Auguste Comte

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La théorie de Comte, tant critiquée de nos jours pour son scientisme anachronique, demeure méconnue. Son travail d'historien des sciences l'amène à déstabiliser l'idée de système, à faire face aux connaissances approchées et à associer les normes de la certitude à celles du relatif. En plus d'une théorie de la science Comte développe une pensée sociale. L'auteur nous rappelle la véhémence avec laquelle il a condamné l'esclavage moderne associé à la colonisation européenne. Pour lui l'universalité des connaissances doit aller de pair avec celle du coeur.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782296399051
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Auguste Comte, postérité épistémologique et ralliement des nations

Epistémologie et Philosophie des Sciences
Collection dirigée par Angèle Kremer-Marietti La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse", "accélération", "particule", "onde", etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée. 1) Quelles sont les procédures, les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur des résultats? 2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts? Déjà parus

Pierre-André HUGLO, Sartre: Questions de méthode, 2005. Taoufik CHERIF, Eléments d'esthétique arabo-islamique, 2005. Rafika BEN MRAD, Principes et Causes dans les Analytiques Seconds d'Aristote, 2004. Fouad NOHRA, L'éducation morale au-delà de la citoyenneté, 2004. Abdelkader BACHT A, L'esprit scientifique et la civilisation arabo-musulmane,2004. Lucien-Samir OULAHBIB, Le nihilisme français contemporain, 2003. Annie PETIT, Auguste COMTE trajectoires du positivisme 1798-1998, 2003 Bernadette BENSAUDE-VINCENT et Bruno BERNARDI, Rousseau et les sciences, 2003. Ignace HAAZ, les Conceptions du corps chez Ribot et Nietzsche, 2002. Jean-Gérard ROSSI, La philosophie analytique, 2002. Pierre-André HUGLO, Approche nominaliste de Saussure, 2002.

ZEÏNEB BEN SAÏD CHERNI

Auguste Comte, postérité épistémologique et ralliement des nations

Préface de Jean Gayon

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan KonyvesboIt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8427-5 EAN : 9782747584272

Raffermir"... cet actif sentiment de la dignité personnelle combinée avec la fraternité universel le..." Auguste Comte, Discours Préliminaire sur l'ensemble du positivisme, Système de politique positive, vol. I, 1929, p. 87

AM AM

Abde/wahab Bouhdiba Francis Courtès

PRÉF ACE

C'est un portrait original d'Auguste Comte que nous offre Madame Zeïneb Ben Saïd Chemi, professeur à L'Université de Tunis. En quelques pages venues d'un vieux pays qui a brassé tant de religions et de cultures, un pays moderne aussi, passionnément philosophe et attaché aux Lumières, notre collègue offre une image plausible de la pensée de Comte dans son ensemble. Il fallait pour cela renoncer à commenter le détail d'une oeuvre foisonnante, et pointer sans ambiguïté l'essentiel. " La pensée de Comte

est foncièrement inquiète

tI.

Si elle a une unité, ce n'est pas

celle d'un système clos, mais celle d'un "esprit d'ensemble", qui d'un bout à l'autre de l'oeuvre, s'efforce de tenir ensemble la science et la société, en se laissant interpeller par l'actualité. Pour Comte, c'est la visée pratique d'organiser la société qui confère son unité à l'entreprise scientifique et, au-delà, à la philosophie même. Dans la seconde et lumineuse partie de l'ouvrage, qu'il faudrait presque lire en premier, l'auteur prend la "Religion de l'humanité" comme clef de compréhension de la pensée d'Auguste Comte. Celui-ci a souligné que les sciences n'étaient pas l'apanage de l'Occident. Elles ont, de facto, résulté des contributions des peuples d'Orient autant que d'Occident, et ont ainsi éveillé l'idée d'une Religion de l'Humanité. Toutefois, la science ne saurait être ni le seul ni même le principal moyen d'accomplir cette idée. Mme Ben Saïd Chemi rappelle la véhémence avec laquelle Auguste Comte a condamné l'esclavage

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moderne associé à la colonisation européenne. Au lieu d'unir les hommes et de les affranchir, l'industrie des nations européennes, qui jadis permit le remplacement de l'état théologique et féodal par l'état scientifique et positif, les a pathologiquement conduits à asservir. Comte n'a pas de mots assez durs pour dénoncer cette "monstruosité politique" des temps modernes, que seule pourrait contrer une "sociocratie" résolument déterminée à subordonner la politique à la morale. L'auteur nous rappelle au passage que pour le fondateur de la philosophie positive, toute pathologie, individuelle ou collective, résultait moins d'un déficit de raison que d'un manque d'affection. Nous comprenons le message: l'universalité des connaissances doit aller de pair avec celle du cœur. Tels sont les ressorts profonds et tendus de la pensée "foncièrement inquiète" du fondateur de la philosophie positive. Mme Ben Saïd Cherni ne néglige pas pour autant l'aspect cognitif du positivisme, autrement dit la doctrine de la science exposée principalement dans le Cours de philosophie positive. La majeure partie du livre est en fait consacrée à cette dimension de l'œuvre de Comte. Ici aussi l'auteur reconnaît une tension fondamentale. À l'encontre des "systèmes" du dix-huitième siècle, Comte ne croit pas à l'unité théorique des sciences. Aucun principe, aucune loi ne peut unifier. De là la brisure entre les sciences inorganiques (astronomie, physique, chimie) et sciences organiques (biologie et sociologie). Mais à défaut d'unité théorique, qu'en est-il de l'unité de méthode, où Comte voit l'essence de l'état positif des connaissances? Ici aussi, Mme Ben Saïd Chemi dresse le constat d'une tension irrésolue. Le philosophe, en effet, a toujours maintenu le dogme méthodologique de l'invariabilité des lois de la nature. Mais il lui a bien fallu reconnaître que si cet idéal a un sens précis dans les sciences inorganiques, puissamment aidées par la

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mathématisation et la mesure, il est éminemment problématique dans les sciences biologiques et sociales. L'inquiétude épistémologique que notre collègue attribue à Auguste Comte est selon elle à l'origine de deux traditions françaises de philosophie des sciences aussi différentes que celles illustrées par Claude Bernard et Gaston Bachelard. D'un côté, s'affirme sans concession, l'absolue invariabilité des lois de la nature, y compris dans le règne vivant (c'est le fameux principe bemardien du "déterminisme"), de l'autre est pleinement reconnu le caractère approché de toute connaissance scientifique, et l'inévitable dialectique interne, faite d'erreur et de volonté, qui en anime les progrès dans la communauté des savants. Nous nous laissons toutefois persuader de la dualité non surmontée que ces filiations permettent de reconnaître dans la philosophie scientifique d'Auguste Comte. Relevons enfin ces propos d'une philosophe tunisienne, réfléchissant sur des auteurs français qu'elle a beaucoup médités: "Le rationalisme français depuis les Encyclopédistes jusqu'à Bachelard est essentiellement scientiste. Il repose sur une même armature, celle de la transcendance de la pensée scientifique et de sa validité éthique". C'est une constante de ce rationalisme que de postuler qu' "à partir du procès discursif et expérimental utilisé par les sciences, émergent des valeurs épistémologiques mais aussi morales, d'égalité et d'harmonie, qui permettront de régir la société". Auguste Comte a sans doute exprimé cette tendance avec une particulière vigueur. Quelle appréciation convient-il de porter sur ce scientisme idéaliste? Nous laissons au lecteur découvrir dans la belle étude de Mme Ben Saïd Chemi l'attitude qui est la sienne sur cette question. Jean GA YON Professeur à l'Université Paris l-Panthéon Sorbonne

Il

INTRODUCTION

La philosophie positive de Comte, examinée de près, présente un intérêt essentiel, celui de se positionner en pensée qui prospecte et qui tente de cerner ses contours, à partir de l'examen des sciences elles-mêmes. Comte la dénomme philosophie première, à la manière de Bacon. Systématiser l'apport de deux siècles d'investigations scientifiques a un double objectif: trouver un fond commun d'éléments qui les unirait toutes, mais aussi tenter de dégager la meilleure manière de connaître la vérité. Les pensées du système et les métaphysiques qui les sous-tendent sont déstabilisées au XIXe siècle. La chimie prend ses distances à l'égard du modèle mathérnatico-astronomique de Laplace. Les thèses de Berzelius (1779-1848), Berthollet (1748-1822) et de Guyton de Morveau (1737-1816) créent une faille importante dans la vision systématique des sciences qui tenterait d'y voir un agencement continu qui les rapporterait toutes à une loi abstraite et englobante. Comte commence d'ailleurs par remarquer, tout à fait au début du Cours de philosophie positive, que l'on ne peut unir les sciences par les vertus d'une seule 13

loi, en l'occurrence, la loi de la gravitation universelle. L'idée de système scientifique tel que l'entrevoient Laplace et d'Alembert, est déstabilisée XIXe siècle. Une remise en cause virulente par Condorcet, Prony et le journal de l'École polytechnique, d'une "métaphysique" unificatrice des sciences, est engagée à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe. La physique mécanique qui trouva dans l'astronomie un champ d'application idéal et ce grâce aux vertus inventives de Kepler, Galilée, Newton, Laplace et Poinsot, ne put nullement s'annexer tous les faits et les réduire à un langage d'étendue, d'impénétrabilité et de mouvement composé. L'un des soucis majeurs de Comte, historien des sciences, était de partir d'un modèle de la vérité dont il n'était pas tout à fait convaincu, et d'essayer de le mettre à l'épreuve. Sa démarche, au moment où il se met à scruter le cheminement évolutif des sciences, est prospective, elle forme une quête autour de la logique qui commande les découvertes scientifiques. Il n'en demeure pas moins que le fondateur du positivisme restera attaché à des principes philosophiques inébranlables, ceux qui font prévaloir l'idée d'unité d'une méthode dans les sciences, qui reposera sur l'observation et le combat de l'errance de l'imagination, puis sur la prévision. Le XVIIIe siècle qualifie la méthode de logique. Celleci n'est de toute manière, selon Comte, qu'un acte de raisonner juste à partir de l'observable. Mais chemin faisant, et au fur et à mesure que son examen scrupuleux du tracé évolutif des sciences suit son cours, Comte finit par renoncer à l'idée d'unité 14

systématique des sciences. La soixantième leçon du Cours de Philosophie positive qualifie, l'unité objective des sciences, de "stérile", "oppressive" et "chimérique"l. La vingt-huitième leçon du Cours rend compte de l'absence d'unité dans la physique: "[...] la physique va nous présenter de nombreuses branches, presque entièrement isolées les unes des autres, et dont chacune à part n'établit qu'une liaison souvent faible et équivoque entre ses principaux phénomènes"2. L'essor de la chimie, le développement de la thermologie, de l'électricité et de l'acoustique, dans le domaine de la physique, tout autant que l'émergence de la théorie physiologique de l'organisation, taillèrent une large place à des rationalités scientifiques diversifiées et irréductibles, dans leur ensemble, à une seule. Le fixisme de Cuvier et le vitalisme de Barthez dégagèrent une rationalité réfractaire à l'évaluation mathématique des phénomènes et à leur examen analytique. Comte constate l'absence d'unité systématique dans les sciences, mais ne renonce pas à leur unification. Celle-ci est philosophique, c'est en effet ce que montre Angèle Kremer Marietti dans son récent article "De l'unité de la science à la science unifiée: de Comte à Neurath"3.
1 Cours de philosophie positive, La physique sociale, vol. II, Hermann, 1975, 60e leçon, p. 772 ; sera désigné par CPP, dans la suite du texte. 2 Ibid., I, Philosophie première, 28e leçon, p. 455. 3 A. Kremer Marietti écrit dans cet article, à propos de Comte et de Neurath que: "[,] La recherche des philosophes reste spéculative, alors que les théories unitaires que conçoivent les physiciens visent en principe avant tout à décrire et à formuler les différents aspects de la

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Connaître une science, admet Comte, c'est connaître son histoire, sa genèse et son mode de formation. Tel est d'ailleurs l'objectif de la marche historique telle qu'il la définit dans la deuxième leçon du Cours. Il l'oppose, d'ailleurs, à la marche dogmatique, conventionnelle et systématique, qui les rallierait en un seul système dont un individu pourrait avoir une vision synoptique et instantanée, telle démon de Laplace. L'idée de système, qui a trouvé son champ d'élection dans l'agencement de liens unificateurs des orbes célestes variant selon une mouvance structurée et invariable, est mise à l'épreuve par une pensée qui vérifie et remet en cause ses présupposés unificateurs. Pour cela, le fondateur du positivisme adopte une démarche prospective dont le modèle est puisé chez les méthodistes, en zoologie. Cette démarche prudente, et qui vérifie son fondement, était esquissée, par Comte depuis son opuscule de 1822, Plan des travaux scientifiques "[... ]La théorie générale des classifications, établie dans ces derniers temps par les travaux philosophiques des botanistes et des zoologistes, permet d'espérer un succès réel dans un semblable travail"l.

nature". "De l'unité de la science à la science unifiée", Auguste Comte trajectoires positivistes, (1798-1998), sous la direction d'Annie Petit, Paris, L'Harmattan, 2003, p. 190. 1 Comte, "Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société", Écrits de jeunesse (1816-1826) suivis du Mémoire sur la cosmologie de Laplace. Textes établis et présentés par Paulo E.de Berrêdo Carneiro et Pierre Arnaud, Paris, La Haye-Mouton, collection, "Archives positivistes", 1970, p. 298.

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Au fur et à mesure qu'il avance dans son procès d'examen historique des sciences, Comte défait ses archétypes cognitifs et sa vision mathématiste du réel. Tout ne peut être traduit en termes d'étendue et mouvement. Sa confrontation au caractère instable des vivants et au procès inachevé des connaissances qui les concernent, lui pose problème. C'est lui qui affirme, en termes clairs, que tout ne se donne pas à voir; il finit d'ailleurs par admettre le caractère approximatif des connaissances scientifiques qu'il valide par ce qu'il appelle "nos besoins pratiques" et qui sont le ralliement intellectuel et moral au sein de la société. Comte a rencontré les grandes difficultés expérimentales qui annoncent la théorie de la connaissance approchée de Bachelard, en même temps qu'il a frayé le chemin à un positivisme plus radical que le sien en préparant la théorie du déterminisme de Claude Bernard. L'idée d'invariabilité des lois de la nature défendue par Comte devient, chez l'auteur de L'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1856) celle d'une loi inconditionnelle et qui n'admet pas d'exception. Les connexions nécessaires entre phénomènes seront désormais désignées, selon Bernard, par le vocable "déterminisme", qui n'a d'ailleurs pas de présence dans la terminologie comtienne. Quant à l'amorce de la réflexion épistémologique de Bachelard, elle est engagée dans sa thèse principale: Essai sur la connaissance approchée, puis dans le travail complémentaire qui l'accompagne: Étude sur l'évolution d'un problème de physique (1927). La question qui le préoccupa fut celle

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de la propagation thermique dans les solides. Et c'est à Biot, Duhamel et Lamé qu'il s'intéressa, mais aussi à Comte et à Fourier auxquels il consacra le chapitre quatre de l'ouvrage sus-indiqué. La propagation de la chaleur d'un corps solide vers un autre ne peut être appréhendée par les sens, ni quantifiée. Elle échappe à la règle du voir pour prévoir formulée par la théorie positive de la science et relève uniquement de ce champ de l'extrapolation du côté de l'infiniment petit mathématique, qui transforme ce qui se donne à nous par les sens en un "fait d'un autre genre" 1. Celui-ci serait abstrait et concret à la fois. Comte a abordé cette approche du phénomène doublement composé, tout en l'intégrant dans une logique du voir. Le positif, c'est le réel, mais Bachelard réalise et montre, dans sa thèse complémentaire, que ce théoricien de la connaissance, qui a voulu faire de "l'esprit un miroir du monde", s'est heurté à des difficultés théoriques dont il n'a pas tenu compte. Nous dirions qu'il les a résorbées au sein d'une appréhension quasi-sensualiste qui voit dans toute conceptualisation une avancée de la sensation confirmée, à son tour, par la pratique. Le fait chez Comte ne relève pas de la composition phénoménale qui allie l'abstrait et le concret, mais de l'avancée dans l'abstraction à partir de ce qui se donne à nous par les sens. Comte a été confronté aux connaissances approchées, il a fait usage d'un certain
1 C'est une expression utilisée par Bachelard dans
sa thèse

complémentaire: Étude de l'évolution d'un problème de physique, la propagationthermiquedans lessolides,Paris, Vrin, 1973. 18

rationalisme appliqué; mais toute sa philosophie était portée par la volonté d'un dépassement des conceptions et des résultats incomplets et instables véhiculés essentiellement par les sciences des corps organisés. Sa quête de "l'invariabilité des lois de la nature", donc des connexions nécessaires et irrévocables entre les faits, est incessante. La connaissance positive a ses propres normes, elle est toujours certaine et réelle. Ce que nous montrons, dans ce livre, c'est que Comte a eu comme continuateurs, par excès, Claude Bernard et, par défaut, Bachelard. L'objet de nos réflexions, dans cet ouvrage, s'oriente aussi vers la théorie positive de la société. Nous relevons, par ailleurs, que les mêmes écueils rencontrés par Comte en vue d'expliquer les phénomènes de la nature se dressent de nouveau devant lui quand il va dévoiler des vérités relevant de la statique et de la dynamique sociales. Cette théorie de la société, comme celle de la science, qui prétend avoir prévu et décelé avec certitude le devenir, va se heurter à son tour à un démenti cinglant, par les faits. La philosophie sociale et politique de Comte est, en partie, une pensée réflexive, elle se replie sur l'état positif et sur l'inaccompli de son apport historique. La division du chronos en trois états, l'un théologique, l'autre métaphysique, et le troisième état ultime ou positif, prétend cerner le tracé incontesté qui portera le cours de l'histoire vers une phase de stabilité et d'abondance qui transférera la domination qu'exercent les hommes les uns sur les autres vers

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l'administration des choses. La pratique qui y prévaut est industrielle, les pensées sont universalistes; quant aux sentiments, ils sont mus par des tendances pacifistes. Le te/os concordataire et universaliste auquel mène la loi des trois états est balayé par la bourrasque des guerres, du colonialisme et du regain de théologisme. Les sciences et l'industrie ne procurent pas aux sociétés les résultats escomptés. Le réalisme théorique du fondateur du positivisme et ses prévisions scientifiques sont mis à l'épreuve, pour la deuxième fois, après qu'il eut fondé sa théorie de la société mettant à l'œuvre l'apport d'une nouvelle science, dont il sera le fondateur: la Sociologie. Comte est confronté à l'imprévisible des événements étranges qui minent l'état positif et déstabilisent les prévisions de son savoir. Il est obligé de remanier sa pensée devant des événements qualifiés de "monstrueux" et qui sont le colonialisme, "esclavage moderne" organisé, et l'esprit belliqueux qui l'accompagnel. Ces événements imprévisibles sont incompatibles avec le modèle propre à la phase positive de la dynamique sociale telle qu'elle a été anticipée théoriquement à travers sa loi des trois états. La guerre, le colonialisme et le théologisme tardif doivent être endigués. Scientisme et rationalisme sont suspectés, à leur tour, par le fondateur du positivisme. La raison publique est incapable de faire face à la dispersion, à l'autocratie et à la domination des sociétés dédaignées. Un procès est aussi engagé

1

Cf. 51 e leçon, p. 230.

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