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La particule

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La stupeur frappe Chicago, lors de la découvre du corps d'une jeune fille atrocement mutilée. Le lendemain, une mère de famille et ses deux enfants se font sauvagement attaqués et dévorés en plein jour. L'émoi touche toute l'Amérique. Dans les rues de la mégalopole, des actes de folie meurtrière se reproduisent et l'enquête piétine. La peur va rapidement dépasser les murs de la cité.

Note de l'éditeur : Amatrice du genre, j'ai enfin découvert une histoire qui livre les secrets que peu osent aborder.


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Illustrations © Pixabay © Liwiljo

© 2016 Emylee Balins Editions

150 rue de Bologne

38 510 Arandon

 

 

 

 

ISBN epub 979-10-95783-190

ISBN mobi 979-10-95783-206

ISBN PDF 979-10-95783-213

ISBN epub audio 979-10-95783-220

 

 

 

Directeur de la publication Karine Lecluse

Prix France 6,99€

 

 

 

 

 

 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

La particule

Ray Lantset

Roman

Émylee Balins Éditions Collection Horreur

Table des matières

Partie 1

1

2

3

4

5

6

7

8

Partie 2

9

10

11

12

13

14

15

Partie 3

16

17

18

19

20

21

22

23

Partie 4

24

25

26

27

28

29

30

Épilogue

Note de l’auteur

Remerciements

 

Partie 1

Proverbes 19:18

Châtie ton fils, car il y a encore de l’espérance; Mais ne désire point le faire mourir.
1

Il se réveilla à 6 heures exactement, comme tous les lundis, rituel devenu pour lui immuable au fil des années, et, bien qu’il ait quitté le laboratoire de recherches expérimentales, il ne voulait pas changer ses habitudes. La seule différence était que le réveil sonnait à présent. Quand sa femme était encore à ses côtés, il arrivait toujours à s’éveiller un peu avant la sonnerie, pour ne pas la déranger et entendre des grognements. Maintenant, il se laissait aller quelques minutes dans son lit. Il ne se dépêchait plus, il fatiguait, il pensait à son fils désespéré, il ne savait où, à se détruire avec sa drogue. Il se sentit aussitôt coupable de ne pas être déjà au travail.

John Carter se leva, encore englué dans les méandres du sommeil ; ses chevilles protestèrent avec un craquement sec devenu, lui aussi coutumier. Il voulait rester le maître de son corps, mais son comportement sédentaire et le temps qui passait avaient fini de réduire à néant toute chance d’y parvenir.

Il traversa les pièces comme un fantôme, sans rien toucher. Au fil du temps, sa maison donnait de plus en plus l’impression d’être à l’abandon. Elle était beaucoup trop grande pour un homme seul, et, dans plusieurs d’entre elles, les meubles étaient protégés par un drap blanc que la poussière maculait. Il avait gagné beaucoup d’argent durant toutes ces années et tous les objets de valeur qui ornaient le décor faisaient l’effet de bibelots sortis d’un vide-grenier. Seules les photos accrochées au mur rappelaient réellement son passé glorieux. Il s’arrêta sur l’une d’elles où il posait à genoux, tenant son fils dans les bras ; son ex-femme était à ses côtés et ses parents debout derrière lui. Il sourit amèrement et relâcha le cadre. Sa maison aurait bien eu besoin que l’on s’occupe d’elle, mais son propriétaire avait bien autre chose à faire et de toute façon, il ne recevait plus personne depuis longtemps.

Il se dirigea vers la salle de bains, urina, puis prit une douche brûlante dont il ne ressortit qu’une fois la pièce plongée dans un épais brouillard. Il se sécha, mit un peignoir, puis fit face au miroir pour se raser. La buée rendait la glace opaque, il l’enleva d’un geste de la main. Son reflet lui fit un peu peur, son visage s’était émacié ; il avait toujours été assez svelte, mais, depuis que sa femme était partie, il ne mangeait guère et cela se voyait.

John se regarda rasé de près, il observa les contours de ses yeux, de sa bouche puis son front ; il était tellement ridé et pâle qu’il semblait être malade. Son visage lui faisait l’impression d’une photo blanchie par le temps, et une fois ses lunettes sur le nez, il se fit la réflexion qu’il ressemblait tout à fait à son père avant son décès. Il se dit alors que finalement, il avait plutôt l’air d’un mourant, sauf que lui n’avait que cinquante ans, et non soixante-dix, comme son géniteur, à ce moment-là. Il poussa un soupir désabusé et quitta ce reflet fantomatique. Il tint cependant à être irréprochable, comme toujours ; il ne se voyait pas faire des recherches, mal rasé et en pyjama, cela ne convenait pas au sérieux de sa profession. Après sa toilette, John descendit à la cuisine, une des rares pièces à avoir encore une utilité. Il alluma la radio, bloquée sur la fréquence des informations locales. Cela donnait un peu de vie à cette maison si silencieuse en lui permettant de ne pas être totalement coupé au monde. Il but un peu de café, mangea deux beignets fourrés à la pomme, en écoutant distraitement les nouvelles. Il ne pensait déjà plus qu’à son expérience, se demandant si ses recherches terminées la veille seraient fructueuses. Il le fallait, le temps lui était compté.

Le scientifique se dirigea vers le sous-sol, sans avoir fini son café. Il descendait pour retrouver ses souris et ne plus les quitter avant que la faim ne lui commande de remonter, et encore. La plupart du temps, à la simple idée de partir sans avoir terminé une manipulation en cours, son appétit disparaissait et il enchaînait l’après-midi sans s’en rendre compte.

Il arriva dans une grande pièce austère, éclairée de néons, munie de deux lavabos, et de tout le matériel du chimiste ainsi que d’un ordinateur et de deux sorbonnes ventilées pour les manipulations des produits à risques. Elle était surtout peuplée d’une centaine de souris qui, malgré l’aération, dégageaient des relents âcres d’urine venant piquer les narines, mais il aimait cette odeur. Elle mettait tous ses sens en action, un véritable coup de fouet, et une fois au travail, il n’y faisait même plus attention.

« Alors qu’est-ce que ça donne aujourd’hui ? Comment vont mes pensionnaires ? »

John arriva au groupe numéro un. Après leur avoir administré de l’héroïne pendant une semaine, le scientifique avait brutalement sevré les sujets, ce qui avait induit chez eux une anxiété consécutive à l’augmentation du taux de noradrénaline. Ne trouvant plus la drogue à sa place habituelle, les souris montraient des signes de stress visible. Il pensait être arrivé à la solution avec sa nouvelle particule qu’il avait fini de mettre au point la veille. Il mit son casque équipé d’un microphone, ce qui lui permettait d’enregistrer son travail sur son PC sans avoir à s’arrêter, et commença à prendre ses notes.

— Nous sommes, le 20 septembre 2012, j’entame le processus de tests sur la particule que j’ai appelée « SH36 ». C’est, comme l’indique le chiffre trente-six, le trente-sixième essai visant à combattre la dépendance à l’héroïne. L’expérimentation durera au maximum soixante jours, et portera sur soixante-quatre sujets.

Il se retourna vers une fiole qui ne contenait pas moins de deux litres de sa trouvaille, prit huit seringues et préleva quelques millilitres de la substance dans chacune d’elles.

— J’ai décidé d’abandonner toute forme de recherche conventionnelle. Les résultats décevants m’ont incité à suivre une voie moins orthodoxe. Ce test marque la fin de la substitution à base de méthadone ou de buprénorphine. Aujourd’hui à dix heures, je commence l’étude qui, je l’espère, rétablira l’équilibre entre la noradrénaline et la sérotonine. La particule que je viens de mettre au point a pour but de reconnecter, si l’on peut dire, ces deux systèmes, et de cesser l’hyperactivité noradrénergique.

Il s’approcha de la cage numéro un, cage un peu spéciale qui comptait deux compartiments. Les souris qui avaient été rendues préalablement très dépendantes disposaient, d’un côté d’une solution sucrée à base d’héroïne (qu’il avait depuis retirée), et de l’autre un breuvage neutre. Il injecta son vaccin aux huit petites toxicomanes qui, avant son intervention, se dirigeaient toutes vers le biberon contenant la drogue. Il le remit à sa place, espérant que cette manipulation apporterait enfin des résultats et que ses cobayes allaient à présent se détourner définitivement de ce biberon.

Tous ses confrères avaient échoué dans leurs recherches, et ses observations étaient toujours identiques : malgré toute la bonne volonté des patients, même si leur détermination était réelle, ils ne parvenaient pas à s’arrêter. John l’avait également constaté sur son fils qui avait rechuté devant l’anxiété et la douleur que produisait le manque.

Terry avait pourtant tout pour réussir. Il avait été précoce, doué pour les mathématiques ; entré au collège avec deux ans d’avance, il finissait, chaque année, premier dans toutes les matières scientifiques. Il avait des amis et des petites amies, car en plus d’être intelligentc’était un grand et séduisant gaillard. Il avait poursuivi l’Université avec brio jusqu’à ce qu’il se noie dans la drogue. John n’avait pas réussi à être le père protecteur qui aurait permis de lui épargner les ennuis ; pire, il ne s’était rendu compte de rien. Aujourd’hui, le savant se demandait encore comment son fils avait pu en arriver là. Il avait bien quelques bribes de réponses ; probablement avait-il exigé de lui une trop grande rigueur, peut-être l’avait-il trop poussé dans ses retranchements. Une chose était sûre, il se sentait coupable de sa déchéance.

Il devait le sauver et pour cela il fallait empêcher le cerveau de connaître le manque qui suivait le sevrage et continuer de lui procurer du plaisir. Toutes ces formules avaient, pour l’instant, été insatisfaisantes. La précédente molécule avait réduit la rechute de dix pour cent seulement. Le taux d’overdose, quant à lui, avait explosé, en bloquant les neurotransmetteurs responsables du plaisir. Elle avait bloqué le désir de reprendre, mais les souris qui avaient rechuté avaient dû consommer beaucoup plus pour atteindre la satisfaction.

Son idée était donc de rétablir la connexion entre les neurones en augmentant la production des récepteurs grâce à une particule mise au point depuis quelque temps. Celle-ci avait fait des miracles chez des personnes souffrant d’Alzheimer. Il l’avait un peu modifiée puis couplée avec une enzyme qui avait pour rôle de bloquer tout souvenir de la drogue. Il ajouta également dans sa formule un dérivé d’opium. John pensait ainsi avoir des chances de vaincre le manque, en permettant au cerveau d’oublier le produit nocif, tout en le stimulant pour lui procurer du plaisir. Il espérait guérir cette maladie sans rechutes. Il prépara ses seringues, pour la cage suivante.

— Quelques minutes se sont écoulées. Je poursuis avec la cage numéro deux, où les sujets souffrent d’une dépendance similaire à la première. J’espacerai ensuite les injections de trente minutes entre chaque groupe. À noter que pour chacun d’entre eux, les souris ont un taux de dépendance différent. Deux groupes ont une dépendance morbide, deux : très forte, deux : forte, et deux : moyenne à faible. Les différents degrés permettront ainsi de connaître précisément le taux d’efficacité du traitement.

Une fois la dernière cage traitée, il s’avança vers la première, cela faisait une heure trente qu’il y avait injecté sa solution. Il scruta avec attention chacune dessouris : dans chacun des compartiments, elles vaquaient à leurs occupations. Trois se reposaient, deux effectuaient leurs toilettes, les trois autres tournaient leurs regards vers leur observateur. Aucune ne présentait de symptômes de stress, si bien que l’héroïne remise à sa place habituelle était complètement délaissée.

Il sentait l’adrénaline monter en lui. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu de résultats. Il se mit à rêver d’une possible réussite et du bonheur qu’il pourrait en découler. Il se reprit et observa les cages dont il avait espacé la distribution d’antidote. Ses recherches semblaient concluantes jusqu’au niveau du troisième groupe, soit celui traité un peu plus de trente minutes auparavant. Il s’attarda plus longuement sur la dernière cage. Il voulait connaître précisément le temps de réaction de la particule. Il était stupéfait de la vitesse à laquelle les souris s’étaient calmées et avaient oublié leur vice. Sous ses yeux hypnotisés, celles du denier groupe changeaient à leur tour de comportement, cessant de s’agiter frénétiquement, reprenant une attitude ordinaire. Elles s’apaisaient. L’une d’elles s’arrêta et se lécha les pattes pour les passer ensuite sur son museau. Il avait le sentiment qu’elles étaient désormais sereines. D’un point de vue scientifique, et c’était plus le plus important, toutes avaient ignoré le compartiment où se trouvait la solution à l’héroïne.

— La préférence de place conditionnée est complètement abandonnée par tous les rongeurs sans exception. Aucun signe visible d’effet secondaire. Le temps de réaction, aussi incroyable que cela puisse paraître, est de vingt minutes à une demi-heure. J’entame la deuxième phase de l’expérience, où l’administration se fera, cette fois-ci, par les voies digestives. Comme durant la première partie, les soixante-quatre spécimens seront divisés en quatre groupes, chacun d’entre eux regroupés dans deux cages distinctes. Je vais faire avaler à chaque souris un comprimé du SH36, auquel j’ai rajouté un arôme de carotte. La voie orale étant la plus simple, il est important de connaître son temps de réaction.

Il entama sans même manger la deuxième série de tests qui se termina à quatorze heures trente et nota oralement :

— La suite des tests est tout aussi concluante, il ne paraît pas y avoir de différence entre les deux modes de prise du SH36. La principale modification par rapport à la précédente molécule semble être l’introduction de l’enzyme. Elle a, ce qui n’était pas vraiment prévu, décuplé les effets positifs de celle-ci. De plus, l’enzyme paraît avoir effacé, grâce à son rôle métabloquant, tout souvenir de prise d’héroïne à mes cobayes. Comme je l’espérais, mais en bien plus rapide, les souris sont redevenues parfaitement ordinaires. Je commence les stress tests, il est seize heures, SH36 est toujours opérant à cent pour cent.

John était dans un état second, il ne cessait de se passer la main dans ce qui lui restait de chevelure, se mordait l’intérieur de la bouche, comme pour tenter d’éloigner l’émotion qui le submergeait. Depuis qu’il avait quitté son travail, pour se lancer dans des recherches personnelles, c’était la première fois qu’il aboutissait à une avancée remarquable. Aucune de ses expériences antérieures n’avait eu un résultat si probant même après deux mois de traitement. La victoire semblait être à portée de main.

Son esprit de laborantin reprit vite le dessus, il parla tout haut en oubliant le microphone qui enregistra pourtant :

« Ce ne sont que des résultats parcellaires sur des souris ; je ne sais pas encore ce qu’il advient en cas de stress, et encore moins s’il y a des effets secondaires. On est loin d’avoir gagné. »

Cinq minutes plus tard, après un bref moment de léthargie, assommé par sa propre réussite, il effectua une batterie de tests pour tenter de faire rechuter les souris. Il prit plusieurs spécimens non sevrés, pour les installer dans la cage des éléments sains. Bien que perturbées par leurs congénères surexcitées, aucune des petites rongeuses ne se dirigea vers le biberon d’héroïne.

Son esprit était en fusion, il avait fait une grande découverte. C’est à ce moment-là que son téléphone cellulaire sonna.

L’euphorie qui l’habitait s’évanouit comme par magie à la lecture du nom de son correspondant, son ex-femme, Jennifer. Elle l’avait quitté voilà trois ans, environ six mois après que leur fils soit tombé dans la drogue. Terry avait commencé à rentrer plus tard le soir avec les yeux un peu dans le vague, ses résultats scolaires avaient dégringolé. Il s’ensuivait des disputes de plus en plus violentes entre Jennifer et Terry, tandis que lui était absent. John était occupé au centre de recherche de médecine quand il ne devait pas faire des colloques dans tous les États-Unis, si bien que lorsqu’il rentrait, il ne voyait pas l’ampleur de la dégringolade de son fils. Son incompréhension lui valut le départ de Terry qui abandonna ses études pour squatter avec des amis, puis celui de Jennifer, qui, exaspérée par l’attitude attentiste de son mari, avait fini par laisser la maison vide.

John comprit alors que si ses recherches étaient primordiales dans le monde entier, elles ne valaient pas plus qu’un pet de lapin dans sa maison. La dépression l’envahit et il quitta son boulot. Il se remit alors en question, avec la volonté farouche de sortir son fils de l’héroïne et de son trafic. Son rôle n’était pas d’aider des inconnus — la reconnaissance des autres n’avait plus de valeur à ses yeux —, seul son fils comptait. Depuis sa séparation avec Jennifer, Terry était leur seul lien.

— John ?

— Qu’y a-t-il ?

— Terry ne va pas bien du tout… Il a été admis pour un accident de la route. Rien de très grave, quelques commotions, mais rien de cassé, mais il était sous héroïne… La police doit venir l’auditionner… Il s’est réveillé il y a un peu moins d’une heure… Il commence carrément à paniquer, il veut s’enfuir, se payer un dernier trip et mourir… John, j’en peux plus… J’ai tellement peur.

— À quel hôpital est-il ?

— Provident Hospital aile sud, chambre 308.

— Bon, essaie de le calmer si c’est possible, je fais au plus vite.

— D’accord, à tout à l’heure.

Quand il raccrocha, il sentit son corps devenir lourd comme du plomb, l’avancée véritablement extraordinaire lui paraissait maintenant trop sujette à des effets indésirables non encore étudiés. Il manquait de recul, mais il manquait aussi de temps. Il se rappela Terry, enfant, quand ils s’aimaient l’un et l’autre. À quoi servaient toutes ses recherches, si finalement elles sauvaient des inconnus et pas son fils ? Il se prit la tête à deux mains, se malaxa les tempes, inspira profondément puis expira doucement, tentant de faire le vide. Il n’y parvint pas ; vingt minutes venaient de filer. Il se leva énergiquement, se dirigea vers la sorbonne et préleva dix doses de son vaccin, version lyophilisée.

« Ce n’est pas un petit essai qui va le tuer de toute façon. Au pire, il aura une chiasse carabinée ou bien un mal de crâne abominable, le jeu en vaut bien la chandelle », dit-il tout haut. Il retourna vers ses cages. Rien n’avait changé : ses souris étaient paisibles, aucune n’avait repris de l’héroïne. Il nota à l’aide de son micro :

— SH36 a enlevé l’envie d’héroïne à toutes les souris, quelle que soit la forme d’absorption et de dépendance ; pas d’effets secondaires visibles. C’est la Particule avec un grand P, qui permettra, je l’espère, aux malheureux de sortir de leur dépendance. Fin des observations à dix-sept heures.

« Pourvu que cela lui change la vie », pensa-t-il.

* * *

John arriva à l’hôpital Provident à dix-huit heures. Jennifer l’attendait dans le couloir de la chambre 308. À cinquante ans, elle était encore très jolie, même à ce moment, alors qu’elle paraissait au bord l’hystérie.

— Viens vite !

— Comment va-t-il ?

— On lui a donné un tranquillisant. Il est un peu plus détendu, mais je ne veux pas le laisser longtemps tout seul, je le crois suicidaire.

— Et toi comment vas-tu ?

— Compte tenu des circonstances pas trop mal. Toi en revanche, t’as l’air amaigri et fatigué… sans vouloir te vexer. Elle le regardait avec des yeux compatissants ; elle était réellement désolée pour lui.

— Je travaille beaucoup.

— Si tu en avais fait un peu moins, peut-être serions-nous encore ensemble.

— S’il n’y avait eu que ça, peut-être, lui répondit-il un peu sèchement, le regard grave.

Il se rappela le jour où tout avait changé, une journée d’avril 1994, sans nuages. Ils mangeaient tous les trois dehors, avec Rex, leur chien, qui tournait autour du barbecue attiré par l’odeur des grillades. Jennifer s’était levée pour apporter une assiette quand elle fut prise d’une contraction et lâcha le couvert. Tout s’était passé très vite. Elle était enceinte pour la troisième fois, à deux mois du terme de sa grossesse ; ce fut leur deuxième enfant mort-né. Leur vie bascula ce jour-là définitivement ; plus jamais il ne put s’approcher d’elle comme avant.

— Je suis vraiment désolée, lui répondit-elle, un peu gênée de lui avoir fait une réflexion.

Elle savait à quoi il faisait allusion, même s’il ne lui en avait jamais directement fait le reproche. Il avait souffert de l’absence de rapports charnels, c’était certain ; l’acte avait fini par la dégoûter. Elle ne lui en voulut pas d’être infidèle, allant jusqu’à faire semblant de ne se douter de rien, malgré les preuves accablantes qu’il ramenait. Peut-être désirait-il qu’elle le sache au bout du compte.

— Ne sois pas désolée, tu n’es pas responsable. Va te reposer un peu, boire quelque chose, je m’occupe de lui.

— Tu as mon portable ?

— Oui, vas-y ! Des larmes coulaient sur ses joues ; le visage de son mari lui rappelait que lui aussi avait enduré les souffrances qu’elle avait subies. Elle lui donna un baiser, lui sourit et partit.

Il la regarda s’éloigner. Il l’avait vraiment aimée, mal c’est sûr, mais il l’avait soutenue comme il pouvait, surtout les premières années. Puis il s’était lassé de ne plus pouvoir la toucher, quelque chose s’était brisé. Ils avaient perdu leur complicité, il ne restait chez elle que l’aigreur due à l’impossibilité de fonder une famille comme elle l’aurait souhaitée. Il repensait à tous ces moments difficiles, et se dit que la réflexion de Frédéric Nietzsche qui prétendait que ce qui ne tue pas rend plus fort ne se vérifiait pas toujours.

Il se retourna vers le numéro 308 et frappa à la porte avant d’entrer. Son fils le regarda d’un œil sombre, l’autre étant fermé par une boursouflure.

— Oh non pas toi !

— S’il te plaît, je viens en ami, dit-il en approchant timidement.

— Pfff, si c’est pour un sermon ou me dire ce qu’il faudrait que je fasse, tu arrives trop tard.

— Non, je sais que cela ne servirait à rien.

John prit une chaise et s’assit à côté de son fils. Il ne se sentait pas à l’aise, le lieu, la situation et Terry toujours en colère contre lui ne faisaient rien pour améliorer les choses. Il lui parla de ses recherches, de son amour pour lui (ce qui faisait soupirer Terry profondément), et de ses avancées…

— Aujourd’hui, j’ai testé mon vaccin ou plutôt ma molécule. Je ne sais pas si cela peut empêcher de devenir accro, mais une chose est sûre : après avoir pris la Particule, c’est ainsi que je l’ai appelée, toutes mes souris, soit soixante-quatre étaient guéries, sans aucun symptôme indésirable, dit-il fièrement.

— Et alors ? Tu n’espères quand même pas faire de moi un cobaye ?

— Tu n’as rien à perdre, un seul de ces comprimés peut te faire passer l’envie de drogue en trente minutes, lança-t-il sûr de lui.

— T’es sérieux ? répondit-il interloqué.

— Ça peut t’ouvrir de nouvelles perspectives ! Tu retrouveras toutes tes facultés, tous tes désirs, tu ne penseras plus à la drogue…

Terry réfléchit. Au fond de lui, il savait que la main que tendait son père avec sa fameuse Particule pouvait lui sauver la vie. Toute son existence, il avait attendu cette main tendue ; elle semblait être son seul espoir de l’extirper des ténèbres. Il choisit de lui faire confiance, son père avait raison, il n’avait plus rien à perdre.

— J’espère que tu sais ce que tu fais.

John fit un sourire embarrassé et resta muet ; il devenait anxieux. Il regarda sa montre. Il était dix-neuf heures à la prise de la Particule. Dix minutes seulement venaient de s’écouler et Jennifer n’allait pas tarder. Il se demandait maintenant comment il allait pouvoir s’en sortir sans une crise d’hystérie, ce qui commençait sérieusement à l’angoisser, bien plus même que la réaction de son fils à son médicament. Il réfléchit alors à la façon dont il allait pouvoir justifier son geste. Il entendait en lui tous les arguments qu’elle lui sortirait inévitablement.

« Pourquoi ne m’en as tu pas parlé auparavant ? Pourquoi as-tu décidé de ça tout seul ? Et les effets secondaires, tu y as pensé ? » Il commençait à blêmir, conscient de l’énormité de sa décision. Il savait surtout qu’il n’aurait jamais le dessus lors d’une telle confrontation.

— Terry, je t’ai laissé une dizaine de comprimés. Ce que je ne sais pas encore, c’est le temps d’action, s’il est provisoire ou s’il doit être accompagné d’autres prises. Pour l’instant, je sais qu’il dure au moins quatre heures.

— Eh bien, ça promet ! Je me demande finalement si j’ai bien fait de te faire confiance.

— Justement, tu comprendras encore mieux pourquoi on ne peut rien dire à ta mère.

Ces paroles qu’il pensait anodines changèrent du tout au tout le climat de la discussion et Terry s’énerva.

— Parce que tu veux tout lui cacher ?

— Ben, pour l’instant, en tout cas, ça vaut mieux.

— Pourquoi ? Tu cherches à te couvrir au cas où ta saloperie ne marcherait pas ? Ou si ça me rendait cinglé ?

— Mais non, pas du tout !

Il s’enfonçait dans sa chaise à chaque réplique, semblant rapetisser.

— T’as peur d’aller en taule ? Que je te dénonce ? Tu me fais gerber ! Pour toi, je ne suis rien d’autre qu’une souris de laboratoire, c’est ça ?

Terry se redressa sur son lit et se pencha pour empoigner son père encore assis par le haut de son blouson et l’approcher à quelques centimètres seulement de son visage.

— Tu me dégoûtes ! Pourquoi tu n’étais pas là avant que tout ça arrive ? Les larmes dans les yeux, il lui cracha des postillons au visage. Va-t’en maintenant, tu as fini ton expérience, laisse-moi tranquille !

John obéit, sans rien ajouter. Terry était encore très énervé contre son père. Il consulta l’heure, il était dix-neuf heures vingt-cinq. Il repensa à cette scène qui lui paraissait maintenant aussi surréaliste qu’un retour de trip. D’ailleurs à y regarder d’un peu plus près, son esprit semblait être pris dans un tourbillon. Une tempête le secouait comme un bateau à la dérive voulant le faire basculer vers quelque abîme, puis tout se dilua mystérieusement. Il y avait bien l’effet du tranquillisant, mais il y avait quelque chose de plus.

Il se sentait comme dans du coton, bien… Il avait déjà oublié la dispute. Tout en lui était relaxé, apaisé. Ses sens se modifiaient, il ne comprenait pas, il avait du mal à se l’expliquer. Il était plus serein, percevait mieux les choses, comme un cheval à qui on aurait retiré ses œillères. Il commença à devenir euphorique, mais il ne planait pas ; c’était plutôt comme un épanouissement, une sensation de liberté retrouvée, l’impression d’avoir perdu des chaînes, celles que, d’ailleurs, la police ne tarderait pas de lui mettre aux poignets. Son esprit était plus vif et, en quelques instants, il analysa les diverses possibilités qui s’offraient à lui ; celle qu’il jugea la meilleure fut la fuite.

2

Terry s’habilla maladroitement, mais assez rapidement quand même au vu de son accident. Tout de suite après, il quitta sa chambre et sortit de l’hôpital discrètement pour prendre le bus. Il savait où aller en toute sécurité, sans risquer d’être inquiété par la police : chez une amie nouvellement rencontrée à qui il avait fait un effet fou, Sabrina. Elle serait ravie de le voir. En cette fin d’été, le soleil commençait juste à se coucher ; il semblait lui signifier le terme de ses ennuis. Il repensa à sa mère qui devait s’inquiéter. Pour la première fois depuis longtemps, il prit conscience du mal qu’il avait pu lui faire, et, plus surprenant, cela le fit pleurer.

En arrivant chez Sabrina, Terry était requinqué. Il se sentait un autre homme, plus fort. Il avait envie de croquer la vie, de faire l’amour mille fois. Quand Sabrina lui ouvrit, elle ne lui demanda rien, pas même ce qui était arrivé à son œil ; elle lui fit juste un sourire avant de sauter dans ses bras et l’embrasser. Elle l’entraîna dans sa chambre, le déshabilla à toute vitesse, comme si elle ne pouvait plus attendre, le jeta sur son lit, le chevaucha et lui fit l’amour sauvagement. L’acte terminé, elle se posa à côté de lui en arborant un sourire des plus satisfaits.

— Tu as l’air changé, lui dit-elle, allongée sur le dos. Ça ne fait pas longtemps que je te connais, mais tu as l’air, comment dire, plus sûr de toi.

La dernière fois qu’elle l’avait vu, la seule fois d’ailleurs, c’était à un anniversaire donné chez son amie Fatima. Une soirée bien arrosée où la coke et l’alcool avaient rendu tout le monde un peu trop chaud. Ils avaient bien flirté tous les deux et elle avait promis de lui faire sa fête s’il venait la revoir chez elle.

Terry lui expliqua ce qui venait de lui arriver et il prit conscience qu’il pouvait tirer parti de la situation.

— Je crois que je peux gagner de l’argent avec ces comprimés.

— Comment ça ?

— Regarde son principe ! La Particule de mon père réveille les synapses, rétablissant ainsi les connexions neuronales. Et de quoi manque un toxico ? De connexions ! Imagine que je mélange l’héro et la gélule, ça te fait un trip puissance mille ! Ou tu peux en mettre dix fois moins pour le même résultat.

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