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FEMMES DE POUVOIR

De
238 pages
La scène politique et philosophique française a été récemment marquée par une vigoureuse remise en cause du monopole masculin sur la vie publique et du statu quo qui en assure la reproduction. Les diverses contributions de ce livre proposent un parcours des mythes les plus anciens de notre civilisation jusqu'à ceux qui traversent les productions littéraires et cinématographiques les plus récentes en passant par les fantasmes du théâtre romantique du XXè.
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Femmes de pouvoir: mythes et fantasmes

Bibliothèque du féminisme
Collection dirigée par Oristelle Bpnis, Dominique Fougeyrollas, Hélène Rouch

publiée avec le soutien de l'Association nationale des études féministes (ANEF)

La collection Bibliothèque du féminisme veut rendre compte de l'une des grandes spécificités des études féministes: l'inter-disciplinarité. En publiant des travaux menés dans la perspective critique de l'analyse du rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, elle contribue à un débat où démarche politique et démarche scientifique vont de pair pour définir de nouvelles pistes de réflexion et d'action. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l'étranger. Ouvrages parus . Lettres de Catherine de Saint-Pierre à son frère Bernardin, Lieve Spaas, 1996. . La Mixité à l'école primaire, Claude Zaidman, 1996. . Quelle citoyenneté pour les femmes? sous la direction de Alisa deI Re et Jacqueline Heinen, 1996. . Les Femmes dans la prise de décision en France et en Europe, sous la direction de Françoise Gaspard, 1997. . Le Roman d'amour et sa lectrice. Une si longue passion, Annik HoueI, 1997. . Les Femmes et la création musicale. Les compositrices européennes
du Moyen Age au milieu du

xxe siècle,

Danielle Roster (traduction

de

l'allemand, Denise Modigliani), 1998. . La Construction sociale de l'inégalité des sexes. Des outils et des corps, Paola Tabet, 1998. . Simone de Beauvoir. L'autre en miroir, Françoise Rétif, 1998. . Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Un héritage admiré et contesté, Catherine Rodgers, 1998. . Cartographie du féminin dans l'utopie. De l'Europe à l'Amérique, Claude Cohen-Safir, 2000. . L'évidence de l'égalité des sexes. Une philosophie oubliée du XV/Ie siècle, Elsa Dorlin, 2000.

Sous la direction de

Odile Krakovitch, Geneviève et Éliane Viennot

Sellier

Femmes de pouvoIr: mythes et fantasmes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Remerciements

Cet ouvrage est publié avec le soutien du Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines Versailles/Saint-Quentin-ende l'Université de Yvelines (direction: Jean- Yves

Mollier) et du Centre parisien d'études critiques, centre universitaire américain (direction: Natalie McNeil).

cg L'Harmattan, 2001

ISBN: 2-7475-0261-9

À la mémoire de Michelle Coquillat.

INTRODUCTION

Les interventions inédites réunies dans cet ouvrage sont issues du séminaire de recherches Représentations des rapports sociaux de sexe dans le champ culturel1, créé en 1995 à l'initiative d'un groupe de chercheuses et chercheurs issu-e-s d'horizons variés. Chaque année, un thème nouveau à l'intérieur de ce vaste champ d'étude permet aux spécialistes intéressé-e-s d'intervenir dans leur domaine de compétence, sans limite historique, géographique ni disciplinaire. Aujourd'hui, notre séminaire reste encore, en France, le seul à traiter de l'inscription des rapports de sexes dans la culture, soit à travers l'analyse des représentations, soit à travers l'étude des pratiques sociales. En effet, nous ne travaillons pas directement sur la dimension sexuée des rapports sociaux, comme le font de façon de plus en plus systématique en France les sociologues, les politologues ou les historien-ne-s: notre approche prend en compte l'autonomie relative des productions culturelles par rapport à la réalité sociale, pour explorer les méandres de l'imaginaire collectif et/ou individuel. Nous nous plaçons donc plutôt dans la logique de l'histoire des mentalités, mais en nous appuyant sur les traces concrètes que sont les artefacts culturels, dans
1 Ce séminaire de recherches, co-dirigé depuis 1995 par Odile Krakovitch, conservatrice en chef aux Archives Nationales et Geneviève Sellier, maître de conférences à l'Université de Caen, fait partie du Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines de l'Université de Versailles-Saint-Quentin, créé par Pascal Dry, et actuellement dirigé par Jean-Yves Mollier. Qu'ils soient tous deux remerciés de leur soutien constant à notre travail, à la fois sur le plan intellectuel et financier. Le séminaire, qui a lieu un vendredi par mois, est accueilli par le Centre d'études critiques (centre universitaire américain), 154, boulevard Haussmann, Paris go. Nos remerciements vont aussi à cette institution, dirigée successivement par Dana Polan et par Natalie McNeil, pour son soutien intellectuel et financier. Depuis octobre 2000, Eliane Viennot, professeure à l'Université de Saint-Etienne, remplace Odile Krakovitch à la co-direction du séminaire.

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INTRODUCTION

l'acception

la plus large du terme (et pas seulement ce qui

relève de la « culture cultivée»).
Chaque ann~e donc, un thème particulier permet de confronter des recherches qui viennent d'horizons disciplinaires variés et concernent des périodes, des pays ou des domaines culturels différents. Après un tour d'horizon méthodologique et théorique, nous avons traité dans un premier temps des traditions culturelles d'expression de la séduction et de l'érotisme, ce qui nous a permis d'explorer en particulier la spécificité française du «libertinage» et la manière dont s' y exprime la domination masculine. L'année suivante, nous nous sommes penché-e-s sur les mécanismes proprement culturels qui perpétuent et justifient l'exclusion des femmes de la création comme de la politique, deux domaines majeurs de pouvoir dans notre pays et plus largement dans la civilisation occidentale. Ces recherches ont fait l'objet d'une première publication: L'Exclusion des femmes. Masculinité et politique dans la culture au )(Xe siècle2. Le thème traité dans le présent ouvrage, la représentation des femmes de pouvoir, est le résultat (partiel) des travaux du séminaire en 1997-983. Pourquoi cette réflexion? Tout d'abord parce que la sous-représentation (au sens social cette fois-ci) des femmes dans les sphères de pouvoir et la dévalorisation dont elles sont l'objet dans la littérature, la peinture, le théâtre, le cinéma, prennent une acuité particulière dans notre pays, même si le phénomène est repérable sous toutes les latitudes. Or, si cette marginalisation est depuis quelques années décrite et analysée avec précision par les sociologues et politologues, elle demeure difficile à comprendre en dehors d'une exploration de ses fondements historiques et culturels.

2 Odile Krakovitch et Geneviève Sellier (dir.), Bruxelles, éditions Complexe, à paraître 2001. 3 Depuis nous avons exploré successivement la question des violences contre les femmes dans la culture (1998-1999), puis l'articulation problématique entre «culture de masse, culture d'élite et différence des sexes» (1999-2000), et enfin «l'évolution des images parentales» (2000-2001). Ces contributions seront publiées ultérieurement.

INTRODUCTION

Il

Nous ne partions cependant pas de rien. Nous avions notamment une référence d'importance: l'essai écrit par Michelle Coquillat, notre regrettée collègue et amie, qui avait déjà par un autre de ses livres, La Poétique du mâle4, fortement contribué à dessiner les contours de notre réflexion. En 1983, chargée de mission au cabinet du tout nouveau Ministère des Droits de la Femme, dirigé par Yvette Roudy, elle avait en effet mené une enquête sur les femmes de pouvoir et d'influence en France, qu'elle publia sous le titre Qui sont-elles ?5, et qu'elle fit précéder d'un remarquable essai, encore saisissant d'actualité quinze ans plus tard. Nous en proposons ici la réédition, en guise d' introduction théorique à nos recherches. Pourquoi, en effet, refaire après elle, et moins bien qu'elle, l'analyse de notre société où « le pouvoir appartient aux hommes» ? Nous n'en avons retranché que quelques paragraphes qui faisaient allusion à des chiffres, articles et personnalités caractéristiques des années 80. Nous avons exploré, quant à nous, la mise en scène par notre époque de quelques-unes des figures évoquées par cet essai, comme Christine de Suède ou Marguerite de Valois, femmes de pouvoir que l'histoire, écrite par des hommes, a rendues trop souvent odieuses ou dérisoires, et dont Michelle Coquillat dénonçait les légendes noires. Légendes qui se substituent à la connaissance historique et brodent à l'infini sur la féminité niée ou perverse de ces femmes, sur leur prétendue incapacité à élever leurs enfants, sur le caractère forcément tyrannique et abusif du pouvoir qu'elles exercent. Légendes vivaces et constamment réactivées par les productions culturelles, qui continuent de créer chez les femmes d'aujourd'hui une véritable répulsion face à l'exercice du pouvoir. La citation qui suit pourrait servir d'exergue à ce volume:
4 Coquillat (Michelle), La Poétique du mâle, préface de Colette Audry. Paris, Gallimard, « Idées », 1982, 472 p. 5 Coquillat (Michelle), Qui sont-elles? Les femmes d'influence et de pouvoir en France. Paris, Mazarine, 1983, 240 p. Nous remercions les éditions Mazarine de nous avoir autorisées à reproduire l'essai introductif.

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INTRODUCTION

Il est [...] évident, puisqu'une partie du pouvoir masculin trouve son origine dans la création et l'appropriation des images qui donnent à l'autre [i.e. la femme] son sens réel et sa définition sociale, que l'une des forteresses les plus imprenables où s'exprime la phallocratie est culturelle6.

Au-delà de l'essai de Michelle Coquillat, cette mise en évidence du caractère discriminant, pour les femmes, des représentations des rapports entre les sexes et des identités de sexe dans la culture a donné lieu à un certain nombre de travaux, publiés plus souvent Outre-Manche et OutreAtlantique qu'en France, dont nous avons tenté de faire une synthèse dans notre précédent ouvrage7. La résistance du monde universitaire français à la prise en compte de la dimension sexuée de la culture et de la société est en effet l'une de ses caractéristiques les plus notables. Ce qui est devenu chez nos voisins anglo-saxons et aux Etats-Unis un outil d'analyse presque banal, enseigné dans des cours, voire des cursus spécifiques, continue chez nous à être entaché d'un sceau infamant de «non-scientificité », forme particulièrement insidieuse de pression sur les universitaires - le plus souvent des femmes -, qui entendent observer le monde sous cet angle, et doivent constamment batailler pour faire reconnaître la légitimité de leurs travaux. Les contributions que nous présentons, analyses historiques ou contemporaines, sont regroupées par domaines culturels. Françoise Gange, dans «Le Divin féminin à travers les mythes », analyse les origines patriarcales de la culture occidentale, en recherchant à travers les trois monothéismes l'émergence du dieu unique masculin, qui s'est construit en opposition aux figures du divin féminin des époques antérieures. Elle montre comment cette inversion du «genre » du divin s'est accompagnée d'un changement complet de valeurs, dans lequel la suprématie des humains sur la nature, des hommes sur les femmes et d'un peuple sur les
6 Michelle Coquillat, 7 Voir note 2. « Les femmes, le pouvoir et l'influence », ci-après p. 46.

INTRODUCTION

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autres a remplacé le syncrétisme et l'unité symbolique du masculin et du féminin qui caractérisaient non seulement les premiers mythes sumériens, mais aussi le message christique, tel qu'on peut le lire dans les évangiles gnostiques. Odile Krakovitch, qui s'intéresse aux «femmes de pouvoir dans le théâtre romantique », montre, à partir d'une analyse des œuvres dramatiques les plus célèbres de la période, qu'en ces années où se développait le culte des grandes actrices, l'association de la femme et du pouvoir restait impensable, aussi bien pour Victor Hugo que pour Vigny et Dumas. Chez les reines qu'ils prennent pour héroïnes, en effet, la passion amoureuse seule importe (ce que met en valeur le jeu des actrices), et cette passion les rend incapables d'exercer correctement un pouvoir politique. Ce théâtre, qui se veut révolutionnaire sur le plan esthétique, renforce en fait une vision réactionnaire des identités de sexe. Brigitte Magnien analyse les «Figures de la femme de pouvoir dans le roman espagnol (1874-1923)>> à travers deux romans qui firent date en leur temps, Dona Perfecta de Pérez Caldos (1876), et Ombre solo de Lopez de Haro (1920), dans lesquels un type social masculin omniprésent dans l'Espagne pré-républicaine, le cacique, grand propriétaire terrien aux pratiques féodales, est incarné par des personnages féminins. On observe là, comme dans nombre de romans français contemporains ou des époques ultérieures, une rencontre saisissante entre misogynie et critique « progressiste» de la société. Séverine Liatard se penche pour sa part sur «Colette Audry, une intellectuelle dans la sphère littéraire en 1962 », Analysant la réception de son roman Derrière la baignoire, récompensé par le prix Médicis, elle montre la façon dévalorisante dont la presse et les critiques cherchent à faire entrer l'écrivaine dans le cadre des « auteurs féminins» pour lui refuser, sur fond d'incompréhension et de sarcasme, son statut d'intellectuelle. A travers ce portrait biaisé de Colette Audry, enseignante, militante, créatrice, femme autonome dans sa vie privée, indépendante économiquement et politiquement, se dévoile l'impossibilité, pour la France des années

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INTRODUCTION

60, de reconnaître aux femmes la même complexité qu'aux hommes, aussi bien que le droit de jouer les mêmes rôles dans la vie publique. Anne Lise Maugue revient quant à elle sur le roman de Sollers paru en 1983, Femmes, pour y observer, avec le recul de quelques années, la représentation des femmes de pouvoir. Elle fustige avec une ironie mordante la vision totalement instrumentalisée que l'auteur a des femmes, à la fois irrémédiablement dominées par et jalouses de Will, héros qui n'est autre que son alter ego. Pour Sollers, le pouvoir a un sexe, et un seul; et la défense des prérogatives de l'individu masculin, véritable sujet de ce roman, est loin de relever du
« second degré ». Comme l'ont montré les débats récents sur

la parité, leur maintien reste à l'ordre du j our pour bien des intellectuel-les. Ce roman, ses soubassements idéologiques et ses prolongements actuels s'inscrivent en réalité dans une longue tradition française qu'explore Noël Burch dans «Femmes, modernisme et pouvoir ». Il tente en effet de comprendre comment des femmes créatrices ont pu se situer dans ce contexte d'une culture qui affirme si violemment les prérogatives masculines. Avec le modernisme, qui, à partir de Flaubert, revendique la séparation de la culture d'élite et de la culture de masse, ainsi que l'hégémonie masculine sur le « grand» roman, le culte récurrent de Sade apparaît comme un symptôme du lien entre création et maîtrise violente des femmes. C'est dans ce contexte que Rachilde tente, au tournant du siècle, de s'approprier l'esthétique sadienne avec son roman La Marquise de Sade (1887). Dans la période contemporaine, Histoire d'O de Dominique Aury et Cérémonies de femmes de Jeanne de Berg témoignent de l'investissement toujours problématique par les femmes de l'écriture libertine. Deux études cinématographiques prennent ensuite le relais. Isabelle Dhommée étudie la rencontre entre une figure remarquable de l'histoire européenne, la reine Christine, et la star d'Hollywood, Greta Garbo, telle que la met en scène Rouben Mamoulian dans Queen Christina (1933). A travers

INTRODUCTION

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l'analyse des conditions de production propres à Hollywood et au star system, qui entrent en conflit avec la personnalité et les aspirations de l'actrice s'identifiant à son héroïne royale, on comprend les causes de l'échec du film aux Etats-Unis, où la critique et le public n'étaient pas prêts à accepter une image positive de la femme d'influence. Geneviève Sellier s'attaque quant à elle à la représentation de Marguerite de Valois, autre personnage historique qui fit fanstamer les romanciers, et notamment Alexandre Dumas, créateur de La Reine Margot, avant que deux cinéastes ne prennent le relais: Dréville (1954) et Chéreau (1994). A travers les infidélités aux sources historiques et romanesques, les interprétations du personnage que proposent ces deux films renvoient aux contradictions de la période qui les a produits, et donnent un accès privilégié à l'imaginaire collectif. Marguerite de Valois est peinte de façon caricaturale, à la limite de la pornographie, par les deux réalisateurs. Mais ce qui correspond, dans les années 50, à une reprise en mains patriarcale, est modulé, quarante ans plus tard, sur un mode beaucoup plus sophistiqué, par Patrice Chéreau, qui associe à une sexualité féminine débridée et morbide la liberté du «cinéma d'auteur» et une fascination suspecte pour la Renaissance « barbare ». Enfin, le volume se clôt sur une analyse tout à fait contemporaine. Comparant la manière dont les presses française et britannique ont couvert les élections législatives en 1997, Maggie Allison observe la place nouvelle prise par femmes candidates dans ces deux campagnes, et étudie leur image d'un côté et de l'autre du channel. Si «l'exception française» se marque par l'insistance accordée à l'apparence physique des femmes politiques, sans équivalent pour les hommes évidemment, une attention nouvelle portée à l'humanisation de la politique telle que la pratiquent volontiers les femmes se fait jour, qui dénote des changements dans la perception de la différence des sexes et dessine peutêtre une « nouvelle donne ».

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INTRODUCTION

Cet ensemble de travaux explore donc le constat fait par Michelle Coquillat en 1983 : « le pouvoir se présente pour les femmes comme un interdit. Vouloir l'exercer revient à briser un tabou8 ». La','longue tradition de représentation négative des femmes au pouvoir, dans la culture de masse aussi bien que dans la culture d'élite, en est en grande partie responsable. De là l'importance du travail déconstruction de l'imaginaire collectif, auquel entend contribuer ce volume. Il est indispensable pour mener à bien la remise en question des places attribuées à chaque sexe dans la vie publique telle qu'elle s'amorce dans la société française depuis une décennie. La construction d'une pensée politique réellement universelle nécessite le décodage de tous ses soubassements, y compris ceux qui semblent a priori les moins « politiques».

8 Ibid.

p. 71.

LES FEMMES, LE POUVOIR ET L'INFLUENCE [1983]*
MICHEUE COQUILLAT

[.. .] Nous vivons dans une société où le pouvoir - et par « pouvoir» j'entends simplement la faculté de changer la vie des autres, la capacité de modeler leurs comportements ou de légiférer, en bref l'impact décisif, vital que l'on a sur eux une société où ce pouvoir-là, donc, appartient aux hommes. On se récriera. On parlera du «pouvoir occulte », on citera Mme de Maintenon, ou telle autre... Mais le pouvoir occulte, nous le savons bien, celui des épouses ou des maîtresses sur les hommes de pouvoir, celui des muses et des inspiratrices sur les créateurs, n'est pas «le» pouvoir. C'est «un» pouvoir qui ne s'exerce que dans le lieu privilégié de la domesticité, soumis au bon vouloir de l'homme auquel il est exposé et révocable au gré de son caprice et de son affection; soumis et révocable par un individu, donc sans réalité sociale. Ce pouvoir-là, un contre-pouvoir du sexe, c'est le pouvoir de la sexualité opposé au pouvoir symbolique, c'est en réalité une concession privée que le maître fait à l'esclave qu'il enferme plus encore dans les bornes étroites de sa maison. Mais le pouvoir réel, on ne le secoue pas d'un mouvement d'épaule ou d'un coup de cœur, on le subit comme une oppression, il est sans nom et souvent sans visage. En réalité, le «pouvoir occulte », toujours féminin, est toujours monstrueux, il dédouane l'homme censé l'avoir subi et le subir, et que ne
* Ce

texte a paru dans Qui sont-elles? Les femmes d'influence et de pouvoir en
nous

France, aux éditions Mazarine, à qui nous adressons nos remerciements pour autoriser à proposer cette réédition. Les coupures sont indiquées entre crochets.

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met-on justement sur les épaules de cette pauvre Maintenon: fautes politiques (les femmes n'ont pas de sens politique), révocation de l'édit de Nantes, bigoterie, sénilités royales, tristesse de la fin d'un règne qui avait été brillant quand la malheureuse n'avait sans doute même pas de dialogue avec un homme aveuglé par l'assurance de sa toute-puissance... De quoi n'a-t-on accablé Yvonne de Gaulle, dont le pouvoir occulte aurait amené le grand homme à mettre des cachesexe sur les statues? Car ce pouvoir-là est toujours restrictif, il amoindrit, il est l'expression avilissante et soudain concrète de la chair, de la sexualité que sa relation intime expose, comme une tare, comme une salissure apportée au pouvoir. Non. Le pouvoir s'exerce seul. C'est là son premier impératif. Tel un dieu sortant du chaos qui l'entoure et qui toujours, d'ailleurs, cherche à le reprendre, l'être de pouvoir est solitaire. Ce lieu commun de la définition du pouvoir qui le force à assumer une solitude réputée «effroyable », celle de la responsabilité, de la décision, du choix, l'être de pouvoir doit le porter avec une fermeté lointaine et parfois désespérée, comme un Charles Quint hugolien abandonné face au tombeau de ses ancêtres, ou quelque Auguste empêtré dans sa clémence qu'il a, seul, le droit d'exercer. Car si le pouvoir s'exerce seul, il ne se partage donc pas; toute intrusion en gêne l'accomplissement, et ce «pouvoir occulte », si analogue à l'accouplement, ne pourrait alors que l'amoindrir s'il était réel, ce que par définition il ne peut être, n'étant pas solitaire, ayant besoin de l'autre pour s'exercer, un autre qui, même s'il a été convaincu, est cependant le seul réellement au pouvoir puisque le seul agissant. Le pouvoir occulte est alors purement réduit au langage, il n'a pas la force de l'action, il n'est qu'une apparence. Ainsi est-il humiliant puisque, sans moyen, simple jeu de miroir, il est la réduction à l'échelle domestique de la réalité extérieure, sociale, active. Le pouvoir occulte n'est en fait qu'un pouvoir purement ludique où la femme joue un rôle de pouvoir qu'elle n'exerce pas, en en transposant les effets sur son entourage domestique, celui des enfants, celui de l'homme de pouvoir.

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Mais surtout, ce pouvoir occulte, le seul qu'historiquement elles aient été amenées à exercer, a profondément marqué la conception que les femmes peuvent se faire du pouvoir. Pour elles, tout d'abord, le pouvoir ne s'exerce pas seul. Devant le goût marqué des femmes pour le collectif, le pouvoir éclaté, partagé, on peut penser que leur expérience séculaire des conséquences, subies par elles, du pouvoir solitaire, leur en fait haïr l'exercice. Mais on peut voir aussi, dans ce rejet souvent peureux, inquiet du pouvoir assumé seul, la lente et définitive imprégnation d'une longue expérience de ce pouvoir sans pouvoir, occulte, ludique. Car si un homme doit exercer le pouvoir dans la solitude - solitude qui l'arrache à l'obsession de sa sexualité - quand on est une femme, il faut être deux, et cette dualité est hiérarchique ou plutôt hiérarchisée, elle la ramène inéluctablement à une sexualité de dépendance, entachant l'idée même du pouvoir de toute sa servitude, de toute sa passivité. Ainsi, quand le pouvoir s'exerce dans la pureté d'une symbolique dégagée de la chair, de la reproduction et donc de la mort (la mort pour soi et non la mort des autres qui y est, nous le verrons, rituellement incluse) pour les hommes, ce pouvoir est charnel et fatal pour les femmes qui, ne pouvant l'exercer que par l'autre, y retrouvent l'image de la sexualité et de la mort. Ainsi, quand les femmes admirent les hommes de désirer le pouvoir, si terrifiant pour elles, ne s'aperçoivent elles pas qu'ils y voient une permanence, un absolu, un signe purement vital qui leur rend ce pouvoir éminemment désirable. Quand les hommes méprisent les femmes de le rejeter, c'est faute de voir la terrible symbolique qui s' y attache et le rend exécrable. C'est là qu'apparaît clairement la sexualisation de notre culture, laquelle donne aux objets, aux concepts et aux comportements qui nous entourent des colorations radicalement différentes, selon qu'ils sont considérés par un homme ou par une femme. Or, ce besoin de l'autre pour agir place le pou voir occulte, c'est-à-dire le pouvoir pour la femme, sous le signe de l'absence d'autonomie. On s'étonnera moins alors de constater que l'ensemble des revendications de « libération»

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des féministes ne passe pas, ou rarement, par le désir du pouvoir. La force d'une solitude assumée ne se conçoit guère dans l'exercice du pouvoir, mais dans le rejet violent de toutes ses formes, non seulement parce qu'il est une oppression pour celle ou celui qui le subit, mais surtout parce qu'il implique, pour être, la nécessité de l'existence de l' autre, et sa dépendance vis-à-vis de lui. Ceci est d'autant plus important à notre époque, semble-til, que nous vivons sur ce plan une crise du pouvoir. De plus en plus nombreux sont les domaines où il ne peut plus s'exercer en solitaire. Les chefs d'entreprise ne sont plus ces maîtres absolus légiférant comme bon leur semblait, ayant droit de travail et donc de vie sur leurs employés. Les chefs politiques eux-mêmes partagent le pouvoir avec d'autres pouvoirs dont la réalité n'est pas sans ressembler parfois au pouvoir occulte, c'est-à-dire puissamment élocutoire. Les syndicats, les comités d'entreprise, les lois démocratiques, les droits des travailleurs sont autant de limites au pouvoir solitaire. Ce n'est pas, par conséquent, un hasard si les femmes commencent à émerger dans ces pouvoirs-là, si les hommes se réfugient alors dans les hautes sphères des pouvoirs économiques ou spatiaux, des champs de décision complètement neufs, toujours à la recherche de leur totalité, murés dans le silence. Car le pouvoir masculin, divinisé, ne parle pas. Installé dans le symbolique, il est un signe en soi qui n'a pas besoin du discours. Ainsi est-il frappant de voir la brièveté elliptique de la parole gaullienne, ce discours non dialectique mais péremptoire, comme ces paroles échappées de la pythie antique. Ainsi le président de la République ne s'exprime-t-il que rarement devant la nation. Ainsi le pouvoir absolu n' a-t-il besoin que d'un geste, pouce levé, pousse baissé, pour délivrer la mort ou consentir la vie. Par contre, le pouvoir occulte n'a pour lui que la parole. Il n'agit pas. Il lui faut raisonner, persuader, trahir, intriguer, faire du chantage, mentir, convaincre, toucher, apitoyer, pleurer, user de l'affectif, de tous les signes de l'amour, de la haine, de la violence pour arriver à son but: émouvoir l'être de pouvoir et le faire agir, ou tout au moins orienter son action. Tel

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semble être le pouvoir pour les femmes, qui, éclaté, partagé, collectif, est le lieu de la parole et la force du discours, mais aussi la honte de l'intrigue et l'humiliation d'avoir besoin de l'autre. Un pouvoir, donc, récusé. Accusé. Il est d'autant plus récusé, ce pouvoir occulte, qu'il est sans légitimité. Ainsi est-il remarquable de prendre conscience qu'il est souvent la justification de l'échec du pouvoir: le roi de France (on pense à Louis XIV), investi d'une réalité de «droit divin» et qui, donc, ne peut se tromper, n'est trahi que par l'apport d'une pensée, d'une volonté illégitime et qu'il ne laisse exister que par faiblesse, la faiblesse de la chair. C'est par ruse, par brigue, que le pouvoir illégitime de l'occulte s'exerce: c'est le pouvoir des maîtresses ou des prêtres illuminés sur des esprits trop sensuels ou débiles. N'étant pas mandaté de droit - par sa naissance ou par une investiture populaire - l'être du pouvoir occulte se livre à un détournement, à son profit, du pouvoir légitime, avec la crainte permanente de se voir remplacé par un autre pouvoir occulte; jeu des favoris, des maîtresses et des conseillers, jeu des mères ou des reines mères, jeu meurtrier. Car, s'il est illégitime, le pouvoir occulte a la réputation de se mettre très facilement hors la loi, par un simple système d'évidence et de logique perverse. C'est donc plutôt par une maîtresse ou par un favori que l'être de pouvoir légitime est apparemment manipulé: ils sont déjà dans l'illégitime et dans l'illégitimité de la chair, circonstance, nous l'avons vu, aggravante puisqu'elle éloigne le pouvoir du symbolique, elle l'assujettit à la sexualité dont, précisément, il a pour mission d'être dépourvu. Ce passé d'illégitimité qui entache le pouvoir féminin rend, semble-t-il, les femmes peu enclines à briguer la légitimité des pouvoirs populaires. Que de difficultés à les faire se présenter aux élections, que d'obstacles devant elles, également, quand elles entendent faire respecter leur droit démocratique à la représentation! Elles portent encore le poids de ce pouvoir caché que les Romains, pour expliquer leur décadence, accusèrent un jour les Grecs qu'ils avaient vaincus d'exercer sur eux, tant il est vrai que pouvoir occulte

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signifie, par son illégitimité, pouvoir ennemi. Et nous le voyons bien, aujourd'hui que celles qui se sont vu traditionnellement offrir l'opposé du pouvoir, c'est-à-dire le pouvoir qui n'agit pas directement et se cache, sont plus ou moins regardées comme les « ennemies» de la logique d'une force républicaine et démocratique dans laquelle s'exprime, à bon droit, le pouvoir légitime. En effet, que l'on donne aux femmes, qui jusqu'à ce jour en étaient dépourvues, le droit, par une loi, de rejeter la violence et les injures, les représentations dégradantes et avilissantes que l'on fait d'elles, parce qu'elles sont femmes et à cause de leur sexe, et c'est le tollé. Pourquoi? Parce que dans l'inconscient popu1aire, qui s'exprime partout, même chez les femmes, tout pouvoir féminin est illégitime et sexualisé. Par là même, illogique et erroné, voire meurtrier. Il est donc clair, pour qu'une telle violence se déchaîne, qu'elles utiliseront mal le pouvoir qui leur est conféré. Elles détourneront la légitimité de la loi. Elles retourneront à ce qui fait l'essentiel du pouvoir occulte: la brigue et la destruction. Et c'est à qui donnera les exemples les plus pervers de l'utilisation la plus perverse de la « loi antisexiste ». A les entendre tous, donner un droit légitime aux femmes, c'est perdre la République, c'est tomber dans le chaos: il est bien évident qu'elles ne pourront en faire qu'un usage perverti. Aveuglées par la chair, ignorantes de la logique, incapables de discerner le vrai, elles prendront pour des insultes ce qui n'en est pas, elles appelleront discrimination ce qui n'est que loi générale, elles regarderont comme monstrueuses les plus belles œuvres de l'esthétique publicitaire ou de l'art. Exclues du pouvoir comme de la création elles ne pourront que rejeter celle-ci par l'usage absurde de celui-là. Ainsi, tout droit, et donc tout pouvoir conféré aux femmes, terrifie la légitimité masculine. Que d'histoires pour leur donner le droit de vote dont les plus démocrates craignaient qu'il n'amène la réaction. Jaurès lui-même, semblet-il, n'échappa nullement à ce lieu commun qu'aucune démocratie, aucune république ne semble prête à abandonner définitivement au risque d'être en contradiction interne.

FEMMES, POUVOIR, INFLUENCE

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Telle est la conséquence, sans doute la plus grave, de cette histoire du pouvoir occulte que tant de femmes, encore, continuent à regarder comme enviable, persuadées qu'elles sont, par le jeu des littératures et des lyrismes de tous ordres qu'il est, en fait, le pouvoir réel. Comment pourrait-il l'être puisqu'il se cache et tait son nom? C'est que le pouvoir occulte se repaît d'une ambiguïté qui recouvre toute l'ambiguïté de l' histoire féminine: illégitime et pervers, sexuel et dépendant, humiliant et accusé d'être source d'erreur et d'illogisme, il est aussi présenté par tous les hommes comme le seul vrai pouvoir. Et de rappeler le pouvoir de la mère sur ses enfants (ses fils), qu'elle forme et modèle comme elle l'entend. Et de rappeler la puissance procréatrice qui met l'homme à sa merci. Grand pouvoir, il est vrai. Pouvoir sur les pouvoirs qu'indépendamment de toute légitimité et de toute perversion, il faut regarder de près. Nous nous apercevons alors que ce pouvoir-là est radicalement éloigné du pouvoir masculin, précisément parce qu'il ne passe pas par l'idée. C'est le pouvoir de la chair et de l'affectivité opposé au pouvoir symbolique. Le pouvoir royal s'épure dans l'idée de médiation divine ou de légitimité de naissance, il est une représentation de Dieu ou de la nation, il s'exerce au nom d'une vérité supérieure. Tel est le pouvoir démocratique, profondément symbolique, s'exerçant dans une forte légitimité de justice et d'égalité. Le pou voir du président de la République n'est pas discrétionnaire, et même s'il s'exerce dans une totalité, il représente la toutepuissance de grands principes abstraits: la justice, la vérité, la droiture. La paternité elle-même est une abstraction. Nul ne rit lorsqu'un homme s'affirme père d'enfants qui ne sont pas les siens. La paternité s'exerce au niveau symbolique, elle représente l'image la plus haute du patriarcat, une image de pouvoir, mais aussi de possession perpétuée. La maternité, c'est l'accouchement, l'allaitement, le maternage, la réalité parfois pesante d'un pouvoir affectif inéluctable et inexorable. Un pouvoir direct qui ne s'exerce jamais au niveau symbolique. On est encore si rarement la «mère» de ses