Le chemin de Pierre

De
Publié par

Le chemin de Pierre est l'histoire d'une quête, d'une chasse au trésor. Recherche non sans louvoiements entre le bien et le mal. Où mène t'elle? Va t'elle aider Antoine qui court après son passé? Que va déclencher la vie retrouvée de la truite arc en ciel? Qui va l'emporter dans le voyage au pays des Tengus: Les Sardoines face aux Thyrses ? La face Jade ou Lilith ? Le fleuve Diombos du Sénégal coule inlassablement vers l'océan. Emportera t-il avec lui le destin des deux nouveaux amants ? A tous ceux qui cherchent si cela peut les aider.
Publié le : jeudi 8 mai 2008
Lecture(s) : 127
EAN13 : 9782304010800
Nombre de pages : 299
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

2 Titre
Le chemin de Pierre

3Titre
Jean Louis Anselot
Le chemin de Pierre

Roman fantaisy
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01080-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304010800 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01081-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304010817 (livre numérique)

6





Le chemin de Pierre est l’histoire d’une quête, d’une
chasse au trésor.
Recherche, non sans louvoiements entre le bien et le
mal.
Où mène t-elle ?
Va t-elle aider Antoine qui court après son passé ?
Qui va l’emporter : Les Sardoines face aux Thyrses.
La face Jade ou Lilith ?

A tous ceux qui cherchent.
8
PRÉFACE
Printemps 1947, le quai de la gare Montpar-
nasse retentit des bruits des locomotives à va-
peur. Une mère et son fils Pierre, un peu per-
dus, abordent une nouvelle vie.

Près de 60 ans plus tard, assis sur un banc, la
nostalgie a gagné Antoine. Sans le savoir, sans
le vouloir, il va réveiller la mémoire de Pierre.
Les pierres englouties du chemin serviront-
elles de révélateur et d’exutoire ?
Vient le coup de foudre : Le pommier en
fleurs est-il l’arbre du jardin d’Eden ?
Le mal, le bien, le bonheur. Où est la frac-
ture ?
Une quête qui suit le labyrinthe du destin,
des songes et symboles. Le mènera t-il vers…
l’autre côté du miroir où une « sauvage » lutte
pour sa vie ?
Une sauvage qui va être la messagère menant
à l’union de deux destins.
Au pays des Tengus, qui des Médanes ou des
Sirdoines va l’emporter ?
9 Le chemin de Pierre
Le fleuve Diombos du Sénégal coule inlassa-
blement vers l’océan. Emportera t-il avec lui les
rêves des amants désunis ?
10
LE DÉPART
La gare Montparnasse est grise et triste en ce
matin de mai 1947.
Depuis peu, j’ai eu mes six ans. Je ne lâche
pas la main de ma Maman. Je la suis comme
une ombre, encore sous le choc du voyage.
Nous sommes partis de Normandie vers cinq
heures du matin. Nous venons d’arriver après
sept heures d’un voyage durant lequel mes yeux
ont vu tant de choses inconnues jusque là.
Dès le départ, presque toutes avaient été plus
horribles les unes que les autres.
Par-dessus tout, cette énorme locomotive
crachant une fumée virant du blanc au noir, se-
lon ses humeurs sans doute.
Pourquoi ces vociférations qui passent de
soupirs lents et prolongés à des cris puissants et
rapides ? Accompagnés d'affreux gémissements,
ses sifflements aigus vous percent les oreilles.
Ses bras articulés ne décollent pas de ses épau-
les. Ils brossent ses flancs sombres en longs
mouvements alternatifs. Seules quelques parties
11 Le chemin de Pierre
reluisent de cuivres rutilants ou d’acier poli. Le
reste est quasiment tout noir.
Nous avions attendu longtemps avant de
voir surgir cette horreur.
Elle est arrivée sur ce quai, où s’affairent les
bagagistes. Il y règne une effervescence quasi
générale.
Se déplaçant lentement, elle s’est immobilisée
enfin en poussant un cri perçant et en crachant
une fumée blanche qui se fond dans l’air froid
du petit matin.
Un épouvantail au visage noirci de fumée et
de traces de charbon passe son visage par le
bord de sa machine. Il porte des lunettes rondes
et noires qui cachent ses yeux. Horreur, il ne
parle pas comme les hommes. On dirait plutôt
qu’il aboie. Il vocifère une espèce de charabia
au militaire que maman appelle chef de gare.
Lui ne semble pas du tout impressionné. Il est
certain qu’avec un uniforme pareil il doit être au
moins général.
Maman tente de me persuader de monter
dans les cages à poules qui suivent cette horri-
ble chose. S’en est trop, mort de trouille, je
fonds en larmes.
Le tout, à mes yeux, n’est qu’un monstre. Tel
ces affreuses créatures dont parlent les histoires
que racontent certains livres. Ceux que maman
me lit quand je n’ai pas été sage. Ces dragons
12 Le départ
qu’elle me promet de faire venir quand je ne
veux pas obéir.
D’ailleurs, maman aussi a peur.
J’ai bien vu. Depuis le départ elle retient tant
bien que mal des larmes qui parfois perlent au-
tour de ses paupières et mouillent ses jolis yeux.
Les plus beaux yeux du monde pour moi qui ne
comprends pas ce qui arrive.
Pourquoi maman est triste quand elle est
seule ? A son insu, j’ai bien constaté cela quand
je l’observe à la dérobée. Je l’ai souvent vu pleu-
rer depuis que mon papa n’est plus là.
Pourquoi ne le voit-on plus ?
Bien sûr, il faisait un peu peur quand il gron-
dait. Il piquait trop souvent des colères que je
ne comprenais pas toujours. Son absence est
cependant cruelle. Je repense à mon désarroi
lors des préparatifs avant notre départ.
Pourquoi vidait t-on, petit à petit, la maison
pour remplir ces cartons qui jonchent les cou-
loirs ?
Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Tous ces
pourquoi sans réponse qui perturbent ma jeune
conscience. Je n’ose plus poser de question car
maman pleure quand j’insiste.
J’ai donc lentement compris que des choses
importantes et graves se déroulent dont je suis
l’un des jouets et l’impuissant témoin. Petit à
petit, je me rends compte que la tranche de vie
13 Le chemin de Pierre
que j’ai connue jusque là est en train de prendre
fin.
Sans l’accepter, je sais que le départ est pro-
che. Je l’ai compris depuis le jour où accoudé à
la fenêtre de la cuisine donnant sur la place du
marché, j’eus une grosse frayeur.
Notre petite maison normande donnait sur la
place du petit village. C’était un jeudi, jour de
marché. Il n’y avait pas d’école. Je me trouvai
nez à nez avec la tête d’un énorme cheval qui
avait été accroché à l’anneau sous la fenêtre.
Son propriétaire m’ayant ri au nez, je lui tirai la
langue. Puis, comme celui-ci hurlait, je tentai de
lui cracher au visage. Tentative heureusement
non couronnée de succès que l’homme ne vit
pas. En colère il me sermonna :
– Tu vas voir garnement, je vais le dire à ta
mère. Tout le monde sait que tu es mal élevé.
Tu as le diable au corps. C’est un bienfait de
vous voir partir. Tu crois que je ne t’ai pas vu
voler et manger les pommes de mon verger. Et
maintenant tes grimaces !
Puis l’homme se lança dans un discours assez
injurieux. C’est du moins ce que j’en pensai.
Maman vînt fermer la fenêtre sans rien dire et
fondit en larmes.
Je lui demandai alors la raison de ses pleurs.
Était-il vrai que nous quittions la région ?
Pourquoi papa n’était-il plus jamais là ?
Et puis : « C’est quoi le diable au corps » ?
14 Le départ
Ma mémoire n’avait pas conservé tout le sens
des réponses de ma mère. Il était question de
bien et de mal et en résumé que le diable était le
mal. Ce que j’avais parfaitement compris, c’est
que nous partions et que j’étais un petit garçon
qui avait ce démon au corps.
Voleur de pommes crachant au visage des
gens, c’est tout ce que j’étais. Je vomis les carot-
tes râpées que j’avais mangées peu avant.
Puis d’autres « pourquoi » plus angoissants
vinrent évidemment se greffer sur ceux du dé-
but.
Pourquoi quitter ce lieu béni où l’herbe des
prés est verte et grasse ? Où les pommiers au
printemps se couvrent de si jolies fleurs. Où les
vaches le plus souvent noires et blanches don-
nent un lait si succulent. Où le beurre est si
jaune et si onctueux. Où la crème fraîche est si
bonne, si épaisse qu’il suffit d’y tremper le doigt
pour en extraire une quantité suffisante et se
rassasier en une ou deux lampées.
Je me rappelle les pots de gré que la fermière
déposait sur le pas de la porte le matin des jours
de marché. Ces pots remplis presque à ras bord
de cette crème. Ce genre de cruche en terre que
l’on ne trouve plus aujourd’hui que dans les
« vide greniers ».
Et ces galettes si fondantes que l’on tartine
généreusement de beurre et de confiture dont la
15 Le chemin de Pierre
boulangère disait souvent qu’on n’en trouverait
nulle part ailleurs de si bonnes.
Pourquoi quitter ces collines traversées par la
petite rivière où abondent poissons, écrevisses
et aussi cette herbe si délicieuse que l’on appelle
cresson ?
Ah les jeudis beefsteak haché, frites et cres-
son ! Irremplaçables sans doute !
Ne plus pouvoir aller en ces endroits où je
joue si follement avec des petits copains ou des
petites copines avec lesquels je m’amuse si bien.
Et tous ces lieux où je me promenais souvent
dans cette campagne avec maman et papa, il n’y
a pas si longtemps.
Ne plus pouvoir faire ces milles petites cho-
ses si intéressantes en toute (ou presque) liberté.
Courir dans les champs, entendre les alouet-
tes montant très haut dans le ciel en chantant
sans interruption.
Sentir l’odeur de la rosée.
Entendre la roue du moulin voisin chanter
une douce musique fraîche et mélodieuse.
Se rouler dans l’herbe qui sent si bon.
Aller cueillir les fruits des arbres du verger du
début de l’été jusqu’à l’automne.
Aller chiper les fraises, les framboises, les
groseilles dans le potager que Papa cultive der-
rière la maison.
Cueillir les pommes en automne dans le
grand verger du voisin et se délecter de leur
16 Le départ
chair tendre et savoureuse. Quel plaisir, quand
je voyais au loin le propriétaire qui nous courait
après en vociférant des insanités dont je ne
comprenais pas le sens mais en savais la raison.
Accompagner papa pour aller ramasser ces
petits champignons que l’on trouve dans les
prés.
Aller à la pêche avec l’oncle Jules, si gentil et
prévenant, qui n’a pas son pareil pour cela. Il
sait si bien manier sa longue canne prolongée
d’un court fil fin et transparent. Il arrive si bien
à déposer juste à l’endroit qui convient la mou-
che accrochée à l’hameçon de sa ligne. Je me
rappelle son habileté à attraper les ablettes
mouchant à la surface. J’admirais sa patience
pour les ferrer en les apercevant avant qu’elles
ne gobent réellement leur proie. Il faut alors
instinctivement deviner, par transparence,
l’attaque dirigée vers le leurre juste avant qu’elle
ne le chope.
Monter aux arbres, dénicher les oiseaux avec
les plus grands pour mettre en cage chardonne-
rets, linottes, bouvreuils et autres pinsons ou
merles qui sifflent si bien, une fois apprivoisés.
J’ai appris à les reconnaître, vous ne me ferez
pas prendre une mésange pour une bergeron-
nette ou un bruant. Non, n‘y comptez pas !
Ne plus jamais revoir cette petite linotte à la
gorge rouge que nous avions dénichée avec
mon copain et élevée en cage. Elle n’était plus
17 Le chemin de Pierre
du tout sauvage. Le rituel consistait à lui ouvrir
la porte de sa cage. Elle hésitait alors souvent,
semblait vérifier si tout danger était écarté et
venait se poser sur mon épaule. Elle ne
s’enfuyait pas et revenait d’elle-même une fois
sa petite promenade terminée. Jusqu’au jour où,
profitant d’une inattention, elle s’échappa par
une fenêtre. J’ai bien cru alors l’avoir à tout ja-
mais perdue. Erreur, elle était revenue de son
plein gré après quelques virevoltes. Elle prit en-
suite l’habitude de faire son petit tour puis ren-
trait se reposer et retrouver la sécurité de sa
cage.
Quelques jours avant le départ je l’avais em-
menée chez mon copain en pleurant à chaudes
larmes. Un vrai drame, mon premier chagrin
profond qui avait déclenché le cauchemar que
j’étais en train de vivre.
Pourquoi perdre toutes ces habitudes si
agréables qui semblaient, en mon esprit, pou-
voir durer toute ma vie.
Ne plus entendre les tintements de la cloche
égrainant les heures au clocher du village.
L’écouter sonner pour connaître l’heure et ren-
trer à la maison sans me faire gronder.
J’aimais son timbre qui, à grandes volées, ap-
pelait les fidèles se rendant à la messe du di-
manche ou des jours de fêtes.
Ne plus revoir les poulains courir auprès de
leurs mères dans les prés du château voisin. Al-
18 Le départ
ler les exciter, leur courir après avec des badines
coupées dans les roseaux de la rivière.
Ne plus dévaler les chemins comme des fous
avec ma vieille bicyclette. Celle que papa a si
souvent bricolée après les avanies subies au
cours des chutes nombreuses sur les sentiers de
pierre. Particulièrement celui qui descend de la
ferme où habite ma copine.
Et tous ces poissons, gardons, goujons, car-
pes, chevesnes, perches, brochets, tanches, tous
plus beaux les uns que les autres, que l’on pêche
à quelques encablures du quai de l’écluse du
fleuve, près de la grand ville.
Fini tout cela !
Et encore mille autres choses dont je n’ai pas
réellement conscience.
J’emmagasine chacune de ces merveilles avec
lesquelles j’ai vécu jusqu’alors et que je vais per-
dre à tout jamais.
En ce petit matin tout tourbillonne dans ma
petite tête. Ce ne sont pas les alentours crasseux
et sinistrés que j’ai aperçus dans les faubourgs
de cette gare qui m’ont rassuré. Maman a bien
essayé de le faire, rien n’y a fait.
La tristesse envahit mon coeur. Ses bras sont
bien insuffisants pour calmer ce chagrin.
Une fois calmée la frayeur du départ, j’avais
repris un peu espoir. La machine infernale tra-
versait à vive allure des campagnes identiques à
celles que nous quittions. La vitesse me plaisait,
19 Le chemin de Pierre
m’excitait un peu. J’étais pris entre un sentiment
de peur mais aussi de surprise. Je prenais plaisir
à voir les vaches dans les champs nous regar-
dant passer. Nous allions, sans doute, vers une
destination où je retrouverais les mêmes joyaux
que ceux dorénavant perdus.
Puis, petit à petit, les champs devinrent de
plus en plus rares et totalement absents vers
l’arrivée
A la place je vois :
– De laids et tristes bâtiments, énormes, sa-
les, hideux.
– Des genres de cages à lapins telles celles de
la cour de la maison normande, en bien plus
grand.
– Des cheminées hautes comme les peupliers
du bord de la rivière, même plus, sans feuilles,
sans branchages. Faites de briques sombres, el-
les crachent des fumées abondantes telles
d’énormes et gigantesques pipes. Quel est dont
le dragon qui se cache à leurs pieds, pour fumer
de la sorte ?
Puis des tunnels longs, comme une coupe de
cheveux, qui cachent certainement des choses
plus horribles.
S’il y a bien quelque chose de long c’est le
temps que met le coiffeur à me couper les che-
veux, marmonnai-je alors tout haut.
– Que dis-tu ? Tu délires, dit maman.
– Non, j’ai peur sous les tunnels.
20 Le départ
– Ne t’inquiète pas, on arrive.
La suite du voyage n’est pas plus réjouis-
sante. A notre arrivée la gare est emplie de
monstres, identiques à cette locomotive. Elles
crachent toutes en cœur. Un vrai concours de
brouhahas se cumulant pour former un va-
carme étourdissant. Les escarbilles qui volent en
l’air se mêlent à la fumée. L’odeur âcre qui se
dégage finit par donner la nausée. Un vrai cau-
chemar que je subis, abruti, révolté, mais im-
puissant.
Je suis donc un diable, je dois certainement
mériter cela, pensai-je alors.
Quelques mois plus tard les détails de la suite
du voyage m’échappent. Seule la frustration
s’installe. La vie n’est plus du tout la même
qu’avant. La banlieue dans laquelle nous som-
mes arrivés n’est pas l’enfer. De très loin ce
n’est pas non plus ce que j’ai perdu. Ce paradis
d’hier me reviendra t-il un jour ? A mon âge la
question n’est pas consciente. Elle est belle et
bien présente cependant quelque part.
La gravure indélébile ainsi formée s’incruste.
Surtout que depuis ce temps les visites de mon
père sont de plus en plus espacées, parfois très
éloignées. Ma maman pleure quasiment à cha-
cune d’elles. A de rares exceptions près je ne
connaîtrai ni les genoux, ni les bras de mon pa-
pa. Curieusement, je le vénère cependant de
plus en plus à chacune de nos entrevues. Senti-
21 Le chemin de Pierre
ment mêlé de crainte, et même parfois de peur,
car souvent, très souvent, les choses se passent
assez mal. Les colères sérieuses, les cris, les
pleurs et les punitions sont souvent au rendez-
vous. Maman console toujours.
Que pensai-je alors ? Le sais-je moi-même ?
Le saurai-je un jour ?
Sans en connaître réellement le fondement il
me semble qu’en mon être profond est inné ce
pilier : « Tu honoreras et aimeras ton père et ta
mère ».
Maxime à jamais gravée en ma mémoire et
appliquée à tout jamais.
La chasse au trésor était-elle ouverte ?
22
NOSTALGIE
Bien des années plus tard
Ce petit endroit bucolique est façonné pour
l’accueil des enfants et des promeneurs. De tous
ceux qui veulent passer un moment tranquille
au sein d’une nature gentiment arrangée. Le lieu
idéal pour s’y sentir serein. Pour oublier quel-
ques temps les bruits de la ville, les soucis de la
vie.
Un jeune homme est assis sur l’un des bancs
disposés de ci de là. Il fixe un bosquet tout pro-
che. A le regarder de près, on peut percevoir
une profonde concentration intérieure. Les
deux gamins accompagnés de leur maman qui
s’amusent sur un tourniquet assez proche en
poussant des cris, en riant à gorges chaudes, ne
le dérangent absolument pas. Leurs descentes
au toboggan encore plus bruyantes attirent un
peu son attention, sans plus. Il pense à
l’ancienne haie naturelle que le remembrement
a supprimée. Il se souvient des prunelles gros-
ses comme de petits calots qu’il venait manger
23 Le chemin de Pierre
quand il était bambin. Il sourit au souvenir de
l’agriculteur énorme comme un bouddha qu’il
évitait de rencontrer Celui-ci ne manquait ja-
mais de sermonner les garnements qui lui chi-
paient quelques fruits. Pour autant, il ne les
cueillait jamais lui-même.
Il se rappelle quand il venait, en automne,
gauler quelques noix. Il les amassait en ses po-
ches. Les ramenait fièrement à ses parents en
disant avec un oeil espiègle et malin :
– Je l’ai encore roulé.
Immanquablement la maman demandait avec
le sourire :
– Qui as-tu roulé ?
– Ben, le vieux ronchon, pardi !
Il la revoit lui faire la leçon :
– Tu ne dois pas parler comme cela de ce
monsieur. De plus, ces noix ne nous appartien-
nent pas !
– Je sais, son foin non plus d’ailleurs. Il ne
peut supporter de nous voir grimper dans les
bottes pour nous rouler dedans. Quand je serai
grand, j’aurai une meule de paille et de foin
pour moi tout seul.
Tout cela tourne en sa tête.
Cela et tant d’autres choses !
L’ancien sentier de pierres qui montait au ta-
lus sur lequel ce gros noyer se dressait fière-
ment. Ses chaudes larmes le jour où les bûche-
rons sont venus l’abattre. Sa course sur ce che-
24 Nostalgie
min qui menait sur la route de sa maison pour
rentrer dire à sa mère :
– Ils sont en train de tuer le gros noyer.
Comment oublier ce jour où les étranges en-
gins sont venus pelleter toutes les pierres pour
les porter ailleurs afin de refaire un autre che-
min loin de ses aires de jeux. Les aller-retours
incessants que faisaient les énormes camions
bruyants et fumants. La grosse fumée noire
qu’ils crachaient sentait si mauvais qu’elle le fai-
sait tousser comme un malade.
Il se remémore son désarroi et ses questions
du moment :
– Comment vais-je retrouver ma route main-
tenant ? Des bosquets, des haies et du haut des
meules de pailles gréées par les agriculteurs,
bordant ce chemin, je pouvais voir le clocher du
village qui émergeait du fond de la vallée. Nous
savions toujours où nous étions. Nous ne nous
perdions jamais les copains et moi. Où allons
nous jouer maintenant ? Les tentatives
d’explications de la maman ne suffisaient pas à
calmer sa peine.
La concentration est telle que l’on peut devi-
ner la nostalgie sur le visage du jeune homme
assis. Il regarde fixement l’endroit où la terre du
champ fraîchement retournée fait encore voir,
par-ci par-là, quelques petites pierres. Elles re-
montent inlassablement depuis que le sentier a
25 Le chemin de Pierre
disparu. De moins en moins, mais toujours un
peu.
Tout comme sa mémoire qui parfois fait re-
monter ces souvenirs qui l’assaillent au-
jourd’hui. Particulièrement alors qu’il est là tout
proche de ces lieux lui rappelant son enfance.
Ces pierres telles des cicatrices enfouies en cette
terre qui sont la mémoire du lieu.
Une larme imperceptible se mit à couler len-
tement sur l’une de ses joues. Si une personne
avait été suffisamment proche elle l’aurait en-
tendu dire : que suis-je donc devenu depuis ce
temps ! Où es-tu mon bel amour ?
Bien plus âgé, le promeneur qui se dirige vers
lui pense avoir reconnu le penseur. Il lui semble
l’avoir connu naguère. Bonjour, fait-il alors.
Brusquement arraché à sa méditation, le jeune
semble comme hypnotisé et prend un peu de
temps pour reprendre ses esprits.
Une conversation s’engage.
– Je vous dérange, j’en suis confus. Vous
sembliez si songeur.
– Ne vous inquiétez pas, je méditais. Il faut
bien à un moment ou à un autre en sortir.
– En effet, je crois avoir compris quel était
votre songe. Surpris, le jeune eut un réflexe dé-
fensif.
– Cela m’étonnerait, dit-il.
26 Nostalgie
– Rassurez-vous jeune homme je n’en dirai
pas plus. Je ne fais que passer et suis un impor-
tun.
L’homme prit congé et poursuivit sa route.
La silhouette qui commençait à s’éloigner mit
le trouble dans le cœur du songeur. Il lui sem-
blait que ce personnage ne lui était pas tout à
fait inconnu. Sa démarche, son port encore
alerte, un ensemble qui semblait lui dire quelque
chose. Cette personne ne lui était vraisembla-
blement pas totalement étrangère. Par réflexe
plus que par le fruit d’une analyse quelconque,
cela le troubla. Il suivit alors le promeneur qu’il
rattrapa bien vite. Un peu gêné, il prit cepen-
dant sur lui pour reprendre contact.
– C’est moi maintenant qui vais être impor-
tun.
– Tu ne m’importunes pas, répondit le pro-
meneur.
La surprise du tutoiement déconcerta le sui-
veur.
– Cela ne devrait pas t’étonner, ce n’est pas
par hasard que tu m’as suivi et rattrapé. Tu ne
me reconnais pas. Moi oui, enfin je pense ! Tu
l'as cependant en partie compris. Mais si tu
veux bien, laissons cela pour le moment.
La perplexité dominait l’importun qui ne sa-
vait quoi ajouter.
– Tu voulais savoir quelque chose ?
– C’est à dire, oui, enfin je voulais hum… !
27 Le chemin de Pierre
– N’hésite pas tu peux me parler franche-
ment !
– Bien ! Vous avez dit avoir compris mon
songe, je suis curieux d’en savoir plus.
L’homme continua son chemin et se mît tout
d’abord à parler des lieux aux alentours.
– Vois-tu, autour de nous, d’immenses tré-
sors sont là à notre portée. Il suffit de savoir
regarder.
Le petit chemin sur lequel il marchait domi-
nait le petit village.
Le promeneur se mit à monologuer.
– Le mois de mai cette année est très clé-
ment. Les arbres ont retrouvé leur parure et la
verdure est abondante. Les jardins sont fleuris.
La nature resplendit. Regarde au loin le champ
de colza qui égaye le paysage de sa robe jaune
vif. Admire le tout enrobé de plaines verdoyan-
tes, de prés vert tendre ou plus foncés sur fond
de forêt en pleine éclosion et de ciel bleu azur.
Abreuve-toi de toute cette beauté. Elle nourrira
ton esprit de saines réserves dont il te restera
toujours quelque chose pour toute ta vie. Elles
sont le chemin pour accéder au niveau de cons-
cience supérieure qui mène à la connaissance.
Les privilégiés qui ont cette chance de vivre ou
de passer en de tels lieux ne connaissent pas
tout leur bonheur. Ils ne savent pas tous appré-
cier les splendeurs naturelles. Ils se gavent trop
souvent d’images fabriquées et souvent falla-
28 Nostalgie
cieuses. Elles font souvent miroiter des paradis
artificiels qui ne nourrissent pas ou mal l’esprit.
Ils prirent ensemble une pause et admirèrent
la photo qui s’offrait à eux.
– Vois-tu, ce qui nous entoure, est mon
Mandala à moi.
– Vous avez la chance d’habiter en une telle
région.
– Certes, cependant en cherchant bien, on
peut trouver source d’inspiration un peu par-
tout. Où donc vis-tu maintenant, si je puis me
permettre ?
– A Paris, pourquoi ?
– Eh bien, parce que Paris est une ville ma-
gnifique ! Je connais nombre de gens qui y
trouvent de telles sensations que celles que je
trouve ici. C’est une question de goût et de
choix.
– Quand on n’a pas le choix ?
– Bien sûr, nos vies ne sont pas toujours cel-
les dont nous rêvons vraiment. Est-ce notre
Karma ? En partie probablement. La vie est un
long fleuve qui traverse des contrées différentes
au fil du temps. Il faut attendre les passages bé-
néfiques, si parfois il en est de moins bons. La
beauté se dissimule parfois. Nous sommes sou-
vent un peu aveugles. Plus prompts à pleurni-
cher sur nos petits soucis qu’à apprécier la
somme de bienfaits dont nous bénéficions en
notre beau pays.
29

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.