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Saint-Just, la liberté ou la mort

De
221 pages
Il est dix neuf heures trente. Deux tombereaux montent la rue du Rocher en direction du cimetière des Errancis, près de la barrière de Monceaux. Il est tard, on jette pêle-mêle dans la fosse les corps des suppliciés du jour. Parmi eux, Maximilien Robespierre et Louis-Antoine Saint-Just, né à Decize il y a vingt-six ans. Nous sommes le 10 Thermidor de l’An II. Ce jeune homme que rien ne destinait à participer à l’aventure révolutionnaire était mort sans pouvoir prononcer son dernier discours. Celui qui déclarait à la tribune de l’assemblée que « la confiance n’a plus de prix lorsqu’on la partage avec des hommes corrompus », ou encore « Osez ! ce mot renferme toute la politique de notre révolution », n’aura été député que vingt-deux mois et n’aura pu mettre en pratique la constitution de 1793 dont il fut l’un des maîtres penseurs. Quelles purent être les dernières heures, les ultimes pensées de Saint-Just, homme d’action et penseur d’actes, alors qu’ils se savait condamné ?
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Saint-Just
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SOUS LA RÉVOLUTION

Préface de Bernard Vinot
Avant-propos de Patrice Joly









En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou
partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée, 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2




REMERCIEMENT




L’auteur remercie celles et ceux sans qui ce livre ne serait pas. Au risque
d’en oublier, sa gratitude va notamment au personnel des archives
départementales de la Nièvre, des Archives nationales, des archives
communales des villes de Decize et de Luthenay-Uxeloup.
Il remercie également M. Bernard Vinot, agrégé de l’Université et docteur en
histoire, ancien président de l’Association des amis de Saint-Just à
Blérancourt, pour son écoute, et M. Christian Lescureux, ancien secrétaire
des Amis de Robespierre à Arras, pour son amitié.
Merci également à M. Jean-Louis Rollot, anciennement conseiller général
de Luzy et chargé de la culture au département qui sut trouver dans la Nièvre
ces lieux magnifiques que sont les forges de Guérigny et qui sont devenus
par la suite le théâtre des Forges royales de Guérigny.
Merci aussi à Pascal Tedes et aux comédiens du Carambole Théâtre, pour
avoir créé et interprété la pièce Le Peuple des ronces, dont je fus le
conseiller historique, pièce tirée de la première partie de cet ouvrage.
Une pensée particulière pour M. Frédéric Pignot, ancien maire de
LuthenayUxeloup, qui me permit d’accéder aux archives trouvées dans sa commune
et concernant la famille Chambrun.






« Je n’ai vu que la vérité dans l’univers
et je l’ai dite ! »
SAINT-JUST


« La véritable horreur n’est pas où on l’attend.
Elle n’est pas forcément chez Saint-Just.
Elle est autour de lui. »
Michel BENOIT




AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR




Mai 2017

S’il fut des hommes dont la personnalité dut se révéler brutalement à
l’occasion de circonstances exceptionnelles, Saint-Just fut de ceux-là. Il n’eut
de cesse, durant la courte durée de son mandat électoral, de manifester sa
détermination pour imposer la république aux tout-puissants d’Europe qui,
appuyés de leurs armées, encerclaient la nation. Cette république, lui et ses
amis la protégèrent en créant des lois, des institutions, une Constitution sans
précédent, celle de 1793, et en organisant la victoire contre les pays
coalisés. À ce titre, Saint-Just n’hésitera pas à combattre lui-même
l’envahisseur menaçant les frontières de la France. Il sera le penseur d’actes
et l’homme d’action de la Révolution !
Mais qui était-il ce jeune homme que l’on va surnommer l’Archange de la
Terreur ? Une météorite, venue de nulle part et qui entra dans l’histoire pour
une période de dix-huit mois avant de se brûler les ailes comme un insecte
éphémère.
Louis Antoine Saint-Just est né le 25 août 1767 à Decize dans la vieille
maison des Robinot, sa famille maternelle, située à quelques mètres de la
Loire. Chez Saint-Just, le grain qui forge l’homme est composé de deux
variétés : la graine militaire héritée de son père, capitaine de cavalerie du
régiment du duc de Berry et la semence de l’homme d’État transmise par son
grand-père maternel, conseiller et notaire royal à Decize.
Sa mère a trente-trois ans et son père presque vingt ans de plus lors de laconception de l’enfant. Léonard Robinot, le père de Marie-Anne, s’oppose au
mariage de sa fille avec ce militaire axonais, dont la fortune est très inférieure
à la sienne. Devant la pression familiale, les parents de Saint-Just devront
quitter la Nièvre et rejoindre la Picardie en attendant un jugement qui sera
rendu en leur faveur. Le petit Louis Antoine va alors être confié, après son
baptême, à son parrain et oncle paternel, le curé de Verneuil, Jean-Antoine
Robinot. C’est dans ce petit village, entouré d’arbres centenaires, à deux pas
de l’église byzantine, qu’il vivra ses premières années et fera ses premiers
pas, chez une vieille nourrice dont il partagera le sein et le lait avec ses
frères de circonstance. Plus tard, revenu quelque temps à Decize, il assistera
à la construction des halles, érigées pour réduire le fleuve et son bras mort,
l’Aron, mais surtout, imaginées pour occuper les autochtones et leur donner
un salaire journalier afin d’enrayer la misère et d’éviter la disette. À six ans, la
réalité sociale lui sautera aux yeux, à l’image de ses camarades de jeu, qui
devront eux travailler pour continuer d’exister. C’est sans doute cette image
gardée en mémoire qui forgera sa haine des fastes, du pouvoir de l’argent,
des affaires financières appauvrissant le peuple, de la misère et des
injustices qui se matérialiseront par les événements qui surgiront au début de
l’année 1789. Il rêvera d’établir la justice dans la paix, dans l’amour, et
abattre l’opulence qu’il dénoncera comme une infamie. Trop jeune pour être
élu à l’Assemblée législative, il lui faudra attendre les élections suivantes qui
le verront rejoindre les bancs de l’Assemblée conventionnelle. Une
assemblée élue pour abolir la royauté, juger le roi et établir un gouvernement
permettant de faire face aux nombreux dangers qui menacent le pays. C’est
de cette fille de notaire, élogieux, reconnu et au fait des lois, et de ce meneur
d’hommes, capitaine de cavalerie et quelque peu aventurier, que naîtra Louis
Antoine Saint-Just, penseur d’actes et homme d’action !
C’est peu avant l’âge de neuf ans qu’il retrouvera sa mère, revenue dans le
Nivernais pour y régler quelques affaires familiales. L’enfant, délaissé,
découvre qu’il est le frère de deux petites sœurs, bien plus jeunes que lui, et
qu’il n’a jamais vues. Revenu dans la région paternelle, à Blérancourt, où son
père vient d’acheter une maison, rue de la Chouette, il va falloir composer
avec cette nouvelle famille imposée, avec cette mère qui est tout sauf
maternelle et avec l’absence de son père, qui décède brutalement un an
après. Louis Antoine n’avait pas dix ans.
C’est donc dans l’Aisne, entre Noyon et Coucy-le-Château, à Blérancourt,
petit bourg de mille âmes, que Saint-Just va grandir. L’enfance s’en est allée
à la mort de son père qu’il vénérera secrètement comme le vieux gendarme
et cavalier qu’il fut. L’adolescence lui apportera son lot de bonheur et de
déception. Sa rencontre, à l’âge de quinze ans, avec la jeune Thérèse Gellé.L’histoire d’un amour contrarié, à l’image de ses parents, qui se renouvellera
avec une union refusée par sa mère et les parents de la jeune fille, dont le
père est notaire. C’est compter sans l’amour que se porte les deux jeunes
gens, un amour que rien ne pourra entamer, pas même le mariage arrangé
de Thérèse avec le jeune Thorin, laquelle bien que mariée, fuguera pour
retrouver à Paris son amour de jeunesse devenu son amant, Louis Antoine,
élu député à la Convention nationale, l’espace de quelques mois avant sa
mort.
Si l’affectif, la confiance, le langage et la créativité sont des éléments
essentiels devant constituer le socle acquis à maturation avant l’âge de six
ans, l’environnement familial nivernais dut contribuer grandement à façonner
l’esprit et les futurs comportements de Louis Antoine Saint-Just.
Alors que nous célébrons cette année le deux cent cinquantième
anniversaire de la naissance du jeune tribun, il me semblait opportun
d’évoquer ce que fut sa jeunesse et ce qui forgea sa détermination dans le
combat qu’il mena pour participer à la création de la Première République.

Saint-Just… à lui seul, ce nom prononcé, au dire des témoins de l’époque,
faisait trembler les plus grands, les plus hardis, les plus féroces, les plus
déterminés. Saint-Just, ce provincial dont l’enfance va se dérouler dans la
Nièvre, l’adolescence dans le sud de l’Aisne et l’âge adulte à Paris, va
bouleverser la vie de tous les Français en s’imposant chez lui à Blérancourt,
puis à l’Assemblée nationale, et enfin au gouvernement de la République qui
n’est autre que le Comité de salut public.
Cet homme a vingt-six ans en 1794, c’est un jeune homme qui est à la
hauteur de toutes les tâches qui lui sont confiées, et qui réussit, quelle que
soit la mission, dans ses discours pour dénoncer les factions qui complotent
pour rétablir la royauté, dans ses propositions de lois ou d’institutions pour
réduire les inégalités et donner à la République les fondements légaux qui la
feront passer de la volonté politique à la culture de vie d’un peuple, enfin
parmi les soldats de l’an II, aux frontières du Nord, sous la mitraille ennemie,
pour gagner ou regagner les frontières qui sont les nôtres aujourd’hui.
Cet homme, ou plutôt ce jeune homme, a vingt-six ans et pourtant, il va
mourir, là, dans quelques heures, sous la hache de la guillotine et de la main
de ceux qui l’avaient élu, il y a plus d’un an, au Grand Comité, et qui le
sacrifient ce jour du 10 thermidor.
Ses seuls instants de répit, peut-être de bonheur, il les passera durant ses
sept premières années, dans la Nièvre, à Verneuil, puis à Decize. Lesévénements se précipiteront ensuite à une trop grande vitesse pour cet
enfant qui quittera sa région natale trop tôt pour les plaines de l’Aisne où les
événements se succéderont. Tout d’abord, la disparition de son père,
l’isolement et le deuil familial dans un bourg non accueillant pour l’étranger
qu’il était, le collège Saint-Nicolas de Soissons et la séparation d’avec sa
mère, la rencontre avec la jeune Louise Gellé qu’aucun ne souhaite et que
tous réprouvent, la fuite en avant pour Paris avec quelques biens familiaux
dérobés pour la circonstance, son internement à la Sainte-Colombe, maison
de correction pour adolescents indisciplinés de bonne famille, ses quelques
mois d’études à Reims et son emploi comme clerc à Soissons.
Survient la Révolution où, dès les premiers mois, il joue un rôle important
dans sa commune de Blérancourt, malgré son jeune âge et les embûches
liées à celui-ci. Son élection à l’Assemblée nationale comme député de
l’Aisne sera pour lui, non seulement le moyen de tenter d’appliquer ses
théories, en retrouvant celui qu’il admire depuis le début des événements
révolutionnaires, Robespierre, mais ce sera aussi l’occasion de prendre sa
revanche sur la vie. Cette vie qu’il sait qu’elle sera courte dès qu’il franchit
l’enceinte de l’Assemblée.
Ses discours et interventions à la tribune de celle-ci seront déterminants
quant à l’issue des débats, que ce soit pour juger ou non le roi, ou pour
dénoncer les Enragés et les Indulgents en germinal de l’an II.
Saint-Just n’a pas peur de la mort, il ne la connaît que trop bien ! Il a dormi
près d’elle durant ses trois déplacements en mission dans l’armée du Nord, il
a vu les hommes tomber près de lui alors qu’ils montaient au front sur ses
ordres. Il a vu mourir les grands corrompus, les Hébert, les Danton, les
Girondins aussi, sans compter les aristocrates avoués ou dissimulés derrière
un patriotisme ultra.
Saint-Just est un homme d’action. Mais c’est aussi, et c’est une qualité rare,
un penseur d’actes. Un homme d’action a-t-il peur de la mort ? Tout en
SaintJust le prédestinait à une fin explosive, sans compromis, sans concessions,
sans indulgence aussi. Ses valeurs sont celles d’un homme honnête, valeurs
où l’amitié, quoi qu’il arrive, doit être conservée, quelle que soit l’issue. Son
parcours brillant entraînant la jalousie, celle de l’homme, mais aussi celle du
pouvoir. Sa lucidité, gênante pour les uns, incomprise pour les autres, en
dérangera plus d’un lors de ces nombreuses interventions à l’Assemblée et
au sein du Comité.
Le 9 thermidor an II de la République (27 juillet 1794), les députés vont
transformer l’Assemblée en arène. Une fois de plus, depuis les premiers​
jours de la Révolution, cette enceinte va être le drame d’un combat sans pitié
où deux seules issues sont concevables : la victoire et la vie pour les uns,
la défaite et la mort pour les autres. Saint-Just sera de ceux-ci, et sera arrêté
et exécuté le lendemain, 10 thermidor, sans jugement, vers 7 heures du soir,
sur la place de la Révolution.
Il ne nous appartient pas de relater une fois de plus ces événements,
connus de tous, qui amèneront Saint-Just à la mort. Pourtant, que serait-il
advenu si le discours de Saint-Just avait été prononcé le 8 thermidor, en lieu
et place de celui de Robespierre qui, hormis le fait qu’il soit un testament
politique d’une grande franchise et d’une étonnante lucidité, fut, il faut bien
l’avouer, une erreur tactique et politique sans précédent ? Saint-Just aurait-il
survécu aux fripons qu’il dénonçait dans son discours ? Sans doute, tant son
intervention est un appel à la discussion et au débat…
Saint-Just vivant, ceux que l’on surnommera les Thermidoriens auraient-ils
échappé à la justice ? De même, Bonaparte aurait-il eu une chance, même
minime, d’accéder aux plus hautes fonctions jusqu’à devenir empereur ?
Certes pas, le coup d’État du 18 brumaire n’aurait pas eu lieu. La montée en
puissance de ce jeune lieutenant d’artillerie n’était-elle pas non plus ce que
redoutait le plus un homme politique comme Saint-Just ?
L’avenir de notre pays a donc basculé en quelques heures ce 10 thermidor
an II de la République.
Comment ces événements furent-ils vécus de la part des protagonistes de
cette journée et de Saint-Just en particulier ? Nous ne savons pas
grandchose sur ceux-ci, mis à part quelques témoignages d’époque, de récits
écrits plus de vingt ans après par des témoins ou autres acteurs, présents ou
non à ce moment, bien souvent peu crédibles, personnalité et contexte
obligent…
Tous, pourtant, sont d’accord pour nous décrire un Saint-Just calme,
hautain, résigné devant le destin, et qui ne prononcera que deux ou trois
mots durant sa captivité et son calvaire, qui ne dureront que seize ou dix-sept
heures.
Nous possédons pourtant un volume impressionnant d’écrits, de projets
d’institutions, de discours et de rapports, de lettres et de décrets.
C’est donc grâce à ceux-ci que nous avons pu, en toute modestie, mais
aussi en nous inscrivant dans une démarche scrupuleusement historique,
tenter de reconstituer ce que Louis Antoine Saint-Just a pu penser durant
son calvaire.Que peut bien penser un homme de vingt-six ans tel que Saint-Just, avec le
parcours qui est le sien, dans un moment comme celui-ci ?
Fait-il le point sur ses réussites et ses échecs politiques qui le conduisent
aujourd’hui aux portes de l’éternité ?
Revit-il ses amours, se souvient-il des moments forts de cette vie trop
courte, de sa nourrice, de ses parents, de ses sœurs ?
Il ne s’agit donc pas d’un livre historique, mais bien plutôt d’un ouvrage de
fiction puisque, bien que Saint-Just ait effectivement écrit ce qui suit, nous ne
pouvons bien évidemment démontrer qu’il l’a pensé à l’instant où nous le
mettons en scène.

Michel BENOIT.




PRÉFACE




Il était jeune, beau, intelligent, éloquent et séduisant. Il était animé par le
génie de l’action. À Paris, il était de toutes les séances aux Jacobins, à la
Convention et au Comité de salut public où il a signé des centaines d’arrêtés.
Il composait des projets de Constitution, préparait des discours et des
rapports sur tous les sujets, et lorsqu’il fallait convaincre, même en des
combats douteux, les comités le déléguaient à la tribune. Son verbe même
était action. À aucun moment il n’a esquivé la responsabilité de missions aux
armées. Du Rhin à l’Oise, de Landau à Fleurus, le plus souvent en selle, il a
passé près de cent cinquante jours sur les champs de bataille, partageant la
pitance et les nuits sans sommeil des soldats. De son père, brave officier de
cavalerie, il avait hérité la rigueur, la raideur, l’esprit de décision et l’instinct
de survie.
Et voilà que le 9 thermidor, sur le coup de midi, dès les premières phrases
d’une intervention de soutien à Robespierre, il se laisse interrompre par les
hommes du complot, renonce et se tait jusqu’à la mort. Le contraste est trop
violent pour ne pas interpeller tous ceux qui se penchent sur cet exceptionnel
destin. Et en premier lieu, naturellement, les historiens qui depuis deux
siècles tournent et retournent les témoignages d’inégale qualité et souvent
contradictoires pour aboutir à des conclusions pas toujours convaincantes,
tant manquent et – on peut l’affirmer aujourd’hui – manqueront toujours les
preuves irréfutables.
On peut bien sûr toujours pallier ce vide, évoquer le sens de la légalité, la
déception en l’humaine nature, voire, pourquoi pas, la déconvenue
amoureuse, la fatigue physique ou psychologique, le dégoût de cette terreur« qui a blasé le crime comme les liqueurs fortes blase le palais », le
sentiment de s’être engagé dans une impasse ou d’avoir trop sacrifié à
l’utopie… Les pistes ne manquent pas.
On l’a exprimé dans le passé de bien des façons, dans des biographies à
l’ancienne par exemple, mêlant factuel rigoureux et interprétations enjolivées,
par l’abstraction poétique encore, tel René Char évoquant ces « volets de
cristal à jamais tirés sur la communication », ou simplement dans des
romans habiles à camoufler la nullité derrière les grands noms de l’histoire.
Michel Benoit, lui, ne s’avance pas masqué. Il présente son essai comme
un « ouvrage de fiction » s’inscrivant dans « une démarche historique », à
l’interface de l’histoire et du roman. Les citations de Saint-Just s’intègrent,
avec ou sans guillemets, dans le style de l’auteur selon un genre qui n’est
pas nouveau. Avec Robespierre, derniers temps (Le Seuil, 1984),
JeanPhilippe Domecq l’a porté à un tel niveau de qualité qu’il a retenu toute la
considération de Michel Vovelle, alors titulaire de la chaire de la Révolution
française à la Sorbonne, et que ce titre figure dans la biographie pourtant très
sélective qui accompagne l’article « Robespierre », de Claude Mazauric,
dans le Dictionnaire historique de la Révolution française d’Albert Soboul.
Michel Benoit habite à Decize, cette île entre deux bras de Loire, empreinte
de charme, attachante, où Saint-Just a passé son enfance. Je me souviens
avoir entendu Maurice Genevoix, né en face, en parler avec émotion, et
aussi Marguerite Monot. Michel Benoit qui respire cet air, qui se délasse sur
cette célèbre promenade de platanes dont Saint-Just a vu planter les plus
anciens n’est probablement pas le plus mal placé pour entrer dans l’intimité
du jeune conventionnel et interpréter ses silences. En refermant le livre fait
d’émotions, de réflexions, d’aveux, au milieu des amis célèbres et obscurs,
les amis d’aujourd’hui qui vont mourir et ceux d’hier qui vont survivre, on est
tenté de se dire : « Pourquoi pas ? »

Bernard VINOT,
Agrégé de l’Université,
Docteur en histoire,
Membre du conseil de la Société des études robespierristes.




AVANT-PROPOS




L’activité politique peut nous faire perdre la tête… L’idée de bonheur aussi.
Il ne s’agit pas là d’un simple jeu sur les mots au regard de la période
révolutionnaire qui mena à pleines charretées tant de monde à l’échafaud.
Des milliers, à Paris, en province, dans la Nièvre aussi, comme ailleurs, de
guillotinés, fusillés, noyés, massacrés dans un climat de délation, de terreur
absolue, sans procès véritable.
À l’assembler où siègent les représentants élus des Français, on s’écharpe,
on se condamne, on se surveille, on se dénonce, on perd la tête… Et on
rêve d’un autre monde où il est question d’égalité, de peuple, de démocratie,
de droits de l’homme, d’abolition de l’esclavage, de fraternité, de liberté… de
République.
On veut en finir avec cette monarchie de droit divin (les Capets et familles
associées règnent sur la France depuis 987) qui ordonne, qui organise la
société suivant un schéma qui est devenu, pour la bourgeoisie et ses jeunes
élites nourries, instruites, réveillées par les penseurs du siècle des Lumières,
invivable.
La Révolution française n’est pas simplement une révolution, c’est-à-dire un
simple retournement des choses… C’est une explosion d’idées, d’utopies et
comme toute explosion dans un monde d’ordre, figé, stratifié, momifié,
malgré quelques réformes… les dégâts (collatéraux, dirait-on aujourd’hui)
sont énormes, incalculables… Les têtes tombent comme des fruits blets…
Celle du roi, de la reine, celle de Dieu aussi, du moins de ses idoles… Des
symboles ancrés dans des consciences si peu éduquées, si peu préparées à
un tel essorage social, culturel et politique… dans une France attaquée detoutes parts par les grandes puissances de l’époque… dans une France où
le peuple crie famine, où la révolte gronde, menée par les hobereaux, les
cidevant, les prêtres, désormais, en danger de mort.
C’est dans ce contexte que Saint-Just hurle « Le bonheur est une idée
neuve… », du haut de ses vingt-six ans. Ce Nivernais né à Decize est alors
l’un de ceux qui gouvernent la France… à vingt-six ans… Ils sont tous
jeunes… Robespierre a trente-quatre ans, Danton a trente-quatre ans,
Chaumette, un autre Nivernais, a trente et un ans. Desmoulins en a
trentequatre et Couthon trente-neuf… « Ils sont tous beaux, intelligents, éloquents,
séduisants, et ils sont animés par le génie de l’action. » Ce sont des avocats,
des gens de lettres, des scientifiques, des journalistes… qui vont
révolutionner la France, construire les fondations de notre République, écrire
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le retentissement de
leurs idées est mondial.
La Révolution française est une révolution de l’intelligence et de la jeunesse
qui s’est mise dans la caboche de construire du neuf sur un monde en
ruine… Le projet était colossal, ils en ont perdu la tête, mais les idées, elles,
sont restées…
Saint-Just a-t-il considéré qu’il avait tout dit ce 9 thermidor an II, quand il fut
interrompu, à la tribune, par le tumulte de l’Assemblée ? Ou qu’il n’avait plus
à rien à dire qui puisse être entendu ? Ou constatait-il, médusé, que l’armée
des mots de la langue était devenue insuffisante pour combattre l’hérésie et
porter des idées qui dépassaient leur époque ?
Il en est ainsi de cette idée de bonheur possible, devant laquelle, malgré le
temps qui a passé, les guerres sanglantes, les découvertes prestigieuses
dans tous les domaines, les aventures les plus folles… nous, les humains,
restons plantés, comme devant une porte fermée dont nous aurions égaré la
clef.
« Quel langage vous parler… ? » dira Saint-Just avant d’être conduit à la
guillotine.
La question est essentielle et continue à nous prendre la tête, car il n’est
pas d’idées neuves sans mots nouveaux pour les porter… Encore faut-il
croire aux idées neuves ! Et les porter !
… Avec le risque, parfois, d’y perdre la tête.
Merci à Michel Benoit, qui, dans ce livre malicieux, nous rappelle que la
Nièvre, département rural, est aussi une terre où ont germé et germent
encore des idées neuves et capitales.
Patrice JOLY,
Président du conseil départemental de la Nièvre.





PREMIÈRE PARTIE.
SAINT-JUST
LA LIBERTÉ OU LA MORT





Je suis debout près de la fenêtre, immobile, épuisé, le jour se lève sur Paris.
Une nuit qui s’achève, bleue, blanche et rouge aux couleurs de cette jeune
République que j’ai tant appelée, tant désirée, et tant aimée. Bleue comme le
ciel de cette aurore inondant les jardins des Tuileries où miroitent d’étranges
lueurs sur les allées bordées d’arbres centenaires. Blanche comme cette nuit
peuplée d’ombres et de fantômes qui m’entourent à présent ; des êtres
sanguinolents se vidant de leur sang, devant l’insoutenable regard des
gardiens qui nous surveillent. Rouge comme la fureur et le désespoir de ceux
qui savent qu’ils vont mourir, bientôt, sans sursis, sans défense, quoi qu’ils
disent, quoi qu’ils fassent…
À quoi bon parler, leur parler ?
Je suis étroitement lié, garrotté, mes membres me font souffrir et
s’engourdissent à présent : la tyrannie endort !
On veut m’empêcher de fuir.
Fuir, comment le pourrais-je ?
Vers où et qui ?
Précaution ridicule.
S’ils savaient…
Comprendre, fuir pour mieux périr.
Celui qui cherche un bonheur à part de celui du peuple doit périr !
Et le peuple c’est aussi ces gardiens, près de moi, pauvres hères qui ne
comprennent rien et qui regardent, hébétés, ces quelques hommes dont
je suis. Maîtres et puissants hier, moribonds et déchus aujourd’hui.
De temps à autre, l’un d’eux pointe de sa pique grossière et sale la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Il est aussi sale que son
arme. Son bonnet en fourrure de lapin, cachant jusqu’à son front et ne
laissant apparaître qu’une masse de sourcils épais et hirsutes, paraît
incongru pour la saison. Il me fixe de ses petits yeux noirs et haineux. Unrictus incontrôlé dévoile un trou béant, absent ou presque de toute denture.
Son regard se tourne par saccades vers la pointe de sa pique qui parcourt
anarchiquement l’article IX de la fresque :
« Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré
coupable… »
Il ne sait pas lire le bougre, c’est certain.
Il ricane.
S’il le savait, il aurait pu lire en préambule que l’ignorance, l’oubli et le
mépris des droits de l’homme sont les causes des malheurs publics et de la
corruption des gouvernants.
La corruption, le malheur public…
L’éducation, lire.
Le temps a manqué. Faire voter les lois sur les principes de l’éducation pour
le peuple par des hommes qui n’en ont pas l’envie et qui ont pour seul intérêt
qu’il reste ignorant.
Faire exécuter les lois sur l’éducation ; voilà le secret !
Le temps a manqué, le temps est tout…
Le temps, combien de temps encore ?
Un homme allume sa pipe, non loin de moi.
C’est un sans-culotte de la section des Gravilliers. Je l’ai déjà aperçu dans
les tribunes : une connaissance de Léonard Bourdon. Peut-être de Jacques
Roux, ce prêtre défroqué, prônant la révolte et la violence bien avant Hébert
et qui est mort misérablement en prison en ce début d’année.
L’homme à la pipe était de ceux qui ont envahi, il y a quelques heures, la
salle du conseil de la Commune en compagnie des gendarmes attachés à la
Convention. Assis à ma gauche, il marmonne quelques bribes de phrases
inintelligibles. Près de moi, Dumas et Payan, debout et garrottés eux aussi,
surveillés par trois gendarmes. Autant Payan est terne et résolu malgré son
jeune âge, autant Dumas piétine, survolté, enragé. Il maudit Hanriot, le
général roturier qui, cette fois-ci, n’a pas été à la hauteur de la situation alors
que la partie était gagnée.
L’ivresse a vaincu la vertu.
Faute de vouloir faire verser le sang des hommes, il s’était résolu à faire
couler le vin en abondance. La terrible chaleur étouffante de la veille avait fait
le reste.Où est-il à présent ?
A-t-il fui ?
On ne l’a pas revu depuis le milieu de la nuit.
Le géant Cofinhal a dû se charger de lui à coups de sabre dans les
escaliers de la maison commune. Ultime revanche réservée aux vaincus qui
s’entre-tuent avant la grande scène finale.
Et Cofinhal, qu’est-il devenu lui aussi ?
J’entends encore sa voix hurler avec son accent auvergnat qui me rappelait
presque celui du grand-père Léonard Robinot.
Parfum d’enfance, où les crues de la Loire rythment les saisons ; Cossaye,
Marcy, Champvert, la rue des Pêcheurs, étroite et pavée, avec ses porches
donnant sur cour où les chevaux font halte avant de reprendre leur labeur en
direction de Nevers par le halage, résignés.
J’ai chaud, la fièvre peut-être. L’air me manque. On n’ose ouvrir les fenêtres
de peur que l’un de nous s’y précipite et abrège ses derniers instants de vie.
Cette vie qui nous fuit à présent. Cette vie qui va s’achever bientôt avec la
nuit.
L’aube parvient, le ciel est teinté de rose, bleuté.
Au-dehors, le silence règne sur le parc. De temps à autre s’ouvre la porte
qui donne sur le couloir menant à l’Assemblée toujours en séance depuis
hier. Dans l’embrasure de cette porte, quelques visages connus
m’apparaissent, à la fois soulagés et effrayés du spectacle que nous
donnons. C’est Élie Lacoste, c’est l’imbécile de Vadier, c’est Bourdon, encore
lui.
Se taire, ne pas parler.
Seul, un corps allongé, immobile, semble retenir leur attention. Ce corps se
plie, tant la douleur doit être insupportable à cet être qui gît, depuis plusieurs
heures à présent, sans secours et sans soins, parmi nous.
Ce corps inerte que la vie va quitter repose sur une table recouverte d’un
tapis vert taché de sang. De son sang.
De temps à autre, le bras droit qui cache son visage esquisse un
soubresaut. Il cache sa plaie béante aux curieux.
Souffrir en silence, solitude et intimité des derniers instants.
C’est sur lui que les regards se posent. C’est sur cet homme, sans cravate,
bas rabattus sur les talons, mollets à l’air, que la destinée de la France areposé durant plus de quatre ans.
Cet homme est mon ami, mon frère de combat, il a représenté à la fois la
grandeur et l’espoir, la victoire et la vertu : c’est Maximilien Robespierre.
On a surélevé sa tête à l’aide d’une boîte en sapin ayant contenu quelques
échantillons de pain de munition envoyés de l’armée du Nord, et qui sert à
présent d’oreiller de fortune. L’armée du Nord, la même qui vient de vaincre à
Fleurus face aux hordes coalisées.
L’homme à la pipe prononce cette fois quelques mots assez forts pour que
tous entendent : « Ne v’là t’y pas un beau roi ! »
À ces paroles, Maximilien ouvre les yeux, son teint bilieux se confond avec
la lividité de la mort et il semble à présent regarder le plafond.
Un beau roi !
Le ridicule de la situation fait à peine sourire les gendarmes alentour.
L’homme alors se tourne vers moi, mais à mon regard rempli de dédain,
il préfère détourner le sien et redoubler d’attention sur le tirage de sa pipe qui
dégage une épaisse fumée blanchâtre.
Une fumée blanchâtre, opaque, la même qu’à Fleurus où les armées
autrichiennes, cachées dans les bois, avaient aperçu, loin au-dessus d’elles,
se dégageant de l’épaisse fumée de la mitraille, l’aérostat L’Entreprenant
conçu pour renseigner les mouvements des troupes. À cet instant, les princes
avaient compris que la victoire leur échapperait. Ils avaient eu beau pointer
leurs armes en direction du ballon français, rien n’y avait fait, et c’est au cri
de « Point de retraite ! » que les soldats de Jourdan avaient bravement
obtenu l’avantage jusqu’à la déroute des troupes ennemies. Le nuage de
poudre ne s’était estompé que bien plus tard, alors que l’on cherchait les
blessés parmi l’amoncellement des chariots renversés et des canons encore
fumants, inutilisables, à la recherche du moindre râle, du moindre indice,
même sous le corps des chevaux.
Cette fumée blanchâtre envahit à présent la salle d’audience du Comité où
je suis détenu, et me pique la gorge. Payan est également incommodé à en
croire les raclements successifs qu’il dégage de la sienne.
Les yeux me piquent.
Maximilien remonte son bras, il souffre.
À quoi pense-t-il ?
Son sang coule en abondance, il évite mon regard. J’aperçois la blessure
ignoble à la mâchoire inférieure gauche. Mâchoire brisée, joue transpercée,