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George

De
215 pages
Un écrivain (George) qui a connu un succès dans sa jeunesse se trouve dès lors dans une solitude absolue qu'il subit plus qu'il n'a voulu, la rencontre avec Paul un jeune serveur qui s'essaye lui-même à l'ecriture lui redonnera le désir de revivre. Paul arrivera a remobiliser ce vieil écrivain sur le déclin, en lui proposant une collaboration littéraire. C'est l'histoire d'une renaissance au travers de l'ecriture. Ce roman redéssine trois destinées très opposées : celle d'un jeune serveur, d'un ecrivain qui a connu son heure de gloire, et d'un jeune éditeur malade.
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2 Titre
George

3

Titre
Jean-Brice Garella
George

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8490-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748184907 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8491-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748184914 (livre numérique)
6

À Irma



. .

8 Chapitre i.







On ne meurt pas un dix-huit septembre,
un quatre octobre, ou un treize décembre,
on meurt chaque jour, d’un jour.
9 Chapitre i.

CHAPITRE I
Aux premières lueurs du jour, de chauds
rayons venaient déchirer les écharpes de brume.
Elles enlaçaient d’abord des calcaires blancs
puis se jetaient, en silence, dans une eau
turquoise, calme et limpide. Quelques figuiers
de barbarie, plantés dans un sable brûlant,
contemplaient, muets, cette baie vierge. Seuls,
sur une hauteur, des bougainvilliers en fleurs
explosaient d’un trop-plein fuchsia, colorant
d’une touche unique ce paysage d’azur. La seule
différence ici entre le ciel et la terre venait de ce
haut degré d’éblouissement qui frappait au
visage. Une forte odeur de résine de pin prenait
au nez. Cet arbre tordu, plié par les vents en
direction de la plage, comme pour franchir les
derniers mètres qui le séparaient de la mer tiède,
semblait vous demander de l’aide.
Les rayons du soleil érodaient le peu d’ombre
qui restait tapi dans le creux des rochers…
quand on frappa à ma porte. En une fraction de
seconde, les auréoles grisâtres de ma toile cirée
engloutirent les bleus translucides et la chaleur
11 George
qui, un instant plus tôt, caressait doucement ma
nuque, se mua au bas de mon dos en un frisson
humide. L’azur immense se perdit dans les
tristes limbes de ma soupente…
Pour aller ouvrir, mes yeux durent se
détacher de la brochure de voyage que j’avais
ramassée la veille au soir, en rentrant dans la
sordide cage d’escalier de mon immeuble. Pour
me donner le courage nécessaire, je me promis
de partir, un jour, vers le sud de la Sicile, visiter
cette île baptisée du nom de Lampedusa…
J’ouvris pour finir et me retrouvai face à une
belle rangée de dents blanches. Enfin, « face à »
est inexact : avec son mètre quatre-vingt-treize,
Basile me dépassait d’une bonne tête !
Remplissant actuellement les fonctions de
facteur intérimaire, mon visiteur était un jeune
étudiant d’origine camerounaise et sa tenue
aurait arraché un sourire au plus chagrin. Il avait
vissé sur sa tête une casquette à gros rabats
fourrés et s’emmitouflait le reste du corps dans
une parka marine, bardée de gallons
réfléchissants ; ses mains étaient toujours
enfouies dans des moufles d’un jaune poussin
et une écharpe aux couleurs de la Jamaïque
marquait son refus de se laisser entièrement
coloniser par l’Administration des Postes.
– Bruuu, fait froid, ce matin ! lança-t-il. J’ai
une enveloppe pour toi et j’ai pensé que, si je te
12 George
la livrais à domicile, tu m’offrirais sans doute
une tasse de café…
– Je crois qu’il en reste un peu dans le fond
de la cafetière, répondis-je. Mais il doit être
froid…
– Pas grave : réchauffe-le moi au micro-
ondes ; je n’ai pas vraiment le temps, ce
matin…
– Le café ? Au micro-ondes ? Mais, c’est
dégueulasse !
– T’as raison… Le café et tout le reste
d’ailleurs. Mais il est trop tôt, ce matin, pour
entamer la lutte contre le progrès. Et si tu n’as
pas d’autre grief à formuler à l’encontre de ton
micro-ondes, dans quelques secondes, je serai
servi…
– O. K., si tu y tiens…

L’un des rares avantages que possèdent les
chambres de bonne, réside dans la proximité
dans laquelle se trouvent tous les éléments dont
on les meuble. Ainsi, de mon siège, il me suffit
de me déplacer d’un mètre cinquante sur la
droite en prenant soin d’éviter les restes de ma
pizza-chorizo de la veille pour atteindre le four.
Je réglai à vingt secondes les ondes
électroménagères et attendis. Durant ce laps de
temps, je considérai la morne boîte entrouverte,
me demandant comment pareille pitance avait
bien pu me séduire, quelques heures plus tôt :
13 George
ce matin, son aspect s’avérait si peu engageant !
Sans doute de ces aliments commodes qui,
chauds, réconfortent quoiqu’on les sache bien
peu recommandés pour la santé, mais qu’il
convient d’éviter à toute force une fois
refroidis… Le « ding » du micro-ondes stoppa
net ces pensées culpabilisantes et, un instant
plus tard, je tendais un verre fumant à Basile.
– De tous mes « clients », tu es celui qui fait
le meilleur café, me complimenta-t-il en se
brûlant les lèvres. Et ce ne sont pas les ondes
du micro qui me feront dire le contraire !
– Le bon café, tu sais, c’est l’un de mes rares
luxes, pour l’instant : un savant assemblage de
Colombie et de Jamaïque, torréfié et moulu
artisanalement. Enfin, pour en conserver
l’arôme intact, je le place dans de petits sachets
sous vide… Ouais, bon, le genre de détails dont
tu te fous, je pense… D’ailleurs, tout le monde
s’en fout !
Basile ralluma son sourire, puis il partit, lui et
sa tenue colorée, égayer la tôle de zinc qui, ce
matin, nous tenait lieu de ciel.

Cet hiver-là, à Paris, la glace couvrait la Seine.
La veille, j’avais dû me démener toute la journée
pour tenter d’échapper aux déprimantes
contingences de mon existence. Il se faisait tard,
le froid bleuissait mon visage et ma volonté
commençait à défaillir quand une averse
14 George
s’abattit. En descendant du ciel, l’eau glacée se
solidifiait : la pluie blessait au visage. D’une
porte cochère, un homme vêtu d’un pardessus
sombre sortit. Je bloquai le battant et profitai
du porche pour m’abriter un moment. « Sale
journée ! » pensai-je. Comme tant de celles qui
l’avaient précédée, à vrai dire… Je demeurai là,
immobile, dos au mur. De ma veste, des gouttes
suintaient : plic ! plic ! plic ! ploc ! Ma vie
fondait en larmes… Je n’osais bouger, apeuré
tout à coup de mon propre destin. Au-dessus
de moi, différentes taches noirâtres peuplaient
la voûte. Comme, à cet instant, je les
considérais sans vraiment les voir, il y a bien
longtemps que je vivais sans véritablement
exister et subissais toutes sortes d’avanies sans
en saisir le sens profond.
Toute la sainte journée, j’avais donc couru en
tout sens, fou, dans le seul but de semer ma
détresse intérieure. Le soir venu, cependant, je
m’aperçus quelle était toujours là, elle patientait
tranquillement à mes côtés, attendant elle aussi
que la pluie cesse. Désabusé, je la regardais me
fixer de ses yeux blancs. Posément, elle me
souriait avec sollicitude et sans aucun scrupule,
elle attendait que je me suicide en me jetant du
haut de mon orgueil. Je l’entendais murmurer à
l’ombre de mon désespoir, avec ses phrases
camphrées, elle était la plaie ouverte de mes
illusions, et quand enfin, je me résignais à la
15 George
considérer, elle se plantait dans mon âme
comme une lame effilée avec une rapidité
vertigineuse. Puis, de son antre mystérieux, elle
me demandait sans ciller, si cette journée de
déshérité valait vraiment la peine d’être vécue ;
puis elle me tendait un papier de verre en guise
de mouchoir et me plantait là.

Intrigué, je jetai un coup d’œil à l’enveloppe
déposée sur la table (à l’exception notable des
envois publicitaires qui avaient, maintes fois,
fait de moi un virtuel milliardaire, j’étais peu
habitué à recevoir du courrier) : elle provenait
de George, un client du Bar des Abbesses où je
travaille comme serveur. Le Bar des Abbesses est
de ces endroits où certains viennent tremper
leurs croissants dans le café comme d’autres,
leur âme dans l’alcool. Une fois imbibé, le tout
est sans doute beaucoup plus facile à avaler…
Un jour que George entrait dans la salle, André,
le patron, homme aussi imposant qu’aimable,
perpétuellement sanglé dans son tablier bleu,
m’avait dit :
– Tiens Antoine, toi qui gribouilles, tu vois
ce type-là ? À ce qu’il paraît, lui aussi serait
écrivain. Enfin, c’est ce qu’on raconte : moi, tu
sais, je n’ai pas lu beaucoup de livres…
En effet, l’horizon d’André ne se limitait
qu’aux rues adjacentes : avec Mourad, son
partenaire aux cartes qui tenait l’épicerie d’en
16 George
face, et Robert, le voisin boucher avec lequel il
partait parfois chasser en Sologne. Lors de ses
virées, André ne se faisait jamais accompagner
de Josette, sa femme. Le reste du temps, ils le
passaient tous à faire tourner leur affaire. De
temps à autre, André s’en allait rendre visite à
ses parents, au cimetière Montmartre ; ils
reposaient côte à côte, au bout d’une allée de
marronniers, sous un petit arbre à l’aspect
étrange. Cette familiarité avec le lieu rassurait
André. Je suppose que pour lui, la mort avait
pris l’allure de ce curieux arbuste… Bien qu’elle
ne lui rapporterait probablement jamais de Prix
Nobel, le cafetier avait développé une
hypothèse à cet égard, une théorie toute relative
sur la vie : il était né en 1943, au dix-neuf de la
rue d’Orsel et le cimetière Montmartre se
trouvait à sept cent vingt-trois mètres de là ; en
tablant sur une espérance de vie moyenne,
André avait calculé qu’il parcourait neuf mètres
soixante-dix-sept par an, vers sa tombe. Et, à
l’âge qu’il avait, il pouvait déjà apercevoir,
depuis la rue Joseph-de-Maistre, la cime du mur
d’enceinte.
Pour en revenir à George, sa seule activité
consistait, à mes yeux, à fournir les prostituées
des boulevards en petits sachets blancs. Plus
rarement, de sombres et luxueuses berlines
venaient marquer l’arrêt devant le bar, puis un
coup de Klaxon précédait un rapide échange
17 George
d’enveloppes. Illusoire promesse de rêves
contre certitude d’une vie de merde ? À ce
client un peu plus louche que les autres, je ne
prêtais donc guère attention.
En quête d’une bonne affaire, je me
baguenaudais une après-midi au long des quais
de Seine, musardant parmi les boîtes vertes des
bouquinistes, ces petites bières qui, à la
différence des nôtres, offrent aux livres une
seconde vie. Enfin, je fis halte à la hauteur de
l’île de la Cité. Maurice, un hospitalier
bouquiniste travaille là où Henri IV caracole sur
son cheval. Affable quoique souvent aviné, ses
choix judicieux le portent toujours vers des
auteurs méconnus et les quelques ouvrages que
je lui avais achetés ne m’avaient pas déçu. De
plus, lui et sa chienne, un fidèle épagneul, me
laissaient fureter à plaisir parmi leurs étals.
Maurice avait l’art de classer ses livres de
curieuse manière. Un jour que je lui demandai
de m’éclairer sur sa méthode, il me répondit :
Premièrement, je vends exclusivement des
auteurs masculins : j’assume totalement mon
homosexualité en terme de lecture.
Deuxièmement, je range de ce côté-ci les
auteurs qui bandent, de ce côté-là ceux qui ne
bandent pas, et enfin au milieu, ceux qui ne
bandaient déjà plus au moment où ils écrivaient
l’ouvrage. Je tiens ce caractère pour si
déterminant chez les écrivains, qu’il m’a décidé
18 George
à adopter cette classification. Et, pour tout te
dire, je les trouve bien meilleurs quand leur
queue ne leur sert plus qu’à pisser !
Un livre attira mon attention ; il s’intitulait, la
Préférence du mal. Retournant l’ouvrage pour en
lire le résumé, je découvris qu’il portait au dos
un portrait de George. Certes, la photo
ressemblait trait pour trait au client que, tous les
jours, j’apercevais au bar. Mais, comme lui, elle
avait subi les affres du temps. L’ouvrage datait
de 1970 et le cliché, sans doute délavé par le
soleil, avait acquis le même teint cireux que le
George de 2007 : ensemble, ils avaient vieilli.
Cependant, en dépit de ces années qui n’avaient
dû être faciles ni pour l’un ni pour l’autre, ils
avaient tous deux conservé ce pétillant et
malicieux regard que, jusqu’à présent, je ne
connaissais qu’au seul habitué des Abbesses.
Sur leurs visages respectifs, on pouvait encore
lire la même assurance, la même ambition, la
même volonté d’épuiser cette bonne étoile qui
avaient daigné jeter sur leurs destins, un rai de
sa céleste poussière.
– Vous en pensez quoi, Maurice, de ce
livre ?
– Ah, George Dutel ! Sans doute l’un des
meilleurs et des moins prolixes écrivains de sa
génération.
– C’est son unique livre ?
19 George
– Hé oui. Vois-tu, certains écrivent quantité
de bouquins avant de rencontrer la gloire. Lui
n’en a écrit qu’un seul : succès immédiat. Et
puis, pfuit, disparu.
– Disparu… Comment ça ?
– Eh bien, il a un peu pété les plombs, le
George Dutel. Si ma mémoire ne me joue pas
de tours, je crois qu’il voulait se faire passer
pour irresponsable. Alors, il a prétendu que la
réalité l’agressait… Pour moi, Dutel, c’était une
sorte de persécuteur-persécuté, tu vois. Si ça
t’intéresse, je peux te parler de lui et de ses
excentricités : je l’ai un peu connu, dans ma
jeunesse.
Maurice leva les yeux au ciel :
– Il ne va pas faire beau, aujourd’hui, et tu
seras sans doute mon seul et unique client :
alors, j’ai intérêt à te soigner… ajouta-t-il en
souriant.
Le marchand se laissa tomber de tout son
poids sur sa chaise pliante, glissa la main dans
un vieux sac de toile grisâtre et, avec une
dextérité surprenante au vu de sa corpulence,
s’empara de deux verres et d’une bouteille
Thermos en même temps.
– Vin chaud ?
– Non merci.
– Tu devrais : il fait un froid à ne pas mettre
un Polonais dehors ! Et je sais de quoi je parle :
20 George
à ton âge, avec les copains, dans les faubourgs
de Varsovie, on buv…
– Maurice, coupai-je, vous deviez me faire
l’article sur George Dutel, pas ressusciter la
Pologne de votre enfance…
– Ah, oui, Dutel… En fait, il n’était pas très
sympathique : pour écrire, il se servait du
désespoir, de la haine ou des phobies des autres.
– Oh, pas le premier, je crois, à avoir trempé
sa plume dans les souffrances humaines pour
en tirer un livre…
– C’est ma foi vrai. Mais, George avait aussi
le sens du spectacle…
Maurice leva lentement le bras, pointa l’index
en direction du pont des Arts :
– Tu vois la passerelle ?
– Ben, oui… Vous n’allez tout de même pas
me dire qu’il a sauté du pont ?
– Non ! Trop simple, pas assez subversif
pour Dutel. De plus, je ne suis pas certain qu’il
sache nager… Non, vois-tu, il a préféré se
branler à poil du haut de la balustrade…
– Du haut du pont ?… Mais, pourquoi
faire ?
– Simplement pour attirer l’attention sur lui,
pour exister. Officiellement, il aurait répondu
aux flics, venus le cueillir, qu’il éprouvait une
certaine excitation au passage des bateaux-
mouches… Il aurait même précisé : « Mes
préférés, ce sont ceux qui ont de gros
21