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Les biberonneurs de la Saint Odilon

De
295 pages
Une nuit de tempête, et la "Moule qui fume", vieille auberge bretonne se trouve soudain isolée du monde. Que vient faire dans cette galère Emma Vodkasmirne, à part manger la galette des rois avec cette énigmatique association réunissant les anciens bébés élevés au biberon ? Treize à table !… Le révérend Lapenderie se veut rassurant et le fier président, le baron de Koumkouet ne demande qu'à le croire. Est-ce bien raisonnable ? Pourquoi Léo Tilleul, le redoutable agent de la Z.O.B. (zone d'organisation brassicole) s'intéresse t'il à cette joyeuse bande de comploteurs ? Va t'il résoudre un problème qui n'est pas posé, ou bien le combat cessera t'il faute de combattants ?… C’est ce que dévoile le premier épisode de cette saga éthylico-policière.
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2 Titre
Les biberonneurs
de la Saint Odilon

3Titre
Jean Herard
Les biberonneurs
de la Saint Odilon

Roman humoristique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01526-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304015263 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01527-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304015270 (livre numérique)

6 .
8 Chapitre I

CHAPITRE I
Voici la Bretagne profonde, la vraie, avec
menhirs, bigoudens et autres pardons. La Bre-
tagne que le mercantilisme touristique ne fait
qu’effleurer. La Bretagne qui fleure encore bon
le beurre salé, le cidre, le genêt, le sous bois ou
se blottissent bolets et girolles effrayés par la
trop rare présence d’un satyre puant, l’humidité
océanique encore toute chargée d’embruns
malgré le filtre des taillis, pâturages pentus à
l’herbe grasse et drue, ruisseaux, ruisselets cou-
rants en gémissant sous les fougères, heurtant
les granits roux en longue éructation, engen-
drant tourbillons et franges d’écumes provo-
cant, un bon vieux soleil voilé qui se croit obli-
gé de leur fabriquer une multitude d’auréoles,
et, dans ces eaux claires, ma commère la Carpe
et son compère le brochet… mais tout cela a
déjà été dit en son temps !…
Mais foin de Korrigans, farfadets et autres
Merlinesques enchanteurs, venons en aux faits.
9 Les biberonneurs de la Saint Odilon
L’épouvantable récit qui va suivre, vous sera
conté sans crainte, sans défaillance, sans vergo-
gne, et sans Whisky (ou presque ! ).
Situons d’abord les lieux. Envisageons un
triangle vaguement régulier qui aurait sa base au
Nord. De Morlaix, à l’Ouest, à Belle Isle en
terre à l’Est et son sommet au Sud, disons, à
Carhaix Plouguer.
Nous voici dans les monts d’Arrée, une par-
tie seulement, mais certainement la plus char-
meuse et bourrée de mystères !…
Quelque part en ce triangle, un carrefour.
N’en déplaise à quelques forcenés du Caddie, il
s’agit bien d’un carrefour routier, c’est à dire,
pour les non initiés, quatre routes se rejoignant
en un point, et formant une croix plus ou
moins régulière, à ne pas confondre avec le tri-
four qui n’a besoin que de trois routes, le bifour
qui se contente de deux, et le four dont la défi-
nition est encore mal explicitée de nos jours.
Bref, en ce carrefour situé en pleine forêt ou
s’imbriquent taillis et futaies, feuillus et conifè-
res parsemés de genets et épines noires, avec
de-ci delà quelques bourrées de noisetiers, il y
est une grande bâtisse que vous trouverez à vo-
tre droite ou à votre gauche suivant que vous
arriviez d’ici ou de là !
De toutes façons, sa situation ne présente
aucune importance dans le contexte présent,
sinon particulièrement actuel.
10 Les biberonneurs de la Saint Odilon
Cette bâtisse à laquelle convient parfaitement
le nom de maison, se trouve bien isolée en ce
lieu. La plus proche habitation est à l’Ouest, à
environ cinq bons kilomètres, ce qui permet
d’affirmer que l’endroit est particulièrement
calme malgré la magnifique tempête que seuls
les vents de Norois savent provoquer.
Pourtant, tout ce fracas fait de hurlements,
sifflements, rugissements, grondements, semble
glisser sur la demeure longue, large et basse
comme épuisée à supporter sa toiture d’ardoises
de pays, chatoyantes, mordorées, passant du
noir au roux, du gris au bleu avec ça et là des
traces jaunes ou ocres qui rutilent sous le soleil,
et qui, dans le cas présent, luisent merveilleu-
sement sous les pluies que magnifient les éclairs
jaunâtres.
Les murs de granit sortent du sol en érec-
tions lapidaires poussés semble t’il par quelques
pulsations internes, derniers soubresauts ayant
engendré des ouvertures à la mesure des siècles,
étroites, basses, soulignées de nervures de
chaux parmi les pierres empilées semblant guet-
ter par delà leurs rideaux à damiers quelques
hypothétiques passants.
La porte est grande, large, haute, faite de
planches de chêne si épaisses qu’en sa jeunesse
elle eut sans doute put résister à force coups de
caronade, ces canons dont les vaisseaux ma-
louins s’armaient. Mais que seraient venus faire
11 Les biberonneurs de la Saint Odilon
en ces forêts ces hardis corsaires plus enclins à
chasser l’Anglais qu’à batifoler en ce carrefour.
Je vous le demande.
Elle est encore en parfait état cette porte, co-
pieusement vernie, ses ferrures et sa clouterie
correctement et régulièrement repeintes en
noirs affirment que les propriétaires entretien-
nent parfaitement les lieux.
Au-dessus d’elle, pendant le long d’une sorte
de bras de fer tarabiscoté sortant perpendiculai-
rement du mur, une enseigne. Simple tôle dé-
coupée en forme d’écu à trois pointes, et qui sur
fond bleu de vague annonce vaillamment en let-
tres d’or « LA MOULE QUI FUME » Auberge.
Simple panneau grinçant au gré des vents, ves-
tige de temps ou le sacro-saint « néon » n’avait
pas encore ravagé les façades de ces antres du
repos et de la bonne chère. Sous cette raison
sociale un brin ambiguë, l’artiste avait peint
avec forces couleurs, et sans doute quelques
fantasmes, une moule baillant sur un lit de va-
rechs et semblant aspirer goulûment l’extrémité
d’un énorme cigare.
Cette enseigne qui ne représentait que peu
d’intérêt sur le plan artistique avait en son
temps déchaîné les passions régionales. Certains
lécheurs et lécheuses de bénitiers y voyaient là
l’incarnation du démon, qu’il fut de midi ou
d’ailleurs, d’autres, plus rigolards, les grandes
lignes, d’une revalorisation des produits de la
12 Les biberonneurs de la Saint Odilon
mer. Quant à la jeunesse du coin, elle, elle se
perdait en conjectures, d’autant que les tenan-
ciers des lieux n’en savaient guère plus, c’est à
dire rien sur son origine, et ne pouvaient ré-
pondre aux questions pleines de sous-
entendus… Que c’était déjà là quand on a re-
pris l’affaire
– Oui mais les ceux d’avant ?
– Ben !… ils en savaient rien non plus.
– Alors ?…
– Ben alors ?… …
Et ça en restait là.
Oh !, Il y avait bien quelques ancêtres pour
avoir une petite idée. Idée qu’ils chuchotaient à
l’oreille curieuse et attentive du touriste Aoûtien
perdu un soir au coin d’une table.
C’était quelques souvenirs, quelques confi-
dences ; Les veufs surtout, n’en étaient pas ava-
res, n’ayant plus à craindre que de mauvaises
langues ne les rapportassent à leurs épouses.
A c’tépoque là Monsieur, c’était juste après la
guerre, la vraie, de la boue jusqu’au ventre, les
charges à la baïonnette, complètement bourrés
avec leur foutue gnôle qu’ils nous faisaient ava-
ler, et que si t’en revenait vivant, tu te payais
une bonne gueule de bois pendant trois
jours !…
Et oui les p’tits gars, tout se perd, et c’est
moi qui vous le dit, on est pas prêt d’être capa-
bles d’en refaire une comme ça !…
13 Les biberonneurs de la Saint Odilon
Pour en revenir à la Noëlle, pas la fête hein !
mais la Noëlle, celle qui tenait l’auberge à cette
époque, paraît qu’elle avait la cuisse accueil-
lante !… Pas que la cuisse d’ailleurs, si vous
voyez ce que je veux dire !… AH ! ! Dame oui
mon bon Monsieur, tenez, demandez donc au
gars Loïc, il a bien connu ça lui. Hein !…
Loïc ?…
Le Loïc ainsi interpellé finissait sa bolée de
cidre et opinait farouchement du
chef.Parfaitement.Et c’était l’bon temps… et…
. P’tête ben que c’est à cause d’elle, c’te foutue
peinture, mais Dame, c’est pas sûr non plus. Al-
lez donc savoir !…
Tout cela ne pouvait être bien évidemment
que radotages de vieillards éméchés et les restes
de la Noëlle devaient se retourner dans leur
tombe comme l’affirmaient certains. Cela
n’empêchait pas les joyeux gars du coin d’en
tirer plaisanteries et fines allusions lorsqu’ils
emmenaient leur petite amie du moment pren-
dre un pot à « La moule qui fume ».
14 Chapitre II

CHAPITRE II
La nuit est exécrable.
Une tempête rageuse courbe les arbres, des
torrents d’eaux incontrôlées semblent couler du
ciel boursouflé de nuages, se bousculant en
course folle vers l’Est, l’orage y met du sien,
inondant par instant de lumière froide et brève
les forêts et les pâtures, mêlant ses coups de ca-
nons aux hurlements du vent.
Une oreille avertie et attentive entendrait un
volet mal accroché, et, avec un peu de concen-
tration, le grincement désespéré de l’enseigne de
« la moule qui fume ».
Et pourtant, « la moule qui fume » semble se
foutre complètement du remue ménage exté-
rieur. C’est qu’elle en a vu bien d’autres, et en
cette soirée du quatre janvier, elle affiche com-
plet.
Un séminaire, comme cela se pratique beau-
coup de nos jours, en a prit possession, et la
voici envahie pour la nuit.
Le souper à été copieux, à la mesure des
convives. Les bouteilles de Muscadet sur lie et
15 Les biberonneurs de la Saint Odilon
de Gros Plant dont le cépage melon en a fait
rigoler plus d’un, ne font que passer, en appe-
lant d’autres à la rescousse, et mèmène, l’unique
servante, la quarantaine débonnaire, s’applique
en un perpétuel va et vient à ne pas laisser
s’assécher les gosiers.
Bref, nous connaissons tous cette ambiance
de fin de banquet. Banquet qui, nous devons
humblement l’avouer, n’a rien a voir avec les
joyeuses festivités de fin d’année ou l’on se re-
trouve en famille ou entre amis, voir entre col-
lègues d’une entreprise à la caisse noire bien
dissimulée et copieusement garnie.
Que Néni, l’affaire est plus sérieuse en ce soir
de la Saint Odilon, quoi qu’en laisse penser la
bande de joyeux fêtards réunis autour de la ta-
ble dans la grande salle de l’auberge.
La salle est grande, c’est vrai, outrageusement
grande, mais nous avons de la place dans nos
campagnes !
Pavée d’ardoises rugueuses que n’ont pas ré-
ussis à polir les incessants passages des bottes,
godasses, sabots et autres escarpins. C’est de
l’Opus Incertum vous susurrerait à l’oreille un
compétent carreleur aux genoux cagneux et aux
reins torturés. Faisons-lui confiance, et mar-
chons sur L’Opus Incertum !…
Un enduit gratté recouvre les murs qui mon-
tent du sol vers le plafond, bien que certains
16 Les biberonneurs de la Saint Odilon
semblent avoir monté plus vite que d’autres tant
celui ci offre d’irrégularités dans sa planimétrie.
Ses solives massives ternies par des généra-
tions de lampes à pétrole ou mieux encore par
les fumeurs de pipes, cigares, cigarettes ne sem-
blent pas encore avoir pris conscience qu’un
triste trisomique suivit en cela par d’autres tris-
tes couillons lui imposeront une loi qui dit à
peu près « T’as plus le droit de fumer,
t’emmerdes les autres, mais on va quand même
te vendre du tabac »
Sans tenir compte que les pétuneurs incorri-
gibles sont copieusement emmerdés par leurs
gueules renfrognées et des propos tels que « Tu
verras quand t’auras le cancer du poumon » Et
ta sœur ? Elle a bien le Sida. mais lui, il est
contagieux". L’esprit français est ainsi fait, que
nous nous amusons d’un rien.
Mais, revenons à nos solives. Traînées bru-
nes, corrodées, noircies, patinées sur fond de
torchis brûgnassant entre elles. Belles et bonnes
couleurs soutenues, un peu jaune sale, un peu
ocre passé, semblables aux murs dont le revê-
tement qu’on a pu espérer clair et joyeux, n’est
plus qu’un aimable souvenir.
Çà et là, quelques rectangles moins ternes
laissent envisager des toiles ou des photos dis-
parues. Il en reste, encore heureusement accro-
chés en des endroits inattendus, entre autre, une
magnifique reproduction de Breughel de Bois
17 Les biberonneurs de la Saint Odilon
représentant Guy Mollet offrant une rose à un
bédouin sur fond de canal de Suez. Que de
prémonition dans l’œuvre de ce sympathique
artiste trop vite oublié. Qui se souvient de
Breughel de Bois ?…
Face à l’entrée, un long bahut surmonté d’un
vaisselier, le tout en bois de chêne martyrisé par
le ciseau d’un laborieux anonyme qui réussit à
en faire un joli meuble de pur style breton.
Alignées sagement le long des murs, une di-
zaine de tables de bistrot flanquées chacune de
leurs quatre chaises aussi bretonnantes que le
bahut. Des nappes de coton à grandes fleurs
multicolores protègent la patine des plateaux
qui supportent quelques vases fleuris pour cer-
tains, pour d’autres, des coupes en faïence grisâ-
tre remplies de fruits, pommes, bananes, oran-
ges s’éclaboussent de lumière.
Çà et là, quelques bouteilles attendent paisi-
blement leur passage dans un autre monde.
Presque au fond de la salle, à droite et à gau-
che, deux portes se font face. Identiques dans
leur aspect puissant et ciré. L’une à droite
donne accès aux cuisines, l’autre aux W-C, bien
qu’aucune indication ne permette de les identi-
fier !…
Seuls les habitués poussent allègrement la
bonne, il n’en va pas de même pour ces fiers
buveurs qui ont atteint le stade ou les différen-
ces n’auraient plus guère d’importance si les
18 Les biberonneurs de la Saint Odilon
gens des cuisines excédés par les jets d’urine qui
font rouiller leurs fourneaux ne leur faisaient
brutalement comprendre qu’il était préférable
d’aller se soulager sur le terrain entourant
l’auberge et qui s’appelle pompeusement la pe-
louse.
Mais refermons bien vite ces portes généra-
trices de quiproquos et revenons vers la table
centrale.
Une table énorme, massive, titanesque, un
bon mètre vingt de large pour presque six de
long, faite d’une seule tranche de plus de vingt
centimètres d’épaisseur, les bords bruts laissant
voir les stries d’un aubier disparu. Quatre pieds
colossaux, quatre piliers bruns, bruts de serpe,
émanchés verticalement dans le morceau de
tronc, venant affleurer sa surface en y décou-
pant quatre carrés plus ternes dans sa patine sé-
culaire.
Quel arbre gigantesque avait donc contribué
à la construction de ce dolmen végétal ? Les
vieux répétant que c’est point un arbre de cheu
nous !… Là dessus on voulait bien les croire, et
d’autant plus facilement que son histoire com-
emençait vers la fin du XVI siècle quand le baron
de Koumkouett la ramena ses Isles comme l’on
disait alors. Parti y chercher fortune, il en revint
bien vite, dégoutté du climat qui le faisait trans-
pirer plus que de mesure, du manque de bois-
sons appropriées à son estomac qui lui don-
19 Les biberonneurs de la Saint Odilon
naient des aigreurs, et du pubis glabre des in-
diennes qui le laissait de marbre. La table inté-
gra ainsi, en tant que mobilier principal une
vieille demeure qui n’avait pas encore vocation
d’auberge et servait plutôt de rendez-vous de
chasse.
Son poids énorme ayant rebuté maintes gé-
nérations de portefaix et de déménageurs paten-
tés, elle resta donc là et la maison s’ordonnança
autour d’elle. On poussa les murs, on rehaussa
les plafonds, de nouvelles fenêtres lui prodiguè-
rent la clarté qu’elle méritait, à la terre battue se
substitua l’ardoise, bref, son environnement
était prêt à accueillir force consommateurs au fil
des ans.
En cette soirée qui nous concerne, elle s’était
laissé couvrir chastement d’une nappe verte et
blanche (frappée des armes des Koumkouett,
qui sont de deux pommes au pied d’un menhir
sur champ de course) afin de dissimuler les tra-
ces indélébiles laissées à sa surface par les in-
nombrables culs de bouteilles ou de verres dé-
goulinants de vin, de cidre, de Chouchen, voir
de café calva.
Pour l’heure, le dernier descendant connu
des Koumkouett y siégeait au haut bout assis
dignement sur une modeste chaise de cuisine
aux pieds naguère chromés, car le baron Gaétan
Gaël faisait fi depuis longtemps des us et cou-
tumes établis pas ses ancêtres ainsi que de leurs
20 Les biberonneurs de la Saint Odilon
préjugés, et ce, depuis qu’il avait séduit et épou-
sé en noces simples bien que justes comme il
est bon de le souligner, Germaine Choubard, à
l’époque brouilleuse de lait a la cave des demoi-
selles de Roquefort où il était lui-même guide
touristico-gastronomique les samedi dimanche
et mercredi, ce dernier jour lui permettant
d’accoutumer à la mastication du fromage des
centaines de nos chères têtes blondes ou bru-
nes, car le baron était loin d’être raciste.
De vieille et authentique noblesse, la Baron-
nie de Koumkouett perdait ses origines dans les
profondeurs du temps. Vassale quelques siècles
des Ducs de Bretagne, la révolution avait fait
main basse sur ses terres en même temps qu’elle
abolissait les titres nobiliaires, et, de par-là
même, la noblesse. Et, bien qu’une deuxième
abolition eu lieu en 1848, Gaétan Gaël de
Koumkouett était toujours douloureusement
surpris lorsqu’il parcourait les quelques quatre
vingt mille particules, que notre république, qui
doit aimer ça, accueille actuellement en son sein
et dans le Bottin mondain. Mais tout cela était
loin des préoccupations du Baron en cette soi-
rée ou la bonne humeur pour ne pas dire la
franche rigolade était apparemment de mise.
Gaétan Gaël de Koumkouett siégeait donc à
une extrémité de la table, l’esprit plongé dans la
douce somnolence que procure un estomac
21 Les biberonneurs de la Saint Odilon
comblé, il contemplait, l’œil vague la double
rangée de six convives se faisant face.
Il y avait là la fine fleur de son association, et
qui constituait, selon la loi de 1901, son bureau.
Onze personnes hautes en couleurs et en
verves, tenaillées par l’assouvissement d’une
même obsession, et la petite dernière qu’il avait
admise parmi elles sur la chaude recommanda-
tion de Léo Tilleul, membre influent s’il en fut.
Mignonne la dernière recrue, la trentaine bien
portante, construite comme les filles de maga-
zines qu’il feuilletait de temps à autres, longs
cheveux blonds, regard presque vert, une bou-
che qui savait rire et tout le reste à l’avenant. Il y
avait bien cette légère claudication de la jambe
gauche, mais cela lui donnait une démarche fort
agréable si l’on ne se contentait d’observer que
ses hanches qui roulaient plus qu’il n’est bien
céans.
Elle avait l’air de bien s’amuser ce soir et son
léger accent slave n’était pas pour déplaire et
justifiait allègrement son nom. Emma Vodkas-
mirnof. Çà fleurait bon les steppes, le transsibé-
rien, le goulag et la place rouge qui quelquefois
est blanche.
Emma Vodkasmirnof sans point
d’interrogation lui avait-elle dit en se présentant.
Quelle finesse d’esprit, et il envisageait sans au-
cune arrière pensée, qu’il lui faudrait bien, un de
ces jours faire un peu l’humour avec elle.
22 Les biberonneurs de la Saint Odilon
Virginie Haumoupopotain le tira de cette rê-
verie ;
– Alors Président, quand est ce qu’on se la
mange cette galette ?…
C’était une grande bringue qui avait du se
coiffer avec un pétard ce soir là, l’œil brun et
vif, le nez et la bouche suffisamment grands
pour qu’on les remarque. Elle avait le verbe
haut et assuré ses tribuns qui firent les beaux
jours de notre assemblée nationale et pour
cause, elle avait passé beaucoup plus de temps
depuis son adolescence dans les meetings, ma-
nifestations, ou réunions syndicales que derrière
le guichet de la banque du Crédit Nivernais qui
l’employait.
Gaétan Gaël sursauta à cette apostrophe.
« Foutre Dieu, jura-t-il intérieurement, car la
bienséance lui interdisait de le faire à haute
voix, »c’est ma foi vrai, le temps passe et nous
n’avons pas encore attaqué cette foutue ga-
lette", car c’était une tradition depuis la création
de l’association de tirer les rois, à défaut
d’agents du fisc ou autres malfaisants avant de
passer aux choses sérieuses, c’est à dire, la mise
au point d’un nouveau plan diaboliquement ef-
ficace… Mais le temps n’en était pas encore ve-
nu.
Le Baron se tourna donc élégamment vers la
porte des cuisines et cria à très haute et très in-
telligible voix « Holà Gargotier !… Que l’on
23 Les biberonneurs de la Saint Odilon
nous baille fissa la galette » ce qui dénotait pour
le moins une certaine désinvolture vis à vis de la
suave dialectique de Roger Peyrefitte. Et… en
attendant ce baillage fissa, le silence se maintint
dans la salle. Pas le plus petit chuchotement,
pas le moindre raclement de gorge, pas la plus
petite toux, et si la tempête extérieure eut cessé
brutalement, on aurait pu entendre voler une
Safrane. C’est ce que du penser à cet instant de
Koumkouett, car il prononça comme en aparté
cette phrase sibylline, « Merde… J’ai laissé mes
clefs dessus ».
Ce qui ne put que jeter le trouble dans
l’assistance, car lorsque la galette énorme, ma-
jestueuse boursouflée de blondeurs et de dorés,
au feuilletage si fin qu’il en paraissait transpa-
rent, apparue, portée à bout de bras sur une
grande plaque de four par Emile Grosrenaud,
chef et tenancier de la « moule qui fume », tous
les regards cherchèrent à sa surface, les clefs
évoquées par le Président quelques instants plus
tôt, n’osant imaginer qu’elles puissent servir de
fève !
Le geste précieux, la mine gourmande, Emile
Grosrenaud déposa délicatement la pâtisserie au
centre de la table, après que l’on eut poussé ver-
res et bouteilles afin de faire place à ce qui de-
vait être le clou de la soirée gastronomique.
– Mesdames et Messieurs, Monsieur le Prési-
dent, dit-il d’une voix aigrelette, permettez-moi
24 Les biberonneurs de la Saint Odilon
maintenant de me retirer, je vous souhaite à
toutes et à tous une agréable nuit. Car il savait
fort bien que cela pouvait se poursuivre jusqu’à
six ou sept heures du matin, et il ajouta : Vous
savez ou se trouve la réserve de bouteiles
hein !… dans le bahut.
Et cela étant dit, il se retira fort dignement,
faisant voler sur ses pantalons trop larges, à car-
reaux blancs et gris, les pans de son tablier, sous
une chaude ovation que cru bon de ponctuer
d’un joyeux solo de trompette Raphaël Bougre-
deu, qui, il est bon de le savoir, était trompet-
tiste, bien que daltonien, dans un quintette Bi-
gouden.
Emile Grosrenaud rentré dans ses cuisines et
le calme enfin revenu, le Baron Gaétan Gaël de
Koumkouett donna l’ordre tant attendu de dé-
couper la galette, et pour une fois désigna tout
naturellement, au grand soulagement des autres
convives, l’homme le plus compétent pour ce
genre d’action " Mon cher Hilary, il va de soi,
comme disait Henri IV, que la charge vous re-
vienne de faire treize parts rigoureusement éga-
les dans ce magnifique chef d’œuvre arrivant
tout droit de chez Lenôtre dont la réputation
n’est plus à faire, et nous allons vous observer
dans une attente quasiment mystique.
– N’associez pas la religion à cet acte profane
mon fils Président lui murmura à l’oreille le ré-
vérend Lapaudemé qui offrait déjà aux regards
25 Les biberonneurs de la Saint Odilon
perspicaces une trogne rougeoyante sous la
couronne de cheveux blancs qui la surmontait,
comme une auréole qui aurait bêtement bascu-
lé.
Car le révérend n’était pas insensible aux
biens de ce bas monde, et, tout liquide, pour
peu qu’il fut largement alcoolisé lui donnait
l’occasion de rendre grâce au Seigneur, qui,
dans sa grande et généreuse bonté avait contri-
bué à son élaboration.
Pour résumer, le révérend Lapaudemé était
un tant soi peu porté sur la chopine.
Haussant le ton afin que tout un chacun
puisse prendre connaissance du message qu’il
allait délivrer, une sainte illumination rayonnant
de sa large personne, les mains aux doigts
courts légèrement boudinés, aux ongles particu-
lièrement soignés posés bien à plat sur la table,
il prononça comme du haut d’une chaire " Il est
vrai mes frères, vous l’aurez vous-même consta-
té, que nous voici réunis à treize autour de cette
table qui, pour n’être pas sainte, n’en est pas
moins bien garnie. Treize !… chiffre fatidique
suivi de ses cohortes de superstitions que nous
balaierons d’un revers de l’esprit. Faisons fi mes
frères de ces croyances ancestrales et barbares
et n’y pensons plus car cela risquerait de nous
porter malheur. Amen !…
Sages et saintes paroles qui furent saluées par
de vigoureuses approbations. Même Raphaël
26 Les biberonneurs de la Saint Odilon
Bougredeu qui n’avait pas tout compris, em-
boucha sa trompette arrêté in extremis par la
main délicate mais ferme de la Comtesse Mar-
len Grossmoutig.
– Plus tard Raphael !… Cela ferait déplacé.
– Ben !… Pourquoi ?…
– Par ce que c’est comme ça !…
– Ah. Bon.
Et on en restât là, d’autant qu’Hilary Haus-
gratton, le préposé désigné à la découpe avait
réussi à faire parvenir la galette jusqu’à lui, placé
en dernière place de la rangée de droite, juste en
face de Raphaël Bougredeu.
– Il me faudrait un grand couteau remarqua
t’il. Peut être y en a t’il un dans les tiroirs du ba-
hut ?…
L’aller et retour ne lui prirent qu’un instant,
et il se trouva armé d’un immense couteau à dé-
couper qui jetait des reflets livides sur la mal-
heureuse pâtisserie qui semblait se dégonfler en
pressentant sa fin prochaine.
Géographe érudit et reconnu comme tel, il
occupait la fonction fort enviée de professeur
de frontières à l’école supérieure des douanes,
ce qui le désignait tout naturellement au partage
en treize secteurs rigoureusement identiques
d’un cercle, fut-il celui d’une galette. Mais lais-
sons là notre homme cogiter de savants calculs
pour nous éclairer, si toutefois c’est possible,
sur cette mystérieuse association réunie ce soir
27 Les biberonneurs de la Saint Odilon
là. Association à but non lucratif comme le sti-
pule la loi de 1901.
« Les biberonneurs de la Saint Odilon » Il suffit de
consulter n’importe quel calendrier pour
s’apercevoir que la fête de ce Saint Homme ou-
blié tombe chaque année le 4 janvier. Quoi de
plus naturel que de se réunir ce soir là autour
d’une galette des rois. Par contre biberonneur à
une vocation plus humaniste.
Dans un vaste, généreux, et constructif pro-
gramme, il s’agissait de rassembler en une im-
mense famille dans laquelle régnerait enfin la
paix et la clairvoyance, tous les anciens bébés
élevés au biberon, et ce, sans distinction de
sexe, couleurs, ou origines.
De prime abord, l’individu se croyant norma-
lement constitué de corps et d’esprit va se poser
cette angoissante question, après tant d’années,
peut-on faire confiance à une personne affir-
mant haut et fort que ses tétés ne provenaient
que d’une tétine coiffant un récipient de verre
en forme de bouteille sans goulot ?
Et tout un chacun de hurler à l’imposture
car, à notre connaissance, aucun certificat de
biberonnage ne fut délivré par une quelconque
organisation officielle et compétente ! Les bibe-
ronneurs firent face à ce problème avec beau-
coup d’énergie, d’astuces, de sang froid et de
sans gêne.
28 Les biberonneurs de la Saint Odilon
Tous les individus présentant des nez écra-
sés, épatés, tordus, rabougris, camus, arrondis,
busqués, bulbeux, rougeâtres, suintants, cou-
lants ou boursouflés (pour ce dernier, il était
possible de se prévaloir d’un certificat médical
attestant que la boursouflure était consécutive à
un choc) étaient impitoyablement écartés en
vertu du principe logique et bien fondé qu’un
nez ne peut se développer harmonieusement s’il
est enfoncé dans une mamelle surgonfflée pen-
dant les mois de tétées de la prime enfance. Et
cela figure en bonne place dans les statuts.
La rigueur du texte découragea bon nombre
de postulants, évinça quelques tricheurs et
conduisit l’association à se contenter de treize
membres.
Oui mais, quels membres !… Et pourquoi ce
nombre dérisoirement limité alors qu’il existe
plusieurs milliards de biberonneurs de par le
monde ?… Est ce dû à une mauvaise organisa-
tion ? A une médiatisation inexistante ? Ou pis
encore, à un désintéressement général envers la
Çà use sublime décidée initialement ?… Que
Neni… l’affaire fut bien montée avec
l’approbation légale, laïque et républicaine de
notre merveilleuse administration qui suscite
tant d’admiration dans d’autres états moins gâ-
tés que le nôtre.
Serais ce donc qu’une simple façade ? Une
couverture génératrice de respect dans une so-
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