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L'éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord de la Renaissance à 1848

De
526 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 342
EAN13 : 9782296344785
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L'ÉDUCATION DES FEMMES EN EUROPE ET EN AMÉRIQUE DU NORD DE LA RENAISSANCE À 1848 :

RÉALITÉS ET REPRÉSENTATIONS

Collection Des idées et des femmes
dirigée par Guyonne Leduc Professeur à l'Université Charles de Gaulle-Lille ill Des idées et des femmes, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout esprit partisan, gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des études situées à la croisée de la littérature, de l'histoire des idées et des mentalités, aux époques moderne et contemporaine. Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures précises de femmes, avec prise en compte de leur globalité (de leur sensibilité comme de leur intellect). Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ géographique concerné, ce qui n'exclut pas une ouverture ultérieure potentielle aux mondes oriental et extrême-oriental.

1997 ISBN 2-7384-5633-2

@ L'Harmattan,

Sous la direction de GUYONNE LEDUC

L'ÉDUCATION DES FEMMES EN EUROPE ET EN AMÉRIQUE DU NORD DE LA RENAISSANCE À 1848 :

RÉALITÉS ET REPRÉSENTATIONS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur

Morale et religion dans les essais et dans les Mélanges de Henry Fielding. 2 vols. Paris: Didier Érudition, 1990. IX + 931 pp.

A Yves

Fayolle et à Gérard Vandamme

Estant le tems venu. . . que .les severes loix
des hommes n'empeschent plus les femmes de

s'apliquer aus sciences et disciplines, il me semble que celles qui ont la commodité doivent employer ceste honneste liberté, que notre sexe ha autre fois tant desiree, à icelles aprendre, et montrer aus hommes le tort qu'ils nous faisoient en nous privant du bien et de l'honneur qui nous en pouvoit venir.
Louise Labé, Elégies (1555)

SOMMAIRE

Avant-propos
Note édito riale

.17
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23

Remerciements.

PREMIÈRE PARTIE
DE LA RENAISSANCE AU SIÈCLE DES LUMIÈRES

Chapitre 1: Quatre Pays-clés de l'Europe L'Éducation des filles en France à la fin du Moyen Âge, un sujet mal connu Marie- Thérèse Caron
L'Éducation
Jean-Claude

27

des femmes d'après la <correspondance de Thomas More
Margo lin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39

Considérations sur l'aptitude féminine aux armes et sur l'instruction guerrière dans la trattatistica italienne philogyne du XVIe siècle
Frédé ri que Ve rri e r . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55

Écoles, académies et collèges: La Femme madrilène dans les salles de classe (XVIeXVIIIe siècle) Teresa Nava Rodriguez 67

Chapitre 2: L'Influence de la religion sur l'éducation féminine Du catholicisme au protestantisme: Grandeur et décadence de l'instruction féminine? Pau IDe niz0t 81 L'Éducation religieuse des femmes d'après les récits de conversion puritains: L'Exemple d'Elizabeth White Élisabeth Soubrenie 90.

Il

Chapitre 3: Quelques projets pour J'éducation des femmes Les Jeux de conversation pour dames: La Fonnation à l'honnêteté féminine en Allemagne au XVIIe siècle Jean-Daniel Krebs 99 Les "Lettres" dans l'éducation des dames anglaises vers le milieu du XVIIe siècle: Le Cas de Margaret Cavendish Line Cottegnies 111
De la "jeune fille savante" et de la "femme vertueuse" au "savoir sauvage": Anna Maria van Schurman, Bathsua Makin et Aphra Behn

Bernard Dhu icq

~

................................. 123
.135
144

De l'éducation des dames (1674), ou le rêve cartésien de Poullain de la Barre Marcelle Maistre Welch
Mary Astell et Daniel Defoe, auteurs de projets féministes pour l'éducation? Guyonne Leduc

DEUXIÈME

PARTIE

LE XVIIIe SIÈCLE Chapitre 1: Témoignages, représentations révolutionnaire et propositions dans l'Europe pré-

L'Éducation d'une princesse en Allemagne et à la cour du roi Soleil Mi che I Lefèvre L'Éducation des filles à l'amour chez Madame de Maintenon Yves Ferroul Entre modernité et tradition: Madame de Lambert et l'éducation des filles

163

.177

Robert Granderoute
L'Éducation des filles vue par l'abbé Pluche dans son Spectacle de la Nature René Greve t
L'Éducation des femmes chez Choderlos de Laclos: Morale et politique Paul-Édouard Levayer

"..190
199
207

12

Isabelle de Charrière (Belle de Zuylen) et l'éducation des femmes Madeleine van Strien-Chardonneau

216

Chapitre 2: Un Particularisme britannique? Quelques propositions ou lemmes pour une définition de la fonnation intellectuelle des femmes (1690-1820) George S. Rousseau 231
Swift, les femmes et l'éducation des femmes Claude Rawson 245

"Une Vocation non inférieure en dignité": L'Éducation des femmes et le rôle des femmes dans l'éducation selon Lord Kames Pierre Carboni 266 "Suis-je le gardien de ma soeur?": Frères et soeurs intellectuels en Angleterre au XVIIIe siècle Ru th Perry 279 Chapitre 3: La Révolution et l'influence de la France Condorcet et l'instruction des femmes: Le Premier Mémoire sur l'instruction publique Catherine Kintzler 297 Éducations féminines: Les Commentaires des Confessions de Rousseau
Mi ch è le Cr 0 gi e z .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 07

Le "Privilège éducatif' des Parisiennes à la fin de l'Ancien Régime Martine Sonnet

317

Principes et méthodes d'éducation féminine en France et en Angleterre pendant la période révolutionnaire (1776-1800)
Jose tte Hé rou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 329

L'Éducation féminine à la scène: Les Femmes dramaturges dans le Londres géorgien Ange la Smallwood 337

13

L'Éducation des femmes en Russie au XVIIIe siècle

Évelyne Enderlein TROISIÈME

00

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0 0 0 0 0.0000.

0 o.

o

0 0

349

PARTIE

LE XIXe SIÈCLE Chapitre 1: D'un siècle à l'autre Effets de l'instruction et de l'éducation sur l'évolution de la condition féminine dans les territoires polonais de 1773 à 1848 Edmond Gogolewski 365
00. 0 0..00...000000 00.0.. 0...0.00.. o. 0 0 0 0 00

L'Évolution des conceptions pédagogiques des publicistes et romancières allemandes à la charnière du XVIIIe et du XlXe siècle: de S. von La Roche à T. Huber
Sylvie Lamy-Marchenoir 0..00...0 0 0 0...0000.00..00 00 00...0...0376

Identité féminine et théories pédagogiques au XVIIIe et au XIXe siècles en Italie

Carmela Covafo

000000000.

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0..00000

:389

L'Éducation des femmes des années 1790 aux années 1830: D'Orgueil et préjugés de Jane Austen au Moulin sur la Floss de George Eliot
Françoise Dupeyron-Lafay 0...0 0 0 0 o o. o 0 396

Leçons de vertu: L'Influence des leçons de Mary Wollstonecraft sur la sexualité féminine auprès des pédagogues et des réformatrices américaines pendant les années 1820-1830
Jane Moore.. 0000.0 0 00..0 0 00 0..0000.0..0 0 00..00409

Chapitre 2: L'Expérience de pédagogues et la réalité historique Femmes et éducation en Espagne de 1800 à 1850: Réalités et images
Co le tf e Rab a lé. . . . . . 0 . 0 . 0 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 0 . . . . . . . . . . . 0 . 0 . . . . . 419

Madame de Genlis et l'éducation des filles: Pédagogie et romance
Jennift r Bi rke
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L'Éducation des filles vue par l'Église catholique au début du XIXe siècle

Françoise Mayeur

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00

00. 0...442

14

Chapitre 3: L'Éducation dans la fiction des deux côtés de l'Atlantique
Aurore Dupin, une éducation "à cheval" Mi chè le H ecque t 451

Fénelon au Mexique, ou La Petite Quichotte et sa cousine de J. J. Fernandez de Lizardi
Jacque line Covo .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 461

Instruire la femme quand on est un homme: Balzac, La Physiologie du mariage Éric Bordas 469
"Une saine éducation anglaise lui corrigea ses défauts français" (Jane Eyre): L'École ,dans la fiction de Charlotte Brontë Marianne Thormtihlen 483 Polin'ka Saks, ou Une Éducation manquée en Russie au XIXe siècle: Alexandre Droujinine et George Sand Françoise Genevray
.

492

Ce que les femmes apprennent chez Nathaniel Hawthorne

Serge Soupel Ont contribué à cet ouvrage

503 519

15

AVANT-PROPOS

Genèse de l'ouvrage Cet ouvrage est le fruit d'un colloque international et pluridisciplinaire qui s'est tenu à l'Université Charles de Gaulle Lille III, les 28, 29, 30 et 31 mars 1996, sur le thème "L'Éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord, de la Renaissance à 1848: Réalités et représentations." En concevant le thème de ce colloque, j'ai souhaité réunir, dans un souci de pluridisciplinarité, des spécialistes français et étrangers issus d'horizons différents. Les auteurs des quarante-et-une études présentées ici sont des universitaires d'origines géographiques et de formations très variées: onze Professeurs et Maîtres de Conférences étrangers, de renommée internationale (trois Américains, quatre Britanniques, une Espagnole,.une Italienne, une Néerlandaise et une Suédoise), sont ainsi venus se joindre à dix universitaires lillois et à vingt autres des Universités de Paris et du reste de la France. Historiens et philosophes, littéraires et civilisationnistes, francisants et linguistes (anglicistes, germanistes, hispanisants, italianisants, russisants et polonisant), tous explorent le thème dans une perspective diachronique, synchronique et comparatiste dépourvue de tout esprit partisan,gynophile ou gynophobe.

-

Choix du thème L'éducation des femmes (plus vaste que l'instruction qui n'en constitue qu'un élément) est un sujet pérenne et primordial, toujours d'actualité aux plans de l'individu et de la société, sur lequel Fénelon, l'un des premiers, attira l'attention. Dans son Traité de l'éducation des jilles (1687), il dénonçait la différence de traitement pédagogique qui existait alors entre garçons et filles: "Rien n'est plus négligé que l'éducation des .filles . . . . Il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes, puisque les désordres des hommes viennent souvent. . . de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leurs mères." Pour être une éducatrice convenable, mieux vaut être soi-même éduquée: c'est devenu une évidence. Les bornes chronologiques, forcément subjectives et artificielles, se justifient néanmoins dans la mesure où, de la Renaissance à 1848 - c'est-à-dire aux mouvements révolutionnaires qui touchent l'Europe entière -, se mettent en place les 17

fondements idéologiques et culturels de l'Europe contemporaine et s'élaborent des modèles d'éducation à perpétuer ou à combattre.

Pluridisciplinarité La participation active des conférenciers et des auditeurs (une centaine environ) lors des débats a prouvé, s'il en était besoin, l'intérêt intellectuel des manifestations pluridisciplinaires qui vont au-delà des écoles de pensée et des centres de recherches constitués, au demeurant tout à fait indispensables au sein des Universités. Cet objectif de pluridisciplinarité et d'interdisciplinarité est atteint. Deux exemples suffisent à l'illustrer. L'Europe intellectuelle était une réalité au XVIIe siècle: Descartes etPoullain de la Barre nourrissent les écrits britanniques et néerlandais de leur époque, qui, à leur tour, vont enrichir d'autres penseurs et écrivains. De plus, l'influence"de Rousseau (imprégné de la pensée de Locke, lui-même influencé par les Essais de Montaigne) est étudiée dans les mondes anglophone (chez Mary Wollstonecraft), hispanique (chez Femàndez de Lizardi) et russe (chez Alexandre Droujinine).

Réflexions méthodologiques Il ne s'agit nullement d'un ouvrage qui mériterait l'étiquette parfois étriquée et dépréciative de "féministe." En outre, l'emploi de cette terminologie intervient après 1850 alors que le féminisme, en tant que mouvement politique organisé, n'apparaît que plus tard. En conséquence, le concept de "féminisme," appliqué à la période considérée, serait inadéquat et anachronique, du double point de vue historique et idéologique. L'expression "les femmes" a été préférée à "la femme" en référence à François Poullain de la Barre, pour qui la femme n'existe pas, pas plus que l'homme, influencés qu'ils sont par le milieu, par les moeurs, par le climat... Cette nuance, reprise par Montesquieu, s'avère donc tout à fait légitime en l'occurrence, bien qu'il soit parfois commode de référer, globalement et par simplicité, à "la femme" en gommant ainsi la diversité impliquée dans le pluriel. D'autre part, il eût été artificiel d'isoler une tranche d'âge; c'est pourquoi "les femmes," au sens générique (depuis l'enfant jusqu'à l'adulte), et non "les filles," a été retenu. Enfin, le milieu socio-culturel, observé par les auteurs, est principalement celui des classes supérieures, mais, en toile de fond et parfois même au premier plan, se

18

dessine un panorama de la société. Le choix du pluriel "les femmes" trouve donc une justification supplémentaire. La problématique de l'éducation des femmes est ici mise en perspective non . seulement à travers l'Histoire mais aussi par le biais de traités, d'essais, de périodiques, de correspondances ainsi que d'oeuvres de fiction romanesques, théâtrales et poétiques. Jamais, dans ce cas, n'est perdue de vue l'interrogation suivante, qui est aussi une précaution liminaire: les représentations reproduisentelles la (les) réalité(s)?

Plan de l'ouvrage Le plan choisi pour cet ouvrage allie chronologie et thématique, permettant la confrontation de points de vue et d'approches multiples qui génèrent la diversité et la richesse. Ses trois parties suivent une division chronologique imposée par l'évolution même de l'éducation des femmes. Chacune se subdivise en trois chapitres à teneur thématique. La première partie, intitulée "De la Renaissance .au-siècle des Lumières," permet tout d'abord de dresser un tableau de la situation de l'éducation des femmes en Europe du Nord et du Sud, où la France apparaît comme terre de transition. Y est ensuite envisagée l'influence qu'exerce l'émergence du protestantisme sur l'évolution de l'éducation des femmes. Enfm sont analysés quelques projets d'éducation élaborés par des hommes et surtout par des femmes, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en France et aux Pays-Bas. La deuxième partie est consacrée au XVIIIe siècle. Dans l'Europe prérévolutionnaire, témoignages épistolaires, représentations littéraires et propositions détaillées s'inscrivent entre tradition et modernité. On s'interroge alors sur l'existence éventuelle d'un particularisme britannique avant d'étudier l'influence de la Révolution de 1789, de ses penseurs et de la France sur les pays voisins, de la Russie à la Grande-Bretagne. L'ouvrage se clôt par une troisième partie centrée sur la première moitié du XIXe siècle. Le premier chapitre s'intéresse à la charnière des deux siècles, de la Pologne aux États-Unis en passant par l'Allemagne, par l'Italie et par la Grande-Bretagne. L'expérience de divers pédagogues ainsi que la réalité historique sont ensuite abordées pour la France et pour l'Espagne. Le dernier chapitre, quant à lui, envisage l'éducation des femmes dans la fiction, des deux côtés de l'Atlantique, de la Russie au Mexique.

19

Remerciements Mes tout premiers remerciements vont aux quarante-et-un universitaires qui m'ont fait l'honneur et le plaisir de participer à ce colloque qui fut, grâce à eux, stimulant et chaleureux. Leur collaboration diligente a également permis la publicationde ce volumedans les délais les meilleurs.

A Monsieur le Président de l'Université Charles de Gaulle Lille III, Monsieur le Professeur Gérard Losfeld, j'exprime ma gratitude pour la confiance qu'il m'a témoignée, en autorisant l'ouverture de notre Université le dimanche 31 mars 1996, et, à Monsieur le Premier Vice-président de l'Université, chargé de la recherche entre 1991 et 1996, Monsieur le Professeur Jacques Sys, ma reconnaissance pour avoir permis l'accès à la Maison de la recherche qu'il dirige actuellement.
Que soient remerciés Pierre Denain, qui a coordonné le travail des traducteurs de quatre articles, ainsi que mes collègues de l'UFR Angellier, Françoise Vreck et Judith van Heerswynghels, pour leurs traductions des articles de Messieurs les Professeurs Rawsonet Rousseau.

-

J'adresse mes vifs remerciements à Brigitte Vanyper, secrétaire scientifique à l'UFR Angellier, pour son aide toujours très efficace et souriante tout au long de ce colloque- de son organisation à son terme - de même que pour sa contribution à la réalisation matérielle du présent ouvrage.

Je n'oublie pas les étudiants de l'UFR Angellier- Marie-HélèneAlvès, Claire Danjou et SylvainKustyan- qui ont assuré l'accueildurant le colloque.

A titre personnel, j'ai été très honorée et très touchée de la présence de .Madame la Directrice honoraire de l'École Normale Supérieure de Jeunes Filles (Sèvres), Madame le Professeur Josiane Serre, et de Madame la Présidente de l'Université de la Sorbonne-Nouvelle - Paris III, Madame le Professeur Suzy Halimi, qui fut ma
directrice de thèse et guida mes pas de la Maîtrise à l'Habilitation.

Pour leur soutien amical très apprécié, je remercie Madame Michèle Plaisant, Professeur émérite à l'Université Charles de Gaulle Lille III, et Michèle Crogiez, Maître de Conférences à l'Université de Paris-Sorbonne Paris IV.

-

-

Guyonne Leduc

20

NOTE ÉDITORIALE

Clarté et hannonisation sont les maîtres-mots de la politique éditoriale suivie.
Les nonnes de présentation retenues pour la ponctuation et pour les notes sont les nonnes internationales habituellement utilisées.

Dans la mesure où cet ouvrage est pluridisciplinaire et s'adresse à un public éclectique, toutes les études sont en français; celles rédigées originellement dans une autre langue (anglais, espagnol et italien) ont été traduites par des spécialistes dont le nom figure à la fin de chaque exposé. Les citations incluses dans le corps des textes comme dans les notes sont toutes en français, traduites, si nécessaire, par l'auteur de l'article, spécialiste de la langue concernée. Ainsi la scientificité requise pour un ouvrage universitaire de haut niveau se trouve-t-elle respectée. Dans la quasi-totalité des cas, les oeuvres citées (romans, poèmes, ouvrages critiques, etc...) n'ont jamais été publiées en français; leur traduction relève donc de la responsabilité des auteurs et des traducteurs. Pour une évidente raison d'espace, il n'a malheureusement pas été possible de reproduire en notes le texte original des citations.
Les titres d'ouvrages et d'articles mentionnés au fil des textes figurent en français; si besoin est, ils sont suivis de leur version originale, soit directement dans le texte, entre parenthèses si nulle référence n'y est faite en note, soit en note si une référence bibliographique est indiquée.

Les titres d'ouvrages et d'articles figurant uniquement en note ont été donnés en français (suivis de leur version originale) quand il s'agit de langues rares (polonais et russe). Quant aux autres (allemand, anglais, espagnol et italien), connues d'un vaste lectorat, seuls ont été retenus les titres originaux, pour une question d'espace. Enfin, dans les notes, le nom de la ville de publication figure toujours dans la langue d'origine.

21

Dans les citations, sauf indication contraire, l'orthographe originelle a été conservée. La lettre minuscule qui commence certaines d'entre elles correspond à des points d'ellipse. Par souci de clarté de lecture et de simplification du nombre de notes infrapaginales, chaque citation est suivie de son numéro de page quand il s'agit d'une référence à"une oeuvre de l'auteur ou des auteurs objet(s) de l'étude. Les références bibliographiques d'usage paraissent en note lors de la première mention de cette oeuvre.

Guyonne Leduc

22

REMERCIEMENTS

UFR Angellier (Université Charles de Gaulle Lille III)
Conseil Régional du Nord et du Pas-de-Calais Délégation Régionale aux Droits des femmes Ministère des Affaires étrangères Délégàtion aux relations européennes, internationales Ambassade de Grande-Bretagne Ambassade d'Italie et à la francophonie

-

Centres de recherches de l'Université Charles de Gaulle Centre Tudors-Régence Directeur: Monsieur le Professeur Jean-François

- Lille

III:

Gournay

ÉCLA (Équipe d'accueil "Cultures et Langue Anglaises") Directeur: Monsieur le Professeur Jean-Claude Dupas Textes et Interculturalité Directeur: Monsieur le Professeur Jacques.Sys

L'équipe du DESS de Traduction Juridique, Économique et Technique de l'UFR Angellier (Directeur: Pierre Denain, Maître de Conférences)

23

PREMIÈRE

PARTIE

DE LA RENAISSANCE

AU SIÈCLE DES LUMIÈRES

CHAPITRE 1 QUATRE PAYS-CLÉS DE L'EUROPE

L'ÉDUCATION DES FILLES À LA FIN DU MOYEN ÂGE, UN SUJET MAL CONNU Marie- Thérèse Caron
Université Charles de Gaulle

- Lille

111

Est ici privilégiée la période qui s'étend du XIIIe siècle à la fin du XVe siècle, en particulier parce que l'enfant suscite alors un intérêt plus grand qu'auparavant, les représentations figurées et les textes qui en parlent deviennent plus nombreux.1 On se soucie de sa psychologie; il est objet d'attention. Les institutions d'enseignement pour les filles n'existaient pas, sauf institutions d'Église destinées aux religieuses. Et les femmes ont été exclues des universités. Il n'existait pas non plus de programmes d'enseignement spécifiques pour les jeunes filles. Enfin, la petite fille est quasiment absente des textes littéraires (on dit l'enfant sans autre précision); elle l'est aussi des images, sauf de celle de Marie enfant.2 La grande majorité des textes théoriques s'adressaient aux femmes mariées, ceux qui s'adressaient aux jeunes filles étaient rares, comme l'étaient les conseils donnés aux mères au sujet de leurs enfants; de plus, en général, les textes étaient destinés aux femmes de la noblesse, particulièrement aux princesses.3 Nous avons, dans des
1 Françoise Boney, "Jean Gerson: Un Nouveau Regard sur l'enfance," Annales de Démographie Historique, numéro spécial "Enfant et société," 40 (1973): 137-42. 2 Pierre Riché et Danièle Alexandre-Bidon, L'Enfance au Moyen Âge (Paris: Seuil et BNF, 1995) 102 et passim. 3 Alice-Adèle Hentsch, De la liUérature didactique du Moyen Âge s'adressant spécialement aux femmes, 1903 (Genève: Slatkine, 1975) 6-10. 27

textes littéraires, des portraits de femmes adultes considérées comme dignes de louanges; nous en voyons agir d-autres très efficacement comme la duchesse Isabelle de Portugal,4 mais nous ne savons pas comment elles avaient été formées. Nous aborderons successivement l'éducation morale et religieuse, puis la préparation à la vie sociale en y intégrant l'acquisition de connaissances et enfin dans un troisième temps, grâce à Christine de.Pisan, auteur incontournable en la matière, les grands débats qui ont agité les milieux intellectuels sur la situation de la femme, sur le type de connaissances utiles aux jeunes filles. Car l'image qu'on se fait de la femme conditionne l'éducation de la jeune fille.

L'éducation religieuse et morale était le premier souci. Elle était dominée par l'idée que la vie n'était qu'un passage, que l'âme serait jugée, qu'il fallait apprendre à éviter .la tentation, en pensant à la mort inéluctable, au Jugement Dernier et à l'éternité. "Il faut que ce meschant corps perisse, qu'il pourisse et soit mangé des vers et que sa povre ame désolée incontinent recoive le guerdon [la récompense] de la

desserte de sa vie.liS Cette entrée en matière pour le moins austère ouvre le livre
qu'Anne de France destinait à sa fille de quinze ans. Anne de France, appelée aussi Anne de Bourbon-Beaujeu, fille aînée de Louis XI et de Charlotte de Savoie, est surtout connue pour son rôle politique, après la mort de Louis XI; elle a été mariée à Pierre de Beaujeu devenu Pierre II de Bourbon. Leur fille, Suzanne, est née le 10 mai 1491; le livre a sans doute été rédigé entre la mort de Pierre II, le 10 octobre 1503, et le mariage de Suzanne, en mai 1505, avec son cousin, le Connétable. Anne était une femme de tête et avait de l'expérience; elle s'était chargée de l'éducation d'un groupe de jeunes filles nobles, dont Louise de Savoie, Marguerite d'Autriche et Diane de Poitiers. Suzanne a reconnu la valeur du livre pour les autres femmes; elle
.

l'a fait publier en 1521;il a été en effet très lu. Le livre est donc assez tardif dans la
période, mais il rassemble des idées courantes depuis les Enseignements à sa fille Isabelle de Saint Louis.6 Le chevalier de la Tour-Landry, qui appartenait à la bonne noblesse provinciale et qui écrivait vers 1371-72, mettait aussi l'accent sur la vie

4 Monique Somme, "Une Femme au pouvoir au XVe siècle, Isabelle de Portugal, duchesse de S Les Enseignements d'Anne de France, duchesse de Bourbonnais et d'Auvergne, à sa fille Suzanne de Bourbon, 1878 (Genève: Slatkine, 1978) 3. 6 Paule Constant, Un Monde à /'usagedes demoiselles (Paris: Gallimard, 1987) Il, 366 (n. 4). 28
Bourgogne," thèse de doctorat, U Charles de Gaulle

- Lille

ID, 1995,passim.

religieuse.7 Il en allait de même dans le milieu paysan quasiment illettré; nous avons la chance de connaître la jeunesse non seulement du célèbre Jean Gerson, mais surtout de Jeanne d'Arc, plus intéressante pour notre propos, d'après le dossier de son procès. Elle a été condamnée en 1431; elle. avait alors dix-neuf ans. Le prolongement logique de cette pensée était la recherche du bon comportement. Il consistait d'abord à prier, à pratiquer l'ascèse, à préférer mourir que de commettre un péché mortel, ensuite à vivre sa foi en l'Église, c'est-à-dire recevoir les sacrements et pratiquer les œuvres de miséricorde. Jeanne d'Arc "allait souvent à l'église et aux

lieux saints, elle soignait les malades et donnait l'aumône aux pauvres. "8 Il consistait
enfin à éviter l'oisiveté
.

et à "apprendre

vertus":

nous rejoignons

ici une des

préoccupations de l'époque nourrie d'une réflexion sur la "vraie noblesse": "Noplesse tant soit grande ne vaut rien si elle n'est aournée [ornée] de vertus. "9 Les moyens de cette pédagogie étaient, pour elles comme pour tous les laïcs, les exempla, de petites histoires courtes, assez simples.dont on pouvait tirer une morale; elles étaient transmises par les sennons, par les homélies; on les retrouvait un peu

partout.la
L'éducation chrétienne était d'abord donnée par les parents, plus spécialement par la mère, surtout lorsqu'il s'agissait de filles. Jeanne d'Arc dit: "C'est de ma mère que j'ai appris le Pater Noster, l'Ave Maria et le Credo. Personne ne m'a appris ma croyance si ce n'est ma mère. "11Ce n'était évidemment pas un enseignement très savant sur le plan du dogme. ~a responsabilité en revenait parfois à une autre femme, grand-mère, belle-mère, gouvernante, supérieure du couvent, ou à une clame de rang plus élevé auprès de qui la jeune fille allait vivre: Anne de France donnait ce conseil à sa fille, si elle-même venait à mourir trop tôt, c'est-à-dire avant que sa fille ne put être mariée, et que, sur l'avis de ses parents, elle fût mise dans l'hôtel de quelque grande darne, surtout il fallait choisir une "darne ou demoiselle bien
" renommée.. . qui ait bon sens.12 Dansla famillede Jacquesde Lalaing,Jacques

était le fils aîné de Guillaume, destiné à la carrière des annes, le cadet est -devenu "grand clerc et bien lettré," les deux filles nées ensuite, Yolande et Isabeau, "furent mises toutes les deux à la cour du bon duc Philippe de Bourgogne avec la duchesse
7 Anatole de Montaiglon, éd., Le Livre du chevalier de la Tour Landry pour l'enseignement de ses filles (Paris: Jaunet, 1854) passim. 8 Régine Pemoud, Jeanne d'Arc par elle-nlênle et par ses témoins (Paris: Famot, 1974) 15 et sq. 9 Enseignements d'Anne de France 57. 10Hervé Martin, "L'Église éducatrice: Messages apparents, contenus sous-jacents," Éducations médiévales: L'Enfance, l'école, l'Église en Occident Ve-XVe siècles, Histoire de l'Éducation, numéro spécial 50 (1991): 91-117. Il Pemoud 16. 12Enseignements d'Anne de France 14. 29

sa femme."13 Christine de Pisan insiste sur la capacité de la femme à être aussi
sévère que l'homme dans ce rôle d'éducatrice, puisque la sévérité était, plus que la tendresse, considérée comme nécessaire. Le but était de faire des femtnes les gardiennes de la moralité. Leur vie devait être conforme à un code de conduite en accord avec leurs devoirs religieux.. En ce sens la conception de l'éducation des filles reflète le discours global du christianisme médiéval sur Dieu, sur l'au-delà, sur l'origine de l'univers, sur son histoire et sur son ordonnance. Elle visait à donner à la femme une certaine sagesse, grâce à la perception de sa place dans cet univers voulu par Dieu, par l'appréciation de son rôle social. Savoir tenir son rang, avec toutes les obligations mondaines que cela pouvait impliquer, n'apparaissait pas en contradiction avec l'austérité d'une piété dont les manifestations restaient en partie secrètes; le portrait de la douairière parfaite, dame Olive de Belleville, dans le Livre du chevalier de la Tour-Landry, en est une illustration.

La préparation à la vie sociale fait partie de l'éducation qui a un sens plus large que la simple acquisition de connaissances; elle devait permettre à la jeune fille de bien s'intégrer dans le milieu où elle serait appelée à vivre, milieu globalement à la fois volontiers misogyne et hiérarchisé. Ainsi, dans ce monde dominé par les hommes, était-il toujours considéré comme plus gratifiant d'avoir un héritier mâle qu'une fille; on abandonnait plus les filles que les garçons dans le prolétariat florentin; dans les noblesses européennes on privilégiait toujours, dans les successions, les fils par rapport aux filles, appelées à se marier, à changer de nom et à porter leurs biens dans une autre maison. Une double morale sexuelle était communément acceptée: l'infidélité était considérée comme un péché mortel pour une femme, à peine un péché véniel pour un homme.14Dans la littérature, il existait un fonds commun de plaisanteries et de calomnies traditionnelles, parce que les femmes étaient considérées comme objets de plaisir. Nous comprenons les conseils de méfiance toujours donnés aux jeunes filles, et aux jeunes femmes: se soucier du regard porté sur elles, de leur réputation, des plaisanterie$ à leur propos... Il leur fallait apprendre à se faire respecter. "Si doit-on craindre les folz et legiers jugemens qui au prejudice et charge des dames se font souvent," écrit Anne de France.1s

13 Georges Chastellain, Œuvres, éd. baron Joseph Bruno Kervyn de Lettenhove, 8 vols. (Bruxelles, 1863-68) 8: 10. 14 Richard C. Famiglietti, Tales of the Marriage Bed from Medieval France (1300-1500) (Providence, RI: Picardy P, 1992) 107. ISEnseignements d'Anne de France 36. 30

D'autre part, la possibilité d'acquérir des connaissances variait avec l'époque, avec la situation sociale, plus sans doute qu'avec le sexe. L'enseignement n'allait pas loin dans les catégories sociales inférieures: Jeanne d'Arc a appris par cœur le Pater et l'Ave Maria. Margery Kempe, mystique et visionnaire, née vers .1373, était la fille d'un bourgeois du port de Norfolk qui a été cinq fois maire de la ville; elle s'est mariée avec un riche marchand John Kempe, lui aussi bourgeois de la ville; pourtant elle ne savait pas lire.16lIne faut cependant pas généraliser surtout au XVe siècle. Nous savons que des maîtresses d'école enseignaient à Paris, à la fin du XIVe siècle. Or les femmes enseignaient aux filles et les hommes aux garçons. À Valenciennes, en 1497, on trouvait huit écoles pour les filles, treize pour les garçons et une école double tenue par un couple. Les maîtresses étaient des laïques, deux étaient béguines et une troisième dirigeait le couvent des sœurs grises.17 Les filles de milieu aristocratique apprenaient le dessin, la peinture, le chant; elles montaient à cheval, chassaient, ne pratiquaient ni les jeux sportifs violents, ni, en principe, les jeux de hasard; elles préféraient les jeux intelligents comme les échecs. Marie de Bourgogne, fille et héritière de Charles le Téméraire, élevée à Gand, était passionnée par la chasse et avait reçu une éducation littéraire et artistique. Elle jouait de la musique comme son père. Pierre Bourse, un des organistes de la Chapelle, lui donna des leçons de clavicorde. On a ainsi formé des femmes de goût, ce qui a permis. à certaines d'entre elles, comme Marguerite d'Autriche, fille de Maximilien et de Marie de Bourgogne, née en janvier 1480, d'être parmi les promoteurs de la Renaissance aux Pays-Bas.18 L'image maternelle par excellence était celle de Sainte Anne apprenant à lire à la Vierge. Au début du XIIIe siècle, ona commencé à représenter la Vierge en train de lire au lieu de la représenter en train de filer. Les livres de prières, les Livres d'Heures, ont été très répandus, au moins dans les milieux assez aisés. La dame en prière était peinte, aussi bien que le seigneur, devant un livre ouvert. Les bibliothèques privées devenues. plus nombreuses ont permis de satisfaire les curiosités dans des domaines divers. De fait, l'apprentissage de la lecture, lorsqu'il était possible, était précoce dans tous les milieux, sans différence entre garçons et
filles, entre quatre et six ans, grâce à des objets

-

abécédaires,

bols, gâteaux en

forme de Jettres, tablettes que l'enfant suspendait à son bras. Les premiers textes
16Diane Bomstein, The Lady in the Tower: Medieval Courtesy Literature for Women (Harnden: Archon Books, 1983) 103. 17Hélène Servant, "Art, culture et société à Valenciennes dans la seconde moitié du XVe siècle (vers 1440-1597)," thèse de l'École des Chartes, 1989. 18 Voir Francisque Thibaut, Marguerite d'Autriche et Jean Lemaire des Belges, ou De la littérature et des arts aux Payx Bas sous Marguerite d'Autriche, 1888 (Genève: Slatkine, 1970). 31

étaient, semble-t-il, les prières majeures, rAve Maria, les versets des psaumes. On utilisait des images associées à des devinettes; l'alphabet de Marie de Bourgogne, très beau manuscrit conservé à Bruxelles, joue sur les allitérations, les initiales communes, l'homophonie: le D est illustré par la danse d'un dresseur et de son chien au son d'un instrument dont l'archet est un D aplati. 19 L'éducation était adaptée à l'avenir prévisible des petites filles, à leur "état," au sens médiéval du terme. Leur destin était déterminé par les parents, et pourtant elles quittaient souvent tôt leur famille naturelle et ne gardaient alors avec elle qu'un rapport lointain. Le père choisissait entre le mariage et le couvent; l'âge du mariage comme l'âge de la prise de voile étaient variables. Dans tous les milieux les mariages d'enfants étaient considérés comme nonnau x, même si la jeune fille était appelée plus tard à ratifier le choix. Il faut donc prendre en compte une grande diversité de situations, en distinguant les religieuses et les laïques appelées à la vie conjugale, les femmes appartenant à l'aristocratie, destinées à assumer d'éventuelles responsabilités dans l'exercice du pouvoir, et celles qui devaient travailler pour gagner leur pain. À toutes on apprenait surtout à se conduire suivant les règles qui situaient dans la société, à l'égard de la famille, et de la belle-famille, des supérieurs, des inférieurs. Dans l'Église, comme le dit Michel Parisse, "les nonnes ont pour tâche première de prier. "20 Leur journée à l'église était organisée avec un soin particulier; elles étaient surtout des contemplatives et ne s'adonnaient pas à l'étude. Une fonnation intellectuelle était donnée aux novices, qui étaient reçues tôt, avant l'âge de sept ans. Leur nombre était parfois volontairement limité pour que chacune pût être mieux suivie. Les textes ici encore ne font que des allusions; il est difficile de savoir exactement en quoi consistait cette éducation: alphabet, lecture des psaumes, écriture, travaux féminin~ (broderie); la copie de manuscrit n'apparaît pas comme une activité très répandue. La vie des religieuses se partageait entre la prière, la méditation et le travail manuel. Mais certains fondateurs d'ordres, comme Robert d'Arbrissel, Robert de Xanten ou François d'Assise, pensaient que la prière personnelle sincère valait mieux que tous les commentaires savants. Les religieuses avaient ,peu besoin de livres. Les chants et les prières du chœur étaient souvent connus par cœur ou récités après le chantre, qui servait de guide, donnait le ton et lisait les textes. À chaque repas, des lectures étaient faites, parfois interrompues par des temps de réflexion. Certaines religieuses avaient donc des connaissances en latin et même en théologie. La piété du plus grand nombre s'exerçait par des signes de croix, l'assistance à la messe, la communion, des réponses stéréotypées.
19Alexandre Bidon, "La Lettre volée: Apprendre à lire à l'enfant au Moyen Âge," Annales 4 (1989): 953-92. 20Michel Parisse, Les Nonnes au Moyen Âge (Paris: Bonneton, 1983) 165 et sq. 32

Dans la société laïque, cet apprentissage familial et mondain était effectué dans un temps très court, puisque l'enfance s'achevait à l'âge de raison, vers sept ans, et que le mariage était souvent conclu dès la puberté. Othe de Lalaing choisit la femme de son fils Guillaume sur le conseil d'amis qui lui décrivent la jeune femme, mariée à douze ans, devenue veuve six semaines après, son mari ayant été tué à Azincourt; elle s'est remariée à quinze ou seize ans. Si bien que même mariée la jeune femme n'était pas considérée comme assez mûre et responsable. Il lui fallait accepter les conseils et les remontrances des dames plus âgées. Dans les milieux populaires la petite fille travaillait tôt. À Florence on recueillait le jeune orphelin mais, quel que soit le sexe, après sept ans il était jeté dans le monde des adultes. Nombreuses étaient de petites servantes, les "fantines." Certaines avaient été vendues par leur père à une époque de trop grande pauvreté (celui qui les achetait pouvait y avoir intérêt parce qu'il payait alors moins d'impôt en déclarant une bouche de plus à nourrir); elles commençaient toutes à travailler vers huit ans. Le temps de service des garçons précédait le temps d'apprentissage qui débutait vers quatorze ans. En attendant de se marier, les filles étaient nourries et surtout dotées par le patron qui les employait.21De Jeanne d'Arc, considérée comme le portrait de la jeune paysanne, relativement aisée, un témoin dit: "Dans sa jeunesse, jusqu'au moment où elle a quitté la maison de son père, elle allait à la charrue et elle gardait parfois les animaux aux champs et faisait les ouvrages des femmes, filer et tout le reste." Un autre témoin affirme: "Elle s'occupait comme le font les autres jeunes filles." À la question "avez-vous appris quelque métier dans votre jeunesse?" Jeanne répond "oui. . . à coudre les toiles de lin et à filer, je ne crains femme de Rouen pour filer et coudre. . . quand j'étais dans la maison de mon père je m'occupais aux
travaux de la maison.
"22

Venons-en enfin aux réflexions de Christine de Pisan sur la difficulté d'être femme. À cette époque de surmortalité, de fréquentes absences de leur père ou de leur mari, peu de femmes étaient protégées des retournements de fortune; l'éducation idéale visait donc à leur fournir les moyens .de les affronter seules, et en même temps, dans le meilleur des cas, pour leur permettre d'être bien considérées, à leur faire prendre conscience de leur dignité personnelle, de leur responsabilité à l'égard d'elles-mêmes. Il est intéressant de s'arrêter sur le cas de Christine de Pisan, parce que les mille soucis de sa vie de veuve, qu'elle raconte avec sincérité et simplicité,
21 Christiane Klapisch, "L'Enfance en Toscane au début du XVe siècle," Annales Démographie Historique, numéro spécial "Enfant et société," 40 (1973): 99-122.
22 Pemoud 16.

de

33

fournissent un exemple concret de ce que nombre de femmes ont connu. Elle est née vers 1364, à Venise; le nom de famille vient du village de Pizzano près de Bologne; son père est devenu l'astrologue de Charles V. Mariée à quinze ans par son père à Étienne du Castel, un secrétaire du roi, elle a mené une vie heureuse jusqu'à la mort de son mari en 1389: elle avait vingt-cinq ans. Elle a dû alors assurer la vie matérielle de sa famille. Ensuite sa fille entre au couvent, son fils devient page; elle

peut se consacrer à ses études et fait carrièredans les lettres.23 Dans sa jeunesse, elle
avait reçu une éducation soignée, dans un milieu intellectuel privilégié. Son deuil l'amène à continuer à lire et à écrire pour chasser sa tristesse. Elle se constitue écrivain dans un geste volontaire. Devenue étrangère aux autres, elle s'enferme dans l'estude qui est à la fois le lieu matériel, la cellule où elle travaille, et son désir de savoir.24 Sa personnalité de femme de lettres étonne, ce qui explique en parti son succès, comme elle le dit elle-même. Elle sait s'adapter à son public, sans se renier; elle est souvent en décalage. Elle est triste, pourtant elle écrit de petits poèmes gais parce que c'est le genre qui plaît à la cour; de même elle se veut humaniste sérieuse et grave, mais la poésie lyrique convient aux princes: elle permet à Christine de bénéficier de leur patronage. Nous comprenons bien pourquoi elle s'est souciée de l'éducation des filles dans Le Livre de la cité des dames, puis dans Le Livre des trois vertus, ou Trésor de la cité des dames.25 Se lamentant d'être.née femme, Christine trouve un réconfort dans la construction d'une cité idéale, peuplée de femmes célèbres de l'histoire antique, biblique et mythologique.26 Cela lui permet de multiplier les portraits de femmes remarquables. Le second ouvrage est plutôt un "Livre de manières" selon l'expression de l'époque, livre de conseils à l'usage des femmes de toutes catégories sociales, qui voudraient être admises dans cette cité idéale. En dépit des dédicaces aux princes, elle s'intéresse aux femmes de tous les milieux: les paysannes, les femmes d'artisans qui travaillent avec leur mari, dans le monde des hommes, comme les princesses exerçant le pouvoir à la tête de l'État, les
23 Voir Marie-Josèphe Pinet, Christine de Pisan 1364-1430: Étude biographique et littéraire, 1927 (Genève: Slatkine, 1974); Cardinal Georges Grente, Dictionnaire des lettres françaises: Le Moyen Âge, ouvrage préparé par Robert Bossuat,.Louis Pichard et Guy Raynaud de Lage, éd. revue sous la direction de Geneviève Hasenohr et Michel Zink (Paris: Fayard, 1992); Christine de Pisan, Le Livre des trois vertus, ou Trésor de la cité des dames, 1405, éd. Charity Carmon Willard et Éric Hicks (Paris: Champion, 1989) introduction. 24 Pisan, Le Livre de la cité des dames, 1405, trad. et intr. Thérèse Moreau et Hicks (Paris: Stock, 1986) 35. 25Marie-Thérèse Lorcin, "Mère Nature et le devoir social. La Mère et l'enfant dans l'œuvre de Christine de Pisan," Revue Historique 282 (1989): 29. 26Pisan, Livre de la cité des dames 36. 34

mondaines qui fréquentent les cours, les dames nobles qui gèrent leur seigneurie, les jeunes filles et les veuves, même les prostituées. D'autre part, en utilisant les procédés littéraires courants à l'époque, comme l'allégorie, la personnification des idées abstraites, etc., elle fait dire à Raison, Justice ou Droiture ce qu'elle ne peut pas toujours se permettre de dire elle...même sur l'éducation idéale, sur les comportements souhaitables. Elle met les jeunes filles ou jeunes femmes en garde, en défendant le mariage béni par l'Église et socialement protecteur; comme Anne de Beaujeu plus tard, dans le cadre de la famille patriarcale, elle essaie d'élargir le domaine de la femme, de lui donner autant de responsabilités que possible. Enfin elle s'engage personnellement, en réagissant à l'actualité. Vers 1400, il Yeut un grand débat autour du Roman de la rose, œuvre à succès en deux parties opposées dans leur inspiration.27La première, rédigée par Guillaume de Lorris, transmet l'héritage des XIIe... XIIIe siècles, sous la forme d'un récit allégorique qui exalte l'amour courtois constitué de dévouement à la dame, de sacrifices, de renoncement à toute jouissance chamelle. L'amour courtois fait de l'honneur de la dame une part de l'honneur chevaleresque. Il ne concerne en réalité qu'un petit nombre de femmes de la noblesse mondaine où la femme a pour premier devoir de plaire dans une vie toute de relations. Dans les milieux aristocratiques les dames sont considérées comme nécessaires pour inciter le chevalier à se dépasser. "Peu de nobles hommes sont parvenus à la. haute vertu de prouesse et à bonne renommée, s'ils n'ont aucune dame ou demoiselle de qui ils soient amoureux. . . Mais. . . que ce ne soit de fol amour," dit à son fils Guillaume de Lalaing au moment où il le quitte pour la cour ducale.28Or dans ces milieux aristocratiques, le mariage était toujours arrangé pour des raisons qui n'avaient le plus souvent rien à voir avec la passion, mais qui répondaient à des intérêts lignagers. De leur côté, les femmes appuyaient la littérature courtoise ostensiblement féministe, donc flatteuse pour elles., qui s'opposait à l'image que donnaient les gens d'Église ou les auteurs de contes, de fabliaux. Mais l'amour courtois était du domaine du jeu, ne correspondant à aucun pouvoir réel. La seconde partie, rédigée par Jean de Meung, .un clerc, un lettré, expose sur les mêmes thèmes des idées différentes et reprend précisément les critiques violentes de la littérature misogyne à partir de l'idée que la femme ne mérite pas le. culte que certains lui ont porté. Or la seconde partie a trouvé des défenseurs dans les milieux littéraires. Christine, choquée, a pris parti; elle a été soutenue même par des clercs comme Gerson qui est son contemporain.
27Voir Hicks~ Le Débat sur le Roman de la Rose (Paris: Champion, 1977). 28Chastellain 15. 35

Sa réaction prend deux aspects. L'amour courtois apparaissait comme potentiellement dangereux pour la femme si elle le prenait au sérieux. Elle insiste, comme plus tard Anne de France, sur le "goût de la vertu. 1t29 doit rendre la jeune Il fille ou lajeune femme moins vulnérable; il faut lui apprendre à se méfier des hommes et lui donner les moyens de leur résister. Christine rejette ce qu'elle appelle, comme l'auteur des faits de Jacques de Lalaing, "le fol amour. "JO Au-delà de l'amour courtois, ce sont les relations entre hommes et femmes qui se trouvent concernées, donc, au-delà des cours, la société entière: Enfin vous mesdames, femmes de grande, de moyenne ou d'humble condition avant tout chose restez sur vos. gardes et soyez vigilantes pour vous défendre contre les ennemis de votre honneur et de votre vertu. Voyez chères amies comme de toutes parts ces hommes vous accusent . . . de fragilité, de légèreté, d'inconstance, ce qui ne les empêche pas de déployer les ruses les plus sophistiquées et de s'évertuer de mille manières de vous prendre comme autant de bêtes dans leurs filetspl D'autre part, Christine veut faire passer le respect de la femme, abstrait et idéal, du plan des spéculations littéraires à celui de la vie pratique. Elle met en évidence des contradictions: la situation juridique, qui fait de la femme une mineure, est en contradiction avec son rôle social d'épouse et de mère, en général, voire avec l'exercice de responsabilités par choix ou par obligation, dans l'activité économique, dans la vie religieuse et politique. La société où les femmes sont soumises à toutes sortes de pressions (Christine en fait elle-même l'expérience) est en contradiction avec les idées de la chevalerie, de la courtoisie. Les cours d'amour correspondent à des formes de sociabilité; ce sont des assemblées littéraires. Elles ne font pas que, dans la vie quotidienne, les chevaliers eux-mêmes défendent les femmes seules ou qu'ils n'essayent pas de profiter de leurs difficultés,..ce qui explique la nécessité pour les femmes de savoir gérer elles-mêmes leurs affaires et pose le problème de l'utilité pour elles des connaissances intellectuelles. Christine a vécu dans ce milieu de la chancellerie royale dont faisait partie son mari. On peut dater des années 1320-30 les premières manifestations certaines, quoique sporadiques, d'un nouvel état d'esprit à l'égard de l'héritage de l'Antiquité. L'humanisme ne parvient au plein épanouissement de ses tendances que dans le dernier quart du XIVe siècle en Italie. En France, la première génération
29 Pisan, Livre de la cité des danles 277. JO Pisan, Livre de la cité des dames 277. 31 Pisan, Livre de la cité des danles 277.

36

d'humanistes, sous le règne de Charles V (mort en 1380), était liée à l'Italie, parfois par l'intermédiaire de la cour pontificale d'Avignon. Christine de Pisan était d'origine italienne et elle était bilingue. En dépit de l'opposition de sa mère et grâce à son père, elle avait appris le latin. Au XIIIe siècle, au moment où les femmes ont été exclues des universités qui se créaient, le latin est devenu une langue morte mais une langue de culture. Savoir le latin, avec le souci de retrouver la belle langue classique, c'était parvenir à une connaissance prestigieuse, à un épanouissement de tout l'être. L'accès éventuel des femmes à cette culture était objet de discussion: les femmes sont-elles capables d'apprendre des disciplines intellectuelles et, d'autre part, en ontelles besoin? Christine de Pisan a évolué depuis Le Livre des trois vertus où elle dit que les garçons doivent étudier le latin, les sciences et la politique, alors que les filles doivent apprendre à lire, mais non étudier les traités.. de religion et de morale. En 1405, dans Le Livre de la cité des dames, elle soutient que les garçons et les filles doivent étudier la même chose. "Si c'était la coutume d'envoyer les petites filles à l'école comme on le fait pour les garçons, elles apprendraient et comprendraient les difficultés de tous les arts et de toutes les sciences aussi bien qu'eux."32Elle ne nie pas évidemment qu'il y ait des différences d'intelligence chez les uns et les autres.

A la

fm du Moyen Âge, l'éducation

était donnée aux jeunes

filles individuellement,

ou par petits groupes déterminés par l'âge et par l'appartenance sociale. C'était une affaire de femmes. Dans Le Livre du chemin de longue estude, Christine de Pisan choisit symboliquement une femme comme guide, la Sibylle, personnage féminin prestigieux puisqu'elle a prédit la venue du Christ.33La Sibylle dit "tu" à Christine, et Christine lui dit "vous," ce qui traduit bien une relation de respect, transposée de la réalité. Cette éducation était fondée sur la transmission d'une expérience autant que d'un savoir, et ce dans l'intimité: c'est pourquoi elle est difficile à connaître. Elle tendait à donner un sens à la vie de la jeune fille par l'acceptation d'une morale exigeante, fondée sur les principes chrétiens, et de quelques règles de conduite simples basées sur le bon sens. Pour bien trouver sa place dans la société, il lui fallait prendre conscience de sa propre faiblesse dans un environnement en réalité hostile et acquérir la volonté de se faire respecter grâce à une conduite intelligente, lucide, à toutes les étapes de la vie. Les chances d'acquérir des connaissances intellectuelles étaient très inégales. Elles dépendaient des possibilités matérielles et des choix de la famille; les progrès paraissent très réels à la fin du Moyen Âge: les femmes étaient de plus en plus
32 Pisan, Livre de la cité des dames 91-92. 33 Pisan, Le Livre du chemin de longue estude, éd. Robert Püschel, 1887 (Genève: Slatkine, 1974).

37

nombreuses, comme les hommes d'ailleurs, à avoir accès à l'instruction et à la culture; nous en avons des indices concordants sans pouvoir le prouver par des chiffres. Celles qui ont eu accès à la culture étaient largement autodidactes, comme Christine elles ont accompli une démarche volontaire; elles réclamaient aussi une plus grande considération et les milieux intellectuels parlaient de ces problèmes. Sans revendiquer une transformation radicale de la famille ou de la société, certaines voulaient voir reconnues leur dignité, leur efficacité à l'intérieur de la famille, qui restait patriarcale, et de la société, qui demeurait dominée et organisée par les hommes. Dans ce contexte, Le Livre des trois vertus a une valeur pédagogique. Christine de Pisan a réfléchi à partir de situations réelles, dont la sienne, et elle. a espéré une transformation des mentalités grâce à une prise de conscience féminine. C'est en ce sens que son œuvre a des accents de modernité. Au-delà des goûts individuels et des nécessités de la vie, Christine présentait la quête de connaissances comme un moyen de parvenir à une sagesse (prudence mondaine) utile pour bien vivre, pour être capable de gérer seule ses affaires. Une de ses phrases servira de conclusion: "Et semblablement affiert aux dames et demoiselles et autres avoir prudence mondaine pour ordonner en guise deue leur manière de vivre chascune
selon son estat.
"34

34

Pisan, Livre des trois vertus 123.

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L'ÉDUCATION

DES FEMMES DE THOMAS MORE

D'APRÈS LA CORRESPONDANCE

Jean-Claude Margolin
Université François Rabelais

- Tours

Humaniste chrétien, loyal serviteur de son Roi, mais fidèle avant tout aux commandements de son Église - .ille prouverà jusqu'au martyre inclusivement -, homme marié - il le fut deux fois - et père de famille, juriste très compétent dévoué à la cause du petit peuple, Thomas More représentait aux yeux de son ami Érasme l'image même de l'homme accompli. lEt c'est avec un véritable enthousiasme que l'humaniste hollandais fait son portrait dans une lettre fameuse qu'il adresse le 23 juillet 1519 au chevalier franconien Ulrich von Hutten,2 avec lequel il entretenait alors d'excellentes relations (plus tard, ce dernier passa dans le camp de Luther, et les relations se gâtèrent entre les deux hommes).3 De cette longue lettre-portrait, nous retiendrons ici le passage où Érasme dépeint avec force détails le comportement de son ami dans son foyer londonien, et notamment son attitude à l'égard de ses enfants et de ses deux épouses, la jeune Jane Colt,4 qui lui donna trois

I La bibliographie de More est immense. Je me contenterai ici d'indiquer le Thomas More, ou La Sage Folie de Gennain Marc'hadour (Paris: Seghers, "Philosophes de tous les temps," 1971). Consulter .notamment sa bibliographie 12-14. Voir aussi Raymond W. Chambers, Thomas More (London: Cape, 1935); Ernest E. Reynolds, The Field Is Won (London: Burns and Oates, 1968); Daniel Sargent, Thomas More (London: Cheed and Ward, 1934); André Prévost, Thomas More et la crise de la pensée européenne (paris: Marne, 1969). Voir aussi le Catalogue de l'Exposition Thomas More de la National Portrait Gallery de Londres (25 novembre 1977 12 mars 1978) de John B. Trapp et Hubertus Schulte Herbruggen (Woodbridge: Boydell P, 1977). 2 Voir Percy S. Allen, éd., Opus epistolarum Desiderii Erasmi, 12 vols. (Oxford: Clarendon, 1904-58) 4: n0999. 3 Sur Ulrich von Hutten, voir la notice de Barbara Konneker, Contemporaries oj Erasmus, éd. Peter G. Bietenholz, 3 vols. (Toronto: Toronto UP, 1986) 2: 216-20. 4 Celle qu'il appelle tendrement "uxorcula" (ma petite femme ou ma femme chérie) avait dixsept ans quand il l'épousa en 1504. Elle était la fille d'un gentleman-fanner de l'Essex, qui avait dixsept autres enfants. Elle mourut peut-être en couches au cours de l'été 1511.

-

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filles et un garçon, et, après sa mort prématurée, Dame Alice, une veuve dans la
force de l'âge. S Érasme écrit:

Il épousa la fille d'un châtelain. Il la prit toute jeune encore, n'ayant jamais vécu ailleurs qu'à la campagne entre ses .parents et ses sœurs, afin qu'il lui tUt loisible de la façonner à son idée. Il lui procura une formation littéraire, et l'initia à toutes les formes de musique. Ainsi façonnée, la jeune femme avait tout pour être une compagne idéale aux côtés de Thomas More, tant qu'il vivrait. . . .6 Arrêtons-nous un instant sur ces traits, sans oublier que nous sommes au tout début du XVIe siècle, et non à la-.tin du XXe, où une attitude féministe - pas nécessairement extrême - regarderait sans aménité le comportement d'un mari qui, ayant épousé une très jeune tille, trouverait tout naturel de la former, de la "façonner à sa propre idée,"7même si ce modelage pédagogique était tout à fait désintéressé et animé des meilleures intentions du- monde. Nous pensons immanquablement à L'École des femmes (1662) de Molière, même si Thomas More n'a rien d'un Amolphe ni Jane Colt d'une Agnès.8 Quoi de plus naturel, en ce temps-là - et Érasme s'en trouve ravi9 - pour un mari que d'exercer une autorité aussi ferme que souriante à l'égard de sa toute jeune femme, dont il se fait le précepteur attentif? On aura noté la double formation qu'il veut lui inculquer, une formation aux "bonnes lettres" et une formation musicale. Efforts d'autant plus efficaces que l'élève est très jeune et qu'elle n'a reçu jusqu'alors qu'une éducation rudimentaire (puisqu'elle n'a

S Alice Middleton, veuve d'un négociant londonien~ elle avait six ou sept ans de plus que son second mari~ elle lui survécut après la tragédie de son exécution à la Tour de Londres en juillet 1535. Elle amena au foyer de More sa propre fille, Alice, mais ne donna pas d'enfant à son nouveau mari. 6 J'utiliserai ici la traduction de Marc'hadour dans son ouvrage Saint Thomas More - Lettre à Dorp - La Supplication des âmes (Namur: Éditions du Soleil Levant, 1962) Introduction ("Thomas More vu par Érasme") 25. 7 Allen 4: 18 (lettre n0999, ligne 170): "ad suos moresfingere." 8 Sans compter que la méthode d'Arnolphe a porté des fruits auxquels il ne s'attendait pas! 9 TIa toujours exprimé sa préférence d'humaniste chrétien pour les laïcs mariés, mettant en doute la vocation et la sincérité de la foi de certains moines: voir son Encomium matrimonii (Louvain: Thierry Martens, 1518). Voir aussi l'édition critique de Jean-Claude Margolin dans Erasmi opera omnia, 8 vols. (Amsterdam: North-Holland Publishing Company, 1969-89). Je référerai à ASD, abréviation convenue de cette édition. ASD (1975) 1-5.333-416.

40

'Jamais vécu qu'à la campagne" avec ses frères et ses sœurs). C'est là une attitude
qui convient parfaitement au futur auteur du De pueris institu endis
.10

Érasme continue, rappelant que la jeune femme est morte après avoir mis au monde plusieurs enfants "dont quatre sont encore en vie" - trois filles (Margaret, Elizabeth et Cecily) et un garçon (John)-: More ne put supporter longtemps la solitude du veuvage. Peu de mois après
avoir enterré sa femme, et contre l'avis de ses amis,
Il

il épousa une veuve, plus

pour tenir la maisonque pour son propre plaisir, car elle n'est - pour citer une
plaisanterie qu'il a souvent sur les lèvres

- 'ni belle ni pucelle': mais c'est une

maîtresse de maison énergique et diligente. . . .12

Malgré son âge, son expérience et "un caractère des moins malléables,"13 cette épouse accepte volontiers, "pour complaire à. Thomas" (nous confie Érasme) de se soumettre à son idéal pédagogique. Fort amateur de musique,14c'est.lui qui se charge
de l'éducation musicale de Dame Alice, quand il en a le loisir,
IS

c'est à lui qu'en élève

soumise, elle récite ses leçons! Érasme poursuit en montrant que cette convivialité et cette bonne humeur que le pater familias fait régner dans sa maisonnée sont parfaitement compatibles avec l'autorité dont .la nature, les traditions et l'enseignement de l'Église font au maître de maison le devoir d'exercer. "On dirait," écrit-il joliment, "que la fée Bonheur préside à la marche de ce logis." Nous n'ignorons même rien, grâce à ce précieux témoin,16
10Érasme, Depueris instituendis (Bâle: Froben, 1529). Voir ASD (1971) 1-2.1-78. TI est vrai que, dans ce traité pédagogique, l'élève qu'il s'agit de façonner ou de modeler est un très jeune enfant de trois à quatre ans. Il Autant Érasme fait des réserves en ce qui concerne le remariage de la veuve chrétienne (voir son traité De vidua christiana [Bâle: Froben et Hervagius, mars 1529] et Margolin, "La Question du veuvage et du remariage de la femme, d'après Érasme," Colloque international sur "Le Mariage à la Renaissance," 1995), autant il manifeste une totale compréhension pour le remariage du veuf, surtout s'il est encore jeune - c'est le cas de More - et s'il. a de jeunes enfants, qui ont besoin des soins d'une seconde mère. 12Marc'hadour, Saint Thomas More 26. 13C'est l'expression qu'utilise Érasme dans le De pueris instituendis. 14Voir Margolin, Érasme et la musique (Paris: Vrin, 1965) 38-41. IS Marc'hadour, Saint Thomas More 26: "Elle a appris à jouer de la guitare, du luth, du monocorde et de la flûte, et a consenti à réciter chaque jour la leçon de musique que lui avait assignée son mari. " 16Érasme fut souvent l'hôte de Thomas More à Londres, parfois pendant des séjours prolongés, dans la belle maison de Bucklersbury, "The Old Barge" (paroisse de S1. Stephen Walbrook). Voir le Catalogue de l'Exposition de la National Portrait Gallery.

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de l'attitude de Thomas à l'égard des deux belles-mères que son destin lui procura: "il chérit l'une et l'autre autant que sa propre mère." Et comme son père s'est luimême remarié, le voilà, si l'on peut dire, titulaire d'une troisième belle-mère! Mais il n'est pas question pour lui de se faire l'éducateur de ces trois vénérables dames.

Plus intéressante nous apparaît, à la lecture de sa Correspondance,17 son attitude de père de famille, soucieux de l'éducation de ses enfants, et notamment de l'éducation de ses filles, panni lesquelles Margaret ou Meg,18 sa préférée - comme elle était aussi la préférée d'Érasme19 -, la plus intelligente, la plus grave, celle qui assistera son père dans les dernières semaines de sa vie, à la prison de Londres, avec un dévouement et une énergie hors du commun. Voici, entre autres, quelques extraits d'une lettre de More,. adressée, sans doute au printemps 1518, à William Gonell, précepteur de ses enfants.20 More se trouve alors en mission à la .Cour du roi Henri VIII; nous sommes à la veille de la Pentecôte (sans doute le 22 mai 1518). Gonell, maître d'école de Land-beach, dans le Cambridgeshire, lui avait été recommandé par son ami Érasme. Il resta un certain temps au service de More et de sa famille.21

J'ai bien reçu votre lettre, mon cher Gonell; comme toujours, le style s'y révèle d'une extrême élégance, et on y peut voir votre grande affection. Par elle je me rends compte de votre tendresse pour mes enfants comme les lettres qu'ils m'écrivent de leur côté témoignent de leur zèle. Toutes me causent une joie bien vive, mais ce qui m'a fait le plus grand plaisir, c'est de savoir qu'Élisabeth, pendant l'absence de sa mère, a été sage comme bien peu d'enfants l'auraient été en présence de la leur. Faites-lui entendre .qu'une telle conduite m'est bien plus agréable que la culture la plus diverse qu'elle pourrait avoir déjà acquise. Car si la science, jointe à la vertu, a plus de valeur à mes
17Voir l'édition annotée d'Elizabeth F. Rogers, The Correspondence of Thomas More (Princeton: Princeton UP, 1947). Elle contient 218 lettres, envoyées ou reçues par More. Sans doute beaucoup de lettres ont-elles été perdues. 18 Voir Margolin, "Margaret More-Roper, un modèle érasmien de virago," Acta Universitatis Lodziensis, "Folia Litteraria," 14 (1985): 105-28. 19 C'est à elle qu'il dédie en 1524 son commentaire des Hymnes de Prudence~ c'est elle qui traduit en anglais le Pater d'après la Precatio dominica de l'humaniste hollandais. 20Voir Rogers 120-23 (lettre n063), ainsi que la traduction et le commentaire de cette lettre dans Margolin:t ttThomas More et l'éducation des filles," Revue Philosophique (1956): 539-47. 21 Voir Allen 1: 532~ Charles Henri et Thompson Cooper, Athenae cantabrigienses:t 2 vols. (Cambridge: Cambridge UP, 1858-61) 1: 94, 537~ consulter l'article "Gonell" du Dictionary of National Biography (DNB). 42

yeux que tous les trésors des rois, la culture, quand elle est séparée de l'innocence des mœurs, ne nous procure rien d'autre qu'une renommée de
mauvais aloi. . . .22 Les propos tenus ici par Thomas More caractérisent l'idéal de l'éducation humaniste,

qu'il partage entièrement avec son ami Érasme, que l'on croirait entendre, car on trouve les mêmes expressions dans ses écrits pédagogiques, comme le De pueris instituendis. Idéal qu'ils ont d'ailleurs hérité de l'antiquité classique, du trésor de la Bible, et, plus près d'eux, des humanistes et pédagogues du Quattrocento italien. Cette association intime entre la culture intellectuelle et la formation morale constitue l'ABC du travail du précepteur. Le sous-titre ou le titre courant du De pue ris instituendis, c'est Pueros ad virtutem ac literas instituendos. Et l'humaniste chrétien exprime toujours sa préférence - si tant est qu'il faille choisir - pour l'app:rentissage des vertus morales par rapport à l'acquisition d'un bagage purement intellectuel ou scientifique. La tendresse du père pour ses enfants transparaît à chaque ligne, avec peut-être une marque d'affection toute spéciale pour ses fillettes, comme il arrive souvent à des pères. La suite immédiate de l'extrait cité plus haut est d'une grande portée historicosociale: More est en effet bien au courant des préjugés antiféministes de son temps,23 il sait à quel point l'éducation des filles est systématiquement négligée ou réduite à peu de choses,24car l"'esprit du temps" n'envisage pas que la femme puisse exercer dans la société quelque fonction importante, et ce même esprit considère avec ironie, sinon avec agressivité, le haut niveau intellectuel d'une femme.2sC'est ainsi qu'il écrit à Gonen, après avoir critiqué une science séparée de la conscience morale:26
22Voir "Gonell" 542. Texte reproduit dans Marc'hadour, Saint Thomas More 151. 23 Voir à cet égard Évelyne Berriot-Salvadore, Les Femmes dans la société française de la Renaissance (Genève: Droz, 1990) et Images de la femme dans la médecine au début du XVIe siècle, thèse, U de Montpellier, 1979; voir aussi Sarah Matthews-Griego, Ange ou diablesse. La Représentation de la femme au XVII e siècle (Paris: Flammarion, 1991). Voir plus particulièrement l'article de Marie-Madeleine de La Garanderie, "Le Féminisme de Thomas More et d'Érasme," Moreana 10 (1966): 23-29. 24Même Érasme, tout au début du De pueris instituendis, félicite son interlocuteur fictif par ces mots: "J'apprends que tu viens d'être père, et, qui plus est, père d'un garçon." On appréciera le "qui plus est"! 2SCela est parfaitement mis en lumière dans le conoque d'Érasme, Abbas et erudita, éd. LéonErnest Halkin, ASD (1972) 1-3.403-08, où une femme instruite, au demeurant bonne chrétienne, bonne épouse et bonne mère, fait la leçon à un abbé grossier et ignare. On trouve aussi ce trait de sourde jalousie de l'homme inculte à l'égard de la femme instruite et supérieure dans le poème de Nicole Liébaut, Les Misères de lafemme mariée (Paris: Menier, s. d.). 26On connaît le mot de Rabelais: "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme." 43

Et ceci est encore plus vrai chez la femme, dont l'érudition est attaquée à l'envi par la plupart de ceux qui y voient un fait nouveau et comme un vivant reproche à la paresse masculine. . . . Que mes enfants mettent la vertu à la première place, et la science à la seconde dans la hiérarchie des biens; et que dans leurs études ils estiment au plus haut tout ce qui peut leur enseigner le mieux la piété envers Dieu, la charité envers leur prochain, et pour eux-mêmes, la modestie et l'humilité chrétienne. . . . Tels sont, à mon avis, les véritables fruits de la science. J'avoue qu'ils ne sont pas le partage de tous les hommes cultivés, mais je soutiendrai que ceux qui se consacrent à l'étude avec un tel dessein atteindront aisément leur but et deviendront des êtres accomplis. . . .27 L'éducation de la jeune fille, puis de la femme, doit donc s'inspirer des mêmes critères, car la finalité est la même que pour un jeune garçon ou un homme: elle doit puissamment contribuer .à la formation et au développement d'un esprit profondément chrétien. Mais, compte tenu de cet "esprit du temps" dont nous avons parlé et de la condition des femmes dans la société du XVIe siècle, More ne néglige pas les facteurs différentiels qui font de la jeune fille et de la femme des êtres singuliers, dont la vie se déroule le plus souvent d'une manière fort différente de celle des hommes. C'est ainsi que sa correspondance avec son aînée, Margaret, nous intéresse tout particulièrement.

On commencera toutefois par redonner la parole à Érasme, qui évoque, dans une lettre de septembre 1521 à Guillaume Budé,28 l"'école" familiale organisée par le futur Chancelier d'Angleterre,29 d'abord à Bucklersbury, puis à Chelsea.30 C'est de sa résidence provisoire d'Anderlecht, à deux pas de Bruxelles, qu'Érasme écrit à l'humaniste français:
27Voir mes références de la note 24. 28Allen 4: n01233. 29L'école dont il a été question dans la lettre à Hutten. Ce trait de la vie familiale de More a suffisamment impressionné Érasme pour qu'il en parle encore dans son De pueris instituendis: "En Angleterre, l'illustrissime Thomas More, bien qu'il soit accaparé par les affaires du royaume, n'hésite pas à fournir en sa personne un précepteur à sa femme, à ses filles et à son fils, se chargeant tout d'abord de leur instruction religieuse, puis de leur formation littéraire dans les deux langues" (ASD 1-2.52). 30n avait acheté un terrain à Chelsea, sur les bords de la Tamise, en 1524, et s'y installa après l'achèvement de la demeure~ il y aménagea une chapelle en novembre 1528.

44

Il [More] a trois filles, dont l'aînée, Margaret, est déjà mariée31 à un jeune homme, qui d'abord est riche, puis très sérieux, t~ès bien élevé, et qui enfin n'est pas indifférent à nos études. Toutes, dès l'âge le plus tendre, il a pris soin de les former, en leur donnant d'abord des mœurs pures et saintes, et ensuite le goût des belles-lettres. En plus de ses trois filles, il en a adopté une quatrième, qu'il élève par bonté comme la compagne des trois autres. Il a une belle-fille d'une merveilleuse beauté et d'une rare intelligence, mariée depuis quelques années àun jeune homme qui n'est pas un ignorant, et dont le caractère vaut de l'or. Il a aussi de sa première femme un fils d'environ treize ans: c'est le plus jeune de ses enfants. . . .32 Ouvrons maintenant, dans la Correspondance de More, quelques lettres du père à la fille. Voici, dans une lettre qui date sans doute de 1518, des marques évidentes de sa sollicitude pour l'éducation de ses enfants; Margaret étant l'aînée et la plus sage, c'est d'elle qu'il attend des nouvelles de toute la maisonnée, et notamment du jeune John: Ta lettre m'a été agréable, ma très chère Margaret . . . mais elle m'aurait été encore plus agréable si elle m'avait rendu compte de tes études et de celles de ton frère; que lisez-vous chaque jour entre vous, quels agréables propos échangez-vous, que composez-vous, et comment se passe la journée au milieu des fruits si doux de la culture? En effet, bien que rien ne puisse me faire plus de plaisir que tes lettres, ces nouvelles qui ne peuvent m'être communiquées que par toi et par ton frère, sont pour moi d'une extrême suavité. . . Je t'en prie, Margaret, fais-moi savoir ce qu'il en est de vos études. . . .33 Et après lui avoir affirmé que rien ne lui est plus cher que ses enfants et sa famille, il l'assure de sa plus grande tendresse paternelle. Voici une autre lettre, que l'on peut dater de 1521 (?), adressée par le père à la fille. Cette fois, il fait allusion à l'astronome Nicolas Kratzer, grand ami de la famille (lIamantissimus nos/ri") et fort savant (lIas/rologicarum rerum peritissimus"), qu'il a chargé d'instruire ses enfants, et notamment Margaret dans cette science à la fois aride et merveilleuse.34 Quel admirable pédagogue! En un mois, grâce à lui, vous
31Elle s'était mariée à seize ans à Willam Roper. 32Allen 4: n01233.Trad. de La Garanderie, La Correspondance

d'Érasme et de Guillaume

Budé

(Paris: Vrin, 1967).

33Elle est reproduite dans Rogers 134 (n069). 34Voir la notice sur le personnage dans Bietenholz 2: 273-74. 45

serez en mesure de connaître "les miracles sublimes de l'Artiste éternel. "3' L'enthousiasme de More pour une science dans laquelle il ne pouvait avoir que des notions approximatives (encore que son intelligence aiguë et sa curiosité universelle aient pu faire de lui un excellent amateur d'astronomie) est tout à fait remarquable. Il veut faire passer sa jubilation dans l'esprit de Meg, qui lui est si chère et qui lui ressemble tant. De l'astronomie, il passe à la philosophie, domaine qui lui est plus familier, et auquel Margaret s'intéresse elle-même vivement. Il la félicite de s'y adonner, d'autant plus qu'elle l'avait négligée antérieurement (c'était, il était vraisemblable, une question d'âge!). Le père félicite sa fille pour son "eruditio minime vulgaris" qui l'incite à ne négliger aucun secteur des connaissances humaines et divines.36IlIa félicite aussi de sa modestie. Mais le père "insatiable" l'engage tout particulièrement à se lancer dans la connaissance de la médecine et dans celle de l'érudition sacrée (on sait qu'Érasme approuvait particulièrement sa compétence dans le domaine de l'exégèse biblique).37En bon humaniste chrétien, il ne perd pas de vue la finalité dernière de ces études: si la médecine peut aider à la connaissance pratique de la vie humaine, les études libérales en général, qu'il s'agisse des lettres profanes ou des lettres sacrées, ne peuvent que développer l'esprit du chrétien. On croirait entendre Érasme, tant les expressions sont similaires, ou même parfaitement identiques! On comprend l'engouement de ce dernier pour cette jeune femme, qui correspondait si bien à sa conception idéale de la virago.38 Il prie sa chère fille de saluer son mari, qu'il appelle "son fils très affectionné"39- et ce n'est pas pour lui une fonnule de rhétorique -, qu'il aime d'autant plus qu'il partage les mêmes goûts que sa femme pour les choses de l'esprit. Voici maintenant les fragments d'une lettre que More écrit, "de la Cour," à Margaret, un certain Il septembre, "un peu avant minuit."40 Sa fille a traduit la
3' Rogers 254 (nOl06, ligne 14): "sublimia Opificis aetemi miracula." 38 Je me suis longuement expliqué sur l'emploi et la signification de ce terme au XVIe siècle dans l'article (vide supra n. 18) sur Margaret More-Roper, et, dans un autre article, sur Marguerite de Savoie: "Une Princesse d'inspiration érasmienne: Marguerite de Savoie," Culture et pouvoir au temps de l'Humanisme et de la Renaissance (Paris: Champion, 1978) 155-83. La virago érasmienne ou morienne est la femme qui possède des qualités intellectuelles et morales dignes d'un homme (ou vir) au sens le plus riche du terme. Voir aussi Reynolds, Margaret Roper (London: Kennedy, 1960)~ Pearl Hogrefe, "Sir Thomas More's Connections with the Roper Family," Publications of the Modem Language Association of America 47 (1932): 523-33. 39 Sur William Roper (c. 1496 - 4 janvier 1578), voir Reynolds et Hogrefe (n. 37)~ voir aussi l'article de Richard J. Schoeck dans Bietenholz 3: 170-71, ainsi que l'article "Roper" du DNB.Roper est l'auteur de la première et très affectueuse biographie de son beau-père. 40Voir Rogers 257-58 (nOl08). L'éditeur la date de 1522. 46
36 Rogers 254 (1. 23): "sedferme per onlne literarum genus absoluta praedicet. n 37 Rogers 255 (1. 32-33): tlVehementer opto te in rem medicam et literas sacras impendere.
ff

Paraphrase sur le Pater,41 traduction que le précepteur du moment à Chelsea, Richard Hyrde,42avait dédiée à l'une de ses élèves, Frances Staverton, et à propos de laquelle il avait exalté les fruits de bonté, de sagesse et de piété qu'a produits la haute culture chez les femmes.43More écrit: Ce soir je causais avec Monseigneur d'Exeter, homme d'une culture singulière et, de l'aveu de tous, d'une parfaite intégrité.44 Or, en fouillant dans ma serviette pour y puiser quelque document ayant trait à l'affaire dont nous parlions, j'ai par hasard sorti ta lettre. Charmé par l'écriture, l'évêque s'est mis à la regarder. S'apercevant d'après l'en-tête que la lettre émanait d'une femme, il se met à la lire plus avidement. Ainsi le poussait à le faire ce trait original.45 Il trouve le latin si bon et si correct, et tant d'érudition mêlée à .tant d'affection qu'il en reste bouche bée. 'C'est ma fille!' lui dis-je, et du coup je lui montre d'autres fruits de ta plume: un discours, des poésies, dont la lecture le remplit d'admiration. Le voici qui .prend pour toi, dans son portefeuille, une

Voir la traduction française du Pater Noster par Sœur Marie-Claire Robineau, Moreana 9, 10 et Il ~Sœur Marie-Claire, Sœur Gertrude-Joseph, E. E. E. et Franz Bierlaire, "Erasmus et Margareta Ropera," Moreana 12~Robineau, "Richard Hyrde, A Pleafor Learned Women (1 oct. 1524) [version ftanç aise ]ftMoreana 13 (1966). 42 Sur Hyrde, voir John A. Gee, "Margaret Roper's Version of Erasmus' Precatio Dominica and the Apprenticeshipbehind EarlyTudor Translation," Review o/English Studies 13 (1937): 257-71. 43 Hyrde écrit dans la préface de cette traduction (Robineau, Moreana 13 [1966]: 15): "Je
pourrais. en citer un bon nombre, tant d'autrefois que d'un passé récent~ en fait je me contenterai
pour

41

le moment d'un seul exemple, pris dans notre pays et à notre époque: la personne de qualité qui a traduit le petit livre ici présenté [notons qu'il ne cite pas'son no~ car, par modestie, Margaret Roper n'avait pas signé l'ouvrage]. Sa conduite vertueuse et le sérieux de sa vie sont la preuve assez évidente de ce que fait une bonne instruction quand elle a de sûres racines (on croirait entendre son maître, Thomas More]~ les autres femmes peuvent trouver en elle le modèle de l'épouse prudente et humble, à la charité vraiment chrétienne~ elle s'est efforcée d'bmer son âme de ces vertus, avec l'aide de Dieu, autant qu'il a plu à sa bonté d'orner et d'embellir son corps de la beauté et de la grâce qui font son channe. Et il n'y a pas de doute que son savoir a été et demeure une source d'accroissement pour sa vertu, sans compter les multiples et considérables avantages qu'elle en tire par ailleurs: celui-ci,. entre autres, et ce n'est pas le moindre, qu'en compagnie de son mari, homme vertueux, digne, sage et cultivé, elle trouve dans son savoir, et dans la joie qu'elle y prend, un réconfort, un plaisir et une récréation si particuliers qu'il ne serait guère possible à des époux sans instruction de les goûter en commun ou de soupçonner même quel plaisir on y trouve. " 44Il s'agit de John Veysey ou Voysey, qui fut consacré évêque d'Exeter par l'archevêque Warham le 6 novembre 1519. 45 Dans le texte: "novitas.ft On aura noté l'attitude ordinaire des hommes, même cultivés, à l'égard de cette "nouveauté": une femme qui écrit, et qui écrit des textes savants, et en latin! 47

crusade, que tu trouveras ci-joint.46Il m'a été impossible de la refuser. Je n'ai pas osé lui montrer les lettres de tes sœurs, j'aurais eu l'air de quémander d'autres écus, alors que j'étais si confus d'en accepter un pour toi. Il te reste à écrire à Monseigneur une lettre de remerciements aussi gentille et aussi soignée que tu le pourras. . . .47 Comme on peut en juger, même au milieu de ses missions diplomatiques, More ne cesse de penser à ses enfants, et c'est un trait de paternité touchant que de voir cet homme déjà célèbre exhiber une lettre de son aînée pour jouir de son effet sur l'esprit d'un grand personnage. C'est aussi. une curieuse manière d'exprimer son admiration que de gratifier la savante jeune personne d'une pièce .d'or,comme s'il s'agissait d'un prix de latin décerné à un brillant élève. Mais .,ceque nous ne cesserons de souligner, c'est l'étonnement admiratif des hommes, même cultivés et haut placés, de ce tempslà, devant l'érudition d'une femme: "Quand il se fut rendu compte qu'il s'agissait d'une femme, il se mit à lire avec plus d'avidité lavidius]." Une autre fois, c'est à tous ses enfants, y compris la petite Marguerite Gyggs, sa fille adoptive, qu'il adresse une lettre pour s'enquérir du progrès de leurs études.48Il ne néglige pas son fils John, certes, mais on sent qu'il attache une attention particulière à ses filles, et notamment à son aînée. Thomas More à ses très chers enfants et à Marguerite Gyggs, qu'il compte parmi ses enfants, salut: . . . Les lettres que vous aviez fait transporter par le marchand de Bristol m'ont été remises le lendemain de son arrivée, et elles m'ont causé le plus vif plaisir. En effet il n'est rien qui puisse sortir de votre officine qui, malgré un caractère mal dégrossi et imparfait, me cause plus de joie que les écrits les plus soignés d'un autre correspondant. D'ailleurs l'affection que je vous porte me rend précieux tout ce que vous m'écrivez. . . .49

46Une pièce d'or ("nummunl aureunl") du Portugal, le grand "crusado," qui portait l'image d'une croix et qui avait été frappé sous le règne d'Alphonse V vers 1457, à l'époque où le pape Calixte ID préparait une croisade contre les Turcs. 47Trad. Robineau (qui, sans fausser le sens du texte, prend d'assez grandes libertés avec le latin original), Moreana 13 (1966): 5-24. 48 Voir Thomas Stapleton, Tres Thomae, seu de S. Thomae Apostoli rebus gestis (Douai: Bogardus, 1588) 231. 49 Rogers 255-57 (nOI07). Lettre datée du 3 septembre [1522?] par Rogers et "vers 1519" par Marc'hadour, Saint Thomas More 153. 48

Il apprécie leur bonne et belle latinité ("lepore videlicet ac pura Latinitate sermonis"), mais c'est la lettre de John qui l'a spécialement charmé. D'abord elle est plus longue - un trait auquel More est particulièrementsensible -, ensuite parce qu'elle témoigne d'une plus grande application; il a non seulement traité correctement chacune des matières dont il entretient son père, mais il l'a fait dans un style "correct, pur, élégant, badinant avec grâce et finessett (un autre trait, cher à More, dont il a fait lui-même un usage constant) et capable de rétorquer astucieusement aux aimables moqueries de son père (trait d'humour, également bien connu des
lecteurs de More).50 C'est ensuite à ses filles que le père s'adresse tendrement et en plaisantant un peu avec elles: étant naturèllement disposées à babiller - car elles sont

femmes et donc "natura loquaculis" (trait traditionnel que même un Thomas More ne peut s'empêcher d'avaliser)51 et n'ont par conséquent aucune difficulté pour pratiquer la "copia verborum," autrement dit à enricrurune matière quelconque de toutes sortes de développements décoratifs ou rhétoriques.52 Peu importe le sujet, qu'il..soit sérieux ou badin (on admirera le caractère tolérant et libéral de ce père), mais que, dans tous les cas, il soit écrit en bonne latinité, que le brouillon soit relu attentivement avant de mettre au net le texte définitif; qu'elles corrigent soigneusement leurs solécismes, etc... Il poursuit: En effet, ne négligez surtout pas de vous livrer plus d'une fois à cet examen salutaire, car très souvent les fautes que nous pensons avoir fait disparaître se glissent de nouveau sous notre plume et viennent déparer un travail que nous croyions irréprochable. C'est ainsi qu'en peu de temps les bagatelles mêmes que.vous écrivez paraîtront sérieuses;53car comme il n'y a rien de gracieux et de piquant qu'une 10quacité54futile et négligée ne rende insipide, de même il

50 Voir l'article de Maurice Nédoncelle, "L'Humour d'Érasme et l'humour de Thomas More," Scrinium Erasmianum II, éd. Joseph Coppens (Leyde: Brill, 1969) 547-67. SI Trait naturellement attribué aux femmes, depuis toujours, non seulement par les auteurs satiriques (voir aussi "Le Caquet des femmes" du musicien Clément Janequin), mais par les médecins, les moralistes, les humanistes comme Érasme et les autres. 52 "Vous qui de rien savez souvent faire une longue histoire" ("Materia de nihilo nascetur historia"). Voir le traité d'Érasme intitulé De duplici copia verborum ac rerum, éd. Betty 1. Knott, ASD (1988) 1-6. 53Comme son ami Érasme, More pratique volontiers dans ses écrits, comme dans ses propos, le "iocoserium. " 54 Ce terme de "loquacitas" toujours péjoratif et opposé à eloquium, comme l'homo loquax s'oppose à l'homo loquens, est aussi celui que fustige Érasme dans son célèbre traité de la Lingua: voir l'édition critique de Jan H. Waszink,ASD (1989) N-IA. 49

n'y a rien d'insipide par nature, auquel la méditation et le travail ne puissent prêter de l'intérêt et de l'agrément. Mais c'est toujours avec Margaret, sa fille préférée pour sa piété et sa culture, avec laquelle il éprouve le désir de s'entretenir familièrement et tendrement, chaque fois que son absence lui en fournit l'occasion. C'est ainsi qu'au début de l'année 1521, ainsi qu'à J'automne 1523,55il écrit à Margaret qu'il a fait lire ses dernières lettres à Reginald Pole (qui devait être appelé à une brillante carrière de cardinal en Italie).56Il y a toujours chez ce père attentif, doublé d'un grand humaniste, le désir de montrer à un personnage important ("in omni literarum genere doctissimus, nec virtute minus quam eruditione conspicuus") la qualité intellectuelle et linguistique des écrits de cette virago; et c'est toujours sur la longueur de la lettre de sa fille qu'il

s'extasie.57 Sur un plan différent,il est plein de sollicitudeà l'égardde la future mère
(lettre de 1523) qui devait donner le jour à son premier enfant peu de temps après
l'envoi de sa propre missive.
58

Mais, de toute la correspondance de Thomas More avec sa fille aînée, les lettres qu'il lui adresse en anglais de la Tour de Londres, dans les mois qui précèdent son
59 exécution, sont les plus émouvantes. Il ne s'agit plus alors de "lettres sur

l'éducation," mais d'un échange avec un être cher, qui a mis depuis longtemps en pratique les préceptes de la charité chrétienne, et qui a fait de la piété filiale l'une de ses règles de vie. Dans ce long et angoissant face à face avec la mort - prochaine, inéluctable, atroce -, mais surtout dans ce tête-à-tête avec Dieu, les lettres de Margaret ont représenté pour le prisonnier de la Tour la plus douce consolation terrestre.6o Coupé de tous ses amis, n'ayant avec sa bonne épouse Alice que les

55D'après l'édition de Rogers 301-02 (nO 128) et d'après Stapleton 61 et 240, cette lettre aurait été envoyée de Woodstock (?). Rogers publie deux extraits de ces lettres sous le même numéro. 56Sur Reginald Pole, voir Bietenholz 3: 103-05. 57Surtout quand elle a des ennuis de santé. 58William et Margaret Roper auront cinq enfants: deux fils (Thomas et Anthony) et trois filles (Elizabeth, Mary et Margaret): voir Stapleton 252. Leur fille cadette, Mary, sera par la suite "lady in waiting" de la reine Mary (la catholique, celle que les protestants surnommèrent "Marie la Sanglanteft)~ elle avait hérité les qualités de sa mère, qui comblaient de joie Thomas: très savante en latin et en grec, et fort douée pour les traductions. 59Voir vol. 6, The Conlplete Works of Thomas More, 14 vols. (New Haven: Yale UP, 1963-76). 60 Sur toute cette période de la vie de More, depuis son procès jusqu'à son exécution à Tower Hill au matin du 6 juillet 1535, voir les différentes Vies de More: notamment Richard W. Gibson, St. Thomas More: A Preliminary Bibliography of the Works and ofMoreana to the Year 1750 (New Haven: Yale UP, 1961) 123-45 (section 6, n° 98-124~ en particulier les biographies de Stapleton et de Roper). Voir aussi A Dialogue of Comfort against Tribulation, éd. Louis L. Martz et Franck 50

entretiens affectueux et édifiants auxquels elle était capable d'accéder, Thomas a trouvé dans sa chère Meg - la petite fille bien-aimée qui a toujours occupé une place à part dans son cœur - une jeune femme qui a porté son christianismeà un point sublime, en digne héritière de son père, sans jamais rompre avec ses affections terrestres. Les fruits de son éducation, où il faisait toujours passer, comme on l'a vu, la piété religieuse et les vertus morales avant les talents d'ordre intellectuel, ont été portés, si l'on peut dire, à leur état de maturité extrême. Voici les extraits d'une lettre de Margaret, consécutive à un accès de faiblesse dont elle avait fait preuve, avec les autres membres de sa famille, pour essayer de sauver le prisonnier (elle avait tenté de faire accepter à son père de prêter le fameux serment que le roi et le chancelier Cromwell voulaient lui extorquer). Après les vifs reproches que Thomas lui avait adressés, marquant une profonde déception de la voir recourir à de tels arguments, elle lui écrit: Mon bon et cher père, Ce ne m'est pas un mince réconfort, puisque enfin je ne puis vous parler par les moyens que je voudrais, de me consoler du moins dans l'amertume de votre absence par ceux dont je dispose, c'est-à-dire en vous écrivant aussi souvent qu'il sera expédient et en relisant votre lettre si fructueuse et délectable. . . .61Père, savez-vous quel a été notre réconfort depuis que vous nous. avez quittés? Certes, c'est l'expérience que nous avons eue de votre vie passée et de votre pieuse conversation et de vos salutaires conseils et de votre vertueux exemple, et l'assurance, non seulement que ces choses continueront comme devant, mais encore qu'elles s'accroîtront de par la bonté de NotreSeigneur, pour la plus grande paix et joie de votre cœur libre de tout lien terrestre, et revêtu du noble habit des vertus célèbres, plaisant palais où se plaît à reposer l'Esprit-Saint de Dieu. . . .62

Les idées de Thomas More sur l'éducation des filles et des femmes ne se limitent certainement pas à ce que sa Correspondance a pu nous révéler à ce propos, d'autant moins que nous avons ici affaire uniquement à des lettres familières, et même, plus exactement encore, à une correspondance échangée entre un père et sa fille. L'œuvre
Manley,Complete Works of Thomas More, et, en particulier, la 2e partie de l'Introduction: The Tower Works 6: LVll-LXXXVI. 61Allusion à la longue lettre de More à sa fille du 17[1] avril 1534 (Rogers 501-07 [n0200]). 62 More, Écrits de prison, trad. PielTe Leyris (Paris: Seuil, 1953) 90~ texte original (anglais) dans Rogers 510-11 (n° 203). 51

littéraire, historique et théologique de ce grand humaniste chrétien n'est pas de nature à nous révéler beaucoup de ses idées sur cette question,63comme il y en a tant dans l'œuvre pédagogique de son ami Érasme, ou encore dans celle de Vivès, qui fut, comme on sait, le précepteur de la jeune Marie Tudor, fille des souverains anglais.64 On peut cependant glaner dans la première de ses œuvres qui lui valut un grand succès européen, la fameuse Utopie, quelques considérations sur l'éducation des femmes.65 On objectera peut-être qu'il s'agit là d'une œuvre d'esprit ludique et "utopique" (si l'on peut utiliser ce terme dont More fit usage pour la première fois), mais chacun sait que c'est précisément dans des œuvres comme celle-là, où une imagination très raisonnable pousse les choses jusqu'à leurs conséquences extrêmes, que la pensée profonde ou véritable de l'auteur a quelque chance de se frayer son chemin. C'est ainsi que dans le Livre II de son ouvrage, où il prône une parfaite égalité entre les deux sexes - idée qui est par elle-même profondément utopique et anachronique, quand on songe à la situation des femmes dans certains pays du monde contemporain - il en vient à parler de l'éducation. Éducation identique et assez spartiate: les vêtements sont pratiques, peu coûteux, taillés sur un modèle unique (avec de. légères différences pour l'homme et pour la femme), facilitant les mouvements du corps et la gymnastique, qui est à l'honneur en Utopie. Chacun doit pouvoir exercer le métier vers lequel la nature le porte, mais il doit être également utile à la République. Les femmes sont toujours considérées comme étant plus frêles que les hommes, d'où le soin apporté à ce que leur soient attribués des métiers physiquement moins pénibles. Mais en dehors de ces différences, rienne saurait distinguer un sexe de l'autre. C'est ainsi que les Utopiens, hommes et femmes, consacrent leurs heures de loisir à l'étude des belles-lettres, qu'ils se pressent aux lieux de conférences publiques, chacun choisissant celles qui lui conviennent le mieux (car l'idée "hyperutopique" d'une égalité naturelle des capacités intellectuelles ou des goûts de toute la population n'est pas retenue). Toutes sortes de jeux collectifs sont organisés pour tous, et la musique y est fort recommandée. L'oisiveté n'est pas tolérée en Utopie, et la séparation entre travailleurs manuels et travailleurs intellectuels n'est pas de saison: un travailleur manuel peut se consacrer à l'étude des
63Je renverrai à ce sujet aux Complete Works of Thomas More (vide supra n. 60). 64Voir, par exemple, le De institutione feminae christianae (1523) dédié à Catherine d'Aragon, reine d'Angleterre, en vue de la formation scrupuleuse de sa fille, Marie Tudor, et -aussi le De officio mariti (1528). Voir également le Satellitium anirni (1524), suite de maximes adressées à Marie Tudor. 65En voir le texte latin original (1516) dans Complete Works of Thomas More, vol. 4. Voir aussi l'édition (d'après un fac sinzile de l'édition de Bâle [Froben, 1518]) du De optimo reipublicaestatu deque nova Insula Utopia de Prévost, accompagnée de sa traduction française (Paris: Marne, 1978). 52

lettres pendant ses heures de loisir, quant aux fonctionnaires et aux magistrats, qui seraient théoriquement dispensés du travail manuel, ils le pratiquent spontanément, ne fût-ce que pour donner l'exemple. On remarquera toutefois que l'organisation de l'État ne prévoit pas pour les.femmes une accession à ces postes importants que sont ceux d'ambassadeurs, de prêtres ou de ministres. Cette société plus ou moins égalitaire n'a pas aboli pour. autant la hiérarchie due à l'âge, et les Anciens sont l'objet de toutes sortes d'honneurs. "C'est la plus ancienne personne qui se trouve à la tête de la famille, les femmes aident leurs maris, les enfants leurs parents, et en général, les plus jeunes les aînés."66De même, l'égalité proclamée entre les sexes n'interdit pas la division du travail social. Dans les repas pris en commun, ce sont exclusivement les femmes qui sont requises pour la confection des mets, comme si cette compétence était inscrite dans leur nature spécifique. Mais les jeunes gens des deux sexes aident au service, tout en mangeant. Les Utopiens rejoignent les auteurs classiques de l'Antiquité, comme Quintilien ou Galien, comme ceux de. la Renaissance, en préconisant l'allaitement maternel.67Il n'est alors plus question d'une égalité totale, puisque la maternité n'a pas son équivalent dans la paternité:
Les femmes qui allaitent se tiennent, en effet, avec leurs nourrissons, dans une salle à manger particulière, spécialement aménagée, où ne manquent jamais ni le feu ni l'eau propre, ni, disposés çà et là, les berceaux; les mères peuvent ainsi coucher les bébés ou, si elles le désirent, s'approcher du feu, les débarrasser de leurs maillots et jouer avec eux pour les délasser.

Il ne semble pas que le père de famille de Bucklersbury ou de Chelsea ait songé à pratiquer lui-même pour sa petite communauté la règle utopienne, mais ces considérations de caractère égalitaire et respectueuses tout à la fois des différences qui existent entre les sexes, avec une conscience aiguë des devoirs de l'État chargé d'organiser la vie communautaire, constituent un programme dont les effets, à plus ou moins longue échéance - songeons à l'organisation des crèches dans certaines entreprises - n'appartiennent plus au domaine de l'utopie. Dans la section du Livre II consacrée à l'enseignement, il est rappelé que l'éducation est permanente - ce que nous appelons aujourd'hui la fonnation continue et/ou les Universités du troisième âge -, et qu'aucune considération de sexe ne doit intervenir quant au choix des matières enseignées. Cette liberté accordée aux individus n'a d'autre limite que l'intérêt de la collectivité. C'est ainsi que l'institution du mariage, qui importe tant à la conservation du lien social, est sérieusement
66

67Voir par exemple le colloque d'Érasme intitulé Puerpera, éd. Halkin, ASD 1-3.453-69. 53

Prévost

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réglementée. Le concubinage est, sinon interdit, du moins désapprouvé, et les "coupables" sont très sévèrement blâmés de s'être ainsi abandonnés à leurs désirs ou à leurs passions. Mais on constatera égaIement que le jeune homme ne bénéficie d'aucune indulgence particulière par rapport à sa compagne, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des sociétés réelles. Et le Gouverneur d'Utopie condamne de la même façon .les parents, le père et la mère de famille, dont l'éducation a été trop laxiste, et qui n'ont pas surveillé suffisamment leur fille ou leur fils. Voilà quelques traits épars dans le second Livre de l'Utopie, qui pennettent de conjecturer chez son auteur - dans la mesure, bien entendu, où il approuverait les mœurs des Utopiens, telles que le navigateur Hythlodée est censé en faire le récit une certaine ouverture d'esprit à l'égard des jeunes filles, dont il veut faire les véritables compagnes de leurs futurs maris, et dont il préconise un programme commun d'éducation, et à l'égard des femmes mariées et des mères de famille, qu'il met à l'honneur, mais dont il reconnaît et recommande la spécificité des fonctions traditionnelles au sein de la communauté familiale, cellule de la communauté nationale.

Le caractère de Thomas More, les circonstances de sa vie familiale, comme époux - deux fois époux - et comme père de famille - un père attentif et heureux de l'épanouissementrnoral et intellectuel de ses enfants, et des dons merveilleux de sa
fille aînée

-,

mais aussi les convictions

qu'il avait acquises en tant que chrétien,

humaniste, juriste et homme d'État, sur la marche des sociétés humaines et sur les valeurs cardinales de justice, de charité, de liberté et de vérité, lui firent adopter, à propos de l'éducation féminine, une position que l'on qualifiera de modérée: aucune trace d'un quelconque féminisme qui, de toute façon, serait anachronique (même quand des femmes déplorent la tyrannie masculine et appellent de leurs vœux un nouvel ordre social); rien de révolutionnaire, ni dans sa Correspondance, ni dans son Utopie; mais le désir d'un équilibre plus juste dans la formation d'un couple et dans la marche des sociétés. En ayant procuré à tous ses enfants un même précepteur, et en lui ayant recommandé de tenir la balance égale entre tous et de ne les juger que sur leurs mérites et sur leurs progrès respectifs, il peut être considéré (mais avec beaucoup de prudence!) comme l'un des lointains ancêtres des promoteurs de l'enseignement mixte et des défenseurs des droits de la femme.

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