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LES FEMMES A LA CONQUÊTE DU POUVOIR POLITIQUE

De
216 pages
Symbole de la conquête des droits politiques, le droit de vote était loin d'être la seule revendication des femmes britanniques au début du XXe. Suffragistes et suffragettes considéraient en effet le vote comme un moyen plutôt qu'une fin. Ce livre trace le portrait de grandes figures féminines de l'évolution des luttes, dévoile les conflits et alliances avec les partis politiques et les syndicats et entre les groupes féministes eux-mêmes. Puis, il ouvre la réflexion sur la place des femmes aujourd'hui dans les instances politiques.
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@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0511-7

LES FEMMES A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
Royaume-Uni, Irlande, Inde

Bibliothèque du féminisme
Collection dirigée par Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas, Hélène Rouch

l'Association

publiée avec le soutien de nationale des études féministes (ANEF)

Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, entre sexe et genre. Il s'agit ici de poursuivre le débat politique ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scientifique et critique dans une approche interdisciplinaire. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l'étranger. Ouvrages parus . Lettres de Catherine de Saint-Pierre à son frère Bernardin, Lieve Spaas, 1996. . La Mixité à l'école primaire, Claude Zaidman, 1996. . Quelle citoyenneté pour les femmes? sous la direction de Alisa deI Re et Jacqueline Heinen, 1996. . Les Femmes dans la prise de décision en France et en Europe, sous la direction de Françoise Gaspard, 1997. . Le Roman d'amour et sa lectrice. Une si longue passion, Annik HoueI, 1997. . Les Femmes et la Création musicale. Les compositrices européennes du Moyen Age au milieu du xxe siècle, Danielle Roster (traduction de l'allemand, Denise Modigliani), 1998. . La Construction sociale de l'inégalité des sexes. Des outils et des corps, Paola Tabet, 1998. . Simone de Beauvoir. L'autre en miroir, Françoise Rétif, 1998. . Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Un héritage admiré et contesté, Catherine Rodgers, 1998. . Cartographie du féminin dans l'utopie. De l'Europe à l'Amérique, Claude Cohen-Safir, 2000. . L'Evidence de l'égalité des sexes. Une philosophie oubliée du XVIIe siècle, Elsa Dorlin, 2000. . Femmes de pouvoir: mythes et fantasmes, sous la direction de Odile Krakovitch, Geneviève Sellier et Eliane Viennot, 2001.

Sous la direction de

Martine Spensky

LES FEMMES A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
Royaume-Uni, Irlande, Inde

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'HarmattanInc.
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

1026 Budapest
HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

J'aimerais exprimer ma gratitude aux membres du CESCIB (Centre de Recherches sur le Commonwealth et les lIes britanniques) de l'Université de Paris VIII pour les échanges fructueux que nous avons eus dans nos séminaires, au cours de ces dernières années, et dont je me sens redevable. Je remercie l'Université de Paris VIII qui a permis à nos projets de se réaliser. Merci à ceux et celles qui ont relu le manuscrit de cet ouvrage, Dominique Fougeyrollas, François Poirier et Helène Rouch. Merci à Rosalind Greenstein pour ses conseils concernant la traduction des termes juridiques.

Introduction
Par Martine Spensky

La plupart des chapitres de cet ouvrage ont été présentés, sous une forme abrégée, lors du colloque: "1918 -19 2 81998, la participation des femmes à la prise de décision politique en Grande-Bretagne... et ailleurs ", organisé par le CESCIB (Centre d'Etudes sur le Commonwealth et les îles Britanniquesl) à l'Université Paris 8, les 20 et 21 novembre 1998. L'année 1998 marquait en effet le quatre-vingtième anniversaire de la loi de 1918 donnant le droit de vote à plus de huit millions de femmes2 britanniques et le soixantedixième anniversaire de celle de 1928 instaurant le suffrage universel de fait dans ce pays. Ce livre ne constitue toutefois pas" les actes" du colloque. Une vingtaine d'intervenant-e-s y ont, en effet, apporté leur contribution, ainsi que sept discutant-e-s chargé-e-s de produire une synthèse de chaque session afin de lancer le débat. Certaines communications portaient sur le dix-neuvième ou le début du vingtième siècle, d'autres sur l'époque contemporaine; la plupart sur la Grande-Bretagne, d'autres sur divers pays de l'Union européenne. L'intitulé, peu contraignant puisque le colloque se proposait de faire le point sur le chemin parcouru et celui qui restait à faire avant d'arriver à l'égalité politique entre femmes et hommes, avait permis une grande diversité des interventions. Dans un souci d'homogénéité, les éditrices3 et moi-même avons préféré restreindre, d'un point de vue géopolitique et temporel, l'étendue de l'ouvrage. Nous avons en effet choisi de retenir les seules interventions portant directement sur la Grande-Bretagne et deux des pays qui ont partagé avec elle une histoire commune et continuent d'entretenir des liens privilégiés avec l'ancienne métropole: l'Irlande et l'Inde. Les mouvements féministes de ces deux pays sont, en effet, nés dans la mouvance de ceux du Royaume-Uni et n'ont jamais cessé d'entretenir avec eux des liens étroits, bien que
1. Dont j'ai assumé la responsabilité pour la dernière année en 2000. 2. Les femmes de plus de trente ans occupant en leur nom propre ou possédant une maison d'une certaine valeur, ou épouses d'un homme remplissant ces conditions, ainsi que les diplômées des universités. 3. Dominique Fougeyrollas et Hélène Rouch, responsables de la collection " Bibliothèque du féminisme" aux éditions l'Harmattan.

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rarement sereins. La comparaison avec l'ancienne métropole peut être un intéressant objet d'étude puisque les différences creusées à partir d'un héritage commun ont constitué ces pays en nations indépendantes. Or, les rapports hommes/femmes sont généralement au cœur du projet nationaliste, comme le montre Elizabeth Gaudin dans le chapitre qu'elle consacre aux femmes irlandaises. Au niveau temporel, nous avons choisi la période la plus militante du mouvement en faveur du suffrage des femmes: 1897-1918. Deux chapitres, ceux de Véronique Molinari et de Myriam Boussahba-Bravard, portent toutefois sur la période de transition qui suit entre 1918 et 1928. Ils concernent le devenir des deux plus importantes organisations suffragistes4 de ce premier tiers du vingtième siècle: le NUWSS (National Union of Women's Suffrage Societies) de Milicent Fawcett, dont Barbara Caine retrace minutieusement l'histoire dans cet ouvrage, à travers le portrait de sa dirigeante; Eleonor Rathbone lui succède à la tête de l'organisation en 1918, laquelle prend l'année suivante le nom de NUSEC (National Union of Societies for Equal Citizenship). Myriam BoussahbaBravard étudie le rôle de la présidente de la NUSEC dans l'orientation de celle-ci, jusqu'en 1929. Le deuxième chapitre portant sur la période de transition concerne, dans une moindre mesure, le devenir de la WSPU (Women's Social and Political Union) dont June Purvis écrit ailleurs dans ces pages l'histoire jusqu'à la Première Guerre mondiale, en traçant le portrait d'Emmeline Pankhurst. La WSPU se transforme brièvement en Parti des femmes, en novembre 1917, mais reste ignoré par les féministes à cause de ses orientations idéologiques. C'est ce " choix" des nouvelles électrices entre "parti des femmes" et "partis politiques" traditionnels qu' étudie Véronique Molinari. Le chapitre de Jim Barry, le seul à se situer à la fois dans la période actuelle et sur le terrain des municipales, porte sur l'effet des quotas de femmes aux élections locales en Inde depuis 1992. Seul sociologue dans cet ouvrage écrit par des historiennes et des anglicistes, Jim Barry compare, de fait, Mombay5 et Londres car, dans ces capitales, l'une grâce à des quotas (Mombay), l'autre sans,
4. Le mot" suffragiste " désignait toutes celles et ceux qui étaient partisanne-s du suffrage des femmes. Le sens du mot" suffragette", plus connu en France, est donné dans le texte: ce sont, en un mot, les plus" remuantes" des suffragistes. 5. Les Indiens, et plus récemment les Britanniques, nomment Bombay: Mumbay. Afin de rester fidèle au texte de Jim Barry, c'est le nom qui sera utilisé ici, bien qu'il ne soit généralement pas utilisé en français.

MARTINE SPENSKY

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30% des élus municipaux sont des femmes. Cette comparaison lui permet de faire la démonstration de l'intérêt de la notion de " masse critique ". Il semblerait en effet que, si la présence d'une petite proportion de femmes dans les assemblées politiques ne change rien à l'exercice du pouvoir, au-delà d'un certain seuil - que Drule Dahlerup (1988), qui a inventé le concept, fixe à 25% - ce n'est plus le cas. Ce seuil n'a jamais été atteint en France, pas plus au niveau municipal qu'au niveau parlementaire. Ceci explique sans doute que la notion de " masse critique" y soit généralement ignorée; il y a sans doute d'autres raisons qui expliquent le manque d'intérêt pour cette notion en France. Le programme du colloque ainsi que le nom des intervenant-e-s et l'intitulé de leur intervention figurent en annexe; il Y sera parfois fait référence6 dans cette introduction. Le chapitre de Barbara Caine sur Milicent Garrett Fawcett a été spécialement écrit pour ce livre. En effet, le très beau portrait d'Emmeline Pankhurst tracé par June Purvis ne pouvait pas rester seul sans risquer de donner à penser - ce qui a souvent été le cas - que la dirigeante de la WSPU était celle du mouvement dans son ensemble. D'autant plus que le peu de Français-e-s ayant vaguement entendu parler du mouvement britannique pour le droit de vote des femmes ne connaissent généralement que le nom de suffragettes, sobriquet dont le Daily Mail avait affublé les plus remuantes des suffragistes, celles qui suivaient Emmeline Pankhurst7. Or, si Fawcett et Pankhurst n'étaient pas les seules leaders du mouvement, elles n'en étaient pas moins ses deux figures les plus emblématiques jusqu'à la Première Guerre mondiale. On peut donc difficilement parler de l'une sans parler de l' autre. Après avoir défini les notions de pensée et de mouvement féministes telles qu'elles sont entendues par les actrices ellesmêmes, je me propose, dans cette introduction, d'esquisser à grands traits les contours du mouvement suffragiste, depuis sa première vague8, dans les années 1860, jusqu'au suffrage universel en 1928. Ceci permettra de situer les différents chapitres de cet ouvrage dans leur contexte plus général,
6. Dans ce cas le nom de l'auteur de l'intervention sera suivi de l'indication "colloque 98". 7. Voir le sens de ce sobriquet plus loin dans le texte. 8. On parle généralement de première vague du mouvement féministe siècle, de deuxième vague pour se lorsqu'on se réfère au mouvement du 19ème référer à celui des années 1970. Toutefois, s'agit ici du premier et dI deuxième moment du mouvement suffragiste.

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méconnu du public français. La partie suivante est une réflexion sur les notions de sphères privée et publique, d'intérêt" général" et" particulier", qui apparaissent à la fois dans les discours anti-féministes - qui les délimitent - et les discours féministes - qui les subvertissent. Elle se poursuivra par une réflexion sur la position inconfortable résultant de ces .divisions, pour les femmes, tiraillées entre plusieurs loyautés; elle s'achèvera sur une interrogation sur la notion de "masse critique". La pensée féministe Bien que le mot" féminisme" n'ait été utilisé pour la première fois en Grande-Bretagne qu'en 18959, l'émergence de la pensée du même nomlO est contemporaine de la remise en cause du pouvoir absolu du monarque, au dix-septième sièclel1. On trouve dès cette période des textes en faveur des droits des femmes, et notamment celui de ne pas dépendre du pouvoir arbitraire du mari - à l'instar des hommes qui refusent de continuer à subir le pouvoir arbitraire du roi - ou en faveur de leur droit à l'éducation. A l'aube de la Modernité qui voit s'accentuer l'importance accordée à l'individu et au développement de ses capacités personnelles dans une société fondée idéalement sur le "mérite",
9. D'après Barbara Caine (1997: XV), il aurait été utilisé pour la première fois le 27 avril 1895 dans l'Athenaeum, puis en 1898 dans la Westminster Review, avant que son usage ne devienne courant. 10. Je définirai pour ma part comme" féministe" toute conscience partagée du fait que, globalement, le groupe des hommes est avantagé par rapport au groupe des femmes. L'étendue des avantages masculins peut varier selon les groupes sociaux et en fonction des périodes historiques. Le noyau dur de l'inégalité reste toutefois le moindre accès des femmes aux richesses, aux instances de prise de décision et au symbolique, voire même leur exclusion totale. Ce n'est pas un fait de nature, mais un fait de culture qui peut - et doit - par conséquent, être modifié. Les différents féminismes divergent sur les différentes stratégies à adopter pour y parvenir. Ils peuvent aussi diverger, bien sur, sur leur vision du monde à construire~ Il. Certaines, telle Anne Oakley (1972), n'hésitent pas à faire remonter l'apparition de la pensée féministe à celle de la Réforme anglaise et aux débats qu'avaient suscité la succession d'Henry VIII dont deux" héritiers", la catholique Marie et sa demi-sœur, la protestante Elisabeth, se trouvaient être des femmes. Le Royaume d'Ecosse (indépendant) était alors gouverné par leur cousine, la catholique Marie Stuart. C'était un débat entre hommes dont l'objectif n'était pas de défendre un quelconque droit des femmes, mais
de donner

- ou

de nier - une légitimité

à leur monarque.

Ce débat, d'un grand

intérêt, n'est pas à mon sens un débat féministe.

MARTINE SPENSKY

Il

certaines femmes trouvent les mots et le cadre théorique leur permettant de confronter ces idéaux à leur position dans la société. Cette nouvelle ère entend rompre avec la précédente où le It status" de l'individu était déterminé par l'appartenance à un groupe. En effet, si ce qui fait la différence entre les êtres humains n'est pas leur nature, mais la culture et les stimuli qu'ils reçoivent de leur environnement, comme l'affirme John Locke dans On Human Understanding (1689), alors les qualités imputées aux femmes, cette ignorance baptisée" innocence" comme le dira plus tard Mary Wollstonecraft, ne sont que l'effet de cette culture qui vise à en faire des êtres" relatifs" (Basch, 1974), dépendants de ceux qui sont devenus la norme de l'humain, au moins au plan des représentations, les" hommes libres et égaux" entre eux. Déjà en 1694 Mary Astell relève ironiquement: "Si les hommes sont nés libres et égaux, comment se fait-il que les femmes soient nées esclaves?" (Kinnaird, 1983). La pensée féministe resurgit avec vigueur dans les années 1790, au milieu de la polémique qui divise la Grande-Bretagne à propos de la Révolution française, notamment dans les écrits de Mary Wollstonecrafe2. Dans son ouvrage Vindication of the Rights of Woman (1792), celle-ci se prend brièvement à rêver du jour où les femmes seront représentées au plan politique: "D e cette façon elle inaugure, comme Susan B. Anthony, Millicent Garret Fawcett et Sylvia Pankhurst Ie reconnaissent, Ie mouvement pour le suffrage féminin" (Saba Bahar, colloque 98). Le mouvement suffragiste a fait de Wollstonecraft, depuis la fin du dix-neuvième siècle, sa mère fondatrice. Pourtant, les féministes victoriennes de la première moitié du dix-neuvième siècle évitent de s'y référer explicitement, craignant que leurs revendications pour les droits des femmes, ne soient associées, dans l'esprit du public, à sa vie considérée comme dissolue: "Le nom même de Wollstonecraft symbolisait le lien entre, d'une part, révolte personnelle et sexuelle et, d'autre part, conviction féministe, lien que cherchaient à nier la plupart des féministes victoriennes" (Caine, 1997: 96). Toutefois, "alors qu'elle était dédaignée en public, Wollstonecraft semble avoir occupé, en privé, une toute autre position" (id.: 97). Cette attitude paradoxale s'explique par le fait que les pionnières du mouvement des femmes pensent qu'elles ne pourront être entendues que si elles affichent une vie privée
12. De nombreux articles et ouvrages consacrés à Wollstonecraft ont été publiés en français au cours de l'année universitaire 1999-2000 puisque son
oeuvre était

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pour la deuxième

fois

-

au programme

de l'agrégation

d'anglais.

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sans tâche. Les femmes sont, en effet, généralement jugées - et jaugées - selon des critères privés, qu'elles participent ou non à la vie publique. Leur vie privée concerne à la fois leurs relations personnelles et intellectuelles. Wollstonecraft ne peut donc pas décemment être leur figure emblématique, même si ses idées transparaissent ici et là dans leurs écrits (Caine, 1997). Ce n'est qu'à la fin du siècle que celle-ci est promue mère du mouvement suffragiste, au moment où se construit, selon Joan W. Scott, une véritable tradition féministe (J. Scott, 1997). Jusqu'alors les actrices du mouvement des femmes qui ont commencé à en écrire l'histoire dès les années 1880, ont eu plutôt tendance à légitimer leurs demandes en les situant dans la tradition radicale nationale, celle du " freeborn Briton" (E.J. Y~o, cité par Holton, 2000). Une tradition n'efface d'ailleurs pas forcément la précédente et les mêmes personnes se réfèrent souvent aux deux. La tradition féministe peut être vue comme participant de la construction de l'identité du " sujet femme" émergeant (DeI Re, Heinen 1996), en lutte pour obtenir les droits garantis à ce mythique freeborn Briton (Britannique né libre). La tradition syndicale a joué un rôle similaire pour les ouvriers. Le mouvement féministe Bien que la pensée féministe soit relativement ancienne, on ne peut parler de mouvement proprement dit" avec ses locaux, ses journaux et une multitude de campagnes différentes dont l'objectif commun était l'émancipation des femmes" qu'à partir des années 1850-1860 (Caine, 1997 : 88). Il est vrai que le mouvement coopérateur des ouvriers se réclamant de Robert Owen au début du siècle, mouvement que Karl Marx qualifie de " socialiste utopique", est féministe tout comme le mouvement se réclamant de Fourier en France. C'est d'ailleurs Fourier qui invente le mot" féministe" en 1830. Owen et Fourier sont toutefois peu intéressés par la démocratie représentative et le suffrage ne fait pas partie de leurs revendications. Le premier ouvrage entièrement consacré au droit de vote des femmes, émane cependant de l'un de ceux qui partagent pendant des années le leadership du mouvement coopérateur avec Robert Owen, William Thompson. Cet ouvrage, publié en 182413, est écrit en collaboration avec Anna Wheeler, journaliste dans la presse
13. Appeal of one-half of the human race, women, against the pretentions of the other half, men, to retain them in political, and thence in civil and domestic slavery. Ce livre a été réédité par Virago en 1983 et n'a jamais été traduit en français.

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owénienne et membre du Comité exécutif du Grand National Consolidated Trades Union (Taylor, 1983: 60; Spensky, 1998). Contrairement à ce qu'affirme Susan Kingsley Kent (1987) qui a, me semble-t-il, une vision très étroite de ce qu'est le politique, le mouvement autonome des femmes est un mouvement politique - et pas seulement quand il revendique le suffrage. L'étendue de ce champ se trouve assez bien résumé par le titre du livre, écrit en 1936 par le philosophe politique américain Harold Lasswell: Politics: Who Gets What, When, How? C'est en effet à la répartition inégale des biens sociaux, tant matériels que symboliques,14 entre hommes et femmes que s'attaque le mouvement féministe. En revanche, celui-ci ne fait du suffrage sa principale revendication qu'au début du vingtième siècle. Ce n'est pas que cette revendication soit absente avant cette période; elle n'est qu'une revendication parmi d'autres, généralement considérées comme plus urgentes: réformes des lois sur le mariage, droit de garde des enfants en cas de séparation, droit de propriété, droit à l'éducation, à l'exercice d'une profession, etc., (Strachey, 1928 ; en français: BarretDucrocq, 2000). Or, au tout début du vingtième siècle, si quelques batailles juridiques sont gagnées, le sort des femmes dans leur ensemble n'en est pas véritablement modifié. Le droit de vote apparaît alors aux féministes comme le moyen le plus infaillible d'obtenir tous les autres en permettant aux femmes de devenir les actrices de leur propre destinée. Les Néo-zélandaises l'obtenant en 1893, les Australiennes en 1894, les féministes britanniques pensent que la métropole ne saurait lambiner beaucoup plus longtemps derrière ses colonies15. Elles se trompent. L'agitation en faveur du suffrage devra redoubler de vigueur pour maintenir sa pression pendant une bonne vingtaine d'années supplémentaires.
14. Les biens sociaux sont, d'après Michael Walzer (1983) des biens auxquels une société donnée donne une signification qui est partagée dans cette société. Il s'agit, dans le cas qui nous intéresse, de richesses matérielles, bien sûr (ici garanties par le droit à la propriété des biens et dI
salaire, récemment acquis

-

et encore limitée

-

par les femmes),

mais aussi,

plus généralement, tous les moyens permettant à l'individu d'être autonome: droit à l'éducation, à l'accès aux professions, à la liberté, au pouvoir (surtout sur soi-même: droits sur son propre corps et sur son esprit); enfin, droit de participer à la gestion des affaires de la nation; également, droits sur ses enfants. 15. Ces deux pays jouissent d'une certaine autonomie et ont une constitution tout en restant des colonies.

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Première vague d'agitation suffragiste C'est en effet en 1851 que la Sheffield Association for Female Franchise, créé pendant l'agitation chartiste à laquelle participent de nombreuses femmes, établit une pétition en faveur du droit de vote des femmes; celle-ci est présentée à la Chambre des Lords par le Comte de Carliste (Strachey, 1928). (( La même année The Enfranchisement of Women ", un article écrit par Harriet Taylor Mill, féministe, épouse et collaboratrice du philosophe John Stuart Mill, est publié dans la Westminster Review. Il annonce à la fois la naissance du mouvement pour le droit de vote des femmes aux Etats-Unis avec la Convention of Women réunissant plus de mille personnes au printemps 1850 dans l'Etat de l'Ohio, et prédit que ce mouvement" est probablement destiné à inaugurer l'un des plus importants mouvements politique et social, qui sont la meilleure caractéristique de notre époque" (Mill, 1851 : 414). Ce n'est toutefois qu'en avril 1866, au moment de l'agitation pour la Deuxième réforme électorale qui donne le droit de vote à une partie des aux ouvriers (1867), qu'est véritablement lancé le mouvement britannique en faveur du suffrage féminin. En effet John Stuart Mill, sollicité pour représenter Westminster au Parlement, prévient ses électeurs éventuels que le suffrage des femmes lui tient particulièrement à cœur. Ceci ne l'empêche pas d'être élu en 1865 et Barbara Leigh Smith Bodichon, co-fondatrice du English Woman 's Journal avec Bessie Parkes, lui demande l'année suivante s'il accepterait de présenter au Parlement une pétition dans ce sens. Il accepte à condition qu'elle réunisse au moins cent signatures (Strachey, 1928: 104). Barbara Leigh Smith Bodichon se met à l'œuvre. Militante dans le combat pour la réforme de la loi sur la propriété des femmes mariées, c'est une habituée des pétitions. Elle organise une réunion avec d'autres féministes et, ensemble, elles fondent le premier Women' s Suffrage Committee16,. un autre Comité est créé à Manchester en janvier 1867, un autre à Edimburgh quelques mois plus tard, puis à Birmingham, et à Bristol. Il y en aura rapidement dans toute les grandes villes du Royaume-Uni.

16. Selon Strachey, elle-même suffragiste, guère explicite sur les causes de la dissolution, ce Comité s'auto-dissoud pendant quelques mois pour des "raisons politiques"; il resurgit sous le nom de The London Society for Obtaining Political Rights for Women, nom qu'il abandonne presqu'immédiatement pour adopter celui de The London National Society for Women's Suffrage (Strachey, 1928: p. 111).

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La rédaction de la pétition est le premier problème que doit résoudre le comité pionnier. Faut-il demander le droit de vote pour toutes les femmes - quel que soit leur statut matrimonial -, dans les mêmes conditions que les hommes, ou pour les femmes célibataires ou veuves seulement? Certaines, dont Emily Davies, craignent que l'inclusion des femmes mariées ne provoque un tollé dont les retombées négatives ne manqueraient pas de rejaillir sur le mouvement en faveur de l'éducation dont elle est la principale dirigeante. En effet, le principe de " coverture" régit encore les lois du mariage. Les différentes lois sur la propriété des femmes mariées (1870, 1872 et surtout 1882) vont en réduire la portée. Jusque-là, la personnalité juridique de l'épouse s'effaçait complètement derrière celle de son mari, du jour de leurs épousailles. N'ayant plus aucun droit sur la propriété qu'elle avait éventuellement apportée si elle n'avait pas eu de frère17,elle ne pouvait pas non plus signer de contrat, c'est à dire s'engager en tant qu'individu. Elle n'aurait donc pas pu voter même si la loi électorale avait formellement permis aux femmes de le faire. Or, la Première réforme électorale qui, depuis 1832, autorise les hommes de la frange supérieure des classes moyennes à exercer leurs" privilèges" politiques18 en exclut explicitement les femmes puisque le législateur a pris soin de

17. L'héritage fonctionnant selon le système de primogéniture masculine, seules les filles aînées n'ayant pas de frère héritaient. Seules celles qui n'avaient pas de mari restaient propriétaires. Les veuves pouvaient aussi hériter de leur mari et rester propriétaires si elles ne se remariaient pas. Ces lois ne concernent pas que les propriétaires à proprement dit mais aussi les ouvrières puisque, d'après le principe de coverture, leur salaire ne leur appartenait pas. Ce n'est pas non plus elles qui signaient leur contrat de travail. 18. Contrairement à la France post-révolutionnaire, le Royaume-Uni ne considère pas la participation à la prise de décision politique comme un droit, mais comme un privilège. Au niveau parlementaire celui-ci était, jusqu'à récemment, lié à la propriété foncière et ne concernait, jusqu'en 1832, que les propriétaires terriens, c'est à dire, principalement les hommes de l'aristocratie. La réforme électorale l'étendra aux classes moyennes en 1832, de la frange supérieure de la classe ouvrière en 1867, aux travailleurs agricoles en 1884 et à tous les hommes en 1918. Les femmes seront incluses en deux temps: 1918, puis 1928, date de l'instauration du suffrage universel en Grande-Bretagne. Les militants qui revendiquent l'inclusion ont généralement formulé leurs revendications en termes de droits, des niveleurs siècle aux chartistes des années 1837-1848, ou aux féministes de la du 17ème deuxième moitié du siècle.

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faire précéder le mot Hperson" de l'adjectif It male" (H male person", c'est-à-dire, personne de sexe masculin). Les rédactrices de la pétition optent finalement pour une formulation assez vague qui, de fait, exclut les femmes mariées, sans que cette exclusion n'apparaisse explicitement dans leur texte. Elles demandent au Parlement d'accorder le droit de vote" à tous les chefs de famille, sans distinction de sexe, qui rempliraient les conditions de propriété ou de niveau de loyer" fixées par lui. 1 521 femmes connues ont signé lorsque John Stuart Mill présente la pétition au Parlement, le 7 juin (Rendall, 2000: 59). D'autres pétitions en faveur du suffrage des femmes sont établies par les divers comités et sont présentées à la Chambre par divers députés. Le 28 mars 1867 Henry Austin Bruce en présente une comportant 3 559 signatures. Le 5 avril suivant Mill en présente une autre qui provient de Manchester et en comporte 3 161. Trois jours plus tard Russel Gurney en présente une autre signée par 1 605 femmes remplissant les conditions exigées des hommes par la loi. Il y en a d'autres encore, plus modestes (id.: 61). Cependant, parmi les propositions de loi présentées par des députés sympathisants de la Cause, aucune ne parvient au-delà de la seconde lecture, les gouvernements successifs, qu'ils soient libéraux ou conservateurs, n'y étant pas favorables. Selon Rendall (2000), lorsqu'est votée la Deuxième réforme électorale de 1867, les termes en sont si flous que certain-e-s pensent que les femmes sont incluses. Elle n'emploie pas le terme It male person" contrairement à la Première, mais le mot Hman ", homme. Or, une loi de 1850, le Romilly's Act, précise qu'en matière parlementaire, le mot Hman" inclut hommes et femmes alors que le terme male person" ne concerne que les hommes. Cette loi n'a jamais été prise en considération mais pendant un moment les féministes ont pu croire que les femmes étaient concernées par la loi de 1867 et qu'il suffirait de se présenter dans les bureaux de vote et de porter plainte en cas de refus de la part des employés d'enregistrer leur vote. Elles cessent donc de faire des pétitions. Deux femmes réussissent même à voter, Lily Maxwell pour des élections partielles nationales le 26 novembre 1867 à Manchester et, un mois plus tard Jesse Godber pour des élections municipales partielles à Oxford (Rendall, 2000: 67; 74). En septembre 186819, de
It

19. 1868 est, selon Jane Rendall (2000), l'année la plus active dl mouvement pour le suffrage féminin au dix-neuvième siècle. Il faudra attendre les premières années du vingtième siècle avant de retrouver un telle acti vi té.

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nombreuses plaignantes sont entendues par les tribunaux électoraux2o à travers l'Angleterre et l'Ecosse, bien que les débats les plus c,hauds et les plus nombreux (5 750) aient lieu, selon Rendall, dans le Lancashire (Id. : 76). Le Parlement, qui continue à s'opposer au vote des femmes remplissant les critères exigés des hommes pour les élections législatives, vote néanmoins l'accès de ces dernières aux scrutins municipaux en 1869. En 1907 les femmes mariées peuvent enfin voter et êtres élues aux municipales, dans les mêmes conditions que les hommes. C'est dans les assemblées municipales que quelques-unes des dirigeantes du mouvement font leurs premières armes en politique, dans un environnement mixte. Ainsi Eleanor Rathbone, dont il est question dans le chapitre écrit par Myriam Boussahba-Bravard sur la NUSEC, est conseillère municipale pour Liverpool de 1909 à 1935. Elle est déjà rompue à la politique au sein d'une équipe mixte: elle est d'abord candidate sans succès dans la circonscription législative d'East Toxteth (Liverpool) en 1922, puis élue dans une circonscription universitaire de 1929 à 1946 (Alberti, 1989; 1996). Il est intéressant de noter que les femmes antisuffragistes ne sont pas les dernières à s'engager dans la politique municipale. J'ai étudié ailleurs les arguments des anti-suffragistes militants (Spensky, 2000). En effet, après les réformes électorales de 1867 et 1884 qui reconduisent l'exclusion des femmes, le mouvement suffragiste s'essouffle, au niveau national; seuls les comités régionaux continuent à fonctionner. Le mouvement des femmes est engagé dans d'autres campagnes, notamment pour le droit à l'éducation et, depuis 1870, pour l'abrogation des lois sur les maladies contagieuses (CD Acts), votées en 1864, 1866 et 1869 (Strachey 1928 ; Walkowitz, 1980 ; Kent, 1987). Dans un "souci de santé publique", ces lois permettent d'arrêter toute femme soupçonnée de se prostituer, de lui faire subir un examen gynécologique, et, au cas où une maladie vénérienne serait dépistée, de l'enfermer - littéralement - dans un hôpital recevant les prostituées (Lock Hospital). La plupart des féministes considèrent que ces lois infamantes et discriminatoires - puisqu'elles ne concernent que les femmes - les privent toutes de leurs droits, civil rights21. En théorie,
20. revising barristers in registration courts.
21. Les civil rights sont les droits garantissant la liberté de l'individu

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généralement pour le protéger du pouvoir arbitraire de l'Etat. Le plus ancien de ce droit est l' Habeas Corpus selon lequel personne ne peut être détenu sans raison ou sans jugement (Spensky, 2000: 9-45).

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l'Etat se porte pourtant garant des droits des Sujets de Sa Majesté - ce même Etat qui en prive les femmes. Bien que, dans la pratique, ces lois ne concernent que les femmes d' origine ouvrièr~, les féministes considèrent qu'elles portent atteinte à la dignité de toutes les femmes. L'agitation en faveur de leur abrogation est un exemple intéressant de solidarité entre femmes de divers milieux sociaux et même entre femmes bourgeoises et hommes de la classe ouvrière, récemment promus citoyens. Les CD Acts qui sanctionnent la double morale sexuelle, sont abrogées en 1886 (Walkowitz, 1980). Seconde vague d'agitation suffragiste et contre-offensive des anti -suffragistes En 1897, les différentes sociétés de suffrage disséminées dans tout le pays se fédèrent en une seule organisation nationale, la National Union for Women Suffrage Societies (NUWSS), sous la présidence de Mrs Fawcett (Caine, infra). L'existence de ce regroupement ne tarde pas à revitaliser les activités des suffragistes, au niveau national. En 1903, Emmeline Pankhurst, alors militante à l'Independent Labour Party (ILP), crée avec ses filles Christabel et Sylvia et quelques autres militantes socialistes, une nouvelle organisation suffragiste, la Women Social and Political Union (WSPU), domiciliée à Manchester (Purvis, infra). Depuis le début du dix-neuvième siècle, le Nord industriel de l'Angleterre est le lieu de la plus forte politisation contestataire du pays et de la plus forte syndicalisation, y compris des femmes dont beaucoup travaillent dans les industries textiles22. Cette nouvelle organisation devient également nationale. A partir de 1905, alors que ses dirigeantes commencent à prendre leurs distances avec le socialisme, le style d'intervention de ses militantes évolue graduellement et s'éloigne de plus en plus de celui des militantes de la "vieille" NUWSS. Celles-ci ont, depuis la création de la première de leurs sociétés, en 1867, toujours utilisé des moyens légaux d'action respectant la bienséance que l'on attend des femmes: réunions, publication d'articles dans la presse, soutien aux candidats députés favorables à la Cause, pétitions; les militantes de la WSPU utilisent des stratégies de plus en plus dures au fur et à mesure que grandit leur impatience, sans souci du décorum: d'abord manifestations de rue, puis interruptions bruyantes des meetings électoraux afin de sommer les candidats des différents partis politiques de se prononcer sur le vote des
22. Sur la participation des ouvrières du Nord au mouvement suffragiste, voir réédition Liddington et Norris (2000).

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femmes, elles finissent par avoir recours au vandalisme et même à une certaine forme de terrorisme, bien qu'elles prennent toujours soin de ne pas mettre de vie humaine en danger (bris de vitres de bâtiments publics, de vitrines, lacération de tableaux dans les musées, incendies de bâtiments officiels - et notamment de la maison du Premier ministre d'Eglises, dépôt de bombes, etc.). Cette stratégie, considérée comme par trop It in-femme" à la fois par les anti-suffragistes et même par un certain nombre de suffragistes, leur vaut le sobriquet de " suffragettes" qu'elles adoptent aussitôt. Ce diminutif à la française, est une allusion aux révolutions successives (1789-1830-1848) dont les Français semblent, aux yeux d'un bon nombre d'Anglais, avoir besoin pour faire évoluer leur régime politique, attitude" passionnelle" qu'ils aiment à contraster à la leur, plus" raisonnable", grâce notamment à un système politique plus souple, évoluant graduellement, et reposant sur une tradition ancienne de liberté, celle du Freeborn Englishman23. Le terme militant24 se réfère aussi aux suffragettes, ceci pour les différencier des " vieilles" suffragistes dont la stratégie reste plus légaliste et auxquelles on donne volontiers le nom de " constitutionalistes" puisqu'elles n'enfreignent pas la Constitution. Sandra Stanley Holton (1986) a montré que cette séparation rigide ne correspond pas vraiment à la réalité du mouvement suffragiste puisque nombre de femmes issues de la NUWSS ou d'autres organisations indépendantes participent ponctuellement à des actions organisées par les suffragettes, tout comme les militantes de la WSPU peuvent participer à celles de la NUWSS. La coopération entre militantes devient toutefois inconfortable dès 1909 et la rupture est consommée entre constitutionalistes et suffragettes en 1912. Quoi qu'il en soit, les nouvelles stratégies inaugurées par ces dernières ont l'effet escompté: le suffrage des femmes fait à nouveau la une des journaux. Les anti-suffragistes se réveillent. En juin 1889, quatre cent femmes anti-suffragistes publient une pétition dans la revue Nineteenth Century, suivie d'un additif portant deux mille signatures supplémentaires, en août de la même année. Ce n'est toutefois qu'en 1908 qu'est créée la Women' s National Anti-Suffrage League, puis Ie Men's Committee for Opposing Women's Suffrage qui se fondent en une seule

23. Ce sont les id~es avancées par E. Burke (1790) dans le contexte de la Révolution française. 24. Ce mot n'a pas, en anglais, le même sens qu'en français. Il signifie plutôt" activiste" que simple" militant ".

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organisation25 publiant la revue bi-mensuelle: The AntiSuffrage Review (ASR)26. Cette revue paraît régulièrement jusqu'en 1918. Les articles de l'ASR sont écrits par des hommes comme par des femmes et la principale idéologie qui les inspire est celle du " darwinisme" social. Les conservateurs y sont les plus nombreux, mais ils ne sont pas les seuls. L'idée selon laquelle le mélange des sphères privée et publique, féminine et masculine, politique et sociale, mènerait au chaos, à la dégénérescence de la race et à la chute de l'Empire y est récurrente. C'est au nom de la séparation de ces sphères sexuées - en perpétuelle redéfinition que les femmes antisuffragistes se lancent dans la bataille, ce qui est assez paradoxal, comme le fait remarquer Brian Harrisson (1978) dans son ouvrage Separate Spheres: elles revendiquent " publiquement" le droit de pouvoir rester à l'abri des murs du "privé". Certaines semblent même y prendre goût et protestent lorsque le comité masculin les évince petit à petit des postes de pouvoir à l'intérieur de l'association. Ces femmes, qui s'opposent fermement au suffrage féminin pour les élections législatives défendent tout aussi fermement leur participation aux affaires municipales, considérées comme faisant partie de la sphère domestique, réservée aux femmes: "Nous soutiendrons de toutes nos forces leurs privilèges et pouvoirs actuels au sein des collectivités locales" affirmentelles dans le premier numéro de la revue (ASR, 1908: 2). " Le gouvernement local est le travail domestique de la nation et demande le même souci du détail, la même organisation attentive et la même économie de moyens qui font une bonne ménagère" (ASR, mars 1909 : 2). A longueur de colonnes, les femmes anti fustigent les suffragistes qu'elles accusent de dédaigner ce qu'elles appellent "la sphère domestique élargie27" (ASR, sept.1909), espace légitime de l'exercice du pouvoir des femmes. Elles les tiennent pour responsables du peu d'empressement des partis à désigner des candidates, du fait, affirment-elles, de l'image négative qu'elles donnent des femmes politiques. Le Parlement, lieu de prise de décisions en ce qui concerne les affaires de l'Empire semble être considéré par elles comme la seule sphère véritablement publique, le seul
25. J'utiliserai le terme" anti" pour me référer aux anti-suffragistes membres de cette organisation. 26. Pour les détails de la composition et des activités de la League, je renvoie au livre de B.Harrisson, op.cit., ouvrage de référence sur la question. Sur le contenu des articles de l'ASR, voir Spensky (2000). 27. Enlarged housekeeping.

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domaine indiscutablement et irrémédiablement masculin. Aux suffragistes qui arguent qu'Australiennes, Néo-Zélandaises et Finlandaises élisent leurs députés sans avoir apparemment mené leur pays au chaos, certains anti-suffragistes rétorquent que, n'ayant pas d'Empire, ces pays se gèrent comme de simples municipalités britanniques. Il n'y a donc pas d'inconvénient à ce que des femmes s'en occupent. Les anti les plus radicaux pensent toutefois que les lois de ces pays ont cessé d'être des lois pour devenir de simples vœux pieux, depuis que les femmes participent à leur élaboration et les votent; elles n'ont pas, selon eux, la force physique nécessaire à leur garantie. F .E.Smith28 (cité par Harrison, 1978), leader du parti unioniste et anti-suffragiste militant, voit en effet dans la force physique des hommes la seule garantie de leur pouvoir politique. De la même façon que l'or en barres qui repose à la Banque Centrale, garantit la valeur des billets-papier en circulation car ils sont à tout moment convertibles, la force physique des hommes garantit, selon lui, l'application des lois qu'ils votent. Il peuvent, si nécessaire, les défendre par la violence: les lois sont de la violence sur papier et la politique est la guerre pour nombre d'anti-suffragistes. Les femmes en sont donc" naturellement" exclues. Sphère privée, sphère publique; intérêt" général ", intérêts " particuliers" La grande peur des anti-suffragistes est que les femmes beaucoup plus nombreuses que les hommes après un siècle d'émigration masculine vers les colonies, et ce déséquilibre démographique s'aggrave après la guerre - ne deviennent les maîtresses du pays et qu'ils aient à leur obéir. Ils craignent en effet qu'elles ne votent comme" une seule femme" et défendent leurs intérêts" particuliers" plutôt que l'intérêt national (c'est l'argument des conservateurs et des libéraux), l'intérêt de la classe ouvrière (argument des travaillistes) ou du parti. Bref, ceux qui s'opposent au suffrage des femmes pensent qu'elles ignorent - ce qu'ils ont construit comme étant - l'intérêt" général" pour se consacrer à la défense de leurs seuls intérêts" particuliers". Les hommes apparaissent en effet, dans leurs discours ou dans leurs pratiques, comme
28. C'est F.E. Smith (1872-1930) qui sera partie civile dans le procès truqué intenté contre Alice Wheeldon (Rowbotham, infra). Premier Comte de Birkenhead, juriste, il est chef du parti unioniste à 39 ans. En 1921, par " réalisme", il se rallie à la partition de l'Irlande. Nommé ministre dans le Cabinet de Lloyd George pendant la Première Guerre mondiale, puis anobli, il accepte le poste de Ministre pour l'Inde en 1924.