Mémoires
Mémoires
Mémoires du XX e siècle
Collection dirigée par Jean-Yves Boursier Déjà parus
R. COUPECHOUX, Langenstein, 2004.
La nuit des Walpurgis. Avoir vingt ans à l'Oubli, Les orphelins de la
Groupe Saint-Maurien Contre Varenne, 1941-1944,2004.
Michel WASSERMAN, Le dernier potlatch, Canada, Colombie Britannique, 1921. 2004.
les indiens du
Siegmund GINGOLD, Mémoires d'un indésirable. Juif, communiste et résistant. Un siècle d'errance et de combat, 2004. Michel RIBON, Le passage à niveau, 2004. Pierre SAINT MACARY, Mauthausen: Marie-France BlED-CHARRETON, percer l'oubli, 2004. Usine de femmes, Récit. 2003.
Laurent LUT AUD, Patricia DI SCALA, Les naufragé et les « rescapés du train fantôme », 2003. Raymond STERN, Petite chronique d'une Grande Guerre, Journal d'un capitaine du service automobile de l'armée, 19141918, 2003.
Raymond GARNUNG, Je vous écris depuis les tranchées, 2003. Egon BALAS, La liberté et rien d'autre, 2003. Judith HEMMENDINGER, Revenus du néant: cinquante ans après: l'impossible oubli, 2002. Benjamin RAPOPORT, Ma vie et mes camps, 2002. Claude COLLIN, Mon Amérique à moi. Voyage dans l'Amérique noire (1944-2000), 2002. Raoul BOUCHET, Lettres de guerre d'un artilleur de 1914 à 1916,2002. Jules FAINZANG, Mémoire de déportation, 2002. Constance DIMA, Les petits princes de l'univers, 2002. Max de CECCATY, Valbert ou la vie à demi-mot, 2002. Michaël ADAM, Les enfants du mâchefer, 2002. Sami DASSA, Vivre, aimer avec Auschwitz au cœur, 2002.
Robert Verdier
Mémoires
Préface de Pascal Ory
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BURKINA
Témoignages et autres écrits de Robert Verdier
Témoignage au Comité d'histoire de la Seconde Guerre mondiale, Arch. Nat., 72 AJ 70 et 71.
Brochures: «La vie clandestine du PS », Documents socialistes n° 3, Les Éditions de la Liberté, Paris, 1944. . «École laïque et liberté », Problèmes d'aujourd'hui n° 9, Les Éditions de la Liberté, Paris, 1945. . «La doctrine et les tâches du socialisme», Les Éditions de la Liberté, Paris, Edition Jeunesse, 1945.
Ouvrages:
.
. PS-PC, une
lutte pour l'entente,
1920-1976,
Paris, Seghers,
1976.
. « Le Parti socialiste sous la IVème République », dans La Quatrième République, bilan trente ans après la promulgation de la Constitution du 27 octobre 1946, Actes du colloque de Nice, janvier 1977, Paris, LGDJ, 1978. . Bilan d'une scission, le congrès de Tours, Paris, Gallimard, 1981. . Pierre Guidoni, Robert Verdier (dir.), Les socialistes en résistance, 1940-1944, Paris, Seli Arslan, 1999. Robert Verdier a également collaboré à la publication des sept tomes des Œuvres de Léon Blum (Albin Michel) et dirige Les Cahiers Léon Blum.
Ont collaboré à la naissance de ce livre Bernard Wallon et Martine Pradoux. Les notes ont été établies par Gilles Morin et la mise en forme est de Sylvie Le Dantec.
www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr cgL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9136-0 EAN : 9782747591362
Préface
Le style, c'est l'homme. Celles et ceux qui ont le plaisir de connaître Robert Verdier le retrouveront tout entier dans ces Mémoires: pudique, sérieux et loyal. Les autres découvriront un homme politique d'une espèce rare: peu soucieux de faire carrière et pourtant très présent, toute une génération durant, sur un terrain capital mais méconnu: la socialdémocratie. La pudeur explique sans doute ce début, presqu'étrange dans son nonrespect de la rhétorique mémorialiste, qui nous plonge directement in media re, sur une anecdote scolaire, à la fois récit d'un échec et leçon de positivité: quelque chose comme une métonymie de toute une vie qui va se dérouler ensuite sous nos yeux, comme un long fleuve rectiligne, mais pas si tranquille. À lire Verdier, on voit combien un certain nombre de choix courageux s'alimentent à un profond sentiment de culpabilité devant le non-engagement (<<comment ai-je pu m'abandonner avec une telle légèreté à mes satisfactions personnelles?»). Peut-être, à ce stade, l'image déterminante reste-t-elle celle d'un père frappé de plein fouet par la Guerre, scène originelle bien propre à marquer un fils pour toujours. Au fond, Robert Verdier, sous ses abords sereins, est un grand sensible, qui va jusqu'à somatiser sa tuberculose pulmonaire la nuit qui suit la mort de Léon Blum. Vous avez dit protestant? Oui, assurément, l'auteur en est un, et de la variété cévenole, de surcroît. Mais un de ces protestants détachés de toute foi religieuse, «imperméable au sentiment du sacré », se reconnaissant dans «l'inspiration résolument matérialiste» d'un Jean-Pierre Changeux, qui ont sublimé la foi ancestrale en exigence morale. Et cela nous donne un
enfant sérieux, bon élève et grand liseur, un « professeur méthodique et prudent», un perfectionniste, aussi, craignant souvent de «bâcler» une
intervention à la tribune. Comme toute vraie rigueur, elle s'exerce d'abord
et surtout sur soi-même, alors qu'elle porte sur autrui
(f allais
dire: sur son
prochain)
un regard toujours
soucieux d'équanimité.
Ainsi l'ancien
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résistant, sévère sur le coup pour le peuple allemand, s'avoue-t-il avoir été troublé par la lecture des Enfants des morts, d'Heinrich Boll, qui parlent des souffrances de ceux d'en face. Cette honnêteté viscérale éclaire le mot, très révélateur, qui revient à plusieurs reprises chez lui quand il se trouve devant un interlocuteur qui lui tient un raisonnement qu'il ne partage pas: devant un communiste stalinien, devant un gouverneur colonialiste, Robert Verdier n'est pas scandalisé; il est «déconcerté». Mais peut-être le trait le plus caractéristique demeure-t-il ici la loyauté. Loyauté à la social-démocratie et à quelques hommes choisis qui, à ses yeux, l'incarnent dans sa dimension la plus stricte - un Léon Blum et un Alain Savary, pour citer ses deux maîtres, suivis à peu de distance par Daniel Mayer et Édouard Depreux. Il s'agit là d'abord d'une sorte de fidélité à la confiance que l'autre vous porte, celle qui vous conduit à accepter d'endosser, parfois des années durant, de lourdes charges, comme la direction d'un quotidien socialiste dont on sait, lucidement, qu'il est condamné à terme, ou, plus légères, sur le tard, à la Ligue des droits de l'homme et, pour finir, retour aux sources, à la Société des amis de Léon Blum. Et voilà pourquoi on a devant soi l'autoportrait d'un homme à la fois tout d'une pièce et perpétuellement dédoublé: enseignant et militant, très languedocien et plus-que-parisien (élu du Quartier-Latin), socialiste jusqu'au bout des ongles (tests symétriques: notre héros devant un stalinien, notre héros devant un radical, fût-il dénommé Mendès France) et, dans le même mouvement, toujours en train de s'interroger sur la nécessité de son action et sur sa fatale ambiguïté. Mais Robert Verdier ne peut être réduit à cette figure de grand timide intimidant. Chemin faisant, c'est un homme politique complet qui se découvre à nous, successivement ou simultanément militant de base, combattant clandestin, directeur de journal, cadre dirigeant d'un grand parti (puis d'un petit), parlementaire président de groupe, expert en relations internationales... Et c'est cet homme-là qui, nous ouvrant sa mémoire, nous offre le florilège de ces petits-faits-vrais qui en disent toujours plus long qu'il n'y paraît à première lecture: Leopold Sedar Senghor au guichet de la poste de Mende, l'attroupement inquiet dans une ville de province devant l'agence Havas, un soir de Six-février, les confidences entre professeurs de lycée à Paris de l'Occupation, la prise de possession d'un journal dans la fièvre insurrectionnelle de 44, la mise en scène de la soumission du Glaoui au sultan du Maroc restauré dans son autorité traditionnelle ou encore la scène tragi-comique où, en mai 58-, Jacques Duclos presse Jules Moch
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d'accepter le ministère de l'Intérieur pour faire barrage à De Gaulle. Cette même mémoire équanime nous fait entr' apercevoir, sous un jour qu'on connaît moins, des personnalités aussi intéressantes que Ferdinand Alquié, Ernest Labrousse, Maurice Merleau-Ponty, Régis Messac ou Alain Badiou, elle nous livre, au passage, un instantané des destins d'un Raymond Abellio comme d'un Georges Pompidou, d'un François Mauriac comme d'un François Furet. A l'autre extrémité, je sais le profit que la communauté des historiens du politique saura faire de plusieurs passages où le mémorialiste en personne tutoie l'Histoire. Car ce n'est pas rien d'avoir été partie prenante à la création de deux organisations aussi décisives que le Comité d'action socialiste, sous l'Occupation, et le Comité France-Maghreb, pendant la Guerre d'Algérie, d'avoir suivi de près, la même année 1946, le départ du Général de Gaulle et le congrès de la SFIO, ramené ici à un vain et terrible exercice «scolastique», d'avoir été l'un des animateurs du groupe parlementaire socialiste sous le gouvernement Guy Mollet, groupe dont on découvre ici, concrètement, tout à la fois l'autonomie par rapport aux ministres socialistes - et l'impuissance face à l'autonomie desdits ministres... Cette expérience des «allées du pouvoir» nous vaut quelques portraits définitifs: outre ceux de Blum et de Mayer, ceux de Jules Moch ou de Habib Bourguiba, ou encore, du côté de ceux avec lesquels le courant ne passe pas vraiment, un Paul Rivet, intellectuel déphasé, ou un Guy Mollet, Petit Chose toujours sur le qui-vive. Peut-être, cependant, le grand apport de ces Mémoires tient-il dans la reconstitution de toute une société social-démocrate, trop longtemps laissée dans l'ombre. Robert Verdier n'est pas le premier mais il est l'un des rares qui puisse faire ainsi ressurgir de la pénombre, voire du néant, des figures qui n'ont rien à envier à celles de tous ces militants et intellectuels communistes ou fascistes dont la mémoire collective, déterminée par une histoire sainte qui préfère les extrêmes, est friande. Grâce à lui arrachons donc ici à l'oubli les visages de témoins (traduction grecque: martyrs) comme Marcel Bonnet, Roger Bouvet, Amédée Dunois, André Kleipeter, Augustin Malroux, Raymond Naves, d'autres encore, tous morts en déportation, mais aussi de ces hommes qui n'ont pas bronché devant l'épreuve de l'An Quarante, cette grande ordalie collective dont si peu d' « élites» sont sorties indemnes: Paul Boulet, le député chrétien, Jean Texier, le journaliste du premier jour, Adrien Tixier, le ministre, Jean Biondi, l'homme de Creil, Augustin Laurent, l'homme de Lille, plus tard, à l'heure de la Décolonisation, aux côtés de Charles-André Julien, ces
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noms effacés ou inconnus: Mohamed Lechani, Habib Ben Slama, les Cohen-Hadria, Charles Frappart... Et l'on pourrait élargir la perspective à l'échelle européenne, avec tous ces dirigeants SPD persécutés par le Ille Reich et que le stalinisme traînera dans la boue, Karl Schumacher, Fritz Erler, Carlo Schmidt... ou tous ces internationalistes qui n'ont eu comme tort que de ne pas choisir, pour finir, l'Internationale communiste, tel Oreste Rosenfeld. On pourrait parler encore de la perspicacité du coup d' œil de l'analyste, quand il diagnostique les limites de l'idéologie devant les petites habiletés des uns (Gaston Defferre), les grandes ruses des autres (François Mitterrand), le vertige de l'ordre (Robert Lacoste), les contradictions intimes de tous, les joies de l'élu municipal face aux frustrations du parlementaire, la submersion du social par le national... ; on pourrait soupeser, dans des balances en toile d'araignée, le sens et la portée de ses engagements successifs, de ses choix. Je préfère laisser le lecteur en juger par luimême, et le quitter ici sur cette image d'un grand regard d'amitié. Certains héros ou prétendus tels se mesurent au nombre et à la hauteur de leurs combats, c'est-à-dire de leurs ennemis; Robert Verdier s'est battu, parfois au risque de sa vie, mais il est de ces hommes de bien qui se mesurent à l'aune de leurs amitiés. Cette aune-là le met très haut.
Pascal ORY
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Cette année-là, au terme des épreuves orales, le jury du concours d'entrée à l'École normale supérieure, section des lettres, décida de déclarer reçus trente-et-un candidats. J'étais trente-deuxième. J'en éprouvai un très vif chagrin. Or, cet échec, d'abord cruellement ressenti, fut sans doute pour moi une grande chance. J'ai souvent évoqué
cette déception pour consoler des jeunes gens.
" Si j'avais été reçu, j'aurais dû suivre pendant mon séjour à l'Ecole les cours de préparation militaire supérieure, devenus depuis peu obligatoires pour les élèves de toutes les grandes écoles. J'aurais ainsi acquis le grade de lieutenant d'infanterie que les souvenirs de la Première Guerre mondiale désignaient comme l'un des postes les plus exposés. Quelquesuns de mes condisciples, exerçant cette fonction, ont été tués dans les combats de mai et juin 1940. La plupart sont restés cinq ans dans les camps de prisonniers. Mon échec m'ouvrit une carrière militaire très différente et fort peu héroïque. Sitôt reçu au concours de l'agrégation des lettres, je me préoccupai de me libérer de mes obligations militaires dans les meilleures conditions. Je crois bien que je n'aurais pas éprouvé le moindre trouble de conscience si j'avais réussi à me faire réformer. Car j'étais profondément pacifiste, quasiment antimilitariste, comme l'étaient alors, à des degrés divers et plus ou moins consciemment, les Français qui se situaient politiquement à gauche. Il ne pouvait en être autrement. J'ai grandi dans un milieu où, au cours des années vingt, n'a cessé de s'affirmer l'horreur de la guerre. Mon père était fils de très modestes cultivateurs des Cévennes, région si profondément marquée par le souvenir des guerres de religion, particulièrement de la révolte des Camisards, qu'à cette époque encore, au début du siècle, la division entre protestants et catholiques recoupait à peu près exactement la division entre gauche et droite. Mes ancêtres
Il
étaient protestants. Mais déjà mon arrière-grand-père et mon grand-père avaient décidé d'un commun accord de cesser toute pratique religieuse. Leur fidélité à leur milieu devait dès lors ne se manifester que par l'ardeur de leurs convictions républicaines: le culte de la Révolution qui avait achevé l'émancipation des protestants, la reconnaissance envers la
Troisième République qui avait institué récole laïque, « notre école»
disaient encore des personnes de la génération de mes parents. Mon père avait été un bon élève à l'école primaire de son village. Sa famille s'imposa des sacrifices pour lui permettre de suivre le cours des études secondaires. Après son baccalauréat, gagnant sa vie comme
« pion », ainsi que le faisaient alors les jeunes gens que ne pouvaient aider
leurs familles, il était devenu professeur d'espagnol. Il termina sa carrière comme principal de collège. Sa jeunesse, comme il me l'a souvent raconté, fut marquée par l'affaire Dreyfus et par la grande bataille de la séparation des églises et de l'Etat. Je ne crois pas excessif de dire qu'il pratiqua à r égard de Jaurès un véritable culte. Il était allé l'entendre un jour aux arènes de Nîmes, et il en avait gardé un souvenir ébloui. Il s'était passionné pour ses campagnes contre la conquête du Maroc et contre la loi de trois ans du service militaire. Mobilisé en 1914 comme sergent d'infanterie, il fut blessé en avant d'Amiens et dut subir l'amputation de la jambe droite. Son retour, en juillet 1916, est sans doute l'image la plus ancienne conservée par ma mémoire. Nous étions allés l'accueillir à la gare d'Alès, où j'habitais depuis la déclaration de guerre avec ma mère et ma sœur chez ma grandmère maternelle. Il était fort amaigri et flottait dans son uniforme. Il ne put descendre de son compartiment qu'avec l'aide des autres voyageurs, car il était fort affaibli et ne s'était pas encore habitué à l'usage des béquilles. J'avais moins de cinq ans lorsque j'assistai à ce retour. La force du courant pacifiste et antimilitariste ne cessa de croître au cours des années qui suivirent la fin des hostilités. Il y avait d'abord la perception de plus en plus nette du nombre considérable des victimes, mis en évidence dans toutes les agglomérations par les listes de noms gravés sur les monuments aux morts. En même temps, les survivants racontaient les misères endurées par les fantassins dans les tranchées. Puis vinrent les révélations sur la légèreté avec laquelle avaient été décidées certaines offensives, comme celle d'avril 1917, les campagnes de la Ligue des droits de l'homme sur la cruauté de la répression des mutineries,
marquée par l'exécution de « fusilléspour l'exemple », enfin les études des
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historiens sur les responsabilités diverses dans le déclenchement du conflit
que la propagande de guerre et le « bourrage de crânes» avaient imputées
aux seuls empires centraux. Élevé dans de telles conditions, j'étais tout naturellement disposé, lorsque j'arrivai dans la khâgne du lycée Louis-le-Grand, en octobre 1928, à approuver la campagne que menaient alors les normaliens de gauche et dont nous parvenaient les échos. Ils se révoltaient contre l'obligation de suivre, avant d'accomplir leur service, les cours de préparation militaire supérieure et d'être ainsi amenés à assumer des responsabilités dans l'encadrement des mobilisés. Lhorreur de la guerre avait une telle force qu'elle conduisait beaucoup de pacifistes à la limite de l'objection de conscience; en tout cas à un vigoureux antimilitarisme. Dans certains
meetings, retentissait le cri:
«
À bas la guerre! Plus jamais ça! », expres-
sion d'un refus catégorique qui dispensait de réfléchir aux moyens de
rendre « ça » à jamais impossible.
J'étais dans de telles dispositions lorsque, au cours de l'été 1932, après mon succès au concours de l'agrégation, je me préoccupai de me « débar-
rasser » au plus vite de mes obligations militaires. Je n'hésitai pas à profiter des relations qui s'établissaient entre notables de préfecture. Mon père connaissait l'officier qui dirigeait le bureau départemental du recrutement. C'était un ancien instituteur qui avait gagné les galons de capitaine en combattant en première ligne comme fantassin. Peu reconnaissant
pour le très bienveillant accueil qu'il me réserva,je l'avais surnommé « in petto » capitaine Hurluret, parce que son képi un peu flasque me rappelait le portrait de l'adjudant qui illustrait l'édition grâce à laquelle je m'étais familiarisé avec les personnages de Courteline. Voilà comment je fus affecté à la quinzième section d'infirmiers militaires, implantée à Marseille. Le jeune appelé y était d'abord astreint à
deux mois de « classes», c'est-à-dire d'exercices élémentaires, jugés indispensables pour tout militaire. Nous étions initiés par des sous-officiers d'un régiment d'infanterie alpine également installé à Marseille. Nous apprenions à marcher au pas, à faire le demi-tour en trois temps, à distinguer les insignes des grades, à faire briller les chaussures et les boutons de l'uniforme, mais aussi à tirer au fusil et à la mitrailleuse. Le service de santé ne devait détenir aucune arme pendant les hostilités. Mais les organisateurs de la défense nationale se rappelaient les énormes pertes subies par notre infanterie au cours de l'été 1914. Aussi se ménageaient-ils la possibilité de transformer rapidement en fantassins les hommes les plus robustes du service de santé.
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La plupart des appelés étaient ensuite répartis au terme de deux mois dans les hôpitaux militaires de la quinzième région ou dans les infirmeries alpines. Un petit nombre, dont je réussis à faire partie, demeurait au dépôt pour y assurer la continuité du service et préparer l'accueil du nouveau contingent. Au bout de six mois, je devins caporal-chef et fus nommé vaguemestre. Mon travail n'était pas accablant. Il me donnait le droit de disposer d'une pièce à usage de bureau. J'y installai un lit pour échapper à la promiscuité de la chambrée. Ce privilège me permit surtout d'avoir un refuge pour lire en toute tranquillité. Lorsque je fus rendu à la vie civile, je dus me procurer une caisse pour ne pas abandonner les nombreux livres que j'avais achetés au cours de ces six mois. Un jour de juillet, je sollicitais une permission de week-end. Je voulais aller accueillir Léopold Senghor à qui j'avais offert de passer chez mes parents les quatre ou cinq semaines qui séparaient les épreuves écrites du concours d'agrégation des épreuves orales. Mes parents habitaient Mende, la plus petite des préfectures. C'était alors une ville d'à peine six mille habitants, un gros bourg rural, beaucoup plus isolé que ne le sont aujourd'hui de telles agglomérations. Les populations étaient infiniment moins mobiles qu'aujourd'hui. Sans doute la majorité des habitants de
Mende ne connaissaient-ils les Noirs d'Mrique que par l'affiche « Y a bon
Banania ». Senghor se présenta un jour à un guichet de la poste pour acheter un timbre. La postière estimait qu'un Noir était forcément un sauvage peu familiarisé avec nos pratiques. Elle voulut lui venir en aide. Elle estima que, pour être comprise, elle devait lui parler « petit nègre ». En lui tendant le timbre, elle pointa son doigt sur un coin de la lettre en
disant:
«
Toi, coller timbre là ». Senghor, gardant son calme, répondit
simplement: « Je sais, Madame, je sais! ». Trois mois après, reçu au concours de l'agrégation de grammaire, il était nommé au lycée de Tours.
Un matin d'août, « faisant fonction de sous-officier de semaine », je
surveillais une corvée lorsqu'on m'apporta un télégramme: mes parents avaient ouvert la lettre du ministère qui m'annonçait ma nomination au lycée de Montpellier. Dans les souhaits que j'avais été invité à adresser au collège des inspecteurs généraux (dont un de mes anciens professeurs de khâgne) chargés de procéder au « mouvement », c'est-à-dire aux nominations et mutations, j'avais indiqué quelques villes méridionales, Nimes, Avignon, Toulon...; mais je n'aurais pas eu l'audace de mentionner le lycée du chef-lieu de la région académique, siège de l'Université et du
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rectorat, où l'on n'accédait généralement à cette époque qu'après quelques étapes dans des villes de moindre importance. Ainsi, à l'automne 1933, j'étais tout à ma joie de commencer à vingttrois ans et dans d'aussi heureuses conditions mon activité professionnelle, après avoir accompli mes douze mois de service militaire, de manière quelque peu désinvolte, toujours aussi résolument pacifiste. Me retournant vers ce moment de ma vie, dois-je aujourd'hui éprouver un sentiment de gêne? Comment ai-je pu m'abandonner avec une telle légèreté à mes satisfactions personnelles? Hitler s'était emparé du pouvoir au début de l'année. Il avait déjà anéanti toutes les forces d'opposition et ouvert les camps de concentration pour les Juifs et les militants de la social-démocratie et du parti communiste allemands. On n'imaginait assurément pas encore à quel degré de cruauté se porterait le régime national-socialiste contre les Juifs, contre tous ceux des Allemands qui demeureraient attachés à la démocratie, et plus tard contre les résistants des pays occupés. Mais on savait déjà - et j'étais assez « politisé» pour être averti - que la victoire du nazisme signifiait l'exaltation des sentiments nationalistes, la renaissance du militarisme, la fin de tout espoir de créer un ordre européen de paix, une menace de nouveaux conflits. Mais pouvions-nous, dès ce momentlà, être conscients que l'attachement aux valeurs démocratiques allait nous contraindre à l'abandon du pacifisme et de l'espoir de créer une légalité internationale, peut-être même à connaître, comme la génération précédente, si peu de temps après elle, les horreurs de la guerre? Quelques années plus tard, toutes les organisations de gauche, parti socialiste, syndicats ouvriers, comité de vigilance des intellectuels antifascistes, Ligue des droits de l'homme1, seront divisés par la nécessité d'abandonner l'orientation choisie au cours des années vingt. Le déchirement de la gauche pacifiste confrontée à la menace hitlérienne apparaît en pleine clarté lorsqu'on lit aujourd'hui la liste des élèves de l'École normale supérieure qui, en 1928 ou 1929, signaient les manifestes contre l'obligation de suivre la préparation militaire supérieure2. On y retrouve côte à côte les noms de ceux que le refus de la guerre conduira en 1940 à la résignation ou même, pour quelques cas, jusqu'à la collaboration, et ceux qui seront résistants jusqu'au sacrifice de leur vie: Pierre Brossolette, Albert Lautmann, fusillé à Toulouse, Raymond Naves, déjà connu à la veille de la guerre par ses travaux sur Voltaire, qui devait être à la libération le maire socialiste de Toulouse, mais qui fut arrêté en
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janvier 1944 et qui est mort dans un camp de concentration, et beaucoup d'autres que je n'ai pas repérés. Ces destinées si contradictoires illustrent le drame de la gauche des années trente, souvent engagée dans la lutte politique par pacifisme et rapidement contrainte par refus du nazisme d'accepter la possibilité d'une nouvelle guerre franco-allemande.
Notes 1. Je ne cite pas le parti communiste, mieux entraîné que les autres organisations à prendre les virages brusques, comme on disait alors, et qui fera en cette période deux têtes à queue: 1934 et 1939. 2. On trouve cette liste en annexe de l'ouvrage de Jean-François Sirinelli: Génération intellectuelle. Normaliens et khâgneux dans l'entre-deux-guerres.
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II
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Sitôt rendu à la vie civile, dès les premiers jours d'octobre, je me précipitai à Montpellier pour occuper mon poste. Le proviseur me fit bon accueil. Il me parut cependant un peu surpris par ma jeunesse et inquiet de savoir si j'imposerai mon autorité. Je devais, les jours suivants, constater la même surprise chez certains de mes collègues dont les moins âgés étaient quadragénaires et dont quelques-uns, sans doute plus soupçonneux et peut-être aigris, se demandaient si j'avais bénéficié de protections pour être nommé à vingt-trois ans dans le lycée que la plupart considéraient comme le couronnement de leur carrière. Je rendis visite à celui auquel je succédais, Pierre Jourda, originaire de l'Aude, bien décidé à demeurer à Montpellier et à y accéder à l'enseignement supérieur. Il terminait une thèse sur Marguerite de Navarre. Il devint ultérieurement doyen de la faculté des Lettres. Il me prodigua quelques conseils et m'apprit que, pour compléter mon horaire hebdomadaire (les quinze heures de l'agrégé), je devais ajouter au français-latin-grec d'une classe de seconde deux heures par semaine devant la classe préparatoire au concours d'entrée à l'école militaire de Saint-Cyr. Ce qu'il me dit à ce sujet me fit tout de suite comprendre que cet enseignement ne serait pas la partie la plus agréable de mon service. Tous ceux qui en avaient été chargés auparavant s'étaient empressés de s'en débarrasser en le léguant au dernier arrivé des professeurs de lettres. C'était un enseignement qui donnait beaucoup de travail et apportait peu de satisfactions. Le concours d'entrée à Saint-Cyr comportait une épreuve de dissertation, mi-littéraire, mi-philosophique. Mais la préparation ne reposait pas sur un programme énumérant l'étude d'un certain nombre d'œuvres, comme c'est aujourd'hui l'usage dans les concours des grandes écoles scientifiques. On laissait au professeur le soin d'organiser lui-même son enseignement en s'inspirant des sujets proposés aux précédents concours qui se rapportaient à quelques thèmes récurrents: la nation, les
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traditions, le sentiment patriotique, les vertus de l'homme de guerre. .. Le célèbre article d'Ernest Renan: Qu'est-ce qu'une nation? était le type de texte à commenter devant ces jeunes gens. Il faut ajouter que les
« cyrards
», baptisés
également
« cornichons»
dans l'argot
des classes
préparatoires, considéraient le cours de Français avec quelque condescen-
dance: comme les « taupins », ils l'appelaient classe de làius, autant dire
classe où l'on apprend à parler pour ne rien dire. Bref: à leurs yeux, un enseignement de peu d'intérêt. La préparation pédagogique des agrégés était alors assez sommaire: un mois de stage dans la classe d'un professeur. J'ai sans doute un peu tâtonné avant de me mettre au niveau de mes jeunes élèves. J'étais consciencieux. En ce premier trimestre de l'année scolaire 1933-1934, je consacrais beaucoup de temps à mon travail professionnel.
Survint le 6 février 1934, l'assaut donné par les « ligues », au pont de la
Concorde, pour s'emparer du siège de la Chambre des députés. Les nouvelles n'étaient pas transmises aussi rapidement qu'aujourd'hui. On était habitué à attendre la lecture des journaux aux premières heures de la journée pour être informé des grands événements. Ce jour-là pourtant, en fin d'après-midi, des rumeurs commencèrent à circuler. Je vis un attroupement devant le siège de l'agence Havas, où étaient affichées les dépêches les plus récentes, mais qui d'ordinaire ne retenait pas l'attention des passants. On annonçait de violentes échauffourées sur la place de la Concorde, des heurts meurtriers entre manifestants et forces de police. Mais sans plus de précision. Tel était alors l'état de ce qu'on appelle aujourd'hui la communication, terme qui désigne maintenant une technique, qui s'apprend, qui est indispensable à la société et aux entreprises, qui est l'objet de travaux universitaires, de colloques, d'universités d'été... Jusqu'à quel point ces informations imprécises ont-elles suscité mon inquiétude? J'avoue que je ne me le rappelle pas. Déjà attentif aux péripéties de la vie politique, je connaissais évidemment l'agitation de plus en plus vive entretenue par les groupes d'extrême droite pour exploiter l'af-
faire Stavisky,au cri de « À bas les voleurs », afin de discréditer le régime
démocratique. Je crois pourtant que, sur le moment, je ne mesurai pas la gravité de l'affrontement. J'étais un citoyen isolé. Je n'avais donné mon adhésion à aucune organisation civique. Je n'ai donc pas eu l'occasion d'avoir des échanges avec des personnes déjà engagées dans une activité de militants. Montpellier était alors une ville calme, comptant à peine cent mille habitants, sans grande entreprise industrielle, dont les notables
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étaient surtout les professeurs des facultés de médecine et de droit, ainsi que quelques grands négociants. On y élisait des municipalités de centre droit. Il y avait aussi, à la faculté de médecine et plus encore à la faculté de
droit, d'assez importants groupes d'étudiants de « l'Action Française » ou des « Jeunesses patriotes », organisations qui, à Paris, tenaient le haut du
pavé au quartier latin, déambulant sur le boulevard Saint-Michel armés de cannes destinées à décourager les étudiants de gauche. Il me semble que l'habituelle quiétude de Montpellier ne fut pas troublée le soir du 6 février. Tout allait changer les jours suivants. On apprit le nombre de morts sur la place de la Concorde. On sut que les ligues ne s'étaient pas bornées à une démonstration de leurs forces par un défilé sur la voie publique, qu'elles avaient tenté de donner l'assaut au Palais-Bourbon - objectif symbolique puisqu'il était le lieu où s'exprimait la démocratie représentative. Aujourd'hui la plupart de nos spécialistes d'histoire contemporaine, qui ont étudié le recrutement de nos ligues d'extrême droite, affirment que ces mouvements n'étaient pas de même nature que les organisations fascistes de l'Allemagne et de l'Italiel. Il est exact que la majorité des adhérents de nos ligues étaient des hommes âgés, rassemblés le plus souvent sous l'étiquette d'anciens combattants. Ils n'étaient sans doute pas comparables aux SA et SS d'Adolf Hitler, ni aux « faisceaux» de Mussolini. .. Et il n'y avait aucune organisation dominante. Mais, sur le moment même, comment, lorsqu'on était démocrate, ne pas éprouver une très vive inquiétude? Cette manifestation du 6 février avait tourné à l'émeute. Elle s'était fIXée comme objectif la prise d'assaut du Palais-Bourbon. La manipulation des anciens combattants par l'extrême droite était évidente. Ne fallait-il pas craindre une contagion du fascisme, menaçant l'ensemble de l'Europe, même les pays où les institutions démocratiques paraissaient solidement installées? Dans les jours suivants, l'événement fut l'objet des conversations dans la salle des professeurs. Ainsi me fut révélée l'orientation politique de la plupart de mes collègues. Je les connaissais encore assez peu. Ils étaient sensiblement plus âgés que moi et je ne les voyais guère qu'au lycée. Je repérais ceux qui se situaient à gauche et éprouvaient les mêmes inquiétudes que moi. Certains, fort peu nombreux, manifestaient dans les derniers jours de la semaine leur intention de participer à la grève générale organisée par la CGT, appuyée par la SFIO, et dont la date était fIXéeau lundi 12 février. Aucun d'entre eux n'était inscrit à un parti politique. Le plus résolu était Régis Messac, qui participera à la résistance et mourra dans un camp de concentration.
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J'en fais l'aveu, sans éprouver un sentiment de gêne: je fus très hésitant, assez long à décider ma participation à cette grève. J'ai dit combien j'étais heureux de ma nomination, inespérée, à Montpellier. Je redoutais les sanctions que prendrait certainement le gouvernement, présidé par Gaston Doumergue et appuyé sur une majorité de droite; Révocation? Peut-être
pas, mais sûrement un « déplacement d'office », vers une ville infiniment
moins agréable. Il y avait des précédents. Un homonyme, également professeur de lettres et militant communiste, avait été muté contre son gré de Pau à Béziers. Allait-on m'envoyer au Puy ou à Briançon? Pendant mes études supérieures à Paris, je m'étais inscrit au groupe des étudiants socialistes. Mais je m'étais borné à payer une cotisation. Je n'avais eu aucune activité militante, d'abord parce que j'étais pensionnaire au lycée Louis-le-Grand pendant les années de khâgne, puis parce que je consacrais tout mon temps à la préparation du concours d'agrégation. Arrivé à Montpellier, j'avais l'intention de m'inscrire au parti socialiste. Mais, tout occupé par mon métier, j'avais tardé à le faire. Ainsi, en février 1934, je ne me sentais lié par aucun engagement ni astreint à suivre les mots d'ordre d'une organisation politique ou syndicale. J'étais un citoyen isolé, n'ayant de comptes à rendre qu'à lui-même. Il faut dire aussi qu'à cette époque, les grèves de fonctionnaires étaient très rares, surtout dans l'enseignement, considérées comme un écart de conduite choquant pour la majorité de l'opinion. Que cette forme de protestation soit pratiquée par les plus malheureux des prolétaires, passe encore! Mais les professeurs. .. Quelle indécence! Je finis par surmonter mes hésitations. Sur un effectif de plus d'une centaine de collègues nous avons été seulement quatre à ne pas assurer notre service le lundi 12 février et à nous joindre au défilé organisé dans
les rues centrales de cette ville un peu « collet monté ».
Au terme de cette manifestation, nous nous interrogions sur l'ampleur du mouvement dans l'ensemble du territoire, convaincus que les sanctions redoutées seraient plus ou moins lourdes selon que le mot d'ordre de grève aurait été plus ou moins suivi. Il fallait attendre le lendemain matin pour avoir des informations. Revenu à mon domicile en fin d'après-midi, j'y trouvai un mot du proviseur. Les messages urgents de l'administration du lycée étaient portés à travers la ville par un homme assez âgé, quelque peu claudiquant: les élèves l'avaient par dérision baptisé Ladoumègue du nom d'un coureur de demi-fond, un des plus célèbres athlètes français de ce temps: Ladoumègue donc m'avait apporté ce billet. Le proviseur me demandait
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de passer le voir le plus tôt possible... Déjà, me dis-je, les ennuis consécutifs à ma participation à la grève! Pressé d'en savoir plus, je répondis immédiatement à la convocation. J'appris qu'en fin d'après-midi, quatre élèves de la classe préparatoire au concours de Saint-Cyr étaient venus exprimer au proviseur leur étonnement scandalisé d'avoir vu leur professeur de Français défiler dans un
cortège aux côtés de « gens aux mines patibulaires ». Des propos qu'ils
avaient tenus et que me rapportait le proviseur, je n'ai retenu que cette ridicule et scandaleuse expression. Ils considéraient comme impossible qu'un personnage capable d'une telle inconduite demeurât professeur de
Français dans une classe où devaient être exaltées les
«
valeurs nationales
».
Le proviseur aurait-il dû les mettre à la porte et leur dire que les activités de leurs professeurs, hors du lycée, comme citoyens, ne les regardaient pas? Peut-être. Mais je compris sa préoccupation: que se passerait-il le
surlendemain, jour de la classede Français dans la « prépa » à Saint-Cyr?
Les sentiments d'indignation des quatre protestataires seraient-ils partagés par les autres élèves et serai-je accueilli par un grand chahut? Que pourrais-je faire alors? Que pourrait faire l'administration du lycée, que je mettais dans un grand embarras? Nous ne parvenions pas à envisager une parade. Au terme de cet entretien, il était l'heure que je me rende au restaurant où je retrouverai pour le dîner les professeurs-adjoints avec lesquels je m'étais lié parce qu'ils étaient à peu près de mon âge et comme moi célibataires. Parmi eux, celui qui, de 17 heures à 19 heures assurait la surveillance de
l'étude des
«
Cyrards », Louis Guin, qui fera ensuite toute sa carrière au
lycée de Millau comme professeur de mathématiques. Je fus surpris de son accueil souriant: il était au courant de mes tracas et il s'empressa de me rassurer. D'autres élèves de la même classe étaient venus le trouver pour se désolidariser des protestataires et l'assurer qu'il n'y aurait aucun trouble lorsque, le surlendemain, je me retrouverai sur ma chaire en leur présence. Dès la première heure, le lendemain, j'apportai cette information au proviseur, satisfait comme moi d'être si aisément tiré de ce mauvais pas. Finalement, cet incident eut pour moi une conséquence heureuse. Il fut convenu que je garderai le même service jusqu'à la fin de l'année scolaire en cours, afin que l'administration du lycée n'eût pas l'air de céder aux protestataires, mais qu'à la rentrée suivante cette classe préparatoire serait confiée à un autre collègue qui avait bien voulu accepter cette charge. Une fois encore, j'avais de la chance.
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De quelles sanctions les professeurs grévistes ont-ils été frappés? Peutêtre aucune, peut-être une simple retenue de quelques jours sur notre traitement. Puisque je ne m'en souviens pas, c'est qu'elles furent légères ou nulles. Je m'estimais fort heureux de n'être pas obligé à quitter Montpellier. Autre conséquence, facilement prévisible, de ma participation à la grève du 12 février: je m'étais fait repérer. Aussitôt sollicité, je donnai mon adhésion à la section socialiste. Ce premier engagement - le mot n'était pas encore à la mode - en entraîna d'autres, en chaîne: le syndicat des professeurs de lycée, la Ligue des droits de l'hommez, et un peu plus tard le Comité de vigilance des intellectuelsantifascistes (CVIA), dont je fus le secrétaire pour la circonscription académique. C'est en exerçant cette dernière fonction que je fis la connaissance de Ferdinand Alquié, alors professeur de philosophie au lycée de Carcassonne. Je fus ainsi emporté dans le tourbillon des activités militantes. Les moyens de propagande dont disposaient les organisations étaient très différents de ceux dont elles disposent aujourd'hui. Le texte écrit (tract, article, brochure, papillon, affiche) demeurait l'outil essentiel. Et naturellement la gauche, plus pauvre que la droite, devait compter sur le dévouement de ses militants. Une coordination de l'activité des divers groupements antifascistes se mit rapidement en place. Les membres des syndicats de l'enseignement, les quatre professeurs du lycée qui avaient fait la grève du 12 février, quelques « pions» poursuivant leurs études à l'université, quelques professeurs des facultés de lettres et de sciences, dont Émile Bouvier qui était sous le pseudonyme de Maurice Charny collaborateur de l'hebdomadaire « cartelliste » La Lumière, furent donc chargés de l'affichage dans un quartier au centre de la ville des textes de riposte à la propagande de la droite. C'était des opérations nocturnes. Le mouvement de résistance antifasciste se développa rapidement, surtout après la signature en juillet 1934 du pacte d'unité d'action entre parti socialiste et parti communiste.
J'ai le souvenir de la parfaite réussite d'une
«
mobilisation antifasciste »,
une très chaude soirée de juin 1935. Aucune information n'avait été donnée dans la presse pour annoncer la participation du colonel de La Rocque, leader des Croix de feu, à un rassemblement régional de ses partisans à Lunel, agglomération à michemin entre Nimes et Montpellier. Cependant, le matin du jour prévu, quelques communications téléphoniq.ues donnèrent l'alerte dans toute la
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région, en sorte qu'en fin d'après-midi on vit affiuer à Lunel des militants de Béziers, Sète, Montpellier, Nimes, d'Alès et du bassin minier des Cévennes, bien décidés à empêcher la tenue d'un meeting par le chef d'une des ligues les plus importantes. Je garde l'image de cette foule, à la fois très décidée à une éventuelle bagarre et fort joyeuse: des ouvriers agricoles venus sur leurs vélos des vignes environnantes, des fonctionnaires, des cheminots, la plupart n'adhérant à aucun parti, mais fermement décidés à soutenir la coalition alors naissante du Front populaire. Cette mobilisation aussi rapide révélait, compte tenu de ce qu'étaient alors les moyens de communication et des transports, la spontanéité et la force du mouvement de riposte à la menace surgie brusquement le 6 février 1934. On apprit, à la tombée de la nuit, que le colonel de la Rocque s'était résigné à tenir une assemblée de ses cadres régionaux dans le parc d'une propriété privée. Les militants antifascistes ne se sentirent pas frustrés au moment de leur dispersion. Ils avaient le sentiment d'avoir gardé la maîtrise du terrain. Pour la campagne des élections législatives de 1936, je fus affecté au soutien du candidat socialiste, Francis Ellié, dans une circonscription miurbaine, mi-rurale, comme presque toutes les circonscriptions de ce département. Elle englobait deux cantons de la ville et les quelques cantons situés en direction des premières hauteurs cévenoles. Le sortant était un homme de droite, monsieur de Rodez-Bénavent, qui paraissait solidement installé. Je crois me rappeler que la gauche n'espérait guère le battre. Pourtant, au soir du premier tour, une victoire du Front populaire dans cette circonscription parut possible. À une condition: il fallait que les dirigeants des principaux partis de la coalition, radicaux, socialistes, communistes ne soient pas déconcertés par la singularité du choix qu'ils devaient faire pour le second tour. Le seul candidat ayant une chance de battre Rodez-Bénavent n'appartenait à aucun des trois grands partis de la coalition. Il était membre de la Jeune République, parti connu seulement de quelques initiés, ne comptant qu'un nombre très faible d'adhérents: des catholiques pratiquants qui se déclaraient résolument antifascistes, précurseurs de ce qu'on appellera
après-guerre les « cathos de gauche ».
:Lexistence de ce parti bousculait les clivages traditionnels et déconcertait l'opinion, surtout dans une région où les souvenirs des guerres de religion étaient encore très forts. Il suscitait des méfiances des deux côtés. Le candidat était Paul Boulet. Il disposait de deux atouts: il était professeur de médecine, profession qui jouissait dans cette ville d'une grande consi-
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