès 1971, puis comme maîtresse de conférences, et enfm comme professeure). Avec la fondation du CEDREF (Centre d'enseignements, de recherches et de documentation pour les études féministes) e-n 1985, elle a été l'une des premières à permettre qu'une thématique alors bien marginale acquière de la visibilité dans l'enseignement supérieur, et elle a encouragé nombre d'étudiantes et d'étudiants à s'engager dans la voie des recherches sur les rapports hommes/femmes. En tant que chercheuse, elle a d'abord centré son attention sur l'école et sur les modes de différenciation à l'œuvre entre garçons et filles au sein du processus éducatif. Ses textes pion-

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Hommage à Claude Zaidman

niers en la matière servent de socle à bien des enseignements du supérieur aujourd'hui. Elle a par ailleurs mis l'accent sur l'importance de croiser le genre avec les différentes variables sociales susceptibles de nous éclairer sur les processus inégalitaires, contribuant par là même au développement de recherches sur les migrations. Les Cahiers du CEDREF,ainsi que la collection du même nom, ont à ce titre joué un rôle important - pour une liste détaillée de ses publications, voir le dernier ouvrage de la collection paru en janvier 2006. Et en permanence, elle s'est efforcée de rassembler les énergies dans ce champ de réflexion par trop dispersé, organisant des séminaires et des conférences qui visaient à multiplier les échanges sur le thème du genre, incitant ses collègues à se mettre en réseau, notamment grâce au Réseau interuniversitaire et interdisciplinaire national sur le genre (RING), créé en grande partie à son initiative en 2001 et dont elle a été responsable scientifique durant les quatre premières années. Claude était très proche de plusieurs membres du comité de rédaction des Cahiers du Genre. Sa disparition crée un vide dans la communauté scientifique, mais c'est aussi une amie que nous avons perdue. Elle nous manque. Jacqueline Heinen

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Sommaire Dossier
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Recompositions

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Dominique Fougeyrollas-Schwebel et Eleni Varikas Introduction Wini Breines Que vient faire l'amour là-dedans? Femmes blanches, femmes noires et féminisme des années-mouvement Diane Lamoureux y a-t-il une troisième vague féministe? Françoise Gaspard Le foulard de la dispute Sandrine Dauphin L'élaboration des politiques d'égalité ou les incertitudes du féminisme d'État: une comparaison France / Canada Xavier Dunezat Le traitement du genre dans l'analyse des mouvements sociaux: France / États-Unis Josette Trat La responsable féministe, la « mauvaise tête» dans les organisations mixtes. Note de recherche Ute Gerhard et Jane Jenson Féminismes: théorie et politique. Réflexions à partir des cas allemand, canadien et québécois (Interview par Anne-Marie Devreux et Jacqueline Heinen) Suzy Rojtman et Maya Surduts Le féminisme encore une fois à la croisée des chemins? Hors-champ Claire Dodane Femmes et littérature au Japon Abstracts

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Auteur(e)s

Cahiers du Genre, hors-série 2006

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Recompositions Introduction

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Ce numéro est consacré à l'analyse des recompositions des mouvements féministes et à leur impact au cours des dernières décennies. L'essentiel des textes porte sur l'étude des débats, des tensions, voire des crises qui les traversent; ils traitent des difficultés et des obstacles rencontrés; ils soulignent les ambivalences et les contradictions des positions théoriques et des pratiques militantes. Trois aspects différents sont ainsi abordés: premièrement, l'analyse des évolutions et la narration de l'histoire par les protagonistes des mouvements féministes impliquées dans l'action militante et la réflexion théorique; deuxièmement, l'importance des enjeux liant sexisme, racisme et exploitation économique à l'échelle mondiale; enfin en filigrane une interrogation sur les modes de transmission des expériences militantes: la forme de l'affrontement est-elle propre aux mouvements féministes ou bien caractérise-t-elle des mouvements politiques en général? La thématique centrale du numéro se situe dans le prolongement du n° 39 des Cahiers du Genre, « Féminisme(s). Penser la pluralité ». Le point de mire en est un féminisme qui, liant la domination de sexe aux autres rapports de domination, prône, à travers la transformation des rapports sociaux de sexe, celle de l'ensemble de la société. L'analyse des interrelations entre les divers rapports sociaux ressort comme la question majeure des féminismes d'aujourd'hui - il est à cet égard significatif que le

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premier colloque de l'association Efigies 1 ait porté sur le même
thème: «Le genre au croisement des autres rapports de pouvoir» (Colloque Efigies, 12 et 13 mai 2005). Comme pour le n° 39, nous avons privilégié ici aussi un regard croisé avec des recherches menées dans d'autres pays - États-Unis, Canada, Allemagne. Cette démarche permet de mesurer les enjeux des mouvements féministes en France à l'aune d'expériences faites dans d'autres contextes politiques. Les débats sur la nécessité ou non d'une loi pour légiférer sur les insignes religieux à l'école ont comporté des affrontements virulents entre féministes. On a pu ainsi observer l'irruption de la religion dans le politique: la définition des groupes par leur appartenance religieuse a occulté les modes de catégorisation de populations issues de l'empire colonial et contribué à rendre invisible leur stigmatisation. Ces débats ont traversé l'ensemble des groupes politiques, mais ils ont particulièrement marqué les groupes féministes qui n'avaient jusqu'alors eu que peu d' expérience d'affrontements liés aux appartenances religieuses, à la différence des générations antérieures. L'article de Suzy Rojtman et Maya Surduts ainsi que celui de Françoise Gaspard répercutent ces débats et en même temps en font partie: le premier interroge les scissions qui se sont opérées au sein des groupes féministes alors que le second aborde la question sous un angle peu traité et permet de situer ces débats dans l'évolution du contexte international. Analyser les inflexions des mouvements féministes, faire le bilan des évolutions apparaît comme un des thèmes communs à plusieurs des articles. S'il est question des mutations du féminisme en cours, c'est souvent par un regard rétrospectif, fortement marqué par les références au féminisme des années 1970, que les textes abordent le sujet. L'histoire des luttes féministes est sujette à une vision rythmée de flux et reflux que la métaphore des vagues successives vient encore renforcer. Prédomine ainsi une analyse des chronologies des engagements féministes comme résultante de ruptures au sein des mouvements fémi1Association des jeunes chercheuses et chercheurs en études féministes, genre et sexualités.

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nistes. Tel est, du moins, le point de vue qu'adoptent certains des articles du numéro. Par-delà la désignation possible d'une troisième vague du féminisme, l'interrogation de Diane Lamoureux porte sur la façon dont, au cours des années 1990, une nouvelle génération de féministes émerge et définit ses propres enjeux et son rapport à celles qui les ont précédées. C'est également à l'examen des transformations qu'ont connues les recherches féministes et les groupes militants qu'invitent les textes d'Ute Gerhard et Jane Jenson, d'une part, et de Suzy Rojtman et Maya Surduts, d'autre part. Chacune de ces auteures dans son domaine respectif a été une protagoniste de premier plan. Malgré un certain scepticisme quant à la validité de la notion de troisième vague, utilisée aux États-Unis pour caractériser celles qui sont arrivées au féminisme dans les années 1990, il semble intéressant pour Diane Lamoureux d'examiner comment les jeunes féministes définissent les enjeux du mouvement et leur rapport à celles qui les ont précédées. Il s'agirait de montrer comment se développe un féminisme qui « vient après », que ce soit pour critiquer ou pour se référer aux courants antérieurs. Notre époque est de manière générale propice à des mises en cause rétrospectives de mouvements sociaux antérieurs, souvent fondées sur la dénonciation de la faillite d'une pensée politique progressiste - qu'il s'agisse du marxisme, de l'humanisme, ou d'autres pensées à visée globaIisante. L'un des intérêts du texte de Wini Breines, dont nous publions ici la traduction, est de prendre au sérieux l'accusation de racisme qui a pu s'exprimer aux États-Unis dans l'histoire des mouvements féministes de la fin des années 1960. Mais à l'encontre d'autres recherches, elle ne se centre pas seulement sur I'histoire interne du mouvement féministe. Si elle compare de manière systématique l'expérience de deux groupes féministes socialistes de Boston à la fin des années 1960 et au début des années 1970 - Bread and Roses et le Combahee River Collective - elle le fait à la lumière des transformations sociales et politiques concomitantes de I'histoire de ces groupes. Tout en s'appuyant sur la narration roborative de sa propre expérience et sur un travail critique quant à la complexité de la remémoration, elle montre combien la question du racisme ne se résout pas dans une prise de position individuelle et met en évidence ce qui a fondé l'accusation de

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racisme par les groupes d'Afro-Américaines. Wini Breines offre une réflexion particulièrement lucide des différences d'expérience: par exemple, l'affirmation d'un «Nous les femmes », en général, n'était pas concevable de la part des femmes des groupes dominés. L'exposé des propositions théoriques des femmes des groupes dominés, « les subalternes », met en évidence combien le point de vue de la « marge» impose un déplacement de la centralité, une redéfinition des notions d'universel qui ne soient pas l'imposition des valeurs des groupes dominants 2. La définition de valeurs universelles est également en jeu dans les conflits au sujet du foulard islamique. Le terme de déchirement, plus ou moins douloureux, a souvent été mis en avant pour caractériser les affrontements au sein des groupes féministes. Comme le rappelle Françoise Gaspard, ce qui se manifeste ici, ce sont les réticences à prendre position pour une défmition univoque des valeurs dites universelles. Ressort ainsi une contradiction entre les revendications d'autonomie et la volonté de définir une norme valable pour tous. Le conflit a révélé un déplacement des engagements politiques d'une partie des féministes qui sont passées d'actes de solidarité avec les groupes rassemblant des femmes immigrées à des prises de position sur ce qu'il était bon ou mauvais de faire. Françoise Gaspard qui, en tant que maire de Dreux dans les années 1970, a été confrontée aux conséquences des manipulations racistes et à la dramatisation de la présence des populations issues de l'immigration, démonte chacun des actes de cette nouvelle polémique en insistant sur les contextes politiques, tant national qu'international-la croissance des votes en faveur du Front national en France, la recomposition des forces politiques contre les mouvements islamistes à l'échelle mondiale. Dans ce contexte, il apparaît qu'en dépit de déclarations prétendant savoir ce qui est favorable ou non à l'émancipation des femmes, les positions des jeunes filles ont davantage été instrumentalisées que réellement prises en compte.

2 Gayatri Chakravorty Spivak (1988). « Can the Subaltern Speak? ». In Nelson Cary, Grossberg Lawrence (eds). Marxism and the Interpretation oj Culture. Urbana, University of Illinois Press.

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Une autre façon d'aborder les transformations du féminisme est de prêter attention à son impact dans les champs politiques et scientifiques, domaines privilégiés d'intervention de ce mouvement. L'influence des féministes s'est traduite non seulement par de nouvelles mesures gouvernementales, mais également par une redéfinition des institutions étatiques; de même, le mouvement féministe a contribué au renouvellement des problématiques de recherche. En relation avec la thématique centrale du numéro, trois aspects sont abordés: l'analyse des évolutions prises par les politiques en faveur de l'égalité des droits pour les femmes, la prise en compte du genre dans la sociologie des mouvements sociaux, et enfin l'examen de la place des militantes féministes au sein des groupes politiques. L'article de Sandrine Dauphin a pour objet l'élaboration des politiques d'égalité en France et au Canada en privilégiant l'analyse des principes et des stratégies mises en œuvre par les agences gouvernementales en charge de ces politiques. Partant de contextes politiques, sociaux et culturels fortement contrastés, elle montre les mécanismes d'homogénéisation et de normalisation, opérant la réification des rapports sociaux et une représentation univoque des catégories de sexe. Comparer la France et le Canada présente l'intérêt de mettre en relation deux représentations du politique que tout devrait a priori opposer: l'une est le chantre de l'universalisme tandis que l'autre a fait du multiculturalisme un droit fondamental. Et pourtant, dans l'un et l'autre cas, les politiques nationales tendent à se conformer à la logique dominante et aux prescriptions des agences internationales en charge des droits des femmes - ONU (Organisation des Nations unies), Union européenne, etc. Ainsi, en France et au Canada, l'élaboration des politiques a bien des points communs: elle s'appuie sur un principe d'égalité des chances qui se voudrait transversal à l'ensemble des mesures gouvernementales. Enfin, l'auteure montre que cette normalisation est d'autant plus sensible qu'elle participe d'une logique de légitimation des administrations consacrées à l'égalité des sexes qui voient leur autonomie se réduire par rapport aux ministères généraux, dans le cadre d'une nouvelle configuration institutionnelle. L'article de Xavier Dunezat analyse l'impact du mouvement féministe sur les recherches académiques aux États-Unis et en

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France. Dans les deux pays, la mise en évidence de l'apport des théories féministes s'est d'abord polarisée sur l'élargissement des problématiques par la prise en compte de la variable sexe. Tout l'intérêt de cet article est de souligner l'évolution qui s'est amorcée au sein de la sociologie des mouvements sociaux et de montrer que les études sur la place des femmes ne sauraient se cantonner dans une approche quantitative ou qualitative de leur mode de participation à ces mouvements, mais qu'il importe au contraire d'analyser la dynamique des mouvements sociaux et des pratiques protestataires sur fond de rapports sociaux de sexe. À partir de plusieurs entretiens de militantes syndicalistes et de membres de partis de gauche et d'extrême gauche en France, l'étude de Josette Trat sur le statut de la responsable féministe dans les organisations mixtes porte à une vision pessimiste quant à la compréhension et à la reconnaissance de l'enjeu politique du féminisme. Les ambivalences des militants hommes sont au centre de l'analyse. L'auteure montre que la question féministe n'est pas considérée comme une question politique à part entière par l'ensemble des militants des deux sexes mais plutôt, tout comme au XIXe siècle, comme «une question morale ». Par exemple, la lutte contre les violences vis-à-vis des femmes ne serait pas considérée comme un élément fondamental pour aider les femmes à gagner leur autonomie et à contester le contrôle exercé par les hommes sur l'activité et le corps des femmes, mais plutôt comme une simple action de soutien à des personnes en danger. Une action «morale », pourrait-on dire, pouvant être assimilée à une forme de solidarité compassionnelle, mais qui reste ainsi en marge des priorités politiques. Anne-Marie Devreux et Jacqueline Heinen proposent des entretiens croisés de deux théoriciennes majeures du féminisme en Allemagne et au Canada. En Allemagne, le tournant politique ouvert en 1989 est encore très proche, et sa marque sur les priorités politiques en direction des femmes reste déterminante. C'est donc au regard d'évolutions grosses de contradictions, de discontinuités et de paradoxes qu'Ute Gerhard s'exprime et met l'accent sur les difficultés, sinon les impasses auxquelles les féministes se trouvent confrontées. En particulier l'égalité des droits entre les hommes et les femmes au lieu d'être reconnue comme un processus fait figure de simple rhétorique. Le fémi-

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nisme est alors aux prises avec le discours libéral dominant, lequel réduit les revendications d'égalité à la promotion individuelle. Pour sa part, Jane Jenson souligne l'existence de plusieurs féminismes canadiens: même si le rapport à l'État et le désir de travailler avec celui-ci offrent des traits similaires dans les deux parties du pays, non seulement la question de l'indépendance du Québec vis-à-vis du Canada a entraîné des préoccupations distinctes dans la formation du mouvement des femmes au Québec, mais les orientations adoptées de part et d'autre ont pris des directions différentes depuis les années 1980. De manière générale, elle note la place croissante occupée par des femmes dans les postes de responsabilité politique et administrative au Canada, ainsi que la légitimité que les analyses et les demandes formulées par les groupes féministes ont très tôt acquise aux yeux des partis politiques, des syndicats et des institutions intellectuelles telles que les universités ou les organismes de recherche gouvernementaux. Malgré cela, et tout comme en Allemagne, on observe une nette diminution de l'influence des mouvements de femmes - depuis les années 1990 au Canada anglais, plus récemment au Québec - en lien avec le démantèlement des institutions du féminisme d'État. Suzy Rojtman et Maya Surduts, militantes du Collectif national pour les droits des femmes, reviennent sur les divisions du mouvement féministe. Loin d'enrichir le féminisme, l'éclatement actuel et la multiplication des courants qui se confrontent sont des signes d'une crise et d'une confusion. L'affaire du foulard islamique en est un exemple, fournissant une brillante démonstration du «sac à malices que devient le féminisme ». Pour le Collectif national pour les droits des femmes, l'histoire du mouvement féministe est rythmée par l'histoire des mouvements sociaux en général. La régression actuelle des acquis sociaux induit une crise généralisée au sein de laquelle il est difficile de résister à l'atomisation et de défendre l'hypothèse constitutive du féminisme sur le caractère systématique de la domination de sexe. Selon les auteures, les courants qui réduisent le combat féministe à la lutte contre l'intégrisme et en faveur de la laïcité, tels ceux de la mouvance queer qui se réclament du « postféminisme », ont tendance à évacuer cette hypothèse.

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Dans ce contexte, la question de la relève se pose, pour les auteur(e)s, comme une question de la transmission de l'héritage du féminisme des années 1970 dont l'histoire demeure inconnue des nouvelles générations. Ce qui expliquerait le sentiment diffus auprès des jeunes que le féminisme est « ringard» et ses demandes dépassées. Ce que ces textes nous donnent à lire, c'est la difficulté de sortir de la logique de l'affrontement, particulièrement dans la confrontation générationnelle, et de s'ouvrir à un véritable dialogue. Ils posent la question des modes d'expression du féminisme: dans quelles conditions ces mouvements parviennentils à répondre à la formidable ambition de nourrir l'aspiration à la liberté, de fournir à chacun davantage de moyens de maîtrise de sa propre vie? Parce que l'ambition est immense, parce que la tâche est fastidieuse et longue, comme le rappelle Diane Lamoureux, le féminisme ne peut être que « toujours modifié », par réajustements successifs. Ce qui doit perdurer, c'est l'aptitude à « l'étonnement» devant les nouvelles formes de la domination et leur non-remise en cause ainsi que l'aptitude au questionnement politique. La capacité à donner à voir les exigences inaccomplies et les possibilités négligées dans le passé, lesquelles reviennent hanter notre présent. Les textes de ce numéro nous invitent à réfléchir à la construction d'une nouvelle alchimie des coalitions politiques et à rester attentives aux analyses pluralistes des transformations du féminisme. * * * Au Japon, le féminisme a de longue date pu s'appuyer sur l'importante création littéraire des femmes. Malgré une éclipse de plusieurs siècles, comme le montre Claire Dodane dans l'article «hors champ », les écrivaines ont fait preuve d'une incroyable force de résistance face aux stratégies tendant à les tenir à distance de l'écriture. Au tournant de l'an Mille, c'est en alphabet phonétique que fut composé le célèbre «Dit du Genji» par une dame de la cour à qui était interdit l'usage des idéogrammes réservés aux hommes. Aujourd'hui encore, les libraires classent les ouvrages écrits par des femmes sous

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l'étiquette « littérature féminine» quel que soit leur genre ou leur sujet. L'article analyse l'impact des options stylistiques et thématiques des auteures contemporaines sur le paysage littéraire actuel du Japon. Il montre aussi à quel point le monde de la critique est aux mains des hommes: à travers leurs évaluations, ils imposent leur vision du monde, passant sous silence des écrivaines à leurs yeux trop « réalistes» dans la mise en scène du corps féminin. Nous invitant à relativiser notre point de vue occidental sur les valeurs attachées aux activités des femmes, ici au travail littéraire, Claire Dodane conclut: «Si l 'œuvre est nécessairement porteuse de sens, ce sens n'a d'évidence que dans la culture qui le produit ». Dominique Fougeyrollas-Schwebel et Eleni Varikas

Les Cahiers

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La table des auteur(e)s Une liste alphabétique par auteur( e)s, avec recherche par lettre, et comportant les titres des articles, renvoie pour chacun d'entre eux au numéro dans lequel il a été publié. Une liste des notes de lecture et comptes rendus parus Un bulletin d'abonnement Des recommandations aux auteur( e)s

Les archives des Cahiers du Gedisst (ancien nom de la revue) Progressivement seront mis en ligne des anciens numéros publiés avant l'édition chez L'Harmattan (nO 1 - 1991 au n° 17 - 1996). Le n° 17 : « Principes et enjeux de la parité» est en ligne (accès gratuit). Sur le site de L'Harmattan http://www.editions-harmattan.fr. rubrique « Revues» Il est possible de se procurer (avec une réduction de 30 % sur le produit papier) plusieurs numéros. À terme, tous les numéros seront en ligne. Sur le site de e-montaigne http://www.e-montaigne.com Sont disponibles (accès payant) les articles des numéros 36 et 37.

Cahiers du Genre, hors-série 2006

Que vient faire l'amour là-dedans? Femmes blanches, femmes noires et féminisme des années-mouvement

Wini Breines Résumé
L'auteure explore la question du racisme dans le féminisme américain des années 1960 et 1970 et interroge les raisons pour lesquelles un mouvement des femmes interracial ne s'est pas développé. L'article s'inscrit dans une recherche plus large sur deux groupes féministes socialistes de Boston: Bread and Roses, dont les membres étaient, à quelques exceptions près, blanches; le Combahee River Collective, qui fut l'un des groupes féministes noirs les plus importants de l'après-guerre, du fait qu'il articulait lesbianisme et féminisme. L'auteure examine et problématise l'accusation indifférenciée de racisme qui pesait sur le mouvement féministe blanc et pose la question de la tension entre l'événement et les manières dont celuici est inscrit dans la mémoire des participantes. FÉMINISMESMOWEMENT AFRO-AMÉRICAINES POUR LES DROITS DES FEMMES

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RACE

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BLACKFEMINISM

Cet article * s'appuie sur une étude de la question raciale durant la seconde vague du mouvement féministe. Il relate l'histoire de deux organisations féministes socialistes de Boston à la fin des années 1960 et au début des années 1970 : Bread and Roses
On peut trouver une version plus longue de ce texte dans Signs, vol. 27, n° 4, Summer 2002, sous Ie titre: « What's Love Got to Do with It? White Women, Black Women, and Feminism in the Movement Years ».
*

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et le Combahee River Collective. Bread and Roses était un groupe féministe socialiste dont les membres, à quelques rares exceptions, étaient blanches. Le Combahee River Collective a été l'un des groupes féministes socialistes noirs les plus importants de la période d'après-guerre - sans doute en raison du fait qu'il incarnait une politique féministe à la fois socialiste, noire et lesbienne. Pourquoi un mouvement réellement interracial n' a-t-il jamais vu le jour? Telle est la question qui soustend la recherche plus large dans laquelle s'inscrit cet article. Centrée sur les féministes noires et blanches, cette recherche m'a appris que les souvenirs des participantes l'emportent souvent sur les faits réels - pour autant que ces derniers soient vérifiables. Je n'ai pu, par exemple, élucider « le rôle» des femmes dans Ie Student Nonviolent Coordinating Comittee (SNCC). Ce serait pourtant crucial pour comprendre les développements ultérieurs de la conscience de genre chez les femmes noires et blanches, puisque ce rôle est contesté depuis plus de trente-cinq ans. J'ai émis l'hypothèse que les interprétations et souvenirs liés à l'expérience des femmes au sein du SNCCavaient pris une place aussi importante que l'expérience vécue, ou du moins qu'ils en étaient indissociables. Le discours sur l'histoire devient aussi déterminant que ce qui s'est vraiment passé. J'ai entrepris ce travail parce que j'étais troublée par l'accusation omniprésente de racisme à l'égard des mouvements de femmes blanches. Le jeune féminisme radical de la seconde vague aurait été un mouvement blanc et raciste: les femmes noires n'y étaient pas les bienvenues. Ayant moi-même été une militante féministe socialiste engagée dès le départ dans le groupe Bread and Roses de Boston, je savais que nous n'étions pas racistes, au sens où nous prenions des positions antiracistes et où nous avions une conscience de race et de classe. Après les années du SNCC, les analyses des tensions entre femmes noires et blanches ont continué à diverger radicalement. Certaines femmes blanches, par exemple, restent convaincues que les relations amoureuses interraciales entre hommes noirs et femmes blanches dans les mouvements pour les droits civiques et le Black Power ont nui aux rapports entre femmes, provoquant blessures et ressentiments chez les femmes noires hétérosexuelles. D'autres affirment que les blanches n'étaient plus ad-

Femmes blanches, femmes noires et féminisme...

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mises au sein des mouvements de libération des noirs, dont elles furent sommairement expulsées. En tant que féministes, elles se souviennent que leurs tentatives d'ouverture en direction des Afro-Américaines ont été rejetées. Certaines croient que ces dernières provoquaient les mouvements féministes blancs - utilisant les quelques femmes de couleur qui s'y trouvaient pour discréditer le féminisme. Les féministes blanches rappellent également que le premier mouvement des femmes comprenait des Afro-Américaines - ce qui était bien le cas - même si elles étaient peu nombreuses (Polatnick 1995 ; Roth 1999; Baxandall 2001). La plupart des féministes noires évoquent l'existence d'un racisme dans les mouvements de femmes. Elles disent avoir été rejetées, ignorées ou traitées comme des objets par les femmes blanches. À leurs yeux, le féminisme ne répondait pas aux problèmes qu'elles rencontraient au quotidien en tant que femmes noires majoritairement issues des classes défavorisées; les femmes blanches n'étaient pas sensibles à leurs préoccupations et se montraient souvent insultantes et obtuses. D'après elles, les féministes blanches, d'origine sociale privilégiée, ne s'intéressaient qu'aux questions les touchant personnellement, sans comprendre que, pour les femmes noires, la race et la classe étaient aussi importantes que la discrimination sexuelle. Est-il possible de réconcilier ces récits et souvenirs contradictoires, où genre, race et classe constituent autant de thèmes centraux? L'histoire de ce travail tient en partie au temps qu'il m'a fallu pour admettre les présupposés qui sous-tendaient mes hypothèses de recherche - fortement marquées par la nostalgie blanche. L'espoir du début des années 1960 m'a façonnée, comme beaucoup d'autres blancs de ma génération. Il ne m'a pas été facile de renoncer à mon idéal humaniste, universel, de sororité et de fraternité interraciale, où, main dans la main, nous créerions un monde juste et bienveillant, vision que j'ai puisée dans les mouvements pour les droits civiques. Et pour beaucoup d'entre nous, la nouvelle gauche, le socialisme et le marxisme sont venus renforcer un universalisme que les premiers mouvements pour les droits civiques incarnaient. Marilyn Frye écrit à propos du mouvement de libération des femmes à ses débuts:

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Les influencesde l'analyse de classe dérivée du marxisme et de l'égalitarismepropre à la mouvance libérale soutenaient l'idée que ce qui est commun à toute l'humanité, les ressemblanceset l'égalité entre les membres, seraient la clé de leur identitéet de leur unitépolitique (Frye 1996,p. 1006). D'autres féministes constatent: Nous imaginions naïvement que « Je » équivalait à « Nous» (Greene 1993,p.ll). Nouspensions que toutes lesfemmes, c'étaient nous, et que nous étions toutes lesfemmes. Bien sûr, même à cette époque, nous savions que ce n'était pas si simple (DuPlessis 1993,p. 106). Les années 1950 avaient également contribué à forger mes idéaux. Les idées progressistes dont j'avais été imprégnée par ma famille dans une banlieue aisée et blanche du Nord des ÉtatsUnis, et par la société en général, incluaient de façon abstraite les valeurs américaines de tolérance et d'acceptation de l'autre,
quelle que soit la race

-

ce qui n'était pas sans ironie, en pleine

époque d'une lutte à mort contre le racisme du Sud. Ne pas voir la couleur, être supposés « identiques », tout cela me touchait. Je me souviens avoir lu et relu la version écrite de l'exposition photographique Lafamille de l'Homme. Edward Streichen avait organisé l'exposition de 1955 au musée d'Art moderne. Elle a donné lieu à un livre qui s'est retrouvé «dans la plupart des salons middle-class américains dans les années 1950 et 1960» (Hirsch 1997, p. 48). Selon les mots de Streichen : [L'exposition]était conçue comme un miroir des émotionset des
éléments universels de la vie, dans ce qu'elle a de plus quotidien

- comme un miroir de l'unicité essentiellede l'humanité à travers le monde,. elle mettait en lumière la «fraternité universelle des hommes» (Hirsch 1997,p. 49 ; voir aussi Sandeen 1995). Adolescente, je m'identifiais aux neuf courageux adolescents noirs qui, accompagnés par la garde nationale pendant des mois, avaient intégré, en 1957, la Central High School de Little Rock, dans l'Arkansas. J'étais horrifiée par les racistes blancs du Sud. Je voulais venir en aide aux étudiants. Mes hypothèses ont donc été orientées par ces idées et j'ai été lente à les réviser. J'aspirais à une intégration raciale et à un universalisme dont - ce n'est pas un hasard - je n'avais jamais fait l'expérience. Les féministes blanches ont adopté une politique identitaire à la

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fin des années 1960, mais dans le même temps, nous affichions une image politique de communauté universelle qui n'avait que peu de sens pour des femmes différentes de nous. Le féminisme a tout à la fois hérité de ces contradictions, les a générées et a lutté contre elles. J'ai commencé à faire un retour sur les années 1960 et sur les femmes engagées dans des mouvements pour le changement social, précisément parce que ces années étaient apparues comme un moment permettant de tisser des liens interraciaux à une échelle de masse. Les militantes apportaient, dans les mouvements étudiants, pacifistes et féministes, l'image - inspirée par les mouvements pour les droits civiques - d'une véritable communauté interraciale, même si une telle possibilité disparut complètement après le meurtre de Martin Luther King, en 1968. Pourtant, je me demande si seuls les blancs adhéraient innocemment à cette image - et c'est là une question révélatrice. Est-ce avant tout la jeunesse blanche qui s'intéressait aux liens et mouvements interraciaux? Et, d'un point de vue plus intime, est-ce que les interrogations soulevées par cette recherche, ou la façon dont je les ai formulées initialement, à savoir comme des occasions perdues et des incompréhensions entre femmes, viennent de ce que je suis une femme blanche ayant atteint sa majorité dans les années 1960 ? S'agit-il là de questions romantiques émanant d'une femme blanche de classe moyenne et d'âge moyen, qui ne veut pas renoncer aux objectifs d'intégration, d'harmonie, de communauté interraciale, et même d'amour affichés par les premiers mouvements pour les droits civiques? Ai-je pensé que les femmes noires et blanches « sont les mêmes », et qu'est-ce que cela signifie? S'agit-il, là encore, du rêve d'une femme blanche, aspirant innocemment à l'unité raciale, qui refuse de prendre ses responsabilités? Une femme qui n'admet pas sa propre complicité dans la division raciale, notamment au sein du féminisme, en ignorant les différences de pouvoir dans les relations avec les femmes afro-américaines, y compris de sa part ? Il est significatif que de nombreuses militantes blanches de mouvements pour les droits civiques se souviennent du début des années 1960 comme du point culminant de leur existence. Pour ceux qui ont écrit sur le sujet, dépasser la division raciale

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noir/blanc à travers le combat politique, les amitiés interraciales, la coopération, l'espoir et l'engagement pour la justice raciale, a tout transformé. Leurs vies ont pris un sens dans une culture américaine rigide, aux règles répressives en matière de race et de genre. Pour eux, cela a fait bouger les choses et continue à les faire bouger. À les entendre, ces expériences n'ont jamais été surpassées. Ils évoquent avec émotion et éloquence la beauté de leur vie passée dans le Mississipi ou ailleurs dans le Sud, telle Casey Hayden, profondément nostalgique du mouvement pour les droits civiques: Le mouvement est généralement connu aujourd'hui comme le mouvement pour les droits civiques, mais c'était beaucoup plus que cela. Pour moi, c'était tout: une maison et unefamille, de la nourriture et du travail, l'amour et une raison de vivre. Lorsque je n'y ai plus été la bienvenue, puis quand il a cessé d'exister, cela a été dur de continuer. Elle poursuit: Nous nous aimions tellement. Nous vivions dans une communauté tellement en accord avec elle-même que tout ce que nous désirions était d'appliquer ses principes à tous, d'aimer et de nous faire aimer du monde entier (1987, p. 8-9). Une autre participante se revoit écoutant les paroles de l'hymne des droits civiques, « Nous triompherons» : Quand les paroles se déversent: « La vérité nous rendra libres... », « Nous marcherons main dans la main... », et surtout, « Noirs et blancs ensemble »,je ressens la joie d'alors, étouffée, douloureuse et, un court instant, ce sursaut d'espoir sans bornes. Nous allons triompher (Watters 1971, p. 57). Lise Vogel, une bénévole du mouvement des droits civiques, nouvelle militante de gauche contre la guerre du Vietnam et féministe soc ialiste, résume:
Dans le Mississipi, j'ai connu des moments transcendants où noirs et blancs semblaient vraiment être entrés en lutte côte à côte.

Elle poursuit: Dans les années qui ont suivi, l'écart entre la permanence du racisme et la vision du mouvement en matière de justice, de communauté et d'amour, a produit en moi une désolation mêlée de colère - un chagrin dont il est difficile d'entrevoir la fin (1995, p. 17-18).

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Vivian Rothstein écrit: Freedom Summer nous a permis de surmonter la ségrégation qui définit le mode de vie américain- les divisions entre noirs et blancs, riches et pauvres, Nord et Sud. En nous associant dans la poursuite d'un but moralplus vaste, il nous a permis de nous dépassernous-mêmes(1994-95,p. Il). Un tel idéalisme, une vision aussi romantique de l'harmonie interraciale au sein du mouvement pour les droits civiques, sont peu répandus parmi les Afro-Américains. La plupart ne voyaient pas les choses ainsi. Ils voulaient être libres, ils voulaient l'égalité des chances, la justice et la paix, pouvoir vivre la vie qu'ils avaient choisie. L'intégration n'était pas nécessairement leur but, pas plus que de construire une communauté avec les blancs. C'est l'égalité qui l'était. Pour eux, le terme de « perte» évoquait davantage l'échec de la promesse de justice sociale plutôt que l'idéal d'intégration. Mais peut-être serait-il plus exact de parler d'ambivalence. Les Afro-Américains n'étaient pas insensibles au rêve d'intégration. Mais, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, quand, admettant leur marginalisation et leur subordination, les Afro-Américains, Mexicains, Portoricains, Américains asiatiques, femmes, gays et lesbiennes, entre autres groupes, s'organisèrent sur la base de leurs propres caractéristiques, souvent dans la joie, la question de l'intégration était loin de leurs préoccupations. Avec les assassinats, la répression et la brutalité continuelle engendrée par la guerre du Vietnam, il était difficile de maintenir des espoirs d'intégration. J'ai, moi aussi, pris part à ces changements qui modéraient les attentes, car l'engagement politique faisait peur. L'idéalisme n'était plus de mise. J'ai commencé à me demander si je ne me posais pas les mauvaises questions. Au lieu de pleurer la perte de liens interraciaux entre femmes - déjà problématiques au sein du SNCCla stratégie consistant à examiner les histoires politiques respectives des féministes noires et blanches semblait plus prometteuse pour comprendre pourquoi nous avions échoué à franchir la barrière de la couleur. J'en suis aussi venue à penser que je devais - que nous devions - davantage créditer les féministes politiques (blanches et femmes de couleur) pour le courage dont elles avaient fait preuve en luttant contre les in-

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