//img.uscri.be/pth/ce8b922648e6f3d415388bb6ea6288082ed8d00e
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Repères sur les constructions culturelles des sociétés et civilisations

De
572 pages
Un panorama de l’histoire (passée et contemporaine) spirituelle de l’humanité: tel est l’objet de l’essai de J.-P. Bilski. Décrivant les religions de par le monde et au fil des siècles, les croyances et dogmes sur lesquels elles s’appuient, les phases glorieuses ou ténébreuses qu’elles ont connues, les tiraillements idéologiques qui les caractérisent, l’auteur met en évidence, parallèlement aux espérances portées par toute foi, les risques que cette dernière recèle quand elle prend de l’ampleur et s’institutionnalise. Car, s’il ne saurait être question de remettre en cause la liberté de croire pour l’essayiste, il faut toujours défendre la liberté – en son sens le plus large, le plus absolu, le plus raisonné – partout où se trouve un homme ou une femme, c’est-à-dire un citoyen ou une citoyenne. Se démarquant des charges virulentes et caricaturales contre la religion, refusant de dénigrer les croyants ou de les aborder avec condescendance, J.-P. Bilski choisit de penser les faits religieux et leurs dangers avec pondération, mesure, intelligence, relativisme, calme, tolérance mais non moins intransigeance, guidé qu’il est par un esprit laïc. Ces intentions et la tonalité de cet ouvrage permettent ainsi de dépassionner un débat qui doit être soulevé sereinement car, que nous soyons fidèle ou athée, il nous concerne tous.
Voir plus Voir moins












Repères sur les
constructions culturelles
des sociétés et civilisations Jean-Pierre Bilski










Repères sur les
constructions culturelles
des sociétés et civilisations


















Publibook Retrouvez notre catalogue sur le site des Éditions Publibook :




http://www.publibook.com




Ce texte publié par les Éditions Publibook est protégé par les
lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son
impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et
limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou
copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une
contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les
textes susvisés et notamment le Code français de la propriété
intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la
protection des droits d’auteur.





Éditions Publibook
14, rue des Volontaires
75015 PARIS – France
Tél. : +33 (0)1 53 69 65 55






IDDN.FR.010.0115934.000.R.P.2011.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2011
































« Mettre à la portée de tous
ce qui est habituellement réservé à une élite. »



Tant qu’il y aura des hommes
Qui n’obéiront pas à leur raison seule,
Qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère,
En vain toutes les chaînes auraient été brisées.
Le genre humain restera partagé en deux classes :
Celle des hommes qui raisonnent
Et celle des hommes qui croient,
Celle des maîtres
Et celle des esclaves.

Condorcet (1743-1794)
Philosophe et député lors de la révolution française de 1789.
Discours à la tribune de l’Assemblée Nationale
Le 20 avril 1792.



Sommaire



Introduction......................................................................................19
Chapitre I
Éléments de base des constructions culturelles
individuelles et collectives................................................................21
I/ L’écosystème de la pensée. Aperçu des fonctions de base des
activités de l’esprit.....................................................................21
1/ Perception du monde extérieur.............................................22
a/ L’être humain prend connaissance du monde extérieur...22
b/ 2 cheminements dans ces transmissions au cerveau sont
possibles : ........................................................................23
c/ Chaque organe de la perception, en liaison permanente
avec le cerveau, va avoir une « échelle de valeur
primaire » sur chaque sens de la perception. ...................24
d/ Les deux types de mémorisation entraînent deux types
d’actions et de réactions ..................................................28
2/ Sources des informations : rôle de l’environnement
socioculturel dans les mémorisations...................................30
a/ Les dispositions naturelles de chaque individu................30
b/ Les études scientifiques qui prouvent la prédominance de
l’acquis (du culturel) sur l’inné (l’héréditaire) sont
nombreuses depuis quelques années................................31
c/ Moins souvent évoqué, le rôle des exercices
d’entraînement dans les apprentissages du domaine de
l’esprit est pourtant fondamental. ....................................34
3/ Les premières constructions culturelles : langage, écriture. .36
a/ En ce qui concerne le langage..........................................36
b/ Il en va exactement de même pour l’apprentissage de
l’écriture. .........................................................................37
c/ Tous les autres apprentissages culturels se font de la même
manière, par imitation et copie sur l’environnement
socioculturel. Et cette réalité incontestable est très
difficilement admise dans le monde actuel......................38
11 4/ La mise en application des constructions enregistrées dans la
mémoire : Formation de l’intelligence. (Cheminement des
passages à l’acte)..................................................................45
a/ Rappelons, une fois encore, les deux trajets qui concourent
à la formation de l’intelligence, pour mieux maîtriser les
analyses qui vont suivre :.................................................45
b/ Comme pour les apprentissages, les organisations
culturelles dirigeantes vont privilégier l’un ou l’autre de
ces trajets pour le passage à l’acte, suivant le résultat
souhaité............................................................................46
II/ La construction culturelle individuelle. La formation de la
personnalité................................................................................48
1/ Processus de construction de la personnalité. .......................49
2/ Nouveaux éléments qui interviennent (dans la construction de
la personnalité).....................................................................49
3/ Crise de l’adolescence : déconstruction et reconstruction. ..53
III/ Les constructions culturelles collectives. Psychologies de
groupe, mentalités et idéologies.................................................55
1/ Les questionnements fondamentaux permanents..................55
2/ Les 2 principales catégories de constructions culturelles. ....56
a/ Les constructions culturelles émanant de la base : cultures
populaires ........................................................................57
b/ Les constructions culturelles émanant du haut : cultures
« intellectualisées » des élites. .........................................60
c/ Coexistence ou fusion de ces constructions culturelles ? .63
3/ Incompréhensions, contestations, conflits… ........................65
IV/ Les aspects artistiques des constructions culturelles. Culture et
Civilisations. ..............................................................................66
1/ Dimensions « spirituelles » des expressions artistiques........67
2/ L’Art, facteur de diffusion culturelle. (« Outil » de diffusion
d’une idéologie ?).................................................................70
a/ L’art, outil pédagogique. ..................................................70
b/ l’art : agent de « conditionnement spirituel »...................71
c/ Les idéologies et l’art : tolérances et intolérances............73
Chapitre II
Aperçu historique de quelques constructions culturelles.
Courants religieux et civilisations ...................................................75
I/ Les cultes primitifs. ....................................................................82
1/ Des rites inscrits dans le roc. ................................................82
2/ La déesse mère......................................................................83
12 3/ Les cultes africains. ..............................................................83
4/ L’Amérique du nord.............................................................84
5/ Amérique Centrale et du sud. ...............................................85
6/ Australie. ..............................................................................86
7/ La Nouvelle Zélande. ...........................................................86
8/ Les îles de l’océan Pacifique.87
II/ Le paganisme classique : Égypte, Grèce, Rome. ......................88
1/ L’Égypte Ancienne...............................................................89
2/ La Grèce Antique. ................................................................91
3/ L’Empire Romain.93
4/ La Perse................................................................................94
5/ Le panthéon scandinave. ......................................................95
III/ Les grandes religions révélées occidentales. ...........................96
1/ Le judaïsme ou religion israélite ..........................................97
Origines. ..............................................................................97
Textes fondateurs.................................................................98
Fondements de la croyance..................................................99
Quelques aspects de l’organisation et de pratiques
religieuses......................................................................101
Repères historiques et différents mouvements religieux
israélites.........................................................................104
Les différents mouvements religieux actuels.....................107
2/ Le Christianisme : le Catholicisme.....................................111
Origines. ............................................................................111
Les textes fondateurs. ........................................................116
Fondements de la croyance................................................119
Quelques aspects de l’organisation et de pratiques
religieuses......................................................................120
Repères historiques et différents mouvements religieux. ..125
3/ Le christianisme : autres mouvements autonomes. ............153
Le christianisme des Orthodoxes.......................................153
Le protestantisme...............................................................155
4/ L’Islam ...............................................................................158
Origines. ............................................................................158
Textes fondateurs.161
Fondements de la croyance................................................163
Quelques aspects de l’organisation et de pratiques
religieuses......................................................................165
Repères historiques et différents mouvements religieux
musulmans.....................................................................174
Les différents courants de l’Islam actuel. ..........................179
13 e5/ L’Islam au sein des relations internationales des XIX et
eXX siècles .........................................................................182
6/ Les manœuvres de stratégie politique du monde libéral au
esein des États musulmans au XX siècle. ...........................186
En Arabie Saoudite. ...........................................................187
En Égypte...........................................................................192
Au Pakistan. .......................................................................193
En Afghanistan...................................................................196
En Iran................................................................................202 k................................................................................203
En Indonésie.......................................................................212
En Malaisie.214
En Afrique noire. ...............................................................215
En Palestine........................................................................217
En Europe occidentale : l’islam transplanté.......................230
7/ Les tentatives de rapprochement, de compréhension et de
tolérance entre les civilisations par les instances
internationales : ONU et UNESCO....................................237
8/ Quelques éléments d’actualité de 2009-2010. ....................240
Conclusion sur ces 3 religions « révélées » ............................254
IV/ Les religions de l’Asie. (Les philosophies religieuses). ........255
1/ L’hindouisme......................................................................255
2/ Le bouddhisme. ..................................................................267
3/ Les Sikhs. ...........................................................................283
4/ Le Jaïnisme.........................................................................286
5/ Le shintoïsme.287
6/ Le Taoïsme.289
7/ Le confucianisme................................................................294
V/ Les « néoreligions » et les sectes. ...........................................299
1/ Les Mormons......................................................................304
2/ Les Témoins de Jéhovah.....................................................306
3/ Moon (Association pour l’Unification du Christianisme
Mondial, A.U.C.M.)...........................................................310
4/ La scientologie....................................................................314
5/ La conscience de Krishna. (Hare Krishna).........................328
6/ La méditation transcendantale. ...........................................330
7/ Autres sectes.......................................................................332
8/ Les croyances « parareligieuses ». Superstitions…............333
14 VI/ Le courant du doute. Les athées et les agnostiques. ..............336
1/ Récapitulatif des différentes options dans les constructions
culturelles...........................................................................336
a/ Rappel du rôle de l’âge dans les constructions culturelles.
.......................................................................................336
b/ Évolutions psychiques et différents types de choix
culturels possibles..........................................................337
2/ Études, textes et attitudes de référence...............................350
3/ Aspects des pratiques et de l’histoire de l’athéisme. ..........359
a/ L’athéisme dans l’Antiquité...........................................359
b/ L’athéisme au Moyen-Âge. ...........................................368
ec/ L’athéisme subversif de la Renaissance (fin XV et
eXVI siècle). ..................................................................383
ed/ La crise de conscience du XVII (1600-1730)...............387
ee/ Le XVIII siècle des élites incrédules. ...........................393
Chapitre III
Aperçu du rôle des intervenants extérieurs
dans les constructions culturelles..................................................415
I/ Évolution et rôle des outils de communication. .......................415
er1/ L’élaboration de langues cohérentes : 1 stade de l’évolution
de l’humanité. ....................................................................416
ème2/ L’invention d’écritures cohérentes : 2 stade de l’évolution
des civilisations..................................................................418
ème3/ L’invention de l’imprimerie 3 étape de l’évolution des
civilisations. .......................................................................423
4/ L’école pour tous, l’école du peuple : Autre étape
« révolutionnaire » dans l’évolution des civilisations........427
5/ Une langue universelle : l’espéranto. .................................430
6/ La révolution de l’audiovisuel et de la communication
« numérique ». (Informatique et « Internet »…)................434
II/ Le conditionnement culturel : pressions ou liberté ? ..............436
1/ Diffusion d’une Vérité........................................................438
2/ Autoritarisme et intolérance culturelle dans l’Europe
chrétienne...........................................................................443
a/ L’Inquisition : aperçu de son fonctionnement. ..............444
b/ Aperçu historique de l’Inquisition. ................................446
15 3/ Autoritarisme et intolérance religieuse ailleurs dans le
monde : exemple en terre d’Islam. .....................................454
4/ La pensée : mise sous tutelle ou liberté ?............................460
a/ La pensée dans la manière théologique d’appréhender le
monde. ...........................................................................460
b/ La pensée dans la manière philosophique d’appréhender le
monde.466
5/ Doutes, marginalité et contestations. ..................................469
(Contexte dans lequel peuvent se manifester différentes
attitudes culturelles.)......................................................469
6/ Aperçu schématique du processus de la libération de la
pensée et de la formation citoyenne. ..................................473
a/ Les difficultés de la prise de conscience individuelle. ...473
b/ Les prises de conscience collectives. .............................478
7/ Exemple historique d’association de prise de conscience
collective dans la clandestinité : la Franc-maçonnerie. ......479
a/ origines...........................................................................479
b/ fonctionnement de la Franc-maçonnerie........................482
c/ Quelques obédiences françaises. ....................................490
7/ Problèmes des associations de « prise de conscience »
collectives : associations démocratiques ou « culte du
chef » ? ...............................................................................494
Chapitre IV Repères historiques sur les constructions culturelles
récentes............................................................................................497
I/ Exemple de la France. ..............................................................497
1/ La première période dans la libération des consciences au
eXVI siècle : Réforme, Humanisme, Renaissance..............499
2/ Seconde période : le siècle des Lumières et la révolution
française de 1789................................................................501
3/ 3ème période : remise en cause des acquis révolutionnaires…
(1804-1848)........................................................................503
ème4/ 4 période : reprise de vigueur des contestations : 1848-
1871....................................................................................505
ème5/ 5 période : Tentative éphémère d’instauration d’un
« humanisme social » : La Commune (18 mars-
28 mai 1871). .....................................................................511
ème e6/ 6 période : les batailles sous la III République (1877-
1939) entre libéraux et conservateurs.................................512
ème7/ 7 période : Remise en cause de nombreux « acquis » sous
le gouvernement de Vichy (Pétain, juin 1940-1944)..........526
16 ème8/ 8 période : Retour à la liberté de conscience et à la laïcité
de l’état. (1945 à 1994) ......................................................527
ème9/ 9 période : Retour de l’ingérence religieuse dans la vie
e ecivile (fin du XX et début du XXI siècle)........................538
ème10/ 10 période : Vers un retour à une alliance du politique,
des religions et des sectes ? 2007…...................................548
II/ Quelques exemples de combats pour la liberté de conscience et
l’égalité des droits culturels ailleurs dans le monde. ...............557
1/ Le despotisme éclairé : quelques exemples........................558
2/ La révolution américaine à partir de 1776..........................561
3/ Exemples de tentatives de réformes dans certains pays pour
erésister à la pression coloniale au cours du XIX siècle.....563
a/ Empire Ottoman.............................................................563
b/ Tunisie. ..........................................................................564
c/ Le Japon.........................................................................564
4/ La situation actuelle dans quelques pays de l’Union
Européenne. .......................................................................565
Conclusion ......................................................................................569

17


Introduction



Nombre de mots et expressions ont des sens très
différents suivant le contexte dans lequel ils sont
employés. Le mot culture, non seulement entre dans cette
catégorie, mais se trouve aussi avoir un sens
particulièrement difficile à définir, sur lequel il n’y a pas
réellement consensus.
Bien sûr, le sens du mot utilisé ici n’est ni celui en
liaison avec le travail de la terre (agriculture), ni celui du
monde de la biologie (culture bactériologique…).
La notion de culture qui va être abordée englobe tout
ce qui concerne l’esprit, et plus particulièrement
l’ensemble des formes et des manifestations de la
pensée d’un être humain ou d’un groupe de personnes.
Dans cet ensemble complexe, on trouve les conceptions du
monde, les croyances (religions…), les comportements
sociaux (collaboration au travail, festivités…), la mentalité
(individualisme, altruisme…), les connaissances
techniques (inventivité, pratique…), et scientifiques
(compréhension et explication des phénomènes), les
expressions artistiques etc.
Aborder les aspects culturels d’une communauté
humaine ou d’une civilisation, c’est un peu comme
s’aventurer dans un labyrinthe. On risque de sinuer
beaucoup, de se recouper, de revenir sur ses pas, de
parcourir des sentiers déjà visités et de se perdre dans un
dédale d’éléments que l’on a du mal à classer, dont on a
du mal à trouver la cohérence.
Aussi, notre travail va-t-il chercher surtout à essayer de
donner des repères, des axes autour desquels on va
19 pouvoir se retrouver après avoir cheminé sur les multiples
sentiers latéraux.
« Guide des randonnées dans le domaine de
l’esprit » : l’objectif peut paraître prétentieux, c’est vrai.
Mais sans point de convergence à l’horizon, tout peintre
sait qu’on ne peut construire de perspective. Alors
acceptons en un ici, non comme point de fuite, mais
comme une « étoile du berger » qui sert de guide au
voyageur de la nuit.
Contrairement à ce que certains médias de grande
diffusion et toute une presse « people » laissent entendre,
l’homme d’aujourd’hui n’est en rien supérieur (plus
intelligent !) à celui d’autrefois. Depuis des millénaires, la
nature humaine n’a pas changé, « l’écosystème de la
pensée » est resté le même.
Ce qui a constamment varié au cours des siècles, en
fonction de contextes différents (encadrement religieux,
politique et économique entre autres), c’est l’imprégnation
culturelle plus ou moins libre ou forcée. Une personnalité,
une mentalité et une certaine culture générale en ont
résulté. Cela a donné de nombreuses formes de
civilisations dont nous verrons quelques exemples.
Rien de différent dans ce qui se passe aujourd’hui. Il ne
faut surtout pas croire, et se laisser entraîner à croire, que
les connaissances scientifiques et techniques, les progrès
gigantesques des savoirs et savoir-faire ont modifié la
nature du mental, de l’esprit humain.

20


Chapitre I
Éléments de base des constructions
culturelles individuelles et collectives



I/ L’écosystème de la pensée.
Aperçu des fonctions de base des activités de l’esprit.
Cela peut paraître surprenant, dans un manuel
d’initiation à la vie citoyenne, de trouver un chapitre
consacré à l’étude du fonctionnement du mental (des
activités de l’esprit) de l’être humain. De notre point de
vue, il nous paraît essentiel de connaître comment
s’élabore tout ce qui concerne la pensée de l’homme, que
ce soit sur le plan individuel (la personnalité), sur le plan
de la collectivité locale (mentalité ou psychologie de
groupe) et sur le plan très vaste des grandes communautés
appelées civilisations (la culture).
Le chapitre d’étude du fonctionnement des milieux
naturels (écosystèmes) du livre 1, Repères sur les
constructions économiques des sociétés (à paraître) permet
de découvrir et de comprendre comment les hommes ont
inventé des mécanismes économiques qui manipulent la
nature. Ces « inventions-manipulations » ont été faites et
sont poursuivies aujourd’hui en fonction d’objectifs précis
qui ont été recensés pour quelques-uns dans le premier
livre de l’essai (à paraître) Repères sur les constructions
économiques et sociales des sociétés et civilisations. Ces
objectifs ont été regroupés en deux grandes catégories :
humanistes d’une part, de profit individuel et financier
d’autre part.
21 De la même manière, ce chapitre d’étude du « milieu
naturel de l’esprit » va nous permettre de découvrir et de
comprendre comment les hommes ont inventé des
mécanismes culturels pour travailler, voire manipuler,
l’esprit de l’être humain. Et comme pour l’économie, ces
orientations et manipulations dans le domaine de la vie
culturelle ont été et sont faites aujourd’hui en fonction
d’objectifs que nous découvrirons et définirons au cours
des chapitres suivants.
La description du fonctionnement du domaine mental
va être simplifiée au maximum. Il n’est pas question ici de
faire de la médecine, de la psychiatrie ou de la biologie.
Pour certains, ces simplifications et schématisations vont
paraître excessives ou puériles… Tout le monde a droit
d’avoir une opinion, et nous la respectons, surtout
lorsqu’elle est motivée. Pour le reste, le citoyen-lecteur
jugera si les éléments de repérages qui vont lui être
proposés ici lui ont été utiles.
Différentes sources du domaine des sciences, de la
psychologie et de la pédagogie ont été utilisées pour
réaliser cette synthèse. Elles ne sont citées en référence
que lorsqu’un paragraphe en a été réellement inspiré ou
des extraits cités. Une étude sur la mémoire a servi de
point d’appui. Elle a été publiée par la revue « Pour la
science », édition française de Scientific American,
d’avril-juillet 2001, dossier hors-série intitulé « La
mémoire, le jardin de la pensée ».
1/ Perception du monde extérieur
a/ L’être humain prend connaissance du monde extérieur,
appréhende tout de l’environnement, à l’aide des
informations que lui communiquent les 5 sens. C’est le
point de départ obligatoire pour toutes les activités de
l’esprit : la vue (l’œil) ; l’audition (oreille) ; l’odorat
22 (nez) ; le goût (papilles de la bouche) ; le toucher
(terminaisons nerveuses de la peau).
Les centres de la perception transmettent
instantanément les informations au cerveau, dans la
mémoire. Le cerveau joue le rôle d’un ordinateur géant et
ultra-puissant, à capacité presque infinie disent les
scientifiques. Il stocke les informations dans ses neurones,
équivalents des puces dans l’informatique.
b/ 2 cheminements dans ces transmissions au cerveau sont
possibles :
- L’un direct, sans passage par aucun « filtre »,
sans contrôle, sans aucun tri ou pré-classement
avant l’enregistrement dans la mémoire. Les
enregistrements sont mis « bout à bout » en continu
comme sur une bande magnétique de
vidéosurveillance.
- L’autre, indirect, avec passage par un centre de
contrôle raisonné, un filtre qui trie, sélectionne et
effectue un pré-classement, en faisant intervenir
la logique. L’enregistrement dans la mémoire se
fait alors selon un ordre, dans une sorte de
bibliothèque avec un répertoire de « dossiers ».

Ce double cheminement possible a une importance
essentielle. L’utilisation privilégiée de l’un ou de l’autre
de ces trajets va avoir de très grandes répercussions sur la
formation culturelle de l’individu.
Par exemple :
- les organisations religieuses privilégient le trajet
direct. On parle alors de travail sur le registre de
l’émotion.
- les humanistes eux cherchent avant tout à utiliser
le trajet indirect qui passe par le filtrage de la
23 logique. On parle alors de travail sur le registre de
la raison.

Les travaux de neurochirurgiens comme Roger
Sperry, prix Nobel en 1981 ont même permis de constater
que :
- la partie gauche du cerveau serait plutôt « celle de
la logique, celle qui a un fonctionnement basé sur
la raison, la pensée verbale, le traitement
analytique de l’information, les règles, les intérêts,
les buts mis en place, une faculté à se projeter et
construire dans le futur ».
- la partie droite du cerveau serait plutôt « le siège
du registre de l’émotion, de l’affectif. Son domaine
de prédilection serait l’imagination, la création
artistique, le rêve, les sens, les sentiments »…

À partir de ces informations, un thérapeute formateur
en entreprise, Jacques Goldfarb a même élaboré une
méthode personnalisée permettant de mieux gérer son
cerveau : la NPG, Neuro-Psycho-Gestuelle. (Midi Libre
8 septembre 1999)
c/ Chaque organe de la perception, en liaison permanente
avec le cerveau, va avoir une « échelle de valeur
primaire » sur chaque sens de la perception.
Ainsi pour la vue, il y a les couleurs de base et les
lignes, sans compter l’évaluation des formes avec la
perspective… Le répertoire de base est déjà bien important
et assez complexe. Les choses se compliqueront et
s’enrichiront encore plus par la suite, on le verra plus loin.
Pour l’ouïe, on connaît les plages sonores codifiables
scientifiquement en fréquences hertz qui vont de l’aigu au
grave.
24 Pour l’odorat, il y a également une échelle d’évaluation
primaire, plus difficile à codifier objectivement, voire
scientifiquement.
Pour le goût, les papilles gustatives ont une gamme
primaire de référence qui va du salé au sucré en passant
par l’acide, l’amer et d’autres repères de base.
Pour le toucher, la gamme de références primaires est
plus complexe. Certes, il y a le chaud ou le froid, le doux
ou le rugueux, le dur ou le moelleux… Mais il y a une
gamme de référents liés à la douleur physique et à la
sexualité aussi…

Cette échelle de valeurs n’est pas tout à fait la même
pour tous les individus. Certaines personnes ont des
organes des sens plus développés que d’autres. Les uns ont
l’oreille plus fine, d’autres l’odorat, la vision le goût ou le
toucher.
Les registres de référence primaire sont eux aussi un
peu différents. Par exemple, on sait maintenant que la
perception des couleurs varie d’un individu à l’autre : le
rouge n’est pas le même pour tous (sans compter le
particularisme des daltoniens).
Dans la société libérale actuelle, les techniciens
s’intéressent énormément à l’étude et la mise en répertoire
de ces sensations primaires. Car, pour mieux vendre, on
cherche à concevoir et fabriquer des produits et objets
« flatteurs pour les sens ».

Eric Schlosser, journaliste d’investigation
américain, dans un ouvrage qui figure parmi les
meilleures ventes aux États-Unis, fournit un grand nombre
de documents et d’informations sur les stratégies des
industriels de l’agroalimentaire… Les comptes rendus de
ses enquêtes ont été publiés en anglais sous le titre « Fast
Food Nation, the dark side of the all-American meal ».
25 En France, c’est sous le titre « Les empereurs du fast-
food ; Le cauchemar d’un système tentaculaire » que cet
ouvrage est paru aux éditions Autrement Frontières en
2003, avec une postface de Martin Hirsch (traduction de
Geneviève Brzustowski). C’est un livre de référence,
nous semble-t-il, pour une réflexion citoyenne sur
l’alimentation, sur les liens avec la culture (le
conditionnement médiatique), la politique et la logique
financière dans l’évolution prise par le système libéral
edans la seconde moitié du XX siècle.

Pour donner une idée sur le travail d’information
accompli au sein de ce livre, citons en un petit extrait
(Chapitre intitulé « La conception des produits
alimentaires », page 126) en rapport direct avec le thème
de ce paragraphe
« L’arôme d’un aliment peut conditionner jusqu’à
90 % de son goût. Les scientifiques pensent aujourd’hui
que l’homme a acquis le sens du goût pour éviter d’être
empoisonné. Les plantes comestibles ont en général un
goût sucré ; celles qui sont vénéneuses, un goût amer. Le
goût est donc censé nous aider à établir une distinction
entre les aliments qui sont bons pour nous et ceux qui ne
le sont pas. Les papilles gustatives de notre langue sont
capables de détecter une demi-douzaine de goûts
fondamentaux, notamment le sucré, l’acide, l’amer, le
salé, l’astringent et l’umami (un goût découvert par les
chercheurs japonais, une impression de délice et de
plénitude provoquée par les acides aminés d’aliments tels
que coquillages, champignons, pommes de terre et
algues). Mais les papilles gustatives n’offrent qu’un
moyen limité de détection par rapport au système olfactif,
qui peut percevoir plusieurs milliers d’arômes chimiques
différents. De fait, l’arôme est avant tout celui de gaz
diffusés par les produits chimiques que vous venez de
mettre dans la bouche.
26 Boire, sucer ou mâcher une substance permet d’en
dégager les gaz volatils. Ils sortent de la bouche pour
s’élever dans les narines ou empruntent le passage qui se
trouve à l’arrière de la cavité buccale, vers une fine
couche de cellules nerveuses appelée épithélium olfactif,
située à la base du nez, juste entre les 2 yeux. Le cerveau
associe les signaux olfactifs complexes de l’épithélium aux
signaux gustatifs simples de la langue, assigne un arôme à
ce que vous avez en bouche et décide si vous avez envie de
le manger.
Les bébés aiment le sucré et rejettent l’amer ; nous le
savons parce que les chercheurs ont frotté divers arômes
dans la bouche des bébés avant d’enregistrer la réaction
de leur visage. Les préférences alimentaires, comme la
personnalité, se forment au cours des premières années de
la vie, par un processus de socialisation. Les petits
enfants peuvent apprendre à apprécier la nourriture
épicée, les fades aliments biologiques ou le fast-food, en
fonction de ce que mange leur entourage. Le sens de
l’odorat humain n’est pas entièrement connu ; il peut
varier en fonction d’attentes et de facteurs
psychologiques. La couleur d’un aliment peut déterminer
la perception de son goût. Le cerveau filtre la grande
majorité des arômes chimiques qui nous entourent, se
concentre sur certains et néglige les autres. Les gens
peuvent s’habituer aux bonnes ou aux mauvaises odeurs ;
ils cessent de remarquer ce qui leur paraissait
envahissant. Arôme et mémoire sont inextricablement liés.
Une odeur peut soudain évoquer un moment oublié depuis
longtemps. Le goût des aliments de notre enfance laisse
apparemment en nous une trace indélébile et nous y
revenons souvent à l’âge adulte, sans toujours savoir
pourquoi. Ces « aliments de confort » deviennent une
source de plaisir rassurant, notion que les chaînes de fast-
food travaillent à promouvoir. Le souvenir des Happy
Meal de l’enfance peut se traduire en visites fréquentes
27 chez McDonald’s à l’âge adulte, comme celles des
« utilisateurs assidus » de la chaîne, ces clients qui
viennent y manger plusieurs fois par semaine ». […]
d/ Les deux types de mémorisation entraînent deux types
d’actions et de réactions
La science ignore encore beaucoup de choses sur les
mécanismes de la mémorisation. En particulier, sur les
modes d’enregistrement (chimiques, ondes électriques ou
électromagnétiques… ?). On sait que les capacités de
stockage des informations par les neurones du cerveau
sont énormes, presque infinies. Mais comment atteint-on
de telles capacités ? Y a-t-il, comme pour les ordinateurs
et l’informatique des modes de compression pour réduire
l’encombrement, comme le format MP3 ? Comment se
fait-il que certains enregistrements s’effacent plus vite que
d’autres ? On pourrait multiplier les questionnements sans
pouvoir proposer, à l’aide des connaissances scientifiques
actuelles, de réponse objective.
Empiriquement, on a tout de même défini quelques
repères à peu près fiables et constants.
- À partir des enregistrements que l’on peut
qualifier de linéaires, il y a des actions et
réactions rapides dans la gamme spontanée du
type réflexe.

Nous l’avons vu, dans les enregistrements linéaires,
tout est enregistré en continu, bout à bout, comme sur une
bande-vidéo. C’est le cas des « apprentissages par
cœur ». On n’a pas besoin d’être éveillé, de maintenir en
activité toutes les facultés mentales. On dit même que l’on
peut apprendre de cette manière en dormant.
Cette forme de mémorisation et d’apprentissage n’est
absolument pas à négliger. Elle joue même un rôle
essentiel dans l’apprentissage des langues (y compris
28 maternelle), dans l’acquisition des outils et des
mécanismes de base de la communication, et bien sûr pour
retenir les dialogues de théâtre, les textes (verbaux ou
musicaux) comme les poésies et les chants… qui
agrémentent la vie…
Mais elle rencontre quelques difficultés lors de la
réutilisation des données enregistrées pour s’adapter à une
situation nouvelle et résoudre des problèmes. En effet,
faute de classement, il faut faire « défiler l’ensemble de la
bande magnétique, visionner l’ensemble de la cassette »,
pour retrouver les passages et les données qui
correspondent aux problèmes à résoudre. Cela prend du
temps et de l’énergie mentale. On dit que la réaction
raisonnée est beaucoup plus lente et plus fatigante à
obtenir.
Les professeurs le constatent en classe lors des
exercices. Ils voient les élèves qui ont appris de cette
manière se réciter dans la tête l’ensemble de la leçon pour
retrouver la donnée apprise la veille applicable à la
situation à résoudre. Ils perdent du temps et se fatiguent
beaucoup plus que les élèves qui ont appris de manière
raisonnée, répertoriée par la logique.
Aussi les élèves et les personnes qui privilégient ce
mode de fonctionnement cérébral, se laissent souvent aller
à des réactions spontanées, réagissent au feeling, par des
« schémas standards réflexes ».
En fait, ils travaillent surtout sur le registre de
l’émotion. Les actions et réactions sont en quelque sorte
de la catégorie primaire (sans aucun sens péjoratif). Elles
sont instinctives.
- À partir des enregistrements classifiés qui
transitent par le centre de la logique, les actions
et réactions sont relativement plus lentes. On
parle de la catégorie « secondaire ». L’esprit, avant
toute action, consulte toutes les données
mémorisées. Cela prend un peu de temps, même si
29 les données sont bien classées dans la
« bibliothèque » du cerveau. Mais cela en prend
infiniment moins que le travail de recherche, s’il se
fait dans le cas de l’apprentissage linéaire, sans tri
préalable à la mémorisation.

On parle de réactions de « bon sens ». La raison est
toujours en éveil et donne une certaine maîtrise dans
l’extériorisation des sentiments. Selon l’expression
populaire, on ne se laisse pas facilement entraîner. On dit
que ces personnes travaillent sur le registre de la
raison.
Il faut toutefois nuancer tout cela par une analyse plus
fouillée des éléments à l’origine des perceptions (sources
des informations) et des enregistrements.
2/ Sources des informations : rôle de l’environnement
socioculturel dans les mémorisations.
Rien n’est simple dans la pratique.
a/ Les dispositions naturelles de chaque individu sont
variables, cela a déjà été dit. Autrefois on regroupait les
variations des aptitudes et des facultés naturelles, en
association à d’autres manifestations originales, dans ce
qu’on appelait les traits de caractère. Aujourd’hui, on
parle de prédispositions génétiques. Mais, entre la réalité
qui concerne essentiellement des nuances dans les
dispositions léguées par l’hérédité (qui font le charme de
la vie et parfois les drames aussi), et la croyance au tout
génétique que diffusent de nombreux médias, il y a loin,
très loin. Ces références permanentes aux prédispositions
génétiques, au « tout génétique », sont des mystifications
et des manipulations culturelles mensongères et
dangereuses.
30 L’hebdomadaire Le Point du 12 février 1990, n°908, a
publié une interview du professeur Albert Jacquard,
réalisé par Isabelle Dillman, sur le thème, « L’intelligence,
c’est quoi ? ». Nous en citerons ici de larges extraits, au
fur et à mesure de l’évocation des mécanismes de la
mémorisation et de la formation de la personnalité de
l’être humain.
« À la question : Pensez-vous que l’intelligence puisse
être héréditaire ? Ce polytechnicien, ingénieur,
généticien, docteur en biologie humaine, enseignant dans
les plus grandes universités de France et à l’étranger,
répond :
« Je ne vois pas par où cela passerait ! Il peut y avoir
une hérédité de la non-intelligence, c’est-à-dire qu’il peut
y avoir un certain nombre de gènes que l’on connaît et qui
vous rendent idiot, qui vous empêchent d’avoir un
cerveau. Si l’idiotie, c’est le contraire de l’intelligence,
l’intelligence dépend du patrimoine génétique. Bien
évidemment, puisqu’il y a des gènes qui rendent idiot, on
en a conclu qu’il y a des gènes qui rendent intelligent, ce
qui est absurde. Cela n’a rien à voir. On sait jusqu’où,
dans l’histoire récente, les abus ont mené. Il faut en finir
avec la dictature des gènes ».
b/ Les études scientifiques qui prouvent la prédominance
de l’acquis (du culturel) sur l’inné (l’héréditaire) sont
nombreuses depuis quelques années.
En 1989, les chercheurs Michel Duyme et Christiane
Capron, qui travaillaient dans le laboratoire de génétique,
neurogénétique et comportement du professeur Pierre
Roubertox (CNRS), prouvaient que le QI (Quotient
Intellectuel) pouvait dépendre de l’environnement socio-
économique. Ils ont alors établi que, quel que soit leur
milieu d’origine, les enfants adoptés à la naissance et
élevés dans un milieu favorisé bénéficiaient, en moyenne,
d’un QI de 12 points supérieur à celui des enfants eux
31 aussi adoptés à la naissance et élevés dans un milieu
défavorisé. Leur étude a été publiée dans les colonnes de
l’hebdomadaire britannique « Nature ». (Le Monde
22 août 1989)
Une autre étude publiée par une équipe de chercheurs,
dans la prestigieuse revue américaine « Proceedings of
National Academy of Sciences » en août 1999, confirme la
prédominance de l’acquis sur l’inné. Ils ont démontré,
expériences à l’appui, que des enfants adoptés alors qu’ils
avaient cette fois, entre 4 et 6 ans, par des familles de
niveau socio-économique plus élevé que celui de leur
milieu d’origine, ont vu leur quotient intellectuel
nettement augmenter.
Tous les enfants (âgés de 4 à 6 ans) soumis à l’étude
avaient au moment de leur adoption, des résultats très
modestes au test du quotient intellectuel : inférieurs à 85
(niveau retrouvé dans 7 % de la population générale) avec
une moyenne à 77 alors que la moyenne de cet âge est de
100. Cinq puis 10 ans après l’adoption, les chercheurs ont
mesuré un gain moyen de 19 points dans les milieux
socio-économiques élevés (où les enfants retrouvent un QI
proche de la normale) alors que le gain moyen n’est que
de 8 points dans les milieux familiaux à revenus plus bas.
« L’ensemble de ces données montre l’influence directe de
l’environnement socio-économique sur l’augmentation du
QI au-delà de l’âge de 4 ans, résume-t-on auprès de
l’Inserm. Même après la prime enfance durant laquelle
pourtant certains spécialistes pensaient que « tout se
jouait », les perspectives existent de combler des
déficiences intellectuelles, là où rien ne le laissait croire.
Toutes ces informations convergent vers la possibilité de
faire basculer des situations de retard intellectuel jugées
quasi irréversibles vers un rattrapage, grâce à des
facteurs liés au milieu de vie… ».
Dans une interview au journal Le Monde, le chercheur
à l’unité d’épidémiologie génétique de l’Inserm, Michel
32 Duyme, signale : Pour l’anecdote, j’ajouterai que, dans
certains cas, le gain obtenu peut, pour des enfants dont le
QI de départ était inférieur à 85, permettre d’atteindre la
moyenne de 100. Or l’on sait que, dans la population, il
existe 2,3 % de surdoués ayant, à cet âge, un QI de 100.
On pourrait ainsi en conclure qu’à partir d’enfants dits de
« très faible intelligence », on peut, grâce à des
modifications de l’environnement obtenir des surdoués…
À la question du journaliste : « Une augmentation du
QI correspond-elle schématiquement à une augmentation
de l’intelligence ? », les chercheurs répondent : « On ne
peut pas mesurer l’intelligence. Le QI est un indicateur
de comportement intellectuel. En d’autres termes, une
augmentation de QI signifie que l’on est plus à même
d’accomplir des performances intellectuelles importantes.
Je veux dire que ces enfants dits d’intelligence faible ne le
sont pas en réalité. Si l’on peut faire redémarrer leurs
fonctions intellectuelles, ils pourront élever leur niveau de
compétence. Cela est directement en cohérence avec les
données récentes de la plasticité du système nerveux
central. » (Le Monde 2 août 1999)
Ces informations sont essentielles à connaître pour les
éducateurs, les enseignants et le ministère de l’Éducation
Nationale… c’est évident.
Mais ce qui est encore plus fondamental à connaître, et
cependant rarement évoqué, c’est le rôle joué par
l’environnement médiatique et les jeux électroniques
sur ce conditionnement culturel des enfants et
adolescents. Incite-t-il à une évolution positive de
l’intelligence ou à un appauvrissement et une
régression mentale ? En particulier, dans le système
néolibéral actuel, qu’en est-il ? Nous essaierons de
l’étudier plus en détail par la suite.
33 c/ Moins souvent évoqué, le rôle des exercices
d’entraînement dans les apprentissages du domaine de
l’esprit est pourtant fondamental.
Dans le domaine du sport et des activités physiques, on
fait référence sans cesse au rôle primordial des exercices
d’entraînement quotidiens. Et on admet que ces exercices
puissent être fastidieux, n’aient rien de ludique. Il faut
sauter à la corde, pédaler dans le vide sur un vélo
d’appartement, répéter de multiples gestes de musculation
plus ou moins ciblés suivant le résultat que l’on veut
obtenir. Pour atteindre un haut niveau de performances, il
faut des efforts, il faut savoir endurer des souffrances et
parfois se soumettre à des privations. Tout cela est
indispensable, normal et valorisé pour les activités
musculaires. Et si on reste des semaines ou des mois
immobilisé, sans aucune activité physique, les muscles
perdent de leur efficacité, s’atrophient lentement. Il faut
des exercices de rééducation pour que tout rentre dans
l’ordre.
Il en va tout à fait de même pour les activités
mentales. Il faut de très nombreux exercices
d’entraînement souvent répétitifs et fastidieux pour
améliorer les performances du mental, accroître la rapidité
des mémorisations, assouplir les articulations des
cheminements de la pensée… De nombreux exercices
pédagogiques ont été inventés, comme dans le domaine
sportif, pour entretenir les aptitudes, leur donner tonus et
efficacité. Par exemple, on pratiquait des exercices de
calcul mental presque chaque jour, on apprenait des
poésies-récitations…
Et comme dans le domaine sportif, si on reste
longtemps sans pratiquer d’activités mentales, en
particulier sans faire travailler sa mémoire, les aptitudes
diminuent, s’atrophient.
Selon A. Jacquard (document déjà référencé), « le
cerveau ne devient riche que si on l’utilise. Il ne s’use
34 que si l’on ne s’en sert pas. C’est parce que l’on s’en sert,
qu’il se construit. Des circuits vont se créer et se mettre en
place peu à peu… Ce qu’il faudrait évoquer, ce n’est pas
la capacité de mémoriser, infinie pour tous, mais la
capacité d’évoquer, d’aller rechercher. C’est un
exercice… »
La « mode » dans le domaine des activités mentales,
fortement médiatisée aujourd’hui, est à l’apprentissage
sans efforts. Il faudrait tout apprendre, selon les nouveaux
directeurs de conscience médiatico-politico-économiques,
en jouant. Tout, selon ces agents officiels de la culture
libérale mondialisée, devrait être présenté aux enfants (et
même aux adolescents et aux adultes) de manière ludique.
Par exemple, en France, les instructions ministérielles
interdisent de donner des exercices et du travail écrit à la
maison aux enfants de l’école primaire (scolarité jusqu’à
11 ans)… Et c’est loin d’être tout, nous le verrons. Que
diraient les parents d’enfants qui se lancent dans des
activités sportives si on leur interdisait tout entraînement
en dehors des heures de cours d’éducation physique ?
d/ Les capacités de travail de mémorisation sont toutefois
limitées chaque jour.
Les activités physiques sont chaque jour limitées à une
« dose ». Il y a fatigue des aptitudes musculaires après
un certain nombre d’exercices et une certaine durée
quotidienne de travail. Cela est très connu, et donc
entraîne une gestion programmée sur la journée, avec des
pauses de relaxation le jour, et un bon sommeil
régénérateur la nuit.
Il en va exactement de même pour les activités
mentales, on l’oublie trop souvent. En particulier, il faut
un sommeil de bonne durée (8 heures, et beaucoup plus
pour les enfants), dans de bonnes conditions de calme, en
particulier de silence. Cette absence de contrainte sur
l’esprit au cours du sommeil est essentielle pour la
35 disponibilité et réceptivité mentales du lendemain.
Contrairement au domaine physique, on respecte très peu
aujourd’hui cette hygiène de vie mentale. Pourquoi ?
Par exemple, si un enfant arrive en classe le matin
avec le cerveau rempli de futilités (sportives, de
feuilletons, de vedettes de la chanson et du monde du
show-biz…), il ne reste plus beaucoup de place
disponible pour enregistrer les savoirs scolaires.
L’enseignant peut s’escrimer et chercher toutes sortes de
méthodes pédagogiques, cela ne marche pas et ne pénètre
pas dans le cerveau des élèves. Dans ce cerveau, les
disponibilités de réceptivité et d’enregistrement du jour
sont saturées. Elles sont d’autant plus vite saturées que la
qualité et la durée du sommeil n’ont guère permis de
libérer ni créer de grandes capacités pour les heures du
jour qui suivent. En pédagogie, on aborde rarement ce
problème de base. Pourquoi ?
3/ Les premières constructions culturelles : langage,
écriture.
L’ensemble des données recueillies et mémorisées dès
la naissance, va être assemblé progressivement dans le
cerveau sous forme de compositions, de dossiers et sous
dossiers si on utilise le langage informatique. L’enfant
apprend tout de l’observation de son entourage. Et ces
apprentissages se font essentiellement par imitation, du
moins au départ.
a/ En ce qui concerne le langage, l’enfant pour s’exprimer
répète les sons qu’il a perçus autour de lui. Il ajuste les
sons à des situations qu’il a observées dans son
environnement. Et petit à petit il garnit sa bibliothèque de
mots et de locutions verbales qu’il essaie de réutiliser à
bon escient en fonction de problèmes à résoudre. Pour cet
36 apprentissage, il utilise les cheminements directs et les
cheminements raisonnés pour se faire comprendre.
L’apprentissage du langage constitue la première
étape de socialisation de l’individu. Elle est le résultat
d’une imprégnation copiée sur l’environnement, d’abord
familial (maternel…), puis élargie à un entourage de
proches de la famille, et enfin systématisée par des
acquisitions méthodiques à l’école, lorsque celle-ci existe.
Banalités tout cela. Oui, mais trop souvent oubliées
dans la société de consommation où vivent les personnes
des pays développés. Une anecdote authentique permet de
résumer la méconnaissance des mécanismes culturels. À
sa petite fille qui venait lui présenter le bébé de peau noire
qu’elle venait d’adopter, la grand-mère émue a posé la
question suivante : « Quelle langue va-t-il parler ? Est-ce
equ’il va parler petit nègre ? » Née au XIX siècle, la
pauvre presque illettrée avait au moins le bon sens et le
mérite de se poser la question. Il n’est pas sûr
qu’aujourd’hui une majorité de gens plus ou moins
racistes se pose la question du rôle de l’imprégnation
socioculturelle dans la formation de la personnalité.
Selon A. Jacquard, « la parole est un outil de
libération. Elle ne nous rend pas plus intelligents, elle
nous permet de développer notre intelligence. Chaque fois
que j’ai des rencontres, des chocs avec d’autres, je peux
avoir des idées nouvelles. Quand les mots font défaut, les
idées s’étiolent ».
b/ Il en va exactement de même pour l’apprentissage de
l’écriture. L’enfant, puis l’adolescent et l’adulte imitent
les signes que l’environnement soumet au regard plus ou
moins attentif. Là encore les 2 cheminements de la
perception et de l’expression sont simultanément utilisés.
L’individu reproduit en copiant les signes qu’il a vus et
revus. Si la communauté dans laquelle il vit utilise un
alphabet, il apprend et reproduit les lettres qu’il
37 appréhende progressivement, puis les assemblages en
phrases selon les modèles qu’on lui fournit.
Et le petit chinois aux yeux bridés, amené dès sa
première enfance en France, se met à parler français et
écrire avec l’alphabet latin. Amené en Allemagne, il va
parler avec la même maîtrise l’allemand.
Où est l’hérédité dans tout cela ? L’imprégnation
socioculturelle est telle que les caractères naturels sont
enterrés au point de n’être plus apparents. Ils sont comme
les fondations d’une maison. Une fois celle-ci terminée, on
ne les voit plus. Pourtant c’est eux qui soutiennent
l’édifice ; de leur bonne assise dépend la solidité de
l’ouvrage. Du bon équilibre des cheminements de la
pensée, à partir des données perçues par les sens, suivant
un cheminement contrôlé par la logique (la raison) dépend
la solidité de la personnalité.
c/ Tous les autres apprentissages culturels se font de la
même manière, par imitation et copie sur l’environnement
socioculturel. Et cette réalité incontestable est très
difficilement admise dans le monde actuel.
Il ne se passe pas de jours, voire même d’heures sans
qu’on entende des affirmations, en particulier chez les
jeunes, du genre : j’aime la musique que j’ai choisie ; je
m’habille à la façon (à la mode) que j’ai choisie ; j’aime la
nourriture « burger » par choix personnel ; je pratique la
religion que j’ai choisie etc.
En fait qu’a-t-on réellement choisi, en connaissance de
cause, dans tout cela ? Né en Chine, ou amené dès sa
première enfance en Chine, tel individu aurait eu des choix
différents. Plongé dans une ambiance musicale aux
sonorités et harmonies tout autres que celles du monde
occidental, il aurait aimé ce type de musique, qu’il
affirmerait avec véhémence avoir choisi.
38 Difficile de faire comprendre que les choix sont très
limités, et qu’ils se font en fonction d’une imprégnation
socioculturelle par l’environnement.
Selon le docteur Fitzhugh Dodson, l’essentiel des
repères de l’imprégnation socioculturelle se donne
même avant 6 ans. Dans un ouvrage devenu le best-seller
mondial de l’éducation, « Tout se joue avant 6 ans »
(traduction publiée en France aux éditions Marabout,
juin 2007, 5,90 €), il l’affirme, non pour faire un constat
fataliste, mais pour aider les parents : « On ne possède pas
automatiquement la sagesse et l’efficacité nécessaires à
l’art d’être parent. C’est un métier qui s’apprend sur le
tas. Toutefois, pour éviter de commettre des erreurs, il est
utile de bien connaître le chemin que tous les enfants
parcourent jusqu’à leur complet épanouissement » signale
l’auteur. Dans son guide de 300 pages, il fait partager avec
beaucoup de chaleur et de tendresse son expérience de
parent et de psychologue, pour mieux « aider l’enfant à
exploiter au mieux ses aptitudes et sa personnalité ». Est-
ce utile de préciser que ce livre, avec d’autres dont ceux de
Laurence Pernoud J’attends un enfant, puis J’élève mon
enfant devrait se trouver à portée de main dans toutes les
familles ?
Les responsables des organisations religieuses ont
compris depuis très longtemps, depuis la nuit des temps
peut-on presque dire, que l’imprégnation socioculturelle
par l’environnement est fondamentale dans la formation
de la personnalité. C’est pour cela qu’ils ont tous
cherché à contrôler l’éducation depuis la première
enfance. Ils ont inventé, au sein de chaque mouvement
religieux, des cultes et des cérémonies qui accompagnent
chaque étape de la construction de la personnalité.
Quelques exemples seront donnés dans l’aperçu historique
qui va suivre.
Aujourd’hui les influences dépassent le cadre de la
religion, celui de la famille et même les références
39 données par l’école. Ce sont de plus en plus les médias qui
fournissent les modèles et toutes les références
socioculturelles que l’on s’empresse d’imiter pour former
sa personnalité. Comment en est-on arrivé là ? À suivre
dans le livre 3 (à paraître) Repères sur la construction
culturelle du libéralisme actuel.
La palette initiale des goûts (sucré, salé, acide, amer…)
se trouve considérablement élargie et étoffée par le bain
socioculturel, qui englobe des données du milieu naturel
(variété des plantes cultivables et cultivées sur place,
présence d’une faune d’animaux domesticables et
d’éléments aquatiques comestibles). Il y a, bien sûr, le
goût des épices qui s’ajoute à cela, puis le travail culinaire
du cuisinier… La palette culturelle des goûts ainsi
élaborée et mémorisée est immense, avec un raffinement
qui peut atteindre, avec des pratiques régulières
éducatives, des sommets « artistiques ».
La palette de l’odorat suit le même enrichissement que
celui du goût, auquel elle est très souvent associée au point
parfois de ne plus pouvoir reconnaître ce qui domine, la
sensation olfactive (le parfum, l’arôme…) ou la sensation
transmise par les papilles gustatives.
Les progrès de la neurobiologie vont jusqu’à
bouleverser les conceptions sur les « sources du plaisir
sensoriel ». Un article de synthèse sur les découvertes des
neurosciences, publié dans le journal Le Monde du
31 décembre 2003, signale des découvertes importantes.
« Les neurones ne sont pas spécialisés. Ils intègrent les
images issues des différentes voies sensorielles, dont
certaines font appel aux souvenirs, donc à la culture.
(…) »
Par exemple, lors d’une conférence donnée le
18 décembre 2003, dans le cadre de l’association Culture-
Vin sur le thème « Goût, conscience, plaisir », le
professeur Mac Leod affirme : « Nous percevons
désormais notre cerveau comme un gigantesque réseau de
40 neurones interconnectés, ces neurones étant eux-mêmes
compris comme de gigantesques ensembles de molécules
dont les interactions n’en finissent pas de nous surprendre
par leur richesse et par leur complexité… Dans l’immense
majorité de nos expériences alimentaires et gustatives,
tous nos sens sont, de manière consciente ou inconsciente,
concernés. La vision (de loin notre fonction sensitive la
plus importante) intervient en premier, bien en amont de
la mise en bouche. Elle fait un premier appel à nos
souvenirs, transférant dans notre « mémoire de travail »
une première ébauche de ce que nous nous apprêtons à
sentir ». […] « Si le professeur Mac Leod et ses collègues
ont raison, je veux dire si personne ne perçoit la même
chose en matière de sens chimiques, s’il n’y a pas, comme
ils le disent, « d’observateur standard », alors cela
signifie que le goût est vraiment, pour l’essentiel,
construit socialement », résume Claude Fischler,
sociologue, directeur de recherche au CNRS.

Dès maintenant, on peut se poser la question : la
publicité et le marketing ne vont-ils pas utiliser ces
découvertes des neurosciences pour mieux
« conditionner les consommateurs » ?
L’article publié par Olivier Oullier, chercheur en
neurosciences au Center for Complex Systems and Brain
Sciences de la Florida Atlantic University (Boca Raton,
USA) dans Le Monde du 25 octobre 2003 est très éloquent
dès le titre. Le « neuromarketing » est-il l’avenir de la
publicité ?
« Une nouvelle discipline émerge aux USA : le
« neuromarketing ». Mieux appréhender et comprendre le
fonctionnement du cerveau des consommateurs pour
accroître l’efficacité des campagnes publicitaires. Dans
un pays où les dépenses de publicité ont dépassé les
100 milliards de $ en 2002 (Forbes Magazine,
janvier 2003), les enjeux sont tout simplement colossaux.
41 Pour mieux saisir les enjeux, revenons un siècle en
arrière. En 1904, le psychologue Walter Dill Scott écrivait
déjà : « L’homme d’affaires avisé doit comprendre le
fonctionnement des esprits de ses clients et savoir les
influencer efficacement en appliquant la psychologie à la
publicité ».
Incontestablement, depuis cette assertion, le monde de
la publicité a adopté de nouvelles méthodes relevant
jusque-là de la recherche en psychologie. Aujourd’hui, à
l’instar de la psychiatrie, l’avenir de la publicité serait lié
à celui des neurosciences. Cette nouvelle direction,
apparue il y a quelques années seulement aux USA, est en
plein développement : plusieurs laboratoires de recherche
dans le domaine des sciences du cerveau se voient
désormais sollicités par l’industrie afin de contribuer au
développement des méthodes de marketing de demain…
Il a été scientifiquement établi que tout comportement
découle des interactions entre un individu et son
environnement. Les mécanismes de préférence et de
décision d’achat n’échappent pas à ce fait…
Les questions d’ordre éthique et moral sont
nombreuses. Le spectre d’Orwell plane à tel point
qu’aucune compagnie n’a pour l’instant publiquement
admis avoir recours au neuromarketing.
Si la boîte de Pandore est finalement ouverte, il
reviendra aux législateurs de trancher quant à la légalité
du recours à de telles études, poursuit le chercheur en
neurosciences. À ce jour, il existe un vide juridique
concernant l’application des neurosciences à des fins non
médicales. L’aspect international de la publicité pourrait
ici constituer un frein majeur à une harmonisation
juridique sur une telle utilisation.
Du 8 au 12 novembre 2003, la ville de La Nouvelle
Orléans (USA) accueillera plus de 20 000 chercheurs
pour la conférence annuelle organisée par la prestigieuse
Société des neurosciences. Les premiers résultats d’études
42 de marketing y seront confrontés à la communauté
scientifique, marquant incontestablement une nouvelle
étape dans son développement ».

Remarque : les résultats de cette conférence, comme
celles qui ont suivi, n’ont pas été médiatisés. Pourquoi ?
Le chercheur en neurosciences, Olivier Oullier conclut :
« Le neuromarketing, image subliminale ou véritable
révolution commerciale ? Quoi qu’il en soit, un siècle
après Walter Dill Scott, le phénomène est bel et bien en
marche aux USA. L’Europe et l’Asie seront les prochains
marchés ».
Nous reviendrons sur ce thème dans la suite de cet
ouvrage, avec des exemples concrets.

Continuons pour l’instant, les investigations sur les
mécanismes de base du fonctionnement du cerveau, en
particulier « l’autofabrication » (terme employé par A.
Jacquard) de l’intelligence et de la personnalité.
La palette des couleurs et des formes, elle aussi
s’enrichit par des acquisitions socioculturelles qui
conduisent, là encore, à des raffinements artistiques
innombrables.
Comme pour le goût et l’odorat que l’on vient
d’analyser, la palette des sons est sans doute celle qui peut
être la plus enrichie par les influences socioculturelles.
Aux multiples registres des voix humaines (chanteurs et
chorales), aux multiples instruments de musique qui
donnent une sonorité différente à chaque note de musique
(violon, clarinette, trompette, tambour, accordéon…)
s’ajoutent les compositions en orchestrations.
Quant à la palette des perceptions du toucher, si
apparemment la culture ne semble pas y ajouter beaucoup
de sensations nouvelles, il faut tenir compte du rôle de la
sexualité, et des apports nouveaux complexes qui s’y
ajoutent après la puberté. Si la prépondérance biologique
43 semble incontestable, les jeux de l’amour, avec une
importante intervention du mental (des mémorisations
ciblées de tous les autres sens) apportent un raffinement
relationnel très intense qui décuple les plaisirs. Mais il y a
une condition pour que cette forme de raffinement puisse
s’apprendre, se perfectionner : il faut un contexte de
liberté sans perversion. C’est assez rarement le cas au
cours de l’histoire, les organisations religieuses instituant
des interdits, voire une condamnation totale des actes
sexuels, sources de péché majeur, mortel selon la
formulation chrétienne.
Signalons dès maintenant (ce qui sera mieux étudié
par la suite), que si l’environnement socioculturel est
souvent une richesse par l’imprégnation qu’il permet,
avec un enrichissement considérable des compositions
dans la mémoire, il est aussi parfois un étouffoir, un
éteignoir, avec des brimades qui peuvent être
préjudiciables à la santé mentale.
Par exemple :
- Les règles de vie imposées par des organisations
religieuses, des « ordres monastiques », peuvent
conduire à des ascèses « inhumaines
biologiquement » comme vivre isolé du monde,
cloîtré, avec pour seule nourriture du pain et de
l’eau, sans pouvoir goûter à aucun plaisir des sens,
autres que la récitation modulée (chantée…) de
prières. Le fait que l’obéissance à ces règles soit,
dans la plupart des cas, librement consentie,
n’enlève rien aux problèmes biologiques.
- Le matraquage médiatique sur le cerveau des
jeunes enfants placés pendant trop d’heures chaque
jour devant des écrans télévisés (en particulier avec
des dessins animés et des films « débilisants » et
violents) et devant des jeux vidéos peut, lui aussi,
constituer un « étouffoir » dans l’épanouissement
naturel équilibré de la personnalité de l’enfant et de
44 l’adolescent. Brimade et éteignoir de l’activité
cérébrale biologique et naturelle (écologique), cette
dictature du virtuel ne serait-elle pas à l’origine de
l’instabilité et d’une certaine violence de l’enfant et
de l’adolescent ? Beaucoup de scientifiques dont
des psychiatres le pensent.
4/ La mise en application des constructions enregistrées
dans la mémoire : Formation de l’intelligence.
(Cheminement des passages à l’acte)
Le cheminement des « flux » depuis les centres de la
mémoire du cerveau vers la réalisation d’actes est
exactement le même que celui pour les apprentissages,
mais s’opère en sens inverse. Par exemple, alors que
l’enregistrement d’informations tactiles fournies par le
toucher, le flux va des doigts vers le cerveau, le flux part
du cerveau vers la main à laquelle il donne un ordre.
Bien sûr, les actes commandés par le cerveau peuvent
être de toute nature :
- physiques et concrets (gestes, manipulations de
matières…)
- relativement abstraits, au travers de paroles,
d’écrits ou de réalisations que l’on qualifie
d’artistiques.
a/ Rappelons, une fois encore, les deux trajets qui
concourent à la formation de l’intelligence, pour mieux
maîtriser les analyses qui vont suivre :
- L’un direct, sans passage par le centre de contrôle
de la logique, que l’on qualifie de réflexe. Celui-ci
peut avoir une réalisation physique, avec des gestes
plus ou moins précis. Il peut se situer dans un
registre moral, essentiellement émotionnel. Dans
tous les cas de figure, il est rapide.
45 - L’autre, indirect, avec passage par le centre de
contrôle de la logique qui consulte les données
mémorisées dans le cerveau. Cette faculté de la
logique cherche un maximum d’informations sur le
thème de l’action envisagée, pour agir de manière
pondérée. Toutefois, remarquons que cette
pondération reste tributaire du nombre et de la
nature des données recueillies et mémorisées
personnellement (observations, expériences,
informations données par le milieu
socioculturel…).

Pour ce type de fonctionnement, on parle d’actions (ou
de réactions) raisonnées. Elles peuvent être, là encore,
physiques et matérielles, ou mentales avec paroles, écrits
et manifestations artistiques dans le registre des activités
« spirituelles ». Dans tous les cas de figure, ces
réalisations réfléchies sont lentes.
b/ Comme pour les apprentissages, les organisations
culturelles dirigeantes vont privilégier l’un ou l’autre de
ces trajets pour le passage à l’acte, suivant le résultat
souhaité.
Les mouvements religieux vont privilégier le
cheminement émotionnel, allant même jusqu’à chercher
à anémier (endormir, stériliser…) le cheminement
raisonné.
Les mouvements scientifiques et humanistes vont
privilégier le cheminement par le centre de la raison.
Des exemples historiques précis permettront de bien
mesurer les impacts socioculturels (politiques et
économiques également) suivant les types d’incitations
valorisées.
Reprenons ici d’autres déclarations du professeur
Albert Jacquard, dans l’article déjà cité en référence (Le
Point).
46 À la question : « c’est quoi l’intelligence ?
A. Jacquard répond :
« Je mettrais volontiers dans l’intelligence toute la
construction de la personne. C’est assez lourd. Des
cellules les unes à côté des autres, des organes et des
machins qui fonctionnent, et, surtout un cerveau qui
n’existe pas, qui n’est que potentiel, qui ne sait
pratiquement rien faire. Il va falloir structurer le cerveau,
lui donner des réseaux ; peu à peu, ces réseaux vont nous
permettre de regarder mieux, d’avoir des échanges, d’être
ému, d’imaginer, d’inventer, d’être en colère, joyeux, etc.
L’intelligence, pour moi, c’est tout ce que nous avons
construit à partir d’un donné qui était plein de potentiel
mais nul comme existant, et qui fait qu’une personne
émerge. Peu à peu, je deviens un homme. Chaque nouvel
être est unique et doit, pour devenir intelligent, se
travailler.

Cela signifie donc qu’il y a une autoconstruction de
l’intelligence ?
Oui, et au départ, il y a bien une vision biologique :
j’ai cent milliards de neurones qui ont chacun une
centaine de connexions avec les autres (c’est très peu).
Tout cela a été fait n’importe comment, en désordre. Peu à
peu, pendant les premières années, le nombre de
connexions passe de quelques centaines à quelques
dizaines de milliers… Le cerveau du petit homme est de
moins de 30 % du poids final. Autrement dit, la fabrication
du cerveau après la naissance est beaucoup plus
importante chez l’homme que chez les autres primates (qui
est de 70 % dès la naissance). Par conséquent, il y a une
construction du cerveau après coup, même du point de vue
du contenu en neurones, en connexions entre les neurones.
Ces connexions sont en nombre fabuleux, tellement grand
qu’elles ne peuvent pas être préprogrammées par le
patrimoine génétique, qui ne contient que 50 000
47 informations. C’est très pauvre. Il y a une opposition
considérable dès le point de départ de la réflexion, entre
la pauvreté du patrimoine génétique et la richesse du
cerveau. Il faut donc passer d’un ensemble aléatoire,
redondant et mal fichu, à un ensemble structuré ».
II/ La construction culturelle individuelle.
La formation de la personnalité.
Toutes les acquisitions fournies par les sens,
mémorisées dans le cerveau sur un mode linéaire (en vrac)
ou sur un mode raisonné (répertorié et classé), constituent
une banque de données dans laquelle chaque être humain
va puiser pour se composer une personnalité. On peut
comparer cela au contenu du disque dur d’un ordinateur,
avec une multitude de mini-dossiers.
Ils sont d’autant plus nombreux que l’éducation et
l’environnement socioculturel sont riches. Le hasard de la
naissance crée des injustices au départ, dans les
possibilités d’acquisition de ces connaissances de base.
Être né dans une famille bourgeoise très cultivée facilite
beaucoup de choses au départ. À l’inverse, l’enfant d’une
famille d’illettrés accaparée par des tâches matérielles
pour survivre (trouver les moyens de satisfaire les besoins
primaires), est handicapé dans sa formation. La
scolarisation dès la plus jeune enfance, avec la maternelle
et le cycle de l’école primaire essaie de remédier à ces
handicaps en accordant gratuitement à tous un maximum
de savoirs de base. C’est l’esprit humaniste et laïc qui est à
l’origine de l’école de « Jules Ferry et de la
eIII République » comme on la nomme aujourd’hui en
France.
Existe-t-il encore aujourd’hui ? Ne cherche-t-on pas à
lui porter atteinte ?
48 1/ Processus de construction de la personnalité.
La personnalité d’un être humain se construit
progressivement, par étapes, depuis la première enfance.
Tout se passe un peu comme dans l’utilisation d’un
jeu de Lego géant. (Comparaison formulée par le
psychanalyste américain Bruno Bettelheim – 1903-1990)
En même temps qu’il fabrique (avec les données fournies
par ses sens) chaque pièce de son Lego mental, l’enfant
assemble ces pièces, imitant et copiant plus ou moins
fidèlement les individus de son environnement
socioculturel. Souvent il prend pour modèle une personne
de son entourage (père, mère, parent proche…). Avec
l’invasion de l’audiovisuel, l’enfant a tendance
aujourd’hui à prendre aussi pour modèle des personnages
du monde virtuel.
L’assemblage de ces pièces de Lego mental, composé
de sous dossiers, mémorisé par les cheminements qui ont
été vus précédemment, se fait, se défait et se refait sans
cesse. L’enfant procède de manière empirique, par
tâtonnements. La composition est fragile. Il a besoin
d’encouragements. Le moindre choc affectif, la moindre
moquerie, les signes de mépris et les humiliations
constituent pour lui des violences. Et l’accumulation de
violences peut générer des troubles mentaux.
La mode du « mépris », avec l’utilisation permanente
de mots comme « c’est nul », et la médiatisation de séries
à l’idéologie contestable (dessins animés, fictions),
peuvent être à l’origine de troubles mentaux sérieux. La
suite des analyses de cet essai précisera les mécanismes de
ces manipulations mentales.
2/ Nouveaux éléments qui interviennent
(dans la construction de la personnalité).
Dans ce processus d’assemblage d’éléments puisés
pour une bonne part dans l’environnement socioculturel,
49 interviennent d’autres composantes biologiques qui sont
des éléments naturels constitutifs de l’homme.

En premier lieu, on trouve 2 tendances, associées et
contraires à la fois, que l’on peut comparer aux forces
« centripète et centrifuge ».
- La force centripète, est un mouvement qui ramène
vers le centre. En ce qui concerne l’homme, c’est
une ligne de force qui ramène tout à soi et qui
cherche à s’approprier les choses de la vie pour un
plaisir personnel. C’est la tendance individualiste.
- La force centrifuge est un mouvement qui éloigne
du centre, qui va vers l’extérieur. En ce qui
concerne l’homme, c’est une autre ligne de force
qui cherche à se tourner vers les autres, qui pousse
à partager avec autrui, en particulier les délices et
les peines de la vie. Ce partage semble jouer
d’ailleurs quelque peu un rôle d’amplificateur des
émotions et des sensations. C’est la tendance
altruiste.

Comme toutes les autres composantes de la nature
humaine, celles-ci peuvent être « anémiées », voire
totalement anesthésiées par les pratiques socioculturelles.
Elles peuvent être, à l’inverse, cultivées, valorisées et
servir de modèles éducatifs.
Ainsi, on peut devenir égocentrique, égoïste et ne
penser qu’au profit et au plaisir personnel. Les relations
avec tous les autres êtres humains n’ont pour objectif que
la recherche d’avantages personnels. « L’Autre » n’est
qu’un des multiples éléments du milieu naturel dont on
cherche à tirer un revenu (comme on le fait pour exploiter
la terre, le monde animal et végétal).
À l’inverse, on peut être totalement altruiste en
consacrant sa vie à aider les autres, à participer
collectivement à l’amélioration du bien-être de tous avec
50 un souci permanent de partage équitable. C’est le
dévouement et une générosité sans limite qui vont jusqu’à
faire oublier les besoins de sa propre personne. Cela
devient de l’abnégation, c’est-à-dire un renoncement et un
sacrifice volontaire de soi
Au cours de la formation de sa personnalité, l’être
humain cherche en général à équilibrer ces deux
tendances naturelles. Et cela ne peut se réaliser qu’en
faisant systématiquement transiter tout par le filtre de la
logique et de la raison.
En l’absence de filtrage et d’équilibrage par la raison,
ces mouvements peuvent devenir des pulsions et conduire
aux pires excès. Et cela peut conduire à tuer quelqu’un
d’autre ou à se tuer soi-même (suicide).

En second lieu, on trouve une autre composante
naturelle, ancrée biologiquement dans l’homme, difficile à
qualifier, et qu’on peut schématiquement appeler la
« motricité cérébrale ». Elle se manifeste là encore par
deux forces opposées :
- L’une pousse à agir, à être en permanence actif.
Dans toutes les situations qui se présentent au
cours de la vie, cette tendance incite à la
participation, soit pour simplement partager (par
exemple, les plaisirs collectifs), soit pour influer
sur le déroulement des débats, soit pour essayer de
modifier le cours des choses… Dans tous les cas de
figure, on ne reste pas sur la touche et on participe
« à la mêlée ».
- L’autre incite à la passivité, au repli sur soi, à
rentrer dans sa coquille en attendant que cela se
passe. On ne s’engage pas. Quelque choc émotif ou
physique que l’on prenne, on souffre et on subit en
silence.

51 Bien sûr, comme pour toutes les autres composantes et
tendances de la nature humaine, l’éducation et
l’environnement socioculturel peuvent encourager et
valoriser une tendance et un comportement. Ils peuvent
aussi brimer, freiner voire essayer d’interdire certains
mouvements naturels.
Ainsi on peut devenir hyperactif, chercher à s’imposer
partout, dominer tout le monde et avoir une attitude
dominatrice, « machiste » voire dictatoriale, surtout si
cette attitude est associée à un individualisme sévère… On
a alors une « mentalité de dominant, de chef »…
À l’inverse, on peut accepter de se soumettre à tout,
exploitation ou brimade, sans réagir. On ne conteste rien
de ce qui arrive, même les injustices les plus criantes. On
ne se révolte pas, on accepte passivement son destin. On a
alors une mentalité que l’on qualifie de fataliste. Pour A.
Jacquard, « c’est une lâcheté de dire : étant donné que je
suis né tel jour, j’ai tel destin et je m’abandonne ».
En l’absence de contrainte extérieure, dans un
processus naturel, la formation de la personnalité
cherche à équilibrer ces deux tendances. En faisant
systématiquement tout transiter par la raison, on module
ses actions et réactions en fonction de la situation, cas par
cas. Cela conduit à choisir de passer à l’action ou de rester
en situation d’observateur, ou encore d’adopter une
attitude de soumission. Les actions peuvent aussi être
différées dans le temps, attendre des situations plus
propices… On parle alors « d’être humain équilibré ».

La formation de la personnalité est donc un
processus lent, complexe, qui s’appuie sur des modèles
pouvant à l’excès devenir des idoles. Elle est, si on lui en
laisse la liberté, une recherche permanente d’équilibres
jamais stabilisés. Sa solidité, son humanité et son
originalité reposent sur le passage de toutes les
52 « perceptions » par le centre de tri, de classement et de
contrôle que constituent la logique et la raison.
D’ailleurs l’adage populaire vieux comme le monde dit
du dément et du fou, qu’ils « ont perdu la raison ».
3/ Crise de l’adolescence :
déconstruction et reconstruction.
La première composition de la personnalité au cours de
l’enfance se fait essentiellement par imitation des adultes
et de l’environnement.
Cette construction, cet édifice constitué d’un
assemblage de multiples pièces de Lego, si on continue
notre comparaison, va voler en éclats au moment de la
crise d’adolescence.
Vers 12 – 14 ans, parfois même plus tôt aujourd’hui,
avec le développement de la sexualité, l’enfant qui a
grandi, ne veut plus imiter. Il s’oppose aux adultes qu’il ne
veut plus reconnaître comme modèles. Il veut « s’affirmer
adulte lui-même », sans en avoir d’ailleurs encore les
capacités physiques (il n’a pas fini de grandir) et la solidité
mentale. « Tout est encore tendre et mou, mais il veut
jouer les durs » dit un adage populaire pour qualifier
l’adolescent.
L’adolescent, après avoir tout démonté, va se mettre à
recomposer une personnalité qui se veut nouvelle. La
reconstruction de la personnalité va réutiliser, bien sûr, les
« acquis-compositions » de l’enfance. Mais en même
temps, de nouveaux éléments liés au nouveau contexte
socioculturel vont être perçus, mémorisés et s’ajouter à sa
culture. Autrement dit, d’autres pièces de lego vont venir
s’intercaler et s’associer aux anciennes pour la
construction du nouvel édifice personnel.
Il n’est pas question ici de voir en détail comment va
s’effectuer la composition de cette nouvelle personnalité.
Mais ce qu’il est important de connaître pour une
53 formation citoyenne, c’est l’extrême fragilité et
vulnérabilité dans laquelle se trouve l’adolescent en
reconstruction. Les anciens modèles (parents, proches de
la famille…) sont souvent « jetés aux orties ». Mais qui va
prendre leur place ? Des religieux, des membres de sectes,
des personnages du show-biz, des idoles des milieux
médiatiques… ? Comment va-t-il gérer les multiples
sollicitations du monde extérieur, du marketing, et les
pressions de son environnement dans lequel il veut rester
intégré, tout en étant distinct par une originalité qu’il
cherche à se constituer ?
Si on revient à une autre image comparative de ce qui
se passe, celle de la « conception d’un logiciel et d’un
disque dur informatique », lors de l’entrée et du
classement des données, des virus peuvent s’introduire
dans l’ordinateur sans qu’on s’en rende compte. C’est là
un danger réel, à notre époque dominée par
l’omniprésence de la publicité et par la confusion
permanente, entretenue par les médias, entre l’essentiel et
les futilités de la vie.

Ne peut-on pas se poser dès maintenant la question :
la publicité ne serait-elle pas à l’origine de la diffusion
de nombreux virus qui viendraient perturber la
formation de la personnalité ?
Composition par imitation dans l’enfance, démolition
(déconstruction) avec la crise de l’adolescence,
recomposition au cours de l’évolution vers l’âge adulte :
que va-t-il résulter de ces étapes de la formation de la
personnalité ? Cela va considérablement varier suivant le
contexte culturel, politique et économique propre à chaque
civilisation. Des exemples développés dans les chapitres
suivants permettront de mieux appréhender les problèmes
de la vie quotidienne, de la vie culturelle et de la vie
citoyenne (lorsque celle-ci est possible).
54 III/ Les constructions culturelles collectives.
Psychologies de groupe, mentalités et idéologies.
1/ Les questionnements fondamentaux permanents.
En prenant progressivement conscience de sa personne
et en se composant une personnalité, chaque être humain
se pose de multiples questions.
D’où vient la vie ?
Qu’y a-t-il après la mort ?
Qui commande à la nature, aux plantes, aux animaux
terrestres, aux plantes et animaux aquatiques ?
Quelles sont la forme et l’étendue du monde ?
Qu’est-ce que la pensée, par rapport à la matérialité du
corps ?
Qu’est ce que l’esprit, qui ressent des sensations et
émotions le jour, et qui « gambade » librement la nuit en
inventant les rêves ?
Et la liste des questions est loin d’être close.
Formulé autrement, cela revient à la recherche d’une
explication de l’Univers, de l’origine et de la finalité de
l’homme.
Citons plusieurs remarques intéressantes du professeur
A Jacquard (article cité) à propos de ce questionnement :
« Il y a un mois, j’ai fait une expérience à Evry. Pendant
une heure, avec deux cents à trois cents gosses de CM2,
uniquement des questions sur la mort… Dieu, du début à
la fin. Pourquoi y a-t-il la mort ? Pourquoi au moment où
on va mourir, on n’a pas eu une vie aussi belle ? Etc.
Après j’avais des ‘‘vieux’’ de 15 ans. Ils me posaient des
questions qui leur permettaient de mieux répondre à leurs
interrogations écrites. On en avait fait des petits crétins
qui apprennent des choses et qui les ressortent ».
À toutes ces questions, l’individu ne peut trouver seul
des réponses. « Nous sommes donc très interdépendants
les uns des autres… Absolument. Mon intelligence
55 n’aurait pas existé sans les autres. Pour faire un homme,
il faut les autres… »
Et toujours selon ce savant, « la culture serait la
mémoire de l’intelligence des autres. Pour moi, dit-il,
cette construction d’une vision du monde (c’est ce que j’ai
appelé l’humanitude) c’est toutes les inventions des
hommes depuis 2 millions d’années, et c’est cela la
culture, cette accumulation à quoi j’ai accès. La culture,
c’est toutes les interrogations des hommes qui m’ont
précédé, plus les miennes ».

Les réponses à ces questionnements fondamentaux de
l’existence, qui vont constituer une partie fondamentale
des constructions culturelles, ont été historiquement
élaborées schématiquement en suivant 2 processus :
- Dans un cas, c’est une personne qui va élaborer
une « philosophie de la vie » proposée et imposée à
l’ensemble d’une collectivité. Cette « philosophie
de la vie » va prendre, dans la majorité des cas la
forme d’une religion. On parle alors de
construction d’élite.
- Dans d’autres cas, les réponses à ces
questionnements sont le résultat d’une élaboration
collective. En fonction de l’observation des
phénomènes naturels, des « parcours de vie »
individuels, les membres de la communauté vont
associer leur réflexion et leur imagination dans une
composition culturelle locale. On parle alors de
culture populaire.
2/ Les 2 principales catégories de constructions culturelles.
En fonction de la façon dont se sont élaborées les
réponses aux questionnements fondamentaux de la vie, au
56 cours de l’histoire, 2 types de constructions culturelles se
sont constitués.
a/ Les constructions culturelles émanant de la base :
cultures populaires
Au niveau d’une communauté (tribu, village…) ou
d’une région géographique, les êtres humains qui se
connaissent ont inventé empiriquement des réponses
aux questionnements de la vie (qui ont été vus
précédemment). En rassemblant les éléments nés dans
leur imagination, ils ont élaboré une composition
culturelle locale.
Par exemple : ils attribuent une forme particulière à leur
communauté aux dieux qui commandent les éléments de la
nature ; Ils donnent une explication « originale » à la vie,
la mort, la nature de l’esprit (conçu parfois comme
immortel, telle l’âme…)
Progressivement, les connaissances techniques (plus
tard scientifiques) ont été intégrées dans ces constructions
culturelles, en étant associées à des dieux ou des esprits.

Pour ponctuer tous les événements de la vie
quotidienne, ceux liés au travail comme ceux liés à la
famille et aux relations collectives, les êtres humains de
chaque communauté ont institué des gestes et des
cérémonies, qu’on a rassemblés sous le vocable de
coutumes (« us et coutumes », rites…). Ils ont associé des
règles de vie plus ou moins souples et un ensemble de
manifestations plus ou moins festives pour agrémenter
l’existence en fonction des réponses qu’ils ont proposées
aux « angoisses » de l’esprit de l’homme.

Ces inventions culturelles ont aussi été faites en
intégrant des éléments du vécu quotidien, des souffrances
et de multiples émotions et interrogations qu’elles
suscitent.
57 Elles sont aussi très marquées par les incidences du
milieu naturel sur la vie de ces communautés. Par
exemple, en milieu équatorial (sans variations de
température et de durée du jour sur l’année), en milieu
tropical, tempéré, polaire… les pratiques culturelles sont
très différentes. Il est banal de dire que les cultures sont en
partie différenciées par les données climatiques.
La nature du relief (plaine, montagne, présence d’un
fleuve qui déborde et inonde régulièrement la vallée…)
joue aussi un grand rôle sur la construction culturelle. La
communauté qui vit dans la région invente une explication
à la présence de chaque élément, comme la forme d’un
rocher, la raison du débordement d’un fleuve (le Nil en
Égypte…) etc. La présence d’un volcan à proximité d’une
communauté va également susciter des éléments culturels
originaux. On pourrait multiplier les exemples presque à
l’infini.
Chaque communauté locale, en plus des réponses aux
questionnements fondamentaux sur la vie et
l’environnement, a intégré l’histoire de son peuple,
sublimée et transformée en contes et légendes.
Ces éléments culturels transmis par voie orale, de
génération en génération constituent une sorte de « code
de civilisation ». Celui-ci devient la référence vers
laquelle on se tourne pour régler les litiges entre les
membres de la communauté ou pour essayer de prévoir les
destinées collectives et individuelles.
L’ensemble de tous ces éléments inventés par une
communauté constitue un patrimoine aussi riche que celui
contenu dans les textes fondateurs des grandes religions.
Mais n’ayant aucun support écrit, reposant uniquement
sur la mémoire, il s’efface avec la disparition des hommes
de ce peuple. Cela peut-être dû à un cataclysme naturel
(île de Pâques…) ou à l’extermination par une
colonisation violente, comme celle des Espagnols en
Amérique centrale (Aztèques, Mayas…). Cela peut aussi
58 se faire progressivement sous l’action « du rouleau
compresseur » d’une culture extérieure fortement
médiatisée, comme celle du monde libéral actuel.

Quoi qu’il en soit, oralement ou par écrit, chaque
peuple, en assemblant les réponses aux questionnements
de la vie, les éléments du vécu dans un milieu naturel et le
récapitulatif « légendaire » de son histoire, a réalisé une
construction culturelle originale qu’on appelle aujourd’hui
civilisation. Comme à travers le monde il y a eu, et il y a
toujours, de très nombreuses communautés différentes, il a
existé et il existe une multitude de civilisations.
Faute de traces écrites cohérentes, beaucoup nous
seront à jamais inconnues.
Signalons au passage que, à l’échelle de l’histoire de
l’humanité (des civilisations), le stockage des données
culturelles par les procédés électroniques, (informatiques
et numériques…) est tout aussi fragile que les traditions
orales
Le mépris des élites, dans les royaumes et les empires
politiquement organisés, au cours des siècles, a beaucoup
agi pour les faire disparaître.
L’intérêt qu’on leur porte aujourd’hui est en partie lié à
« l’industrie touristique ». On distrait les visiteurs en leur
présentant du folklore.
Des mouvements régionalistes essaient aussi de
réanimer les cultures régionales, avec des intentions qui ne
sont pas toujours très claires semble-t-il, pour certains.
Une instrumentalisation de ces mouvements (par le canal
d’associations qu’on finance) au service de « politiques »
est assez courante.

Des associations professionnelles, des corporations de
métiers ont aussi fait naître parfois des nuances culturelles
importantes au sein de communautés. Dans tous les cas de
59 figure, il s’agit d’émanations de la base, du peuple des
travailleurs de la terre ou de la mer.
b/ Les constructions culturelles émanant du haut :
cultures « intellectualisées » des élites.
Leur élaboration et composition (construction) se sont
déroulées différemment, en partant du « haut ». En
général, un homme « privilégié » a déclaré détenir une
« Vérité », un message que lui aurait communiqué un (ou
des dieux). Il s’est attribué, (ou son entourage proche lui a
attribué) le rôle et le titre de prophète, c’est-à-dire
« d’Envoyé de Dieu ». Cette catégorie de cultures est
beaucoup plus intellectualisée. Pendant des siècles, des
millénaires même, seuls quelques privilégiés savaient lire
et écrire, si bien qu’on parle de culture « aristocratique »
et de manifestation d’élite.
Parfois, la référence à un dieu n’est pas directe.
Simplement on évoque les discours d’un Sage, comme
dans le Confucianisme en Chine. On parle alors plutôt de
philosophie religieuse
Dans tous les cas de figure, à de rares exceptions près,
cette catégorie de compositions culturelles s’est
structurée en religion.
- À un moment donné, des textes ont été rédigés
pour fixer la mémoire. Souvent des années après
le décès du personnage initiateur d’un mouvement
culturel, des adeptes ont écrit des récits inspirés de
ce que la mémoire collective du peuple a colporté
de bouche à oreille. Ainsi par exemple, les
Évangiles, qui sont les textes fondateurs du
Christianisme, ont été écrits entre 30 et 60 ans
après la mort du Christ (les historiens hésitent sur
les datations précises).
De nombreux mouvements philosophiques et
culturels (on ne sait trop comment les qualifier) ont
60 existé, dans toutes les régions du monde. C’est le
cas du Confucianisme, du taoïsme et du
bouddhisme pour une bonne part. Parmi ces
mouvements, de nombreux ont disparu, soit parce
qu’ils ont été peu suivis ou ont eu peu d’adeptes,
soit parce que la culture religieuse dominante et
officielle les a combattus et exterminés. Nous
aurons l’occasion de revenir sur tout cela dans les
exemples historiques qui seront développés dans
les chapitres suivants.
Signalons aussi que des religions et des quasi-
religions (mouvements philosophiques avec une
mystique religieuse) se forment encore de nos
jours. Beaucoup sont des sectes aux intentions et
objectifs douteux.
- Il est incontestable que les pouvoirs politiques
ont toujours cherché à récupérer les forces
spirituelles à leur profit. Très souvent même, les
chefs spirituels se laissent aller à une
compromission avec les pouvoirs pour des motifs
parfois ambigus, parfois détestables. L’histoire du
Christianisme est un exemple particulièrement
éloquent. La caricature présente les relations de
l’Église et de l’État dans l’Europe occidentale,
comme « l’alliance du sabre (symbole du pouvoir
politique et militaire) et du goupillon » (symbole
du clergé).
- L’expansion de certaines formes de cultures
religieuses est liée pour beaucoup, à la politique.
Des chefs militaires (on dit aussi des seigneurs de
la guerre…) se sont aperçus que, pour mieux se
faire obéir des peuples conquis, il était bon d’avoir
le soutien d’organisations religieuses. Les religieux
avaient souvent besoin de protection pour les
missionnaires envoyés dans le but de convertir les
61 païens (c’est ainsi que les élites qualifiaient les
pratiques culturelles populaires). Les chefs
politiques et militaires avaient besoin de relais
« administratifs instruits » et de directeurs de
conscience capables d’inculquer une morale de la
soumission et de l’obéissance (entre autres). Les 2
préoccupations se rejoignaient d’une certaine
manière : organisations religieuses et pouvoirs
politiques se sont mis à travailler main dans la
main (non sans heurts).
Pour l’Islam, dès sa naissance (632 ap. J.-C),
politique et religieux ont été intimement associés.
Le responsable religieux est aussi, du moins dans
sa version d’origine, chef politique. Ce qui donnera
une version originale à l’expansion territoriale avec
les croisades…
- Le bilan culturel de l’installation et de
l’expansion de « grandes religions » est clair :
Les réponses aux questionnements de la vie ont
été uniformisées par ce qui est devenu une religion
dominante. Chaque aire géographique, par
l’association du politique (surtout militaire) et du
religieux a vu naître ce qu’on a appelé une
civilisation. La diversité de cultures « d’élites » est
nettement moins grande que pour les cultures
populaires. Mais elle a existé et existe toujours
aujourd’hui dans les grands courants religieux dont
un tableau sera présenté dans un chapitre suivant.
Presque toutes les religions qui ont eu une grande
expansion territoriale, se sont voulues
universelles, et de ce fait, sont devenues très
intolérantes.
La fidélité « aveugle » au contenu des textes
fondateurs, surtout lorsque leur interprétation en a
été (et en est) très étroite, a conduit ces grandes
62 religions à avoir des difficultés d’adaptation à
l’évolution du monde. Ces difficultés ont été
aggravées avec les découvertes scientifiques,
lorsque celles-ci ont pu être réalisées suite à une
libération des esprits.
- Des formes de cultures non religieuses (mais ne
refusant pas pour autant toujours l’existence d’un
dieu) sont apparues, surtout en Europe Occidentale.
On les regroupe, pour une commodité d’étude,
dans ce qu’on appelle le courant athéiste.
eL’Humanisme (au XVI) et les mouvements
ephilosophiques (au XVIII ) entrent dans cette
catégorie de culture « indépendante ». On peut
dire même sans exagération, que leur expansion a
fait naître une civilisation humaniste, à vocation
réellement universelle.
c/ Coexistence ou fusion de ces constructions culturelles ?
Les réponses sont très variables selon les périodes de
l’histoire, les régions géographiques, et le comportement
des élites culturelles et politiques. Aussi il n’est guère
possible de dégager beaucoup de mécanismes généraux.
Des exemples concrets qui permettront de développer une
réflexion citoyenne seront analysés dans les chapitres
suivants.
Les comportements qui vont jouer sur l’évolution des
rapports entre les cultures populaires et les cultures
d’élites, peuvent être ramenés à quelques axes classiques.
- Dans certains cas, les élites vont chercher à
imposer par la force leur idéologie, sans accepter
aucun compromis. Toutes les violences possibles et
imaginables vont être alors utilisées pour interdire
les pratiques de culture populaire. On interdit leurs
cérémonies publiques. On essaie de surveiller la
vie privée des individus, en particulier ceux
63 considérés comme meneurs. On détruit tous les
monuments érigés pour les cultes populaires dont
on veut interdire les pratiques. Souvent, sur ces
lieux, on remplace les édifices existants par un
temple de la culture officielle de l’élite (en fait, de
la religion dominante).
Par exemple, lors de la christianisation de l’Europe
occidentale, à la fin de l’Antiquité et au Moyen
âge, les religieux vont installer des chapelles ou
des monastères sur les lieux de pratiques de ce
qu’ils appelaient des cultes païens. La plupart des
chapelles et des monastères que l’on trouve près de
« sources miraculeuses » sont de ce type.
- Dans d’autres cas, lorsque les traditions
populaires sont trop solidement implantées, que la
solidarité dans les pratiques est trop grande, et
qu’un conflit serait trop meurtrier alors qu’on a
besoin de main-d’œuvre pour travailler les
domaines agricoles, les élites vont accepter un
compromis. Elles vont accepter une « synthèse
populaire » des 2 cultures en présence.
C’est le cas, par exemple, du culte « vaudou » en
Haïti. Les études récentes et l’exposition réalisée
au centre culturel de Daoulas (Bretagne) en
août 2003, ont montré que « le vaudou est né pour
rendre supportables la déportation et l’esclavage »
(Le Monde 8 août 2003). Cette religion est une
sorte d’amalgame de croyances et pratiques
traditionnelles populaires, avec les principes de
base du christianisme proposé par les colons
blancs. Ne pouvant éradiquer ces pratiques
fusionnelles sans provoquer d’importants
massacres de la main-d’œuvre esclave noire
utilisée dans leurs plantations de canne à sucre, les
colons blancs ont toléré ce culte vaudou. Celui-ci
64 est même devenu une religion de résistance à
l’occupant blanc, et a joué un grand rôle fédérateur
lors de la révolte des esclaves de 1791.
- Dans certains autres cas, comme pour la
mouvance religieuse Hindouiste, les religieux ont
plutôt cherché à fusionner en permanence les
croyances et pratiques des peuples (on appelle
cela syncrétisme) chez lesquels ils se sont
installés. Dans les religions orientales
(Confucianisme en Chine, Shintoïsme au Japon…)
la tendance est un peu la même, avec en plus une
intégration de pratiques politiques.
- Dans certains cas encore, comme en Afrique
sahélienne et équatoriale, les cultures
essentiellement religieuses de la mouvance
chrétienne et islamique, ont coexisté avec les
cultes animistes. L’islam et le christianisme ont
bien tenté de s’imposer, mais les rapports des
forces ne leur étaient pas favorables.
Tout cela sera revu de manière plus précise dans la
partie consacrée à l’aperçu historique de quelques
cultures et civilisations de l’humanité.
3/ Incompréhensions, contestations, conflits…
Les contestations étant toujours relativement localisées,
aussi bien dans l’espace (par région géographique) que
dans le temps (période historique), elles seront abordées
dans la partie historique de l’évolution de quelques
civilisations.
Lorsque les contestations de la culture dominante (de
la religion officielle) ont été individuelles, elles ont été
qualifiées le plus souvent de sorcellerie. L’individu
considéré comme hérétique a été alors condamné à mort,
65 parfois même sans jugement, avec passage par la torture le
plus souvent.
Les contestations collectives ont été et sont plus
difficiles à combattre et à éliminer. Elles ont été qualifiées
d’hérésies. Des tribunaux spéciaux ont été parfois créés
avec usage systématique de la torture (comme
l’Inquisition instituée en 1231 par le pape Grégoire IX).
Des expéditions de type croisades ont été organisées pour
les combattre et essayer de les éradiquer. La croisade des
dignitaires chrétiens catholiques associés aux armées
« politiques » du roi de France, contre « l’hérésie Cathare
des Albigeois » du sud de la France, en est un exemple
(1208-1244).
Tous les mouvements contestataires n’ont pas échoué,
loin de là. Beaucoup ont fait naître de nouvelles
organisations religieuses, comme le protestantisme au sein
de l’église catholique en Europe Occidentale (la Réforme
eau cours du XVI siècle).
D’autres, par leurs combats structurés et tenaces,
ont réussi à obtenir que l’enseignement soit
indépendant de la religion. Par exemple, en France, qu’il
soit laïque à partir des lois de J. Ferry de 1881-1883, puis
qu’il y ait une séparation complète entre l’Église et l’État
en 1905.
Mais ces contestations, toujours très difficiles à mener,
ont fait de nombreuses victimes. Et surtout, les progrès en
matière de libération des esprits ont été et sont sans cesse
remis en cause…
IV/ Les aspects artistiques des constructions
culturelles. Culture et Civilisations.
Nous n’aborderons pas ici les aspects commerciaux
(mercantiles) des arts. Les estimations monétaires n’ont, à
notre avis, rien à voir avec la dimension humaine des
66 expressions artistiques. Et c’est l’étendue de ce domaine
profondément humain des expressions artistiques qu’il
nous paraît important d’évaluer au départ de tout examen
approfondi des arts.
1/ Dimensions « spirituelles » des expressions artistiques.
- L’art nous semble avant tout une transposition
« matérialisée » de la richesse intérieure de la
personnalité. Cette transposition s’exprime en
utilisant tous les sens de la nature humaine. L’art
prend sa source dans le cerveau. Il se nourrit de
tout ce que la mémoire a accumulé au cours de la
formation de la personnalité. Il se réalise grâce à la
collaboration permanente de l’imagination qui
est sa source d’énergie vitale.
L’art est aussi, on a tendance à l’oublier parfois, un
moyen de communication et surtout de partage
avec les autres, de cette richesse intérieure de
l’être humain par lequel il s’exprime. Il
privilégie le mode émotif de la communication,
mais n’exclut pas l’intervention de la raison. Ses
thèmes privilégiés concernent les domaines
religieux, les scènes de la vie, les multiples
nuances des sentiments qui vont de la joie à la
souffrance… la beauté du corps humain, des
formes et des lignes, des paysages… Les modes
d’expression ont été classés en catégories :
musique (y compris chants), peinture, architecture,
poésie, littérature, théâtre… et avec l’évolution des
techniques, se sont ajoutés le cinéma, et toutes les
réalisations à partir du « virtuel électronique »…
- L’art dépend des technologies de l’époque et du
milieu où il s’exprime. Depuis les temps
préhistoriques, en passant par l’Antiquité et le
67 Moyen-Âge, la richesse intérieure des hommes n’a
guère varié. Mais les possibilités techniques de son
expression ont beaucoup évolué.
Par exemple, la maîtrise des températures pour la
cuisson des poteries, la palette des couleurs
disponibles, la connaissance et la maîtrise des
réactions chimiques pour réaliser des émaux, du
verre et des vitraux… ont considérablement
modifié les possibilités de réalisation dans ces
domaines. On pourrait multiplier les exemples, en
musique, avec l’invention de l’écriture musicale
(les notes), la fabrication d’instruments de plus en
plus complexes comme le piano, la clarinette…
- Et bien sûr, l’art est fortement dépendant de la
liberté d’expression. Les organisations politiques
et religieuses se sont très souvent associées pour
contrôler les expressions artistiques. Cela va de la
canalisation obligatoire des expressions artistiques
vers des thèmes religieux (de la religion
dominante), à l’interdiction de nombreuses formes
d’expression considérées comme immorales…
Quant à l’expression d’une contestation, elle a
pratiquement toujours été formellement interdite et
durement réprimée : on condamne à mort et on
brûle les « contestataires » que l’on qualifie
d’hérétiques.
- Vu la diversité des catégories sociales, en
particulier avec un clivage qui a duré des siècles,
voire des millénaires, entre le peuple et une élite,
composée de responsables religieux et politiques, il
y a une grande diversité des expressions
artistiques.

Par exemple, la noblesse et le clergé (en un mot,
l’aristocratie), dans l’Ancien Régime, ont eu leurs formes
68 et leurs niveaux d’expression artistique, avec tapisseries,
architecture, sculptures, peinture et musique… « à grands
moyens et grands déploiements ». Leurs revenus leur
permettaient d’entretenir et de faire travailler
minutieusement, sur une longue durée, des « artisans
artistes » qui pouvaient concevoir et fabriquer des chefs-
d'œuvre. Beaucoup d’églises, de monastères, de châteaux
et d’hôtels particuliers (résidences des riches dans les
villes) subsistent encore et sont des prouesses
architecturales, richement décorées de sculptures,
tapisseries, peintures… à tous les niveaux. C’est d’ailleurs
ces types de réalisations que l’on admire aujourd’hui
comme œuvres d’art dans les époques historiques
anciennes.
À côté de cela, les milieux modestes, populaires, ne
pouvaient que se confectionner les habitations dans
lesquelles ils se réfugiaient le soir après de dures journées
de labeur, avec des matériaux bon marché, trouvés sur
place, comme le bois, la pierre (qu’ils n’avaient guère le
temps de bien tailler), la terre, la paille (chaume, pisé
mélangé à la terre)… Pas question pour eux de réalisations
en marbre apporté de loin souvent à grands frais. Ces
matériaux ont une faible durabilité dans le temps, et
surtout brûlent facilement, ce qui fait qu’il en subsiste peu
de traces aujourd’hui.
Quant aux autres objets, ils étaient avant tout
fonctionnels (matériel de cuisine, coffres et outils
agricoles). Ils étaient confectionnés sur place, en terre
cuite et en bois pour l’essentiel. Les paysans et le peuple
qui pratiquait les petits métiers des villes y intégraient très
souvent des décorations assez simples, naïves disaient les
« élites ». Ces décorations étaient en relation directe avec
les croyances : on incrustait ou peignait des signes
symboliques censés s’attirer les bonnes grâces des esprits
supérieurs. On y introduisait également des signes et
symboles conformes aux coutumes, c’est-à-dire à la
culture dominante locale. On trouve encore tout cela dans
69 les arts populaires africains que l’occident (peut être un
peu en panne d’imagination) remet en valeur dans des
expositions et des musées. Un commerce important se
développe d’ailleurs autour des statuettes par exemple.
La musique populaire utilisait des instruments
rustiques, et surtout celui qui était le moins coûteux, la
voix. Là encore, les « élites d’aujourd’hui » et aussi les
touristes, redécouvrent et valorisent les complaintes de la
misère que sont les chants de marins bretons, ou les
« blues » des esclaves et descendants d’esclaves noirs des
USA, par exemple.
2/ L’Art, facteur de diffusion culturelle.
(« Outil » de diffusion d’une idéologie ?)
Transposition matérialisée de la richesse intérieure
d’une personne, les expressions artistiques, contiennent
un message (que l’auteur a glissé consciemment ou non).
Il peut être indépendant, contestataire, dissident, ou
conforme à la culture ambiante. Mais il peut être
directement dépendant de la culture dominante. Dans ce
cas, il peut être utilisé, avec l’assentiment ou non de
l’artiste, par les responsables religieux et politiques
comme outil de « propagande ».
a/ L’art, outil pédagogique.
Dans toutes les périodes de l’histoire, et pratiquement
dans toutes les civilisations, les artisans et artistes (il n’y
avait guère de dissociation de ces 2 activités pendant très
longtemps) ont travaillé en grande partie sur
commande. Celles-ci étaient faites par des personnes
assez riches pour s’offrir des œuvres d’art, ou par des
dignitaires religieux capables de payer avec l’argent reçu
des croyants (des fidèles). Dans ce cas, il est évident que
les créateurs devaient répondre aux critères culturels de
leurs commanditaires. La plupart des réalisations
70 artistiques anciennes, qui font partie du patrimoine
culturel, en architecture, en peinture et en sculpture (entre
autres), sont de cette catégorie.
Par exemple, en dehors des églises, des monastères et
des châteaux (ou de ce qui a été regroupé dans les
musées), que trouve-t-on comme patrimoine artistique ?
On essaie bien actuellement de réhabiliter le patrimoine
culturel populaire. Mais les œuvres de cette catégorie
étaient fragiles, et surtout déconsidérées, (pour ne pas dire
méprisées), si bien qu’il en subsiste peu de traces.
Les cultures des élites étant essentiellement fondées sur
des croyances fortement structurées par des organisations
religieuses, les artisans et artistes vont être employés pour
créer des réalisations culturelles à vocation
pédagogique.
L’encadrement religieux de l’église catholique (Pape,
évêques, moines, prêtres…) va faire réaliser des peintures
(fresques et mosaïques), des sculptures, des vitraux… qui
formeront un « catéchisme mural », « de véritables livres
en bandes dessinées ». Les prêtres ont utilisé ces œuvres
pour enseigner la religion. À partir de scènes de la vie de
Jésus, de celles de la vie de saints, ils ont expliqué (et
expliquent parfois encore) les préceptes religieux, la
morale et les gestes à faire pour devenir un bon croyant,
un bon chrétien.
b/ l’art : agent de « conditionnement spirituel ».
Tous les sentiments de l’homme, amour, souffrance,
espoir ou désespoir…, s’expriment par l’art, y compris
l’orgueil. À l’inverse, ces créations artistiques peuvent
susciter des émotions similaires chez ceux qui les
observent, les écoutent ou les transposent dans leurs
attitudes ou activités corporelles (danse…).
En particulier le chant et la musique, provoquent les
émotions les plus diverses. Toutes les religions ont mis
au service de la diffusion de leur « foi » les ressources de
71 cette prodigieuse création pour honorer les divinités, mais
aussi pour provoquer chez les croyants un
conditionnement favorable à la vie spirituelle.
Dans les activités corporelles, la danse est l’art
privilégié. Elle peut être spectacle ou participation. Elle est
toujours accompagnée de chants et de musiques qui la
rythment. Elle tient un rôle central dans de nombreuses
religions, à l’exception du Christianisme qui a toujours été
méfiant envers la sensualité de la danse. Par exemple,
l’Hindouisme considère celle-ci comme exercice divin,
avec une codification rigoureuse des attitudes dans un
ancien traité sanscrit.
Ces œuvres d’art ont aussi servi à « impressionner »
les croyants, en leur montrant la puissance et la richesse
de « leur dieu ». La hauteur des cathédrales gothiques de
ela religion chrétienne (XII-XV siècles) a essayé de jouer
ece rôle. Plus tard, aux XVII-XVIII siècles, les églises et
l’art baroques ont essayé d’être des moyens de reconquête
de l’église catholique face au développement du
protestantisme. Les « dissidents chrétiens protestants » ont
fait construire des temples, sans statues et sans images de
saints, pour éviter la dérive qu’ils considéraient comme
idolâtre, de vénération et d’adoration de ces statues et de
ces images. La religion pratiquée dans ces édifices
dépouillés pouvait être considérée par les illettrés
qu’étaient les paysans et la population laborieuse des
villes, comme une religion d’un dieu pauvre. A l’opposé,
celle pratiquée dans des édifices richement décorés
pouvait faire croire qu’elle était adepte d’un dieu riche,
sans compter le côté attrayant des cérémonies religieuses
dans un lieu majestueux…
Les princes politiques ont également utilisé les
réalisations artistiques pour impressionner leurs visiteurs,
les ambassadeurs de principautés et de royaumes
étrangers. Par exemple, les édifices de Venise, en
particulier le palais des Doges, avaient, pour une part, cet
objectif. Les bâtisseurs de châteaux, en particulier ceux
72 construits à la Renaissance aux bords de la Loire en
France, avaient eux aussi pour une part, cette idée en tête.
Il en a été de même pour le château de Versailles en
France, sous Louis XIV (roi de 1643 à 1715), et un peu
partout dans le monde.
c/ Les idéologies et l’art : tolérances et intolérances.
Toutes les autorités religieuses et politiques n’ont pas
seulement considéré l’art comme outil pédagogique.
Beaucoup d’entre elles se sont méfiées de ces créateurs
qui osent projeter les émotions et sensations qu’ils
perçoivent, dans une réalisation artistique. Car l’un des
objectifs de cette dernière est de communiquer avec les
autres personnes. Et le message transmis par le canal de
l’émotion peut être le point de départ d’une insoumission à
l’ordre établi, d’une incitation à une révolte…
Par exemple, dans l’Ancien Régime en France, les
écrivains, auteurs de pièces de théâtre, musiciens,
comédiens et « amuseurs publics » de toutes natures…
étaient toujours déconsidérés, marginalisés et tenus en
suspicion permanente (à l’exception des auteurs officiels).
Est-il besoin d’évoquer les difficultés de Molière à la cour
de Louis XIV, et son enterrement civil comme un chien…
Dans les époques plus récentes, il faut voir avec quelle
agressivité les dictatures traitent tous les créateurs non
conformistes. Les agissements de Mussolini, d’Hitler, de
Staline, de Franco… sont gravés dans les mémoires pour
leur intolérance « mortelle ». Ce genre de responsables
politiques ou religieux est loin d’avoir disparu
aujourd’hui. Il suffit de regarder le nombre de dictateurs
qui existent dans le monde, et de constater, si on veut
s’informer, la multitude d’actes attentatoires à la liberté de
création artistique et aux Droits de l’Homme. Sans
compter, ce qui sera vu par ailleurs, les manipulations
d’embrigadement dès l’enfance.

73


Chapitre II
Aperçu historique de quelques
constructions culturelles.
Courants religieux et civilisations



À de rares exceptions près (apparues dans l’histoire
e erécente des XVIII -XX siècles), toutes les cultures et
toutes les civilisations du monde se sont fondées sur une
base religieuse, ou sur une philosophie religieuse. En
conséquence, le tour d’horizon proposé ici sera en grande
partie consacré à un panorama des religions et de leur
évolution historique.
La réalisation de ce panorama va rencontrer un gros
problème de langage. En effet, il est difficilement admis
d’utiliser le même vocabulaire pour toutes les religions.
Ainsi, par exemple pour un chrétien, il est normal
d’employer le conditionnel pour évoquer les apparitions
de l’archange Gabriel, messager d’Allah, qui aurait
transmis à Mohamed les messages contenus dans le Coran,
lorsqu’on parle de l’Islam. Mais à l’inverse, ces chrétiens
ne trouvent absolument pas normal que l’on utilise le
conditionnel pour évoquer la vie de Jésus, ce personnage
qui serait le fils de Dieu, qui aurait réalisé des miracles…
Bien sûr, il en va de même pour les israélites, les
musulmans, et pour toutes les religions, qui n’adoptent pas
le conditionnel pour parler de leur (ou leurs) prophètes,
mais considèrent l’utilisation de ce temps comme normal
pour parler des autres religions.
Quel temps utiliser pour évoquer les croyances
religieuses ?
75 - l’indicatif, affirmatif d’une vérité,
- le conditionnel, subordonné à un fait incertain.

Certitude et vérité avec l’utilisation de verbes
conjugués à l’indicatif (présent…) pour ses propres
croyances religieuses, mais scepticisme et incertitude
avec l’utilisation de verbes conjugués au conditionnel
pour toutes les autres croyances : c’est là le
fonctionnement classique des êtres humains dans
toutes les civilisations.
Alors, que faire si on veut procéder à une étude la
plus proche possible de la neutralité et de
l’objectivité ?

De l’époque préhistorique à nos jours, les hommes ont
toujours cherché, d’une part, des réponses à leurs
questionnements fondamentaux (en particulier la
recherche d’une explication de l’Univers, de l’origine et
de la finalité de l’homme), et d’autre part, un réconfort
pour apaiser leurs souffrances.
La mort, issue inéluctable pour tous, a toujours été une
interrogation majeure associée à une recherche de ce
qu’il peut y avoir dans l’au-delà, après la mort matérielle
du corps.
Afin de donner un sens à leur vie, trouver une
cohérence au monde dans lequel ils luttent pour vivre et se
préparer à un au-delà qu’ils espèrent exister, de nombreux
êtres humains s’en remettent à une puissance supérieure
dont la volonté régirait tous les événements d’ici bas. Par
un comportement correspondant aux volontés de ces
forces surnaturelles, mais aussi par des prières, des
cérémonies, des sacrifices, de la piété… ils espèrent se
concilier ces forces (esprits, dieux ou dieu…) et obtenir
une récompense dans une autre vie. Par ces pratiques,
ils cherchent aussi à apaiser leurs angoisses et peut-être
influer ou contrôler un peu le « cours des choses ».
76 Remarquons toutefois que, comme nous le verrons plus
loin, tous ne suivent pas cette vision déiste du monde. S’ils
semblent peu nombreux à l’origine de l’humanité (encore
qu’il y ait eu des civilisations entièrement athées dans
certaines régions du monde), ils sont devenus de plus en
plus nombreux au cours des siècles.

De grandes questions résultent des croyances
déistes :
Que faut-il faire pour satisfaire ces forces
surnaturelles ?
Comment savoir ce qu’il faut faire ?
Qui le sait ? Etc.
C’est là que les réponses divergent suivant les régions
du monde, les peuples et les époques. D’où une très
grande diversité des croyances et des organisations
religieuses qui proposent des réponses et des pratiques
religieuses, et qui vont proposer de les organiser et les
encadrer.
Parfois les religions, ou les philosophies religieuses,
rassemblent les croyances inventées à la base par les
peuples. C’est le cas des religions primitives, de ce qu’on
a appelé le paganisme classique (Égypte Ancienne, Grèce,
Rome…). C’est un peu le cas des religions orientales
(Inde, Chine…). En général, ces religions sont plutôt
polythéistes ou « morales » comme le Confucianisme.
Le plus souvent, en tout cas pour ce qui concerne le
monde Occidental, ce sont des personnes qui se sont
déclarées envoyées par Dieu (prophètes) qui ont
apporté les réponses et indiqué les préceptes à suivre.
Cette fois, on parle plutôt de religions définies par une
élite, de religion révélée.
Se pose alors un nouveau problème : comment
reconnaître un « véritable envoyé de dieu », d’un
imposteur ou d’un charlatan ?
77 La principale technique employée pour accréditer un
« véritable envoyé de dieu » (prophète) sera de lui
attribuer la possibilité de réaliser des miracles. Il est à
remarquer qu’aujourd’hui encore, dans la religion
catholique, pour être canonisé (reconnu comme saint), une
personne doit se voir attribuer au moins 2 miracles. La
canonisation du pape Jean-Paul II « bute » sur ce
problème.

Il nous paraît essentiel de dissocier les croyances
religieuses, qu’elles émanent du peuple ou d’une élite, des
interprétations et « manipulations » effectuées par les
organisations religieuses. Le besoin qu’éprouve chaque
individu d’avoir une vie spirituelle, a très souvent été
exploité et dévié par des responsables et des organisations
à des fins ambiguës et « douteuses ».
On peut aussi dès maintenant remarquer qu’alors que
toutes les religions prônent un idéal de justice, d’amour et
de paix, c’est généralement au nom de la religion que
l’humanité a commis les pires atrocités.
La foi religieuse relève davantage de l’émotion que
de la raison. Toutes les religions du monde sont fondées
sur une tradition mystique. Être croyant exige donc que
l’on soit capable de faire abstraction pendant un temps, de
la réalité brute des faits, et de leur examen par la raison (et
son esprit critique).
Le principe même de révélation que sous-entendent la
religion Israélite, le Christianisme et l’Islam, ne tient que
sur l’acceptation inconditionnelle de postulats de départ
par la communauté des fidèles.

Pour réaliser le panorama culturel et religieux qui va
suivre, de nombreux ouvrages spécialisés ont été
consultés, ainsi que des articles récents de journaux.
L’ouvrage sur lequel nous nous sommes le plus appuyé
pour réaliser notre synthèse est l’« Histoire du
78 développement culturel et scientifique de l’humanité »
préparé sous les auspices de l’UNESCO (Organisation des
Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture).
Cette œuvre colossale en 6 volumes (9 tomes) sur plus
de 6 100 pages (et 100 pages d’index) a été réalisée par
des spécialistes universitaires du monde entier. En France,
elle a été publiée par les éditions Robert Laffont
entre 1967 et 1969.
Pour préciser l’esprit de son contenu et le processus de
sa conception et réalisation, nous citerons des extraits de
l’Avant-propos du directeur général de l’UNESCO de
l’époque, René Maheu.
« Ce tableau monumental du passé de l’esprit humain
[…] qu’on va lire, tente, pour la première fois, de
composer une histoire universelle de l’esprit humain à
partir de la pluralité des points de vue de mémoire et de
réflexion qu’offrent les diverses cultures existantes. […]
Pour la première fois, on a voulu dresser, concernant
l’histoire de la conscience, la somme des connaissances et
la synthèse des conceptions qu’en ont et que s’en font les
diverses sociétés de l’époque. […]
L’œuvre est le fait non pas d’une équipe appartenant à
un ensemble culturel homogène, mais une commission
internationale qui, par sa composition même, et plus
encore par son esprit, réunit en son sein la diversité des
traditions culturelles et des idéologies modernes qui
forment la contexture spirituelle du monde d’aujourd’hui.
[…] Jamais ne fut poussée si loin ce que j’appellerais la
décentralisation des perspectives d’interprétation. […]
Ainsi cet ouvrage se présente-t-il comme un correctif
compensateur de la vision habituelle du passé humain.
[…]
Par là l’œuvre est un acte aussi : ce travail historique
est lui-même un fait culturel de nature à exercer une
influence, par son esprit et ses méthodes, sur l’évolution
présente de la culture ». […]
79 Remarquons en passant que cette œuvre qui constitue,
par sa valeur universelle, un élément du patrimoine de
l’humanité devrait figurer dans toutes les bibliothèques et
médiathèques, en particulier des universités, des
établissements scolaires, des centres culturels… pour être
facilement consultable par tout le monde. Or, il n’en est
rien. Pourquoi ?

En ce qui nous concerne, c’est dans l’esprit de cette
œuvre que nous avons essayé de réaliser ce modeste
essai : mieux connaître les mécanismes des constructions
culturelles, les différentes visions et « réalisations
sociétales », religieuses ou non, pour faciliter la
compréhension entre les peuples et les communautés. Au-
delà de l’esprit de tolérance que l’on espère contribuer à
développer, on voudrait aussi inciter les lecteurs à exercer
leur esprit critique pour éviter d’être embrigadés dans des
structures oppressives, extrémistes et « inhumaines ».
L’humanisme et la liberté de conscience sont pour nous
des objectifs prioritaires.
Bien sûr nous avons utilisé beaucoup d’autres
ouvrages. Citons quelques autres livres qui ont été utiles
pour notre travail. Ce sont :
- Les religions de l’humanité, de Michel Malherbe, édit.
Critérion, Paris 1992
- Héritages, la culture occidentale dans ses racines
religieuses, Jean-Pierre Hammel et Muriel Ladrière,
Hatier, 1991
- Les grandes religions de Markus Hattstein, traduit de
l’allemand et publié aux éditions Köneman en 1997
- Histoire des religions, de Karen Farrington, traduit de
l’anglais, éditions EDDL, Paris 1999. Nous avons utilisé
la classification proposée par cet auteur qui a commencé
sa carrière dans le journalisme.
80 Lorsque des extraits sont repris mot pour mot, ils sont
mis en italique dans notre synthèse (sans répéter la
référence, pour ne pas alourdir le volume).

Avant de poursuivre, il nous paraît important de
préciser le (ou les) sens de certains termes qui seront
souvent utilisés. (Repris des dictionnaires Larousse et
Hachette)
Légende : 1 - Récit à caractère merveilleux, où les faits
historiques sont transformés par l’imagination populaire.
2 - Histoire déformée et embellie par l’imagination.
Mythe : 1 - Récit légendaire transmis par la tradition,
qui, à travers les exploits d’êtres fabuleux (héros,
divinités…) fournit une tentative d’explication des
phénomènes naturels et humains (naissance du monde, de
l’homme, des institutions ; acquisition des techniques…).
2 - Représentation, amplifiée et déformée par la tradition
populaire, de personnages ou de faits historiques, qui
prennent la force de légende ou de Vérité religieuse, dans
l’imaginaire collectif d’un peuple ou d’une religion.
Mythologie : Ensemble des mythes et des légendes
propres à un peuple, à une civilisation, à une région.
Panthéon : Ensemble des dieux d’une mythologie ou
d’une religion.
Syncrétisme : Combinaison de plusieurs systèmes de
pensée, de 2 ou plusieurs religions. Cela peut aller jusqu’à
la fusion en une nouvelle religion.
Cosmogonie : Récit mythique de la formation de
l’univers. Des « forces de l’espace », des dieux cosmiques
dirigeraient le monde, selon les croyances qui en
découlent.
Culte : il englobe les différentes formes de dévotion,
personnelle ou collective, en général non contraignantes.
Rites : ce sont des règles, plus ou moins précises mais
contraignantes, qu’exige la célébration du culte.
81 Hagiographie : biographie excessivement embellie,
voire déformée, pour valoriser la vie d’un personnage.
I/ Les cultes primitifs.
Malgré les nombreuses théories et les apports des
recherches archéologiques, l’évolution de l’humanité
soulève encore bien des interrogations. Des premiers
hommes, il ne nous reste que des témoignages
fragmentaires, leur civilisation s’étant perdue au cours des
millénaires. Faute de tradition écrite, d’autres cultures
relativement récentes, comme celles des Aztèques au
eXIV siècle, restent mystérieuses.
Colons et missionnaires ont sans conteste porté un coup
fatal au patrimoine de nombreuses civilisations.
Convaincus de leur bon droit, ils refusèrent d’admettre
d’autres visions du monde (comme celle des athées) et
d’autres croyances que les leurs, reléguant au rang de
« sauvages » les peuples qu’ils étaient venus soumettre.
Contrairement aux anthropologues, ils ne s’intéressèrent
pas aux cultures autochtones. Les rares esprits curieux de
l’époque les étudièrent à la lumière de leurs propres
valeurs, souvent chrétiennes. C’est ainsi que se perdirent
l’essence des visions du monde, des croyances primitives
et l’harmonie que l’homme entretenait avec la nature. On
tente un peu aujourd’hui de rétablir l’équilibre.
1/ Des rites inscrits dans le roc.
L’archéologie nous a certes renseignés sur les modes de
vie des hommes préhistoriques, mais nous ne savons pas
grand-chose de ses pratiques rituelles. Les cairns et
dolmens qui parsèment l’Irlande, les régions d’Europe
Occidentale et l’Afrique du nord, comme par exemple les
impressionnants ensembles mégalithiques de Stonehenge
82 (Grande Bretagne) ou Carnac (France), les peintures et
gravures de nombreuses grottes, comme Lascaux, restent
énigmatiques. Les centaines de sites plusieurs fois pillés et
dérangés au cours des siècles, avaient sans doute une
fonction cérémonielle mais, faute de traditions écrites
déchiffrables, les chercheurs en sont réduits à des
hypothèses.
2/ La déesse mère.
Un dieu cache toujours une déesse et elle incarne
généralement la Terre-Mère. Les Égyptiens de l’Antiquité
la nommaient Isis, les Vikings Freyja, les Cananéens
Astarté et les Germains Nerthus.
Chez les Achantis, elle demeure la Mère du Jeudi et,
chaque semaine, lors de son jour éponyme, les paysans
s’abstiennent de travailler. Rappelons que les Achantis
sont un peuple du centre du Ghana (Afrique) qui constitua
un royaume puissant, dont la capitale Koumassi fut
e edétruite par les Anglais (XVIII - fin XIX siècle).
À une époque où la préservation de l’espèce était bien
plus importante que de nos jours, les femmes, parce
qu’elles enfantaient, étaient particulièrement révérées. On
conçoit assez aisément que, dans l’esprit de l’homme
primitif, le monde fut l’œuvre d’une déesse plutôt que
d’un dieu, comme le soutiendront très nettement les
cultures plus récentes.
On a trouvé des figurines avec la poitrine, le ventre, le
sexe et les fesses surdimensionnés. Ce sont bien là les
attributs de la mère féconde et nourricière. On les appelle
souvent « Vénus ».
3/ Les cultes africains.
L’Afrique dite « païenne » présente une très grande
variété de visions du monde, de croyances et de pratiques
83 religieuses, réparties entre des milliers de tribus parlant
des langues différentes. De la catégorie populaire, c’est-à-
dire émanant de la base, elles sont avant tout orales, et la
plupart des tribus semblent admettre l’existence d’un
« être suprême » qui n’intervient pas nécessairement dans
les affaires de ce monde. Toutefois on considère qu’il
règne sur tout un ensemble de divinités « secondaires »,
d’esprits de la nature et des ancêtres avec lesquels les
hommes peuvent communiquer. C’est en leur honneur que
l’on effectue des sacrifices et des cérémonies d’initiation
pour les jeunes par exemple. Les superstitions sont
nombreuses : amulettes de griffes, de dents, de pierres ou
de coquillages sont censées éloigner les esprits malins et
les maladies.
La plupart des tribus africaines se réfèrent plus ou
moins à des pratiques de sorcellerie dans leurs rites. On
n’hésite pas à faire appel à des sorciers pour arriver à ses
fins. Et à l’inverse, on craint la sorcellerie.
Les masques jouent également un grand rôle, et pas
seulement en Afrique, mais aussi dans les religions
amérindiennes et polynésiennes. Lors des cérémonies,
celui qui le porte se trouve investi de l’esprit qui
prodiguera ses pouvoirs à l’assemblée qui l’entoure. Les
masques sont utilisés pour raconter les mythes et légendes,
pour exorciser ou guérir, lors de funérailles ou de rites
initiatiques.
4/ L’Amérique du nord.
Parmi les pratiques, on trouve :
Le Totémisme, vivace parmi les tribus de la côte nord-
ouest de l’Amérique du nord. Le mât totémique est un
monument sculpté qui porte le plus souvent l’emblème du
végétal ou de l’animal considéré comme l’ancêtre du clan.
Il est censé offrir sa protection à la tribu. Il est souvent
investi de pouvoirs étonnants. On le retrouve chez d’autres
84 peuples proches de la nature, tels les aborigènes
d’Australie.
Le Chamanisme. Le Chaman est à la fois prêtre,
guérisseur, sage et magicien. Il est l’intermédiaire entre le
monde des dieux et celui des hommes. Au cours de
cérémonies où il entre en transe, par un rituel incantatoire
ou en prenant des substances hallucinogènes, il entre en
contact avec les esprits avec qui il est censé « négocier »
au nom des siens…
La Danse des Esprits connut un renouveau parmi les
etribus des Plaines de l’ouest au milieu du XIX siècle. Elle
cherchait à faire revenir les morts parmi les vivants. L’un
des grands inspirateurs fut le visionnaire Wovoska qui
affirmait que ce rituel chasserait les colons blancs et
ramènerait le bison (animal à la base de leur vie
économique) dans la Prairie.
5/ Amérique Centrale et du sud.
Les Aztèques sont surtout connus pour les sacrifices
humains qu’ils pratiquaient. Cette pratique était liée à la
croyance que les dieux exigeaient beaucoup de sang pour
« être satisfaits » et se montrer ainsi bienveillants à l’égard
de ceux qui leur en offraient. Mais ils avaient développé
une culture très raffinée qui a été prospère jusqu’à
l’arrivée de Cortès et des Conquistadores espagnols au
eXVI siècle.
Ils avaient mis au point une belle cosmogonie, en
associant des chiffres et des couleurs pour donner un sens
au monde, le divisant en strates horizontales et verticales,
tandis que les 4 points cardinaux étaient numérotés.
Les Incas, en Amérique du sud avaient développé une
brillante civilisation engloutie après la colonisation
espagnole. Ils étaient polythéistes, leurs dieux étant
directement en liaison avec un phénomène naturel qu’ils
étaient censés commander (Inti pour le soleil, Apu Ilapu
85 pour la pluie et la lune, Vénus pour le tonnerre et la
terre…). En 1911, des archéologues ont redécouvert les
vestiges de la ville fortifiée de Machu Picchu, sans
pouvoir pour autant tout retrouver de la richesse culturelle
de cette civilisation, dont des peuples, repliés dans les
Andes, pratiquent encore quelques coutumes.
6/ Australie.
Le patrimoine de rites et rituels, de mythes et de
pratiques magiques, est sans doute l’un des moins mal
connus de ces anciennes civilisations précoloniales.
Comme les autres peuples anciens, les Aborigènes
vénéraient la terre et la nature. Selon le mythe de la
création, la terre était stérile jusqu’à l’arrivée des
« ancêtres totémiques », peuple divin qui sortit d’un long
sommeil sous la croûte terrestre pour former la faune et la
flore et donner la vie, y compris aux humains. Les points
par lesquels ils seraient sortis des sources et des grottes
sont devenus des sites sacrés.
La vie tribale était organisée, avec des rites de passages
initiatiques, et un ensemble de règles d’entraide, de
protection et d’obligations.
Jusqu’en 1951, date à laquelle le gouvernement
australien accepta officiellement de reconnaître aux
Aborigènes les mêmes droits que les blancs, ces peuples
ont été très maltraités lors de la colonisation. Ayant perdu
leurs territoires de vie et de chasse, ceux qui n’ont pas été
exterminés sont devenus ouvriers mal payés dans les
exploitations agricoles, ou ont dû aller en ville essayer de
survivre, en perdant leur identité.
7/ La Nouvelle Zélande.
Les croyances et coutumes religieuses des Maoris ne
ressemblent pas à celles des Aborigènes d’Australie,
86 territoire pourtant assez proche. On explique cela par le
fait que ce peuple serait d’origine polynésienne (aurait
débarqué sur les côtes vers 1350).
L’un des aspects les plus importants de la pensée
religieuse Maori repose sur le Tapu, terme intraduisible.
Le Tapu est une émanation surnaturelle qui englobe
tout. Il relève de la terre, de l’eau, de la lune, du soleil
et des étoiles, car tous les éléments de la création en
sont investis. Il survit après la mort, d’où des interdits
autour des tombes. Il se confond parfois au Mana, « la
puissance de l’esprit ». Des prêtres étaient les dépositaires
privilégiés du Tapu et le transmettaient à tout ce qu’ils
touchaient. Le Tapu devait être respecté, sous peine de
graves dangers, et même de mort. Les tribus n’avaient pas
toutes la même conception du Tapu, ce qui complique
encore plus la compréhension pour un « occidental ».
Le symbolisme joue aussi un grand rôle dans les
pratiques religieuses, comme par exemple les symboles du
Karakia (des baguettes). Les prières « Karakia » sont
psalmodiées sur un ton monocorde pour entrer en contact
avec les ancêtres. Les principaux rituels portent sur la
naissance et les enfants, la guerre, le canoë et la mort.
8/ Les îles de l’océan Pacifique.
L’île de Pâques, découverte par un amiral hollandais le
jour de Pâques 1722, ne fait que 118 km² (2 000
habitants). Pourtant, elle intrigue le monde avec ses statues
géantes dressées le long de plateformes pavées. 600
monolithes (les Moai), hauts de 3 à 12 mètres s’alignent,
parfois ensevelis jusqu’aux épaules sur ce minuscule
territoire. Qui les a plantés là ? Pourquoi ? Le mystère
reste entier.
Les Polynésiens, comme tous les peuples, ont leur
vision du monde, leurs légendes et mythes. On retrouve
87 des aspects de la culture Maori, en particulier la croyance
en une force vitale, Mana, associé au Tapu.
Dans certaines îles on pratiquait des sacrifices humains
(Tahiti, Hawaï, îles Marquises). Mais dans l’ensemble, le
culte était plutôt concentré sur les ancêtres et les esprits de
la nature.
II/ Le paganisme classique : Égypte, Grèce, Rome.
L’existence de traces écrites fait que ces civilisations
polythéistes (croyant en plusieurs dieux), souvent
qualifiées sous l’influence de la religion chrétienne par le
terme paganisme, sont bien mieux connues. Certaines
comme les civilisations grecque et romaine, ont fortement
imprégné notre civilisation « Occidentale » actuelle. Aussi
nous nous y attarderons peu.
Pour répondre aux questionnements de base, divers
types de croyances ont été inventés pour relier l’homme au
royaume du surnaturel. Bien sûr, on explique le
fonctionnement du monde par l’intervention de forces
surnaturelles. Mais celles-ci, fruits de l’imagination des
êtres humains, sont d’origine très variée.
Certaines de ces forces se trouveraient dans l’esprit des
oiseaux, des arbres, voire des pierres : c’est ce qu’on
qualifie d’animisme. Et si en plus, on donne à ces objets
des pouvoirs magiques, cela devient du fétichisme.
Parfois on attribuait à des animaux légendaires des
traits, des réactions et des sentiments humains. Du culte
des animaux est né tout un panthéon de dieux colériques,
secrets ou miséricordieux.
Dans d’autres cas, on situait ces forces surnaturelles qui
dirigent le monde, dans l’espace, dans le cosmos (forces
cosmiques). La lune, les étoiles et le soleil, par exemple
auraient un rôle majeur.
88 Et dans la plupart des cultures fondées sur ce type
d’explication, la pensée religieuse a été dominée par toutes
sortes de superstitions et de pratiques magiques.
1/ L’Égypte Ancienne.
Dans ce désert, la vie agricole était totalement
dépendante des eaux abondantes du fleuve Nil et
concentrée dans sa vallée. Il n’est donc par surprenant que
le Nil (et le soleil) jouaient un rôle fondamental dans la vie
des Égyptiens. De plus, les crues régulières annuelles qui
inondaient les terres cultivées en y déposant des limons
fertiles, étaient particulièrement bienvenues, considérées
comme un don de dieu (« magiques »). En l’occurrence,
dans la mythologie, ces crues étaient l’œuvre de la déesse
Isis, qui pleurait la mort de son mari.
Dans le panthéon très riche, on trouve des dieux à tête
d’animal. Il s’agissait probablement là de syncrétisme issu
de temps plus anciens où les animaux faisaient l’objet
d’un culte très répandu et étaient religieusement enterrés.
Les temples égyptiens n’ont d’ailleurs jamais cessé
d’accueillir des animaux vivants qu’ils traitaient avec la
même sollicitude que les dieux. Ils les momifiaient comme
les rois.
La grande nouveauté, (ou du moins la première
connue de nous) c’est l’apparition d’une organisation
religieuse structurée, avec des prêtres et des temples.
Certes, cela a peut-être existé précédemment, mais les
documents historiques précis nous manquent.
L’Égypte ancienne était subdivisée en provinces
administratives ou nomes (ce qui est également nouveau
dans l’histoire politique). Chacune avait sa divinité
protectrice (tutélaire) à laquelle étaient consacrés les
temples locaux, côtoyant d’autres temples dédiés aux
dieux officiels de l’Empire dirigé par un Pharaon (« mi-
dieu, mi-homme » peut-on dire schématiquement).
89 Ces temples n’étaient pas des lieux de cultes, mais des
sanctuaires où seul pénétraient le prêtre et ses assistants,
tandis que les gens du peuple entretenaient des autels
domestiques voués à un animal fétiche ou à l’esprit
protecteur du foyer. Plus que des officiants, les prêtres
étaient des administrateurs chargés de l’entretien et de la
gestion de domaines associés au temple, et parfois, du
centre d’enseignement qui lui était rattaché.
Autre nouveauté dans la construction de cette
civilisation qui a duré prés de 4 000 ans : la création de
catégories sociales aux tâches bien définies, avec
l’obligation pour elles de verser une contribution pour
l’entretien des religieux, du chef politique (Pharaon) et de
son personnel. Cela revient à dire qu’on a inventé l’impôt.
À la soumission aux dieux, le peuple doit ajouter une
soumission nouvelle à une organisation religieuse (et
politique) qui prélève une partie importante des fruits de
son travail. C’est avec les revenus obtenus par des
prélèvements sur le travail des autres, que l’on a pu
construire les temples, les tombeaux de pharaons et
entretenir les prêtres et le personnel des temples.
N’oublions pas que cette civilisation était
fondamentalement inégalitaire et esclavagiste. Cela est
trop souvent oublié par les admirateurs de statues,
temples, tombeaux, palais, œuvres d’art… Ces mêmes
personnes très souvent protestent contre les injustices et le
poids (qu’elles jugent toujours excessif) des impôts dans
l’état où elles vivent. Pourtant les impôts d’aujourd’hui
servent avant tout à financer des choses utiles à tous
(routes, hôpitaux, écoles, services…) et non des
réalisations uniquement au service d’une aristocratie
(loisirs…).
Que diraient-elles si elles étaient esclaves… pour
permettre les grandioses réalisations destinées à une
« élite » de vivants et de morts (momifiés ou non…).

90 La grande pyramide consacrée à Kheops, par exemple,
couvre plus de 10 000m² au sol et ne compte pas moins de
2,3 millions de blocs de calcaire, pesant chacun quelque
2,5 tonnes. Ces matériaux suffiraient à ériger un mur de
30 cm de hauteur sur les 2/3 de la circonférence de la
Terre, soit 26 700 km. Pour édifier cela, il a fallu des
milliards d’heures de main-d’œuvre, des centaines de
milliers d’accidents du travail, des milliers de morts et une
souffrance incommensurable… Le touriste admiratif en
prend-il conscience ? Et bien sûr, on continue à dire et à
écrire que ce sont les Pharaons qui « ont construit » les
pyramides !
2/ La Grèce Antique.
Les aspects religieux de cette civilisation sont
relativement connus de tous, puisqu’ils sont enseignés
dans toutes les écoles en France, en particulier dans le
èmeprogramme d’histoire de la classe de 6 en collège.
Le panthéon grec est issu d’un système
mythologique dont les récits entretenus et diffusés en
permanence dès l’enfance (on dirait aujourd’hui
fortement et régulièrement médiatisés), influencèrent
davantage l’organisation sociale et la littérature que la
pensée religieuse. Les croyances reposaient sur des
centaines de mythes et de légendes. Les Grecs identifiaient
sans peine les scènes peintes sur les céramiques et les
personnages représentés sur les frises des temples. Les
histoires de la mythologie ont alimenté de nombreux
ouvrages en prose ou en vers, dont les épopées d’Homère
et les tragédies d’Eschyle, Sophocle et Euripide.
Les Grecs vénéraient une foule de dieux et de déesses.
Certains se rapportaient à un lieu précis, comme un
ruisseau ou une forêt ; d’autres possédaient un domaine
plus vaste. La croyance voulait que les plus importants
vivent sur le mont Olympe, dans le nord du pays. Au
91 sommet du panthéon siégeait Zeus, qui régnait en maître
des cieux ; Héra, son épouse ; Hermès, messager des
dieux ; Apollon, dieu de la lumière ; Aphrodite, déesse de
l’amour ; et Athéna, déesse de la sagesse. Les Grecs
tenaient leurs divinités pour des êtres surpuissants, mais
doués d’émotions humaines, qui intervenaient directement
dans les affaires terrestres. Sans pitié pour ceux qui les
offensaient, les dieux venaient en aide aux hommes et aux
femmes qui trouvaient grâce à leurs yeux, la suprême
récompense étant l’immortalité. Hercule, par exemple, qui
mit sa force extrême au service d’actes de bravoure,
rejoignit leur monde.
Chaque cité était sous la protection d’un ou de
plusieurs dieux ou déesses. Des conflits éclataient parfois
entre ces êtres divins à propos d’événements se déroulant
sur terre. Lors de la guerre de Troie, par exemple, Apollon
prit parti pour les Troyens, tandis qu’Athéna soutenait les
Achéens…
Les Grecs croyaient aussi aux pouvoirs des oracles. Ils
allaient les consulter dans des lieux sacrés pour demander
conseil aux dieux. Le plus célèbre et le plus influent des
oracles était celui de Delphes, où le dieu Apollon se
manifestait par l’intermédiaire de ses prêtresses, les
pythies qui, pendant leur transe, proféraient des cris et des
paroles incohérentes interprétées par les prêtres du temple.

Il est important de signaler que dans cette civilisation
profondément marquée par les superstitions est né un
important courant rationnel. La Raison a nettement pris
le dessus, faisant même naître des sciences. Citons dans ce
courant des philosophes comme Platon (428-347 av. J.-C)
et Aristote (384-322 av. J.-C), le mathématicien et
ephilosophe Pythagore (VI siècle av. J.-C), le savant
géographe et astronome Ptolémée (90-168 ap. J.-C) qui
découvrit que la terre était ronde…
92 3/ L’Empire Romain.
Les chefs politiques, avec des titres différents suivant
les époques (roi, césar, empereur…) ont conquis
progressivement un empire autour de la mer
Méditerranée, à partir de la ville de Rome. Selon la
légende, cette ville aurait été fondée par Romulus en 753
av. J.-C. Les territoires conquis par la force militaire, ont
fait entrer sous la domination des autorités politiques très
structurées administrativement, de nombreuses croyances
et pratiques religieuses différentes. Pour éviter d’aggraver
le mécontentement des peuples soumis à une colonisation,
ils se sont abstenus d’empêcher la pratique des cultes
locaux. Une aristocratie étrangère leur prenait leurs terres
et les transformait en simples « ouvriers ou artisans »,
voire en esclaves. Il fallait bien leur laisser quelque chose
pour les consoler de leurs misères !
L’empire romain est devenu un lieu de brassage des
traditions religieuses, une sorte de « melting pot »
dirait-on aujourd’hui. Toutefois, la religion du peuple
Hébreu (israélite), et plus tard, le Christianisme ont fait
exception. Leur Dieu unique n’était pas intégrable dans
leur Panthéon. De plus, les empereurs avaient peur que
leur croyance en un Dieu unique tout puissant ne fasse de
l’ombre à leur pouvoir politique qu’ils assimilaient à un
pouvoir divin.
Juifs comme chrétiens ont de ce fait subi des
persécutions terribles…
L’essentiel du panthéon romain était constitué de
dieux grecs, dont ils ont simplement « romanisé » les
noms. Avec les dieux, ils ont accepté toute la mythologie,
à laquelle ils ont ajouté des légendes constituées à partir de
leur histoire propre, comme celle de Rémus et Romulus
allaités par une louve, à l’origine de la fondation de Rome.
Les romains ont aussi les mêmes rites et pratiques, en
accentuant certaines, comme la croyance aux présages. Le
peuple (les plébéiens) s’en remettait volontiers aux
93 superstitions, à la magie et aux pratiques astrologiques
héritées de Babylone. Les empereurs et chefs militaires ne
prenaient aucune décision sans consulter les nombreux
oracles, qui avaient de multiples techniques pour prédire le
succès ou l’échec d’un projet ou d’une opération militaire
(observation du vol des oiseaux, « lectures » dans les
entrailles d’animaux sacrifiés…). Ces croyances et tabous
sont même devenus tellement répandus qu’ils ont fini par
paralyser un peu la société, au point qu’une partie de
l’élite intellectuelle s’est détournée de toute religion.
Contrairement aux Grecs qui n’avaient que des
distractions pacifiques comme le théâtre et des jeux
sportifs (ex : les jeux Olympiques), les romains ont aimé
assister à des jeux violents et parfois sanguinaires dans
les arènes. Par exemple, les combats de gladiateurs
opposaient des hommes d’armes entre eux, et d’autres
êtres humains condamnés (comme les chrétiens… ou des
esclaves), à des bêtes sauvages (lions…). Chaque combat,
à quelques exceptions près (suite à une décision de grâce
de l’empereur), se terminait par la mort.
4/ La Perse.
Inspiré des doctrines de Zarathoustra, le Mazdéisme
eapparut en Iran vers le VI siècle av. J.-C et fut élevé au
rang de religion d’État. Ce fut le culte dominant de la
Perse ancienne. Encore appelé Zoroastrisme, cette religion
a été évincée par l’Islam.
On n’en parlerait pas, si un prophète nommé Mani
(217-277 ap. J.-C), qui dit avoir eu une vision divine à
l’âge de 12 ans, n’avait repris ces doctrines qu’il a mêlées
aux enseignements de Bouddha et du Christ, pour en faire
un grand courant religieux au sein du christianisme. Il dit
que le Christ, Zoroastre et Bouddha n’avaient livré que des
fragments de la Vérité, que lui, proposait de restituer dans
94 son ensemble. Sa religion, le Manichéisme, fut sévèrement
réprimée par les Romains au point de presque disparaître.
Des éléments de la doctrine manichéenne ayant été
repris par les Cathares (mouvement religieux chrétien
eapparu dans le sud de la France au XIII) l’Église
catholique de nouveau fit tout pour anéantir cette
« dissidence religieuse ».
St Augustin fut pourtant d’abord manichéiste avant de
se convertir en 386 après J.-C au christianisme dont il est
devenu l’un des plus fervents défenseurs.

La Perse a aussi été le berceau du culte de Mithra,
dieu apparu dans la région avec le peuple Aryen, vers
2500 av. J.-C. Il défendait la lumière, la vérité et la justice
contre les forces du mal et c’est devant lui que les âmes
mortes passaient en jugement. Mithra aurait tué un taureau
cosmique dont le sang fut la source de tous les animaux et
de toutes les plantes. Il a donc été le dieu du ciel, de la
terre et des morts, en quelque sorte un dieu unique
universel.
Son culte se répandit en Grèce, puis dans tout l’Empire
eRomain à partir du II siècle ap. J.-C, où il fit l’objet de
« mystères » qui glorifiaient les vertus masculines. La
virilité de certains rites a séduit les soldats romains, et
pendant une période, le culte de Mithra a rivalisé avec le
Christianisme. Un temple de Mithra a même été
découvert sous les fondations de Londres en 1954.
5/ Le panthéon scandinave.
Bien que ces religions aient disparu, elles ont laissé
d’importantes traces dans les cultures anglo-saxonnes,
sans doute en conséquence des incursions répétées des
Vikings. On retrouve par exemple, dans le nom de jours
anglais des évocations des principales divinités
95 scandinaves, Odin/ Wodan (Wednesday), Thor
(Thursday), et Frija (Friday).
L’univers des dieux nordiques comporte 2 familles :
Les Ases, avec Odin, dieu de la guerre et maître du
monde souterrain, Thor, souvent assimilé à un être issu de
la race des Géants, et Balder ;
Les Vanes, protecteurs des paysans et de la paix,
dominés par Freyr, dieu du soleil, de la pluie et de la
fertilité, souvent représenté sous forme d’un Phallus.
Freyja, déesse de la fécondité, était une sorte de Vénus qui
prit la tête des Walkyries.
III/ Les grandes religions révélées occidentales.
Les 3 grandes religions révélées occidentales sont, par
ordre chronologique d’apparition, le Judaïsme (israélites),
le Christianisme et l’Islam. Toutes les 3 affirment qu’il n’y
a qu’un seul Dieu, et sont dites monothéistes. Elles ont
chacune des textes fondateurs, rassemblés dans des livres :
la Bible (dont surtout la Torah) pour les israélites, la Bible
augmentée des Évangiles pour les chrétiens, et cette même
Bible encore augmentée du Coran pour les musulmans.
Les croyants trouvent dans ces textes une révélation de la
parole de Dieu et l’inspiration de leurs actions dans le
monde.
La certitude de bénéficier d’une révélation donne à ces
religions une grande confiance en elles-mêmes : il existe
une seule vérité, et elles en détiennent l’accès. D’où leur
tendance très nette à formaliser précisément cette vérité
en lois ou dogmes et à s’efforcer d’en convaincre tous
ceux qui s’égarent à penser autrement.
Cette attitude est fort différente de celle des religions
de nature plus philosophique de l’Orient qui ont une
conception du monde assez lâche et admettent en leur sein
bien des tendances et expressions divergentes.
96 1/ Le judaïsme ou religion israélite
(encore nommée hébraïque ou juive)
Origines.
Le peuple juif se dit dépositaire de la loi que Dieu a
donnée aux hommes, par la révélation à Moïse sur le mont
Sinaï, vers 1250 av. J.-C. Elle est, selon eux, (serait pour
les croyants d’une autre confession, ou pour les
incroyants) le prolongement du pacte d’alliance passé
entre Dieu et Abraham quelques siècles auparavant.
Le monde aurait été créé en 3760 av. J.-C, point de
départ du calendrier israélite. Ainsi 2010 correspond à l’an
5770 depuis la création.
Dieu aurait choisi le peuple juif pour porter au monde
sa révélation. En contrepartie de cette mission spirituelle,
Dieu aurait promis à Abraham et à ses descendants de leur
donner le pays de Canaan. Les textes fondateurs de la
Torah ne cessent de parler de cette Terre sainte appelée
« nombril du monde » dans la littérature. Selon
l’enseignement religieux classique, Adam aurait été créé à
partir de la terre prélevée sur l’emplacement du Temple de
Jérusalem.
La Bible ne cache pas que cette Terre Promise était déjà
peuplée par d’autres peuples. Les israélites avancent 2
arguments pour justifier l’acte d’expropriation et
d’expulsion violente des premiers occupants :
1/ Les tribus vivant dans ce pays (la Palestine
aujourd’hui) ont tant péché qu’elles l’ont profané ;
2/ Aucun peuple n’a le droit de propriété sur le pays
puisque la terre n’appartient qu’à Dieu, qui n’a
donc fait que la leur « prêter ».

La notion de Dieu « résidant » en Terre Sainte est, tout
autant que l’élection du peuple d’Israël, un mystère du
judaïsme. Cette religion fusionne élection et Terre
promise. De plus, selon la Torah, seuls sont juifs les
97 enfants d’une mère juive. On peut donc dire que le
judaïsme est une religion à composante ethnique marquée,
nation et religion se recouvrant.
Plus que toute autre, cette religion est indissociable de
l’histoire qui apparaît comme le cheminement de
l’humanité sous la conduite de Dieu. L’histoire n’est pas
autre chose que la réalisation du plan de Dieu sur la
création.
Textes fondateurs.
Ils sont rassemblés en 2 ensembles.
La Bible proprement dite, qui se présentait dans
l’Antiquité sous forme de rouleaux, subdivisée en 2
parties.
La première partie est composée de 5 livres, la Torah,
appelée en grec Pentateuque. S’y trouve rassemblé ce que
Dieu aurait directement dicté à Moïse. La Torah est le
contrat entre Dieu et le peuple juif qui définit leurs
engagements réciproques.
Les études linguistiques et philologiques récentes ont
permis de découvrir des strates rédactionnelles d’époques
eet de milieux de rédaction différents, entre le IX et le
eVI siècle av. J.-C, soit longtemps après la mort de Moïse.
Ce sont donc des témoignages transmis par voie orale sur
plusieurs générations qui ont été écrits.
Il convient aussi de noter que ces textes ont été rédigés
en hébreu, sans mention des voyelles, avec les signes des
seules consonnes. Après l’exil ou exode, appelé diaspora
(70 ap. J.-C), consécutif à la destruction du temple de
Jérusalem (sur ordre de l’empereur Titus), et à
l’écrasement d’une révolte par les armées romaines, pour
sauvegarder l’unité de la religion, il a fallu rendre les
textes plus lisibles. On a donc réalisé ce qu’on a appelé la
canonisation des écrits. L’hébreu n’existant plus que
comme langue sacrée, on a effectué des transcriptions
dans la langue courante qui était l’araméen. Tout cela est à
98 l’origine d’importantes difficultés pour fixer un texte
définitif.
La seconde partie, le Talmud, contient 8 livres des
prophètes (des livres plutôt historiques) et 11 livres
d’écrits plus composites (au contenu plutôt poétique…) :
Le caractère imprécis des textes de la Torah (pour les
raisons signalées) a, dès l’origine, nécessité des
explications qui constituent une sorte de mode d’emploi de
la loi dans les différentes circonstances de la vie. C’est ce
que l’on a appelé la Torah orale. Au cours des siècles, les
commentaires de cette Torah sont devenus si nombreux
equ’au II siècle ap. J.-C, le rabbin Yéhouda a entrepris de
les rédiger pour en assurer la conservation. Cette Torah
orale devenue écrite, s’est appelée Mishnah, et constitue
èrela 1 partie du Talmud.
Les rabbins ont complété cette Mishnah par de
nombreux autres commentaires dits Guemarah, qui
èmeforment la 2 partie du Talmud.
Ces écrits très volumineux, ont été rédigés en 2
eversions, l’une à Jérusalem au VI siècle ap. J.-C, l’autre à
eBabylone au V siècle ap. J.-C.
D’autres textes d’importances très diverses sont venus
s’ajouter, en fonction des circonstances, dans d’autres
époques, comme la Kabbale composée d’écrits du
eXIII siècle (Espagne).
La découverte, en 1946, par un berger bédouin, des
manuscrits appelés depuis, « Manuscrits de la Mer
Morte », dans les grottes de Qumram va-t-elle entraîner
quelques modifications ? Ces manuscrits, principalement
des parchemins auraient été écrits entre le milieu du
eIII siècle avant J.-C à l’an 68 ap. J.-C.
Fondements de la croyance
(Piliers de l’édifice spirituel).
Si on utilise le langage moderne, la question que se
pose chaque personne, croyante ou non, est de connaître
99 quel est « le noyau dur », de chaque religion. Ce « noyau
dur » est constitué de principes de base qui existent avant
la mise en place de règles, cérémonies et pratiques
religieuses par des êtres humains d’époques et de régions
différentes qui se disent « docteurs de la loi »
(prêtres etc…) Cela est toujours très difficile à réaliser,
tant les croyances et les pratiques ont été imbriquées, ou
modifiées au cours des évolutions historiques.
En ce qui concerne le Judaïsme, il semble que les
piliers de l’édifice spirituel sont assez bien définis dans les
10 commandements qu’a (qu’aurait) remis Dieu à Moïse
èmesur le mont Sinaï. (Chapitre 20 du livre de l’exode, le 2
de la Torah).
1 - « Moi, Yahvé, je suis ton Dieu qui t’ai sorti
d’Égypte, de la maison des esclaves.
2 - Tu n’auras pas d’autre dieu que Moi, tu ne feras
et n’adoreras aucune image car Je suis un Dieu
jaloux qui punit l’iniquité mais fait miséricorde à
ceux qui m’aiment et observent mes
commandements.
3 - Tu ne prononceras pas le nom de Dieu à l’appui
du mensonge car Je ne laisse pas impuni celui qui
jure Mon nom en vain.
4 Souviens-toi du jour du Sabbat pour le sanctifier.
Tu travailleras pendant 6 jours mais le septième est
consacré à l’Éternel, ton Dieu. Tu ne feras aucun
travail, ni toi, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta
servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est chez toi,
car Dieu l’Éternel a créé en 6 jours le ciel, la terre,
la mer et tout ce qu’ils renferment et Il a béni le
septième jour et Il l’a sanctifié.
5 - Honore ton père et ta mère afin que tu vives
longtemps sur terre.
6 - Tu ne tueras pas.
100 7 - Tu ne commettras pas d’adultère.
8 - Tu ne voleras pas.
9 - Tu ne feras pas de faux témoignages.
10 - Tu ne convoiteras pas la maison de ton
prochain, ni sa femme, ni son serviteur, ni sa
servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui
appartient à ton prochain ».
Quelques aspects de l’organisation et de pratiques
religieuses.
Les rabbins sont des chefs spirituels, docteurs de la
loi, qui se consacrent à l’étude des textes religieux,
définissent leur interprétation et assurent l’enseignement.
Ce sont des juifs comme les autres dont la réputation tient
à leur sagesse et à leur érudition. Ils assurent les services
religieux du Sabbat, des mariages et des enterrements.
Le judaïsme ne comporte pas d’Église constituée : il
n’y a pas d’autorité suprême ni de clergé à proprement
parler.
Avant la destruction du Temple de Jérusalem par les
romains en 70 ap. J.-C, il y avait des prêtres dont la
fonction principale consistait à célébrer des sacrifices
d’animaux au Temple de Jérusalem. Le Dieu y habitait
dans une partie du bâtiment appelée Le Saint des Saints.
Cette pièce était si sacrée que seul le Grand Prêtre pouvait
y entrer, mais au risque d’être foudroyé s’il n’était pas en
état de pureté rituelle.
Depuis la destruction du Temple, il n’existe que des
synagogues, beth knessoth en hébreu (maison des
assemblées), kenis en arabe.
Le « Mur des Lamentations » est le seul vestige de
l’enceinte de ce temple qui subsiste aujourd’hui (érigé
sous Hérode vers 20 av. J.-C). Après 1967, le
gouvernement israélien a fait raser les maisons
101 environnantes et a transformé les alentours du mur en lieu
saint.

Les rites, comme dans la plupart des religions, sont
nombreux. Les citer tous dans ce panorama de toutes les
religions est impossible. Nous n’en citerons que quelques-
uns.
Dans le domaine alimentaire, les règles sont
nombreuses et complexes. La consommation de viande est
autorisée à condition que ce soit celle de quadrupèdes,
ruminants, aux sabots fendus. Cela exclut le lapin, le porc,
le cheval… Les animaux doivent être vidés de leur sang,
car le sang est porteur du principe vital et chez l’homme,
le siège de l’âme. En ce qui concerne les poissons et
animaux aquatiques, seuls sont autorisés ceux qui
possèdent des nageoires et des écailles. En outre il est
interdit de manger de la viande avec des produits laitiers.
Une nourriture licite est dite « casher ».
La nourriture est au cœur des fêtes rituelles ;
La prière joue un grand rôle. Un juif pieux prie 3 fois
par jour. Le contenu des différentes prières, laissé à
l’origine à la discrétion de chacun, depuis la destruction du
Temple a été codifié et est devenu obligatoire. Les prières
se récitent debout, en regardant dans la direction du temple
de Jérusalem. Pour associer le corps à l’esprit, la prière,
comme la lecture de la Torah, s’accompagnent parfois
d’un balancement du corps d’avant en arrière. On ne peut
entrer dans une synagogue la tête nue. Il est même
recommandé de garder toute la journée une petite calotte
appelée « Kippa », en signe de crainte du ciel.
Le sabbat. C’est beaucoup plus qu’un jour de repos.
Débutant le vendredi soir dès le coucher du soleil pour
s’achever le samedi à la tombée de la nuit, il est une
occasion de renouer chaque semaine avec la foi et de
témoigner de sa joie. Obligatoire pour tous, il
102 s’accompagne d’interdits et de cérémonials plus ou moins
stricts suivant l’obédience à tel ou tel courant israélite.
La circoncision. 8 jours après la naissance d’un
garçon, la circoncision est pratiquée en présence de 10
membres de la communauté par un circonciseur instruit à
cet effet (le Mohel). Cette pratique se justifie comme la
réception dans l’alliance de Dieu selon l’idéal d’Abraham,
et est accompagnée d’oraisons, de souhaits et de rites de
bénédictions.
La formation religieuse. Elle est donnée en famille et,
dès l’âge de 5-6 ans, dans une école religieuse rattachée à
la synagogue. La majorité religieuse intervient à 12 ans
pour les filles et 13 ans pour les garçons ce qui se marque
par une cérémonie, appelée Bar-mitsva.
Un juif ne peut se marier à la synagogue avec une non
juive et il n’est pas possible à une femme de se convertir
uniquement en vue du mariage.
Les principales fêtes. Elles mettent surtout l’accent sur
la famille et le respect formaliste des lois. Le Rosh
hashanah, nouvel an juif, anniversaire de la création du
monde par Dieu. Le Yom kippour (« jour des expiations »)
ou grand pardon, célèbre le retour de Moïse du mont Sinaï.
La fête des tabernacles ou fête des tentes. La Simhat
Torah, marque la fin de l’année liturgique. La Pâque
célèbre la libération des Juifs de l’esclavage d’Égypte. La
Pentecôte juive célèbre la remise des tables de la loi à
Moïse, sur le mont Sinaï.
Les symboles. Comme pour toutes les religions, les
symboles sont nombreux. Le feu, la lumière et l’eau sont
des « symboles forts » que l’on retrouve souvent. La
plupart des pratiques et des rites trouvent leur explication
dans leur caractère symbolique.
Les objets de culte. Rappelons que toute
représentation de Dieu (et de scènes religieuses) est
interdite. Par contre les objets et vêtements réservés au
culte sont nombreux et varient parfois selon les courants
103 religieux. À la synagogue, on trouve toujours les rouleaux
de la loi, le chandelier à 7 branches…
Repères historiques et différents mouvements religieux
israélites.
Aux premiers temps du Judaïsme, la transmission des
croyances ne se faisait que par voie orale (la « parole »).
Pour réduire les variations et divisions, on a rassemblé
l’histoire et les croyances du peuple hébreu dans des
textes écrits, la Torah. Mais les variations religieuses
restant importantes et conduisant à l’apparition de
nombreux courants religieux, on a également fixé (figé)
un grand nombre d’interprétations de ces premiers
textes dans le Talmud.
Suite à la dispersion du peuple à travers le monde
(surtout en Europe), les interprétations de ces textes ont de
nouveau varié, surtout en fonction des besoins
d’adaptation à des milieux géographiques et culturels
différents.
Dans le cadre de cet aperçu général sur les religions, il
n’est pas possible de détailler les multiples évolutions
historiques de croyants très « dispersés » dans de
nombreuses structures politiques et soumis à la
domination d’autres cultures religieuses (souvent
intolérantes).

Une des données essentielles de l’histoire du
judaïsme est sa persécution pratiquement permanente
par les autres religions révélées, et par les pouvoirs
politiques que celles-ci ont influencés ou contrôlés,
(surtout par le christianisme).
Il est incontestable que les multiples persécutions au
cours des siècles ont marqué la mentalité des juifs, surtout
en Europe. L’interdiction de se mettre au service de l’état
et de cultiver la terre les a obligés à exercer des métiers
liés au commerce. La crainte des pogroms a accentué le
104 besoin vital de se protéger par l’argent. Pour endurer cette
souffrance, les populations se sont réfugiées dans l’espoir
de voir l’avènement d’un jour meilleur, surtout que les
écrits de la Torah le leur promettaient, par l’alliance de
Dieu avec Abraham et Moïse. Une tradition et une
mémoire collective ne peuvent échapper à l’influence de
ces persécutions et de l’insécurité qu’elles entraînent.
Les manifestations d’intolérance ont été facilitées par
l’obligation faite aux juifs de porter des insignes spéciaux
sur leurs vêtements. Cette coutume est apparue au
eVII siècle, dans certaines régions dominées par l’Islam.
Le pape chrétien Innocent III en fait une obligation en
1215, pour tous les juifs des états chrétiens d’Occident.
Les insignes différaient selon les régions, mais l’un des
plus courants était le chapeau pointu, à l’origine pièce de
vêtement juif, qui devint un véritable stigmate. À partir du
eXV siècle, les hommes devaient porter des rouelles jaunes
sur la poitrine et les femmes des fils bleus dans leurs
coiffures Ces signes vestimentaires furent abolis au
eXVIII siècle suite à l’action des philosophes du
mouvement des Lumières, et la prise en compte de
quelques-unes de leurs idées par les despotes éclairés.
Plus récemment la politique du nazisme (avec Hitler)
entre 1933 et 1945, par la mise en application d’un plan
d’extermination des juifs dans les camps de concentration
et d’extermination (Auschwitz…) a joué un rôle
incontestable dans le développement du mouvement
sioniste (expliqué plus loin). Le signe distinctif imposé
alors a été le port de l’étoile jaune de David.

Dans l’Europe du Moyen âge, l’Espagne musulmane,
sous la dynastie des califes Omeyyades, fait figure
d’exception. La tolérance a permis un « petit âge d’or » de
la pensée religieuse juive. Maimonide appelé aussi
Ramban (1138-1204) y a réalisé à Cordoue, une synthèse
entre la philosophie Grecque d’Aristote et le judaïsme. Ce
105 courant religieux a influencé de manière importante le
judaïsme de l’époque.
Plus tard s’y est développé un mouvement différent,
plus mystique appelé La Kabbale. Il s’agit d’une
interprétation ésotérique de la Torah, à partir de lectures
chiffrées de l’hébreu (chaque lettre étant affectée d’un
nombre).
À partir de ce mouvement, un autre mouvement appelé
e emessianique s’est développé du XVI au XVIII dans
toute l’Europe centrale (Pologne…)
La croyance messianique se focalise sur un point : dans
la Bible, il est prévu que, depuis l’élection du peuple juif,
le terme ultime du dessein divin est la gloire d’Israël, qui
se réalisera avec l’aide d’un envoyé de Dieu, le Messie
(« l’Oint »). Mais cette venue sera précédée de temps
sombres, tragiques et douloureux, auxquels le Messie
combattant mettra fin pour que le règne de Dieu arrive.
Ainsi on comprend que les moments les plus dramatiques
de l’histoire du peuple juif aient pu être ressentis comme
les « jours annonciateurs ».

Une autre tendance mystique, le Hassidisme va naître
eau XVIII en Europe centrale chez les juifs nommés
Ashkénazes, qui avaient des traditions originales et une
langue, le Yiddish, née d’un mélange de l’allemand et de
l’hébreu. Le Hassidisme va proposer une autre réponse
mystique aux désespoirs nés de l’échec des mouvements
messianiques et de leurs dévoiements. Ce mouvement va
se développer dans toute l’Europe orientale. De
nombreuses communautés Hassidiques existent encore
aujourd’hui aux USA et dans l’état d’Israël.
Aujourd’hui les « Hassidim » sont une petite
minorité en Israël (quelques centaines de milliers). Leur
communauté joue un rôle politique charnière entre la
droite et les travaillistes, hors de proportion avec leur
importance numérique. Ils vivent regroupés dans des
106 quartiers qui rappellent les ghettos de l’Europe centrale
d’autrefois. Les hommes se déplacent en grands manteaux
noirs et chapeaux à larges bords ou toques de fourrure,
parlent yiddish et portent barbe et favoris bouclés. La
femme y a une condition difficile. Il lui est interdit de
prendre le repas à la table des hommes, sa sexualité n’est
admise qu’en vue de la procréation, rien n’est fait pour
qu’elle soit attrayante, elle ne doit pas se déshabiller dans
ses moments d’intimité conjugale et, plus curieux encore,
elle porte une perruque.
La pratique de la langue hébraïque, suite à la dispersion
du peuple juif « aux 4 coins du monde », avait disparu.
Elle a été ressuscitée comme langue vivante dans les
années 1900-1910 sous l’influence d’Eliezer Ben Yehuda
(1858-1922). Elle a été adoptée en 1948 comme langue
officielle lors de la création de l’État d’Israël.

Les tribus perdues d’Israël… ne relèvent plus d’une
légende depuis qu’un pont aérien israélien, en 1985, a sorti
d’Éthiopie les Falashas. Certes, ils sont juifs, mais ils se
disent descendants de la reine de Saba et du roi Salomon,
equi vécurent des amours célèbres vers le X siècle av. J.-
C. Leurs pratiques religieuses sont particulièrement rigides
et éloignées du monde moderne et s’adaptent mal à la vie
actuelle en Israël.
Les différents mouvements religieux actuels.
eDepuis la fin du XIX siècle, des mouvements
nouveaux marquants se sont développés, sans effacer les
anciennes tendances.
- Le judaïsme réformé est un courant de pensée qui
s’est développé dans les démocraties occidentales,
quand y ont été abolies les discriminations de
nature religieuse. Certains juifs ont alors
volontairement abandonné la référence à une
nation juive pour se considérer comme une
107 confession religieuse parmi les autres. Cette
tendance très vigoureuse avant 1939, préconisait
des réformes du culte telles que l’abandon de
l’hébreu au profit de la langue locale, le
remplacement du sabbat par le dimanche, l’égalité
des sexes, l’introduction de l’orgue à la
synagogue…
- Le sionisme, au contraire, refuse totalement toute
assimilation des Juifs à leur milieu et souligne le
rôle de la nation juive. Celle-ci devient ainsi le
point fort du judaïsme, même si la religion doit
passer au second plan. Pour le sionisme, le Messie,
c’est le peuple d’Israël qui revient sur sa terre et y
trouve son unité. La création de l’État d’Israël en
1948 a permis à cette tendance de s’exprimer en
force.

La « conception » de l’état d’Israël selon ces
sionistes qu’on appelle laïcs ou libéraux, ne peut
souffrir aucun compromis. La Terre Promise par Dieu
à Abraham va, selon eux, de la mer Méditerranée aux
rives de la Mer Morte et du Jourdain. Il n’y a pas de
place pour un autre peuple, pas de place donc pour les
Palestiniens.
D’où leur politique permanente, jamais interrompue, de
prise de possession de ces terres avec la création de
colonies juives. Qu’importe la position des autorités
internationales, en particulier de l’ONU et sa décision de
partage de la Palestine en deux États, l’un pour les juifs et
l’autre pour les Palestiniens. Le « Grand Israël » n’est
pas négociable. Et l’implantation de nouvelles colonies se
situe dans la logique de prise de possession de cette
promesse de Dieu dont la concrétisation a été tant attendue
par le peuple juif pendant près de 2000 ans. De même,
Jérusalem est la « ville du Temple ». Elle fait, selon eux,
en totalité partie du patrimoine du peuple élu de Dieu
108 qu’est selon la Bible, le peuple juif. Là encore, pas de
compromis et de partage avec qui que ce soit. Un
patrimoine religieux important pour chacune des trois
religions révélées y existe pourtant : Bethléem, pour le
Christianisme, la Grande Mosquée pour l’Islam.

À côté de ces sionistes qu’on appelle laïcs ou libéraux
et qui sont la majorité, on trouve également des
orthodoxes qui souhaitent qu’Israël soit un état
théocratique (aux fondements religieux) dont les lois
soient strictement conformes à la Torah. Appelés aussi
« ultra orthodoxes », ces religieux fondamentalistes dont
le poids est de plus en plus important dans les institutions
juives poussent la radicalité très loin. Par exemple,
l’ancien Grand Rabbin Séfarade d’Israël, a promulgué un
édit obligeant les parents à amputer les poupées de leurs
enfants, d’un bras et d’une jambe, s’appuyant sur
l’interdiction de créer ou de posséder une idole, stipulée
dans la Bible. (Journal Le Dauphiné Libéré du 23 mars
2006 et Le Monde 15 septembre 2007)
Le film Kadosh tourné par Amos Gitaï en 1999, montre
quelques aspects de la version intégriste « orthodoxe » du
judaïsme. La femme doit cacher ses cheveux et se
soumettre sans discussion au mari déclaré « chef de
famille ». Une prière traditionnelle conduit l’homme à se
réjouir « de ne pas être né femme ».

Parmi les anti-sionistes, très minoritaires
actuellement on trouve deux courants radicalement
opposés :
- Les juifs « de gauche », convaincus qu’Israël ne
pourra indéfiniment subsister face aux voisins,
préconisent un partage amiable de la terre d’Israël
avec les Palestiniens et l’établissement d’un État
pluriconfessionnel.
109 - À l’opposé, on trouve les « Gardiens de la Cité,
Natorei Karta, ultra-conservateurs. Pour eux, le
Messie rassemblera son peuple quand il voudra, et
l’état d’Israël ne fait que retarder cet avènement.
Ils souhaitent donc la disparition de l’État,
réservent l’hébreu pour la prière, parlent yiddish et
refusent la carte d’identité et les impôts…

Quelles que soient ces tendances divergentes, la
constitution de l’état d’Israël marque dorénavant le
judaïsme et entraîne d’importantes conséquences sur les
différentes orientations de la pensée juive.

Aujourd’hui, le courant du judaïsme réformé
régresse au profit d’une plus grande conformité avec la
tradition… sans que l’on puisse dire jusqu’où.
Et le statut matrimonial de la femme dans tous les cas
de figure, n’est pas égal à celui de l’homme. (On n’en
parle guère dans les médias et les émissions de grande
audience pourtant relativement vigilants sur les droits de la
femme dans les différentes religions du monde). Un
documentaire diffusé sur France 5 le 17 mai 2008 rappelle
quelques données fondamentales actuelles de la société
israélienne, concernant le système de divorce sous l’égide
de la loi juive. Par exemple, il est rappelé qu’en Israël, une
épouse est la propriété de son mari. Monsieur « acquiert »
Madame par le mariage et lui seul peut lui accorder le
divorce. La loi rabbinique autorise un époux ayant refusé
le divorce à vivre avec une autre femme. Par contre, une
femme mariée, dont le mari a refusé le divorce, ne peut
pas, elle, retrouver sa liberté…
Le journal Le Figaro du 24 décembre 2009 rapporte
que le Grand Rabbinat d’Israël a diffusé une note aux
habitants du pays concernant les fêtes de Noël : « Les
propriétaires d’hôtels, de restaurants et autres lieux publics
ont été prévenus que mieux valait pour eux d’éviter des
110 sapins, des chapeaux rouges et autres poupées en forme de
Père Noël dans leur décoration à l’approche des fêtes de
fin d’année ».

Et quelle sera l’évolution de ce courant réformé dans le
contexte actuel très conflictuel avec le monde arabe
musulman, en Palestine et au Moyen Orient ?
Une petite indication peut nous être donnée, à l’examen
des résultats des élections de mars 2009 qui ont vu le
triomphe des partis de la droite et un renforcement des
partis religieux « orthodoxes » (fondamentalistes).
Suite à ce scrutin électoral, le premier ministre
Netanyahu a constitué début avril 2009, une sorte de
gouvernement d’union nationale. Parmi les ministres
religieux se trouve Yaakov Litzman, ultra-religieux
membre du parti Liste unifiée de la Torah. Il a refusé de
devenir ministre de la santé et exigé de n’être que « vice-
ministre ayant le statut de ministre »… Car les rabbins
orthodoxes ashkénazes antisionistes interdisent à leurs
adeptes de prêter serment à l’État d’Israël – une entité
profane – comme doivent le faire les ministres.
Dans ce gouvernement qui compte 30 ministres, il n’y a
que 2 femmes. Mais le comble, c’est que les journaux
des partis ultra orthodoxes, membres de la majorité
sont allés jusqu’à censurer la traditionnelle photo du
gouvernement en « gommant » les images des « deux
filles d’Ève ». Selon l’hebdomadaire Marianne du 17 avril
2009 d’où sont extraites ces informations, « Il fallait,
n’est-ce pas, respecter la consigne des rabbins interdisant
de publier la moindre image des créatures du beau sexe ».
2/ Le Christianisme : le Catholicisme.
Origines.
Le christianisme est apparu au sein de la
communauté religieuse juive de Palestine, sous
111 l’occupation romaine. Ce peuple juif, déjà persécuté par
les régimes politiques des états du Moyen Orient, vivait
dans l’attente d’un sauveur, d’un libérateur, dont certains
espéraient un rétablissement de l’indépendance politique
d’Israël. Ce personnage tant attendu devait porter le nom
du Messie dont il était dit qu’il naîtrait d’une vierge. Le
Judaïsme était divisé en mouvements parfois assez hostiles
les uns à l’égard des autres. Par exemple, les Sadducéens,
prêtres et riches, régnaient sur le Temple (qui sera détruit
en 70 ap. J.-C), et collaboraient avec les romains. Les
Pharisiens, lettrés, étudiaient et interprétaient la Torah.
Certains seront favorables à Jésus. Les Zélotes religieux
rebelles en lutte contre les romains étaient pourchassés par
les autres castes. Enfin, une école religieuse, les Esséniens,
dirigée par un « maître de justice », pratiquait un judaïsme
ascétique, axé sur l’amour du prochain et les rituels de
purification. Jean le Baptiste et Jésus en furent peut-être
proches.
Dans ce contexte est apparu un personnage nommé
Jésus, qui s’est mis à diffuser ses idées au sein de la
communauté juive et d’un auditoire local composé de
paysans et d’artisans. D’où les paraboles (comparaisons
imagées) qui font référence à ces milieux. Il parlait
l’araméen, mais aussi l’hébreu (rencontre avec les
docteurs de la Loi) et respectait les pratiques juives
(shabbat…). Accompagné du groupe de disciples qui s’est
constitué au bord du lac de Génésareth, il a entamé une vie
nomade à l’âge de 30 ans, consacrée à l’enseignement. Il
disposait d’un réseau de sympathisants qui l’accueillaient
et le fêtaient, et recueillaient des dons gérés par Judas. Son
public était surtout constitué de juifs originaires de
couches sociales que l’on appelle aujourd’hui
défavorisées. Beaucoup attendaient l’arrivée imminente de
la fin des temps, de l’Apocalypse prévue dans la Bible
hébraïque.
112 Cet homme de 30 ans prêchait dans un langage
simple, clair et imagé pour être à la portée du peuple
qu’il cherchait à convaincre. Minimisant l’importance de
l’érudition, son enseignement prônait l’amour du prochain,
promettait l’avènement du « royaume de Dieu », traitait
les incroyants et adversaires avec indulgence tout en
évoquant la promesse d’un châtiment futur. Son mode de
vie et ses messages religieux éveillèrent bientôt la
méfiance des Pharisiens (mouvement lettré juif) et des
docteurs de la Loi, qui s’inquiétaient du nombre croissant
de ses partisans.
À Jérusalem où il s’était rendu plusieurs fois, il s’en
est pris aux sacrifices d’animaux et aux pratiques
intéressées du Temple. La veille de Pessah (Pâques),
après avoir partagé le pain et le vin en compagnie de ses
disciples, il a été arrêté avec, semble-t-il la complicité de
l’un d’entre eux (Judas). Rapidement la haute cour
religieuse (sanhédrin), principalement composée de
sadducéens, et le préfet romain Ponce Pilate (26 à 36 ap.
J.-C) se sont entendus pour le condamner au supplice de la
flagellation, puis à l’exécution par crucifixion, peine
réservée aux esclaves et révoltés non romains. Mis au
tombeau, son corps a disparu. Selon ses adeptes, il aurait
ressuscité, puis se serait manifesté vivant, dans des
occasions diverses, pendant 40 jours (jusqu’à son
Ascension). L’un de ses disciples, Thomas, qui n’y croyait
pas, l’aurait touché pour se convaincre du miracle de la
résurrection. (Source : Jésus, J. Duquesne, Flammarion/
Desclée de Brouwer et dossier « Balises » de
l’hebdomadaire L’Express du 15 décembre 1994).

Toujours est-il que les Chrétiens considèrent que Jésus
est Dieu, engendré par Dieu et porté par Marie sa mère, et
que sa naissance est unique et surnaturelle. C’est donc la
foi en un homme, Jésus ressuscité, fils de Dieu, qui est
le fondement du Christianisme. Il est hors de question
113 pour eux de limiter Jésus-Christ à un rôle de personnage
historique majeur. C’est, selon eux, le seul être à la fois
homme et Dieu que l’histoire ait connu sur terre.
Ses premiers compagnons, les Apôtres, sont allés
prêcher « la bonne parole » dans tout l’Empire Romain.
Une nouvelle religion s’est créée et répandue à travers
l’Empire, surtout chez les personnes de condition modeste
et les esclaves. Une partie aussi de l’élite a été séduite par
la pureté de la nouvelle doctrine.
Pour donner un aperçu du contenu de cette nouvelle
doctrine religieuse, reprenons le contenu du « sermon de la
montagne » qu’a prononcé Jésus, selon les évangélistes
Matthieu et Luc, au bord du lac de Tibériade.
« Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté, car le
royaume des cieux leur appartient.
Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre.
Bienheureux les affligés, car ils seront consolés.
Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils
seront rassasiés.
Bienheureux ceux qui pardonnent, car on leur
pardonnera.
Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront
Dieu.
Bienheureux les pacificateurs, car ils seront appelés
fils de Dieu.
Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice,
car le Royaume des Cieux leur appartient.
Bienheureux serez-vous quand on vous outragera,
qu’on vous poursuivra, qu’on dira mensongèrement toute
sorte de mal contre vous à cause de moi ; réjouissez-vous
car votre récompense sera grande dans le ciel. »
Les premières communautés de chrétiens ont des
pratiques très simples. Dans les Évangiles, on peut lire
(Actes des Apôtres, 2/42-47) : Les chrétiens « se montrent
assidus à l’enseignement des apôtres et à la communion
fraternelle, à la fraction du pain et aux prières… Ils
114