La Commune de Paris

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Dans l'atmosphère pesante qui succède aux représailles, le cauchemar de la Commune fait place la légende. Les braves bourgeois commentent avec ahurissement et incrédulité les événements dont ils ont t les témoins volontaires. Rétablie après cette hémorragie, Marianne a retrouvé de sa jeunesse. Paris n'est pas toute la France. Les Français, qui ont égard leur bon sens, continuent alimenter leur bas de laine, détester les étrangers. Marianne s'arrondit : elle veut accoucher de la guerre mondiale.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
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EAN13 : 9782296459823
Nombre de pages : 255
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LA COMMUNE DE PARIS !
L’Écarlate
18 années d’édition
Littérature, érotisme, essais critiques, rock’n’roll



Déjà parus

Dominique Agostini : La petite fille qui cachait les tours
François Audouy : Brighton Rock(s)
François Baschet : Mémoires sonores
Georges Bataille : Dictionnaire critique
Jean-Louis Derenne : Comment veux-tu que je t’embrasse…
Louis Chrétiennot : Le chant des moteurs (du bruit en musique)
Guy Dubois : La conquête de l’Ouest en chansons
Brigitte Fontaine : La limonade bleue
Erwann Gauthier : L’art d’inexister
Pierre Jourde : La voix de Valère Novarina
Akos Kertesz : Le prix de l’honnêteté
Akos Kertesz : Makra
Greg Lamazères : Bluesman
Jacques-André Libioulle : la déraille
Marielle Magliozzi : Art brut, architectures marginales
Alain Marc : Ecrire le cri (Sade, bataille, Maïakovski…)
Claire Mercier : Figures du loup
Claire Mercier : Désir d’un épilogue
Pierre Mikaïloff : Some clichés, une enquête sur la disparition du
rock’n’roll
André Németh : La Commune de Paris !
Bernard Noël : L’espace du désir
Ernest Pépin : Jardin de nuit
Maria Pierrakos : La femme du peintre, ou du bon usage du masochisme
Enver Puska : Pierres tombales
Jean-Patrice Roux : Bestiaire énigmatique
NathYot : Erotik mental food
Jean Zay : Chroniques du grenier André Németh




LA COMMUNE DE PARIS !

Traduit du hongrois par
Georges Kassai & Gilles Bellamy





















L’Écarlate / L’HarmattanDu même auteur


Kafka ou le mystère juif,
Jean Vigneaud, 1947

La vie du Vénérable Père François Libermann,
L’Harmattan, 2008

Au chat qui louche,
en collaboration avec Arthur Koestler,
Calmann-Lévy, 1996










L’Écarlate – Jérôme Martin / Librairie Les Temps Modernes
57, rue N.D. de Recouvrance, 45000 Orléans
ecarlate.jeromemartin@yahoo.fr



Ola ! à Serge Lauret

Illustration écarlate de couverture : David Laplagne



© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

ISBN : 978-2-296-54523-6
EAN : 9782296545236


PRÉFACE


1A en croire le sous-titre d’une monographie récente consacrée à
André (Andor) Németh, cet écrivain hongrois, né en 1891 et mort
en 1953, représenterait - ne serait-ce qu’à cause de sa vie tourmentée
- le prototype de « l’intellectuel centre-européen de la première
emoitié du XX siècle ». Ballottée au gré des événements
apocalyptiques de cette période, tour à tour interné civil en France
pendant la première guerre mondiale, exilé politique à Vienne
après la chute de la Commune hongroise de 1919, « exilé
intérieur » en Hongrie entre 1927 et 1939, émigré en France,
pendant la deuxième guerre mondiale, il connaît entre 1947 et
1950, une éphémère période de répit en tant que rédacteur en chef
d’une importante revue littéraire hongroise, avant de succomber
aux rigueurs de l’ère stalinienne. Mais les vicissitudes de son
existence ne l’ont pas empêché de nous laisser une œuvre
impressionnante, en partie inédite, constituée de romans, de
nouvelles, de poèmes, de biographies historiques, de brillants essais
littéraires et d’ébauches de traités philosophiques. Ami intime de
certaines grandes figures de la littérature hongroise, comme Attila
József, et universelle, comme Arthur Koestler, Németh est reconnu,
réédité et commenté par une postérité éblouie par son érudition.
Dans ses deux ouvrages traduits en français (Kafka ou le
mystère juif, et La vie du Vénérable Père François

1 György Tverdota : Németh Andor, Budapeet, Balassi Kiadó, 2009. Libermann), il semble attiré par le mysticisme, le surnaturel et
l’irrationnel.
Comment cet auteur aux multiples facettes, cet exégète inspiré,
en est-il venu à publier, en 1931, un ouvrage qui deviendra, selon
sa propre expression, chronique des événements et tentative
d’explication de la Commune de Paris de 1871 ? Pour répondre
à cette question, il faut rappeler le contexte politique de l’époque.
La Hongrie, qui a perdu les dieux tiers de son territoire à la suite
de la première guère mondiale, traverse une période
particulièrement difficile de son histoire : frappée de plein fouet
par la crise économique mondiale, secouée par la grande
ermanifestation ouvrière du 1 septembre 1930, elle n’a pas oublié
la Commune de 1919, impitoyablement réprimée par le régime en
place. Un éditeur de gauche, l’écrivain László Dormándi, futur
écrivain à succès des Editions Gallimard, propose alors à Németh
de retracer l’histoire de la Commune de Paris. « Etrange commande,
commente Tverdota dans sa monographie, surtout de la part d’un
intellectuel à la mentalité bourgeoise », mais, dans ses Mémoires,
Németh en explique l’actualité : « Nous attendions tous quelque
grand tournant, un vrai miracle. Or, la commune de Paris en fut
un, même si elle n’a duré que trois mois. »
Pour mener à bien son entreprise, l’écrivain dispose de la
documentation « étonnamment riche », dit-il, réunie par l’ancien
directeur de la bibliothèque municipale de Budapest, le sociologue
et historien Ervin Szabó. Il y trouve, naturellement, l’ouvrage
classique de Karl Marx La guerre civile en France, 1871
qu’il ne manque pas de confronter aux faits historiques. Si
certains de ces derniers ne semblent pas justifier la présentation
qu’en fait l’auteur, Németh ne manque pas de rendre hommage à
sa perspicacité, à l’habileté dont il a fait preuve, en adoptant, en
l’amplifiant, la thèse d’Adolphe Thiers sur le rôle prépondérant de
6l’Internationale ouvrière. Car, en réalité, en dehors de quelques
membres de l’Internationale, qui, comme le Hongrois Leo Frankel,
appartenaient à l’équipe dirigeante de la Commune, celle-ci se
montra plutôt timorée dans son œuvre législative, trop respectueuse,
selon Németh, de la légalité. Cependant, souligne le biographe de
Németh, celui-ci, tout en s’efforçant de rester objectif et impartial,
ne manque pas de manifester sa sympathie envers la Commune,
dénonce l’attitude égoïste de l’Assemblée nationale qui a contraint
la Commune à prendre des mesures de plus en plus radicales,
l’acculant à la « semaine sanglante », et montre comment la
reconquête de Paris par le gouvernement « légal » a abouti à une
véritable boucherie qu’une politique plus circonspecte aurait pu
éviter.
Németh est avant tout écrivain et sa Commune de Paris se
distingue par ses qualités littéraires. Sensible aux aspects
pittoresques de la période dont il traite, l’auteur, qui excelle dans
la présentation dramatique des événements, brosse de certains
personnages - Marx, Napoléon III, Delescluzes, Pyat, Leo Frankel,
etc. - des portraits hauts en couleurs. Sa conclusion semble refléter son
scepticisme : la Commune de Paris constitue, malgré tout, une
énigme, une parenthèse absurde dans l’histoire de France, mais
aussi un mythe, annonciateur d’autres événements de portée
universelle.
7








LIVRE I





LES ANTECEDENTS
1848

Rochefort au collège

Malgré les circonstances exceptionnelles, Monsieur
Loubières, professeur de rhétorique au collège Saint Louis,
tient à faire son cours. Accueilli dans la salle par un
vacarme assourdissant, il distingue la voix de Rochefort, le
futur fustigateur du régime impérial. « On assassine nos
frères sur les barricades ! Nous voulons nous battre pour les
droits du peuple ! » Debout sur l’estrade, blême, Monsieur
Loubières n’arrive pas à placer un mot. Des boulettes de
papier sont lancées en sa direction. Soulevant des nuages de
poussière, les garçons jettent leurs livres sur le sol. « Que
voulez-vous faire dans la rue ? » articule enfin le
professeur. Casser des carreaux comme la populace ? »
Piqués au vif par ce mot injurieux, les élèves se précipitent
vers l’estrade, renversent la table sur le professeur et
quittent bruyamment la salle. On les retrouve ensuite qui
s’acharnent en vain contre le portail cadenassé de
l’établissement, avant de se rassembler dans la cour où,
après une discussion orageuse, ils décident d’envoyer une
délégation auprès du directeur. « Vos parents, leur répond
Poulain de Bossay, vous ont confiés à nous pour que nous
fassions de vous des citoyens intelligents et réfléchis. En ce
moment, la rue est agitée par des passions politiques
auxquelles un homme sensé se garde de se mêler. Attendez la fin des combats : comme en 1830, tout rentrera dans
l’ordre au bout de trois jours, Ne vous laissez pas séduire
par des slogans fallacieux. Ce qui se déroule en ce moment
dans les rues n’a rien d’un combat idéologique, ce sont
simplement des groupes d’intérêts qui s’affrontent. »
Vaines paroles. Les jeunes gens les écoutent en baissant
la tête, puis, aussitôt le discours terminé, quittent le
bureau pour rejoindre leurs camarades dans la cour.
Décidément, ces vieillards ne se doutent pas qu’en ces
jours tièdes de février une couche de glace est en train de
fondre, que l’édifice qu’ils ont construit craque dans toutes
ses jointures. Les jeunes gens sautent dans la rue à l’aide
d’une échelle, des hommes en salopette leur tendent des
mains calleuses et les étreignent sur leur poitrine. Ensuite,
bras dessus bras dessous, tous marchent sur les Tuileries.
« Vive le peuple ! » leur lance-t-on des fenêtres. « Vive la
réforme ! Vivent les étudiants ! » répondent-ils.
Géologue de formation, Poulain de Bossay sait que les
séismes s’accompagnent toujours de grondements
souterrains. Sans pousser trop loin la comparaison, force lui
est de constater que la société a également besoin de ces
éruptions bruyantes au cours desquelles la pression du
magma fait céder les couches supérieures. Sans oublier que
l’écorce ainsi bouleversée ne tarde pas à se reconstituer et
qu’à son refroidissement et à sa solidification correspondent,
dans la vie sociale, le dégrisement et l’oppression.
Ces collégiens, rejetons d’une bourgeoisie aisée, ne se
doutent même pas que la foule venue du Faubourg Saint
Antoine et des banlieues n’a ni légitimité politique ni
conscience de classe. Cette masse informe et exaltée, toute
à l’émerveillement de s’échapper des taudis pour envahir
12les rues, favorisera l’accession au pouvoir de la classe dont
les élèves du collège Saint Louis fourniront demain les
fonctionnaires, les avocats, les médecins et les commerçants.
Hochant la tête, Poulain de Bossay regagne son bureau.
Devant l’escalier, il croise un jeune saint-cyrien, lequel ne
fréquente le collège que pour les cours de mathématiques.
Ses condisciples, à cause de sa morgue, l’ont surnommé le
« hussard bleu ». « Gallifet, l’interpelle le directeur, tu es
donc resté ici ? Tes camarades, malgré mon interdiction,
sont allés traîner dans les rues. » Futur fléau de la
Commune de Paris, le jeune homme répond en esquissant
une moue de mépris : « Les événements ne tarderont pas à
les faire revenir à la raison, Monsieur le Directeur.»

Marx a de bonnes raisons de taire certaines choses

Philosophe de la lutte des classes, Marx effectue sa
première visite à Paris en 1844. Il y contacte Proudhon et
Louis Blanc, précurseurs du socialisme français. Leurs
rencontres se terminent sur un échec. Ce qui les oppose,
c’est la philosophie de l’histoire. Les Français, qui
s’inspirent de la déclaration des droits de l’homme, sont de
turbulents utopistes. Combattants intrépides, excellents
observateurs de la société, mais piètres théoriciens, ils ont
malgré tout contribué à mettre à nu les rouages du
capitalisme. Voici Babeuf, ce malheureux agent
immobilier, qui, précédant d’un siècle et demi les
bolchéviks russes, entendait organiser son mouvement sur
la base des cellules. Voici Saint Simon, ardent défenseur de
l’économie planifiée, seule capable, à l’entendre, d’éliminer
les crises dues à un mode de production anarchique. Voici
13Fourier, cet homme confus, qui a compris que le socialisme
d’Etat serait la dernière étape de l’évolution collectiviste.
Et voici enfin le fédéraliste Proudhon, l’ennemi le plus
dangereux de Marx, lequel devra consacrer tout un livre à
réfuter ses thèses.
Ces hommes sont des révolutionnaires sentimentaux,
mus par une indignation perpétuelle. L’Allemand Marx, au
tempérament nordique, est animé d’un grand courage
civil, mais il préfère construire des systèmes plutôt
qu’élever des barricades. Il n’a rien de la furia francese ou du
romantisme de la guillotine. C’est avec une rigueur toute
intellectuelle qu’il observe les soubresauts de l’histoire :
ceux-ci traduisent les changements survenus dans les
modes de production, qui déterminent des institutions et
des idéologies d’une valeur toute relative.
Hégélien, Marx croit que l’histoire a un sens. Réaliste,
il construit sa théorie à partir des événements. Nouveau
Champollion, il a, à son tour, déchiffré les hiéroglyphes des
tombeaux royaux et compris que ces derniers ont été élevés
grâce à la sueur des esclaves. Théoricien d’une logique
implacable, il est agacé par les arguments d’ordre sentimental
qu’avancent ses camarades français. Par ailleurs, sa
personnalité n’a rien d’attrayant. Voici comment le voit, à
trente ans, un de ses disciples :
« Cet homme vigoureux, de petite taille, au front large,
aux cheveux d’ébène et à la barbe hirsute, a la réputation
d’un grand érudit. Ses pensées sont à la fois claires et
profondes, mais son agressivité est difficile à supporter. Il
ne daigne même pas répondre aux arguments qui
s’opposent aux siens et traite ses contradicteurs avec un
mépris blessant, raillant leur ignorance ou leur prêtant des
14intentions malhonnêtes. A ses yeux, les bourgeois sont la
lie de la société et tous ceux qui ne partagent pas ses
opinions sont des bourgeois. Lors de nos réunions, ses
propositions sont rejetées, car les camarades qu’il a
humiliés votent automatiquement contre lui. Loin de
gagner des partisans à ses idées, il repousse même ceux qui
seraient prêts à y adhérer. »
Marx est de nouveau à Paris en 1848. Invité par le
gouvernement issu de la révolution de février, il y arrive le
4 mars et y restera jusqu’à fin avril. Il sait que cette
révolution sert la cause de la bourgeoisie, dont seule une
fraction, l’aristocratie de l’argent, a pu accéder au pouvoir.
Sa position va être celle d’un chef d’armée juché sur une
hauteur inaccessible : l’assaut mené par ses divisions contre
la forteresse ennemie et les pertes consenties ne constituent
qu’une étape d’un plan plus ambitieux. La cause pour
laquelle lutte le prolétariat n’est, pour l’instant, que celle
de la bourgeoisie, mais elle n’est pas vaine pour autant : le
prolétariat doit se sacrifier pour atteindre ses lointains
objectifs. On a l’impression que Marx assiste aux
eévénements du point de vue du XX siècle, qu’il critique
les efforts accomplis par le prolétariat français au nom d’un
lointain avenir.
Plus que ses ouvrages consacrés à la lutte du prolétariat,
ce sont sa correspondance et ses déclarations en privé qui
en témoignent. Car ses essais, Le coup d’Etat de Louis
Bonaparte et La guerre civile en France, sont brillants, mais,
par endroit, d’une rhétorique trop sophistiquée. Le second
tout particulièrement. Marx se garde de désapprouver la
Commune de Paris et dissimule son mépris profond à
l’égard de ses dirigeants, rabâcheurs obtus comme Pyat,
15aventuriers et traîtres comme Cluseret ou petits bourgeois
naïfs comme Beslay ou Jourde. Il expédie en quelques
lignes les antécédents de la Commune, l’agitation des
exilés républicains, la déception des patriotes désireux de
rééditer les exploits de la Convention. Il passe tout aussi
rapidement sur l’inopportunité de la Commune et en
assume le proudhonisme, qu’il a pourtant si violemment
condamné précédemment, le chômage organisé, le
communisme de guerre, lequel, pendant le siège, prônait
la consommation collective au lieu de promouvoir la
production. Il en assume même les postures théâtrales
héritées des Jacobins de la grande révolution et de
nombreux aspects ridicules. Et tout cela, car, malgré tout,
c’est bien le drapeau de la révolution qui, du 18 mars au
24 mai 1871, a flotté sur les édifices publics de la plus
grande métropole du continent européen.
Dans cet essai, Marx renie sa propre méthode
scientifique : au nom de ses idées, il fait l’impasse sur le
caractère chaotique des événements et présente des
velléités embryonnaires comme autant de faits accomplis.
Le lecteur qui, captivé par cette passionnante présentation,
se penchera ensuite sur les chroniques de la Commune de
Paris, risque d’éprouver une profonde déception. Peut-être
même sera-t-il tenté d’accuser Marx de faire preuve de
mauvaise foi.
Et pourtant c’est Marx qui a raison. Mais pourquoi ?
Les phénomènes récurrents de la vie s’expliquent par les
contraintes, par les relations de cause à effet chères à la
psychologie. Tout comme les individus, les événements
ont horreur du vide, des situations hors la loi, et portent en
eux-mêmes leur propre signification.
16Même la fiction, c’est-à-dire l’artifice grâce auquel les
hommes inscrivent leur présent dans l’Histoire, a recours à
la rétrospection. Comment pourrait-il en être autrement ?
Les personnages qui font l’histoire ont généralement
atteint la maturité. Au moment où ils pensent pouvoir
réaliser ce qui leur paraît essentiel (c’est par ce terme que
je désigne, pour simplifier, les « summa desiderata » de
toujours), ils se tournent vers ce moment originel où ils se
sont déjà trouvés près du but et qui coïncide avec les plus
belles années de leur jeunesse. Pour la génération des
communards de 1871, ce moment était celui de la
révolution de 1848, dont, instruits par les expériences
acquises dans l’intervalle, ils entendaient faire triompher
les idées. C’est ce qu’illustrent les documents que nous
publions dans cet ouvrage.
Mais les choses ne se sont pas passées comme ils
l’avaient imaginé. Ce n’est pas à partir des intentions, des
déclarations ou des desiderata des individus que l’on peut
rendre compte des événements historiques. Car cela revient
à n’offrir qu’un tableau superficiel d’une époque, à s’en
tenir aux lieux communs qu’on appelle pompeusement
« l’éternel humain » et que la psychologie désigne comme
étant le conservatisme originel de la nature humaine. Pour
aborder le processus à l’œuvre dans les coulisses des
événements historiques, processus dont les acteurs eux-
mêmes ne sauraient être conscients, nous manquons d’une
terminologie adéquate et ne disposons que d’abstractions.
Ainsi, deux types d’historiographie s’offrent au
chercheur : d’un côté, une sorte de chronique qui vise à
reconstituer les événements tels qu’ils ont été vécus et
ressentis par les personnages, de l’autre, une historiographie
17« productive » qui étudie les forces agissantes telles qu’elles
ont été dégagées par les générations ultérieures. C’est cette
dernière méthode qu’employait Marx.
Quant à nous, nous alternerons les deux types, en
privilégiant la méthode du chroniqueur.

La révolution de février

Sur les vieilles gravures, l’étroite rue parisienne avec les
hommes en vareuse arrachant les pavés de la chaussée ou
offrant leur poitrine nue aux fusils des soldats constitue un
tableau saisissant. Mais Paris n’est pas seulement le
faubourg Saint Antoine, Montmartre ou les Buttes
Chaumont. Une fois le roi – considéré comme un tyran –
et son entourage écartés, le temps vient de rétablir l’ordre.
Dès le lendemain de la révolution, le gouvernement
instaure, par décret, les ateliers dits nationaux, destinés à
accueillir tous les ouvriers. En quelques jours, le nombre
des candidats à l’admission passe de 20.000 à 29.000, pour
atteindre, à la fin du mois, le chiffre de 99.000. En trois
semaines, le gouvernement a déjà versé 7,25 millions de
francs aux membres des ateliers nationaux. De toute
évidence, cette « solution » bureaucratique de la question
ouvrière, qui vise à atténuer la tension politique, n’est
qu’une aumône jetée à la classe ouvrière ayant risqué sa
peau pour servir les intérêts de la bourgeoisie. Comme
toute demi-mesure, elle ne fait qu’exacerber l’amertume
générale, tout en renforçant la réaction. Très rapidement
les ateliers nationaux ne se révèlent pas viables : en
continuant de les financer, l’Etat risquerait la faillite.
Ouvriers licenciés, éternels mécontents et agents
18provocateurs se joignent à la populace pour envahir les
rues. Le gouvernement proclame l’état de siège, le général
républicain Cavaignac rassemble 50.000 soldats autour de
la capitale, tandis que la garde nationale se met à la
disposition du gouvernement. La troupe tire sur les
barricades, pénètre dans les caves des immeubles
qu’occupent les révolutionnaires. A l’issue de trois jours de
combats acharnés, les partis bourgeois unis mettent fin à la
révolution. Les tribunaux d’exception font exécuter 3.000
personnes et en condamnent 15.000 autres à la
déportation. Les organisateurs de la révolution sont arrêtés
ou s’exilent, le prolétariat est bâillonné.
De Londres, Louis Bonaparte, le neveu du grand
Napoléon, auteur, à Boulogne, d’une tentative avortée de
coup d’Etat, hypothèque ses biens en Italie, emprunte deux
millions de livres sterling à son amie et s’embarque pour la
France. Quadragénaire, ex-carbonario, auteur d’un essai
sociologique sur la suppression de la pauvreté, il se fait
élire député au Parlement et pose sa candidature à la
présidence de la République. Son seul adversaire sérieux
est le général Cavaignac, très impopulaire suite au rôle
qu’il a joué dans la répression des émeutes de juin. Au
cours de la campagne électorale, les agents de Louis
Bonaparte promettent la prospérité, la protection de la
propriété privée, le retour au calme. Ses ascendances sont
sans doute ce qui joue le plus en sa faveur. Louis Bonaparte
jouit de la confiance tout à la fois du parti de l’ordre, de la
province, des garnisons militaires, de la bureaucratie, du
petit et du gros commerce et de tous les bourgeois
opprimés, sous Louis Philippe, par l’aristocratie de
l’argent.
19Mais une fois président, il va, en bon dictateur, tirer
parti de ses conflits avec le Parlement pour chercher à se
débarrasser de ses opposants. Respectant formellement les
principes du parlementarisme, il poursuivra un véritable
travail de sape contre le pouvoir législatif s’opposant à ses
ambitions dictatoriales. Dans les moments décisifs, il fera
appel au peuple de province : celui-ci, qui déteste Paris et
la révolution, lui donnera toujours raison.

Napoléon III

Dans la nuit du 2 décembre, l’imprimerie d’Etat
travaille à plein rendement. Les affiches et les manifestes
qui sortent des machines apprennent au peuple que le
président a dissout l’Assemblée nationale. Vers l’aube, des
policiers se présentent au domicile des chefs de
l’opposition pour les conduire en prison. Le coup d’Etat
triomphe par la ruse et la violence. Quelques semaines plus
tard, Louis Bonaparte occupe le trône de son oncle, sous le
nom de Napoléon III.
A la surprise générale, après de premiers mois sombres,
l’Empire connaît une période de bien-être, de joie de vivre
et de spéculation effrénée. Napoléon III n’a rien d’un
tyran. Il est plutôt un manipulateur idéaliste, un agent
boursier né dans le pourpre, un philosophe sensualiste dont
chaque déclaration, aussi sincère qu’elle paraisse, suscite la
méfiance. Né sous le signe de Mercure, il préfère la balance
au sabre et s’efforce de concilier l’Eglise et la droite
politique avec le carbonarisme et le socialisme. Aussi va-t-
il, vers le milieu de son règne, pour affaiblir une
opposition renaissante, réaliser de sa propre initiative les
20réformes sociales vers lesquelles le poussent son passé
politique et ses ascendances.
N’a-t-il pas, dans sa jeunesse, écrit que le souverain se
devait de supprimer la pauvreté ? N’a-t-il pas, durant sa
captivité, rêvé d’employer les chômeurs à cultiver les terres
en jachère et minutieusement élaboré des plans à cet effet ?
Il y a là en germe les principes directeurs de sa future
politique sociale. Une fois au pouvoir, après avoir écrasé les
clubs et les organisations ouvrières, il donne du travail à
son peuple : l’essor industriel qui marque les premières
années de son règne lui facilite la tâche. De grands travaux
publics sont inaugurés dès 1852, la construction des voies
ferrées et des lignes télégraphiques absorbe une importante
main d’œuvre. Lorsque, réalisant les projets chers à
l’Empereur, Haussmann décide de raser des quartiers
entiers de la capitale pour en faire une métropole aérée, il
ouvre d’immenses chantiers. Paris devient la capitale du
luxe. Le salaire journalier d’un ouvrier varie entre 3 et 6
francs, mais les 15.000 ouvriers spécialisés parviennent à
gagner jusqu’à 20, voire 30 francs par jour. Venu de
Hongrie, Léo Frankel, orfèvre affecté à la fabrication des
médailles officielles, a vécu, selon ses dires « comme un
prince », en travaillant deux à trois heures par jour.
La durée du travail n’est alors pas réglementée. Les
ouvriers travaillent en général 10 à 12 heures par jour, y
compris les deux heures de pause pour le déjeuner.
Mais s’il est vrai que Napoléon procure du travail aux
ouvriers, il leur interdit, d’un autre côté, toute activité
politique. Leur seul recours possible est la requête adressée
directement à l’Empereur. A ce « socialisme » policier
correspond le paternalisme des patrons. Les vendeuses des
21grands magasins nés sous le Second Empire – Le Bon
Marché, le Louvre, la Samaritaine – étaient logées sur leurs
lieux de travail et perdaient leur emploi si elles rentraient
après la fermeture des portes. En cas de retard ou d’absence
injustifiée, les employés subissaient des retenus de salaires,
les tenues vestimentaires jugées incorrectes entraînaient
des sanctions disciplinaires.
Conformément aux idées de Frédéric Le Play, le pouvoir
d’Etat et le patronat revêtent le masque du père sévère,
mais bienveillant. Pour contrer l’agitation républicaine,
L’Empereur accorde divers avantages matériels aux
ouvriers, consacre une partie de la fortune des Orléans –
qu’il a fait confisquer - à la création de mutuelles et de
coopératives de consommation, lève l’interdiction de la
grève et use souvent de son droit de grâce en faveur des
ouvriers condamnés par les tribunaux.
Entre 1864 et 1886, Henri Tolain, un des chefs du
syndicalisme renaissant, attire l’attention de la cour par ses
tribunes dans les journaux. Pour obtenir des mesures en
faveur des ouvriers, il est prêt à se faire traiter d’ennemi du
progrès. C’est grâce à son zèle que l’Empereur décidera de
financer le voyage des délégués ouvriers se rendant à
l’Exposition universelle de Londres. Ceux-ci y prendront
contact avec leurs frères d’armes britanniques.
Tolain joue un rôle important dans la fondation, en 1862,
de l’Internationale ouvrière, où Marx va exercer une influence
grandissante. Abandonnant son optimisme révolutionnaire,
dont le Manifeste communiste constitue l’expression la plus
éclatante, dégrisé par la prospérité économique des années
1850, ce dernier est plus amer que jamais. Il méprise
profondément son entourage londonien, lequel, en proie à
22l’hystérie caractéristique des réfugiés politiques, est enclin à
interpréter le moindre événement favorable comme le signe
avant-coureur de l’effondrement de la réaction. Toujours
opposé au fédéralisme proudhonien, il est prêt, dans l’intérêt
de l’Internationale, à modérer ses positions. En revanche,
Tolain, qui se montre plus intransigeant, croit à la vocation
historique du prolétariat. Chef de la section parisienne de
l’Internationale, il s’opposera au gouvernement et mettra fin à
ses relations avec la cour.
Mais n’anticipons pas. Au début des années 1860,
l’Empereur apparaît aux yeux du monde comme le
protecteur désintéressé et compréhensif de la classe
ouvrière.

Les ennemis de l’Empire

Tout semble indiquer que la flamme de la révolution de
1848 s’est éteinte. La bourgeoisie prospère, la Bourse est à
la hausse, Paris, avec ses nouvelles avenues, ses grands
magasins et ses boîtes de nuit luxueuses, est une véritable
Babylone moderne, la riche capitale du péché et de l’esprit.
En 1867, à l’occasion de l’Exposition universelle, tous les
profiteurs, magnats, hobereaux et boyards des Etats
despotiques affluent à Paris. Dans la loge de Napoléon III,
le tzar de Russie, le roi de Prusse, des princes allemands et
des grands-ducs russes applaudissent les airs au rythme
endiablé de la « Grande duchesse de Gerolstein »,
l’opérette d’Offenbach.
Courtisé par ses pairs, l’auteur du coup d’Etat du 2
décembre, le parjure ayant renié son serment sur la
constitution, est l’Empereur de la paix, le garant de
23l’équilibre européen. Cependant, il vieillit à vue d’œil, sa
vessie fonctionne mal, il urine du sang et recourt aux
services de son barbier pour se faire teindre les cheveux et
la moustache. Cédant à la pression de l’opinion publique,
il se voit contraint de faire des concessions libérales. On
assiste au retour en masse des républicains exilés. En 1861,
Favre, l’avocat d’Orsini, auteur d’un attentat manqué
contre l’Empereur, est élu député. En 1863, le Parlement
compte 53 membres de l’opposition, ennemis farouches du
régime en place. Avant de s’exposer eux-mêmes au combat,
ils vont y convier les morts : le 2 novembre 1868, ils
manifestent en se réunissant devant la tombe du député
Baudin, tué sur les barricades au lendemain du coup d’Etat
de Louis Bonaparte. Le Parquet se voit obligé d’inculper
certains journalistes qui, dans leurs comptes rendus au ton
provocateur, ont lancé une souscription en vue de
l’érection d’un monument à la mémoire de ce martyr de la
République. La défense de Delescluze, le rédacteur en chef
du journal Réveil, est assurée par Gambetta, un avocat
borgne, originaire du Midi de la France. Certains passages
de sa plaidoirie font l’effet d’une véritable bombe.
« Proclamez donc le 2 décembre fête nationale, nous
commémorerons ce jour-là nos martyrs à nous ! » s’écrie-t-
il. L’année suivante, il est élu député.
Ennemis jurés de Napoléon III, ces hommes ne se
laissent pas impressionner par le luxe de la capitale, par
l’essor du tourisme ou par l’énormité des sommes destinées
à financer les travaux publics. Ils accueillent avec la plus
grande méfiance les mesures libérales de l’Empereur. On
comprendrait mal la haine implacable qui émane des
publications de l’opposition, leur ton apocalyptique et leurs
24sombres prophéties, si on ne savait pas que journalistes et
avocats s’inspirent des imprécations d’un poète visionnaire,
Victor Hugo, qui, n’ayant rien oublié des méfaits de
« Napoléon le petit », ne cesse d’évoquer l’esprit des
martyrs et consacre d’émouvants poèmes aux souffrances des
déportés. Bien que ses livres soient interdits en France, tous
connaissent L’Histoire d’un crime, Napoléon le Petit et les vers
assassins des Châtiments. Dans ces ouvrages, Victor Hugo
fustige tous les complices de l’Empereur, de Monseigneur
Sibour, l’archevêque de Paris, à Pierre Jules Baroche,
ministre de la justice et des cultes. Etaient-ils vraiment des
coquins impénitents, des scélérats invétérés ? Le poète
tonitrue ses convictions avec une telle force que le lecteur,
fasciné, ne songe pas un instant à le contredire. Répétant ces
vers assassins, aux rimes superbes, il reprend ces accusations
qui sont autant de verdicts sans appel. Certains de ces
poèmes ont définitivement compromis l’Empire. Plus grave
encore, ils ont déterminé le ton général de la polémique,
mélange de sublime et de mépris extrême, que des épigones
moins doués ne vont faire qu’affadir.
Les gens ont la mémoire courte, mais l’implacabilité
prônée par Victor Hugo était devenue une mode. Si
l’opinion publique d’alors a pu estimer que tout ce qui se
passait en France depuis le 2 décembre 1852 était vicié à la
base, c’est, en grande partie, dû à Victor Hugo. Vénéré
comme un véritable demi-dieu, il cautionne jusqu’aux
critiques immondes qui, après la défaite de Sedan, se
répandent en France. Par ailleurs, Hugo est à la source de
ce culte mythique de la liberté qui puise sa force dans la
sphère affective et qui, une fois traduit en actions, tourne
irrémédiablement le dos à la raison. Doué d’une
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