GEORGE SAND ET SES CONTEMPORAINS RUSSES

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George Sand suscita en Russie tout autre chose qu'une mode : un véritable culte, dont témoignent les intellectuels, critiques et créateurs considérés ici. Herzen, Biélinski et Dostoïevski montrent, parmi bien d'autres et chacun à leur manière, l'ampleur, la durée et la profondeur d'une influence dont le présent ouvrage s'attache à cerner la nature, les formes, les enjeux.
Publié le : mercredi 1 mars 2000
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EAN13 : 9782296407114
Nombre de pages : 413
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GEORGE SAND ET

SES CONTEMPORAINS RUSSES

L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8875-7

@

Françoise GENEVRA Y

GEORGE SAND ET SES CONTEMPORAINS RUSSES

Audience, échos, réécritures

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA illY

IK9

Collection Des idées et des femmes dirigée par Guyonne Leduc Ancienne élève de l'École Normale Supérieure (Sèvres) Professeur à l'Université Charles de Gaulle - Lille III Des idées et des femmes, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout esprit partisan, gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des études situées à la croisée de la littérature, de l'histoire des idées et des mentalités, à l'époque moderne et contemporaine. Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures précises de femmes, avec prise en compte de leur globalité (de leur sensibilité comme de leur intellect). Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ géographique concerné, ce qui n'exclut pas une ouverture ultérieure potentielle aux monde oriental et extrême-oriental.

Ouvrages parus Enderlein, Évelyne. Les Femmes en Russie soviétique 19451975.Perspectives 1975-1999. 1999. 213 pp. Leduc, Guyonne. dire L'Éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord, de la Renaissance à 1848: Réalités et représentations. 1997. 525 pp. Leduc, Guyonne. L'Éducation des Anglaises au XVIIIe siècle: La Conception de Henry Fielding. 1999. 416 p.

Aux amis russes, et aux autres

Sommaire
Note éditoriale Liste des abréviations É Pigra ph es Introduction 13 15 17 19

PREMIÈRE PARTIE AUDIENCE COMMUNE ET RÉSONANCES PERSONNELLES
CHAPITRE 1 NAISSANCE D'UNE RENOMMÉE I. LES SUPPORTS DE PUBLICATION 1. La librairie 2. Les périodiques 3. Les traductions: les titres 4. Les traductions: l'ordre II. LA CENSURE 1. Organisation et fonctionnement 2. Des originaux prohibés 3. Les traductions expurgées III. APERÇU DE LA CRITIQUE 1. George qui? 2. Quelques leitmotive 3. Deux controverses CHAPITRE 2 HERZEN LECTEUR DE GEORGE SAND I. BRÈVE CHRONIQUE D'UNE LONGUE FIDÉLITÉ 1. Avant l'émigration 2. Au temps de l'exil

27 29 32 35 37 38 40 46 48 53

61 65

3. Premierbilan
II . DANS LES ARCANES DE SPIRIDION

..
......

....

...67
70 ... ... 74 76 87

1. Herzen et le saint-simonisme 2. Herzen et Leroux 3. Spiridion III. L'ADVERSAIRED'HORACE
1. Un caractère

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 85

2. Une espèce politique

3. Un type social
CHAPITRE 3 BELINSKIJ PUBLICISTE I. DES "ŒUVRES DIVINES" (1841-1843) 1. Mauprat: la découverte 2. Le philosophe "énergique" 3. Consuelo: la consécration .... II. PORTRAITS FÉMININS (1843-1845) 1. Iconographie sandienne

91

...

96 10 1 ................ 103 107

2. Jeanne, la confIrmation..

................. ..

..... ......... .

.. 109
110 112 114

III. LE ROMAN SOCIAL EN QUESTION (1845-1848) 1. George Sand ou Eugène Sue? 2. Le Meunier d'Angibault 3. Derniers combats

DEUXIÈME PARTIE LES GRANDS ENJEUX
CHAPITRE 1 BELINSKIJ ET LA CAUSE DU PEUPLE I. LECTURES POLITIQUES 1. La Révolution: les traductions de Panaev 2. La France socialiste: le témoignage d'Annenkov II. RÉVISION PHILOSOPHIQUE 1. Entre philosophie et roman ......
2 . L' individu.

121 125

..

....... 127
133
139 142 144 146

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 129

3. Le socialisme III. LA RELIGIONDE L'HUMANITÉ
1. Le credo humanitaire

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 136

2. Pour George Sand contre Gogol' IV. MYSTIQUE ET POLITIQUE 1. Le Christ républicain 2. Satan réhabilité 3. "Celui à qui on a fait tort" CHAPITRE 2 LA CAUSE DES FEMMES I. PROCÈS DU MARIAGE CONTEMPORAIN 1. La situation 2. Les attentes 3. Abolir le mariage? II. REMÈDES 1. "Humaniser" le mariage .. ... .... .... .. ..

152 155 158 .... ... .. .. .. 162

10

2 . Assouplir les usages 3. Jacques ou l'école des maris III. QUE FAIRE? OU LA COMPLÈTE ÉGALITÉ 1. Cernysevskij et George Sand 2. Femmes émancipées 3. Une morale héroïque IV. IMAGES ET IDÉAL 1. La Muse romantique 2. De Bettina à George 3. L'icône de la révolution 4. Femmes au miroir CHAPITRE 3 ROMANTISME ET RÉALISME I. GEORGE SAND ROMANTIQUE 1. La littérature intérieure 2. La vérité idéale 3. L'idéalisme II. D'UN ROMANTISME L'AUTRE 1. De Lélia à Consuelo 2. Les "héros de notre temps"
3 . Vers le réalisme moral

164 168 172 175 178 181 .. 184 189 192

197 201 205 208 210
213

III. EN QUÊTE DU RÉALISME ESTHÉTIQUE 1. Réalisme critique 2. Roman et société 3. George Sand face à "l'école naturelle"

219 225 227

TROISIÈME PARTIE DOSTOEVSKIJ : L'HÉRITAGE
CHAPITRE 1 SOUVENIRS ET RÉMINISCENCES I. NOTRE JEUNESSE 1. Essai d'inventaire 2. Les nouvelles vénitiennes

241 247

3. L 'Uscoque .... 4. La Dernière Aldini 5. Le rêveur et l'artiste II. LES ANNÉES SOIXANTE 1. Continuité idéologique 2. Dostoevskijjournaliste 3. Vers le grand débat

.

.... . 252 255 258 265 268 272

......

.....

Il

III. IN MEMORIAM 1. Retour sur l'idéal juvénile 2. George Sand "chrétienne": première annexion 3. George Sand et "l'idée russe": deuxième annexion CHAPITRE 2 LA DIMENSION UTOPIQUE I. "L'AVENIR PLUS HEUREUX QUI ATTEND L'HUMANITÉ" 1. La philanthropie en défaut 2. L'utopie indéracinable 3. Images de l'utopie II. DU COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE À L'IDIOT 1. Les concordan.ces
2. La réécriture.

273 275 277

281 286 288 293 303 309 312 319

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 300

3. "Le chevalier pauvre" III. SPIRIDIONET LES FRÈRES KARAMAZOV 1. Le roman monastique 2. Utopie terrestre ou royaume de Dieu? 3. Un débat sans fin CHAPITRE 3 LA BEAUTÉ SAUVERA-T-ELLE LE MONDE? I. LE SALUT PAR LA PERFECTION 1. Consuelo, ou la charité musicienne 2. Jeanne, ou le beau idéal
3. La Marquise ou Mauprat?

326 329 338 343 349 351 355 357 363 373

.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 335

II. LE SALUT PAR L'AMOUR 1. Mauprat revu par Les Frères Karamazov 2. L'échec du modèle héroïque
3. "Bernard," un motif à déchiffrer

. .. . . . .. . . . .. . .. .. . . . . . . . . . . . . . .. .. 345

4. "Métamorphose d'une idée" : III. LES MODELES TRANSFORMES 1. L'altière et l'humiliée 2. Souveraines, victimes, renonçantes 3. Une et multiple Conclusion Liste des traductions
Bib liogra In d ex.

russes de 1833 à 1850

p h ie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 377 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 397

12

Note éditoriale
1. Les noms propres et les mots russes ont été translittérés selon les normes en usage dans la slavistique européenne. Ne font exception que des noms propres d'origine allemande (nous écrivons Herzen et non Gercen, sauf dans les références bibliographiques), les noms de lieux (Moscou, Pétersbourg) ou les termes pourvus en fumçais d'une orthographe stable (intelligentsia, moujik, starets). Certains prénoms sont donnés sous la fonne fumçaise usitée au XIXe siècle: Michel pour Mihail Bakunin, Natalie (écrit sans le h habituel en français) pour Natal'ja Herzen. 2. La plupart des formes translittérées restent aisément reconnaissables (Gogol', Turgenev). Pour qui voudrait prononcer les autres avec les valeurs russes, il suffit de savoir que e = [se prononce] é ou ié selon les cas (Belinskij = Biélinski); u = ou; y = i d'arrière-gorge; ja = ia; ju = iou; c = ts; c = tch; s = ch; sc = chtch; z = j; h = h aspiré, à peu près comme le ch allemand. 3. Les références bibliographiques peuvent présenter plusieurs orthographes d'un même nom (W. Karénine et V. Karenin; Dostoïevski, Dostoevsky, Dostoevskij, etc.) selon les sources utilisées, car nous respectons les formes et graphies données par les sources. 4. Les titres des périodiques russes sont accompagnés de leur traduction lorsqu'ils sont mentionnés la première fois. Les mentions suivantes se font par le titre traduit, et généralement par les abréviations (voir la liste) en note. 5. Les renvois aux romans de George Sand se font par les numéros des chapitres, indiqués en chiffies romains. Ainsi peut-on les consulter en russe ou en fumçais sans être tributaire d'une édition donnée. Le recours à une édition particulière et à une pagination précise sera signalé le cas échéant. 6. Les renvois aux principaux auteurs russes du corpus figurent dans le texte quand les abréviations (voir la liste) permettent de ne pas alourdir celuici. Les romans de Dostoevskij sont désignés par les numéros de la partie ou du livre (chiffre romain) et celui du chapitre (chiffre arabe). 7. Nous privilégions les traductions françaises disponibles et indiquons la source russe par défaut. L'orthographe des prénoms et des noms propres figurant dans ces traductions est toutefois revue pour devenir homogène à la translittération (voir 1. ci-dessus). 8. Les dates des textes russes antérieurs à 1918 figurent en "ancien style," d'après le calendrier julien qui retarde de 12jours au XIXe siècle sur le calendrier grégorien utilisé en Europe, dit "nouveau style." Les deux "styles" figurent en général dans les notes quand il s'agit de lettres écrites par des Russes séjournant à l'étranger.

Liste des abréviations
BI LG MN OZ SO SP SY ZMNP Revues russes (XIXe siècle) Biblioteka dlja Ctenija (La Bibliothèque de lecture) Literaturnaja Gazeta (Le Journal littéraire) Moskovskij Nabljudatel' (L'Observateur de Moscou) Otecestvennye Zapiski (Les Annales de la patrie) Sovremennik (Le Contemporain) Severnaja Pcela (L'Abeille du Nord) Syn Otecestva (Le Fils de la patrie) Zurnal Ministerstva Narodnogo Prosvescenija (Revue du Ministère de l'Instruction publique) Revues françaises (XIXe siècle) Encyclopédie nouvelle Revuedes deux mondes Revue encyclopédique Revue indépendante Revue de Paris Revues françaises (XXe siècle) Les Amis de George Sand Les Amis de Pierre Leroux Présence de George Sand Revue des Études Slaves Revue d'histoire littéraire de la France Revue de littérature comparée Revue des sciences humaines

EN RDM RE RI RP AGS APL PGS RÉs RHLF RLC RSH

Textes de référence en russe Bakunin, Sobranie : Bakunin, Mihail A., Sobranie socinenij i pisem [Œuvres et correspondance], éd. Iu.M. Steklov, 4 vols. (Moscou: 1934-35). Reproduit par Slavica Reprint (Düsseldorf et Vaduz [Liechtenstein]: Brücken Verlag et Europe Printing, 1970). Belinskij, Polnoe : Belinskij, Vissarion G., Polnoe sobranie socinenij [Œuvres complètes], éd. N.F. Bel'cikov, D.D. Blagoj, B.I. Bursov, 13 vols. (Moscou: AN SSSR.IRLI, 1953-59).

cemysevskij, Polnoe : cemysevskij, Nikolaj G., Polnoe sobranie socinenij v sestnadcati tomah [Œuvres complètes en seize tomes], éd.V.Ja. Kirpotin, B.P. Koz'min, P.I. Lebedev-Poljanskij, 16 vols. (Moscou: GIHL, 1939-53). Gercen, Sobranie : Gercen, Aleksandr I., Sobranie socinenij v tridcati tomah [Œuvres en trente tomes], 35 vols. et 1 vol. d'index (Moscou: AN SSSR.IRLI, 195466). Dostoevskij, Polnoe : Dostoevskij Fedor M., Polnoe sobranie socinenij v tridcati tomah [Œuvres complètes en trente tomes], 33 vols. (Leningrad: AN SSSR.IRLI Nauka, 1972-90). LN: Literaturnoe Nasledstvo [L'Héritage littéraire] (Moscou: AN SSSR, numéro et année). Textes de référence traduits du russe Dostoïevski, CI: Correspondance, éd. Jacques Catteau, trade Anne Coldefy-Faucard, vol. 1 (1832-64) (Paris: Bartillat, 1998). Dostoïevski, JE : Journal d'un écrivain, éd. et trade Gustave Aucouturier (Paris: Gallimard, "Bibliothèque de La Pléiade," 1972). Dostoïevski, RCP : Récits, chroniques et polémiques, éd. et trade Gustave Aucouturier (Paris: Gallimard, "Bibliothèque de La Pléiade," 1969). Herzen, PM : Passé et méditations, éd. et trade Daria Olivier, 4 vols. (Lausanne: L'Âge d'homme, 1974-81). Textes de George Sand Sand, OA : Œuvres autobiographiques, éd. Georges Lubin, 2 vols. (Paris: Gallimard, "Bibliothèque de La Pléiade," 1970-71).

16

Épigraphes

"Un de nos amis russes qui arrive de Saint-Pétersbourg nous dit que, là-bas, tous vos ouvrages sont traduits à mesure qu'ils paraissent, que tout le monde les lit du haut en bas de l'échelle, que les hommes vous adorent, que les femmes vous idolâtrent, et

qu'enfin vous régnez sur la Russie plus souverainementque le tsar. "1
"Une illustre femme de lettres française, douée de plus de talent que ses collègues, a en quelques années produit de plus forts changements dans les mœurs que tous ceux d'entre les écrivains qui

se préoccupaient de pervertir les hommes."2
"Une étude (érudite) de l'influence exercée par les écrivains (Schiller, George Sand) sur la Russie et de l'ampleur de cette influence serait un travail sérieux et extraordinaire. Mais il nous faudra attendre longtemps. Histoire de la métamorphose d'une idée en une autre. "3
1 Lettre de la cantatrice Pauline Viardot à Sand, 27 février 1847, citée par E. Séménoff, "1830 et le romantisme russe. George Sand, Tourguéniev et Bakounine," Le Mercure de France (15 déco 1930). E. Séménoff n'indique pas sa source et le document original a disparu, vendu probablement par Aurore Sand qui n'en aurait pas ~ardé trace. Nicolas Gogol, Confession d'un auteur, Œuvres complètes, éd. G. Aucouturier, J. Johannet, S. Luneau, H. Mongault (Paris: Gallimard, "Bibliothèque de La Pléiade," 1970) 1763. 3 Carnet de travail de Dostoevskij, LN 83 (1971) 628. La dernière formule sera commentée en 3.3.2.4. Les renvois internes à notre ouvrage se feront sous cette forme, c'est-à-dire par les quatre numéros (partie, chapitre, subdivision de premier et de second niveau) consultables dans le sommaire.

Introduction
Wladimir Karénine, sa première biographe, saluait George Sand "comme force russe, comme l'une des so~rces primordiales de la conscience russe de notre temps. . . . "1 Evaluer l'étendue de son public, la nature et la profondeur de son influence en Russie au XIXe siècle - tel est l'objet du présent travail. L'enquête privilégie quelques lecteurs de premier plan et ne prétend pas épuiser l'étude de réception. Celle-ci exigerait en effet le concours de plusieurs disciplines (psychologie sociale, sociologie de la littérature, histoire de l'édition, typologie des formes et des styles) pour situer George Sand plus complètement dans le cadre d'accueil offert par la vie culturelle russe. Aussi avons-nous privilégié l'histoire des idées: le féminisme, l'idée républicaine, le socialisme. Mais sans restreindre le dernier mot au sens politico-économique actuel, car Sand contribue
à diffuser le socialisme religieux français

-

vaste

nébuleuse



Lamennais côtoie Louis Blanc et Pierre Leroux, et dont la force d'attraction s'exerce sur certains Russes de manière éclatante et durable (Dostoevskij), sur d'autres (Belinskij, Herzen) selon des modalités qui, moins connues en France, parfois obscurcies ailleurs, méritaient d'être documentées en détail. Curieusement, ni la France ni la Russie soviétique n'ont produit sur notre sujet une enquête qui fût à la fois vaste et approfondie. Wanda Bannour et Henri Granjard offrent des aperçus larges et suggestifs (voir notre bibliographie), mais on aimerait retrouver la trace d'un travail jadis préparé par A. Beleckij et qui semble inédit.2 En dehors des articles et des monographies comparatistes à propos de quelques auteurs (Belinskij et Sand, Dostoevskij et Sand) ou de
1 Wladimir Karénine, George Sand, sa vie et ses œuvres, 4 vols. (Paris: Ollendorf-Plon, 1899-1926) 1: 39. Ce pseudonyme abrite Varvara Komarova, née Stasova (1862-1942). La famille Stasov compta plusieurs figures en vue dans l'intelligentsia pétersbourgeoise. 2 LN 29-30 (1937) LXXXVI annonce qu'A.!. Beleckij prépare une "ample monographie" sur la fortune russe de Sand, et LN 33-34 (1939) 815 écrit que l'on "s'apprête à l'imprimer." Qu'est-elle devenue? Beleckij venait de publier pour Consue/o une bonne introduction, "Roman 0 prizvanii artista [Le Roman d'une vocation artistique]," Konsue/o, trade A. Beketova (Leningrad: "Academia," 1936).

certains titres (exemple: les récits champêtres sandiens rapprochés des Mémoires d'un chasseur de Turgenev), les considérations sur la fortune russe de l'écrivain se limitent souvent à des incidentes. De plus, malgré la mise en garde de Dostoevskij quant à la "métamorphose d'une idée en une autre," l'histoire littéraire russosoviétique s'est souvent cantonnée à la recherche des sources. Elle a souffert aussi des entraves idéologiques qui freinaient l'analyse. Sand
eut le cœur et l'esprit à gauche, ceci ne faisait aucun doute

- mais

son idéalisme dit "bourgeois" et son socialisme réputé "utopique" ont conduit plus d'un chercheur à minimiser son audience auprès des premiers socialistes russes, qu'il fallait camper purs et durs pour être dans la ligne.1 De récents travaux américains ont disposé des éclairages à la fois plus neutres et plus précisément dirigés sur certaines portions d'un domaine somme toute assez vaste. La thèse de Carole S. Karp (inédite, 1976) mobilise de nombreuses références pour offrir un tour d'horizon utile. Celle (inédite, 1979) de Lesley S. Herrmann resserre l'angle de vue autour de quatre récits (Indiana, Valentine, Jacques, Mauprat) dont elle examine l'influence sur Turgenev, Gone arov et Dostoevskij. Le livre de Dawn D. Eidelman (1994) s'inspire des "women studies" pour mesurer les côtés du triangle amoureux, situation typiquement romanesque. Jacques, Mauprat et Horace ont ici la vedette face à Herzen, à Cernysevskij, à Gonearov, à Turgenev enfin et surtout. La bibliographie anglosaxonne s'intéresse d'abord aux personnages féminins des romans et aux problématiques féministes, qui tendent à monopoliser l'intérêt. "Dostoevskij et George Sand," malgré les travaux d'Isabelle Hoog Naginski, reste la question la moins approfondie, la plus intimidante peut-être. Faute des conditions matérielles appropriées, notre étude n'utilise pas d'archives. Elle puise à des sources variées (correspondances, journaux intimes, mémoires, revues, romans et nouvelles), mais sans chercher l'exhaustivité. Son but n'est pas de cataloguer le plus grand nombre possible de ces Russes, souvent illustres, qui rencontrèrent (comme Bakunin et Turgenev), lurent
1 Remarquer toutefois Natal'ja S. Trapeznikova, Zori Sand, redaktor i sotrudnik iurnala 'Revue indépendante' [G. Sand rédactrice et collaboratrice de Ia 'Revue indépendante1 (Kazan': izd. Kazanskogo U, 1966). 20

(tels Lermontov, Puskin et Nekrasov), apprécièrent (Gonearov, Cernysevskij, Grigor'ev) ou dénigrèrent (Gogol', Tolstoj) la romancière. Il nous a paru préférable de concentrer l'attention sur trois figures majeures, et de n'évoquer les autres qu'incidemment. Sur Herzen, pour qui George Sand résume, selon ses propres termes, l'idée révolutionnaire de la Femme, et qui s'accorde pleinement avec son socialisme libéral. Sur Belinskij, critique littéraire dont la notoriété fit beaucoup pour élargir dans son pays celle de l'écrivain français. Sur Dostoevskij enfin, héritier spirituel de Sand moyennant l'inventaire qu'il fallait dresser. Au second plan figurent les amis et les connaissances (Ogarev, Keeer, Panaev, Annenkov, Botkin, Bakunin, Grigor'ev) qui gravitent autour des premiers, partagent leurs lectures et parfois les précèdent quand il s'agit de découvrir un nouveau titre sandien. Le choix des trois personnalités dominantes tient compte évidemment de leur importance intrinsèque dans la littérature et dans la pensée russes. Mais il tient compte aussi des travaux publiés sur la réception russe de Sand, et vise d'abord à combler des lacunes. Ceci explique qu'il ne soit presque jamais question de Turgenev, bien que son nom paraisse s'imposer d'emblée. Justement, l'étude des relations personnelles et des affinités littéraires entre Turgenev et Sand, commencée avec W. Karénine, s'est poursuivie depuis sans discontinuer. Un livre assez récent (en anglais) dispense à titre provisoire de réexaminer leurs échanges.1 Un motif un peu analogue conduit à écarter Vladimir Peeerin, bien que ce nom soit moins familier au lecteur français. Rappelons seulement combien l'auteur de Spiridion compta pour Pee erin, et l'influence qu'il attribue à ce livre sur son destin personnel.2 Notre examen porte surtout sur les quinze années qui suivirent la première traduction russe d'un titre sandien' (Indiana, 1833 ).3 Aux
1 Patrick Waddington, Turgenev and George Sand: An Improbable Entente (New Zealand: Victoria UP, 1981). Notre bibliographie n'inclut donc pas, sauf exce~tion, les études sur Turgenev, ou sur Turgenev et Sand. Françoise Genevray, "De Spiridion au père Pétchérine, ou le péché de Nicolas," PGS 31-32 (1988): 48-56. 3 Le théâtre (pièces originales et adaptations), que Sand fit jouer dans le cadre privé de Nohant à partir de 1846, et sur les scènes parisiennes après 1848 (excepté Cosima en 1840), reste donc hors du cadre de cette étude. 21

romans publiés par Sand avant 1848 revient une priorité incontestable, car c'est l'époque où elle est le mieux connue en Russie. Diffusion des textes en langue originale, nombre et rapidité des traductions, quantité et longueur des recensions critiques, fréquence des simples mentions, envergure personnelle des lecteurs qui se prononcent - tous ces paramètres convergent et attestent que l'audience de l'écrivain connaît son apogée entre 1842 et 1848. L'influence, qui ne se confond pas avec cette popularité, dure bien après cette date. Mais elle a ses sources dans les œuvres antérieures, d'Indiana à François le Champi, de Consuelo à Lucrezia Floriani. L'accent mis sur les débuts n'exclura donc pas certains prolongements ultérieurs, surtout quand la logique propre à l'un des témoins russes l'exige - ainsi en va-t-il du point de vue souvent rétrospectif de Dostoevskij, ou quand il y a lieu de suivre le développement d'une thématique, par exemple celle du féminisme chez Cernysevskij. Les lecteurs ici privilégiés sont aussi des auteurs, chacun avec sa dynamique intellectuelle ou créatrice qu'un cadre chronologique trop strict obligerait à casser. L'alternance de chapitres individuels et de chapitres thématiques permettra, espérons-le, d'éviter cet écueil. Le public russe se montre d'autant plus attentif que l'écrivain est controversé. Les périodiques fournissent sur le sujet un matériau abondant. Mais c'est le plus souvent entre les lignes ou dans les écrits privés que perce la vraie nature de l'intérêt marqué à Sand. Le recoupement des témoignages et le déchiffrement de l'implicite permettront de dégager les préférences marquées pour certains titres. Point d'exclusive dans les choix. "Aucun de ses livres n'est négligeable. . . certaines de ses œuvres jugées mineures sont capables d'éveiller des résonances inattendues. "1 L'avertissement ne vaut pas moins en Russie qu'en France: Belinskij s'enflamme pour Melchior, Dostoevskij pour L'Uscoque, tous deux pour André et Teverino. Aussi faut-il se garder des raccourcis schématiques et des hiérarchies préétablies, qu'elles soient propres au chercheur ou largement convenues. Pour le public français, George Sand n'est trop souvent que la maîtresse infidèle de Musset, puis l'égérie maternelle de Chopin, devenue sur ses vieux jours "la bonne dame de Nohant." Quant à la fréquentation de ses textes, elle pâtit
1 Jean Gaulmier, "À propos de Lavinia," AGSnelle série 4 (1983): 22. 22

aujourd'hui encore de la sélection réductrice longtemps opérée par les manuels scolaires et par l'édition. Heureusement, de récentes publications (la correspondance et les écrits autobiographiques, richement annotés par Georges Lubin) ainsi que de multiples rééditions (anthologies ou romans souvent accompagnés d'appareils critiques) permettent désormais de se forger une idée à la fois ample et précise de sa vie, de son action et de son œuvre. L'actuelle vitalité des études sandiennes en Europe comme aux États-Unis conduit à réviser quelques idées reçues et à racheter quelques oublis. L'optique adoptée dans ce livre peut y contribuer, car étudier la fortune russe de George Sand oblige à rafraîchir notre connaissance de l'écrivain. Ses lecteurs russes et soviétiques se sont toujours fait d'elle une image assez complète. Il suffit de consulter la liste des titres sandiens disponibles durant tout le XXe siècle à Moscou et à Leningrad, à Kiev, à Minsk, à Tachkent, à Tbilissi ou à Riga. Une tradition dont nous nous proposons d'éclairer l'origine a empêché d'oublier là-bas Horace et Consuelo en un temps où la librairie française les ignorait, et où l'Université ne les étudiait guère.} Les notes ont été conçues pour fournir aux spécialistes sandistes, russisants ou comparatistes - les sources documentaires et les références des citations. Nous mettons aussi en bas de page quelques précisions sur des personnalités, sur des réalités littéraires et sur des faits de culture russes.

Voir le bilan dressé par Georges Lubin, "Dossier George Sand," Romantisme Il (1976): 86-93. Pour un aperçu assez récent des publications sandiennes (édition et critique), voir Francine Mallet, George Sand (Paris: Grasset, 1995) 395-430. 23

}

PREMIÈRE PARTIE

AUDIENCE COMMUNE ET RÉSONANCES PERSONNELLES

CHAPITRE

1

NAISSANCE D'UNE RENOMMÉE COJIlbien de lecteurs George Sand a-t-elle en Russie? Comment prennent-ils connaissance de ses œuvres? Pour aborder la première question, il faudrait réunir des études chiffrées sur les importations de volumes français, les tirages des traductions, la fréquentation des cabinets de lecture. Puis s'aventurer dans le probable, car chaque livre ou chaque périodique atteint plusieurs personnes qui le font circuler. Sans fournir de réponse précise sur ces points, un aperçu de l'édition sous Nicolas 1er (1825-55) donnera au moins une échelle pour la première moitié du siècle, où se forge la renommée de l'écrivain. Les revues qui traduisent George Sand à une époque où justement grandit leur audience, la censure qui filtre importations et traductions, la critique qui traite des livres - ou par préférence de l'auteur - sont les éléments à examiner ensuite pour brosser un rapide tableau des conditions matérielles et intellectuelles de la réception. L'étude des cas particuliers, autrement dit des lecteurs considérés plus loin, ne prend son véritable relief qu'inscrite dans cet ensemble.
I. LES SUPPORTS DE PUBLICATION

1. La librairie Compte tenu de l'étendue de l'empire russe, et rapporté aux chiffres correspondants dans les autres pays d'Europe, le chiffre des publications locales paraît faible. De 1801 à 1805 on enregistre une moyenne annuelle de 385 titres, livres et périodiques confondus, dont plus du tiers en d'autres langues que le russe. Le chiffre pour 1825 est de 583, dont guère plus de la moitié en russe. Les relevés après cette date commencent à différencier livres et périodiques, autorisant une approche moins grossière de la question. Les statistiques officielles rapportant année par année le nombre des livres visés par les instances censoriales, tant civiles (Ministère de l'Instruction publique) que religieuses (Synode), fournissent d'utiles repères, dont voici quelques exemples:

1837 1840 1841 1844 1847 1848 1850 1854

1 147 1 028 878 1 038 1 122 1 097 995 1 354

9 8 8 10 9 9 6 10

677 477 316 107 762 261 799 465

La colonne médiane indique le nombre des titres, celle de droite celui des "signatures. "1D'un point de vue quantitatif, il convient de considérer le chiffre de droite, car, si l'on publie 161 titres de moins en 1841 qu'en 1840, le volume estimé en nombre de pages n'a pas diminué dans la même proportion. Malgré cette réserve, les tableaux établis par Charles Ruud lui permettent de conclure que le volume des publications autochtones sous Nicolas 1er diminue légèrement chaque année. Le chiffre maximal de 10 918 signatures, atteint en 1838, ne le sera jamais plus jusqu'en 1855, tombant même à moins de 7 000 en 1850. Pour ce qui regarde George Sand en propre, faute de connaître les tirages nous ne pouvons comptabiliser les ventes des traductions russes de ses œuvres. Celles des originaux importés échappent aussi au décompte. Mais il est bien avéré que de nombreux libraires proposent les nouveautés européennes. La police manque parfois de vigilance, aussi peut-on se procurer des titres prohibés par la censure officielle et normalement interdits à la vente. Les éditions parisiennes dites "autorisées" (par l'auteur et par l'éditeur) sont du reste souvent devancées, comme ailleurs en Europe, par les préfaçons venues de Belgique, et suivies par des contrefaçons. Jusqu'à 1852, date où un accord franco-belge officialise la reconnaissance mutuelle des droits d'auteur, Bruxelles pratique un piratage éditorial qui alimente le marché du livre étranger, et surtout français, en Russie. Balzac s'en plaint furieusement. Les romans de George Sand n'échappent pas davantage au circuit.
1 Charles Ruud, Fighting Words: Imperial Censorship and the Russian Press, 1804-1906 (Toronto: Toronto UP, 1982) 253-55. "Signature" est un terme d'imprimerie pour la lettre, le chiffre ou le signe qui indique l'ordre des cahiers composant un volume. Chaque signature représente en l'occurrence 16 pages. On estime qu'au milieu du XIXe siècle seuls savent lire 5 à 6 % de la population de l'empire russe, 1 % ayant un niveau d'instruction supérieur au primaire. 28

2. Les périodiques Certains libraires servent de correspondants aux périodiques étrangers et leur transmettent les demandes d'abonnement. Ce qui permet de lire Sand dans le texte dès qu'un feuilleton est publié à Paris, moyennant les délais nécessaires à l'acheminement et aux procédures de contrôle.1 Les lecteurs russes disposent ainsi soit des revues françaises, soit d'une sélection tirée de ces mêmes revues et imprimée à Pétersbourg par la Revue Étrangère de la littérature, des sciences et des arts (1832-63). Celle-ci publie parfois les nouveautés (Nodier, Janin, Dumas, Sand, Vigny, Soulié, Hugo, Balzac) avant même leur sortie française. Aussi connaît-on bien en Russie la Revue de Paris et la Revue des deux mondes. Dans la Revue de Paris George Sand fait paraître certains de ses premiers récits, tels Melchior et La Marquise (1832). Mais on y trouve aussi des études critiques comme celle de D. Nisard et la réponse de Sand (mai 1836) sur sa prétendue "haine du mariage,"2 ou l'article d'He Babou (novembre 1843) sur "Le roman social - Consuelo."La Revue des deux mondes publie la plupart des nouveautés sandiennes (romans, récits, poèmes dialogués, théâtre) entre 1833 (fragments de Lélia) et 1841 (Mouny-Robin), puis de 1851 (Le Château des Désertes) à 1876. On y lit notamment les Lettres d'un voyageur sous divers titres échelonnés entre 1834 et 1836 (À un poète, Le Prince, À Éverard, etc.). La Revue des deux mondes publie aussi les essais critiques de la romancière sur Senancour (1833) et sur Rousseau (1841), ou des textes politiques comme sa défense de Lamennais (1838).3 Les revues russes n'attendent pas toujours les sorties françaises "autorisées" (en volume) pour traduire. Le texte russe du Piccinino
1 Les papiers du poète A.S. Puskin (1799-1837) contiennent des extraits du Journal des débats et de La Gazette de France. Sa correspondance nomme Le Temps, Le National, Le Globe. Il lit la Revue de Paris, sa bibliothèque comprend des numéros de la Revue britannique et de la Revue rétrospective, voir Boris Tomasevskij, Puskin i Francija [Puskin et la France] (Leningrad: Sovetskij pisatel', 1960) 97. Le périodique russe Les Annales de la patrie publie des réclames pour la Revue britannique, RDM et RP. 2 Désiré Nisard, RP (15 mai 1836). La réponse de Sand dans RP (29 mai 1836) devint la douzième des Lettres d'un voyageur. Voir l'inventaire établi par Pierre Poisot, "Contribution à la bibliographie: George Sand et la Revue des deux mondes," PGS 6 (1979): 39, PGS 7 (1980): 62.

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(1847) se fonde ainsi sur le journal La Presse qui vient tout juste de publier le roman. De même pour Teverino (1845), traduit dans le mois qui suit sa parution en feuilleton.1 La presse russe constitue le principal instrument de la diffusion des œuvres et de la renommée sandiennes. Le nombre global des périodiques ne croît pourtant que faiblement, quoique régulièrement d'une année à l'autre. On en compte 53 en 1839, 54 en 1840 et 1841, 61 en 1842. Le chiffre retombe à 56 en 1843 et 1844, remonte à 60 et 62 en 1845 et en 1846, puis revient à 55-56 de 1847 à 1850. Si les chiffres ultérieurs dépassent 100 (104 en 1855), c'est qu'ils incluent désormais les 44 bulletins provinciaux (Vedomosti) dont le gouvernement contrôle depuis 1851 les parties non officielles.2 Cette presse est bridée par un pouvoir qui surveille tout échange d'idées par crainte des opinions libérales. Les informations et commentaires politiques sont proscrits jusqu'en 1855. Ne paraissent que les nouvelles conformes aux vues officielles, et de manière presque exclusive dans le journal de F. Bulgarin, L'Abeille du Nord (Severnaja Peela).3 Ces restrictions ne peuvent empêcher l'essor des périodiques, qui se traduit surtout par la multiplication des rubriques et par l'aùgmentation du volume.4 Mais leur assise reste fragile, et les aléas de la censure peuvent l'ébranler sérieusement. Quelques interdictions pures et simples frappent ainsi la presse d'idées. Elles font disparaître L'Européen (Evropeec) d'I. Kireevskij (1832), Le Télégraphe de Moscou (Moskovskij Telegraf) de N. Polevoj (1834) et Le Téléscope (Teleskop) de N. Nadeidin (1836).
1 Teverino paraît dans La Presse (août-sept. 1845). Une édition pirate sort aussitôt à Bruxelles (1845). La première édition autorisée (Paris: Desessart) date de 1846. 2 Ruud 254. 3 Faddej V. Bulgarin (1789-1859), romancier, journaliste, l'un des premiers écrivains commerciaux de Russie. Personnalité impétueuse et douée, Bulgarin a un péché de jeunesse à se faire pardonner du pouvoir qu'il renseigne, au risque de dénoncer confrères et concurrents. La vitalité de L'Abeille du Nord (1828-64) et l'exclusivité des informations politiques lui valent de gros tirages (de 4 500 à 10000 souscripteurs). 4 Le Messager de Moscou (Moskovskij Vestnik, 1827-30) tire sur 4 feuilles d'imprimerie, Le Télégraphe de Moscou (Moskovskij Telegraf, 1825-34) sur 10 à 12 feuilles. Mais La Bibliothèque de lecture (fondée en 1834) sur 30 feuilles, et Les Annales de la patrie, après leur relance (1839), sur 42 feuilles. Ces derniers chiffres expliquent l'appellation habituelle de "grosses" revues. 30

Toutefois, c'est aussi durant cette période que s'organise la profession. Le journalisme animé par des personnalités littéraires (N. Polevoj, M. Pogodin, A. Puskin) coexiste dès les années trente avec les activités menées par de véritables commerçants. Le libraire-éditeur pétersbourgeois A. Smirdin (1795-1857) s'illustre par des innovations qui marqueront le marché du livre et des périodiques ainsi que le métier de journaliste. Il lance la première des volumineuses revues mensuelles qui permettent de lire George Sand, d'après Herzen, ''jusque dans les gouvernements d'Omsk et de Tobolsk. nI Cette Bibliothèque de lecture (Biblioteka dlja Ctenija, 1834-56), dont le contenu vise un large public, conquiert effectivement nombre d'abonnés provinciaux. Smirdin ayant lui-même été censeur (1828-33) connaît les limites de son entreprise. Il fait paraître son mensuel à jour fixe, s'inspire des publications françaises pour le format et la typographie, et s'attache ses collaborateurs en les payant vite et bien. Le titre décline au milieu des années quarante, mais compte encore 3 000 abonnés en 1847, 2 100 en 1849 - le nombre des abonnés étant bien sûr inférieur à celui des lecteurs.2 A. Kraevskij (1810-89) est un véritable entrepreneur de presse, qui cherche des financements multiples pour développer ses activités. Dur en affaires, ménageant peu ses rédacteurs, Kraevskij accumule les succès. Il fait passer de 700 à 1 500 (fin 1837) le nombre des abonnés du Supplément littéraire de L'Invalide russe (Russkij Invalid), et relance (1840) Le Journal littéraire (Literaturnaja Gaze ta) suspendu depuis 1831. Sa plus notable réussite, et la plus importante pour la diffusion des œuvres de Sand, reste le mensuel Les Annales de la patrie (Otecestvennye Zapiski), autre titre avant lui suspendu et auquel il imprime un nouvel élan (1839-84). Le nombre des abonnés croît rapidement dès son arrivée: 1 250 en 1839, 1 400 en 1840, 3 000 en 1842, 5 000 en 1846.3 À titre de comparaison, la Revue des deux mondes compte 1 000 abonnés en 1834, 2 500 en 1848.4 Les Annales de la patrie
1 Gercen, Sobranie 7: 87. 2 Ruud 96. 3 Valentina G. Berezina, Russkaja iurnalistika vtoroj certverti XIX veka: 1840-e gody [Les Revues russes du deuxième quart du X/Xe siècle: les années quarante] (Leningrad: izd. Leningr. U, 1969) 46. Ruud 95 indique 4 000 abonnés en 1847. Les Annales... deviendront bimensuelles en 1865. 4 Ruud 278.
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se présentent comme une synthèse des revues littéraires du règne d'Alexandre 1er et des périodiques publiés ensuite, avec un public plus large et des sujets plus variés. Elles commentent et surtout traduisent abondamment George Sand, parmi d'autres d'auteurs français (Sue, Dumas, Paul de Kock) ou étrangers (Dickens, Cooper, Heine) qui étayent sa réputation "occidentaliste." La plus ancienne des publications littéraires de l'époque est Le Fils de la patrie (Syn Oteces tva), fondé en 1812 par N. Grec.l Après avoir imprimé Puskin dès 1815, des poètes néo-classiques et maints débats sur la poésie romantique, Le Fils de la patrie peine à soutenir la concurrence de revues plus récentes aux ambitions similaires. O. Senkovskij devenu rédacteur (1840) transforme le titre en panorama des nouveautés étrangères.2 Ce qui peut expliquer la place occupée par Sand dans un organe politiquement mal disposé à son égard. 3. Les traductions: les titres Ces revues élargissent la célébrité de la romancière en lui consacrant notes, comptes rendus et articles. Surtout, elles accroissent le nombre de ses lecteurs en la traduisant. Un inventaire des titres sandiens traduits entre 1833 et 1850 (le détail figure à la fin de cet ouvrage) permet d'identifier les revues les plus actives sur ce plan. En tête figurent Les Annales de la patrie (14 titres). Viennent ensuite Le Fils de la patrie (6 titres), La Bibliothèque de lecture (4 titres), L'Observateur de Moscou (Moskovskij Nab/judatel') (3 titres),3 Répertoire et Panthéon (Repertuar i Panteon) (3
1 Nikolaj I. Grec (1787-1867) est le premier à écrire des revues synthétiques de la littérature russe année par année (1814, 1815, 1816). Le genre fleurira ensuite dans les autres périodiques. De 1828 à 1835, Grec s'adjoint Bulgarin pour diriger Le Fils de la patrie et devient suspect à l'opinion libérale. 2 Ossip I. Senkovskij (1800-58), savant orientaliste, auteur de récits et de feuilletons littéraires, s'illustre aussi comme journaliste, surtout dans La Bibliothèque de lecture où il signe de divers pseudonymes dont le plus fréquent est "Baron Brambeus." Peu aimé, volontiers méprisant et cynique, Senkovskij professe le conservatisme officiel que sa propre ironie contribue du reste à miner. 3 L'Observateur de Moscou (1835-39) est fondé par des intellectuels slavophiles (S.P. Sevyrev, A.S. Homjakov) pour contrebalancer l'influence de Senkovskij et l'orientation commerciale de La Bibliothèque de lecture. Belinskij y collabore (1838-39) peu avant de quitter Moscou pour St-Pétersbourg, où Kraevskij l'appelle aux Annales de la patrie. 32

titres),1 Le Journal littéraire et Le Contemporain (2 titres). Le tout dernier cité mérite une mention. Revue de qualité fondée par Puskin, Le Contemporain (Sovremennik, 1836-66) publie tous les grands noms de la littérature russe. Il paraît d'abord quatre fois par an et ne compte que 233 abonnés quand il change de mains à la fin de 1846 et devient mensuel. Nekrasov et Panaev, ses nouveaux directeurs, engagent Belinskij. Le chiffre des souscripteurs s'élève brusquement à 2 000 en 1847, 3 000 en 1848. Mais Le Contemporain ne traduit Sand qu'à partir de 1847. Le recensement des titres traduits ne tient pas compte de la longueur très variable des textes, parmi lesquels figurent de courts récits et des morceaux choisis. Un dénombrement des pages accentuerait encore l'avance distinguant Les Annales de la patrie, qui impriment la plus forte proportion de romans, et par suite le plus grand volume de texte. Il n'est pas moins instructif de comparer la place donnée par Les Annales... aux traductions de George Sand et d'autres romanciers français. Soit, en nombre de titres traduits de 1839 à 1848: aucun pour Balzac, aucun pour Paul de Kock, 3 pour Eugène Sue, 3 romans et 4 nouvelles pour Charles Bernard, 6 titres pour Alexandre Dumas (incluant 3 textes très brefs), 14 titres pour George Sand.2 Le nombre des textes sandiens imprimés dans Les Annales... ne coïncide pas avec celui des titres recensés par la revue, sous forme de note ou d'article, quand ils paraissent en volume ou dans d'autres périodiques. Les deux indicateurs semblent même entrer, grosso modo, dans un rapport de proportion inverse, car la revue de Kraevskij ne rend pas compte des textes traduits par ses propres soins. Sand ne bénéficie par conséquent que de 6 recensions ou notules, Paul de Kock se taillant la part du lion avec 21 notes critiques. On en dénombre 15 pour Sue, 13 pour Dumas, 3 pour
1 Répertoire et Panthéon (Repertuar russkogo i Panteon vseh evropejskih teatrov, 1842-48, 1850-56) résulte de la fusion de deux revues spécialisées dans le théâtre, fondées en 1839 et 1840. 2 Ces chiffres se déduisent du nombre d'occurrences trouvé dans les index nominaux établis par V.E. Bograd, Zurnal "Otecestvennye Zapiski", 1839-1 848: Ukazatel' soderianija [Les Annales de la patrie, 1839-1848: Index] (Moscou: Kniga, 1985). Le nombre d'occurrences ne se confond pas avec celui, toujours inférieur, des titres, car ceux-ci désignent souvent des textes assez longs pour être fractionnés en plusieurs livraisons. C'est ainsi que 13 occurrences pour A. Dumas recouvrent 3 romans et 3 textes très courts. Les 25 occurrences recensées pour Ch. Dickens recouvrent 4 romans et 4 textes brefs (récits, articles).
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Balzac, 1 pour Charles Bernard. Balzac est à la fois peu traduit et peu recensé par Les Annales... La concurrence, et sans doute l'espoir d'un succès devenu prévisible, engendrent quelques doublets. En 1842 Les Annales... reprennent Melchior, déjà publié dans Le Fils de la patrie (1835). La même année (1845) voit publier Teverino dans Les Annales... et dans La Bibliothèque de lecture. Deux rivales se disputent Lucrezia Floriani, trois entrent en lice pour Le Piccinino avant qu'un veto officiel n'interrompe l'entreprise (1847). Le profil des revues influe bien entendu sur le choix des textes. Connu pour ses positions anti-libérales, Le Fils de la patrie n'imprime que des récits politiquement neutres comme Lavinia ou Pauline. Les Annales... privilégient l'écrivain socialiste. La Bibliothèque de lecture traduit - commerce oblige - l'auteur en vogue, alors même que Senkovskij l'accable de sarcasmes qui lui ménagent une sorte de réclame négative. Aux traductions en revue s'ajoutent les éditions séparées. Le Fils de la patrie a déjà traduit Pauline (1840) quand ce récit paraît en volume (1847). Mauprat, publié dès 1837 par L'Observateur de Moscou, sort en volume deux ans plus tard. Une revue peut tirer à part sa traduction, comme Le Fils de la patrie pour Melchior (1835) et Le Contemporain pour Lucrezia Floriani (1847). Notre inventaire effectué pour les années 1833-1850 comprend 29 titres traduits en revue et Il seulement en volume, dont 4 à peine ont l'exclusivité puisque les autres sont aussi publiés dans un périodique.l La concurrence des revues nuit-elle à la vente des livres? C'est ce qu'affirment des libraires qui s'en plaignent, et pareils chiffres tendent à accréditer leur thèse. De 1833 à 1850, chaque année - si l'on excepte 1834 et 1848 apporte son lot de traductions. La plus fertile est 1845, avec 7 titres parmi lesquels figurent deux romans (Jeanne, Le Meunier d'Angibault) et deux longues nouvelles (Teverino, La Marquise). La Russie devance tous les autres pays d'Europe quand elle traduit Indiana, Ma uprat, Lavinia, L'Uscoque, Mouny-Robin, Horace, Teverino, Aldo le Rimeur. Plusieurs titres comme Simon, Les Maîtres mosaïstes, La Dernière A ldini, Pauline, Le Meunier
1 On ne compte que les titres distincts, car il y a plusieurs doublets. Ce dénombrement des revues n'inclut pas Kabinet ctenija [Le Cabinet de lecture] qui traduit Les Maîtres mosaïstes en 1838, car ce titre ne figure pas dans les répertoires des périodiques russes: il pourrait s'agir d'un recueil. 34

d'Angibault, Le Péché de Monsieur Antoine et La Mare au diable classent la version russe première ex-aequo avec une version en allemand. 4. Les traductions: l'ordre L'ordre des traductions dans le temps mérite que l'on s'y arrête. Une typologie inculquée par la tradition répartit les textes sandiens précédant 1850 en trois groupes. Le critère usité combine chronologie et thématique: jusqu'en 1839, œuvres "psychologiques" centrées sur les femmes (la prose du cœur); de 1839 à 1846, prédication de la justice et de l'égalité (la tendance sociale); après 1846, idylles rustiques (le terroir). En d'autres termes, trois phases (sentimentale, socialiste, champêtre) schématiseraient l'évolution littéraire de George Sand. Ce classement est commode, mais risque d'occulter le caractère propre des textes, et plus encore la dynamique gouvernant l'ensemble. W. Karénine contestait déjà ce découpage et proposait une bipartition fondée moins sur les thèmes ou sur les décors que sur leur traitement: "une première période personnelle et inconsciente, une seconde période sociale et consciente, les Lettres d'un voyageur faisant la liaison de ces deux
périodes.
"1

Sans être injustifiable, l'ancien classement prête en effet à discussion. Plusieurs œuvres parmi les plus remarquées en Russie y trouvent malaisément leur place, car les catégories convenues se chevauchent. C'est ainsi qu'une thématique complexe situe Mauprat (1837) à l'intersection des trois groupes. Le Meunier d'Angibault (1845) n'est pas plus une utopie socialiste qu'une idylle champêtre, du moins pas à l'état pur. Trancher entre les deux étiquettes n'aurait de sens que si l'on s'obstinait à les faire coïncider avec des périodes strictement délimitées. Peinture de l'égoïsme masculin, Lucrezia Floriani (1846) semble retrouver une veine antérieure à la période dite "sociale." Et l'on pourrait multiplier les exemples montrant que l'inspiration n'est pas si étroitement correlée avec la chronologie. Sand termine Mauprat pour entamer aussitôt Les Maîtres mosaïstes, et publie coup sur coup des textes aussi différents que L'Uscoque et Spiridion. Il ne faut pas sous-estimer cette variété ni cette
1 Karénine 1: 373-74. 1: 416-17. 2: 284. 3: 161. Pierre Salomon, George Sand: Biographie (Meylan: L'Aurore, 1984) 8, tout en évoquant une quatrième manière "romanesque ou mondaine", appelle lui aussi à réviser ce classement. 35

promptitude à changer de registre, atouts non négligeables d'un succès qui doit compter avec les impératifs commerciaux. Une telle diversité permet d'ailleurs aux diffuseurs russes, quand les autorités froncent le sourcil, de se rabattre sur des publications moins subversives, quoique signées du même nom. Retoucher ou nuancer la périodisation usuelle en décloisonnant les catégories paraît d'autant plus nécessaire que le cadre de la réception russe diffère de celui de la production. Une partie du public, celle qui ne lit que (ou surtout) les traductions, prend connaissance de l'œuvre non point dans l'ordre où elle s'échelonne en France, mais dans le relatif désordre de sa distribution par les éditeurs et par les périodiques locaux. Certains romans de l'échec du couple, Jacques (1834), André (1835) et Leone Leoni (1835), sont traduits assez tard (1844, 1843, 1840). D'autres œuvres de jeunesse, La Marquise (1832) et Metella (1833), paraissent en russe après un délai encore plus long (1845, 1846). Or, dans l'intervalle, on a traduit Mauprat (1837), Horace (1842) et Jeanne (1845), fait connaître par le bouche à oreille Le Compagnon du tour de France (1841) et Consuelo (1842-43). Beaucoup de Russes savent donc que l'auteur cultive à présent une inspiration plus philosophique et plus sociale. Mais comme les traducteurs intercalent des œuvres anciennes parmi les nouvelles, le chemin suivi par la romancière du doute à la foi, ou de la période "personnelle" à la période" sociale" se trouve partiellement obscurci. Pas pour tous cependant, comme il sera montré pour les plus attentifs, qui souvent la lisent en français. Il est vrai que, passé 1841, les délais raccourcissent entre publications et traductions. Mauprat traduit dès 1837,1 Horace en 1842, Jeanne, Le Meunier d'Angibault et Teverino en 1845, Le Péché de Monsieur Antoine et La Mare au diableen 1846, Lucrezia Floriani en 1847 sont dotés d'une version russe dans un délai très bref (un an au maximum, quelques mois le plus souvent) à compter de leur parution. Pareille célérité permet dorénavant au lecteur russe de mettre ses pas dans ceux de l'écrivain, et de suivre de très près le cours de ses réflexions. Avec cette réserve que la censure expurge les textes, et interdit de traduire des titres majeurs compris
La deuxième traduction de Mauprat (1841-44) est vertement critiquée par sa 24 (1841), BI 64 (1844), OZ 36.9 (1844), ainsi que par la recension de Belinskij, oz 16.6 (1841), reprise dans Belinskij, Po/noe 5: 176 (voir notre chapitre 1.3.1.1). 36
1

dans cette série temporelle (1837-47): Spiridion, Le Compagnon du tour de France, Consue/o, La Comtesse de Rudo/stadt. Ces lacunes empêchent de mesurer la place faite par George Sand au message démocratique et religieux. Mais un correctif s'impose. Les revues publient aussi des essais ou des notes critiques qui abordent ces matières et prennent l'écrivain à partie. La teneur tantôt polémique, tantôt elliptique de ces articles contribue à aiguiser la curiosité du public. Et plus sûrement encore à accentuer l'aura d'écrivain contestataire qui accompagne George Sand depuis ses débuts.
II. LA CENSURE

1. Organisation et fonctionnement "L'apparition de George Sand dans la littérature coïncide avec les années de ma première jeunesse. . . Il faut noter qu'alors, il n'y avait que cela de permis: les romans; tout le reste, toute pensée autant dire, surtout venant de France, était rigoureusement prohibée. "1 Ce témoignage de Dostoevskij ferait croire que les romans circulent librement. Pourtant les censeurs les surveillent aussi, quoiqu'avec une sévérité inégale. Le contrôle incombe à deux organismes. Le Ministère de l'Instruction publique confie à une commission ad hoc la censure préliminaire. La police politique, dite Troisième Section et chargée de multiples surveillances (personnes, courrier, etc.), vérifie si les ventes des libraires sont autorisées par la commission précédente.2 L'insurrection décembriste (1825) incite le pouvoir à durcir les contrôles portant sur l'édition et sur la presse. Les dispositions draconiennes de 1826, simplifiées mais élargies en 1828, vont dans ce sens. Un décret de 1829 charge finalement la Troisième Section de superviser l'ensemble des organes de censure. Dès lors, le degré de liberté toléré au théâtre et dans les imprimés ne dépend pas moins des interférences de la police politique que du texte de la loi. Des conflits de compétence s'ensuivent. Lorsque Benkendorf, chef de la
1 Dostoïevski, JE 566. 2 La "Troisième Section de la Chancellerie Particulière de Sa Majesté Impériale" fut fondée en 1826 et dirigée jusqu'en 1844 par A.H. Benkendorf (1783-1844), collaborateur le plus proche de Nicolas 1er. Lui succéda le comte A.F. Orlov, chef du corps des Gendarmes, l'exécutif de la police politique. 37

Troisième Section, demande plus de sévérité au censeur appointé par le Ministère de l'Instruction publique, ce dernier lui oppose l'article 12 des statuts de 1828. Mais si les employés de la police se montrent parfois tatillons, leur zèle n'est pas infaillible. Certains témoignages contredisent les rapports lénifiants remis par des responsables affirmant que tout est en ordre, et leur office dûment rempli. La réglementation de 1828 institue un comité distinct chargé de viser la littérature étrangère. Son quartier général de Pétersbourg et ses antennes postées aux marges de l'Empire (Riga, Vilna, Odessa) examinent les livres d'importation commandés par libraires, bibliothèques, administrations et particuliers. Un autre comité, dépendant du service des postes, censure les périodiques acheminés par voie postale (article 81). Cette division des tâches nuit à la rigueur, car des textes refusés en volumes s'introduisent parfois à la faveur des périodiques. Il existe pourtant une liste alphabétique des titres étrangers interdits. Les inspecteurs en disposent pour visiter les boutiques et contrôler les stocks. Les autorités ne la communiquent pas toujours aux libraires, craignant qu'elle n'attire l'attention sur les titres prohibés et ne favorise la fraude qui consiste à soumettre au contrôle un inventaire incomplet.l Méfiance légitime, car les failles du système sont mises à profit: Les Annales de la patrie impriment une réclame pour La Comtesse de Rudolstadt, rejetée par la censure mais vendue à Pétersbourg chez le libraire Isakov... 2 2. Des originaux prohibés Selon les estimations, le comité contrôle l'équivalent de 90 000 volumes importés en 1828, plus de 400 000 en 1848.3 Les refus de visa touchent 150 titres environ par mois avant 1848, et jusqu'à 600 après cette date. De 1833 à 1847, ces refus concernent Lélia, Lettres d'un voyageur, Spiridion, Le Compagnon du tour de France, Jean Ziska, La Comtesse de Rudolstadt, Le Piccinino. L'année 1847 marque le début d'une période très répressive qui voit
1 Sidney Monas, The Third Section: Police and Society in Russia under Nicholas I (Cambridge, MA: Harvard UP, 1961) 195. 2 OZ 33 (1844). La Revue indépendante du 10 juillet 1846 indique les adresses de ses bureaux à Londres, à Leipzig et à Moscou (Gautier et Monighetti).

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Ruud 55. Monas donne d'autres chiffres: 200 000 livres importés en 1832,

1 000 000 en 1847. 38

interdire des titres précédemment autorisés et traduits: Indiana en 1851, Mauprat en 1854. Sont aussi condamnés deux tomes d'Histoire de ma vie (1855). Les rapports des censeurs contiennent des attendus fort clairs incriminant: . sur le plan des mœurs: "l'incitation au suicide" (Lettres d'un voyageur), son apologie (Indiana), la critique du mariage (Indiana, Mauprat). . sur le plan politique: le libéralisme (Le Piccinino), la condamnation de la monarchie (La Comtesse de Rudolstadt), la justification de la Révolution (Mauprat), le soutien des principes républicains (Lettres d'un voyageur), la théorie "du contrat social" (Mauprat), la sympathie pour les sociétés secrètes (Le Compagnon du tour de France). . sur le plan religieux: les "blasphèmes" (Indiana), et surtout la contestation des religions révélées. Spiridion discute les dogmes chrétiens, Lélia se montre sceptique, et Jean Ziska trop favorable aux Hussites. La Comtesse de Rudo/stadt expose "les idées inadmissibles des franc-maçons concernant la liberté religieuse et politique. "1 Le censeur Nikitenko (1804-77) enregistre le brutal durcissement de 1847. Son journal raconte le 20 juin: Ordre du ministre: bien que les nouvelles et romans français publiés dans certaines revues soient remaniés par la traduction russe au point qu'il n'y reste rien de subversif, mieux vaut encore ne pas les autoriser du tout. On prescrit donc aux censeurs une surveillance sévère. Et en règle générale, on ne doit donner l'autorisation d'imprimer qu'après avoir présenté chaque traduction au curateur, qui décidera après examen si on l'autorise ou non. En d'autres termes - les censeurs n'ont plus à examiner ces ouvrages, le comité de censure est suspendu de ses fonctions. .. . Le 5 août, après une séance du comité de censure: "Discuté avec le curateur, qui a déclaré: il faut éliminer tous les romans de Russie, que personne ne lise de romans. Je n'ai jamais rencontré pareil idiot

1 L. Ajzenstok, L. Poljanskaja, "Francuzskie pisateli v ocenkah carskoj cenzury [Les Écrivains français devant la censure tsariste]," LN 33-34 (1939) 812.

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dans toute ma carrière."1 Ces vicissitudes se répercutent aussitôt sur
la diffusion des textes sandiens. Les Annales de la patrie ayant annoncé Le Piccinino ne peuvent tenir parole. La Bibliothèque de lecture et Le Contemporain en interrompent la publication déjà commencée. Cette dernière revue signale aux lecteurs "des raisons particulières" et résume la fin du roman en six pages.2 Les membres de la rédaction commentent ironiquement l'affaire, Nekrasov écrivant à Belinskij (24 juin 1847): Le mois dernier, nous avons abandonné la traduction et les extraits de Manon Lescaut et de Leone Leoni; ce mois-ci nous laissons tomber la suite du Piccinino. Tout cela parce que ce sont des romans français et que, pour des raisons indépendantes de la rédaction, nous avons éprouvé, Panaev et moi, à l'égard des romans français, une forte antipathie.3 Et Botkin de confirmer la nouvelle au critique (19 juillet): "J'espère que Nekrasov t'a déjà mis au courant pour la censure, et que tu sais déjà qu'on ne lira plus désormais George Sand en russe."4 Tout discernement a cessé puisque avec Leone Leoni, déjà traduit en 1840, se trouve interdit le roman de l'abbé Prévost (Sand voyait en Juliette, l'amante de Leoni, un pendant féminin de Des Grieux). Les soulèvements européens de 1848 aggraveront cette frilosité, qui prévaudra jusqu'à la fin du règne de Nicolas 1er.

3. Les traductions expurgées L'interdiction de diffuser un texte dans sa langue d'origine ne signifie pas en principe celle de le traduire, moyennant coupures ou
1 Aleksandr V. Nikitenko, Dnevnik [Journal], 3 vols. (Moscou: Golitizdat, 1955-56) 1: 307-08. 2 SO 9 (1847): 147-53. 3 Cité par Ajzenstok, Poljanskaja 810. 4 Lettre à Belinskij de Vasilij P. Botkin, Literaturnaja kritika. Publicistika. Pis'ma [Critique littéraire. Articles. Correspondance], éd. B.F. Egorov (Moscou: Sovetskaja Rossija, 1984) 276. Proche ami de Belinskij, Botkin (1811-69) sera souvent évoqué ici. On peut lire en français l'introduction d'A. Zviguilsky à ses Lettres sur l'Espagne (voir notre bibliographie). Nikolaj A. Nekrasov (1821-77), poète "civique," anime Le Contemporain depuis 1846. La bibliothèque de Nekrasov contient des éditions russes de Lucrezia Floriani (1847), La Daniella (1857), Consuelo (1860), Pierre Huguenin [= Le Compagnon du tour de France ]).

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remaniements. Toutefois aucun des originaux interdits de 1833 à 1847 n'a de traduction publiée durant cette période. Belinskij mentionne bien (lettre d'août 1843) "une bonne traduction de Consuelo" préparée pour la revue de Kraevskij, mais qui ne sera pas imprimée.1 Le Compagnon du tour de France ne paraîtra en russe qu'en 1865, Lélia en 1871, Jean Ziska en 1902. Spiridion reste à ce jour, sauf erreur, inédit en russe. Le texte russe résulte parfois des arrangements trouvés entre traducteur et censeur. Aussi Dostoevskij mise-t-il sur ses relations pour faire paraître en 1844 la suite de Mathilde d'Eugène Sue (la première partie ayant été traduite en 1842): "La traduction passera la censure au fur et à mesure. Patton connaît Nikitenko, le censeur en chef, et la chose se fera plus vite qu'à l'habitude." Un peu plus tard, il affirme que Nikitenko "a promis de donner le visa en 2

semaines."2 Professeur de littérature russe à l'université de
Pétersbourg, membre de la censure depuis 1833, Nikitenko est aussi "rédacteur" du Fils de la patrie (1840-41) et du Contemporain (1846-48). Cette dernière fonction consiste à revoir les textes avant leur publication.3 Ayant plaidé avec succès pour faire autoriser Mirgorod (1835) de Gogol' et Les Âmes mortes (1842), Nikitenko jouit d'une réputation de libéral, mais il sait fort bien où passent les limites du permis. C'est lui qui censure Les Annales de la patrie entre 1841 (nOl) et 1845 (nOS). C'est donc lui qui demande à Kraevskij de supprimer plusieurs chapitres de Jacques. Dans quel état se trouvent les romans, une fois revus et corrigés par les surveillants attitrés? Nos sondages portent sur quatre textes: Jacques, Horace, Le Meunier d'Angibault et Le Péché de Monsieur Antoine. Les trois derniers furent traduits chacun l'année même de leur publication en France (1842, 1845, 1846). À Jacques, roman épistolaire, manque toute la fin relatant la grossesse adultère de Fernande et préparant le suicide du héros. Les dernières lignes reproduites sous le n038 correspondent à la lettre
1 Belinskij, Po/noe 12: 171. 2 Dostoïevski, CI: 209 (31 déco 1843), 212 Ganv. 1844). Oskar Patton est un condisciple de Dostoevskij à l'École du Génie. Leur projet tournera court. 3 Nikitenko a quelques démêlés avec Nekrasov et Panaev, directeurs du Contemporain, qui aimeraient s'abriter derrière lui pour publier à leur guise. Quand la revue est accusée de prôner le communisme et la révolution (1848), Nikitenko subit un interrogatoire et démissionne de la rédaction. Passé cette date, les censeurs n'auront plus le droit d'être rédacteurs.

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