Katy's world

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La violence peut-être psychologique, plus insidieuse. Elle agit dans le silence de la nuit consumant à petit feu votre intérieur, votre être, le torture jusqu'à l'anéantif. Je ne veux froisser personne mais telle est mon histoire. Mon corps est un corps meurtri. Je porte en moi cette différence qui me colle à la peau. J'ai tellement assumé, les routes que j'ai pu prendre que j'ai oublié qu'en chemin des personnes y ont tout de même contribué. Pour résister et me défendre, je me suis crée un monde parallèle. Je me suis projetée en bordure du monde tel l'iris blanc de Van Gogh. je vous invite dans les méandres de mon monde intérieur. Bonne route. Peut-être nous y retrouverons nous au bout de ce long chemin? Qui peut savoir?
Publié le : dimanche 19 juin 2011
Lecture(s) : 120
EAN13 : 9782748182163
Nombre de pages : 547
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2 Titre
Le Chemin d’un Iris
Blanc

3

Titre
Katy Danjou
Le Chemin d’un Iris
Blanc
KATY’S WORLD
Écrits intimes
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8216-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748182163 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8217-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748182170 (livre numérique)

6





. .

8 Le Chemin d’un Iris Blanc






Aux deux Lumières de ma vie,
Avec tout mon amour.
9 PREFACE

PREFACE
Katy est née en 1965 au sud de la France à
Toulouse, « la ville rose. » Cette biographie est son
premier essai. Ce livre va vous transcender, vous
amuser pour les plus pervers. Vous allez entrer
dans un monde parallèle qui pourtant n’est pas si
loin de vous et moi. Ce livre va vous montrer que
tout est possible avec de l’espoir, que l’être humain
est bourré de défauts mais bien sûr aussi de
qualités. Vous allez découvrir avec surprise la force
que possède l’être humain en lui, ce qu’il peut faire
rien qu’en espérant. Pour moi, ce livre est une leçon
de morale, de vie pour tout le monde. Tant que
nous ne sommes pas morts, tout est possible, nous
pouvons redescendre tout au fond et remonter tout
en haut. Tout le monde en est capable, il suffit de le
vouloir. Ce livre est un message d’espoir pour tous
ceux qui ont une différence en eux. Il vous apprend
que cette différence quelle qu’elle soit est une force,
il faut savoir s’en servir. Ce sont des pages de
métaphores qui je suis sûr vous plairont. Avant
d’en tirer une bonne conclusion, je vous laisse
entrer dans un autre univers. Bon voyage.
Nicolas
11 SOMMAIRE

SOMMAIRE
Au commencement…

La cassure…

L’errance…

La métamorphose…

Epilogue

Katy’s song
13 Le Chemin d’un Iris Blanc
AU COMMENCEMENT

Tout bouge autour de moi. Je ne supporte plus
d’être enfermée dans ce fiel, j’étouffe ! ! J’entrevois
une lueur. La chose a tenté de me détruire mais je
résiste. Quand je perçois sa voix, je me cale dans
une position, je ne bouge plus. Je n’ose plus
bouger. Je ne sais pas ce qu’elle peut me balbutier
mais je n’aime pas l’intonation de sa voix. In utero,
ça résonne, ce son me fait vibrer, raidit tous les
membres de mon corps J’ai hâte d’être délivrée de
cet enfer. Une douleur me cisaille l’arrière-train.
Pendant ce temps-là, dans le monde en ce
vendredi 7 mai 1965. Un avion s’écrase :
119 morts ; un cyclone fait 12 722 morts et
1 300 disparus… Je choisis ce jour de catastrophe
pour arriver à l’improviste. Je ne me sens pas tout à
fait intacte.
10 h 15 : Je manque de tomber mais des mains
chaudes et agréables me retiennent. Quel choc !
Mais où suis-je ? Une lueur m’éblouit, ouvre mon
crâne, je ne peux plus respirer, je me sens
oppressée, je hurle ! ! ! Je sens une déchirure à
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l’intérieur de moi. C’est la fêlure, je sens que je me
partage en deux, tout tourbillonne autour de moi.
J’entends une voix qui m’appelle. Une main se tend,
la lueur m’aveugle. Je ne bouge plus, je baigne dans
cette douce lueur qui envahit mon être peu à peu, je
suis bien.
J’aperçois un visage, la Chose, ses yeux me
transpercent. Je tente de reculer mais aucune
échappatoire possible, elle me serre, enfonce
quelque chose dans ma chair. Je resterai muette, je
ne bougerai pas. Tout brûle dans mes entrailles.
Tout s’assombrit d’un coup, un frisson glacial
transperce mon corps. Je sens à nouveau ses yeux,
des lames d’acier. Ses mains sont des glaçons, son
corps est si raide quand elle m’approche. Elle est
fâchée, je n’aurais sans doute pas dû résister autant.
Quel beau visage ! Ses yeux sont deux lumières
bleues vertes emplies d’une nouvelle sensation.
J’ose bouger, cette émotion qui émane de lui
m’envahit tout entière. Quelle douce sensation !
Quand la Chose m’attrape, elle enfonce ses ongles
dans ma chair. Je n’aime pas quand elle pose ses
yeux sur moi, ils sont injectés de quelque chose que
je ne cerne pas mais je sais que ce n’est pas bon.
Elle me parle, déverse sa bile, je ne comprends pas
tout mais je sens. Je sens le froid, ce ton sec et
monocorde. Par moments, elle me tourne
brusquement, me fait mal mais je ne bronche pas.
Elle se doute que je ne suis pas finie. Elle appuie
pour me faire mal mais je serre ma bouche, je me
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tais. Quand ma Lumière s’approche de moi, je peux
me détendre. Lui non plus, je ne comprends pas ses
mots mais je sais qu’ils sont bons, j’ai envie de
sourire, de m’illuminer. Je suis prudente quand la
Chose est là. Quand nous sommes que tous les
deux, quel bien-être, il ne parle pas, me regarde
juste. Je me dandine pour qu’il reste car je crains le
retour de la Chose. Je commence à tisser ma toile
de protection avec grand soin, il le faut. Et s’ils
trouvent l’anomalie, la Chose sera furieuse ! Tout
est très douloureux mais aucune plainte ne sort. Les
larmes coulent, silencieuses. Je suis souvent seule.
Devant les autres, elle fait mine d’être gentille mais
moi, je le sais.
Parfois ma Lumière a les yeux si tristes mais je
ne sais que faire. Il reste là, près de moi. Sa
présence, quel merveilleux moment, tout s’arrête !
Par moments, je plonge dans les ténèbres, je ne
veux pas me réveiller. Mais une force me remonte à
la surface, je reprends courage, je ne suis plus si
seule.
Mon dos me cisaille, j’ai peur. Je dois parvenir à
me lever à tout prix, sinon la Chose saura. Tout
brûle à l’intérieur de moi. La douleur saisit mon
estomac, remonte dans ma gorge, la tête me tourne.
« Allez oublie ! Hop ! Voilà j’y suis ! Oh là ! Ça part
de tous les côtés ! » La Chose me regarde avec un
tel mépris, j’en frissonne. Ma gorge se noue, j’ai
envie de pleurer, ma tête bouillonne, tout est noir,
je tombe. Un flottement s’empare de moi, la force
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vient à moi pour me relever. Je vois encore cette
route se dessiner devant moi. Elle n’en finit pas,
des gens trouvent sur les côtés, certains ricanent,
d’autres lèvent le poing. Je dois avancer, je baisse la
tête, me protège de mes bras afin d’éviter les coups.
Je suis envahie, non pas par la peur, mais par la
terreur. Tous ces gens prononcent des mots dont je
ne saisis pas le sens. Plus j’avance, plus la route
s’étire, je me relève, une voix m’appelle mais je ne
perçois personne.
Cette solitude m’envahit, je ne dois pas leur
montrer qui je suis. Je n’aime pas ces images, je ne
les comprends pas, elles m’angoissent. La voix me
parle : « Regarde les yeux, c’est l’intérieur,
concentre ton attention sur les yeux, ce sont les
reflets de l’âme, ils ne peuvent te mentir, tu le
sauras ! » Mon monde s’étoffe. Je ne me sens pas
en sécurité, j’ai peur, j’ai mal dans mon ventre alors
je bouffe. Je compense cette sensation de vide qui
envahit sans cesse tout mon corps. La Chose me
glace. Ses yeux sont si froids comme si rien ne
l’habite. Malheureusement, ma Lumière n’est pas
souvent présente. Si seulement, il pouvait voir la
Chose telle que moi je la vois, mais non. Il ferme
les yeux ou ne sait pas… Je suis si isolée, toujours
cette lancinante douleur dans mon bassin, mon dos.
Ma Lumière me regarde, ne m’approche pas trop.
La Chose s’interpose, ne supporte pas ses yeux
posés sur moi. Elle ne peut pas avoir cette flamme
alors elle lui en veut. Ses mots sont tranchants
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comme des lames de rasoir. Ma lumière, du coup,
m’observe de loin, nous communiquons avec nos
yeux, nos regards en disent long. Souvent, je fuis
pour que la Chose ne l’atteigne pas. J’ai peur qu’elle
me l’enlève pour toujours et il est ma seule bouffée
d’oxygène dans cette atmosphère brumeux et
glacial. Un chien est sans cesse sous mon landau :
Lui, elle le caresse, je déteste cette bestiole ! Il me
garde, personne ne s’approche sauf la Chose.
Pendant qu’elle se prélasse, je me détends enfin,
m’évade un peu. Sur mon île, il fait chaud, tout est
doux mais d’un coup des idées bizarres s’emparent
de moi, un trou noir m’emporte. Il me veut, mais je
résiste. Peut-être devrais-je me laisser aller pour
trouver la paix ?
A peine une année sur cette terre ! Cette lutte
incessante me consume. Je me perds peu à peu
dans mon propre moi. La bête commence à
émerger, celle qui me rend mauvaise, qui me pousse
à défier la Chose. Je la rejette mais elle se construit.
Moi, je m’enfonce dans mon moi. Un troisième
personnage naît peu à peu, l’illusion de mon moi
profond, celui des apparences, celui qui doit faire
bonne figure, doit toujours sourire. Personne ne le
voit dans mes yeux sauf peut-être, ma Lumière,
mais je n’en suis pas sûre. La Chose veut me
détruire, me vole mon être, le frappe tant qu’elle le
peut. Elle enfonce les clous un à un, chacun d’eux
étant une éraflure en mon intérieur…
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Ils trouvent ma différence. La Chose pleure mais
pas pour moi, pour elle, pauvre petite chose ! Elle
se demande ce qu’elle va devenir mais c’est moi qui
porte la différence ! Je croise son regard. Elle m’en
veut vraiment, tout est foutu. L’enfer se dessine, je
peux le sentir au plus profond de moi.
Je suis dans une pièce nue, pas dans ma maison.
Des personnes s’activent autour de moi, mettent
des trucs bizarres autour de mon lit, m’attachent.
Mais ils sont fous ! Que m’arrive-t-il ? Je suis tout
effrayée, je ne comprends rien. Mon corps devient
alors le centre d’une souffrance atroce. Je ne hurle
pas mais s’ils pouvaient entendre mon intérieur, un
dragon aurait surgi, un dragon cracheur de feu pour
tous les brûler. Ce que je subis là, de la torture ! La
Chose doit se réjouir, je souffre. Tiens où est-elle ?
Je ne la vois pas. Je me surprends à la chercher
désespérément. Ses yeux sont froids mais ils
m’habitent. Je préfère sa froideur à sa complète
indifférence et elle le sait… Elle me torture
davantage. Ma Lumière est là. Dieu qu’il est triste
mais ça me soulage de le voir là. Ma mamie est là,
assise près de moi. Elle joue avec des bâtons et de
la ficelle, elle tricote. Son attitude est froide, mais
ses yeux, eux, racontent "Autre Chose" : de la
tendresse. Elle reste là, toute la nuit, me veille. Je ne
peux pas bouger, j’ai mal, je suis agitée. La Chose
me manque. Je peux pourtant respirer, me
détendre. Je suis en sécurité, la Chose ne rôdera pas
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ce soir. Ma Lumière me caresse le front, est
patiente et attentionnée.
Au fil des jours, j’apprends à supporter tout cet
attirail. La Chose vient peu. Dès qu’elle passe la
porte, tout devient sombre, se refroidit. Elle traîne
cette ombre derrière elle qui glace tout sur son
passage. Quand une personne entre dans la pièce,
elle se lamente, pleure. Dès que celle-ci repart, elle
s’arrête net, me fusille de son regard. Elle enrage.
Par moments, elle me maudit : « Tu me gâches la
vie ! » Comme si j’avais demandé à venir ! Son
animosité monte d’un cran.
J’apprends à connaître l’homme en blanc. Au
début, je le déteste mais, peu à peu, je le découvre,
il me parle doucement. Devant lui, la Chose se tait !
Beaucoup de monde gravite autour de moi. Mon
corps souffre mais je suis en sécurité. La Chose
n’est pas là, elle vient de moins en moins. Je ne la
cherche plus, elle peut rester où elle est ! L’homme
en blanc fait pleurer la Chose mais je doute de la
sincérité de ses larmes, en tout cas, elles ne sont pas
tournées vers moi. Sur son misérable sort, elle se
lamente, sur son propre sort ! Tout le monde marche à
fond pourtant… Ses yeux sont meurtriers, ses
poings serrés, jamais un mot de réconfort sauf
quand la galerie se pointe…
Ils me délivrent enfin de ces ferrailles mais pour
une opération. L’homme en blanc me dit qu’il va
rafistoler mon corps, que tout ira bien. J’aime
l’intonation de sa voix. J’ai confiance en lui. Je pars
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avec lui dans mon pyjama vert clair à grosses côtes.
Je n’ai pas peur pourtant. Je vois des éviers tapissés
de sang, bizarre, cette pièce est froide. Une
infirmière m’allonge sur une table, me met un
masque sur ma figure. Cette odeur, écœurante, je
vois des ronds, je m’enfonce. Là, mon Ami me
tient la main, me réconforte. Je suis entre ses
mains…
La première figure que je vois à mon réveil, ma
Lumière, quelle joie ! La Chose viendra bien plus
tard, du moins, je l’espère. J’ai beaucoup dormi.
Une forte odeur m’entoure, ils l’appellent éther,
infect, mais si enivrant ! ? Je suis bien avec mon
Ami, pourquoi me renvoie-t-il ? J’ai peur, je me
perds encore un peu. La Bête me dicte toutes mes
pensées. Elle mûrit en moi. Une boule se forme
dans mon estomac, me prend les tripes, me fait
trembler de tous mes membres. Elle bondit,
déferlant des mots, des images, pas toujours jolies,
mais m’apaise. La Bête agit en moi. Mon visage par
contre est celui d’un ange soumis, je dois survivre
mais la contre partie est que mon Moi profond
s’enfonce encore plus. La Bête prend le dessus,
l’ange soumis joue bien son rôle, personne ne voit
rien ou ne veut rien voir. Je me divise en trois, telle
sera ma défense, je ne sais pas si c’est le bon choix
mais celui-là est le mien, le mien à moi toute seule.
Même si je me perds, je trouverai la clé pour
revenir, du moins je l’espère. Je sens le brouillard, la
nuit et le froid m’envahir. La flamme de mon Ami
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brûle en moi. Je dois remarcher pour m’écarter de
la Chose. Tant que je serai à sa merci, je ne serai
pas en sécurité. Je dois en mettre un coup, me
relever. Je suis maintenant prisonnière dans un truc
blanc, qu’ils nomment plâtre. Je reste dépendante
de la Chose. Elle ne me regarde même plus. J’ai mal
à l’intérieur de moi. Elle me torture alors je repars,
je me tais. Mon Moi crie, hurle mais hélas personne
ne l’entend. Un déchirement, mes entrailles se
partagent. Le silence et la solitude deviennent mes
deux compagnes. La nuit, la Bête se déchaîne. Je les
tue tous. Je leur dis ma colère. Ils deviennent tous
tout petits et moi je suis immense. Je hurle, les
anéantis tous d’un revers de main comme un jeu de
quilles. Dans cette obscurité, l’ampoule veille,
parfois elle est pleine et blanche, d’autrefois, à
moitié, parfois en quart, parfois elle change de
couleur mais elle scintille, une présence devenant
mon guide, la LUNE. Je la trouve si belle. En elle,
se dessinent des yeux, un nez, une bouche. Tout en
elle est rassurant. Il ne faut pas que la Chose sache,
sinon elle me l’enlèvera. J’aime la nuit. Elle
m’entoure, je me sens moins vulnérable avec
Madame la Lune. Le jour, DANGER, la Chose
rôde, les autres me regardent bizarrement, avec des
regards toujours mouillés. J’ai l’impression d’être le
monstre de foire que l’on expose. Je suis trimballée
comme un paquet, de droite à gauche. Je n’aime pas
ce sentiment d’impuissance, je ne peux rien faire
par moi-même. Je suis prisonnière. Mon corps est
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un monticule de vermine. Tout est douloureux.
Tout picote partout.
L’homme en blanc se décide enfin à me libérer.
J’en suis soulagée. Je peux maintenant apprendre à
marcher, merveilleux ! Ces premiers pas sont
magiques, je suis enfin libre ! J’ai déjà près de 6 ans.
Je ne sais pas si les autres enfants que je vois
parfois courir, sont eux aussi sortis du plâtre. Au
fond de moi, je ne le crois pas. Pourtant, ma
Lumière et mamie me l’affirment, même la Chose.
La Chose me conduit dans un endroit où
beaucoup d’enfants courent partout. Je suis
effrayée. Par réflexe, je me colle à elle, mes jambes
flageolent mais évidemment elle me repousse. A
quoi je m’attendais ! J’appelle instinctivement mon
Ami. Quand il est là, la Bête se tait. La Bête, je ne
l’aime pas, elle me pousse à penser de vilaines
choses, j’ai mal en dedans, puis mon Ami vient,
tout redevient calme.
Une femme parle. La Chose part, me laisse dans
ce monde hostile. Elle veut se débarrasser de moi,
elle ne reviendra plus, elle m’abandonne là, en un
claquement de doigt. L’autre me parle, elle a une
voix pénible à entendre, je n’aime pas ses yeux.
Mais que fait-elle ? Elle me parle, me pose sur une
table comme un objet. Je suis terrifiée, des milliers
d’yeux se braquent sur moi. Ma tête tourne, non,
elle parle de moi. Non, elle ne va pas faire ça ! Je
sens ses mains sur mes jambes. Elle soulève ma
jupe, montre mes pansements rouges. Je sens une
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chaleur m’envahir. Leurs yeux sont ouverts comme
des billes, les bouches ouvertes. J’ai envie de
pleurer, de hurler. Je n’ose plus bouger. Je ressens
quelque chose qu’on appelle « humiliation. » Je
veux tous les tuer. Elle montre mon intimité à tout
le monde. Elle est dingue ! C’est à moi ! Personne
ne doit toucher à ça ! C’est ma plaie !
Quand elle daigne me redescendre et terminer
son discours, elle m’indique une place où m’asseoir.
Les enfants me regardent curieusement. Merci
madame, Super ! ! Je demeure toute tremblante. Je
suis paralysée, un vent glacial traverse mon corps.
Je flotte, je suis mal. Une cloche sonne, tout le
monde sort. Je suis le mouvement mais je reste
toute seule. J’ai peur. Tout le monde court dans
tous les sens. Je trouve enfin un endroit pour poser
« mon derrière ». J’observe tout ce qui se passe
autour de moi, médusée. En tout cas, je réalise que
j’ai raison : Tout le monde ne porte pas un plâtre
avant de marcher. Personne ne vient me parler. Je
suis montrée du doigt comme un animal : « Mon
Ami, je voudrais mourir, viens me chercher ! Ici,
tout est hostile, il fait froid. » Je suis en colère, les
poings serrés. J’aimerai disparaître, être absorbée au
centre de la terre. Mon moi continue de s’enfoncer,
de s’enfouir, je me noie. Personne n’entend mes
S.O.S. Je suis repoussée, humiliée dans ce lieu
ECOLE. Je suis bousculée, raillée mais je ne pleure
pas sauf à l’intérieur de moi. Ces larmes sont des
larmes de sang, mon intérieur saigne. Je marche
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dans ce mal qui m’envahit de plus en plus. Il
m’enveloppe couche après couche. Mon cœur se
durcit. Une carapace se forge, enterre mon Moi.
L’ange soumis désormais agit en mon nom. La Bête
me délivrera de ma haine, me libérera de cette
tension agressive qui s’empare de mon corps. Je me
défends. L’apprentissage de la lecture, un pur
bonheur. J’accède enfin à tous ces livres dont on
me contait parfois les histoires. Je peux les dévorer
enfin. Je m’isole dans ce monde imaginaire, fécond,
peuplé de lutins, d’elfes, de fées, de nains. Les livres
deviennent mes alliés. Ils me permettent de
m’évader, de trouver un refuge.
Je regarde les autres vivre. Je m’envole dans mon
intérieur, la Nuit, le Froid, la Douleur, pas
beaucoup de soleil dans toute cette merde exceptée
dans mes livres. Quand je suis chez moi, la Chose
déferle sur mon dos, et allez, ça baffe, pourquoi ? Je
n’en sais rien. Elle est en rage, me tape comme
malade, m’enferme dans le noir de ma chambre.
Les coups glissent sur moi, je me résigne. Elle hurle
puis un silence macabre règne. J’ai mal partout. Je
suis dans mon lit, immobile. Je laisse alors mes
larmes chaudes déferler sur mon corps, tente de
trouver du réconfort dans un monde où on accepte
les gens comme moi. Mon univers se rétrécit, les
couleurs se ternissent peu à peu, laissent place au
Noir et au Gris. La Chose me vole la lune, en
fermant les volets. Mon espace vital diminue, la
pièce semble rapetisser. Je lutte pourtant tous les
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jours. Bien sûr, pour la galerie, tout va bien. Je joue,
je ris, je suis souriante et tout le bataclan mais en
dedans tout est glacial. Bordel, ce que je peux
souffrir ! J’ai un avantage. J’apprends à observer, à
prendre de la distance, personne ne m’atteint plus.
Lumière ! Laissez l’actrice entrer en scène, n’est-ce
pas qu’elle est formidable ? Regardez bien comme
elle joue bien, Oscar pour l’an prochain.
Applaudissez ! ! ! Je ne me plains de rien. Je serre
les dents. Je ferme ma gueule. De toute façon, dés
que je tente une échappatoire, je suis moi, le vilain
petit canard, la méchante, alors que la Chose, elle
est la victime.
Mon existence devient peu à peu un chemin où
je rase les murs, où toute rencontre est une
épreuve. Mon domaine est la peur, le froid,
affronter chaque jour ce monde hostile qui me
repousse alors que je ne comprends pas. Je
m’enferme, me méfie mais personne ne verra, une
carapace d’acier commence à recouvrir mon Moi.
Une nouvelle force émerge, me consume mais en
même temps me pousse en avant. De toute façon si
je veux m’en sortir, j’ai pas le choix ! Les cours de
récréation sont un véritable calvaire mais je n’en dis
rien. Tout va bien ! Je me fais tabasser, bousculer,
on me jette du sable dans les yeux et ma défense est
de simplement les regarder, jamais baisser les yeux
ni pleurer, juste les regarder. Rien ne peut
m’atteindre. Le silence ! J’en prends davantage. Pas
grave. Ça passe ou ça casse. Les insultes. Pas grave.
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Allez-y frapper tant que vous voudrez, tout glisse
rien ne m’atteint ! La Bête vous butera ce soir, vous
déchiquettera et vous passerez un moment
inoubliable ! Là c’est moi l’acteur, c’est moi qui
joue. Un déferlement de violence, plus le sang gicle
et plus je continue. La nuit, je digère, j’explose, je
crie (bien sûr toujours silencieusement). Ma
chambre, le noir voilà mon univers. Des poupées
m’entourent sur mon lit mais je les déteste. Je n’ai
qu’une envie, les entailler mais je ne le fais pas.
Elles ne me ressemblent pas, aucune n’est à mon
image. Elles n’ont aucune sculpture sur leurs
jambes. Tout est lisse, parfait. Moi, même les
miroirs me détestent, ils reflètent le monstre que je
dois être puisque je suis sans cesse sous les feux de
la rampe, on me montre du doigt, mais pourquoi ?
Je préfère encore l’indifférence. Je préférerais qu’ils
m’ignorent plutôt que d’être toujours sur la brèche.
Un manteau de tristesse me recouvre, le vertige, je
retourne dans mon monde en sécurité, dans mes
livres. Je découvre aussi la musique.
Quand je rentre chez moi, la Chose me prend
pour un punching ball. Allez vas-y, insulte, tape,
défoule-toi, rien à foutre, même toi tu ne me feras
pas baisser les yeux, même si tu dois d’exister
davantage. Allez cogne ! Ne te gène ! Je ne sens
rien ! Les coups glissent sur moi, mais vas-y plus
fort ! Encore ! Je te hais ! Je vous hais tous ! Ce
soir, c’est moi qui vais rire, la Bête vous tuera
encore autrement, le sang coulera et ce ne sera pas
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le mien, mais le vôtre. Tous les soirs, un nouveau
scénario, je suis victorieuse. Votre cœur, encore
tout chaud bat dans le creux de ma main, je le
bouffe à pleines dents, votre sang s’écoule et me
réchauffe. Ce sang me redonne vie. Je peux alors
m’endormir.
Je développe cette faculté de lire dans les yeux.
Je ne sais pas si c’est réellement utile mais je
m’amuse. Ce jeu crée une distance, un espace où je
détiens un certain pouvoir. Les adultes, en général,
me regardent soit avec mépris, soit avec pitié. Je
crois que je préfère le mépris. La pitié, c’est le pire.
Je me construis avec toute cette merde qui
m’entoure, j’avance avec la peur au ventre. Avancer
avec prudence, rester maître de mes faits et gestes,
tel est ma devise, tout contrôler pour ne pas être
contrôlée.
De temps à autre, j’entrevois une étincelle, je
souffle un peu. J’ai mon Ami, lui est toujours là. Je
perçois les hommes différemment, plus chaleureux,
plus sécurisant, leurs bras sont réconfortants, mais
ils ne sont pas souvent là. Ils aiment mes yeux, je le
sais, donc ils oublient le reste, du moins pour un
temps. Ensuite le monde est fait de telle façon que
la pression est si forte qu’eux aussi, toujours
poussés par la femme, me laissent, mais ils
reviennent. J’aime ce pouvoir enivrant. Ils aiment
mes cheveux épais. Moi, j’aime leurs sourires et
leurs yeux, cette étincelle quand la séduction opère,
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j’aime ce jeu, c’est sécurisant, chaud dans tout mon
corps. Un rayon de soleil, j’adore tous ces rayons.
Pour ma rééducation, je suis envoyée à Palavas.
J’entre dans l’antre de l’enfer. Des fous, ça crie dans
tous les sens, t’es bousculée, tu parles d’un accueil.
Je retrouve cette atmosphère mal saine dont j’ai
tant l’habitude. Elle a une odeur particulière, âcre,
amère et te reste au fond de la gorge et te fait
frissonner, de tout ton corps. Là, dans ta tête, une
lumière rouge s’allume, résonne DANGER. Tout
se crispe en moi. Je suis figée. Je préfère la Chose,
au moins, elle, je la connais. Ici, ça peut me tomber
sur la gueule à tout moment sans que je puisse ni le
contrôler, ni le voir venir. Tu ne vas pas assez vite,
t’en prends une. On te pousse, te tire les cheveux et
en prime on te vocifère dessus. J’ai tellement peur,
horrible, je veux m’enfuir mais impossible. Quand
tu reçois du courrier, si l’envie leur prend, ils te le
montrent mais ils ne te le donnent pas, ils ricanent.
A table, t’as intérêt à tout bouffer, dégueulasse mais
bon, t’avale. Le pire est la nuit. Je me rappelle ce
silence morbide, un bruit de talons, impossible de
bouger, ni pour pisser, ni pour chier. Si t’as une
envie pressante, tu te la gardes mais le lendemain
matin, ton drap est sali et là, c’est ta fête ! On te
met le drap sur la tête, on se moque de toi et allez
boum t’en prends une, et allez humiliation
suprême, t’es pris dans ton intimité et vlam ! Quel
désarroi ! Quel sentiment d’abandon ! Mon
intérieur me brûle, je veux disparaître. La Bête
30
surgit alors, je n’ai qu’une envie, les étriper. Je sens
mes yeux se durcir tout comme mes muscles. J’ai
l’impression de tournoyer, nous voilà dans mon
monde. Tout est noir. Je crache des flammes et ils
ont peur. Je les bute tous. Je m’en nourris. Mes
fesses, mes joues me brûlent. Je n’ai pas le droit
d’aller me laver, du moins pas de suite. Je dois
rester là, dans mon drap sali, le temps que ça les
amuse. Je les haïs, je les déteste. J’enrage mais pas
un MOT ! Je ressens un sentiment d’impuissance,
encore plus humiliant que tout le reste, tu dois la
fermer, ravaler ta fierté et attendre que ça passe.
Personne ne dit rien, la loi du silence, chut, pas un
MOT de toute cette merde ! Je me méfie de tous
mes mouvements. Si à ce moment-là, j’avais dit
toutes les horreurs qui traversent mon intérieur,
vous auriez trouvé qu’Eminem est un ange et
Marilyn Manson un saint ! C’est vrai que nous
avons au fond de nous tous des tas de saloperies
qu’on ne doit pas penser mais quand la violence,
l’humiliation est votre royaume, vous devenez la
reine du Sadisme et du Masochisme. Le tout
mélangé, je me construis avec toute cette merde
comme je peux. Chaque acte sadique que je pense,
que j’imagine me procure un plaisir intense. Je
détiens le pouvoir au creux de mes reins. Toute
cette pourriture qui est en moi m’apaise, me calme
et je peux me détendre. Là, le monde m’appartient.
Courber l’échine, encaisser, fermer ta gueule et
avancer. Mon Moi s’enfonce encore. A cette
31
époque, la Bête domine parce que je ne sais
exprimer ma souffrance autrement alors je leur
rends au centuple. Je suis perdue dans ce monde
que je ne comprends pas. Je navigue sur la
banquise. Je suis saisie par la glace, deviens une
statue. Je suis leur jouet préféré. La nuit, je n’ose
pas dormir tellement je suis emplie de terreur. Je
me balance pour me rassurer mais pas trop
longtemps sinon les talons vont s’approcher, me
lacérer. Je me sens abandonnée, seule au monde,
désespérée. Quand j’ai une visite, tout va bien,
pourtant je crie mais personne n’entend mes
hurlements. J’attrape en plus la rougeole. Ils
m’attachent dans un lit. Je ne dois pas me gratter.
J’ai les pieds, les bras écartés, en croix, à la merci de
tout, de tous. Ils me soignent. Ils me crèvent à petit
feu mais j’ai la peau dure, je résiste, Je deviens
experte en survie. Je pourris de l’intérieur et de
l’extérieur. Je change de couleur. Je souffre
physiquement, moralement. Je pleure
intérieurement. Je supporte tout. Quand la machine
survie est en route, je fonce, je résiste, une vraie
maso. Mais t’inquiète la Bête sadique leur fera la
peau à ma guise avec toutes les tortures à la hauteur
de celles qu’ils m’infligent, ce soir je les buterais
tous ! Le mal me ronge. Je me consume, le feu de la
pourriture me pénètre. Je pars peu à peu. Je me
laisse aller, ras le bol, de toute façon, je ne peux
plus lutter, je n’ai plus de force… Je m’enfonce,
tout est mou, la pourriture sort, la puanteur envahit
32
ma pièce. La Bête, me tue, se venge. La Chose me
délivre. Elle est en colère, hurle, m’enlève enfin de
cet enfer ! La Chose m’a sauvé ! Elle ne me regarde
plus, sauf avec dégoût, qui pourrait l’en blâmer ? Je
suis écœurante. Je suis emplie de pustules.
Empoisonnement de sang, verdict de l’homme en
blanc. Il est furieux. J’ai eu une lueur d’espoir, la
Chose va enfin peut-être s’occuper de moi. Non, en
fait rien ne change. Déception ! Tout est encore
plus froid, son dégoût, je le lis. Elle m’amène chez
mamie qui me soigne. Je reprends des forces et
retrouve cette liberté que j’aime tant. J’apprends à
faire du vélo. Du coup, flâner dans la campagne,
tournoyer au soleil qui réchauffe mes os, devient
une nouvelle échappatoire. Je suis avec mère
Nature. Je pédale comme une dératée ! Quelle
merveilleuse sensation ! Ce sentiment de liberté,
cette évasion. Pédaler, libérer mon intérieur. Le
vent fouette mon visage, mes furoncles n’aiment
pas mais, au moins je suis libre, je respire. L’odeur
est pour un moi un élément capital qui décrit en un
instant l’atmosphère environnant. Je suis seule mais
cette solitude-là me procure la PAIX. Je profite
doublement de ce mois. Je perçois enfin le soleil.
Mon Ami m’a une fois de plus épargnée, je ne
comprends pas ce qu’il me veut mais son feu qui
brûle en moi m’ouvre les portes de l’espoir. Après
les ténèbres, viendra la lumière. Je parle avec lui,
mon Ami imaginaire, je lui confie tout, même la
Bête. En ce moment, elle ne rugit plus, peut-être la
33
peste l’a anéantie. Le trou noir dans lequel elle
m’entraîne, je ne l’aime pas. J’ai pu apercevoir son
abîme, je ne veux pas y plonger.
Nous partons pour Toulouse, tant mieux. La
Chose veut partir. Je perçois des « trucs bizarres »
dans mon appartement. Je me rappelle cet homme
qui sonne. Elle ouvre avec un peignoir ouvert et
dessous à poil, ensuite je ne sais plus sauf le fait de
me retrouver dans ma chambre dans le noir,
pétrifiée. Je n’ose pas bouger. Je me fais alors toute
petite, très silencieuse. Des bruits émergent. Je me
colle les mains sur mes oreilles et j’attends.
Les mots se bousculent dans mon cerveau,
s’alignent. Une douce musique me rassure. Avec
chaque nouveau mot, je crée un nouvel univers. Je
commence à sentir un vent de révolte. Je trouve un
ejeu. J’habite au 3 étage. Je prends un feutre et en
descendant, je laboure le mur. Je ris. Le concierge
est en colère. Sa colère me procure un certain
plaisir, il gueule. Il nettoie et à chaque fois, je
recommence de plus belle mais voilà, je finis par
me faire piquer. Je prends un savon du concierge et
ensuite la Chose. Elle est heureuse. Elle a une
raison de se plaindre de moi. Et allez, en avant le
refrain, je lui gâche la vie, je ne sers à rien, je ne suis
rien, vas-y tape ma belle, je m’en tape, allez cogne,
plus fort, vas-y te gêne pas ! Ça brûle, je suis dans le
noir de ma chambre mais je m’en moque. Des
« trucs » me secouent l’intérieur sans que je puisse
les définir, un plaisir face à cette douleur. Des
34
larmes le long de mes joues coulent, elles sont
chaudes, je les laisse mourir dans mon cou, je
frissonne, je m’endors.
La chose gueule après ma Lumière. Comme
d’habitude, elle le met plus bas que terre. Lui, ne dit
rien. Il attend que la tempête passe. Je la crèverai
quand elle fait ça, lui franchement me déçoit un
peu. Mais colle-lui une baigne, qu’elle se taise !
Après un claquement de porte, le silence, un silence
pesant, angoissant. J’ai pour seul ami une peluche,
un chien que Marie-France m’a offert, j’y tiens. Je
nomme ce chien « Curieux ». Pourquoi
« Curieux » ? Il peut aller où je ne peux pas,
entendre tout ce que je ne peux pas et voir tout ce
que je ne peux pas voir. Je le serre contre moi, je
me balance, je m’endors. Sa présence m’apporte
beaucoup de réconfort, de chaleur.
La Chose m’humilie à chaque occasion. Les
devoirs sont un calvaire. Je ne parviens pas à faire
mes exercices, je prends une claque. A l’école, pas
mieux, j’en prends plein la tête, mots blessants,
bastons, le souffre-douleur de service. Mais allez-y,
cognez ! J’apprends à me blinder, à ne pas réagir, j’y
réussis plutôt bien. Mon silence les énerve, je le
sens. Finalement, je gagne. En observant ma
Lumière, j’affine cette parade du silence.
J’espère beaucoup de ce déménagement, un
nouvel horizon et… voilà quoi, une nouvelle vie,
une nouvelle route.
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Nous sommes désormais en pleine campagne, au
moins je peux m’évader comme chez mamie,
j’enfourcherai mon vélo, je battrai la campagne.
Déception, rien ne change, encore une illusion
perdue. Les gens sont les mêmes. Je me retrouve
dans la même hostilité, beaucoup plus violente
encore, mais, je trouve une amie, Dame Nature. Je
m’y promène jusqu’à épuisement, jusqu’à ce que ma
rage s’évacue pour éviter que la Bête ne revienne.
Elle se transforme en une larve répugnante à mon
image. La Chose moins présente, j’ai plus de répit
mais quand elle est là, elle est encore plus violente.
Ma Lumière est de plus en plus absent, il me
manque terriblement.
Je trouve mon premier complice, un exclu
comme moi. Lui est jugé voyou et moi le canard
boiteux, la peste. Nous nous vengeons de leur
connerie. Notre jeu favori, rôder. Nous sentons
leurs regards. Nous passons fièrement avec une
espèce de sourire les défiant de seulement dire un
mot. Nous ne faisons rien, nous nous racontons
seulement des sottises, tout ce qui peut nous passer
par la tête, nous éclatons de rire. Un autre jeu que
nous affectionnons, faire tourner en bourrique la
boulangère. Nous lui chapardons des bonbons, elle
le sait mais n’a jamais pu nous attraper. Nous
partons en courant, heureux de notre forfait. Un
jour, je ne l’ai plus revu, ni à l’école, ni dans le
village, aucune explication. Je ressens un
inextricable vide, on me coupe ma moitié. Le vide
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devient un abîme. Je m’enferme dans ma chambre
très longtemps. Tout le monde se réjouit qu’il soit
parti sauf moi bien sûr, il me manque, j’ai mal. Je le
pleure beaucoup. Il était un bad boy comme on dit
mais nous nous comprenions si bien, les autres ne
voyaient en lui qu’une boule de haine et en moi une
pauvre chose que personne ne veut. Nous, nous
avions notre souffrance en commun, elle nous
tenait. Nous ressentions la même haine, il avait sa
Chose chez lui, je crois que la sienne était pire.
Ensemble, nous devenions les plus forts de tout
l’univers, les invincibles, le couple diabolique. Leurs
regards nous amusaient. Nous les butions tous un à
un, nous imaginions des scénarios différents
chaque jour, c’était la troisième guerre mondiale.
Nous nous tenions la main, tout devenait facile, si
magique. Moi, je me sentais exister pour quelqu’un
et idem pour lui. Nous avons flirté, c’était doux.
Nous rêvions que nous partions ensemble mais
voilà, il est parti et moi je suis restée. Il ne l’a pas
décidé, on m’a enlevé ma moitié. J’ai encore son
visage en moi. Le monde peut s’écrouler, nous
sommes liés, notre lien est intense, si intense. Nous
sommes un en deux. Des fois, nous passions des
heures sans parler, lover dans les bras l’un de
l’autre, dans l’herbe et nous étions bien tout
simplement. Nous refaisions le monde. Nous
liquidions toutes les Choses du monde entier pour
que le mot souffrance disparaisse du dictionnaire.
La même Bête nous habitait, cela transcendait
37
l’Amour et tout ce que l’on peut imaginer. Nul ne
pouvait comprendre. J’ai la rage en moi, pas de la
colère mais de le rage puissance dix. Une période
de mutisme suit, je lis, je m’enferme. Pour la galerie,
tout est redevenu normal, pour moi, c’est l’abîme,
le désespoir. On m’a enfoncé un pieu dans le cœur,
voilà, on me l’a pris, sans un mot. Je les haïs de tout
mon être, je les vomis. Comment penser à un après,
impossible. Tout s’écroule autour de moi, plus de
musique dans ma tête. Je hurle de douleur mais
personne n’entend comme toujours. Il faut être sur
leur route à eux mais leur chemin est bordé de
Choses immondes qui m’anéantissent, m’humilient.
Je refuse, pas question. Vous ne m’aurez pas, je
tracerai selon ma volonté ! Votre refus me réjouit,
même si je me bats moi-même, quelle importance,
au moins, je le choisis ! Je maudis votre chemin de
toute mon âme et de tout mon être, je tracerai la
mienne parallèle. A partir de là, tout change. Je fuis
leur monde sordide et cruel pour m’engouffrer
dans le mien. Quand je regarde par la fenêtre, rien
de lumineux à l’horizon, un nouveau sentiment né
en moi, l’envie de disparaître sous terre, de crever
mais cet instinct de survie me poursuit. Il me
retient toujours de toutes ses forces. Je retrouve ma
solitude, mon monde…
Je ne peux pratiquer aucun sport, je n’ai aucune
activité. La Chose décide de m’inscrire dans une
école de musique. Un élément nouveau, la
MUSIQUE, je trouve en elle un moyen d’évacuer
38
mes larmes ou un moyen de me défouler. Je suis
attirée, enivrée. J’aime tous ces sons qui se
chevauchent. La musique classique m’offre mes
premières émotions. Je suis touchée dans mes
tripes. J’ai l’impression que mon estomac se
détache, sort de mon corps. Haydn et Beethoven
me transportent. J’apprends à lire la musique. Je
suis fascinée par ce nouveau langage. Toutes ces
notes dansent sur la partition, racontent une
histoire, transmettent une émotion toute
particulière. Aucune ne se ressemble. Elles
s’assemblent, s’emboîtent. Je choisis le saxo alto, un
bonheur. Quand je souffle, j’oublie tout, je me
transporte dans un ailleurs, mon intérieur
s’exprime. Le saxo vibre et moi avec. Ce son est
chaud, langoureux, tellement triste. Personne
n’entend sa plainte, sa détresse, elle s’évanouit sous
la sensualité qu’il dégage. La Chose est fière, elle me
le dit mais je reste méfiante. Même gentille, au fond
de moi, le « mais » demeure, j’attends la nouvelle
tornade mais je profite de la trêve. L’apprentissage
de la musique permet de libérer les mots qui
résonnent en moi. Je trouve la magie d’aligner les
mots les uns derrière les autres. Je retrouve ainsi la
musique des notes sur la partition. Mon instit
m’appelle le poète, « c’est pour dire ». Je suis en fin
du primaire. Dorénavant j’ai trois exutoires : la
lecture, l’écriture, la Musique. J’aime ces mots qui
coulent sur le papier, ces mots qui se forment en
suivant le film de ma pensée. J’invente des histoires.
39
Je me transporte. Les mots dansent, se
contournent, se tortillent, se couchent sur une
feuille blanche, moi je m’envole avec. Mon monde
se construit.
Cette solitude me tenaille toujours autant, ma
moitié me manque mais bon, chut, en parler est
tabou. Bien sûr, je joue avec les autres enfants. Je
suis même un vrai garçon manqué ou une fille
manquée, je ne sais pas vraiment quelle expression
est la plus adéquate. Les filles me rejettent
davantage, les garçons non. La Chose décide de me
couper les cheveux comme un gars, plus pratique.
Elle m’enlève toute trace de féminité. Elle se
moque de moi, finalement le manège continue,
toujours le même. C’est devenu tellement habituel
que je n’y prête plus attention, du moins, je
n’enrage plus. Ma moitié m’a déjà permis de me
détacher de la Chose. Les mots, la musique
m’offrent l’opportunité de la contourner. La seule
difficulté que je rencontre dorénavant, m’affirmer,
trouver une place dans toute cette hostilité.
J’engloutis ces dix premières années, je les enfouis
en couche sur mon petit Moi qui se noie de plus en
plus. Quand il tente d’émerger, je le repousse de
peur qu’on me l’enlève, lui aussi. Tout ce que
j’apprends jusqu’à maintenant : ne faire confiance à
personne, surtout ne pas montrer qui je suis
réellement. Juste donner une illusion de moi-même
pour me protéger en attendant, en attendant quoi,
je ne sais pas trop…
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Je rencontre mon Ami. Il s’appelle Dieu. Je sais
qu’il est là, mais depuis qu’on m’a enlevé ma moitié,
je lui en veux, je ne lui parle plus, pourtant je le fais
quand même ! Je le regarde sur cette croix. Il
m’attire vers lui. Son feu brûle en moi mais il se
recouvre d’un iceberg peu à peu, son image
s’éloigne. Pourtant au fond de moi, il demeure. Le
jour de ma communion, j’ai pu le sentir en moi, son
appel est fort. Je lui tourne le dos ne pouvant
entendre son discours dicté par cet homme qui
parle en son mon. Je préfère nos tête-à-tête, mais
tout perd sens désormais. Je le garde néanmoins au
fond de moi, je le médite. Je grandis vite. Mon
innocence, je l’ai vite perdue, oubliée. Dorénavant,
mes défenses se renforcent. Tout commence à
glisser. J’avance la peur au ventre, peur de tout mais
tant que personne ne s’en aperçoit. Je me protège.
La Chose est occupée. Je tente un rapprochement
malgré la haine que je ressens par moments, cette
rage qui me consume. Je tente de percer son
attention, son amour. Je m’intéresse à ce qu’elle
aime. J’apprends la cuisine. Je me plie en quatre
pour me faire oublier. Elle ne semble pas
s’apercevoir de mes efforts. Je suis de plus en plus
seule. Ni elle, ni ma Lumière ne sont souvent là.
Mais finalement, bien qu’un vide se creuse en moi,
j’aime cette solitude, elle m’habite. Mon monde
imaginaire fertile le comble. La musique apaise mes
angoisses mais elle ne les pénètre pas. Elle soulage
mes tensions internes.
41
J’entame le collège, une autre ère s’ouvre à moi.
J’ai pu vaincre mes peurs, les dépasser. J’y parviens
mais ce monde d’insécurité où je ne peux
m’accrocher nulle part me terrifie. Nul ne le voit,
telle est ma victoire.
42 Le Chemin d’un Iris Blanc
LA CASSURE…

Ces années collège creusent un fossé entre moi
et Moi et entre moi et les autres. Je continue à
avancer seule, de plus en plus seule. Je passe la
première année du collège, l’année de sixième très
isolée, sans trop de révolte. Je me retire dans mes
encyclopédies. Je copie des tas de connaissances, je
m’abreuve à la source du savoir. Savoir est posséder
un plus. Je pars à la découverte du monde. Le
premier, le système solaire, la lune, mon amie de la
nuit, je me rapproche d’elle en étudiant son
fonctionnement, ses mécanismes, pourquoi elle
change de forme, de couleur, tout absolument tout.
D’autres sciences commencent à titiller mon esprit,
l’astrologie et l’ésotérisme. Tout m’intéresse, je suis
avide d’expérience, mon esprit évolue, s’épanouit.
Je dévore une multitude de livres, d’encyclopédies.
La Bête sommeille en moi, elle ne se réveille plus,
tant mieux. Le Savoir occupe toutes mes pensées.
Je découvre deux continents qui me fascinent
l’AFRIQUE et l’ASIE. Je recopie tout ce que je
trouve, j’ingurgite toutes les données possibles. Je
43
dessine des cartes, j’apprends tout par cœur. Je
tombe amoureuse de l’Afrique qui m’envoûte,
m’enivre. L’Asie, me fascine par sa finesse, les arts
martiaux, l’équilibre, la communion entre le corps
et l’esprit, l’évolution de l’âme, tout. A cette époque
là, l’Amérique, pour moi, représente les assassins
des Indiens. Les Indiens me captivent, leurs
légendes, leur façon de vivre, leur religion. Ils sont
en minorité, torturés, rejetés, bannis. Les Westerns,
je les dévore, je suis toujours du côté des Indiens.
Les esclaves, où vont-ils ? En Amérique. Je médite
toutes ces informations dans ma tête. Je m’identifie
facilement à eux, je suis moi aussi une minorité.
Bien sûr, le problème est différent mais le fond est
le même, le rejet, l’incompréhension, la solitude.
Les grands chefs indiens sont mes idoles tout
comme les esclaves courageux. Je fonds en larmes
devant les écrans et dans les livres. Tout ceci anime
ma révolte silencieuse. La Différence, je commence
à en comprendre non seulement la définition mais
aussi la signification. Un mot nouveau émerge
racisme, Xénophobie. J’étudie les étymologies de
tous ces mots, je dévore livre après livre, je prépare
la lutte, je deviens peu à peu un petit soldat. Je
couche ma révolte sur les pages blanches. Elle est
poésie. Je me construis peu à peu ne comptant que
sur mes propres forces. Tout ce savoir me donne
une forme de pouvoir surtout sur la Chose, ça la
gonfle, rien que ça est jouissif. Elle s’énerve, je la
dépasse. Mon cerveau bouillonne d’infos. Je décide
44
de me passer d’entourage, le savoir suffit à me
nourrir, à me contenir, à me définir. Il alimente ma
société secrète. Je me délecte, je passe des heures
enfermées dans ma chambre. Là est mon univers,
ma sécurité, ma contenance. La Guerre du
ViêtNam m’attire encore les Américains mais aussi les
Français et les autres et encore un peuple oppressé.
Ma nouvelle mission est de tout savoir sur ce
conflit, étudier ces horreurs. Je suis autant dégoûtée
que fascinée. Je cultive le morbide, j’ai une passion
pour la souffrance corporelle, la mort, la torture
mais je ne comprends pas trop ce que cela
déclenche en moi. Par moments, je me fais mal. Ce
mal calme mes nerfs, je me traite de tout. Ce mal
me donne un pouvoir sur la Chose, j’en rajoute
comme pour la narguer et lui dire « Tu vois rien à
foutre, je peux me faire pire. » C’est génial, ce
pouvoir sur la vie, la mort. De toute façon, mon
corps est un monticule de souffrance alors un peu
plus, un peu moins, quelle importance. Jamais une
plainte ne sort de ma bouche, hors de question. De
temps à autre, quand tout est trop dur, je pédale, je
bats la campagne jusqu’à épuisement. Je me balance
doucement, me recroqueville sur moi-même. Mes
yeux sont ailleurs, fixes, je résiste, c’est mon
combat intérieur, je ne l’extériorise pas. Pour moi le
collège est un gouffre, je n’ai pas vraiment d’ami
sauf par nécessité ou obligation. La Chose décide
de ne plus me laisser seule, elle trouve une
personne pour me garder le soir. Je ne partage pas
45
grand chose avec eux, du moins intérieurement,
tout n’est que surface. Au début, ils passent leur
temps à me mettre dans des situations humiliantes,
je me fais insulter, bousculer et comme je ne dis
rien, ils s’en donnent à cœur joie. Ils réveillent ma
Bête parfois, je les détruis, les écrase avec mon
esprit. Mon SAVOIR est ma porte de secours, mon
refuge. Là, personne ne peut m’atteindre. Avec le
temps, pourtant, les orages se dissipent, je me
détends, je suis finalement mieux en leur
compagnie que toute seule. Je découvre que je peux
aussi jouer comme les autres enfants, avoir les
mêmes rires. Nous faisons les quatre cents coups
ensemble, je découvre un autre univers, un univers
différent du mien. Pourtant, je garde toujours cette
distance, cette frontière à ne pas dépasser, mon
intérieur. Je me tais. Je conserve mon jardin secret.
Ils m’acceptent. La Chose gâche tout, elle se
dispute avec la mère. Malgré tout, nous restons en
contact, je continue de les voir.
L’été, tous les mois de juillet, je pars en colonie.
J’apprends à devenir indépendante, à me défendre.
La Chose a de bonnes idées tout de même. Je reste
beaucoup avec les moniteurs, mes rapports avec les
autres sont difficiles, tendus, toujours cette même
difficulté à me faire accepter. Je garde un bon
souvenir de mon séjour à Labrit, dans les Landes.
Nous montons un spectacle, je chante Mike Brant,
mon heure de gloire ! Je reste Mike Brant tout l’été
et ils oublient enfin Katy ! De plus, ma Lumière suit
46
le tour de France tous les étés, il travaille. Cette
année-là, il passe par Labrit, dépose un carton de
casquettes, d’autocollants, de divers objets, j’en suis
très fière. Je l’avais pourtant dit mais personne ne
m’avait cru. La Chose aussi est venue me voir ce
jour-là. Un moniteur est particulièrement super, j’ai
un pincement. Il est tendre avec moi, très
attentionné. Pour mon cœur de petite fille, c’est
super. Je trouve toujours un gars, rarement une
fille, même parmi les monitrices, je m’en méfie,
elles sont comme la Chose donc prudence
s’impose. Avec les hommes, je me sens bien, en
sécurité, leur tendresse me touche, me réchauffe
mon intérieur si froid. Après avoir goûté à tant de
liberté, le retour à mon quotidien est insupportable.
Je vais à l’île de Ré. Je pratique la voile, liberté
suprême loin du monde. Je découvre la mer, ses
vertus. Cette immensité m’attire. J’aime ses vagues
qui se jettent sur le bord : regarder à perte de vue,
ne voir que l’horizon, génial. Mes contacts avec les
autres se compliquent, plus je grandis, plus j’ai peur,
plus je suis méfiante, je reste avec les monos. Un
incident de voile vient anéantir mon peu de
confiance. Nous dessalons, je suis assommée,
entraînée par les profondeurs, je ne peux remonter.
J’entends au loin les moqueries, je m’enfonce mais
mon Ami me relève encore. Je deviens encore plus
inaccessible. Je masque mes émotions, je me tais.
Dorénavant, plonger est impossible, j’ai peur.
Durant ces séjours, ne pas trouver un seul moment
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de solitude est dur. Je ne peux pas respirer, me
ressourcer, je suis toujours exposée. La nuit, je lutte
contre le sommeil pour tenter d’en trouver un peu
mais la fatigue l’emporte. Pour ne pas être rejetée,
je me surpasse mais mon corps ne le supporte pas
forcément, je ralentis le groupe, je prends des
réflexions désobligeantes. Même ici, aucun répit
comme à l’école.
Le mois d’août, je vais chez mamie. Je retrouve
ma solitude. Les jeunes du village ne me veulent
pas et quand ils viennent, ils se moquent alors je les
évite. Un d’entre eux fait battre mon cœur mais je
me tais. Pourtant un été, je lui écris de colonie
conseillée par une nana, j’aurai dû me contenter de
taire cet émoi. Je suis devenue la risée du village,
j’en souffre énormément. Je suis humiliée. Je me
retire encore plus. Je me réfugie dans les bras de
Mère nature, je lui livre tout le chagrin qui dévaste
mon intérieur. Cette histoire me catapulte en
bordure du monde, ma confiance s’enfonce encore.
Parfois, je traîne avec les renégats du village, les
seuls à m’accepter. Le plus clair de mon temps, je
m’enferme dans l’annexe du jardin, je m’enivre de
musique. Souvent mon grand-père me rejoint. Il
met un disque d’opéra ou d’opérette et me conte
son histoire avec tant de passion. Je suis
transportée, je frissonne, mes émotions remontent.
Mamie, elle, m’apprend à jouer à la belote
m’entraînant dans des parties endiablées avec ses
copines. Entourée de ces personnes âgées, je suis
48
bien. Elles ont toujours des histoires du passé à
conter, je m’en délecte. Puis l’été se termine, une
nouvelle rentrée, je retrouve mon univers glauque
avec regret mais empli de bonheur de tous ces
moments.
Le mercredi après-midi, je suis la Chose, elle
travaille à Graulhet. Je découvre la rue. La Chose
s’en moque, elle a la paix. Je navigue dans tous les
recoins. J’adore ces moments. Rôder me donne des
ailes. Au début, je rase un peu les murs, craintive,
mais très vite, j’y trouve un observatoire inouï, un
terrain d’étude inimaginable. Je m’imprègne de son
odeur, elle m’adopte. Je traîne dans ses bas
quartiers. Je connais un gars, aussi à la « rue » que
moi. Il ressemble étrangement à ma moitié. Je
retrouve un complice qui m’entraîne là ou je ne
devrais pas être mais qu’importe ! Cette errance
nous rend puissant, les maîtres du monde. Nous
défions cette rue, main dans la main, de nos
conneries, nous l’investissons, elle est à nous. Nous
flirtillonnons, j’aime ses lèvres quand elles se posent
sur ma joue. C’est une douce sensation, chaude. Il
se moque bien que je sois « tordue ». Était tordue.
Nous traînons dans les toilettes publiques,
pourquoi, je n’en sais rien. Là, un vieux m’appelle,
j’y vais. Il met son doigt sur mon sexe, l’autre main,
dans son pantalon. Je suis pétrifiée, je n’ose pas
bouger, j’ai honte de ce qu’il réveille. Personne
d’autre que moi n’avait touché mon sexe jusque-là.
Ma moitié me tire alors. Nous partons en
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l’insultant. Il m’a sauvée, je me sens unique,
importante. Le danger était là pourtant, j’ai eu du
mal à le définir. Je savais au fond de moi que c’était
mal, il n’avait pas le droit de me faire ça !
J’attends ces mercredis avec beaucoup
d’impatience. Ils sont comme mon savoir mais eux
me sortent de mon enfermement, je respire.
Personne ne sait, ces mercredis emplissent mon
jardin secret de douces sensations, de mille petits
bonheurs qui me font supporter le reste. Nous
descendons dans le bas de la ville, ça pue, une
infection, l’odeur des usines de cuir, mais nous, on
s’en fout. Nous allons au bord de l’eau, nous
restons assis sans trop nous parler, nous sommes
bien tout simplement. Nous jetons des cailloux,
nous rigolons et d’un coup, nous nous levons, nous
courons.
Un mercredi, il n’est pas au rendez-vous,
j’attends pendant des heures puis je cours partout
où on allait, rien, disparu. Non ! Tout
recommence ! Je ne l’ai jamais revu. Je retrouve ma
solitude, ma tristesse. Une fois de plus, je suis en
rupture sans explication, on m’a volé quelque
chose. J’ai mal à l’intérieur. J’erre toujours mais tout
paraît fade sans saveur. Les lieux perdent leur magie
alors je reste des heures assises sur les marches
devant le bureau de la Chose, ou je dessine. Une
haine me nourrit. Je hais tous les adultes, ils me
prennent tout. Un vide m’habite. Je continue ma
nourriture de SAVOIR mais il ne comble pas le
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vide de la perte de mon pote. On me l’a enlevé
comme ma moitié. Je me vengerai, je ne comprends
rien. La Chose fait des visites à des clients. Un jour,
je pique une montre à une femme, j’ai peur mais
mon pote m’a appris comment faire. J’ai la trouille,
je sue mais, en même temps, j’ai le pouvoir, je lui
enlève quelque chose comme on m’a fait. Avec
cette putain de montre, je n’ai que des emmerdes.
Je raconte des bobards, je l’ai trouvé parterre. J’ai
eu chaud. Mon mensonge ne m’a pas plu. Cacher
ce que je pouvais faire est une chose mais raconter
des conneries, je n’ai pas aimé du tout donc je
décide de ne plus mentir. Je recommence à errer
d’un lieu à l’autre, toujours seule. Le vide m’habite.
Je retourne au SAVOIR au moins lui, on ne peut
pas me le voler, je me l’approprie. La musique me
pénètre de plus en plus. Je découvre un magasin où
je peux en écouter toute l’après-midi, je m’en
rassasie, un nouveau savoir. Ces sons me
transportent. J’écoute tout, je découvre le jazz, le
saxo m’enivre. Le rock me défoule, libère mes
tensions intérieures. Le Monsieur est sympa, il ne
me dit rien. De temps à autre, il me sourit. Parfois,
j’en achète. Un style de musique m’attire tout
particulièrement. Il vient de la Jamaïque. Je ne
comprends pas les mots, c’est en anglais mais j’aime
le son. Ce son me transporte ailleurs littéralement
plus que tout le reste. Cette musique me pénètre,
me transperce tout le corps, me fait frissonner. Un
m’interpelle particulièrement, Il s’appelait Bob
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Marley. En plus, il est beau. J’aime ses yeux. Les
sons m’envahissent comme une longue plainte qui
me rappelle les champs de coton du peuple noir. Je
ne comprends pas mais les mots résonnent dans
ma tête, me parlent bien que je n’en connaisse pas
la signification. Tous ces mots appartiennent à
quelque chose qui est déjà au fond de moi, une
résonance comme un miroir. Je suis paralysée par
mes émotions, j’en tremble. C’est langoureux, triste.
Je cherche à comprendre cette musique. Encore
l’histoire d’une minorité, un chant de révolte,
d’amour aussi. Voilà le truc, cela me ressemble, ma
révolte contre une société oppressante qui
n’accepte pas ce qui ne lui correspond pas et qui
rejette plutôt que tenter d’approcher. Il est en
marge comme moi, le dénonce haut et fort. Lui
aussi a du mal avec ses racines comme moi. Il est
métis, donc entre deux chaises. Il cherche une
reconnaissance, une place tout comme moi. Bob
alimente mon intérieur et plus qu’alimenter, je
deviens fan du Reggae de Bob. Je m’identifie à cette
souffrance, à cette marginalité. Il semble
comprendre ce que je ressens. C’est fou ! J’ai un
nouveau pote et celui-là, on ne me le volera pas,
c’est magique, envoûtant ! Je retrouve un peu de
lumière, de chaleur. Je lis tout ce que je trouve sur
lui, je poursuis ma quête. Que je trouvais. Au fond
de moi, maintenant, germe Reggae. Mon ami, je n’y
pense pas trop mais Bob en parle, il a cette même
flamme Dieu en lui. Il la nomme autrement mais
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c’est bien de mon Ami dont il s’agit. Cette flamme
brûle en moi chaque jour de ma vie, la ressentir
chez Bob est formidable. Il décrit ce que je ressens
avec une force intense. Bob me fait transporter des
montagnes. Il parle de racisme aussi, tous ces mots
trouvent peu à peu un sens, s’emboîtent les uns les
autres comme un puzzle. Une partie de moi émerge
avec Bob. Il reste au fond de moi. Il représente,
pour moi, « la lutte d’une minorité, le droit
d’émerger, de vivre décemment, d’être heureux. » Il
est aussi mon combat de chaque jour. Je mets tout
ceci au fond de mon cœur. Je laisse germer ma
graine, celle que moi j’ai choisie, je ne la subis pas.
Je l’arrose de toutes les images de la rue que j’ai
emmagasinées jusqu’à présent, de tout ce SAVOIR
que j’ai acquis par moi-même.
En classe, je suis plutôt rêveuse, toujours sur ma
planète, rarement présente. J’ai du mal à me
concentrer sauf pour l’anglais, cette langue me
fascine, élargit mon horizon. C’est la langue dans
laquelle Bob s’exprime, celle qui me permet
d’atteindre toutes les subtilités de ses textes. Le
reste franchement, je m’en moque. Je commence à
me rapprocher des minorités, c’est plus facile, j’y
trouve un équilibre. Ils ont moins de préjugés que
les autres. Je connais Maho à une fête de village. Je
le trouve amusant avec sa gouffa, rien ne pose
problème sauf pour les adultes. Evidemment, la
Chose, en premier, trouve à redire mais sans
pouvoir me donner une seule bonne raison, elle
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juge une apparence. Ma Lumière ne dit rien, il me
conseille juste de faire attention. Avec Maho, nous
avons eu une histoire d’amitié. On se voit aux fêtes
de village, nous délirons. Il me fait rire, me sort de
toute ma merde, en plus ça embête la Chose. Elle
ne dit plus rien préférant montrer que je ne vaux
rien puisque je traîne avec lui. Plaignez la Chose,
sortez vos mouchoirs ! ! Maho vient toujours vers
moi, il m’appelle sa petite sœur, il est gentil, c’est
tout ce que je vois. Il est plus âgé, ça me rassure.
Contrairement à ce que pensent les gens « bien
pensants », il n’a pas de gestes déplacés en vers moi,
juste tendre. Je suis amoureuse, je chavire. Il me fait
un bisou de temps à autre. Avec lui, je peux parler.
Il me console quand je suis triste, me sort des
bêtises pour me faire rire, je repars le cœur léger.
Je m’isole du monde. Je reste seule même quand
je suis avec les autres, je me protège, garde mon
indépendance. Je suis censée être contente de tout
ce qu’on peut m’offrir mais seule la rue me réjouit.
La Rue, au moins ne m’enferme pas, je ne suis pas
en cage, personne ne m’embête, je vais, je viens,
j’erre comme bon me semble. Je veux juste avoir la
paix. Pour les autres, elle est dangereuse, pour moi,
elle est rassurante, riche. J’observe, je scrute, je
m’imprègne d’elle. Là, je respire, le reste est un
emprisonnement où je dois faire attention à tout,
tout pour ne pas me découvrir. Chez moi, c’est
l’enfer. L’ambiance est tendue. La Chose est à cran,
ma Lumière s’éteint, résigné, moi, ça me gonfle de
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