Le voyage de Mohand

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Le voyage de Mohand est l’histoire de l’auteur. Des milliers de jeunes Algériens fuyant leur village pour aller travailler en France après l’indépendance de l’Algérie peuvent s’y reconnaître. Ce récit commence à l’instant où Mohand quitta son village, un jour du mois septembre 1964. Pour lui, l’aventure commençait à Alger, ville construite par la France. Dans ce récit teinté d’humour et d’émotion, l’auteur décrit non seulement la vie des émigrés en France à cette époque mais aussi des scènes vécues dans son village durant la guerre d’Algérie, les coutumes de Kabylie et la négation de sa culture par le premier gouvernement de l’Algérie indépendante.
Publié le : mardi 4 novembre 2003
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EAN13 : 9782748110401
Nombre de pages : 187
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LevoyagedeMohandAli Mebtouche
LevoyagedeMohand
AUTOBIOGRAPHIE/MÉMOIRES(NONFICTION)© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1041-2 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-1040-4 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
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Dès qu’il eut l’âge de comprendre, Mohand fut
obsédé par l’idée de quitter un jour son village na-
tal pour immigrer dans le pays de ses rêves : la
France. Aprèsavoirassisté,dudébutjusqu’àlafin,à
laguerred’indépendancedel’Algérie,Mohandavait
atteintl’âgedes’exiler,commetantdejeunesdeson
âge,etdepartiràlarechercheduparadisquelesan-
ciens émigrés, après des années passées en France,
leur faisaient miroiter.
Pour se rendre en France, Mohand avait dû sup-
plier son père pendant plus d’une année…
Enfin,toussespapiersétaientprêts: carted’iden-
tité, autorisation de sortie du territoire, certificat
d’hébergement,quesononcleDaLounès,lefrèrede
son père, lui avait envoyé de France, où lui-même
travaillait dans la ville de Bitche, en Moselle…
Avectouscespapiers,Mohandachetasonbillet,par
bateau, aller et retour payé.
Enfin, il allait sortir de ce village où il était en-
fermé depuis sa venue au monde. Il était impatient
d’aller voircemondeextérieur dontilavaitsouvent
entendu parler par les émigrés, lorsqu’ils revenaient
aupays,aprèsavoirséjournéettravaillécommemar-
chands de tapis dans différentes villes françaises,
7Le voyage de Mohand
dontlesnomsenchantaientsesoreilles: Paris,Mar-
seille,maissurtoutdesvillessituées enAlsace-Lor-
raine,oùlamajoritédegensdesonvillage,dontson
pèreetsononcleDaLounès,avaientséjournédurant
les années cinquante et soixante.
Pour voyager en France, Mohand devait partir
avec son oncle,le frère de sa mère. Ce dernier avait
promisàsesparentsdes’occuperdeluietdeluitrou-
ver un travail à la gare de tri SNCF de Lyon-Per-
rache, là où lui-même travaillait comme conducteur
d’un chariot-élévateur.
Patiemment, dès le lendemain de l’indépendance
de l’Algérie, en l’année mille neuf cent soixante-
trois, alors que son village commençait à se vider
de tous les enfants de son âge, Mohand avait at-
tenducejourduvingt-septseptembremilleneufcent
soixante-quatre.
Cematin-là,samères’arrachaitlescheveuxenlui
disant :
« Mohand,tun’aspasfaitchangerlesdeuxcents
francs que tu dois emporter avec toi ! »
Pour passer la douane algérienne et la douane
française,unémigrécommeMohand,quin’avaitja-
maistravailléenFrance,devaitfairesemblantdeve-
nirentouriste. UnefoisenFrance,onpouvaits’ins-
tallerettravailler,maisc’étaitàsesrisquesetpérils,
car beaucoup d’émigrés étaient refoulés à la fron-
tière,certainsàAlgermême,d’autresparlesautori-
tésfrançaises,àladescentedel’avionoudubateau.
Cependant, certains avaient la chance de traver-
ser la frontière et pouvaient chercher du travail en
France. Pour cela, il fallait payer son billet de ba-
teau ou d’avion en aller-retour et emporter avec soi
la somme de deux cents francs français qui prou-
vaitauxautoritésfrançaisesquel’onavaitdequoise
8Ali Mebtouche
nourrirpendantsonséjourenFrance. Danslapréci-
pitation,maissurtoutparignorance,Mohandn’avait
pasfaitchangerlesdeuxcentsdinarscontrelesdeux
centsfrancsfrançais.
Il fallait impérativement que la mention « deux
cents francs français » apparaisse sur son billet de
bateau, avec une signature et un tampon : « Banque
Centrale d’Algérie », banque où il devait se présen-
ter en personne pour faire l’échange. La Banque
Centrale d’Algérie ouvrait ses portes à huit heures
trente…IlnerestaitplusàMohandqu’unepetitema-
tinée pour changer son argent.
Le lendemain, un samedi matin, Mohand se leva
à cinq heures. Il n’avait plus que quelques heures
de chance devant lui pour se rendre en ville à bord
d’un véhicule. Pour aller à Tizi-Ouzou, ville située
à douze kilomètres de là, il attendit avec beaucoup
de persévérance, sur la route qui passait au-dessus
desonvillage,qu’arrive«unfraudeur». Un« frau-
deur » est un travailleur émigré qui a eu l’opportu-
nité de ramener une voiture de France et qui, sans
autorisation légale, transporte des personnes pour la
somme de dix dinars aller-retour. « Les fraudeurs »
étaienttrèsraresdanslevillagedeMohand,comme
dans la plupart des villages kabyles. A sept heures,
Mohand entendit le moteur du seul camion de son
village se mettre en route. Quand le camion arriva
près de lui, Mohand lui fit signe de s’arrêter, puis il
monta et s’installa à côté du chauffeur.
Comme il n’y avait pas d’autre moyen de trans-
port, le propriétaire du camion convoyait aussi bien
de la marchandise que des personnes. Des bancs
étaient installés à l’arrière pour permettre de s’as-
seoir…
Mohand, avait hâte d’arriver à Tizi-Ouzou,…
mais le camion s’arrêtait dans tous les villages
9Le voyage de Mohand
pour ramasser des gens qui se rendaient au souk de
Tizi-Ouzou.
Un jour, le« fraudeur » s’était fait arrêter par des
gendarmes. Ceux-ci lui avaient demandé ce qu’il
transportaitdanssoncamion,carilavaittirélabâche
pour cacher son chargement. « Du bétail Monsieur
l’Agent ! » répondit le fraudeur.
Quand le gendarme lui ordonna de tirer la bâche,
celui-ci fut surpris de découvrir une quinzaine de
personnes entassées les unes contre les autres :
« Alors, vous me dites que vous transportez du
bétail ! Vous vous moquez de moi ?
-Mais,MonsieurleGendarme,sicen’étaitpasdu
bétail,vouscroyezqu’ilsaccepteraientdes’entasser
là-dedans par une température de plus de quarante
degrés, avec toute la poussière de la piste qui rend
l’atmosphère irrespirable ? »
Cette plaisanterie fit beaucoup rire le policier qui
ne verbalisa pas le « fraudeur »,… mais toutes les
personnesquiétaientdanslecamionsesentirentmé-
prisées. Arrivées au village, elles voulurent deman-
derdescomptesàceluiquilesavaithumiliéesdevant
le policier.
Le propriétaire du camion, qui était malin, leur
expliqua qu’il avait dit cela pour éviter que l’on ne
mît son camion à la fourrière. Les gens du village
ne décoléraient pas… puis, peu à peu, après une pé-
riodedemiseenquarantaine,fauted’autremoyende
transport, les villageois étaient revenus…
Peu après l’entrée du camion dans la ville de
Tizi-Ouzou, capitale de la Grande-Kabylie, le
chauffeur demanda à tout le monde de descendre
avantlecentre-ville,carilavaitpeurdesgendarmes.
Quant à Mohand, il resta sur le siège avant, car, ce
jour-là, il faisait partie des privilégiés : le chauffeur
10Ali Mebtouche
devait le conduire à la banque pour arriver plus vite
afin d’être l’un des premiers clients.
Enquelquesminutes,Mohandfutaucentre-ville.
Vite, il courut à toutes jambes vers la seule banque
existante. Asonarrivée,uneénormesurprisel’atten-
dait : sous l’œil vigilant d’un policier posté à l’en-
trée,unechaînehumaines’étiraitsurunecentainede
mètres. Quand, avec beaucoup de retard, la banque
ouvritsesportes,lepolicierintroduisitlesclientsun
parun…Avecbeaucoupd’angoisse,Mohandsemit
à la suite de la chaîne…
Cejour-là,unechaleurdeplomb,jusqu’àétouffer
mêmelesmouches,s’étaitabattuesurlavilledeTizi-
Ouzou. Pouréviter des’affoler, pourse rassurer sur
lefaitqu’ilpasseraitavantlafermeturedelabanque,
àdouzeheures,Mohandessayaitd’imaginercepays
decocagne que représentait pour lui laFrance…
Aonzeheures,cettechaînehumaine,oùMohand
setrouvaitengluédepuishuitheuresdumatin,com-
mença à l’inquiéter. Une peur lui serrait la gorge !
Quelque temps après, à onze heures trente, exacte-
ment,Mohandsemitàcompterlespersonnesrestant
devant lui. Encore une trentaine ! « S’ils passent
tous une minute chacun à l’intérieur de la banque
-ce qui est une chose impossible- cela fera déjà une
demi-heure, il sera alors midi et la banque sera fer-
mée, se dit-il. » Soudain, il entendit un homme, af-
folé, lancer à voix haute :
« Ca fait deux fois que je viens et je ne passe
jamais ! » A cet instant, Mohand se dit :
« C’est foutu ! Si je ne pars pas avec mon oncle
cettefois-ci,jenepartiraijamais. Monpèrevachan-
ger d’avis. »
Toutd’uncoup,Mohandcommençaàtranspirer!
Ilvoyaittournerautourdelui,commedansunrêve,
11Le voyage de Mohand
lesbâtiments,lesgensavecquiilfaisaitlachaîneet
même les arbres au-dessus de sa tête, sous lesquels
il tentait avec difficulté de s’abriter de ce soleil qui
lui brûlait le crâne !
Mohand, ne pouvait plus rester debout. Il s’assit
surletrottoir,lesjambestendues. Ilsavaitquec’était
fini et, qu’à moins d’un miracle, il ne verrait jamais
à quoi ressemblait l’intérieur de cette banque. A cet
instant, tous les gens qui faisaient la chaîne avec lui
se mirent à le regarder :
« Qu’est-ce que tu as, petit ? Tu es malade » ?,
dirent-ils,enfaisantcercleautourdelui.»Acemo-
ment-là, le policier qui gardait l’entrée et qui avait
vu la scène du trottoir se précipita vers la foule qui
entourait Mohand. Tout en maintenant son pistolet
d’unemainsurlaceinture,ilpritMohandparlebras.
Mohandnesavaitpascequelepolicierallaitfairede
lui. Finalement,devantlesyeuxdetouscesgensqui
attendaient là, pour certains depuis cinq heures du
matin, il le conduisit directement à l’intérieur de la
banque. QuelsoulagementpourMohand ! Il éprou-
vait une joie immense : « Ce policier est mon sau-
veur ! se dit-il. »
Le policier lui demanda aussitôt sa carte d’iden-
tité,ses200dinarsetsonbilletdevoyage. Avectout
cela,lesauveurdeMohandallademanderauguiche-
tier de faire l’échange pour lui…
Pendant ce temps-là, avec émotion, parce que
c’était la première fois qu’il mettait les pieds dans
une banque, endroit merveilleux pour lui, Mohand
s’assitparterre,aupieddesfauteuilsinoccupés,dis-
posés tout le long du mur. Mohand pensait que
ceux-ci n’étaient pas prévus pour une catégorie de
gens comme la sienne. C’est alors que le policier,
unefoisdeplus,lesaisitparlebrasetluidit,endé-
signantundesfauteuils: «Assieds-toilà! Toiaussi,
12Ali Mebtouche
tul’asgagné,cefauteuil!»(Lepolicierfaisaitallu-
sion à l’indépendance de l’Algérie).
Cinqminutesplustard,lepolicierapportaitàMo-
handsonbillet,sacarted’identitéetles200F.Surle
billetétaitinscrit: échangede200dinarscontre200
FF, puis, marqué d’un coup de tampon : « Banque
Centrale d’Algérie ». Mohand, remercia cordiale-
ment le policier dans sa langue kabyle.
Au moment de sortir de la banque, le policier
s’adressa à Mohand, en français, puis en langue ka-
byle : « Bon voyage ! Tu vas bientôt être un Pari-
sien, maintenant. Mais un conseil : quand tu iras te
promener aux Champs Elysées, ne t’assieds pas par
terre, sinon les Françaisvont semoquer de toi. »
En sortant de la Banque, Mohand se fit huer par
certaines des personnes qui attendaient en vain :
«Tuesunpetitmalin!Tuasfaisducinéma,pour
pouvoir passer! » Acetinstant,lepolicierleurdit:
« Je peux faire entrer encore deux personnes.
Quant aux autres, il est inutile de perdre votre
temps ! Revenez lundi matin ! » Aussitôt, la foule
se dissipa en protestant contre le laisser-aller des
fonctionnaires de l’Algérie indépendante.
L’après-midi, quand Mohand arriva à la maison,
sa mère se précipita sur lui : « Mon fils (ammi), tu
as fait l’échange ?
Oui !
Arabihandoullah ! (Dieumerci!) s’écria-t-elle.
Non ! Ce n’est pas grâce à Dieu, c’est grâce au
policier » ! s’exclama Mohand.
Lorsque Mohand raconta l’histoire, sa tante
Fatma éclata de rire, puis dit : « Mais le policier,
c’est le Dieu qui te l’a envoyé ! » Mohand mé-
content, lui rétorqua : « Non ! C’est ma chance !
13Le voyage de Mohand
Pourquoi le bon Dieu, n’a-t-il pas aidé tous les
autres, alors » ?
Cetaprès-midi-là,beaucoupdefemmesduvillage
vinrentàlamaisondeMohandpourluisouhaiterbon
voyageetencouragersamère,carcertainessavaient
cequec’étaitquedelaisserpartirsonjeunefilsdans
un pays étranger (« Alghourva »).
L’uned’ellestrèsbavarde,expliquafièrementàla
mère de Mohand pour la réconforter :
« Moi, j’ai deux fils à Paris. Tous les mois, ils
nous envoient des mandats. Pendant les vacances
d’été,ilsvontveniretnousallonsmarierleplusâgé.
Ceseralajoiedanstoutelafamilleetnouspourrons
chanter et danser ! Ne pleure pas ! Un jour, comme
aujourd’hui, il reviendra, et tu pourras toi aussi le
marier ! Il est beau garçon, mais en France, il sera
bien nourri et bien soigné, il reviendra encore plus
beauetavecbeaucoupd’argent.»Dèsquelamèrede
Mohandentenditlesparolesdesagessedelafemme,
elle essuya ses larmes et se mit à rire.
Pendantquetoutescesfemmesconversaientavec
la mère de Mohand dans la cour de la maison, ce-
lui-ci, se trouvait dehors, mais il entendait tout der-
rière le mur de branches de la cour.
Unedesfemmesconseillaàsamère,enparlantde
la sorcellerie légendaire des femmes kabyles :
« Si tu veux que ton fils ne reste pas trop long-
tempsenFrance, utilisecette magie, il paraîtqueça
marche: lejourdesondépart,unefoisqu’ilauradit
aurevoiràtoutelafamille,aumomentoùilfranchira
leseuildelaportedelacourappelle-leparsonnom.
Il se retournera probablement vers toi. Si c’est le
cas,ilreviendrarapidementaupaysaveclespoches
pleines d’argent. »
14Ali Mebtouche
Mohand ne croyait pas trop à toutes ces supersti-
tions de vieilles femmes, mais durant toute son en-
fance, il avait entendu parler de ces histoires où des
femmes exercent un pouvoir de magie sur leur mari
ou leur fils et même sur des personnes étrangères à
la famille. Si une femme voulait changer l’esprit de
son fils ou de son mari, elle devait pour cela trou-
ver quelque part, dans un village, la vieille femme
qui détenait la recette-miracle. On disait que cette
femmeallaitpendantlanuitaucimetièreetdéterrait
un cadavre tout récent. Puis elle prenait la main du
mort et avec cette main, roulait des grains de cous-
cous. Ensuite, la vieille dame mêlait ce couscous à
desplantesmagiquesetfabriquaitainsiunesortede
poudre qui, versée dans une tasse de café ou incor-
poréeàunegalettedepain,servaitàagirsurl’esprit
de la personne visée.
Ondisaitaussiquecesvieillessorcières,trèsrares
en Kabylie, étaient capables de faire tomber la lune
et de la faire atterrir dans une grande bassine. Pour
cela, la vieille dame attendait d’abord une nuit de
pleinelune. Puiselledisposaitdiscrètement,dansla
cour de sa maison, un grand plat en bois (thavksith)
quisertàlapréparationducouscous,etleremplissait
d’eau. Ensuite,elleprononçaitdesparolesmagiques
dont elle seule possédait le secret.
Avant de faire tomber la lune, elle savait qu’elle
devrait faire un lourd sacrifice. La lune, avant de
s’élever, pour repartir, comme un vaisseau spatial,
allait lui demander une chose à laquelle la vieille
femme tenait beaucoup… sinon il y allait de sa
propre vie. Cependant, l’écume qu’elle allait ra-
masser durant les sept minutes de la présence de la
lune dans le plat la rendrait riche et célèbre, car elle
pourrait en vendre chaque goutte à prix d’or. Cette
écumeservirait,commepourlecouscousrouléavec
15Le voyage de Mohand
la main du mort, à ensorceler. Ainsi, avec cela, une
mère pouvait, par exemple, détourner son fils de la
femmequ’ilaimaitpourluienfaireaimeruneautre.
Voici ce qu’on racontait dans le village de Mo-
hand : il y avait autrefois une dame nommée Fa-
tima Boudih. On disait qu’elle avait fait tomber la
lune, et que durant sept minutes, la planète entière,
et surtout le village de Mohand, nommé Imkeche-
rene (les Epluchés), s’était trouvé dans une obscu-
rité totale. Mais la lune, avant de repartir, avait de-
mandé à la vieille sorcière de lui offrir son fils, le
cadet,quis’appelaitAmeziane. C’étaitceluiqu’elle
préférait parmi tous ses enfants. A partir de ce jour,
cegarçonfutatteintd’unemaladieétrangeets’étei-
gnitprogressivementàl’âgedequinzeans. Lamère
regretta amèrement d’avoir sacrifié son fils. Elle le
rejoignit quelques années plus tard, à la suite d’une
longue maladie. La vieille femme avait laissé son
souvenir dans le village de Mohand et on se racon-
tait cette histoire de génération en génération.
Donc,cejour-là,enaccordaveclestraditionsdes
villageoisetlasolidaritéquiexistaitentreslesmères,
la maison de Mohand s’était remplie de femmes.
Elles étaient venues apporter leur aide morale à sa
mère, l’encourager à l’occasion de cet événement
qu’était le départ de son fils en France. Les mères
onttoujourspeurqueleurfilsnereviennejamaisau
pays ! On citait le cas de tel fils, d’un tel village,
qui était resté quinze, voire vingt ans sans donner
de ses nouvelles. Les émigrés qui ont disparu ainsi,
on les appelle « Imcheteyennes » (les sans-retour).
Mais surtout, les femmes ont peur que leur fils ne
rencontre un jour une jolie petite Française qui lui
ferait oublier sa famille, son pays, et profiterait de
lui, pour le dépouiller du fruitde son travail…
16Ali Mebtouche
Ledimanchevingt-septseptembremilleneufcent
soixantequatre,lepèredeMohandselevalepremier
puis il frappa à la porte de la pièce où son fils dor-
mait : « Mohand, c’est l’heure ! » Mais ce dernier
était déjà debout depuis longtemps.
Ensuite, le père réveilla tous ses frères et sœurs.
Quant à la mère de Mohand, sa cousine Fatma et
sa grande soeur Dahbia, elles étaient levées depuis
troisheuresdumatinpourpréparer« almakroute» :
des gâteaux kabyles cuits à l’huile d’olive, et des
oeufs durs, qu’il devait emporter pour manger dans
lebateau…Sixheuresdumatin…Mohandentendit
leronronnementdumoteurducamionduvillagequi
semettaitenroute,puissortaitdesongarage! Acet
instant-là,le père dit : « Allez ! Nous partons! »
A ce moment-là, toute la famille de Mohand se
mitàpleurer: samère,sesfrèresetsœurs,etsacou-
sine Fatma. Ils étaient tous désolés de voir Mohand
lesquitterainsi,maisenmêmetemps,ilsétaientheu-
reux de voir quelqu’un de la famille partir dans un
pays riche comme la France, pour pouvoir leur en-
voyer des mandats tous les mois. Le moment était
venu pour Mohand d’embrasser tout le monde. Il
commença par sa mère, puis il continua avec tous
les autres. Au moment où il allait franchir le seuil
de la porte de la cour, sa mère l’interpella : « Ah !
Mohand ! » Sans se retourner, il lui répondit :
«Detoutefaçon,quetufassesdelamagieounon,
tun’espasprêteàmerevoiravantcinqans. J’aidéjà
signé d’avance ! Pourvu que j’arrive à franchir la
frontière.
- Ilestmalin, celui-là ! rétorqua sa mère… »
Arrivé à Tizi-Ouzou avec son père, Mohand de-
vait retrouver son oncle, accompagné de son cousin
Ahmed, descendus de leur village. Il était déjà dix
heures et Mohand, impatient, ne les voyait toujours
17Le voyage de Mohand
pasarriver. Pendantcetemps-là,lepèredeMohand,
cherchaàluiacheterunepetitevaliseneuve,maisil
n’en trouva pas car elles étaient toutes trop chères.
Enfin,lesvoilàsurlelieudurendez-vousavecdeux
heures de retard.
A quatorze heures, Mohand, son père, son oncle
et son cousin Ahmed, marchaient tous ensemble en
direction de la gare ferroviaire de Tizi-Ouzou. En
quelquesminutes,ilsarrivèrentprèsdelagare. Une
fois sur place, Mohand vit que leur train était déjà
là. Sur une plaque fixée sur un wagon, Mohand lut
avec joie,enlanguefrançaise: « Tizi-Ouzou-Alger.
Départ à 15 heures. » Il ne restait à Mohand que
trente minutes environ avant de se déraciner de sa
Kabylie natale. Mohand attendait, sans montrer son
impatience à son père… Pour l’instant, ce dernier
conversait avec son oncle. Avant de s’embarquer
dansletrain,Mohandressentitunedouleuràl’unde
ses pieds, alors il les observa très attentivement… !
Ilvenaitdes’apercevoirqueseschaussures,achetées
aumarchéauxpuces(lesouk)unesemaineavantson
départ,étaientdifférentes: l’uneavaitsixtrouspour
les lacets et l’autre seulement trois trous ! Tout à
coup, Mohand avait honte ! Comment ferait-il pour
marcherdanslavilled’AlgeretenFrance? Onallait
semoquerdelui,sedisait-il! Enfin,ilessayadeplus
trop y penser.
C’était presque l’heure du départ. Les gens com-
mençaientàmonter. Ilsseprécipitaienttousversles
portes. « Quelle bousculade, se disait Mohand qui
n’avaitjamaisvoyagé!» Enlevoyanttrèspresséet
anxieux, son père dit : « Mohand ! Doucement !…
Doucement!…Laissed’abordmontertouscesgens
etaprèstumonterasàtontour.»MaisMohand,avait
trèspeurqueletrainnesoitcompletetqu’ilneparte
sans lui.
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