Le monstre et la splendeur

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Quel lourd passé cache cette héroïne troublante, mi-femme, mi-oiseau ? Un roman fantastique qui emportera le lecteur dans un voyage entre l’Egypte ancienne et aujourd’hui Dessinatrice, Jeb Rézo a réalisé des milliers de dessins pour divers éditeurs. Ses expositions à Paris, en province, au Québec et à Kobé au Japon lui valent distinctions, médailles d'or et premiers prix. Une étrange créature mi-oiseau, mi-femme, est retrouvée au bord d’un étang par un couple de paysans. Ce monstre fabuleux vit alors caché dans le grenier de ses sauveurs, jusqu'à ce qu’il se métamorphose en une belle adolescente. Dotée de pouvoirs, elle inspire la méfiance, provoque fascination et convoitise jusqu'au drame irrationnel qui fait revivre un lointain et tortueux passé.
Publié le : samedi 6 décembre 2008
Lecture(s) : 134
EAN13 : 9782304003185
Nombre de pages : 387
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2 Titre
Le monstre
et la splendeur

3Titre
Jeb Rézo
Le monstre
et la splendeur
ou histoire d'une métempsycose
Roman fantastique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00318-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304003185 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00319-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304003192 (livre numérique)

6 Titre

7Éditions Le Manuscrit
8
.
Remerciements à Odette Médori

























A l’époque atlantéenne, le trill était un bel oiseau au
plumage blanc, rose et gris. Un mélange génétique avec
la demi-déesse Aëllie allait faire naître l’hybride Trillie.
9
I CHANT DE L’OISEAU
Je ne suis pas né parmi les hommes de la
terre actuelle, je viens du passé via l’espace-
temps. Je dois ma nature à quelques
manipulations génétiques et atomiques
commandées il y a des éons par l’ambition et
l’orgueil de quelques dieux imparfaits et de
savants fous. Ils nous ont fait naître, moi ainsi
qu’environ deux milliers de mes frères hybrides,
en mélangeant l’humain à l’animal (en ce qui me
concerne ce fut l’oiseau) pour des servitudes
dont je ne dirai rien dans l’instant. Presque tous
mes infortunés congénères ont été anéantis, ô
dieux justes merci. Leurs souffrances ont pris
fin lorsqu’un Seigneur de compassion les a
précipités, endormis, dans la grande Flamme
ultime, anéantissant tous leurs atomes malsains
et libérant leurs âmes. Celles-ci habitent
actuellement des humains paisibles et doux
peuplant quelques îles chaudes remplies
d’oiseaux multicolores et de papillons.
Cependant, vous trouverez la trace de nos vies
et la preuve de mes paroles dans l’histoire de
11 Le monstre et la splendeur
l’Egypte ancienne et ses gravures montrant
l’homme à tête d’oiseau, de chien ou le sphinx.
Mais il y eut beaucoup d’autres mélanges encore
plus monstrueux. Les générations qui ont suivi
ces temps maudits nous ont déifiés, peut-être
par un acte de pseudo repentance aussi tardif
qu’inapproprié. La vérité c’est que nous avons
été malheureux à l’extrême et que VOUS en
avez été antérieurement la cause. Le continent
Atlante où ces faits se sont produits, il y a plus
de cent siècles, a été englouti. Les dieux justes
ont détruit le terrain de ces malheureuses
expériences.
Je suis un être ailé, un oiseau-femme et, si
vous peinez à le croire, je vais vous le
démontrer, vous raconter par le menu pourquoi
j’ai dû réapparaître ici et combien actuellement
JE SUIS.
eDans le milieu du XX siècle, lorsque l’on m’a
trouvé en pleine campagne, je fus d’abord
l’objet d’une grande frayeur, puis de tous les
fantasmes. Avouons qu’il y avait de quoi
susciter la première et alimenter les seconds.
Dans cette région de France où les histoires de
« loups-garous », de chèvre-fantôme et de
sorcellerie se mêlaient à celles où la
manifestation du merveilleux ne manquait pas,
je fus recueilli par un couple de paysans, l’un et
l’autre aussi réservés que braves. C’était la fin de
l’automne, il avait plu toute la journée et Adèle,
12 Chant de l’oiseau
ainsi s’appelait la fermière, avait chaussé des
sabots de caoutchouc. Elle se dirigeait vers la
butte qui surplombait l’étang dans l’intention
d’y ramasser quelques châtaignes. Depuis le
buisson de prunelliers aux pieds duquel j’étais
blotti transi de froid, j’entendais le bruit
chuintant de ses pas dans la boue du sentier. Ai-
je poussé un petit cri d’effroi ? Possible, car elle
s’arrêta net, méfiante et aux aguets, elle
s’approcha lentement de mon inconfortable
gîte. Elle dût me prendre pour une espèce de
grand cygne noir blessé qui se cachait avec son
aile déployée.
– Voilà une bête qui va mourir, dit-elle en
me tâtant d’un bout de sabot.
– J’émis un petit cri bref qui pouvait se
confondre avec un piaillement. Alors elle
approcha sa main et, soulevant mon aile,
découvrit mon visage. C’était celui d’une fillette
aux traits parfaits, aux immenses yeux vert-
jaune et qui avait des plumes en guise de
cheveux !
– AAAAAH !
Son hurlement dut retentir jusqu’à la ferme.
Elle m’avait lâché l’aile et fuyait maintenant à
toutes jambes dans l’averse soudaine qui
fouettait fort. Pour ma part, je pleurais de
désespoir. Qu’étais-je donc venu faire dans ce
triste lieu ? La femme criait encore.
13 Le monstre et la splendeur
– Martial, Martial ! Viens voir ! C’est…
c’est… !
Sous l’appentis, Martial Fréau le fermier
lâcha l’outil. La traite des vaches était faite et,
avant de souper, il effectuait chaque soir le tour
des granges. A l’appel de sa femme il s’élança à
grandes enjambées, le front inquiet sous son
chapeau de toile enfoncé jusqu’aux oreilles, les
bras loin du corps comme des balanciers. Il
rejoignit son épouse en un rien de temps et, de
ses yeux ronds exorbités, regarda ce visage
défait qui exprimait une indicible horreur. Il
craignait un grand malheur : la découverte d’un
cadavre sans tête par exemple ou des ossements
suspects. Lorsque, arrivant près de moi, il me
vit, il en eut le souffle coupé et dans son dos,
Adèle tremblait de tous ses membres. J’avais
replié mes ailes, mes jambes et mes pieds
étaient nus ainsi que mes bras. Je pleurais en
tendant timidement une menotte frêle vers cet
homme.
– Tue-la, dit Adèle que la peur étourdissait.
Je dus utiliser le pouvoir de fascination de
mes yeux d’oiseau pour qu’il ne se produise rien
de regrettable.
– Non, dit l’homme ! C’est pas une bête !
Doucement il avança ses grandes mains, me
souleva comme il l’aurait fait avec une fillette
ordinaire. Ils me regardaient maintenant tous les
14 Chant de l’oiseau
deux avec une douceur totalement sidérée. Il ne
pleuvait plus.
– Mais, si c’est pas une bête, c’est quoi, ou…
qui ?
– Je ne sais pas Adèle, je ne sais pas !
J’étais blottie dans les bras de l’homme sous
le regard ahuri de son épouse. De concert, ils
pataugeaient dans la boue. C’est ainsi que nous
nous dirigeâmes vers l’habitation et que je fis
mon entrée chez eux, à la Boissette. Le
commun des mortels accédait à cette ferme par
une route départementale venant du gros bourg
voisin, on appelle ça un chef-lieu de canton.
Quittant la route, on prenait, à gauche, un
chemin de terre bordé de gros chênes et, juste
après le virage à angle droit, on trouvait à
cinquante mètres le logis des Fréau qui laissait
deviner, à l’arrière, l’imposant corps de ferme.
Des générations auparavant il avait dû y faire
bon vivre mais, dans le présent, cette habitation
tout en longueur montrait façade triste avec ses
portes étroites et ses fenêtres basses. Un léger
affaissement de terrain avait-il enfoncé cette
construction ? Ou alors la main d’un géant
aurait-elle pu, guidée par quelque esprit malsain
avec d’inavouables « ensorcelle-bougie-
chandelle », lui donner cette impression
d’écrasement ? Le lieu, en tout état de cause,
exhalait le chagrin et, par temps humide, c’était
pire encore.
15 Le monstre et la splendeur
A l’intérieur, il y avait d’abord la grande salle
commune meublée en son centre par
l’obligatoire longue table de bois et ses deux
bancs cirés. Occupant le mur du fond, un
vaisselier sans assiette était encombré de vieilles
photos et d’un fatras d’objets hétéroclites. A
côté, une belle horloge comtoise semblait
répéter inlassablement : toujours-jamais-
toujours-jamais… Ici et là, quelques chaises
paillées regrettaient de n’avoir jamais aucun
postérieur à accueillir. A droite, deux fauteuils
de bois encadraient la cheminée en pierre de
taille sur le rebord de laquelle s’étalaient
quelques statues pieuses et des boites à épices
qui n’en contenaient pas. Sur le mur de façade,
côté porte et fenêtre, il y avait un large buffet
entre deux gros radiateurs en fonte, et à gauche
enfin, un canapé étriqué, un fauteuil et un
guéridon. Trois portes pleines donnant sur les
autres pièces étaient peintes en brun sombre.
L’une ouvrait sur un ancien four à pain
désaffecté, logé derrière la cheminée et où l’on
rangeait les récoltes de noix, de noisettes, de
châtaignes et toutes sortes de paniers. Par la
deuxième, on accédait à un large débarras avec
un coin cagibi de toilette assez rudimentaire
pompeusement appelé : salle d’eau, et chauffé
par un radiateur électrique. La troisième porte
ouvrait sur un petit palier, d’un côté on avait la
cuisine et l’arrière-cuisine pour la confection
16 Chant de l’oiseau
des conserves et confitures, de l’autre, un
couloir menant à une grande chambre et deux
autres pièces qui ne servaient pas.
Au-dessus de ces pièces se trouvaient les
greniers. Passionnantes zones d’investigations
dans lesquelles rien ne manquait à la curiosité.
Ils conservaient les vestiges d’un autrefois
chantant et prospère. De vieux meubles rongés
par les vrillettes enfermaient de la vaisselle, de
l’argenterie, des habits, des souliers, des bibelots
d’un autre âge. Des coffres étaient pleins de
livres, preuve qu’autrefois, à la Boissette, on
lisait beaucoup. Les greniers abritaient aussi de
nombreux vieux outils et des provisions : des
conserves, des pommes, du blé en sac ou en tas,
de vieilles couvertures et quelques araignées,
mais le plancher était rigoureusement et
régulièrement balayé.
Quant aux bâtiments de l’exploitation, ils
étaient disposés derrière, en parfait rectangle
autour d’une large cour. J’allais découvrir que
de nombreux animaux y vivaient paisiblement
et ma nature mixte en ressentait le bien-être.
Mes bienfaiteurs étaient de rudes travailleurs,
certes peu loquaces, mais vifs à l’ouvrage et à la
compréhension. Ces gens de ferme que certains
appellent les bouseux étaient portés, nourris par
l’esprit de la nature avec lequel ils entretenaient
des rapports subtils, intuitifs, secrets et parfois
merveilleux, en un genre d’osmose qu’aucun
17 Le monstre et la splendeur
habitant des villes ne saurait comprendre ni
goûter à moins d’être né à la campagne ou
d’avoir fait amende honorable devant celle-ci
pour qu’elle daigne ainsi parler aux hommes.
Voici comment j’entrai, par surprise, dans le
cœur des époux Fréau en même temps que
dans leur demeure. Ils n’avaient pas d’enfant,
c’était la raison de leur tristesse.
On me posa sur une chaise. Adèle lava mon
visage, mes membres et sécha mon plumage. Je
bus avec plaisir un bol de lait, puis on décida de
m’installer au grenier où spontanément je
trouvai ma place sur une pile de vieilles
couvertures près du tas de grains. Je souris à
mes hôtes, puis je m’endormis.
Là, je fis un rêve affreux qui n’augurait rien
de bon pour mon retour sur terre. Vous appelez
cela « rêve », moi je connais des dimensions
éthérées où rien n’est moins subjectif que ce
que vous qualifiez ainsi. Certes, il existe quantité
de fabrications illusoires dues au désordre
mental ou corporel, mais il n’est pas certain que
cette aventure en éthers en fasse partie.
Moi le Trill j’étais donc dans cette autre
dimension au niveau vibratoire assez bas. J’y
demeurai dans le calme lorsque je vis venir à
moi un homme athlétique aux yeux de braises
et aux lèvres pincées. Tout son être criait qu’il
avait l’intention de me nuire.
18 Chant de l’oiseau
– Tu es femme-hybride, dit-il, personne
d’autre que moi ne te possèdera !
Je remarquai alors, avec effroi, que c’était un
être mi-homme mi-dragon et cherchai
éperdument le moyen de lui échapper lorsqu’à
mes pieds j’aperçus, à travers la fumée grise
montant du sol, un long couteau dont la lame
effilée luisait légèrement. Plus vite que l’éclair je
m’en saisis et voulus affronter l’agresseur,
lorsque venant de l’arrière, un cri perçant et le
souffle d’un grand battement d’ailes me
vrillèrent les entrailles. Un demi-tour sur moi-
même me plaça face à cet autre ennemi : c’était
un vautour géant et, là encore, tout son être
criait qu’il allait m’arracher le cœur plutôt que
de me laisser à l’autre.
– Tu es Trillie, siffla-t-il, un dieu androgyne.
Ne va pas vers ce dragon qui ne pense qu’à
t’avilir. Reviens vers nous les êtres ailés, reviens
ou meurs !
Au comble de la panique, je jouai du couteau
comme d’un étendard, ceci à l’aveuglette à
cause de la fumée envahissante qui me piquait
la gorge et les yeux. Lorsque la lame perça un
corps je ne sus pas d’emblée lequel des deux
agresseurs était touché. Un ultime effort me
poussa en arrière et je vis le sang rouge perler
au bout de mon couteau.
– Je suis Dragoul l’embrocheur, souffla mon
agresseur vaincu, tu me reverras, le Trill !
19 Le monstre et la splendeur
Puis il perdit connaissance.
Dégoulinant de sueur, je tombai au sol tout
près de l’homme-bête mort par ma main. C’est
là que je me vis en train de perdre mes plumes
qui volaient en s’éparpillant. Un éclair illumina
l’espace et, en une fraction de seconde, je vis
mon corps blanc et glabre. J’étais devenue une
femme et j’étais complètement nue.
Avec un cri strident le vautour géant fonça
vers moi, serres victorieuses en avant, le bec
ouvert avide de sang. J’allais être dévorée
vivante ! Là-dessus je me suis réveillée, encore
Trill, couvert de transpiration. Trois de mes
petites plumes roses avaient glissé sur les lattes
boisées du grenier.
Ô DIEU des oiseaux et des hommes, que me
réserves-tu donc dans cette vie-ci ?
Durant tout l’hiver où je vécus chez eux,
progressivement les époux Fréau développèrent
à mon égard le sentiment puissant d’une quasi-
adoration possessive. Le mystère de mon
existence même les fascinait à juste titre, mais
aussi les effrayait. Dans un premier temps, ils
me crurent l’objet d’une sorcellerie tout à fait
locale.
– Ma mère, paix à son âme, racontait
l’homme en se signant, disait avoir croisé un
loup-garou sur la chaussée de l’étang qui mène à
la châtaigneraie. Il paraît que les pieds de la bête
ne touchaient pas terre !
20 Chant de l’oiseau
– Tais-toi, dit Adèle, cette histoire m’a
toujours fait peur ! Et puis « Elle“ (c’est ainsi
qu’elle m’appelait alors), si jamais c’était
1une”Goule » , on aurait entendu parler d’une
disparition d’enfant !
– On n’a rien vu de tel dans le journal,
répondit Martial. Et ils n’ont rien dit « dans le
poste » ni à la télévision !
Heureusement, dans cette campagne
profonde la modernité avait tout de même
réussi à poser là, sur le buffet, cette fenêtre sur
ailleurs qu’est la télévision. Ce fut une chance
pour moi car j’appris beaucoup et à toute
vitesse par cet engin grâce auquel je pus saisir le
reflet du monde dans lequel je venais
d’apparaître.
Après trois mois d’observation de cette boite
à images, j’en récoltai une impression de
niaiserie, voire de stupidité et jugeai ce monde
très superficiel.

Par mes facultés télépathiques j’avais
rarement pu capter une pensée profonde venant
d’un journaliste présentateur, ce qui m’amena à
croire, de façon bien puérile que, soit ils étaient
tous « vides », soit la transmission des images
télévisées ne laissait pas passer les ondes
subtiles de la conscience.

1. Manifestation d’une sorcellerie en rapport avec la métempsycose.

21 Le monstre et la splendeur
Dans le grenier de mes « logeurs » je
découvris une caisse de livres d’école, des
manuels de grammaire, de calcul primaire,
d’histoire, de géographie, de sciences
rudimentaires et un dictionnaire en trois
volumes. En cachette je sus lire et compter en
un rien de temps.
L’écriture et le dessin s’avérèrent par la suite
fonctions naturelles grâce à ma mémoire.
Pour l’heure, je n’avais pas encore prononcé
un seul mot !
Un autre personnage vivait près de moi dans
le grenier : un chat ! De prime abord je fus
profondément choqué par son comportement.
En effet, il ne parlait pas et ses émissions
télépathiques restaient à peine perceptibles. La
surprise passée, et malgré nos échanges
psychiques restreints, une grande complicité
s’installa entre nous, une connivence instinctive,
un synchronisme tels que je pus mettre sur cela
le mot : amour. Le matin, lorsque je dormais
encore, il venait ronronner très fort à mes
oreilles, puis il touchait mon nez de sa douce
patte, et si je ne daignais pas ouvrir les yeux, il
léchait mes paupières. Lorsque mes trop longs
cils battaient enfin, lui révélant mon éveil, il
jouait avec mes plumes. Il adorait mes caresses
et j’adorais son doux pelage. Martial et Adèle lui
avait donné le nom de Mystic.
22 Chant de l’oiseau
Fin janvier il y eut beaucoup de neige et
personne ne sortit. Un soir, Adèle faisait cuire
des châtaignes dans la braise lorsque la
conversation s’amorça :
– Que va-t-on faire d’Elle ? demanda Martial.
C’est là que, pour la première fois depuis
trois mois, je pris la parole.
– Je ne suis pas Elle ! J’ai un nom, dis-je.
De stupéfaction Martial lâcha le panier en
lamelles de coudrier qu’il était en train de
confectionner et Adèle se brûla aux charbons
ardents.
– Elle parle ! s’exclama-t-elle.
– Je ne suis pas Elle, répétai-je.
Martial désemparé se passa la main dans ses
cheveux, les plaquant à son crâne comme s’il
voulait les empêcher de se dresser.
– Qui es-tu, ma tourterelle ? demanda-t-il
une fêlure dans la voix.
– Je suis un Trill.
– C’est quoi un Trill ? demanda Adèle, la
gorge nouée et les yeux humides.
– C’est fait comme je suis !
– Et tu parles à présent !
– D’où viens-tu ? Qui t’a posé près de chez
nous ?
– Personne ne m’a posé.
– Alors, comment es-tu venu ?
23 Le monstre et la splendeur
– C’est simple pourtant. Par l’esprit j’ai
rassemblé les atomes ambiants et j’ai densifié
mon corps.
– Les ato… ! Les atomes ambiants ?…
– Densifié, mais co-comment ?
– Par la VOLONTE SUPERIEURE, dis-je.
Je n’étais qu’un oisillon-femme après tout et,
dans l’instant, la mémoire du passé ne m’était
pas encore revenue. Je fis donc cette réponse
partielle induisant l’erreur que cette
VOLONTE SUPERIEURE put être la mienne,
or il n’en était rien. Cette erreur contribua
largement à entretenir le mythe des immenses
pouvoirs que plus tard, à tort, on m’attribua.
– Vingt dieux petit oiseau ! s’exclama Martial.
Voilà qu’à c’t’heure tu parles et c’est pour nous
raconter des choses incompréhensibles !
– Tu n’as donc rien à voir avec de la
sorcellerie ? questionna Adèle.
Pour la première fois je me mis à rire
doucement, cela détendit leur visage et les
enchanta. C’est que j’étais très à l’aise avec leurs
pensées non dites et chaque jour j’avais plaisir à
capter leurs émissions mentales. Ces gens-là
étaient simples, purs et généreux de cœur
malgré leur rudesse et ils étaient sans malice. Je
répondis à la question.
– En effet, je n’ai rien à voir avec ce que
vous appelez ainsi mais…
24 Chant de l’oiseau
C’est alors qu’un fulgurant souvenir se fit
jour à ma mémoire :
– La chose dont vous parlez, continuai-je,
n’est qu’une manipulation fautive des lois de la
nature…
– La sorcellerie cause de grands torts dans
nos campagnes, coupa Martial. Les gens ont
crainte…
Ils ont presque raison, dis-je. Autrefois je fus
moi-même le fruit de certaines expériences
malsaines effectuées par des scientifiques
dénués de scrupules.
Martial et Adèle étaient trop bouleversés
pour comprendre ce flot de paroles tellement
inattendu. Eux aussi étaient remplis de crainte.
– Ma tourterelle, je ne sais pas ce qu’on a pu
te faire ailleurs mais nous, nous prendrons soin
de toi quoi qu’il arrive.
Cette spontanéité me toucha. Adèle restait
incapable d’une pensée cohérente et son
homme n’avait que partiellement conscience de
la responsabilité que sa décision impliquait.
Comment pouvait-il envisager notre avenir
commun ? J’étais leur innommable secret, j’étais
un MONSTRE. Seule ma mort semblait la
solution raisonnable. Pour l’instant on n’en était
pas là et, après cet émouvant échange de mots,
je fis battre mes ailes et m’envolai jusqu’au
grenier, les laissant à leur désarroi. Cependant
25 Le monstre et la splendeur
un lien nouveau était noué et le lendemain, je fis
preuve de hardiesse à leur égard.
– J’ai froid aux pieds, osai-je dire.
Adèle me confectionna alors de longues
chausses pour couvrir mes jambes ainsi que des
manches en tricot. A partir de ce moment, je
me sentis bien et passai mes journées au grenier
à dormir sur un morceau de toile de jute posé à
même le tas de grain à poules avec le chat
Mystic. Avant mon arrivée chez eux, les époux
Fréau avaient vécu très simplement, recevant
peu et sortant moins encore. Ils passaient pour
des taciturnes que frustrait le manque d’enfant.
Cette absence de progéniture, il est vrai, les
attristait à tel point que, chaque jour un peu
plus, ils s’en étaient repliés sur eux-mêmes.
Cependant, depuis quelques mois, le voisinage,
les rares fournisseurs ou clients, le facteur et
quelques autres paroissiens, commençaient à se
poser des questions. Le curé s’inquiétait de leur
absence à la messe du dimanche. L’épicière
avait remarqué une fébrilité croissante chez
Adèle et le docteur qui la soignait pour sa
difficulté à enfanter demeurait surpris de ne
plus voir sa patiente. Le couple, c’était bien
évident, cachait une souffrance. On supposa
que le ménage avait du plomb dans l’aile. A
propos d’aile… Si on avait su !
Tout le printemps je restai enfermé,
observant l’éveil de la nature depuis la lucarne
26 Chant de l’oiseau
du grenier. Un soir cependant, entre chien et
loup, j’osai déployer mes ailes et je m’envolai
jusqu’au-dessus de la châtaigneraie. Grisé par
cette liberté je m’attardai un peu, puis revins me
poser dans la cour de la ferme où Martial
m’attendait pétrifié d’angoisse. Il m’expliqua
que j’aurai pu me faire tuer d’un coup de fusil
par un voisin chasseur. Alors, la tristesse de ma
condition s’abattit sur moi, j’aurais presque
désiré ce coup de fusil. Je m’ennuyais
désormais. J’avais lu tous les livres de ce lieu, le
soir quand les volets étaient clos je regardais la
télévision avec Adèle quand parfois Martial se
couchait très tôt. Cela ne pouvait plus me
suffire et je sentais venir le désespoir lorsqu’il se
passa un événement extraordinaire qui allait
bouleverser nos vies, nous donnant enfin une
perspective d’existence.
Le phénomène débuta, mine de rien, en
pleine lune de mai. Aux aurores, les « saints de
glace » avaient blanchi la nature avec l’une de
ces gelées tardives si redoutables qu’elle allait
compromettre une partie des récoltes. Adèle et
Martial s’étaient réfugiés dans un mutisme
morose empreint de fatalité. Trois nuits durant
je n’avais pas pu trouver le sommeil alors
qu’une sourde angoisse mordait mes entrailles
et qu’un étrange oiseau, sorti d’on ne sait quel
monde parallèle, était venu s’installer sur le
rebord de la lucarne. Je le pris pour une sorte de
27 Le monstre et la splendeur
chimère agitant bizarrement ses ailes de dragon
sans manifester cependant la moindre
agressivité à mon égard. Cela ressemblait à un
signe fatal, une urgence.
La fatigue ! Quelle sensation étrange
inconnue de moi alors commença à m’envahir
le corps. Nous étions en première nuit de lune
rousse lorsqu’une fièvre progressive me fit
grelotter et transpirer. Lorsque Adèle monta me
voir, je n’étais plus qu’une masse tremblante et
humide. Bouleversée, elle me recouvrit d’une
épaisse couverture en pensant très fort : « Elle
est en train de mourir la malheureuse et c’est
sûrement mieux ainsi ! ». Martial, quant à lui,
refusa de venir constater mon état, l’anxiété le
troublait.
Une semaine passa ainsi. En bas, on attendait
tristement ma mort, envisageant déjà le trou à
creuser pour enterrer mon cadavre. Puis la
chimère à tête d’oiseau cessa bientôt son
manège nocturne et, avant que la bête ne
disparaisse, je pus capter dans son regard
perçant une expression inattendue, une sorte
d’invite à la vie ! Mais quelle vie ? Celle-ci, bien
misérable, ou une vie dans le monde d’où elle
venait, l’au-delà ? J’étais trop faible pour
analyser le sens de ce dernier coup d’œil.
C’est le chat Mystic qui me fit prendre
conscience d’un fait significatif : en effet, mon
espiègle petit compagnon grimpé sur ma
28 Chant de l’oiseau
poitrine, jouait à lécher mes plumes lorsque,
relevant comiquement la tête, il fixa mon
regard. Là, je pus observer son museau, il était
barbouillé, encollé de duvet, de MON duvet
blanc, rose et gris. Il cherchait à s’en défaire
d’une patte entre les griffes de laquelle de
petites plumes restaient accrochées : MES
plumes. Une vive émotion accentua ma fièvre
lorsque je compris mon état : je subissais une
mutation, je perdais mon plumage lentement
mais sûrement. Mon cri de surprise et un
miaulement craintif du chat alertèrent les gens
d’en bas qui ensemble, à grand bruit, se
précipitèrent, montant quatre à quatre les
marches de l’escalier pour débouler dans la
pénombre près du tas de plumes.
– AAAh ! Martial ! Le chat L’a mangée !
– Mais non ! « Ça » bouge, et il n’y a pas de
sang !
– C’est les nerfs, Martial ! Ça bouge même
après la mort. C’est comme le canard qui
marche encore lorsqu’on vient de lui couper le
cou.
Mon tas de plumes bougea un peu.
– J’ai très froid, dis-je alors faiblement.
– Ah ma tourterelle ! s’exclama Martial. Tu
vis donc ! Mais qu’as-tu ainsi ?
– Je perds mon plumage.
29 Le monstre et la splendeur
Très lentement je bougeai une aile et ce
mouvement laissa choir quelques plumes d’un
gris-foncé strié de rose.
– Dans quelques semaines, continuai-je, il n’y
aura plus d’oiseau !
Ce soir-là, lorsque Adèle m’eut essuyé le
visage puis le torse devenu glabre par endroits,
lorsqu’elle eut refait mon « lit », les époux Fréau
descendirent à la cuisine et vidèrent à eux deux
la bouteille de vin cuit réservée en principe pour
le dimanche. Je les entendis parler longtemps et
puis rire. Plus tard, je perçus venant de leur
chambre, le bruit de leurs ébats amoureux,
enfin ce fut le ronflement triomphant de
Martial qui emplit ma maison.
Je m’endormis avec Mystic.
Au solstice de juin, le prodige était achevé, le
Trill mourait, ou presque, à sa vie d’oiseau.
Restait une adolescente entourée de mystères
qui deviendra l’objet de nombreux fantasmes à
cause de son tempérament un brin sulfureux.









30 Chant de l’oiseau





31 Le monstre et la splendeur


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Sous son apparence hideuse la chimère ailée n’était
pas un oiseau de mauvais augure mais une messagère,
une passeuse pour les multidimensions dont certaines se
révélèrent effrayantes.
32
II CHANT DES HOMMES
Au cœur du bourg les rumeurs naissent et
courent vite. A la sortie des caisses, à l’épicerie
« Superette », une de ces nouvelles va bientôt
s’en aller courir sur tous les toits.
– Et bien, madame Fréau, vous avez l’air en
forme aujourd’hui !
– Ma foi, madame Turpin, c’est que Martial
et moi on est bien heureux en ce moment !
– Qu’est-ce qui vous arrive donc ?
– Nous allons ADOPTER.
– Adopter ! C’est formidable ! Les gens
disaient que vous ne vouliez même plus avoir
d’enfant !
– Les gens ! Qui a bien pu vous dire une
chose pareille ?
– Heu… C’est Gilberte, la bonne du docteur
qui me l’a dit.
– Bah ! Elle en dit des bêtises celle-là.
– Alors, un garçon ou une fille ?
– Une fille, et même presque une
adolescente.
33 Le monstre et la splendeur
– Une adolescente ! C’est pas commun !
D’où vient-elle cette demoiselle ?
– Vous dire d’où elle vient serait difficile.
N’empêche qu’on a signé tous les papiers
d’adoption. Les gens de la DASS ont été
formidables parce que ça s’est fait très vite.
– Aah ! C’est la DASS ! Comme quoi vous
voyez, il ne faut jamais se défaire d’espérer !
– Oui, et quand ça arrive, c’est bien du
bonheur dans la maison.
– Justement, à propos, quand arrive-t-elle ?
– Très bientôt vous la verrez. Je ne vous dirai
rien de plus à ce sujet.
Adèle souriait de toutes ses dents et ses yeux
en fente où brillait un éclat nouveau
transformaient la jeune femme. L’être falot
qu’elle était il y a peu avait laissé place à une
personne remplie de vitalité joyeuse. Un vrai
tourbillon d’énergie.
– Vous me direz bien comment elle s’appelle,
tout de même !
– Trill… Trillie.
– Trillie ! C’est pas un nom ça ! Elle n’est
donc pas baptisée cette jeunette ?
– Ben, non !
– Et vous n’avez pas l’intention de changer
ça ?
– On en a longuement parlé avec Martial. La
petite est adorable, mais elle a du genre et du
caractère.
34 Chant des hommes
– Et alors ?
– Alors, en accord avec elle, on la baptisera
nous-mêmes.
– C’est monsieur le curé qui ne va pas être
content !
– Pensez-vous ? Il ne le saura même pas.
– Mais, Trillie c’est pas un nom catholique,
insista lourdement la pieuse madame Turpin. Si
vous la mettez au collège, ça va jaser !
– FFFT ! Jasera qui veut. Nous, on la
baptisera et on fera ça correctement. Pour la
circonstance on lui donnera le nom de Trillie-
Anne.
– Anne ! En effet c’est mieux. Mais tout de
même, dans l’église, ça aurait fait une belle
cérémonie.
– Oh, madame Turpin ! On ne la baptisera
pas pour faire « joli » ! C’est rien que pour
qu’elle soit consacrée à Dieu.
L’excellente paroissienne, madame Turpin,
pila face à son caddie. Ses yeux dans le vague et
ses sourcils haut tracés retombant vers ses
tempes prouvaient l’abîme de réflexion dans
lequel elle sombrait.
– C’est profond ce que vous dites, finit-elle
par dire lentement et un tantinet embarrassée.
Adèle lui lança, de biais, un bref regard agacé.
Les deux femmes étaient désormais sorties sur
le parking et poussaient leurs chariots pleins,
35 Le monstre et la splendeur
l’une et l’autre allaient se diriger vers leur
voiture respective.
– Vous comprenez, dit Adèle, j’ai beaucoup à
faire, il manque encore des rideaux à la nouvelle
chambre de ma fille. Je dois me sauver à
présent. Au revoir madame Turpin.
– Bien le bonjour à Martial et toutes mes
félicitations ! Au revoir Adèle !
Lorsque Adèle disparut derrière la première
rangée de voitures, la paroissienne Turpin
changea de visage pour arborer sa mine pincée
des plus stupéfaites qui laissait deviner chez elle
une certaine dose d’aigreur.
– Les Fréau adoptent, marmonna-t-elle ! Et
« ça » a l’air heureux en plus ! Qui l’aurait cru ?
Des gens si peu sociables jusqu’à c’t’heure.
Croyant exprimer sa dignité, elle fit rentrer
son menton dans sa gorge et pinça ses lèvres
encore plus, lorsqu’elle trouva pour elle-même
un côté positif à la situation. C’est elle,
Germaine Turpin, qui allait dans l’heure qui suit
devenir la femme la plus intéressante du bourg.
N’allait-elle pas devoir raconter cette histoire à
tout le monde ? Sans oublier monsieur le curé
tant qu’à faire ! Une ébauche de sourire satisfait
décrispa ses lèvres.
De retour chez elle, Adèle rangea la 4 CV
Renault fourgonnette sous le hangar et se mit
au devoir d’en retirer les provisions. Elle était
contente de son coup. Elle pouvait être sûre
36 Chant des hommes
que sous peu tout le département allait être au
courant de la situation.
Penseriez-vous que la fermière ait menti au
sujet de l’adoption et de ses circonstances, alors
vous feriez erreur. On le comprendra en
reprenant le fil coupé du récit de l’oiseau juste
après sa « mort ».
Dès l’avènement de Trillie après la
métamorphose, Adèle s’en alla acheter à la
grande ville proche une garde-robe essentielle
pour la fillette. Celle-ci appréciait beaucoup sa
toute nouvelle normalité. Elle était mince et
fine et ses courts cheveux châtains lissés en
arrière mettaient en valeur la perfection de son
crâne et de ses traits. Les époux Fréau
l’adoraient mais, pudiques, ne le montraient
qu’avec mesure. Cette nouvelle famille goûtait
aux joies simples de la vie. Personne n’avait eut
l’idée de l’adoption lorsqu’un soir après dîner
« ON » frappa à la porte d’entrée. Un sursaut de
crainte paralysa le trio qui ne bougeait ni ne
disait mot, cependant QUELQU’UN entra sans
attendre. On aurait dit une apparition tant sa
personne était radieuse. L’« homme » avait
d’immenses yeux vert-clair presque effrayants
d’autorité, si un large sourire n’avait modéré
cette expression. Il avait des cheveux blonds
ondulés, était vêtu d’un simple tee-shirt blanc et
d’un jean clair. Il tenait à la main un dossier.
37 Le monstre et la splendeur
– Monsieur ? osa demander Martial après un
moment. Que… ? Qui… ?
– Je m’appelle MIEL, répondit l’apparition
interrompant l’hésitation.
Son regard embrassait le trio de telle sorte
que chacun aurait pu croire : il ne regarde que
moi ! Ce qui ajoutait à la fascination. L’homme
en blanc posa le dossier sur la table.
– Ceci est la légitimité de votre nouvelle
famille, soyez conscients, responsables et
demeurez aimants quoi qu’il arrive.
Sur ce, il y eut un flou de conscience, comme
un étourdissement collectif et lorsque prit fin
cet état second l’étrange apparition avait
disparu. Martial se frotta les yeux croyant avoir
rêvé. Adèle tremblait légèrement et Trillie
restait béate, comme transportée « aux anges ».
Debout près de la table le chef de famille saisit
le dossier et en prit connaissance. Ses yeux
parcouraient les documents avec la plus grande
stupéfaction, cherchant par impossible à
comprendre l’incompréhensible.
– Ben ça alors !
Son regard allait des papiers vers Trillie puis
revenait aux documents. Il s’essuya le front d’un
revers de main puis s’attrapa le menton, scellant
sa bouche avec l’index comme pour s’empêcher
de parler.
– C’est quoi ? demanda Adèle.
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