Lettres de Catherine de Saint-Pierre à son frère Bernardin

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Les lettres de Catherine, soeur obscure du grand Bernardin, constituent un témoignage précieux , émouvant et dérangeant sur les rapports entre histoire, histoire des femmes, histoire d'une femme. Elles nous disent aussi les relations ambiguës entre une soeur et un frère ; un frère dont la célébrité ascendante s'est nourrie, entre autres, de l'absolu dévouement de sa soeur. Dans l'expression de cet amour de Catherine pour Bernardin, l'auteur décèle un rêve de conjugalité impossible auquel répond étonnement la fiction de "Paul et Virginie".
Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 75
EAN13 : 9782296316089
Nombre de pages : 224
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Lettres de Catherine de Saint-Pierre à son frère Bernardin

Bibliothèque du féminisme
Collection dirigée par Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas, Hélène Rouch
l'Association publiée avec le soutien de nationale des études féministes (ANEF).

La collection Bibliothèque du féminisme veut rendre compte de l'une des grandes spécificités des études féministes: l'interdisciplinarité. Elle publie des travaux qui portent un regard critique sur la relation entre différence biologique et inégalité sociale des sexes, des recherches qui constituent un instrument irremplaçable d.e connaissance de la société. Elle contribue ainsi à un débat où démarche politique et démarche scientifique vont de pair pour définir de nouveaux supports de réflexion et d'action. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement actuel des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l'étranger.

@L'Hannattan 1996 ISBN: 2-7384-4072-X

Lieve Spaas

Lettres de Catherine de Saint-Pierre à son frère Bernardin
Préface d'Arlette Farge

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Remerciements Je voudrais ici très sincèrement remercier tous ceux qui ont bien voulu favoriser la réalisation de ce travail. Toute ma reconnaissance va à Françoise et Jeanne Balibar, Margaret Fruchter, Jean-Marie Goulemot, Antonia Hauet, Ged Hockey, Anne Judge, Solange Lamothe, Liza Mann, Claudine et Jean-Claude Liéber, Xavier Martin, David Peacock et Jos Spaas pour leurs suggestions, leurs conseils précieux et leurs encouragements. Je veux également

remercier les directrices de la collection « Bibliothèque du
féminisme» pour leur attention éditoriale. Sans leur dévouement compétent et amical, ce livre n'aurait pas vu le jour. Ma reconnaissance va aussi à la Bibliothèque municipale du Havre et au Rochampton Institute London qui m'a accordé le temps et les subsides pour mener à bien cette recherche.

L'auteur et les directricesde la collection « Bibliothèquedu
féminisme» remercient le Principal et le Board of Governors de Whitelands College à Londres pour leur aide financière généreuse.

A mes filles, Christina et Jessica

Préface
Elle est restée sur la rive; la mer est là, face à elle, et sur ce grand espace s'éloignent ses frères dont elle a si peu de nouvelles. Pourtant son père était le directeur des Messageries du Havre et les missives avaient pour devoir de se hâter vers lui. Mais ses trois frères, Dominique, Joseph et Bernardin, vivent l'aventure, le départ vers les terres lointaines, et elle reste là, non pas tant à rêver mais à mimer une indispensable viefamiliale dont elle serait la part essentielle. Catherine est sœur de Bernardin de Saint-Pierre et Lieve Spaas, au milieu des fragments de la correspondance retrouvée avec le frère (qui s'étend entre 1766 et 1804), a voulu comprendre cette femme au sort de célibataire sur la rive, affairée à la tutelle de son patrimoine, inquiète de sa solitude, rivée à de possibles amours qui jamais ne verront le jour parce que sans doute son cœur a définitivement glissé vers lëfrèrë aîné. La finesse de Lieve Spaas permet à ce livre d'aller bien au-delà d'une sorte de commisération pour les sœurs, femmes ou filles d'hommes célèbres. Son travail est trop subtil pour tomber dans cette catégorie et son analyse de la correspondance de Catherine épouse tous les étonnants labyrinthes qui construisent la vie quotidienne d'une petite

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LETIRES DE CATHERINE DE SAINT-PIERRE

héritière de province aux yeux bien trop fixés sur la mer et la poste pour devenir vraiment heureuse. Héritière à vingt-quatre ans, Catherine, pourtant pauvre, doit gérer son patrimoine qui appartient à ses frères, selon la coutume normande, et cette occupation devient pour elle un travail à part entière; dans cette gestion affairée, tracassière, pleine d'embûches, elle sait qu'elle conduit les biens de ses frères, eux qui ont décidé d'être au loin. Catherine est une femme au travail, et c'est ce qui est le plus frappant dans cette correspondance. Un travail qu'on dit justement à l'époque ne relever que des hommes: or elle se fait femme d'affaires, attentive par amour à chaque parcelle de patrimoine, se débrouilllant dans des tunnels juridiques complexité. et administratifs d'une infinie

Avec cela, avec ses rentes, avec les impôts, le montant des droits seigneuriaux, le système des procurations, celui des taxes, celui encore plus difficile des réparations et des locations, elle tient tête, gagne très peu, offre quelques menus cadeaux à ses frères. Surtout elle organise (à son corps défendant) un espace solide et fort qui lui tient
« compagnie », qui lui donne de la responsabilitéet lafait

exister un tant soit peu aux yeux des autres. Catherine sait le prix des choses, des ventes et des marchés, et sa pauvreté ne l'empêche pas d'être dans le rôle masculin d'une financière; sa compétence est certaine et c'est sans doute ce qu'il y a de plus émouvant dans son attitude. De

PREFACE

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plus surprenant aussi pour nous, femmes et hommes d'aujourd'hui, qui ne pouvons guère imaginer qu'une femme de cette époque sache humblement se rapprocher de l'argent et du dédale des droits. Bien entendu cette gestion, si prenante soit-elle, est le manteau qui cache la misère morale et la solitude d'une femme restée sur la rive, cherchant désespérément à intéresser ses frères, son frère Bernardin. Comme le dit si justement Lieve Spaas, avec Bernardin, sa correspondance est une conjugalité épistolaire, un moment douloureux mais sacré où l'amour se dit, s'épure, s'intériorise sans jamais s'exprimer, s'échapper à coups de mots. Là aussi à son corps défendant. Ses mariages manqués (la permission du frère n'arrive jamais) en feront une célibataire de province, tristefigure qui pourtant ne choisira pas le couvent car Dieu n'est pas son compagnon. Grâce à l'auteur, on fixe pour longtemps le visage et la personnalité de Catherine de Saint-Pierre, une femme vivante, empressée, inquiète, décidée, mais qui par le mystère de son rapprochement avec son frère et d'une histoire partagée sans le savoir avec tantd'autres jemmes, vit à la fin du XVIIIe siècle le destin responsable de celle qui sait endosser le labeur masculin par manque d'hommes, qui vit « à son corps défendant» et « à sa plume offerte» les turbulences (grandioses et mesquines) d'un amour pour lefrère.
Arlette F arge

Avant-propos

Peu de personnes savent que J'auteur de Paul et Virginie avait une sœur. Je ne le savais pas non plus lors d'une visite à la Bibliothèque municipale du Havre pour consulter les manuscrits du disciple de Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre. Parmi les deux cent neuf manuscrits de l'auteur, le dossier 142, intitulé « Lettres de la sœur de Bernardin de Saint-Pierre» a retenu mon attention. J'étais alors loin de soupçonner que la consultation de ce manuscrit allait aboutir à l'étude qui suit. Sa lecture m'a en effet convaincue qu'il s'agissait d'un témoignage précieux sur la vie d'une famille et d'une époque. Document socio-culturel original et testament personnel émouvant, ces lettres jettent aussi une lumière nouvelle sur Paul et Virginie, cette « pastorale» autour d'un frère et d'une sœur qui ne sont pas vraiment frère et sœur. La première lecture de cette correspondance a immédiatement évoqué le souvenir d'une de mes tantes, elle aussi prénommée Catherine et dont la vie, sous certains aspects, n'est pas sans rappeler celle de Catherine de SaintPierre. C'est à la mémoire de cette tante digne et généreuse qtiejedédie également cet ouvrage.. Trois liasses de lettres de Catherine Pierre à son frère Bernardin de Saint-

Les trois liasses qui composent le dossier 142 contiennent plus de cent lettres: lettres souvent mal écrites, difficiles à lire, parfois même illisibles; lettres sur papier déchiré, sur papier de mauvaise qualité, qui fait couler l'encre; lettres sur des bouts de papier trop petits pour

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LETTRES DE CATHERINE DE SAINT-PIERRE

contenir tout ce que Catherine veut communiquer à son frère. Quelques chercheurs qui ont fouillé le fonds du Havre ont parcouru la correspondance de Catherine pour y repérer des faits biographiques susceptibles d'éclairer la vie de Bernardin de Saint-Pierre. La vie de la sœur de cet écrivain célèbre a dû leur paraître trop insignifiante pour justifier l'effort qu'exige le déchiffrage des lettres, d'autant plus que les réponses de Bernardin à Catherine ont disparu. Il est vrai que l'écriture, souvent trop serrée, les nombreuses taches et les fautes abondantes rendent la lecture ardue et le déchiffrage laborieux. Pourquoi alors, deux siècles plus tard, s'efforcer de lire ces lettres? Pourquoi s'intéresser à cette correspondance privée, conservée presque par accident, alors que d'éminents chercheurs ne l'ont pas jugée suffisamment importante pour s'y attarder? La lecture de ces lettres, de cette correspondance à une voix (car les réponses de Bernardin nous manquent), permet de recoller les fragments de la vie d'une femme et nous enjoint à tenter d'en découvrir le sens. Il peut sembler impossible de saisir le sens d'une vie entière à partir de faits dispersés, telles les pièces d'un puzzle, dans des lettres écrites à un seul destinataire. Et pourtant, lire la totalité des lettres permet de rassembler et de comprendre dans une certaine mesure tout un ensemble d'éléments ne signifiant rien par eux-mêmes. C'est précisément ce genre de document qui va permettre de comprendre le quotidien de cette femme, quotidien composé de ces menus détails qu'on qualifie si souvent d'insignifiants parce qu'ils sont sans éclat. Entrer dans l'espace intime d'une correspondance privée tient toujours un peu du sacrilège, mais peut-on reculer une fois qu'on y pénètre, ou ne s'en servir que pour y recueillir quelques données biographiques sur le destinataire célèbre de cette correspondance? Peut-on passer à côté du récit de presque toute une vie, récit écarté par des biographes aux jugements trop rapides? Peut-on rester sourd à cette voix que l'histoire a refusé d'entendre? Un document ignoré et découvert un peu par hasard conduit parfois à une rencontre historique privilégiée. Tel est le cas de ces lettres qui s'étendent sur près de quarante ans, et qui livrent le récit d'une femme normande restée célibataire.

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En lisant ce récit, on entre d'abord dans la vie d'une femme. On découvre le regard que cette femme portait sur le monde qui l'entourait, on écoute son langage, son dire sur ce monde. Son travail, ce que la société attendait d'elle, ce à quoi elle croyait, ce à quoi elle aspirait, sa richesse et sa pauvreté, bref le roman de sa vie se déroule sous notre regard. Ce récit, même s'il n'est le récit que d'une seule femme, remet en question le discours critique dont la cécité et le parti pris à l'égard des femmes n'ont été que trop frappants. Car n'est-ce pas justement dans le genre de quotidien qui fut le sien que les croyances et la vie matérielle d'une époque sont ancrées? Cette femme n'estelle pas, autant qu'un personnage de roman, inscrite dans un réseau de relations sociales et dans une structure familiale? N'apprend-on pas plus sur une époque à lire le récit d'une femme qui n'est pas personnage de roman? *** Bernardin de Saint-Pierre avait donc une sœur. Les critiques littéraires, même ceux qui se lancent sur des pistes biographiques, l'ont quasiment ignorée. C'est peut-être qu'elle était le genre de femme qu'une société se plaît à ignorer, une femme sans histoire(s). C'est peut-être aussi que dans le roman familial les frères et les sœurs restent les grands méconnus. Et pourtant, la présence d'une sœur dans la vie de Bernardin devrait attirer la critique littéraire. Car ces lettres révèlent le genre de relations que Catherine entretenait avec celui qui, pendant près de quarante ans, en fut le destinataire et le « conservateur» . Or, dans Paul et
relu,Ja relation entre frère et

. - Virginie;urécitcélèbre,luet

sœur est l'essence même de l'imaginaire romanesque. Le paradis de ce texte n'est-il pas le lieu où l'on vit en frère et sœur? Bernardin de Saint-Pierre En lisant la vie de Catherine, on va donc forcément audelà de cette vie, à la rencontre du destinataire des lettres: celui de ses trois frères qu'elle préférait. Bernardin n'est

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LEITRES DE CATHERINE DE SAINT-PIERRE

pas un inconnu, c'est lui qui a occupé le devant de la scène dans la famille de Saint-Pierre, et Catherine allait savoir assez tôt qu'elle n'écrivait pas seulement à un frère, mais à un homme célèbre. Or le sort de cet homme célèbre tient de l'énigme. Tantôt vénéré, tantôt méprisé, il a suscité des réactions extrêmes. Il est difficile de comprendre pourquoi la plupart des biographes ou commentateurs de Bernardin de Saint-Pierre se sont sentis obligés de se ranger soit dans le camp des accusateurs, soit dans celui des défenseurs. Aujourd'hui encore, le nom de Bernardin de Saint-Pierre provoque des réactions ambiguës. Né au Havre en 1737, il a le goût de la rêverie et du romanesque, goût que sa marraine, Mme Boyard, et son livre préféré, Robinson Crusoé, auraient nourri. Chez les Jésuites de Caen, il remporte un prix de mathématiques et entre ensuite à l'école des Ponts et Chaussées. Bien qu'il ne termine pas ses études, il obtient le brevet d'ingénieur militaire. Il participe à la guerre de Sept Ans en Allemagne, est envoyé à Malte, séjourne en Hollande, en Pologne, à Vienne avant d'être envoyé à Madagascar où il refuse de débarquer. Il poursuit son voyage à l'Ile de France (l'île Maurice) où il est nommé en qualité d'ingénieur. Il publie après son retour sa première œuvre importante, Voyage à l'/le de France (1773). Après la publication du Voyage, il essaie de se rapprocher des philosophes, mais rompt avec eux pour se lier d'amitié avec Jean-Jacques Rousseau. En 1784, ses Etudes sur la nature lui apportent la gloire, mais le grand succès viendra avec Paul et Virginie, publié dans le dernier volume des Etudes, en 1788. Le succès de ce livre est foudroyant, et l'on peut s'étonner de constater que cette « pastorale» fut le livre le plus apprécié au moment de la Révolution française. En effet, entre 1788 et 1799, cinquante éditions de Paul et Virginie vont paraître. Bernardin publiera encore La Chaumière indienne en 1791, et les Harmonies de la nature, qui ne paraîtront qu'après sa mort. Il meurt en 1814. Ce qu'il y a de frappant, chez Bernardin c'est que, d'une part, les différents gouvernements ont célébré son talent, et que, d'autre part, ce « talent» semble lui avoir mérité des postes extrêmement variés. La Révolution l'honore, le nomme d'abord intendant du Jardin des Plantes

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(1792), puis professeur de morale à l'Ecole normale supérieure (1794), et enfin membre de l'Institut de France. Il s'attire aussi l'admiration de Napoléon, qui le pensionne et lui donne la Légion d'honneur (1806). Il quitte l'Institut pour entrer à l'Académie française dont il deviendra le président en 1807. On ne peut qu'être frappé par tous ces honneurs accumulés. Or, à lire les manuels de littérature, Bernardin de Saint-Pierre serait à la fois un benêt et un imposteur. Tout en reconnaissant son talent et son importance pour le développement du romantisme, on le

qualifie de « rêveur utopique au caractère insupportable»
ou d'« égoïste toujours soucieux de profits matériels »1.

Selon Jean de Viguerie, Bernardin de Saint-Pierre « parle
beaucoup d'amour dans ses livres, mais lui-même est dur et méchant »2. Peut-être se méfie-t-on de quelqu'un qui s'est accommodé de tous les régimes. On continue toutefois à reconnaître de nombreuses qualités littéraires à Bernardin

de Saint-Pierre. Comme l'écrit Béatrice Didier, « c'est par
l'art de la description, le sens profond de la nature, en particulier de l'univers végétal, que Bernardin mérite de

retenir »3. Pour le lecteur du xxe siècle, sa sensibilité,telle
qu'elle se révèle dans Paul et Virginie, paraît cependant trop mièvre. Mais cette « mièvrerie» n'est-elle pas justement l'élément qui cache la critique sociale et coloniale? Etant donné l'importance de la relation entre frère et sœur dans un texte qui reste, malgré tout, un des moments clés de l'histoire de la littérature, il semble étonnant que personne n'ait attaché d'importance à la correspondance entre Bernardin et sa sœur. Et ce d'autant plus que, pour
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confondre; ainsi, il a donné à ses propres enfants les noms des deux personnages de son roman: Paul et Virginie. Si le fictif du roman et le biographique du romancier se
1. L'expression est de P. et J.-H. Bornècque, La France et sa littérature, Lyon: André Desvigne, 1953, p. 386. 2. Jean de Viguerie, Histoire et Dictionnaire du temps des Lumières, Paris: Laffont, 1995, p. 755. 3. Béatrice Didier, Le Siècle des Lumières, Paris: Editions MA, 1987, p. 55.

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LETTRES DE CATHERINE DE SAINT-PIERRE

rejoignent à ce point, comment alors laisser inexplorée la centaine de lettres reçues par Bernardin de sa sœur Catherine? Il n'est plus permis, semble-t-il, de négliger celle qui fut peut-être la source d'inspiration de la Virginie d'un Bernardin devenu Paul. Bibliothèque municipale du Havre et sources biographiques Une des sources principales pour les biographes et commentateurs est le fonds Bernardin de Saint-Pierre au Havre, acquis par la ville en 1855. Une ville tire volontiers gloire de ce qu'un homme célèbre y soit né, et on peut être sensible au fait que Le Havre, fier de son citoyen illustre, ait voulu acquérir les manuscrits le concernant. Il est vrai que le lieu de naissance d'une personne que l'on cherche à connaître exerce toujours un certain attrait. Est-ce parce qu'on croit qu'entre un être et son lieu de naissance il y a comme un lien spirituel, et qu'en flânant le long des rues, boulevards ou quais, on peut établir une certaine intimité avec la personne en question? Le Havre qui a accueilli les premiers chercheurs intéressés par Bernardin de SaintPierre, tels Fernand Maury et Maurice Souriau, évoquait peut-être encore l'atmosphère que Bernardin aurait pu connaître. Mais ce Havre ne se trouve plus au Havre et Quai des Brumes n'est plus. Aux chercheurs actuels, le film de Marcel Carné offre, mieux que la ville rebâtie, le charme désuet que des « pèlerins» en quête d'intimité avec une personne disparue essaient de découvrir. Toutefois, c'est à la bibliothèque plutôt que dans la ville que les chercheurs espèrent découvrir l'écrivain. Une première visite à une bibliothèque qui contient les manuscrits d'un auteur sur lequel on travaille a toujours quelque chose de sacré. On écrit à l'avance au bibliothécaire, on organise méticuleusement l'horaire de son voyage, on établit un emploi du temps avec une précision d'horloger. Et enfin arrive ce moment sacré de la rencontre avec des manuscrits de l'auteur. Pour beaucoup de chercheurs, cette rencontre avec le fonds Bernardin de

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Saint-Pierre au Havre est devenue un combat de longue durée. En 1905, dans sa biographie intitulée Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscrits, Maurice Souriau, spécialiste et défenseur de l'auteur, expose son corps à corps avec le fonds: « [...] j'ai mis cinq ans à déchiffrer ces papiers, littéralement à la loupe. De plus ces manuscrits n'ont jamais été classés, depuis le jour où Aimé Martin les trouva dans des malles. Les liasses ont été grossièrement cousues et sont dans un désordre complet» (ix)4. En 1986, il n'y a guère plus d'ordre dans les liasses, comme Kurt Wiedemeier en témoigne dans son étude, La Religion de

Bernardin de Saint-Pierre. « En abordant le fonds du
Havre, écrit-il, nous avons été effrayé par son volume et par son désordre, le plus inimaginable. Comment fallait-il nous débrouiller dans la masse de papiers [...] des brouillons, fragments, invitations, billets de faire-part, affiches, papiers de comptabilité, quittances, factures, extraits de journaux, lettres, etc. Bernardin n'a rien jeté. Au contraire, l'on retrouve dans ce fonds, un collectionneur maniaque et un écrivain qui se reprend sans cesse» (p.80-8I). Et pourtant, ce n'est pas vraiment le désordre qui a indigné les chercheurs, mais bien les « méfaits» d'Aimé Martin. C'est en ces termes que Souriau évoque le travail éditorial exécuté par celui qui trouva ces manuscrits: Louis Aimé Martin, disciple et secrétaire de Bernardin. Les avis à son égard sont partagés. Alors que Pierre Trahard l'apprécie pour son rôle irréprochable d'éditeur de Paul et Virginie5, Maurice Souriau le dénonce comme le plus étrange biographe de Bernardin qu'on puisse rêver (p. xiv). Avant tout; AiméMartinfutceluiqui,aprçsJa. }11()rtde Bernardin, épousa sa veuve. Est-ce pour cela que la critique littéraire s'est montrée méfiante à son égard? Devenir héritier, et d'une femme, et d'une œuvre, éveille le soupçon, surtout lorsque les manuscrits de
4. Le chiffre entre parenthèses renvoie à la page du livre cité lorsque celui-ci est mentionné dans le texte; sinon, toutes les références se trouvent dans les notes. 5. Voir l'édition de Paul et Virginie établie par Trahard, revue par Edouard Guitton, Paris: Garnier, 1989, p. 53.

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l'auteur portent les traces visibles des intrusions éditoriales de cet héritier. En effet, Martin a librement annoté les manuscrits de ses propres remarques, rayé des passages et introduit des remaniements stylistiques. Il a manifestement voulu adapter l'œuvre de son maître non seulement aux attitudes et croyances de la Restauration, mais aussi à ses propres goûts esthétiques et intellectuels ainsi qu'à sa propre morale. Souriau accuse ce disciple de Bernardin de s'être installé paisiblement dans l'œuvre de son maître comme dans une succession, d'avoir fait de Bernardin « un faux patriarche douceâtre» et d'avoir été funeste à sa mémoire. Aimé Martin n'a pas dû croire qu'il était nécessaire de retoucher les lettres de la sœur défunte du maître6. Ainsi les lettres de Catherine sont-elles restées intactes. Elles n'ont d'ailleurs suscité que peu d'intérêt. Le bibliothécaire de l'époque, ainsi que François Maury, spécialiste de la vie et de l'œuvre de Bernardin, ont dû à peine les regarder tant les remarques qu'ils livrent dessus sont fausses. Leurs références à cette correspondance trahissent la non-lecture. Dans son inventaire des documents, le bibliothécaire note qu'il s'agit de la correspondance de Catherine, « religieuse à Hontleur », alors qu'elle n'a jamais été religieuse et n'a envoyé que quelques lettres de Honfleur. Les commentaires de Maury sur Catherine sont encore plus inquiétants. Dans sa monumentale Etude sur la vie et les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, il consacre six lignes ignobles à la sœur de Bernardin. Certes, il arrive à tout le monde de se prononcer trop rapidement sur le caractère ou la vie de quelqu'un, mais il est difficile de comprendre comment un érudit a pu formuler un jugement aussi désobligeant que celui qui figure à la page 2 de son œuvre de 672 pages. Sur quels documents a-t-il pu se baser? N'a-t-il pas lu les lettres? Est-ce ignorance ou ignominie? Ou a-t-il tout simplement puisé, dans le but de hasarder des conjectures, dans le néfaste « trésor» de préjugés et d'idées fossiles à la disposition de chacun pour parler d'une sœur célibataire? On a presque honte de
6. Aimé Martin, Essai sur la vie et les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre, Paris; Méquignon-Marvis, 1820.

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transcrire ces quelques lignes: « Catherine, vouée à l'instabilité d'humeur par toutes les vanités d'esprit provincial qui se résument dans la préciosité, fut la victime de ses propres dupes. L'inconstance de ses goûts et l'orgueil de ses refus firent pâtir tour à tour chacun de ses soupirants, que vainement elle recherchera plus tard. Elle passa son âge mûr à regretter amèrement le mariage, ainsi

qu'elle avait passé sajeunesse à le follementdédaigner. »
Il est vrai que Catherine ne fut pas la seule des SaintPierre à recevoir un verdict d'instabilité et d'inconstance de la part de Maury. En fait, toute la famille de Saint-Pierre devient cible, y compris le fils de Bernardin, Paul de SaintPierre, au sujet duquel Maury écrit, sur cette même page 2 qu'il finit « dans une maison de santé une carrière qui avait été troublée sans cesser d'être médiocre. Avec ce dernier mâle finit la race, ayant encore la capacité de souffrir, non plus celle de créer» . Pas de mention de Virginie, la fille de Bernardin... les femmes ne seraient-elles d'aucune race? Alors que Maury accusait Catherine d'orgueil et de vanité, Souriau ne semble chercher en elle que maladie et malheur. A lire ce chercheur si consciencieux, ne dirait-on pas que la vie de cette sœur inconnue d'un auteur mal connu présente si peu d'intérêt qu'il suffit de parcourir hâtivement sa correspondance pour en extraire les quelques faits dont on pourrait avoir besoin? « La pauvre fille, déclare Souriau, est plus à plaindre que ses frères car elle ne peut agir et elle se consume dans une vie navrante. Née le 24 juin 1743, elle vieillit dans des maisons religieuses, moitié retraites et moitié asiles, à Honfleur d'abord, puis à Dieppe. Pourtant elle a été demandée trois fois en mariage, pardesprétendantspetl sOrt(ibles.Décidément elle coiffera Sainte Catherine (p.8).» Peut -être pourrait -on réagir contre ce genre de synthèse qui tend à réduire à la banalité la vie entière d'un être humain. Peut-être s'agit-il même d'une banalisation plus vaste, celle de tant de femmes qui sont, par choix, par courage, ou par circonstance, restées célibataires, et qui n'ont été ni riches, ni brillantes, ni célèbres, ni saintes, ni mondaines, mais qui ont dû lutter, tout simplement, pour survivre. Ou est-il possible qu'il y ait des êtres, ou même des familles entières, qui suscitent chez ceux qui les
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LETTRES DE CATHERINE DE SAINT-PIERRE

observent un sentiment soit d'agressivité, soit de compassion? Il est difficile d'expliquer cet aveuglement, cette cécité qui a mené les biographes et les lecteurs à des sentiments aussi extrêmes. On ne peut pas nier les problèmes qui ont effectivement hanté la famille de SaintPierre, mais comment ne pas reconnaître le rôle qu'ont joué le désordre des archives et les fabulations créées par Aimé Martin autour de Bernardin? Il est vrai que les anecdotes qu'on lit dans les livres de lycée ont également contribué à dénaturer son œuvre. Tel le poncif du melon: selon Bernardin, le fait que les melons soient divisés en côtes semble indiquer qu'ils sont destinés à être mangés en famille. Pour l'esprit français cartésien, ce raisonnement couvre de ridicule celui qui le tient, et dont le nom, Jacques Henri Bernardin de Saint-Pierre, est déjà équivoque. Pourquoi dans les livres de référence est-il classé arbitrairement soit à la lettre B, soit à la lettre S? D'où donc a pu venir la croyance que son nom de famille aurait été « Bernardin », ou « Bernardin de Saint-Pierre» ? Ce doute qui entoure le nom, ce credo naïf du melon servant au partage familial, ce roman sur un frère et une sœur qui ne sont pas vraiment frère et sœur... est-ce que tout ceci ne clame pas une croyance lancinante en l'harmonie entre nature et famille? Le poncif du melon ne trahit-il pas déjà le désir de lire la structure familiale dans la nature elle-même? Et l'histoire racontée dans Paul et Virginie ne trace-t-elle pas, indéniablement, la trajectoire d'un amour familial, l'amour entre deux « sœurs» qui ne sont pas vraiment sœurs, et celui entre leurs enfants, «frère» et« sœur» , mais qui ne le sont pas non plus? Cette prédilection pour une famille composée d'êtres sans liens de parenté incite à lire attentivement le seul document qui permet d'entrevoir la « vraie» famille ayant nourri l'imaginaire de celui qui, à la veille de la Révolution, construit un Eden familial de mères, de sœurs, de frère et sœur, un Eden sans père. Il n'y a pas pour Bernardin de Saint-Pierre, comme il y en a pour tant d'auteurs moins célèbres que lui, une équipe

de recherche, une

«

société d'amis », ou quelque autre

association qui permettrait et encouragerait les recherches sur l'auteur. Pourtant, depuis quelques années, des

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