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L'Abbé est mort, vive l'Abbé !

De
231 pages
L’Abbé est mort, vive l’Abbé! est un livre qui dresse un portrait au vitriol de la misère montante , il parle de la France actuelle, tout en décryptant nombre de grandes étapes historiques et symboliques qui ont fait la France. Ce livre permet aux lecteurs de se rendre réellement compte de la Fracture sociale et de ses incidences sociopolitiques : il donne un visage à la Fracture sociale, comme pour dire que ‘‘ça n’arrive pas qu’aux autres’’. Tout cela non sans peindre les peines de cœur et la pauvreté -la broyeuse des familles des temps modernes , il pourfend au passage le cynisme dans les rapports humains, montre les hauts et les bas d’une vie, celle d’Isidore Monvoisin-Ivremort.
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2 L'Abbé est mort, vive l'Abbé !

34 Aimé Eyengué
L'Abbé est mort, vive l'Abbé !
Mémoires d'Isidore Monvoisin-Ivremort
Roman



Editions Le Manuscrit



























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00302-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304003024 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00303-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304003031 (livre numérique)
6
En hommage à l’abbé Pierre,
pour tout son activisme sur terre.

À la mémoire d’Isidore Monvoisin-Ivremort,
une figure des sans-voix,
les marginalisés de tous bords.








7


DdDD
AVANT-PROPOS
Au-delà de l’écriture des mots, je m’essaie à
la couture des mots pour exorciser les maux et
les douleurs ambiants.
A. E.

9
PROLÉGOMÈNES
11
RÉMINISCENCES
Innombrables sont les gens avec une vie glorieuse
et pas de mots pour la dire.
Erik Orsenna

Mes premières rencontres avec Monvoisin-
Ivremort ne datent pas de deux soirs passés,
mais de quatre mille trois cents jours. Elles ont
totalisé 666 soirs et 666 matins, de leur début au
jour où je repartais le voir après un laps de
temps passé sans nouvelles de lui. Ainsi, nous
èmeallions nous voir pour la 666 fois, à tout cas-
èmeser. Et c’est au cours du matin de ce 666
jour que j’allais lui brosser le tableau de notre
future collaboration professionnelle !… Quel
enthousiasme manifestai-je, pour l’idée d’une
future collaboration avec Monvoisin-Ivremort,
un homme pour qui j’avais mené un combat
que je considère à ce jour et pour toujours
comme le plus noble des défis de ma vie !…
Pour en arriver là, l’emplacement de la gare
du Nord aidant, j’avais dû non seulement bra-
ver le froid mais aussi les clichés du matin et du
13 L'Abbé est mort, vive l'Abbé
soir, matin et soir, jour et nuit : du matin au
soir, et du soir au matin aussi.

Cette aventure avait commencé gare du
Nord, un jour où la froidure battait le pavé de
ses grands et gros pieds invisibles, à la première
heure du matin (je veux dire 9 heures du matin,
parce que, pour moi, 9 heures du matin l’hiver,
c’est considéré comme la première heure du
matin). On eut cru ce jour-là que les frimas du
ciel allaient tomber en plein Paris, du côté du
ème10 arrondissement, dans un coin de Paris qui
draine des foules bigarrées des deux hémisphè-
res de notre planète. Personne n’était à l’abri de
ces giboulées de merde.
Ce matin-là, pourtant, le coin était encore
vide, à cause de la fin de la semaine ouvrée
peut-être, à cause du froid certainement. Il
pleuvait des cordes d’un froid venu du Pôle
Nord. Mes doigts gantés, agglutinés à mon stylo
plume gris métallisé, écrivaient au rythme d’un
friselis qui témoignait de l’entreprise machiavé-
lique du vent givré qui frisait mon nez, le ren-
dant rutilant. La brume sèche, sous l’emprise
satanée de la rigueur de ce vent luciférien, se
mêlait à ce givre matinal que mes joues rece-
vaient comme des paires de gifles : psalmodiant
l’hiver, elle était telle qu’on aurait cru voir le ciel
nous tomber dessus. On n’eut pu savoir pour-
quoi le froid nous tenait tant rigueur ce jour-
14 Prolégomènes
là… Avait-il gardé une dent contre Paris ?…
Pour quelle raison ?… Est-il que le vent hiver-
nal de ce jour-là, qui ressemblait fort à un bliz-
zard des zones polaires, mordait à pleines dents
tout ce qui était sur son passage. Les limites du
ciel et de la terre se confondaient allègrement :
l’ombre du nuage de Tchernobyl planait sur Pa-
ris. La morosité du temps était au pinacle du
désespoir (le pays aussi allait au rythme de ce
temps morose) : le marasme général, morne,
étant devenu miasme… Tout était triste. D’une
tristesse alpestre. À un point tel qu’on ne pou-
vait voir que des taxis tristounets impatients sur
le macadam de la gare. Ce temps n’était nulle-
ment propice pour l’exercice d’une quelconque
praxis loin des quatre murs d’une maison chauf-
fée à bloc. Pourtant, je m’aventurais dehors…
Par solidarité pour le pays qui n’allait pas bien
et avait besoin d’un coup de main…
Le pays était dans la phase avancée d’un sa-
turnisme social béat mais n’osait pourtant pas
demander ouvertement de l’aide aux plus aguer-
ris de ses enfants. Le dominant, quelque esprits
éveillés n’avaient point attendu qu’il les appelât
au secours pour s’en mêler : tour à tour, ils
s’ébrouèrent à tout berzingue dans le champ
France… C’est ainsi, avec des mains gantées et
moult précautions dédaigneuses, qu’ils préten-
daient mettre la main dans le cambouis.
15 L'Abbé est mort, vive l'Abbé
Parce que cette dramaturgie sociale n’était
guère près de s’arrêter, je préconisai, moi, à
mon tour, de voler au secours du pays, sans
ignorer ses citoyens les plus souffrants.
Je mourais d’envie de faire partie de vrais es-
prits éveillés. Voilà pourquoi, je descendais sur
le terrain, mandaté par les miens, par ce temps
des plus dissuasifs.
Physiquement comme socialement, le ton se
durcissait déjà entre les différentes couches so-
ciales, sur l’état piteux et déplorable du pays : le
pays faisait déjà pitié à voir, dans cet état ramas-
sé et fracturé socialement…

C’était un jour divers noir ; un jour d’hiver
(pas divers !), dont je me souviendrai toujours :
parce que c’est le jour où je suis allé causer avec
la Fracture sociale alors qu’il y avait de la brume
partout, et que (pire étrangeté !) le ciel de son
côté ne cachait pas son incontinence non plus.
Très menaçant en plein hiver, le ciel s’était mis
à nous pisser dessus, comme pour nous nar-
guer, avec un pipi de chat. Mais, en dépit de ses
nombreuses tentatives de dissuasion, je devais
quand même descendre sur le terrain. Pour le
débroussailler. Avant d’entamer une enquête
sociologique sur la Fracture sociale : une en-
quête que nous allions ouvrir en petit groupe.
Honnêtement, le pays avait besoin d’un coup
de pouce. Il attendait un diagnostic des plus
16 Prolégomènes
sûrs. Complet. Un diagnostic des plus scientifi-
ques. Car, non seulement cette fracture minait
ses os comme une leucémie, mais aussi elle
commençait à menacer sérieusement sa survie.
C’est pourquoi, en citoyens soucieux de justi-
fier le bon usage des maigres subventions que
nous recevions de l’État au CNRS, nous nous
décidâmes, deux de mes collègues et moi-
même, de nous constituer en un petit groupe de
recherche de trois personnes. Comme Les Trois
Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Mais avec
de modestes moyens. Pour voler au secours de
notre cher pays au train de vie exorbitant.
Donc, ce jour-là, je descendais sur le terrain.
Dans le seul but de remonter vers mon petit
groupe de recherche ainsi constitué des infor-
mations préliminaires. Les informations que
j’aurais fagotées en déblayant le terrain
d’enquête prédéfini. J’allais faire ce que nous
nommons par Pré-enquête dans le jargon de
notre métier de chercheur-sociologue. Et sans
être vraiment un pro-Américains moi-même,
j’étais quand même résolu cette fois-là à appli-
quer à la lettre Les Ficelles du Métier de
l’Américain Howard S. Becker. Parce que, que
je sache, le savoir universitaire (comme le mot
« universitaire » l’indique si bien) est universel ;
et, celui de l’école de Chicago s’est avéré fruc-
tueux dans l’exercice de notre métier de socio-
logue.
17 L'Abbé est mort, vive l'Abbé
Ma résolution tenait beaucoup au fait que je
voulais raser tous les coins et recoins de la gare
du Nord rien qu’avec mes yeux et mon verbe. À
l’image de Street Corner Society, le livre d’un
autre Américain qui est passé maître dans l’art
de mener les enquêtes de terrain en sociologie :
William Foote White.
Parce qu’il me fallait ratisser large, comme
convenu au sein du groupe, j’avais également
résolu d’aller à la rencontre des sans-logis…
Après tout, n’est-ce pas la prolifération des
« SDF » qui nous donne la vraie température du
pays ?…
Au sein du groupe, nous jugions notre ambi-
tieuse entreprise de recherche sur la Fracture
sociale comme une tâche des plus nobles. Il
était question pour nous de montrer de quoi
nous étions capables. Nous voulions, plus que
tout quidam qui était resté très longtemps au
chevet de notre pays sans pour autant changer
grand-chose à son malheur, nous mettre utile-
ment et efficacement à son chevet, à notre tour.
Voilà pourquoi, en « cobaye », je m’étais pris
de bonne heure ce jour-là, bravant par la même
occasion les intempéries météorologiques natu-
relles et sociales : les communs clichés venant
du commun de mortels français, le sale temps,
etc., pour aller toucher du doigt un des maux
causés par ladite Fracture.
18 Prolégomènes
Depuis le temps que certains de nos détrac-
teurs nous discréditaient dans le pays en diffu-
sant des fadaises comme quoi « les sciences so-
ciales ne servent pas à grand-chose », et en dis-
suadant même les étudiants de poursuivre un
cursus universitaire dans toutes les sciences du
social et de l’esprit !… Ils oubliaient que les
sciences qui cultivent l’esprit nous libèrent au-
tant que les nouvelles technologiques nous as-
servissent !… Où va notre monde ? !… Si ces
moignons pouvaient seulement comprendre
que tous les efforts devaient se conjuguer pour
tout faire converger vers le bien-être réel de
tous ! Non : C’était trop leur demander. Ce
qu’ils savaient faire, eux, c’était de commencer à
lever l’inimitié entre les « sciences » (comme si
l’heure était toujours aux cloisonnements), ou
d’agiter la poudre de perlimpinpin sur les quel-
ques âmes déterminées qui voulaient voir le
pays se relever.
C’est quelque-part contre ses clichés-là aussi
que je descendais hyper motivé sur le terrain : ma
motivation renforçait ma capacité de défense
contre la morosité ambiante de l’opinion qui
faisait froid dans le dos et ce matin-là et tous les
autres matins que Dieu faisait (depuis que des
trublions divers, façon Gamelle, avaient traîné
le pays dans un tourbillon duquel il ne pouvait
plus « se tirer » sans « miracle »). Avec eux,
c’était sûr que nous allions encore nous fatiguer
19 L'Abbé est mort, vive l'Abbé
à compter les gamelles que le pays allait conti-
nuer à ramasser. Tout compte fait, il s’était avé-
ré qu’avec leurs méthodes rikiki mais tape-à-
l’œil, ils cherchaient tous une aiguille dans une
botte de foin pour piquer la France malade. De
surcroît, ils admettaient, pour la plupart d’entre
eux, qu’on sacrifiât tous les défavorisés sur
l’autel de l’austérité afin de sauver les privilégiés
de la nomenklatura française de toute dé-
chéance en leur distribuant des parachutes do-
rés à fourbir contre tout krach… Tous ces illu-
sionnistes piqués de capitalisme béat étaient
loin du compte (eux qui prétendaient éclairer
tout citoyen qui voyait midi à sa porte) : ils
étaient tous loin de la réalité qui faisait mainte-
nant le quotidien de la France du sous-sol qu’ils
regardaient de haut.
Quant aux clichés qui désignaient les
SDF comme des « Sanguins Dangereux en
France », je les avais déjà mis derrière-moi. En
‘‘D’Artagnan’’ de mon groupe et de mon État,
avec mes ‘‘pattes blanches’’ devant l’Eternel,
j’allais à la reconquête de notre société, comme
nous autres sociologues consciencieux voulions
dire à tous les habitants de France et de Na-
varre que les sciences sociales étaient à la hau-
teur de leur nom, tout comme elles étaient, dans
ces conditions de débandade nationale, les
mieux à mêmes à fournir un diagnostic sur la
Fracture sociale, qui pût sortir notre pays de
20 Prolégomènes
son inquiétante agonie comateuse (pour peu
que nos politiques ne récidivassent point dans
leur autisme social).

En effet, la Fracture sociale était vraiment
d’actualité en France depuis quelques mois.
C’était telle que tous les indicateurs étaient au
rouge : d’aucuns disaient que « les dieux nous
tombaient sur la tête » ; d’autres disaient que
c’était la remontée à la surface des désillusions
laissées par les rêves comateux, qui auguraient
maintenant de la fin d’une époque : « Il fallait
que Mitterrand passât » ; pour d’autres encore, il
fallait recoloniser l’Afrique pour la survie de la
France : c’est-à-dire, aller lui subtiliser subrepti-
cement (pis, même honteusement !) ses matiè-
res premières et tout le reste de ses hommes va-
lides, pour qu’ils viennent nous désinfecter no-
tre Terre d’asile. Ils oubliaient seulement que
des nouvelles générations d’Africains naissent
des hérauts qui sont prêts à cracher le feu, te-
nant fermes, s’arc-boutant sur l’Afrique, armés
jusqu’aux dents contre quiconque oserait lever
la main sur eux ou refaire main basse sur leur
continent ; que les Africains somme toute
avaient bien besoin eux-mêmes de laver leur
linge sale en famille, tout en désinfectant et dé-
ratisant leur terre qu’ils avaient gagée depuis
belle lurette ; et aussi qu’ ils étaient enfin prêts à
écouter le son de l’angélus, made in René Du-
21 L'Abbé est mort, vive l'Abbé
mont, L’Afrique noire est mal partie… Or, eux, ils
voulaient même qu’on aille voir jusqu’en Pa-
pouasie-Nouvelle-Guinée si, ma foi, on ne pou-
vait pas trouver par coup de bol une énergie qui
nous sauvât la mise ; d’autres encore avaient lit-
téralement pensé qu’il valait mieux « débouter
tous ceux qui assiègent nos portes, via la Justice
et les préfectures, avec des motifs de crainte fal-
lacieux de leur patrie, et, bouter dehors tous les
sans-papiers et les récents immigrés, par la
même occasion » : « nous avons besoin de faire
un peu plus d’aire aux Français, qui lutte contre
les appels d’air migratoires… », disaient-ils
maintenant tout haut, enclins au malthusia-
nisme…
Hé… merde !… Ce qui brûlait le pays était
loin d’être un feu follet…
Je cherchai dans ma tête quelque chose qui
pouvait me relaxer… histoire d’échapper à ces
ragots qui ne pouvaient être colportés que par
des gens follets à cause de la « moquette »…
(A cette allure-là, ils étaient tous capables,
dans leur état second, d’administrer la mort-
aux-rats au pays)…
Et, c’est la réflexion sur Mitterrand qui, dans
l’immédiat, me parut sur le coup relaxante pour
les muscles des joues. Stimulante pour les mé-
ninges. Parce qu’elle me refaisait en même
temps penser à un apophtegme des plus im-
pressionnants que je n’eusse jamais entendu : il
22 Prolégomènes
était d’époque, cet apophtegme ; c’est-à-dire,
made in Les Bébêtes Show. Et, cette émission
le prêtait effectivement à François Mitterrand :
« Dieu ne domine plus le Monde ! »… Impres-
sionnant et très marrant à la fois !… Dommage
que le temps des Bébêtes Show s’arrêtait déjà…
mais, fort heureusement, fut fait un pied de nez
à leurs adversaires : Les Guignols de l’info (une
sorte de sassafras !), reprenant gaillardement le
flambeau de la savoureuse et délirante carica-
ture de masse, s’employèrent, en pièce de re-
change, à sonner les matines, pour annoncer
l’orage de la Fracture sociale, et, avec lui, ses re-
tombées. Cette émission, dotée d’une poigne
révolutionnaire jusqu’au-boutiste, devint en
quelque sorte un angélus sociétal qui, à loisir, se
substituait dorénavant à tout (même à la météo,
bien entendu !), pour le défoulement maximum
du citoyen tendu (vu qu’elle était à consommer
sans modération en ces temps de sauve-qui-
peut)… Mais on finit par la taxer en même
temps d’avoir rendu sympathique le candidat à
l’Élysée qui prétendait lever son épée en copal
face à l’épée de Damoclès prénommée Fracture
sociale… Et patatras ! comme le son d’un caril-
lon, la propagande médiatico-politique avait
mordu, faisant florès…
De toute façon, la débandade courait partout
et nulle part : depuis que notre navette spatiale
d’Etat avait retouché terre, la chiasse se répandait
23