Parler Femme en Europe

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Les femmes, leur parole, l'image que la parole des autres en transmet, sont ici au coeur d'une confrontation inédite entre différentes situations d'énonciation orale. Le rapprochement des récits, des contes, des lamentations de la tradition orale avec quelques productions symptomatiques du parler quotidien, de sa rhétorique longtemps négligée et aujourd'hui promue par les analyses modernes de discours, permet d'apporter un éclairage nouveau au rapport " Femmes et langage ".
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296371866
Nombre de pages : 288
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Parler femme en Europe

La femme, image et langage, de la tradition à l'oral quotidien

Ouvrages dirigés par l'auteur déjà parus:

- Le joïk sans frontières - Chants et poésies du Pays des Sames, Paris, SELAF-ORSTOM, coU. Tradition orale, 12, disque, cassette, livret, 1984. - Discours contras tif - Sciences et sociétés, Actes du 1er Colloque DISCOSS (14-16./ll.1983, Université de Paris VIl), Paris, DISCOSS, 1985-1. Kalevala et Traditions Orales du Monde, Paris, Editions du C.N.R.S., 1987.

- Kalevala - Chants et musiques traditionnels de Finlande, Paris, GREM, 1987, disque et livret. Oralité et cognition: invariants énonciatifs et diversité des langues; lntellectica, 20/1, Paris, 1995. - (avec Raimo RAAG), Contacts de langues et de cultures dans
l'aire baltique

-

-

Contacts

of Languages

and Cultures

in the

Baltic Area - Mélanges offerts à Fanny de Sivers, Uppsala, Acta Universitatis Upsaliensis (coll. Studia Mutiethnica Upsaliensia 39), 1996.

Composition: M.M. Jocelyne FERNANDEZ Mise en page: Micheline LEBARBIER

Photo de couverture: Kristiina Niittyvuopio, éleveuse de rennes, Garigasnjarga, Musée national, Helsinki (Cliché Jonna Pojhanpalo, 1951)

1998 ISBN: 2-7384-7023-8

@ L'Harmattan,

Sous la direction de M. M. Jocelyne Fernandez

Parler femme

en Europe

La femme, image et langage, de la tradition à l'oral quotidien

Préface de Marina Yaguello

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Abstract
M.M.Jocelyne Fernandez (ed.), Women's speech in Europe. Women, their representation and language, from oral tradition to everyday conversation. Women, their speech, their image in others' speech, are here at the core of an original confrontation between different situations of oral communication. Bringing together narratives, tales, lamentations from the oral tradition with some symptomatic productions - direct or conveyed by the media - of ordinary language, of its long neglected rhetoric, nowadays promoted by modem discourse analyses, makes it possible to shed new light on the relationship between "Women and language". The group of linguists and ethnologists led by M.M.Jocelyne Fernandez has been functioning for two decades at the French National Centre for Scientific Research within the framework of a Laboratory specialising in Languages and Civilisations with an Oral Tradition (LACITO). European fields, which were the initial object of this research, have been chosen here for the opportunity they offer of a constant intrication between oral and written expression. The clandestine oral voices to be heard here are not from the Third World but indeed from Europe, even though from its peripheral regions: from the Atlantic and the Mediterranean to the Arctic coasts, through several communities of the Balkany and the Baltic areas. The French team has invited some of its foreign collaborators to this unprejudiced itinerary: their different view completes and shades the predominantly ethnolinguistic approach.

Les auteurs

. José DA SILVA LIMA: Professeur d'Ethnologie, Université Catholique Portugaise, Braga, Portugal . M.M.Jocelyne FERNANDEZ:Directeur de Recherche au C.N.R.S., Chargée de Conférence à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, Sorbonne, linguiste Jeanine FRIBOURG: Maître de Conférence émérite, Université Paris V, ethnolinguiste . Auli HAKULINEN: Professeur de Linguistique Finnoise, Université de Helsinki, Finlande Micheline LEBARBIER<Ingénieur d'Etudes au C.N.R.S., Paris, ethnologue . Lorenza MONDADA : Maître de Conférence de Linguistique Française, Université de Bâle, Suisse . Photini PANAYI : Ethnolinguiste

. .

. Helena RA UT ALA: Maître de Conférence de Linguistique Finnoise, Université de Turku, Finlande Fanny de SIVERS : Directeur de Recherche émérite du C.N.R.S., linguiste

.

Sommaire

Abstract Liste des auteurs
Préface

4 6

Avant-propos M.M.Jocelyne FERNANDEZ: La femme, de l'oralité traditionnelle à la rhétorique quotidienne et de Méditerranée...

. .

Marina Y AGUELLO : Femmes et langage

9

13

D'Atlantique

. . .

José DA SILVA LIMA: L'image de la femme et le contexte catholique de sa production dans le Alto Minho (Nord du Portugal) Jeanine FRIBOURG: La femme dans la littérature orale. Etude comparative (Aragon-Bretagne)

23 51 73

Photini PANA YI : Joutes oratoires poétiques chantées par des femmes poètes chypriotes et Baltique...

...en Balkans

.

Auli HAKULINEN : Pertinence du sexe dans l'interview télévisée: l'analyse conversationnelle d'un extrait d'émission finnoise . Helena RAUTALA : La langue est au pouvoir des femmes. Essai sur la parole finnoise, des lamentations rituelles au récit de vie Fanny de SIVERS : La femme estonienne: évolution de son image à travers le lexique et la poésie populaire

.

Micheline LEBARBIER : Entre imaginaire et réalité. L'image de la femme dans un village du Nord de la Roumanie

95

137

.

165

193

.

Fanny de SIVERS : La femme estonienne: évolution de son image à travers le lexique et la poésie populaire rivages de l'Arctique

193

..jusqu'aux

. M.M.Jocelyne FERNANDEZ: Femmes de Laponie: migrante mémoire, l'arctique au quotidien Perspectives

209

.

Lorenza MONDADA : L'identité sexuelle comme accomplissement pratique

253 277 285

Résumés Index des noms

Préface

Femmes et langage

"Femmes et langage" : ce thème qui fut popularisé dans les années soixante-dix, aux Etats-Unis tout d'abord, puis en Europe, comporte de fait deux volets distincts: (1) Tout d'abord un volet référentiel qui a trait à la question: "Quelle est l'image des femmes dans la langue ?" et là il faut distinguer deux approches: a) La description du système de langue proprement dit, des signes en tant qu'ils renvoient à une certaine vision du monde (à travers des entrées grammaticales, morphologiques, lexicales). b) L'analyse des discours tenus dans la langue, qui à travers des choix thématiques (de qui on parle et comment) rend compte de la place des femmes dans la société.

10

(2) Et puis il yale volet langagier, qui traite de la prise de parole par les femmes, des femmes en tant qu'énonciatrices et sources d'énoncés. Et là encore je distinguerai deux approches: a) Il faut d'une part rendre compte des aspects codifiés de la parole féminine, avec ses formes spécifiques, qui est le fait de quelques sociétés, par exemple le Japon. b) Mais les femmes sélectionnent aussi, semble-t-il librement, certaines formes d'expression préférentielles, sans codification explicite ni coercition. C'est dans ce domaine qu'il est difficile de faire la part du culturel et du naturel; ou plutôt c'est là qu'il est particulièrement tentant pour la culture patriarcale dominante de renvoyer à la nature pour masquer les contraintes de la culture. Nous devons donc prendre en compte quatre entrées au total, organisées en deux volets, qu'on pourrait qualifier de volet "objectif" (renvoyant à l'objet langue) et volet "subjectif" (renvoyant au sujet parlant). Une autre répartition cependant est possible si l'on met en avant la notion de code et de codification. Ce qui nous amène à regrouper d'un côté (la) - la structure linguistique - et (2a) - l'usage codifié de formes réservées à l'un ou l'autre sexe. Et d'un autre côté (lb) -la thématique des discours sur les femmes et les hommes - et (2b) - le choix de modes d'expression différents par les deux sexes. (la) et (2a) sont largement documentés de longue date. C'est sur ces deux aspects que j'avais mis l'accent dans Les Mots et les femmes. Sur les aspects

11

(lb) et (2b), étudiés par Robin Lakoff aux Etats-Unis ou par Verena Aebisher (entre autres) en France, nous manquions jusqu'à présent de données de grande ampleur. Ces aspects se traduisent facilement par des stéréotypes et il est important d'éliminer les approches par trop intuitivesl. C'est ce que font les auteurs qui participent à ce volume coordonné par Jocelyne Fernandez. Ils et elles apportent à la question JI quel rapport entre femmes et langage" des réponses de type ethno-linguistique, fondées sur des données proches de nous puisque centrées sur l'Europe et sur le temps présent.
Marina Yaguello

1 L'émergence des grands corpus électroniques ouvre aujourd'hui la possibilité de vérifier les intuitions. Le British National Corpus (100 millions de mots) révèle ainsi que les pronoms masculins sont deux fois plus répandus dans les textes que les pronoms féminins, ce qui valide l'idée que les hommes occupent plus de place que les femmes dans la thématique des discours. Par ailleurs si l'on prend en compte le sexe des énonciateurs et non plus le contenu des énoncés, on s'aperçoit que les femmes utilisent cinq fois plus l'adjectif de couleur mauve que les hommes ou encore qu'elles utilisent deux fois plus souvent l'adjectifaxiologique lovely.

Avant-propos

La femme, de l'oralité traditionnelle à la rhétorique quotidienne

Engagée en 1992 dans le cadre du Département Europe du Laboratoire de Langues et Civilisations à Tradition Orale (LACITO) du C.N.R.S, la recherche intitulée "La femme, image et langage, de la tradition orale à la parole quotidienne", se fixait deux objectifs principaux: 1. La description et l'analyse comparatives de matériaux recueillis auprès de conteurs ou de locuteurs femmes et hommes, un éclairage croisé du rôle de la femme dans plusieurs rituels européens (croyances populaires et tradition orale). 2. L'évaluation du statut de la femme dans la société, tel qu'il est réfléchi par l'emploi oral de la langue. Cette recherche, sans avoir la prétention d'être exhaustive, s'appuyait sur une confrontation inédite entre différentes situations d'énonciation orale, dans le cadre novateur prédéfini d'un rapprochement entre tradition et parole quotidienne. Certaines de nos observations corroborent de fait les résultats de travaux menés antérieurement dans des cadres théoriques divers (sociolinguistique, ethnométhodologie ...) : des tendances féminines préférentielles - à défaut de réelle "spécificité" sont repérables à différents niveaux de l'analyse ethnolinguistique et pragmatique (prosodie, lexique, thématique narrative ou dialogique).

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M.M.J OCEL YNE FERNANDEZ

Cette réflexion collective présupposait-elle en soi la validité du discriminant sexuel comme marqueur du discours oral en contexte? Nous étions sur ce point, du fait précisément de nos origines disciplinaires diverses même en admettant que les extrêmes, de l'ethnologie pure à la linguistique théorique, s'efforcent en l'occurrence de converger vers le domaine central de l'ethnolinguistique -, assez partagés. Aussi avons-nous, pour clarifier nos choix, scruté le résultat des investigations menées par d'autres, dans des optiques parfois fort différentes, sur la relation langue - langage - sexe. Des recherches anglophones, on retient surtout les travaux américains réalisés dans les années 70, en particulier autour de Robin Tolmach Lakoff, coordinatrice une décennie plus tard du réseau "Femmes et langue" (Women and language) à l'Université de Berkeleyl. Quant à l'Europe, le monde nordique, auquel plusieurs d'entre nous ont eu de longue date un accès privilégié, aurait certes pu être l'inépuisable pourvoyeur de considérations sur le "langage des femmes", mais, encore une fois, ce couplage doctrinaire ne suffisait pas à notre propos. Nous avons résolument laissé de côté l'abondante littérature produite sur ce thème dans les années 70 (à l'Université d'Uppsala par exemple) par les féministes suédoises, pour nous concentrer sur l'apport plus diversifié des études rassemblées depuis quelques années en
1 Les textes fondateurs sont, en 1975 : Robin Lakoff, Language and Woman's Place, New York, Harper & Row; M.R. Key, Male/female language, Metuchen, N.J., The Scarecrow Press; B. Thorne & N. Henley (eds.), Language and Sex: Difference and Dominance, Rowley, Mass., Newbury House Publishers. Un état des lieux récent est dressé par l'ouvrage (dédié à R. Lakoff) Gender articulated, Language and the Socially Constructed Self, 1995, Kiral Hall & Mary Bucholtz (eds.), New York and London, Routedge, 512 p. - voir en particulier les articles de R. Lakoff ("Cries and whispers: the shattering of the silence"), d'Elinor Ochs et Carolyn Taylor ("The 'Father knows best' dynamic in dinnertime narratives"), de Susan Gal ("Language, gender, and power: an anthropological view"), de Jenny Cook-Gumperz ("Reproducing the gender of mothering: how gendered talk make gendered lives").

A V ANT-PROPOS

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Finlande autour de l'Institut Kristiina (Centre de Recherche sur les Femmes de l'Université de Helsinki). La folkloristique finlandaise ne pouvait qu'être source d'inspiration vive. On pense en particulier aux recherches interdisciplinaires (traditions orales, religions, psychologie, sociologie) menées dans les années 90 au sein du Projet "Culture, tradition et organisation sexuelle" de l'Académie des Sciences de Finlande, sous la direction d'Aili Nenola2. Plusieurs des auteurs de ce livre adhèrent sans nul doute à une démarche visant à "rendre visible l'invisible", selon la formule de Nenola, que l'on pourrait transposer en "rendre visible l'audible" : l'Oralité ne se trouve-t-elle pas précisément au coeur de la transmission du patrimoine non physique? C'est pourtant aux linguistes que nous avons finalement, du fait de partenariats finlandais éprouvés, proposé un forum: à une théoricienne du discours, première directrice au demeurant de l'Institut Kristiina lors de sa fondation en 1990 (Auli Hakulinen), à une syntacticienne mâtinée de folkloriste (Helena Rautala). Quant au domaine francophone, certains d'entre nous avaient gardé le souvenir de tel séminaire (animé dans les années 80 par Georges Kassai, "Langage des femmes et discours amoureux", Université Paris VII), de telles Journées d'étude organisées autour de la Revue Langage et société. Les textes issus de ces recherches collectives, s'ils n'ont pas directement orienté nos démarches, nous ont permis d'en nuancer les résultats3.
2 La notion d' "organisation sexuelle" (distincte du sexe biologique et du sexe social) se dégageait déjà de la thèse d'A. Nenola consacrée aux lamentations d'Ingrie, et de ses deux best-sellers individuel ("La femme au coeur d'homme", Miessydaminen nainen, Helsinki, SKS, 1986) et collectif ("Les paroles de Louhi, écrits sur les femmes de la tradition populaire", Louhen sanat, kirjoituksia kansanperinteen naisista, A. Nenola & S. Timonen (oos.), SKS, 1990). 3 La différence sexuelle dans le langage, G. Kassai (coord.), Contrastes, 1989; Verena Aebiscber, Ann Bodine, Claire A. ForeI, Nora Galli De' Paratesi, A.M. Houdebine, Peter Trudgill & Candice

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M.M.JOCELYNE FERNANDEZ

L'apparente contradiction issue du discours récurrent des dialectologues sur le comportement linguistique des femmes - sur son caractère respectivement novateur ou conservateur - s'éclaire avec l'introduction d'une notion: la représentation que le sujet parlant se fait de son propre comportement linguistique. C'est à une linguiste d'obédience fonctionnaliste que nous devons en particulier cette reconnaissance de l'importance physiopsychologique de la parole: "d'où vient qu'une langue évolue, sinon (surtout) du geste maintes et maintes fois répété de la voix, de la prise de parole. Et les femmes alors, dont on moque souvent le bavardage (...) ne sont-elles pas bien placées - comme les hommes, singulièrement, comme eux - mais plus qu'eux parce que plus "orales", plus sensibles à l'oralité, plus "parlantes", marquant alors à jamais de leurs corps dans leurs voix, toute langue". (A.M. Houdebine, La différence sexuelle et la langue, Langage et société, 1979, 7 : 26) L'approche sociolinguistique de Marina Yaguello, enfin, nous a permis d'affronter les questions primordiales, pour un dossier auquel nous souhaitions apporter une contribution décisive, sans la situer d'emblée sur un terrain idéologique: - Quelle image de la femme nous renvoie la langue?

- Dans

quelle mesure reflète-t-elle le statut de la femme

dans la société ?4
West, 1983, Parlers masculins, parler féminins ?, Paris-Neuchâtel, Delachaux-Niestlé. Voir aussi la thèse de doctorat de S. Bailly, La différenciation sexuelle dans la conversation. Etude descriptive et interprétative des modalités, des thèmes et des représentations à partir d'entretiens et d'enquêtes, Université René-Descartes, déco 1992. 4 Cf. M. Yaguello, 1987, Les mots et les femmes, Essai d'approche socïo-linguistique de la condition féminine, Paris, Payot, 203 p., Introduction.

AVANT-PROPOS

17

Si nous pouvons en effet admettre qu'une prise de position dans la controverse nature f culture sous-tend l'ensemble de nos contributions, sa justification devrait découler pour le lecteur de la compréhension des situations linguistiques et langagières évoquées, et non d'un choix interprétatif préalablement ciblé. Si nous partageons certes l'opinion selon laquelle "Tout d'abord, il convient de faire justice de l'idée que les différences de parler entre hommes et femmes sont caractéristiques des sociétés archaïques et primitives, ce qui suggère que ces phénomènes sont très liés à un état de développement et à des mentalités primitives." (op. cit. : 31), notre façon d"'aller plus loin" est de montrer que ces différences - outre qu'elles ne sont pas identiques d'une société et d'une langue à une autre - sont aussi directement liées au mode d'expression privilégié dans la communauté en question, et à la distribution explicite des registres. Si "l'oralité contemporaine dévore le présent"5, son modèle ne peut être exclusivement celui du groupe dominant qui le médiatise à des fins publicitaires ou politiques. Si "parler c'est agir", comme l'a démontré telle tendance forte de la linguistique moderne, cette action doit respecter aussi une relation au temps que ne motive pas forcément l'efficacité. L'ouvrage est présenté, pour faciliter la lecture, sous la forme de quatre parties à délimitation géographique. Il comprend de fait huit chapitres consacrés soit à des études de cas : la femme dans la tradition rurale roumaine (Micheline Lebarbier),

.

5 Voir l'impressionnant discours d'accueil de Pierre Schaeffer au Colloque international Kalevala et traditions orales du nwnde, M.M.J. Fernandez-Vest (éd.), Paris, Editions du CNRS, 1987 : "Oralité
d'aujourd'hui

- la civilisation

de l'ogre".

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M.M.JOCEL YNE FERNANDEZ

la joute oratoire poétique comme moyen d'expression de la femme chypriote (Photini Panayi), soit à des exposés comparatifs: . femme et littérature orale en Aragon et en Bretagne (Jeanine Fribourg), la femme estonienne dans le lexique officiel et dans celui de la tradition populaire (Fanny de Sivers), soit encore à l'interprétation cognitive d'une oralité en mutation: . la représentation de l'espace à travers le récit de vie des femmes de Laponie (M.M.Jocelyne Fernandez). La collaboration de nos partenaires portugais et finlandais nous vaut un portrait régional de la femme portugaise, replacé . dans son contexte religieux (José Da Silva Lima), et deux études sur la parole finnoise : . l'illustration ponctuelle d'une problématique de linguistique générale - la pertinence du sexe dans un genre interlocutif spécifique, l'entretien télévisé (Auli Hakulinen), un Essai sur les relations entre langage et pouvoir, du folklore (les lamentations) au récit de vie contemporain (Helena Rautala). Le tableau est complété enfin, dans la partie Perspectives, par un texte qui, s'efforçant d'intégrer les analyses issues de différents paradigmes, aboutit à une réflexion élargie sur l'identité sexuelle dans une perspective constructionniste (Lorenza Mondada).

.

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Comme le souhaitait l'auteur d'un des ouvrages cités sur le langage des femmes, nous "gardons conscience des limites de l'action possible" (Yaguello, op.cit. : 193). Pour nous, décrire avec minutie des parlers de femmes dans une Europe où l'on sait que l' Orali té, désormais, est irrémédiablement confrontée à l'écrit, c'est aussi, hors de tout cadre théorique figeant par son unicité, répondre à

AVANT-PROPOS

19

l'une des interrogations de fond: peut-on infléchir l'évolution naturelle? L'évolution des langues, sans doute, si l'on s'en donne les moyens, mais c'est une autre question; l'orientation du regard porté sur les usagers (usagères) des langues, certainement. Notre ambition n'est rien moins que cet infime infléchissement des mentalités quant aux femmes, à leur parole, à notre parole. Quartier latin, décembre 1997 M.M.Jocelyne Fernandez

D'Atlantique et de Méditerranée...

L'image de la femme
et le contexte catholique de sa production dans le Alto Minho
(Nord du Portugal) José Da Silva Lima
Université Catholique Portugaise Braga, Portugal

Comme d'ailleurs dans les sociétés et les cultures occidentales (Cf. E. Schussler Fiorenza, 1985: 314), le langage courant du Alto Minho, où nous situons notre enquête, est essentiellement androcentrique. Un tel indice est révélateur d'un schéma social de type patriarcal, puisque le langage oral valorise davantage la composante masculine de la réalité, laissant la "femme" sous une voûte d'''oppression'' grammaticale comme composante invisible et marginale de la même société. Quand on exprime l'universalité de l"'être humain", la terminologie est profondément masculine, ce qui ne cesse d'être révélateur d'une conception socio-culturelle bien enracinée. La "femme" fait partie de l'humanité, mais n'exprime pas l'humanité comme l'homme. Ce caractère sous-jacent et discret est encore bien démontré dans la fonction domestique attribuée à la femme dans des proverbes très répandus dans la région:

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JOSÉ DA SILVA LIMA

A mulher, a alegria do lar "La femme est la joie du foyer"!, A mulher e a vinha, ao homem lhe da alegria "La femme et la vigne réjouissent l'homme" (ibidem), Homem na praça, e a mulher em casa "L'homme à l'extérieur, la femme à la maison" (ibidem), A mulher, e a cachorra, a que mais cala, é mais boa "De la femme et de la petite chienne, celle qui se tait le plus est la meilleure" (ibidem), Dizem em Roma, que a mulher fie e coma "On dit à Rome que la femme tisse et mange" (ibidem). Ce caractère discret lié à la domesticité relève aussi du principe de socialité traditionnelle qui impose au personnage féminin la précaution et la pudeur, valeurs qui délimitent la sphère de son apparition publique autorisée et lui imposent des normes de conduite déterminées. Dans le contexte traditionnel, la femme qui se tait est celle qui possède le plus de vertu, comme le rappellent l'un des proverbes cités ou encore celui-ci : Mulher de bondade, outrem fale, e ela cale, "Femme de bonté, que les autres parlent, et qu'elle se taise" (ibidem) ; cela fonctionne plus au niveau du devoir être (désiré) qu'à celui du présent effectif dans les relations sociales, puisque selon un autre dicton As mulheres, onde estâo, sobejam, e onde nâo estâo, faltam "Les femmes sont de trop là où elles sont et manquent là où elles ne sont pas" (F.RJ.L.E.L. : 79). Cependant, A mulher que te quizer, nâo dira 0 que em ti houver "La femme qui te veut ne dira pas ce qu'il y a en toi" (ibidem, 78). Inférieure, au foyer, silencieuse, peut-être la femme idéale de la région était-elle au cours des dernières décades
! Les proverbes cités au long de l'étude ont été compilés par F.R.I.L.E.L., 1841 : 78-80.

L'IMAGE

DE LA FEMME DANS LE ALTO MINHO

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aussi qualifiée de travailleuse, vertu louée par quelques dictons populaires qui passent encore aujourd'hui de bouche à oreille, que ce soit directemment A mulher que nao vela, nao faz grande teia, "La femme qui ne veille pas ne fait pas de grandes toiles" (ibidem,), A mulher que pouco fia, sempre faz ruim camisa "La femme qui file peu fait toujours une mauvaise chemise" (ibidem) ou indirectement, comme A mulher janeleira, uvas de parreira, "Femme à la fenêtre, raisins de treille" (ibidem). À cette note introductrice, il faut ajouter un trait omniprésent dans toute description sommaire de la femme du Alto Minho et qui apparaît bien dans le proverbe Bem toucada, nao ha mulher feia "Bien coiffée, il n'y a pas de femme laide" (ibidem) ; parce que dans la région, la coiffure était une de ses fiertés, les tableaux représentent la femme du Minho svelte dans son apparence, beauté rehaussée par des atours soignés. À ce propos, Aquilino Ribeiro écrit: "la femme, qui est dans le Minho la grande ouvrière, a ici aussi une place de choix. C'est elle que l'on voit le plus, le déploiement clair de ses vêtements égaient le champ, son foulard rouge ou versicolore salue de loin..." (Ferreira De Almeida, 1987 : 185) Ou encore Sant'Anna DionIsio à propos de la même région: "Les vêtements féminins, pour leur part, étaient un vrai joyau. La femme paysanne était alors extraordinairement mise en valeur dans sa grâce par cet ensemble de polychromie très singulière." (Sant'Anna DionIsio, 1978 : 356-357) Cependant, même la beauté devrait apparaître à l'intérieur de limites bien tracées dans les modèles traditionnels, puisque le même peuple répète:

26

JOSÉ DA SILVA LIMA

A mulher quanto mais olha a cara, tanto mais destroi a

casa "Plus la femme contemple son visage, plus elle détruit la maison" (F.R.I.L.E.L. : 79) ; ce qui implique de la parcimonie dans l'ostentation et de l'équilibre pour le bien de l'unité de la maison, puisque A mulher composta a seu marido tira d'outra parte "La femme bien mise retient son mari" (ibidem) mais A mulher mal toucada, ou é formosa, ou mal casada "La femme mal coiffée est belle ou mal mariée" (ibidem). L'étude présentée ici est un projet de travail et d'enquête plutôt qu'un point d'arrivée ou qu'une démonstration de résultats. Les éléments ont été recueillis ces dix dernières années au cours d'une étude sur les mutations survenues dans la région et leur articulation avec les appartenances religieuses2. Nous évoquons ici les représentations de la femme dans cette région, ce qui exigera ultérieurement une enquête approfondie.

1. Terre Minhota
S'il est certain que "le statut de la femme dans une société déterminée définit un des caractères essentiels de la culture et/ou de la civilisation à laquelle correspond une telle société" (M. Antunes, 1979: col. 1527), il est aussi certain que le fond culturel et social d'une société régionale explique les représentations de la femme dans une région déterminée. On peut le vérifier dans le Alto Minho. Le district de Viana do Castelo, qui correspond à la
2 Le résultat de cette étude a éte présenté comme thèse de doctorat par l'auteur, cf. Bibliographie.

L'EMAGEDE

LA FEMME DANS LE ALTON[NHO

27

région de notre enquête, est divisé en dix cantons administratifs: Ponte de Lima. Ponte de Barca, Arcos de Valdevez, Melgaço, Mbnçao, Valença, Paredes de Coura, Vila Nova de Cerveira, Caminha et Viana do Castelo; chacun prend le nom de la petite ville, siège administratif. Il s'agit de la région nord-ouest, établie au bord de la mer. Au nord, sa frontière avec l'Espagne est constituée par le fleuve "Minho", lequel donne le nom de "Alto Minho". Le morcellement de la propriété distingue (principalement) le Alto Minho du sud du pays. C'est une région minifundiaire, où la propriété est divisée entre de nombreux possesseurs, chacun détenant un lot plus ou moins important de glèbes dispersées, séparées par de petits murs en pierre, par des "herbes" qu'on a laissé pousser ou par des sillons (regos) destinés à recueillir l'eau de pluie ou à irriguer les terres. A ces minifundia correspondent une économie agricole et un habitat rural, liés à la division de la propriété; rares sont les maisons sans jardin potager (horta). Le type et le style de la maison suivent le patrimoine agricole, et en général le servent. Economiquement, chaque groupe domestique a son patrimoine foncier d'où il essaie de tirer les biens de subsistance. Le Alto Minho fut une région essentiellement agricole. Il s'agit d'une région écologiquement riche. Une végétation exubérante (la région fait partie de l'ensemble touristique appelé Costa Verde "Côte verte"), quelques traditions populaires gardées par des groupes folkloriques (danse, artisanat), certains "plats typiques" (sarrabulho "frillons à la mode du Minho") et le vin vert régional (vinho verde), constituent les raisons d'une assez grande affluence touristique (surtout pendant les mois d'été). Pourtant, la vie de ces populations paraît difficile. On voit toujours les jeunes filles devant les chars à boeufs amenant le fumier sur le lopin de terre appartenant à la famille. On les voit le soir porter le pot de lait au poste du village ou le matin, chercher 0 soro (le sérum, liquide

28

JOSÉ DA SILVA LIMA

gras vitaminé mélangé à de l'eau, restant après la fabrication du fromage) destiné aux animaux. Les femmes battent leur linge sur des pierres au bord de petites rivières et des jeunes gens gardent le bétail au pâturage. De jeunes enfants préparent le ciment pour les maçons ou réparent eux-mêmes les fentes d'une maison ancienne où la pluie risque d'entrer. Les vendeuses de "sardines" (et d'autres poissons) font plusieurs kilomètres à pied, pour pouvoir "gagner leur vie" et avoir de quoi manger; même à la ville, on les surprend aux coins des rues, vendant le poisson à la criée. Le niveau de vie est bas et les conditions de vie sont limitées dans les villages. Certains sentiers sont impraticables en hiver. Tout le monde n'a pas l'eau courante et il faut aller la chercher à la fontaine ou au robinet public. L'électricité est un "luxe" inabordable pour quelques-uns et les transports publics restent assez concentrés à proximité de la ville de Viana do Castelo, chef-lieu du district. La visibilité du catholicisme est un autre trait caractéristique que saisit très rapidement le visiteur ou le touriste. Pas un village sans une église et quelques chapelles, des chemins de croix et de "petites églises" (ermidas) solitaires sur le sommet des collines, des "Christ" et des alminhas (tableaux représentant les âmes du Purgatoire) au bord des chemins. Le Alto Minho est truffé de signes religieux laissés et entretenus au fil des générations, marques d'un passé et patrimoine du présent. L'Église catholique marque ainsi son emprise. Les Minhotos ont leurs rythmes de pratique religieuse, bien visibles si l'on parcourt ces villages à certains moments, et notamment le dimanche. On peut voir alors des groupes compacts à la croisée des chemins qui mènent à l'église paroissiale. Le dimanche rythme toute l'année et les grandes fêtes rythment la pratique dominicale. Dans ces villages, l'église paroissiale est remplie de bonne heure tous les dimanches et elle devient souvent trop petite pour contenir tous les villageois à l'occasion des grandes fêtes,

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