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L'incertitude à coup sûr

De
281 pages
Roman d'une quête ordinaire. C'est l'histoire du voyage d'un homme dans le quotidien, ses banalités mais aussi ses surprises, bonnes, mauvaises, ses rebondissements, le récit d'un périple de l'amour, de ses attentes, de ses duplicités. Une écriture qui nous entraîne, avec envie, interrogations et émotion, à travers des moments de vie et de désir de personnages auxquels on peut s'identifier, prenant parti pour l'un ou l'autre. Alors, on s'immerge dans l'histoire et l'on voudrait bien s'immiscer pour avoir son mot à dire. Comment Dulac répondra-t-il à toutes ses questions qui ressemblent tellement aux nôtres ?
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L’incertitude à coup sûr Colette Combet
L’incertitude à coup sûr

Roman






Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-00268-3
ISBN 13 : 9782304002683
ISBN : 978-2-304-00269-0
ISBN 13 9782304002690



A ceux que j’aime et qui m’aiment,
A David G. qui a lu, relu et commenté ce texte L’incertitude à coup sûr

I/


Il lisait dans la salle d’attente quand la porte du
cabinet s’ouvrit. Yvan Colimpala, psychiatre,
homme collecteur de mots au regard professionnel,
l’invita à entrer.
Dulac s’assit, en face du spécialiste, sur la chaise
de droite. Dix ans qu’il n’avait plus pénétré dans
cette pièce et c’est encore sur cette chaise de droite
qu’il s’installait presque spontanément. Le docteur,
destinataire malléable de tout l’affect du monde,
écouteur de récits, de vérités cachées cherchait dans
ses tiroirs les dossiers, méticuleusement classés, par
ordre alphabétique.
Alors, comment allait Monsieur Dulac ?
Ce pouvait être pire, mais s’il était ici ... répondit
Dulac elliptique, s’il était ici ... reprit-il en pensées.
Un sentiment d’échec rongeait Christophe Dulac. Il
se trouvait buté, d’une persévérance niaise, ne
sachant comment être bien dans sa vie, une vie qui
semblait ne pas lui appartenir, trop peu
ressemblante. Bien que d’une certaine façon assez
humble, il était blessé dans son amour-propre de
devoir exposer, comme s’il s’exhibait, ces
impressions pesantes de stagnation durable,
d’immobilisme installé, qui l’enserraient du matin
9 Colette Combet
au soir. Il revenait, dix ans après, lucide, sans
solution pourtant, déboussolé, ayant perdu le nord
et le sud de sa vie, contemplant le désert infini
devant ses yeux un peu vieillis, sans plus croire aux
mirages, sans espoir d’horizon. La cinquantaine
bouleversée. Bilan amer, en demi-teinte.
– « Qu’est-ce qui vous a décidé à consulter
aujourd’hui ? » commença le psychiatre, sur un
ton à la fois convenu et intéressé.
Dulac regarda l’homme, dépositaire de secrets,
de folies passagères et de mensonges encore tus.
Placide et clair, il déclara :
– « Je me suis comporté d’une façon disons ...
violemment. J’ai démoli une porte, cassé des
carreaux, piétiné des parterres de fleurs.
– Voulez-vous dire que c’est une envie que vous
avez eu de détruire ou vous avez réellement saccagé
ce que ...
– Je suis passé à l’acte.
– Monsieur Dulac, nous nous sommes
longuement vus il y a quelques années. Vos
tourments, vos interrogations sur la vie, vos
révoltes sans issue à l’échelle d’un homme ... Je
n’avais jamais été amené à conclure que vous étiez
violent. Quand cela s’est-il passé ?
– Il y a environ un mois, la veille du jour où j’ai
décidé de prendre rendez-vous.
– Vous auriez dû m’en dire davantage ; on
aurait trouvé un créneau dans l’urgence !
10 L’incertitude à coup sûr
– Je ne le souhaitais pas.
– Où était-ce ? Chez vous ? Chez quelqu’un
d’autre ? Connaissez-vous la ou les victimes, les
propriétaires des ... ?
– Oui. C’est l’amant de ma femme. Je ne
supporte plus cette vie qui m’échappe. Nous
sommes séparés. J’ai largement ma part de
responsabilité. Je comprends. Je comprends. Je suis
excessif, irrégulier, probablement épuisant. Je sais
ce qui nous sépare. Mais, les images fantômes de
nous m’assaillent, me tourmentent. Et je suis
exposé. La vie à deux nous protégeait. Poncif du
genre, lieu commun, me direz-vous. Seul, je suis à
la vie comme à la guerre. Au front, toujours au
front, sans repos, sans répit, sans repli, vous voyez.
Je me croyais armé, solide et résistant. En fait, je
suis démuni, fragile et vulnérable. Je croyais à
demain, et là je crois à hier, comme dans la chanson
des Beatles, vous savez yesterday ».
Dulac s’exprimait, parlait, hésitait peu. Les mots
coulaient à flot. Mots choisis, réfléchis, nota Colimpala,
discours élaboré. De la perplexité, absence de certitudes, mais
exprimées avec clarté et cohérence. Dulac était en effet un
homme fin et cultivé.
– « Qu’avez-vous fait après ?
– Rien. Je n’ai rien fait. Je n’en ai pas parlé. Je
pense que personne ne m’a vu. En fait, je n’en sais
rien. Ma femme, si elle est au courant, n’a de toute
11 Colette Combet
façon pas abordé le sujet. Ce que j’ai fait après, c’est
de vous téléphoner. »
Dulac poursuivit, élargissant le propos,
extrapolant, s’exprimant sur sa perception de la vie.
Il avait pris lui-même la décision de consulter,
franchissement d’un pas qui n’est pas toujours
facile. Le simple vocable de psychiatre déclenche
parfois des réticences, des courts-circuits.
Psychiatrie, fou, folie. Dulac s’inquiétait davantage
de ses symptômes que des associations de mots. Le
docteur l’écoutait. Pour toutes réponses aux
questions, rhétoriques d’ailleurs, de son patient,
Colimpala se mit à griffonner une prescription
illisible. Le temps imparti à Dulac devait être
écoulé. Peut-être n’a-t-on jamais assez de temps
pour parler de soi, pensa-t-il, le temps est si
relatif !Si long, si douloureux parfois !Et d’autres
fois, trop court, il court, s’en va et nous échappe. Il
est si inégal !Inconstant comme lui. Pendant que le
patient remplissait un chèque, le psychiatre glissa :
– « Vous utilisez un vocabulaire guerrier pour
décrire le monde qui vous entoure. Qui sont vos
ennemis, Monsieur Dulac ? »
Christophe le regarda, incapable d’apporter une
réponse, pris au dépourvu par la question.
– « Je vous invite à y penser.
– J’essaierai. »
Rendez-vous fut pris pour le mois suivant.
Christophe Dulac sortit, hagard, provisoirement
vidé de ses angoisses lancinantes, empli de
12 L’incertitude à coup sûr
questions fugitives et d’images entrevues qu’il
faudrait attraper, saisir, prendre, comprendre.

13 Colette Combet

14 L’incertitude à coup sûr

II/


Christophe regagna sa voiture où régnait le
même désordre que dans sa vie. Jonchée de papiers
imprimés, programmes anciens du Cercle des Artistes
Engagés, emballages de biscuits grignotés à la hâte, le
vieux pull bleu laissé sur la banquette arrière ...
Vestiges d’un passé proche, indices clairsemés
menant à aujourd’hui. Il tourna la clef de contact,
alluma la radio, bande FM, et conduisit longtemps,
hors de la ville pour échapper aux embouteillages,
feux rouges, changements de vitesse. Il voulait se
griser, combattre l’immobilisme, rêver, peut-être
même penser. Voir défiler les paysages, bouger, ne
pas sombrer. Avancer, et voir tomber la nuit.

Les journées étaient courtes. Décembre peut être
hostile. Il fait froid, il fait noir. Quelquefois il fait
seul. Les vitrines s’illuminent en attendant Noël.
Les mères, toujours actives, se mettent en quête de
cadeaux que des paquets énormes, colorés et
enrubannés magnifieront encore. Les enfants
s’agitent en retenant leur souffle, ébahis, impatients.
Ils écarquillent leurs yeux déjà si grands, en voyant
les pères Noël, habit rouge bordé de blanc, devant
les magasins bondés. Rêve de magie et
d’abondance. Les amoureux s’embrassent,
échafaudent des rêves, s’enlacent, se tiennent
chaud. Et l’odeur des marrons qui cuisent dans les
15 Colette Combet
immenses poêles se répand dans les rues comme
des volutes de fumée tiède. Mais les âmes solitaires,
les amants en détresse remontent le col de leur long
manteau noir se protégeant du vent, du froid, de la
mélancolie sans rêve. Ils s’abritent, se préservent, se
couvrent vainement. Et le trottoir mouillé résonne
dans la nuit triste. Le bruit des pas est creux, car,
quand l’autre est absent, la marche n’a aucun
rythme. Chaque talon posé scande une note
lugubre. La solitude règne en maîtresse de glace,
inflexible, intraitable, monarque sans pitié.

Ayant retraversé la ville presque étrangère, Dulac
se gara devant chez lui. La musique le berçait, et la
chanteuse d’After Hour, de sa voix imprégnée de
jazz, une voix noire et bleue, arpentait les rues vides
en quête de son amour disparu. Les histoires se
ressemblent, la douleur est unique. On la partage à
peine. On la garde pour soi. Et un jour, c’est le
temps, comme un baume magique et lent, qui nous
délivre enfin. On est guéri. On se sent bien. Mais le
temps prend son temps. Quelquefois tout son
temps et on ne guérit plus.

Dulac verrouilla sa voiture. Il arriva chez lui. Le
week-end précédent, il avait acheté un sapin, pour
tenter de tromper l’amère solitude, sa nouvelle
compagne, silencieuse, banale. Mais, comment un
sapin pouvait-il être aussi désespérément décoratif ?
Solitude au goût âcre. Le Père Noël est mort. Ce
sapin était vide de sens. L’étoile au sommet se
16 L’incertitude à coup sûr
prenait pour Vénus. Pauvre étoile synthétique !Elle
faisait de son mieux, ni clinquante ni symétrique.
L’objet fait ce qu’il peut. Il a besoin qu’on l’aide,
qu’on lui trouve du sens. Dulac n’était pas en état
d’aider, ni les étoiles argentées ni les guirlandes
festonnées. Se contemplant dans le reflet d’une
boule dorée, il vit son visage déformé par la
rotondité de ce miroir peu objectif. Ou bien est-ce
la vie qui déforme l’image ? Elle creuse les joues
charnues. Elle dessine des ombres grises, esquisse
des bonheurs souvent inattendus, ébauche des
chagrins qui plombent ... La vie est-elle artiste ?
Est-elle l’artisan ? Christophe ne savait plus.
Quelle était sa part de responsabilités ? Quels
tours jouait la vie ? Il contempla longtemps ce
miroir de fortune, plongea dans le reflet longtemps,
immobile, happé. Christophe était hypnotisé,
repassant son parcours, les épisodes forts comme
les rushs d’un film, une vie en condensé, un résumé
complet, une somme de jalons pour un résultat
synthétique, autobiographie mi-parcours. Il
observait, se concentrant, interrogeant l’image.
Qu’avait-il manqué ? Qu’avait-il fait ... ou pas ?
Qu’avait-il dit ou bien omis de dire ? Quelles
failles avaient failli ? Quelles brèches s’étaient
ouvertes ? Qu’est-ce qui le caractérisait ?
Passionné et fougueux. Cultivé. Fiable. Mais
aussi absent, très impliqué ailleurs. Irrégulier dans
l’attention donnée, prêtée ... consentie à l’autre.
Fiable. Vraiment ? S’adonnant au militantisme.
S’épuisant dans l’engagement, son Cercle des
17 Colette Combet
Artistes. L’art pour tous. Fougueux. Conflictuel.
Altruiste. Mais égoïste. Trop confiant. Vaniteux.
Artisan de sa vie contre l’avis de Shakespeare qui
l’avait prévenu et hanté, lorsqu’il avait monté
Macbeth. Le personnage sait qu’il doit jouer la
partition écrite pour lui. Qu’il essaie de s’enfuir ou
de se saisir de la plume ... Et l’auteur le rappelle.
« Revenez donc ici !Où croyez-vous aller ? » Le
personnage est prisonnier. Sa vie commence et se
termine dans le cadre de la tragédie, est inscrite
dans la tragédie. La tragédie humaine. La chute est
inévitable. Et Christophe l’avait oublié. Seul devant
l’arbre de Noël, il se souvint qu’un jour, en
exercice, il avait récité en anglais :

« Life’s but a walking shadow ; a poor player,
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more : it is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing. » (Macbeth acte v, scène 5).

Il avait joué Macbeth en français mais avait
appris la tirade en anglais. L’exercice consiste à lire
dans le texte, à dire les mots tels que l’auteur les a
choisis, dans leurs sens et dans leurs sons aussi.

La vie n’est qu’une ombre qui passe ; un pauvre piètre
comédien/qui parade et s’agite le temps de son heure sur
scène/et que l’on n’entend plus : c’est une histoire contée par
un idiot, pleine de bruits et de furie, qui ne signifie rien./
18 L’incertitude à coup sûr
On lit, on comprend, on récite en français, mais
une fois qu’on a compris, l’entendre en anglais,
l’entendre, écouter les phonèmes émis, l’entendre,
le percevoir, par l’intelligence autant que par l’ouïe,
le saisir ...

Artisan de sa vie, maîtrisant son bonheur. Il
l’avait cru. Fort comme fer et dur comme la vanité.
Vanité. Quelle vanité !

Des traits de caractère passés maintes et maintes
fois en revue, discutés avec Jeanne, négociés avec
Jeanne, Jeanne tendre et tenace, aimée, peu
ménagée, longtemps fidèle, délaissée, blessée et
finalement volée, envolée sans son pull bleu. Jeanne
trahie.

Christophe, ensorcelé, sous le charme d’Irina,
dérivant loin de Jeanne. Irina comme l’ultime grain
de sable enraillant le mécanisme quotidien, comme
une goutte d’eau dans un vase trop plein d’amour,
de souffrances, de vie, comme un fétu de paille sur
le dos trop chargé d’un baudet opiniâtre qui
soudain se rebelle.

Christophe était rentré un soir, enjoué, content
du monde qu’il s’était bâti, écrit, organisé dans
l’improvisation, certes un peu cloisonné par
nécessité mais si dense, si complet !

19 Colette Combet
D’abord, Jeanne, la quotidienne. Pacifique
nourricière. Déterminée, tissant de ses doigts
encore magiques chaque journée à vivre. Maîtresse
du quotidien, organisant le matériel, préservant le
frivole contre la routine perfide, s’occupant des
enfants, de sa vie et de tout, le travail, les autres
mondes possibles ... Jeanne la rêveuse. Pragmatique
par nécessité, déesse aux mille bras. Audacieuse
compagne. Croqueuse de la vie, une Jeanne
débordée et sensible.

Et Irina, la brune, volcanique brasier,
méditerranéenne, le défi dans les yeux, disponible,
accueillante. Confortable Irina. Parfumée. De ces
parfums de peau qui exhalent les odeurs du monde
entier mélangées à l’intime. Embrasser Irina
comme on embrasse le monde.
Christophe devenait fou. D’amour. D’activité.

La tête plongée entre les seins d’Irina, il se
perdait des heures, il se noyait dans la douceur. Sa
peau mate, salée avait un goût lascif. Quelquefois
odalisque, elle s’allongeait nue, dans des poses
arrondies. La courbe de ses hanches ressemblait
aux collines et ses seins alourdis dessinaient une
gorge où se réfugiait Christophe. Ses cuisses
charnues, d’une chair tendre et molle, s’étendaient
sur le canapé-lit. La nonchalance de l’orient
envahissait alors la pièce et des heures durant leurs
corps restaient collés, bougeaient très lentement,
longtemps, sans lassitude.
20 L’incertitude à coup sûr
Quelquefois dans l’urgence, dévorés par l’envie,
les amants s’ébattaient sur la banquette arrière de la
voiture, garée à la hâte dans quelque coin à peine
choisi. Le désordre agité, le corps n’y tenant plus, la
sensualité devenait plus sauvage. Les gestes se
bousculaient. Leur bouche carnassière mordait leur
peau épaisse. Leurs ongles aiguisés s’enfonçaient
dans la chair. Leur ventre ondulait dans une danse
frénétique, un rythme saccadé, cassé de pauses et
de sursauts. Transpirants, déchaînés, leur regard de
félins ne cherchait pas la grâce. En quête
d’intensité, de brûlure, de défi, les corps
demeuraient souples, énergiques, vigoureux.
L’apaisement viendrait plus tard. Après.

Il était rentré tard, après, apaisé. Bouleversé
aussi. Certainement heureux. Jeanne, encore
éveillée, enveloppée dans un tissu chatoyant à la
texture légère, lisait Romain Gary, « ...la vie vous fait à
l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » Elle adorait
son style, l’élégance des mots, sa touche ironique, la
beauté des idées, et surtout la distance ... La
distance qui sauve, le recul magnifique et son
implication qui humanise. Elle marqua la page du
livre par un fin ruban bleu, le posa sur la table de
nuit et regarda Christophe qui lança un bonsoir
faussement désinvolte.
- « J’ai monté un projet pour le Cercle. Une fois
par mois, au Café ..., on organise une soirée des ...,
en alternance ... les débats sur... Chac ... dispose
de ..., on ne sait pas ..., pour lire à haute voix un
21 Colette Combet
texte, poésie, roman, théâtre, ce qu’on veut ... » Il
exposa son projet littéraire. Elle l’entendit à moitié.
– « Qu’en penses-tu ? »
Jeanne répondit vaguement. Elle n’avait même
pas caché son manque d’enthousiasme. Le projet
était-il ennuyeux ou était-ce leur vie à deux qui ne
suscitait plus ni échange ni commentaire ? Elle
voulait parler. Elle ne souhaitait pas débattre.
Christophe le comprit-il ? Il resta un moment
perplexe puis fila vers la salle de bain. Lorsqu’il en
ressortit dix minutes plus tard, il portait un peignoir
blanc dont le revers au motif de cachemire lui
donnait l’air d’un prince indien. Il était parfumé de
l’odeur d’un savon de Mysore qui gommait Irina,
tout au moins en surface.
Ils parlèrent très peu. Christophe se glissa dans
les draps réchauffés par le corps de Jeanne, sa
femme. Elle vint contre lui, blottir sa joue dans son
épaule.

L’amour n’était pas mort. Il en restait des traces,
quelques braises encore rouges. Que souffle un air
léger, qu’on nourrisse le feu - de quelles
nourritures ? - et la flamme renaît, se dresse,
s’agite et danse une danse gitane. Jeanne regardait
cet homme, ce prince, ce mari. Quel étrange
regard !
Elle l’aimait peut-être encore.
Et lui ?
Il ne se battait plus pour gagner son amour
depuis trop longtemps maintenant. Si jadis, il l’avait
22 L’incertitude à coup sûr
conquise, aujourd’hui, elle était acquise. Une syllabe
suffit. Un paradigme sans possible réconciliation.
Elle appartenait au décor, trésor autrefois convoité,
trophée enfin gagné. À l’abri. Manquant d’égard et
de regard. Le regard de Christophe.
Pourtant, aux yeux des autres, Jeanne restait bien
vivante. Les autres la regardaient. Les autres lui
souriaient.
Un autre.
Il lui parle, l’invite, la complimente. Il pimente
ses journées de mystérieux sourires. Elle n’est plus
hors d’atteinte. Elle sort du décor. Elle vit, marche
et bouge. Dramatis personae. Elle joue à nouveau. À
nouveau, elle est femme. À sa vue, elle fond
comme un sorbet en plein soleil. Ses lèvres
reprennent vie. Il est courtois, galant, regarde ses
cheveux. Il pourrait lire ses humeurs dans la
prunelle de ses yeux. Quand elle s’exclame, il se
retourne. Il répond, lui. Il déchiffre sa bouche, la
trouve encore sensuelle, et ses lèvres, ses lèvres aux
mille éclats, rieuses, et quand elles boudent aussi. Et
il rit.
Son regard la rend belle. Elle est belle. Ses
amertumes se gomment sans laisser de traces parce
que l’envie ne l’atteint pas. Tel est le secret de
beauté de Jeanne. Elle n’est pas rongée. Il perçoit sa
douce ironie, attribut permanent, son arme
indéfectible. Il devine certains de ses doutes, des
répliques qu’elle étouffe. Il aime sa rondeur oubliée
par Christophe. La connivence grandit, pourtant le
mystère demeure. Le désir tisse une toile qui
23 Colette Combet
s’épaissit et les rapproche toujours plus, les relie
dans une sphère intime, un périmètre protégé où ils
sont seuls à se comprendre.

Le doute s’était infiltré en elle. La routine,
l’acquis avaient blessé l’amour, fragile et fou, du
prince indien qui dormait maintenant à côté d’elle.
Jeanne était en découverte. En train d’apprendre
qu’on peut aimer deux hommes à la fois, un peu les
mêmes, si différents. Elle avait été bouleversée mais
elle se sentait si vivante. Chamboulée, demeurant
déstabilisée, mais légère, aérienne. Elle se sentait
planer, flottante, floue. Sa flânerie sentimentale
fragilisait sa construction d’un monde empli de
certitudes. Fragilité. Une fêlure nouvelle qui
l’inquiétait, la fascinait. La précarité devenait
familière. Elle était partagée et baignait dans
l’incertitude. Oui, la précarité. Pas l’éphémère.
L’éphémère, elle savait. L’éphémère est abstrait,
avec des accents poétiques, une dimension
métaphysique. L’éphémère. La fugacité. Même le
son est beau. Mais la précarité ... Jeanne la
découvrait. La précarité. Celle qui s’ancre dans le
réel. Le précaire est concret. Tout est à tout
moment révocable. L’instabilité avait pris ses
marques dans la vie de Jeanne, la versatilité et son
cortège d’incertitudes s’étaient installés à demeure.
Qu’elle le veuille ou non, elle devrait s’y habituer.
Elle se laissait porter non sans se questionner.
Jeanne la rêveuse.
24 L’incertitude à coup sûr
– « Où me mène ma route ? Mon horizon est
flou. Mon futur est voilé. Brume opaline »
Elle regardait sa vie parfois comme un tableau.
Elle cherchait sa route.
Le point de fuite disparaît dans une hâte peu
commune. Le tracé s’évanouit trop vite et le tableau
géant peuplé d’incertitudes ne figure plus rien. Des
lignes folles se contorsionnent en proie à des
hésitations, des lubies, des folies. L’abstrait.
Elle voudrait saisir des crayons bien taillés,
clarifier les tracés d’un geste assuré, juste un peu de
maîtrise, un brin de certitudes, un petit peu de
figuratif. Elle voudrait que le flou ne soit pas un
brouillard, que la brume soit légère comme un voile
translucide, que rien ne trouble sa perspective,
qu’elle puisse parfois échapper à son monde, à la
terre, escape the land in a landscape lui avait dit
Christophe. Elle voudrait trouver la perspective
pure, créant et structurant l’illusion du réel, la
perspective libératoire, immense fenêtre
providentielle ouverte sur l’illusion et le réel, qui
décidément ne font qu’un.

Peut-on ne pas choisir ?

Un jour, en allant voir Christophe à la librairie,
où elle aimait flâner, elle regardait les rayons,
respirait l’odeur du papier et du bois, saisissait
quelque livre, en lisait la page d’ouverture, le posait,
en attrapait un autre, l’ouvrait au hasard ... Elle
mesura ainsi, plus fort que d’habitude,
25 Colette Combet
l’incommensurable somme des mots imprimés,
recueillis, alignés, choisis. Un mot est à sa place à
l’exclusion d’un autre. Un autre peut le suivre ou
bien le précéder. Ils se complètent, ils s’affinent.
Chaque mot a son mot à dire, chaque mot a sa
place mais ils ne sont pas simultanés. Comme deux
hommes, deux amours. Comme tous les hommes
de la terre se suivent et se précèdent pour écrire
l’histoire où chacun a sa place. Deux hommes en
même temps, pas simultanément.
Elle s’empara d’un autre livre. Sur la couverture,
un homme était planté au centre d’un carrefour,
irrésolu, la main droite dans la poche, l’index
gauche sur sa bouche, perplexe.
Quand les chemins se croisent un instant et
qu’ils divergent à nouveau dans les secondes qui
suivent, doit-on choisir sa voie ?
Existe-t-il une synthèse, un chemin qui englobe
le monde ? Y aller par quatre chemins ...
Ne peut-on pas, par une ubiquité infinie, aller ici
et là, simultanément ?
Doit-on vraiment choisir ?

Elle rechercha un poème de Robert Frost :The
Road Not Taken. L’auteur assume le choix d’un
itinéraire qu’il n’emprunta pas, un sentier battu. Il
lui préféra un chemin désert, un cheminement
solitaire. Mais marche-t-on autrement que tout seul,
quelle que soit notre route ? Il assume son choix
dans un contentement modeste mais réel.
Cependant, au moment de l’écriture, ses choix
26 L’incertitude à coup sûr
étaient derrière lui. C’est plus facile après coup, si
on fait abstraction des possibles, des possibles
regrets aussi. Le poème dresse un bilan, il ne décrit
pas vraiment le moment du choix, ou seulement a
posteriori. Trop facile se dit-elle.

Elle replaça le livre sur l’étagère. Christophe vint
la rejoindre. Il lui présenta Thierry, un copain de
ses années étudiantes, astrophysicien de formation,
retrouvé par hasard, à l’occasion de la séance de
dédicace d’un jeune auteur de science-fiction,
Franck Botella, qui avait attiré une clientèle
scientifique. L’originalité de ses écrits, son
inventivité plausible avait séduit les plus rigoureux.
Christophe avait un flair de libraire infaillible.

De discussions en rencontres, que ce soit à la
librairie, au café ou à la maison, Christophe avait
renoué le contact avec Thierry. Les deux hommes
étaient de vieux complices. Ils n’étaient pas versés
dans les mêmes lectures. Ils n’avaient pas suivi la
même formation. Ils fréquentaient, pourtant, les
mêmes lieux, défilaient sous les mêmes banderoles,
dans les mêmes manifestations.

Refaire le monde, qu’il soit moins égoïste, que
les richesses soient partagées, que l’utopie soit
guide. Un soir de juin, Thierry invité de Jeanne et
de Christophe, expliquait les problèmes de
fonctionnement rencontrés de plus en plus
fréquemment à l’Observatoire, comment le
27 Colette Combet
gouvernement, en prétendant investir dans la
recherche, en réalité, lui coupait des crédits
essentiels. Plus tard dans la soirée, le volet politique
fut clos.

Ils parlèrent de l’espace, sujet de prédilection de
Thierry absolument intarissable.
Jeanne, enthousiaste, plongée dans des visions
d’infini et de cosmos vertigineux, posait mille et
mille questions. Si elle n’était pas sûre de tout
comprendre, tout au moins, appréhendait-elle, de
façon très fugace, des idées, des notions qui
aussitôt captées lui filaient entre les doigts,
parfaitement insaisissables. Cet infiniment petit ou
grand l’étourdissait, lui donnait le vertige. Elle
assaillait Thierry de questions et écoutait chaque
réponse comme un enfant écoute l’histoire du soir
au coucher.
Il était une fois la physique quantique. Thierry
était conteur. Il était une fois des photons lumineux
de nature duelle, particules ou ondes, au choix. En
même temps l’un et l’autre. En même temps mais
pas simultanément. Il était une fois, ces photons
qui devaient choisir de passer par telle ou telle
ouverture. Et les photons, sans se diviser, ne
faisaient pas de choix. Ils passaient partout en
même temps comme des magiciens dans des contes
de fées. Ici et là à la fois. Ici et là n’étaient plus
antinomiques.
Jeanne écoutait, déconcertée, pensive, intriguée.
Elle s’essaya à un résumé profane et malhabile.
28