Au-delà des mots

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Les mots nous trompent. Ils ne sont pas l'exacte représentation des objets qu'ils remplacent. Que dire de tout ce qui est intuitif ? La vérité ne peut pas se confondre avec le comment de la vie. La mort est un mot qu'il faut reconsidérer, de même que le silence souvent préférable au cri. Entre l'homme et l'Absolu se situent les autres et le moi oublie trop que ce sont les mots qui l'ont construit.
Publié le : mercredi 1 février 2012
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EAN13 : 9782296481558
Nombre de pages : 242
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AU-DELÀ DES MOTS
Gilbert Andrieu
AU-DELA DES MOTS LHARMATTAN
© L'HARMATTAN, 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-58286-8 EAN : 9782296582868
POURQUOİ?
Depuis longtemps, je voulais aborder les problèmes que posent les « mots » lorsquils sont utilisés inconsidérément. Quarante années denseignement mont permis dobserver diverses difficultés déchange, quil sagisse dun vocabulaire centré sur le corps ou bien dun vocabulaire utilisé pour débattre de problèmes théoriques. Enseignant déducation physique et entraîneur dathlétisme jai commencé par éprouver certaines difficultés avec des étudiants et des sportifs. Dès lors quil sagissait de parler du corps en mouvement, non seulement du corps en général, mais du corps vécu, celui de chaque individu confronté à certains gestes, certaines actions, ils ne pouvaient exprimer clairement une sensation, un jugement, une expérience souvent complexe, à la fois motrice, psychomotrice et affective. Devenu professeur des Universités, jai retrouvé dautres difficultés lors de mes cours dhistoire de léducation physique et du sport au 19eet au 20e Javais déjà perçu le besoin de préciser certains apports siècle. historiques en rédigeant une thèse dÉtat, mais cest essentiellement en étant confronté à des degrés différents de théorisation, pour ne pas dire des degrés différents de lecture, que jai découvert lambiguïté de certains mots, tout ce quun mot pouvait contenir de concret, tout ce quun mot ne disait pas systématiquement à tout le monde. Je me sens de moins en moins prisonnier de ce que je préfère appeler un « positivisme attardé », celui de lUniversité pouvant lêtre parfois de façon extrême et ridicule. Jai pu observer un « ostracisme », qui me semblait inacceptable de la part de certains collègues, dès lors quil fallait aborder le problème des religions ou de certaines pratiques comme le yoga. Jai même connu à Bordeaux, des professeurs mis à lécart en fonction de la nature de leur recherche ! Comment ne pas sinquiéter lorsque lon rencontre une telle « inquisition » ? Je nai pas eu le temps, hélas, den parler longuement avec Paul Chauchard, ce savant merveilleux qui a passé sa vie à comprendre le fonctionnement du cerveau et que lon peut considérer comme un « biologiste chrétien ». Jétais alors subjugué par la sagesse de cet homme qui défendait les idées de Teilhard de Chardin. Son travail avec les maîtres japonais, spécialistes de zen, confirme bien louverture qui était la sienne et qui manque à un grand nombre de chercheurs actuels1. 1 Quil suffise ici de donner les références dun livre, écrit avec Taisen Deshimaru Roshi :Zen et cerveau. Paris, Le Courrier du Livre, 1976. Passionné par tout ce qui
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Je voudrais juste citer quelques lignes de cet homme « éveillé » : «On ne se libère pas de son corps, on se libère par son corps, puisque la liberté est un bon conditionnement, une bonne habitude libératrice nécessitant la lucidité, le calme, la paix et la joie, la communion et laccueil souriant.» (p. 140) En fait, je crois que jai eu la chance de grandir sous la tutelle dun père essentiellement pragmatique, athlète de surcroît et chanteur dopéra, premier prix du conservatoire de Montpellier, pour qui la notion platonicienne de « Bien » nétait pas un mot, mais une « ligne de conduite », un « besoin » profond et un objet d« enseignement ». Cest grâce à lui que je suis devenu sportif, mais aussi Professeur dUniversité. Sa devise était simple : « ne jamais baisser les bras » ! Faut-il souligner quelle était valable sur tous les plans de la vie : celui des actes comme celui des idées. À côté de lui, javais une mère profondément attirée par le « Beau », un « Beau » non académique, mais plus ou moins mystique. « Dieu » était pour elle un « axe de recherche », un « but » quelle a poursuivi toute sa vie, allant où son instinct la portait, où son intuition la guidait, refusant toute forme dallégeance à quelque orientation que ce soit. Profondément attirée par la musique, elle a contribué largement à ce que je devienne un flûtiste. Un court moment, jai envisagé de faire une carrière de musicien après avoir obtenu un premier prix à Marseille, grâce à un second père en la personne de Joseph Rampal. Dire que ces deux êtres me manquent est inutile. Dire que je continue à chercher le sens des mots, à écrire en pensant à eux, nest pas nécessaire. Dire que, moi aussi, je supporte mal le moindre carcan : cela se percevra par la suite. Dire que je me méfie de plus en plus dun « moi » tout puissant afin de menfoncer dans cette « caverne obscure » où se trouve une autre « lumière » que celle dune « vérité toute faite », cela se sentira progressivement de chapitre en chapitre. Je croyais pouvoir réfléchir exclusivement sur des « mots », jai rapidement glissé sur une réflexion plus existentielle : sur la « vie » et sur la « mort ». Je considère que la mort est ce qui nous pousse à réfléchir, un jour ou lautre, non plus au comment de la vie, mais au pourquoi. À côté de cela, toute léducation consiste à doter lindividu dun maximum de savoirs, souvent utilitaires, et nous avons tendance à minimiser le rôle des acquis
touchait au corps en général, à léducation physique en particulier, défenseur de la méthode Vittoz, autrement dit de lart dêtre présent à soi-même, il savait mieux que personne passer de lacte à la pensée.
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complémentaires, comme les arts, lorsquils interviennent sous forme de distraction ou de plaisir personnel. Passionné de mythologie, adepte de la méditation depuis que jai rencontré le docteur Schnetzler à Grenoble, jai cru trouver dans ces deux orientations un début de réponse à certaines questions et, cest alors que le virus de lenseignement a repris le dessus : jai éprouvé le besoin de partager le fruit de mes réflexions. Après avoir longtemps transmis ce que javais appris, jai éprouvé le besoin de transmettre ce que je découvrais, ce que je commençais à comprendre. Pourquoi ne pas attendre dêtre sûr de soi ? Qui peut se donner le temps quand il semble acquis que la vie ne tient que par un fil, quil soit dArgent pour ceux qui voyagent hors du corps, ou dOr, comme le pensait Platon ? Le peu que jai compris, je le dois à des maîtres dont jai reçu linfluence et que je ne peux pas oublier, en espérant que je nai pas déformé ce quils mont donné. Ce que jai également perçu, dans tous mes échanges, cest que toutes ces rencontres étaient des cadeaux et que la seule façon de dire merci était den faire bon usage, non pas égoïstement, mais en les offrant à mon tour sous la forme dune synthèse. Je me souviendrai toujours de lentrevue que jai pu avoir, chez elle, avec Marie Madeleine Davy. Jétais venu lui demander dintervenir dans un Colloque que jorganisais et jai reçu, ce jour-là, une leçon de vie. Avec une bienveillante attention, elle avait décliné mon offre, mais elle mavait donné ce qui très souvent manque à lindividu pris dans le tourbillon de la vie : lespoir de trouver en soi cet idéal que lhomme ne sait pas chercher tout seul2. Chacun de nous est une résultante. Lorsque jétais enseignant, je me considérais comme un « pélican » mettant en réserve de la nourriture pour ses petits et les laissant puiser dans sa gorge en fonction de leur appétit. En écrivant des manuels pour étudiants, jai tenté de leur apporter cette nourriture que des cours trop courts ne permettaient pas de donner. Aujourdhui, je me tourne vers dautres lecteurs en leur proposant ce que je crois plus que ce que je sais. Il me semble que parfois les mots deviennent des cris, mais il me semble aussi quentre les mots il y a des silences qui
2rencontres qui transforment la vie ne sont pas nombreuses, mais elles comptentLes plus que de longues années de recherches ou de lectures. Lorsque lon se trouve devant une personne qui nous donne spontanément une leçon de vie, on sent immédiatement quun changement sest opéré en profondeur. Cest comme si, soudainement, on était lavé de toutes sortes dimpuretés, de fausses vérités, de croyances superficielles. La rencontre peut être longue ou brève, se dérouler sans un mot, elle est un bain de lumière qui régénère et peut se traduire par un véritable bon hors du moi qui découvre ses limites.
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donnent à chacun léclairage quil mérite. Le musicien dira que sans les silences il ny a pas de musique3! Écrire oblige à dépasser les jugements fragiles, oblige à prendre plus de temps pour approfondir ce qui nétait préalablement quune lueur de compréhension. Ce faisant, on mesure le poids des mots, leur importance dans lagencement des idées. Pourtant, jéprouve la sensation, tout au long de lécriture, de vivre un enchaînement spontané. Un mot en entraîne un autre dans son sillage et la phrase se forme avec une logique qui ne dépend pas toujours du mental, de ce que lon appelait, il y a plus dun siècle, lattention volontaire. Ordinairement, lhomme simagine quil contrôle tout ! Cest loin dêtre vrai. Il nest quune sorte de synthèse vivante et permanente qui met en évidence le changement incessant qui le transforme. Non seulement lhomme se charge de mots en vieillissant, mais chaque mot devient plus pesant, se chargeant lui-même dune multitude de sens. Devant cette moisson dont limportance saccroît, grâce à la lecture, ou au dialogue, lindividu ne saperçoit pas toujours quil effectue des classements, quil range son butin en le mémorisant ou parfois en le refoulant dans ce que nous appelons linconscient4. Nous nutilisons quotidiennement quune petite partie de ce que nous avons appris, mais, à tout moment, ce qui est caché peut ressurgir et nous propulser sur des chemins inattendus. Chaque rencontre, avec « autrui » ou avec cet « autre » qui réside au plus profond de nous-mêmes, se traduit spontanément par une sorte de « renaissance ». Elle peut être également le résultat dune lecture qui éveille en nous ce qui nétait quen sommeil. Cest alors que lon découvre la magie des nombres, le dépassement du « deux », la rencontre du « un » caché dans le « trois », et parfois même lattirance du « zéro ». Je nai pas voulu minterdire de parler de moi, à certains moments, non pour me justifier, encore moins pour me prendre pour une référence, mais pour montrer combien il est parfois difficile de « faire la part des choses », daccéder à la « Vérité », plus encore de traduire en mots acceptables par le plus grand nombre, une expérience que William James aurait qualifiée de « religieuse ». Les expériences personnelles sont aussi utiles que celles des autres, parfois sont-elles même plus aptes à révéler ce qui était caché et quun simple raisonnement narrive pas toujours à mettre en lumière.
3ne saurait se limiter à labsenceJe reviendrai plus tard sur la nature du silence qui de bruits. 4 nous en apercevoir, nous donnons de lépaisseur au passé et ce nest pas Sans lexistence dun « inconscient » qui nous en délivrera.
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Lorsque jétais enfant, probablement quatre à cinq ans, je me souviens que je passais de longs moments sur un banc de ciment adossé à la maison familiale, à Montpellier. Jaimais sa fraîcheur et je restais là sans penser à quoi que ce soit, sans éprouver le besoin de jouer, ou daller dans le jardin qui était ma forêt vierge avec les différents légumes que mon père cultivait. Je nai repensé à ces moments particuliers que lorsque jai pu lire des travaux sur des enfants se souvenant de vie antérieure. Ce nétait pas mon cas, car je nai pas souvenance davoir vécu la moindre réminiscence, mais pourquoi éprouver un tel besoin disolement, de silence, de paix ? Que pouvais-je bien chercher au juste ? Que cherchent les enfants qui ont besoin de silence ? Si je souligne, de temps en temps, certaines de mes expériences, cest pour montrer que lindividu peut être « impressionné » par certaines phases de sa vie, quel que soit lâge, et ne peut pas toujours en comprendre le sens, que tout ne relève pas du domaine objectif dans le déroulement de son évolution. Tout au long de sa vie, lindividu enregistre des informations et néprouve pas toujours le besoin de les traduire en mots. La loi de cause à effet nous gouverne, semble-t-il, mais toutes les causes ne sont pas conscientes et tous les effets ne sont pas clairement attribués à des causes connues. En fait, tout dépend de nos « croyances »5. Sans parler de nos convictions religieuses, je crois sincèrement que lhomme est guidé dans sa vie par ses croyances autant que par ses connaissances. Une vérité na de valeur quà partir du moment où nous lui accordons quelques crédits, aussi bien sur un plan scientifique que sur un plan ésotérique. Il est ainsi possible de parler des localisations cérébrales ou du système limbique en faisant confiance à ceux qui nous en livrent les détails anatomiques, ou physiologiques, lorsque nous ne sommes pas capables den effectuer lobservation nous-mêmes. Il est également possible de parler de renaissance ou de karma lorsque nous adhérons à des explications qui dépassent notre entendement et nos faibles expériences en la matière. Avec quelle partie de notre individualité croyons-nous ? Il serait fort utile de répondre à ce genre de question. Toujours est-il que je suis persuadé que lhomme est presque exclusivement un « croyant » au sens large du terme. Lessentiel de ses connaissances est rarement accompagné par une mise en pratique lui permettant de sapproprier ce quil ne comprend pas toujours. Lhomme croit plus quil ne sait.
5Lorsque je parle de croyance, je tiens essentiellement à souligner que lhomme ne cesse de vivre à labri des idées des autres, sans pouvoir les vérifier le plus souvent, et se comporte comme un croyant qui, ayant reçu une parcelle de vérité, sen contente. Il croit ce quon lui dit et, sans sen apercevoir, devient ce quil apprend.
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Jai toujours accordé une priorité à mon corps, en ce sens que lexpérience sensible me paraît indispensable et préalable à tout effort dexplication, de comparaison, de correction, dévaluation. Pour faire le soleil à la barre fixe, il ne suffit pas den étudier la représentation graphique, den faire lanalyse mécanique, dimaginer les forces en présence, tout particulièrement la force centrifuge. Pour jouer de la flûte, il faut commencer par la prendre dans ses mains et la porter contre ses lèvres. Pour raisonner, il faut avoir le courage de se placer en marge des livres écrits par dautres. Dans tous les cas, il faut oser se retrouver seul afin de « faire » ce que dautres ont fait avant nous ! Lhomme ne devient lui-même que lorsquil se retrouve seul. Lorsque lon écoute son corps, il nous parle, souvent plus clairement que le mental. Lorsque je nageais au Cercle des nageurs de Marseille, il mest arrivé très souvent de rentrer dans leau avec des sensations qui ne peuvent sexpliquer entièrement, comme si jétais accueilli dans un monde protecteur, ce monde qui avait protégé Dionysos lorsquil sétait réfugié auprès de la Néréide Thétis, alors quil était poursuivi par Lycurgue. Je ne connaissais pas la mythologie grecque, mais je découvrais que je pouvais ressentir ce que personne navait jugé bon de me dire. Ce qui suit est un effort de « mise en marge », un effort pour être soi. Cela dit, jai découvert que jétais amené à me relire, non pour corriger le style dun récit aussi direct que possible, mais parce quil fallait que je prenne la place du lecteur, parce quune sorte de dialogue sétait installé entre celui qui écrit, souvent intuitivement, et celui qui se relit avec le seul désir de bien se comprendre. En cherchant à mexprimer le mieux possible, jai perçu la difficulté de jouer avec les mots, jai finalement expérimenté lau-delà des mots. Cet essai ne saurait être un dictionnaire traitant du sens des mots. Le plus important, dans ma démarche, je lai vite compris, nétait pas de cerner certains dentre eux, mais daller au-delà, tout simplement. Or, très vite, je me suis aperçu que les mots ne jouaient ici quun rôle secondaire. Aller au-delà est ce qui mintéresse avant tout et jai voulu montrer que les mots servaient surtout, inconsciemment peut-être, à ne pas y aller. Jai toujours perçu une grande différence entre les informations venant du corps vécu et les informations venant dun livre ou dun discours quel quil soit. Comme je le disais, à propos de la natation, il existait, pour moi, depuis longtemps, cette vérité, à savoir que toutes les vérités ne sont pas dites. Il pouvait y avoir des vérités « non dites » et jétais devenu conscient quelles étaient trop facilement écartées, dénigrées, rejetées ou refoulées. Javais besoin de les ramener à la surface, de leur redonner de limportance, mais surtout dessayer den comprendre leur rôle dans notre vie quotidienne.
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