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Auguste Comte et la science politique

De
249 pages
Le projet de constituer une science politique repose sur la notion d'Humanité, que Comte place au-dessus des peuples, des religions et des gouvernements. Il s'agit du résultat le plus original de sa philosophie : faire accéder à une "religion" dont l'essentiel est d'honorer l'humain, au-delà de toutes les divinités, pour proclamer l'altruisme valeur démocratique suprême.
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Angèle Kremer- Marietti

Auguste Comte et la science politique

L'Harmattan

Ouvrages d'Angèle

Kremer-Marietti

Jaspers et la Scission de l'Être. Éd. Seghers, Paris, 1967, 1974 ; L'Harmattan, Paris, 2002. Auguste Comte et la Théorie Sociale du Positivisme. Seghers, Paris, 1970. Dilthey et l'Anthropologie historique. Seghers, Paris, 1971. L'Homme et ses Labyrinthes. Essai sur Friedrich Nietzsche. Collection « 10/18 », Sté D.G.E., Paris, 1972 ; L' Harmattan, Paris, 1999. Michel Foucault et l'Archéologie du Savoir. Seghers, Paris, 1974, . Lacan ou la Rhétorique de l'Inconscient. Aubier Montaigne, Paris, 1978. Le Projet anthropologique d'Auguste Comte. S.E.D.E.S., Paris, 1980 ; L'Harmattan, Paris, 1999. L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte. Atelier de reproduction des thèses de Lille III. Diffusion Librairie Honoré Champion, Paris, 1980. Entre le Signe et I 'Histoire. L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte. Collection « Épistémologie », Klincksieck, Paris, 1982 ; L'Harmattan, 1999. La Morale. Collection "Que sais-je?", P.U.F., Paris, 1982. Le Positivisme. Collection "Que sais-je?", P.D.F., Paris, 1982. La Symbolicité ou le Problème de la Symbolisation. Collection « Croisées », P.U.F., Paris, 1982 ; L'Harmattan, Paris, 2000. Le Concept de Science positive. Ses Tenants et ses Aboutissants dans les Structures anthropologiques du Positivisme. Collection « Épistémologie », Méridiens Klincksieck, Paris, 1983 ; L'Harmattan, Paris, 2007. Michel Foucault: Archéologie et Généalogie. Collection « Biblio Essais », Le Livre de Poche, Paris, 1985. Les Racines philosophiques de la Sciences moderne. Collection « Philosophie et Langage », Pierre Mardaga Éditeur, Bruxelles, 1987. L'Éthique. Collection« Que sais-je? », P.U.F., Paris, 1987 ; L'Harmattan, 2001. Nietzsche et la Rhétorique. Collection « L'Interrogation Philosophique ». P.U.F., Paris, 1992. Les Apories de l'Action.. Essai d'une Épistémologie de l'Action morale et politique. Éditions Kimé, Paris, 1993. La Philosophie cognitive. Collection « Que sais-je? », P.U.F., Paris 1994 ; L'Harmattan, Paris, 2002. Morale et Politique. Court Traité de l'Action morale et politique. Éditions Kimé, Paris, 1995. La Raison créatrice moderne ou postmoderne. Éditions Kimé, Paris, 1996. Parcours philosophiques. Éditions Ellipses, Paris, 1997. Sociologie de la Science. Collection « Philosophie et langage », Pierre Mardaga Éditeur, Sprimont, 1998. Philosophie des Sciences de la Nature. Collection « L'Interrogation Philosophique », P.U.F., Paris, 1999; L'Harmattan, Paris, 2007. Éthique et Épistémologie autour des IMPOSTURES INTELLECTUELLES de Sokal et Bricmont, L'Harmattan, Paris, 2001. Carnets Philosophiques, L'Harmattan, Paris, 2002. Cours sur la première recherche logique de Husserl, L'Harmattan, Paris, 2003. Épistémologiques Philosophiques Anthropologiques, Collection « Épistémologie et Philosophie des Sciences », L'Harmattan, Paris, 2005. Jean-Paul Sartre et le désir d'être, Collection « Commentaires philosophiques », L'Harmattan, Paris, 2005. Le Positivisme d'Auguste Comte. L'Harmattan, Paris, 2006. Seven Epistemological Essays from Hobbes to Popper, Buenos Books America, New York, 2007. Le kaléidoscope épistémologique d'Auguste Comte, Sentiments Images Signes, L'Harmattan, 2007.

Éditions des Œuvres de Comte et abréviations Appel aux Conservateurs [1855], Paris, chez l'auteur. Catéchisme positiviste [1852], - présentation et notes par Pierre Arnaud, Paris, Éd. Garnier-Flammarion, 1966 ; sigle: CAT Correspondance générale et Confessions, - en huit volumes, textes publiés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro, Pierre Arnaud, Paul Arbousse-Bastide et Angèle Kremer-Marietti. La Haye, Mouton; Paris, Éditions de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales; Paris, Librairie Philosophique Vrin, 1973-1990 ; sigle: CG Cours de philosophie positive [1830-1842]. 5è édition identique à la première. Paris, 1892-1894 : Au Siège de la Société Positiviste. Tomes I-VI; sigle CPP - Édition en deux tomes, Paris, Hermann, 1975. Tome 1, «Philosophie première ». Présentation et notes par Michel Serres, François Dagognet, Allal Sinaceur ; sigle: C, 1 ; Annie Petit a réédité Ie 1er tome avec 1'Avertissement, en 1998. Tome 2, «Physique sociale ». Présentation et notes par Jean-Paul Enthoven ; sigle: C , 2 Discours sur l'ensemble du positivisme [1848] (ou « Discours préliminaire », in SPP, I, 1- 399) ; sigle DENS - Paris, OF Flammarion, 1998, Présentation et notes par Annie Petit. Discours sur l'esprit positif [1844], Éd. classique, Paris, Société positiviste, 21e Mille, 1923 - Paris, DOE, colI. 10/18, Présentation et notes de Paul Arbousse-Bastide, 1975 ; sigle: DEP Paris, Vrin, 2003, Présentation et notes par Annie Petit. Écrits de jeunes se 1816-1828, suivis du Mémoire sur la cosmogonie de Laplace 1835. Textes établis et présentés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et Pierre Arnaud, Paris, La Haye, Mouton, 1970 ; sigle: EJ La science sociale, Œuvres choisies, Présentation et introduction par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Gallimard, collection « Idées» 1972. Œuvres d'Auguste Comte, en 12 volumes, Paris, Éd. Anthropos, 1968-1970. Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société [18221824], Présentation et notes par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Aubier, 1970 ; réédition L'Harmattan, 2001 ; sigle: Plan Opuscules de philosophie sociale [1819-1926], Paris, Ernest Leroux éditeur, 1883. Revue Occidentale philosophique, sociale et politique, 1878-1914 ; sigle: RO Sommaire appréciation de l'ensemble du passé moderne [1820] , Présentation et notes par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Aubier, 1971; réédition L'Harmattan, 2006 ; sigle: SAP Synthèse subjective ou système universel des conceptions propres à l'état normal de l'humanité [1856], Édition originale. Paris, 1856. Tome premier: Traité de philosophie mathématique; sigle: SS

Système de politique positive, [1851-1854], 4 volumes, Paris, 1928 : Librairie Scientifique-industrielle de L. Mathias; sigle: SPP Testament d'Auguste Comte [1884], Paris: 10, rue Monsieur-le-Prince; 2ème édition 1896 contenant l'Addition secrète. The Correspondence of John Stuart Mill and Auguste Comte [1841-1847] Translated from the French and edited by Oscar A. Haac, With a foreword by Oscar A. Haac and an introduction by Angèle Kremer Marietti, New Brunswick (U.S.A.) and London (U.K.), Transaction Publishers, 1995.

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I
LE PUBLICISTE OU L'EXPERT EN POLITIQUE SELON AUGUSTE COMTE

À titre de préambule, je ferai une remarque actuelle. À propos de l'expertise qui est la fonction des experts, il peut être intéressant de découvrir certains développements récents dans deux domaines très éloignés l'un de l'autre, mais que le positivisme de Comte n'aurait pas dédaigné de rapprocher, en tant qu'ils concernent une science abstraite et une science concrète. Qu'il s'agisse du domaine des recherches logiques liées à l'Intelligence Artificielle en vue de formaliser et d'axiomatiser le « savoir-faire »1 ou qu'il s'aîisse du domaine des « savoir-faire métier» ou « savoir-faire industriel» : dans l'un et l'autre cas, il est question de la notion précise de savoir-faire qui relève, en principe, des qualités de l'expert, quel qu'il soit. En effet, cette notion a été reconnue d'un point de vue purement logi~ue par les tenants de la philosophie analytique derrière Gilbert Ryle en 1949 et maintenant par la philosophie formelle4 qui en est dérivée en 2005. Elle a été également reconnue d'un point de vue technique en 2003-2004, dans le domaine de l'ingénierie spécialisée dans la formalisation des « savoir-faire métier» dont manifestement la finalité peut être exclusivement de pratique commerciale: comme de prendre en compte des commandes, ou de gérer avec tact les contentieux, ou en général du savoir-faire de l'entreprise. Mais, de quelque façon qu'on le comprenne, le savoir-faire est actuellement formalisable, soit compris du point de vue purement logique soit compris du point de vue simplement technique ou pratique.

1

Paul Gochet (2006), Laformalisation du savoir, 22 pages:

http://www.sps.ens.fr/activities/pierreduhenllPgochet -Savoir-faire. pdf 2 Voir l'Institut National de l'Environnement Industriel et des Risques, qui annonce de nombreux séminaires de formation de savoir-faire industriel.
3 Gilbet Ryle (1949), The Concept of Mind, Londres: Hutchinson. 4 Vincent Hendricks Ed., John Simons Ed. (2005), Formal Philosophy, Automatic Press.

La philosophie positive cherche surtout à connaître le «comment» ou la loi - c'est-à-dire selon Auguste Comte « la constance dans la variété »5

ou « la subordination du subjectif à l'objectif »6 - plutôt que le
« pourquoi» ou la cause des choses, puisque désormais, pour Comte, « la recherche des lois commence à prévaloir sur celle des causes »7. Or, la finalité du « savoir-comment» correspond directement à une théorie de l'action humaine sur la planète, projet de Comte allant de pair avec le projet global et définitif de constituer une science sociale qui engloberait toutes les sciences, et qui serait «anthropologie» dans son meilleur aboutissement, selon ce qu'affirme explicitement le Catéchisme positiviste (1852) : «Quand le mot Anthropologie sera plus et mieux usité, il deviendra préférable pour cette destination collective, puisqu'il signifie littéralement Étude de l'homme. »8 Or, ce double dessein s'est initialement manifesté dans le projet de constituer une science politique, et cela déjà dans des fragments divers (1819) dont certains restèrent inédits, mais ouvertement dans les six premiers opuscules de philosophie sociale (1819-1826)9, dont cinq furent publiés dans la presse de l'époque. Ensuite, dans le Cours de philosophie positive en six tomes (1830-1842), le projet majeur d'une science politique s'est diversifié en projet d'une science sociologique venant couronner la hiérarchie des sciences positives. Le projet a finalement débouché sur le grand Système de politique positive en quatre tomes (1851-1854), qui va bien au-delà du dessein initial en l'incluant définitivement dans une totalité anthropologique, pour le conduire à la Synthèse subjective (1856), restée inachevée, et dont le titre complet est significatif de l'ambition comtienne : Synthèse subjective ou système universel des conceptions propres à l'état normal de l'humanité. Deux axes se croisent et se conjuguent étroitement dans le dessein
5 Auguste Comte (1798-1857), Système de politique positive (sigle SPP), tome II, Paris: Carilian Goeury, Mai 1852, p. 41.
6

7

SPP, IV, Août 1854,p. 174.
et notes par Jean-Paul

Cours de philosophie positive (sigle C, 2), tome II, Présentation Enthoven, Paris: Hermann, 1975, 58è leçon, p. 730.

8 Catéchisme positiviste (1852), Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 96. 9 Écrits de jeunesse 1816-1819 suivis du Mémoire sur la Cosmogonie sur la Cosmogonie de Laplace 1835. Textes établis et présentés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et Pierre Arnaud. Paris: Mouton, La Haye, 1970, pp. 467-471.

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systématique de Comte, d'une part l'axe des sciences et de l'autre l'axe de la société morale et politique. La poursuite de son projet conduisit Comte à opposer une « science concrète» à la science abstraite, mais il n'eut guère le temps de préciser cette notion nouvelle de science concrète ni d'expliciter le comment de son élaboration qui aurait eu sa place dans l'ouvrage qu'il voulait consacrer à l'Industrie positive. Dans ce sens, le plus proche de ses disciples, Pierre Laffitte souhaitait « la systématisation de la raison concrète» et une systématisation objective permettant de concevoir « tout être comme étant un véritable système, dans lequel chaque élément est soumis à une fonction ou loi abstraite », à partir de quoi « les conditions de liaison ou de réaction qui constituent l'être consistent surtout à apprécier dans quelles limites ces fonctions distinctes sont compatibles »10. Il faut savoir que nous trouvons, subsistant au cœur de la démarche comtienne, une épistémologie qui renvoie à une cosmologie dans laquelle le monde et l'homme se trouvent étroitement impliqués au fondement même du langage humain, puisque le langage rattache l'homme au monde: et cela, qu'il s'agisse du premier langage d'action ou qu'il s'agisse d'un langage plus élaboré en relations artificielles, ainsi que l'exprime la philosophie du langage de Comtell. C'est de cette manière que pour Comte la philosophie s'élève au point de vue universel, puisque Comte voit l'ordre universel imprégner la composition de tous nos systèmes de signes12 : autrement dit, le monde extérieur en tant qu'ordre universel partage avec le langage un lieu commun ontologique lié à la permanence des lois naturelles. Tout signe est biface et se référant autant à l'homme qu'au monde. Mais l'efficacité du langage s'évalue quand on conçoit la relation du langage à sa véritable destination sociale. Appréciant « l'exposition écrite» qui conserve « les notions obtenues »13, Comte critique en général l'expression vague ou fluctuante14 de ce qu'il appelle le spiritualisme synthétique des divers croyants, qu'il préfère
10Pierre Laffitte (1823-1903), Philosophie troisième, in Revue occidentale, 1886, 17, p. 107, 109. Il Voir A. Kremer-Marietti, « Auguste Comte et la philosophie du langage », in Auguste Comte et le positivisme, deux siècles après. Actes du Colloque de Carthage (27-30 Avril 1999), Tunis: Orbis, 2000. 12SPP, II, p. 255. 13SPP, II, p. 250. 14SPP, II, p. 248. 9

théoriquement cependant au matérialisme analytique des mathématiciens15, à propos de ce qu'il pense être l'illusion abusive du discours algébriquel . Du point de vue positiviste, ce qu'exige le style scientifique recherché depuis le début par Comte, ce sont les qualités de netteté, de précision et de cohérencel7. Que, par ailleurs, la notion de langage soit liée à celle d'expert, c'est un fait qui se remarque déjà dans l'usage courant de la langue tel qu'il a été relevé par Émile Littré (1801-1881), disciple d'abord immédiat puis indépendant de Comte, dans des expressions telles que 'à dire d'experts', 'le dire des experts', ou 'suivant le dire des experts'. Notons que Littré relève des formules datant du XIVème siècle, qui associent la notion d'expert à celle de savoir; je cite, à l'article « expert» : «conoisans et espers » ou « expert et savant ». De toute façon, les experts essentiellement disent, écrivent, conseillent. Littré souligne dans son Dictionnaire que le latin experiri qui signifie éprouver est le radical des deux termes 'expert' et 'expérimenté' : tandis que le dernier signifie « qui a de l'expérience », le terme 'expert' signifie « qui a acquis par l'usage une habileté spéciale ». Et Littré fait la distinction entre un « homme expérimenté dans les affaires mais expert dans son métier ». Que demande-t-on habituellement à un expert, sinon de donner un avis motivé; toutefois, ainsi qu'il a été justement constaté dans des affaires judiciaires récentes, « l'expert n'est pas le juge» : confusion qui devrait être évitée. Aujourd'hui, des journalistes, supposés ou reconnus experts en politique, interviennent couramment par leurs commentaires dans le domaine politique, on les appelle des 'éditorialistes', leur nombre et leur diversité devraient permettre une décision objective. Du temps d'Auguste Comte, ceux qu'on appelait 'publicistes' intervenaient dans les affaires politiques en écrivant des articles politiques et/ou économiques; et le terme 'publiciste' avait été admis en 1762 dans le Dictionnaire de l'Académie. En ce qui concerne la qualité d'expert qui peut être reconnue au jeune Comte, elle s'est manifestée en tant qu'il s'est produit comme écrivain politique ou 'publiciste' en rédigeant sa fameuse «Lettre d'un ancien

15 SPP, IV, Conclusion générale, p. 533. 16C, I, 40ème leçon, p. 731. 17SPP, II, p. 250.

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élève de l'École Polytechnique »18 (datée du 27 décembre 1818), qui fut publiée en 1819 dans Le Politique. Comte y faisait une déclaration d'intention: « pour que la loi de l'intérêt commun devienne la loi suprême» ; il Y annonçait ses deux articles sur le budget qui furent également publiés, et dans lesquels il désignait « le grand problème social» comme consistant « dans la qualité, dans l'assiette et dans l'emploi de l'impôt »19. Ou, encore, il écrivait pour donner son opinion sur la liberté de la presse, question sur laquelle il publia en 1819 deux articles dans Le Politique, l'un relatif à la liberté de la presse considérée comme institution et l'autre relatif aux lois sur la liberté de la presse. On peut lire également de Comte des comptes rendus d'ouvrages économiques dans Le Censeur européen (1819,1828). Toujours en 1819, il écrivit un article destiné au journal Le Censeur européen, mais qui ne fut jamais inséré, et qui est devenu son premier opuscule de philosophie sociale: Séparation générale entre les opinions et les désirs. Il y exprimait une règle déontologique essentielle à l'usage du publiciste: « Une condition capitale pour un publiciste qui veut se faire des idées politiques larges, est de s'abstenir rigoureusement de tout emploi ou fonction publique: comment pourrait-il être à la fois acteur et »20 spectateur? Comte (1818) raconte à son ami Valat21 comment il devint «écrivain politique» et put commencer en août 1817 son métier de publiciste auprès de Saint-Simon22, à l'époque l'écrivain en vogue ralliant autour de lui artistes, hommes de sciences et industriels, et que Comte décrivait alors comme « un excellent homme et un homme d'un grand mérite ». L'opinion de Comte à l'endroit de Saint-Simon changera dès 182423.
18Écrits de jeunes se, pp. 109-112. 19« Du Budget », Écrits dejeunesse, p. 115. 20Écrits de jeunesse, pp. 201; voir aussi Auguste Comte, La science sociale, Paris: Gallimard, « Idées », 1972, pp. 46. 21 Auguste Comte, Correspondance générale et Confessions, 8 tomes, Paris: Éditions de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, Librairie Philosophique Vrin. Textes établis et présentés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro, Pierre Arnaud, Paul ArbousseBastide, Angèle Kremer-Marietti; voir vol. 1, Lettre du 17 avril 1818 à Valat, pp. 2533. 22Claude-Henri de Saint-Simon (1760-1825).Voir de Loretta Lanzi (2005) Ie Catalogue de ses œuvres dans la collection de la Fondation Giangiacomo Feltrinelli (septembre 2005). 23 Correspondance générale, I, Lettre du 5 avril 1824 à Tabarié, p. 77. Comte y Il

Toutefois, l'expérience s'était présentée au jeune homme comme ce qui lui fut une merveilleuse occasion de former son « jugement sur les sciences politiques »24: « elle a agrandi mes idées sur toutes les autres sciences, de sorte que je me trouve avoir acquis plus de philosophie dans la tête »25.En fait, il se découvre une « capacité politique» qu'il n'avait pas soupçonnée. C'est une véritable révélation sur lui-même. Comte rapporte avec plaisir les constatations le concernant, venant des publicistes chevronnés qu'il fréquentait alors, et qui ne lui ménageaient pas leurs compliments: «IJe père Simon et plusieurs publicistes que j'ai eu l'occasion de connaître s'extasient souvent sur ma haute capacité pour les sciences philosophiques et sociales, et me disent que mon talent serait perdu ailleurs. J'ai eu plusieurs preuves positives que ces éloges ne sont point de pure politesse, et que le père Simon pense de moi réellement ce qu'il m'en dit. »26 Le jeune écrivain politique participe alors à des travaux qui paraissent sous la signature de Saint-Simon, dans les Cahiers de L'Industrie, en particulier il s'agit de la rédaction d'une série de « Programmes» relatifs à l'encyclopédie, aux finances, au régime parlementaire, au rapport des sciences théoriques avec les sciences d'application. Il était inquiet de la réaction de ses parents à qui il cachait l'activité journalistique qu'il exerçait dans les organes de presse de l'époque: Le Politique, Le Censeur européen, Le Nouveau Journal de Paris, L'Organisateur, Le Producteur, Économie politique, la Revue encyclopédique. À travers la vision d'un nouvel ordre social, Auguste Comte doit à SaintSimon, qui défendit la constitution d'une classe d'industriels, le cadre de ce qui deviendra le positivisme. En 1825, Le Producteur, journal de l'industrie, des sciences et des arts, a été lancé comme faisant suite à Opinions littéraires, philosophiques et industrielles dans lequel, la même année, Saint-Simon fut le premier à avoir utilisé le terme d' 'avant-garde' au sens révolutionnaire bien connu depuis surtout dans les arts. Outre
explique que Saint-Simon voulait publier le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société sous sa signature et sous le titre Catéchisme des industriels. 24 Correspondance générale, I, p. 27. 25Ibid. 26 Ibid.

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Saint-Simon, on peut nommer parmi les publicistes, Pierre Leroux (17971871), ancien typographe autodidacte cogérant du Globe, qui répandit l'usage du mot 'socialisme' (1833) et usa du terme 'solidarité' dans son acception moderne. Leroux signe en juillet 1826 la « Protestation des journalistes contre les ordonnances de Charles X », prélude de la Révolution de 1830. On distingue parmi les publicistes Littré, médecin et futur auteur du Dictionnaire de la langue française en quatre volumes et un supplément (1863-1873), qui écrivait dans Le National dans lequel, en novembre et décembre 1844, il présenta le Cours de philosophie positive de Comte. Littré publie également dans La Science, La Gazette médicale, la Revue des Deux-Mondes, Le Journal des Savants, La Revue de Philosophie positive27, où il prenait régulièrement position sur les questions scientifiques, philosophiques ou politiques de l'époque. Avec le publiciste et philosophe anglais John Stuart Mill (1806-1873), qui finit par entrer à la Chambre des Communes en 1865, Comte échangea une correspondance suivie de 1841 à 1847 28. Raymond Aron disait très justement qu'il y avait chez Comte de multiples idées intéressantes - y compris quelques bonnes idées politiques. Il faut le dire, une forte volonté de système et son style obstinément systématique ont assez contribué, sinon à étouffer, du moins peut-être à disqualifier les meilleures des idées d'Auguste Comte. Et je pense qu'on pourrait un peu assainir la vision politique que le lecteur de Comte a pu tirer de la lecture de ses œuvres: cela reste possible surtout grâce à la prise en considération du magistral Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, que Saint-Simon voulait signer. On comprendrait alors que la réalisation théorique ait pu dépasser en ampleur le souci politique initial, mais que le point de départ mettait nettement en évidence les conditions théoriques d'une science politique qui aurait visé à réorganiser la société comme un agrégat bien lié et relativement stable. Car l'ambition de Comte était bien la « réorganisation» sociale - historiquement au-delà de l'état critique de
27En ce qui concerne le panorama des publications positivistes, voir Annie Petit, «La presse positiviste au XIXème siècle », in : http://www.univ-montp3.fr/recherche/ ea738/ cherche urs/petit/pre sse/pdf 28 On retrouve cette correspondance dans le tome II de Correspondance générale et Confessions. Voir la traduction anglaise, The Correspondence of John Stuart Mill and Auguste Comte, réalisée par les soins de Oscar Haac, Introduction d'Angèle KremerMarietti, New Brunswick (U.S.A.) and London (O. K.), Transactions Publishers, 1995. 13

désorganisation qu'il a d'abord vécu dans la France du début du XIXème siècle. Aussi bien Comte ressentait-il le « devoir des publicistes» comme étant (je cite la « Lettre d'un ancien élève de l'École Polytechnique ») « de faire bien sentir à la nation [...] que tous les événements qui ont eu lieu depuis 1789, quelque importants qu'ils aient été, n'ont pu nullement changer le but qu'elle avait alors, mais seulement ajourner les moyens d'y parvenir »29.La recherche des moyens efficaces était bien la question qui se posait alors au publiciste; aussi, pour Comte, le seul moyen consistaitil dans une politique devenue science: pour lui, ni les désirs politiques légitimes des citoyens ni les opinions des gouvernants ne pouvaient suffire à améliorer la politique; les gouvernants eux-mêmes n'avaient pas la science politique infuse3o. Dans la « Préface spéciale» de 1854, Auguste Comte confirmait que, si sa politique continuait sa philosophie, c'est bien parce que sa philosophie avait été instituée pour servir de base à sa politique. Dans cette perspective, pour comprendre la fonction nécessaire attribuée par Comte à la science politique projetée, il faut commencer par considérer la théorie de l'histoire que Comte avait développée dans l'opuscule intitulé Sommaire appréciation de l'ensemble du passé moderne, publié en 1820 sans signature dans L'organisateur, et grâce auquel il avait établi un certain ordre d'exigences méthodologiques susceptibles de s'appliquer avec fruit à l'évolution historique des sociétés soumises à l'examen positif. Comte institue alors dans la discipline de l'histoire la double considération de la série et du système, conciliant les deux points de vue, dynamique et statique. Comte a observé la constitution progressive d'un système théologico-militaire se réalisant selon le développement d'une série croissante, de même qu'il remarquait simultanément la constitution progressive d'un système scientitico-industriel s'accomplissant selon un double mouvement général: d'une part, le développement d'une série décroissante et, d'autre part, se poursuivant concurremment, le développement d'une série croissante. Il faut comprendre que, depuis le
Voir Écrits dejeunes se, p.110. 30Voir « Séparation générale entre les opinions et les désirs» (1819) in Auguste Comte, La science sociale (Gallimard, Idées, 1972) p. 49 : « quand la politique sera devenue une science positive, le public devra accorder aux publicistes et leur accordera la même confiance pour la politique qu'il accorde actuellement aux astronomes pour l'astronomie, aux médecins, pour la médecine, etc., avec cette différence cependant que ce sera à lui exclusivement à indiquer le but et la direction du travail».
29

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début de la première série croissante établissant le premier système jusqu'au point d'équilibre maximal de ce système, se déploie une première série; ensuite, à partir du point maximal de la première série, point qui correspond à l'apogée du premier système, commence une série décroissante qui tend à le détruire ou à l'annihiler, alors qu'il est en pleine maturité; en même temps a commencé une série croissante destinée à instaurer un nouveau système, appelé à remplacer le premier. Selon la position comtienne, la politique scientifique de l'âge adulte de la pensée et de l'action humaines devait tenir compte de cette connaissance en histoire profonde et la mettre à profit. La science historique et la science politique ne faisaient pas double emploi; si la première révélait les contradictions en marche et le devenir des sociétés, la seconde détenait la clé du consensus et de l'organisation. Tandis que l'histoire est dialectique, la politique est organique et positive, il n'y avait là rien de contradictoire pour Comte, car au même moment s'affirment le mouvement de croissance, organique, et le mouvement de décadence, critique. Comte décrypte le sens de l'histoire se dégageant entre le manifeste et le latent: même lorsque l'histoire manifeste semble positive, elle recouvre une histoire latente qui la nie. Cela dit, la science politique ne peut que dépendre directement des observations générales de l'histoire, mais elle apporte, au-delà de la scission qui est un signe de décadence du système, la consistance positive du nouveau système. Science auxiliaire de l'histoire générale, la science politique peut accélérer le dénouement de la crise qu'analyse Auguste Comte en 1822 lorsqu'il écrit le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société. En suivant ces analyses, on peut dire que l'élément de dissolution de la société ne peut se résoudre que dans l'organisation politique, élément de consolidation de la société. L'organisation politique est la voie par laquelle la société « est conduite vers l'état social définitif de l'espèce humaine, le plus convenable à sa nature, celui où tous ses moyens de prospérité doivent recevoir leur plus entier développement et leur application la plus directe »31. La crise qu'observe Auguste Comte est réelle au moment où il l'observe, mais c'est le type même de la crise de société qui se ramène à la coexistence de deux tendances opposées: tendance à la dissolution et tendance à l'organisation. Sur la base de ces deux mouvements de I'histoire, des
31 Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, Paris: Aubier, 1970 ; L'Harmattan, 2001, p. 56. 15

partis se sont instaurés, le parti de ceux que Comte nomme les 'rétrogrades', tournés vers le passé, et le parti de ceux qu'il nomme les 'critiques' ou révolutionnaires, tournés vers l'avenir; leur antithèse forme la réalité dont Comte tire le concept général de crise. Comte refuse néanmoins également « une troisième opinion »32,située entre les deux premières, et qui est celle de l'école stationnaire, « formée en quelque sorte, sans aucune conception directe, de leurs débris communs »33,et qui désignait globalement l'école des publicistes eux-mêmes qui, en fait, prirent le pouvoir en 1830 pour le perdre en 1848. Il est évident que le langage de l'expert en politique est appelé à jouer un rôle déterminant dans la solution de la crise politique et sociale. En effet, à côté des deux classes, agissante et gouvernante, les publicistes faisaient partie de la « classe pensante» réunissant publicistes, savants, et universitaires. Les publicistes regardaient tout spécialement les dits « travaux d'application» comme étant de leur ressort direct. Cette pensée apparaît déjà chez Comte, tantôt explicite tantôt sous-jacente, dans ce que j'ai appelé les linéaments théoriques de 1817 à 182034. En particulier, considérée comme une « science à faire »35, et pour qu'elle se fasse, la politique a besoin de la liberté de la presse. Toutefois, dans un texte inédit de 1817, Comte remarque que « [le] peuple ne lit pas les ouvrages des publicistes »36. Fort de l'information économique qui est alors la sienne à l'école de Saint-Simon et grâce à la lecture du Traité de JeanBaptiste Say, Comte élabore un certain nombre de notions tournant autour de la notion de production: pour lui, qui dit 'société', dit 'société industrielle', et dit 'industrie,37. Le publiciste qu'est devenu Comte dénonce les deux forces dirigeantes en politique, opposées à l'intérêt général, et qu'il désigne comme étant les baïonnettes et l'argent: la force militaire et la force monétaire. S'il critique l'absence générale d'une
32

33Ibid 34 A. Kremer-Marietti, Le concept de science positive. Ses tenants et ses aboutissants dans les structures anthropologiques du positivisme, Paris: Klincksieck, 1983. Réédition L'Harmattan, 2007, pp. 60-80. 35« Du projet de loi sur les journaux» (1819), Écrits dejeunesse, p. 156. 36 « Opinion sur le projet de loi relatif à la presse, pour M. Casimir Périer» (1817), Écrits dejeunesse, p. 435. 37 Angèle Kremer Marietti, « L'économie positive d'Auguste Comte entre celle de Jeran-Baptiste Say et celle de Milton Friedman». Colloque La tradition économique française 1848-1939, Lyon, les 2 et 3 octobre 1997. Voir infra et: http://dogma.tree.tr 16

CPP, II, 46èmeeçon,p. 43. l

philosophie moderne ambiante38, Auguste Comte ne reste pas dans le royaume des idées abstraites; ses vues humanitaires, fondées sur la progression de ce qu'il appelle les idées positives, qu'il remarque dès 1817 déjà présentes dans le siècle, se doublent nécessairement de vues concrètes et avant tout économiques. Car, pour lui, la domination de l'homme sur l'homme pouvait désormais se terminer, du fait que commençait l'étape suivante, c'est-à-dire la domination des hommes sur les choses. En contrepartie, les vues de Comte exigeaient, d'une part, un refus, puisqu'il rejetait la démagogie des beaux parleurs opposés au « développement général de l'esprit positif chez les masses »39,et, d'autre part, une reconnaissance qui le faisait louer le « long et pénible travail du génie »40 qu'il voyait déployé le long des siècles. C'est pourquoi, depuis ses années de publiciste jusqu'à son épanouissement de philosophe systématique, Auguste Comte s'est toujours opposé à l'étalage d'un langage oiseux, mais aussi bien à l'abus de formules algébriques dégénérant, d'après lui, en un « dangereux verbiage », enfin, à tout discours complexe et dispersitl. Sous ce dernier rapport, dans une note de la «Préface personnelle» du 19 juillet 1842, finalement Comte juge «funeste» son ancienne association avec Saint-Simon qui avait cependant ressenti « le besoin d'une régénération sociale fondée sur une rénovation mentale »42,mais, selon Comte, sans une éducation générale adéquate, et en s'orientant « vers de vaines tentatives d'action politique directe» 43. Au cours de son œuvre proprement philosophique, Auguste Comte a continué à contrôler l'exactitude du langage autant pour lui-même que pour tous les auteurs dont il a fait état, et il a toujours porté une grande attention à la terminologie à laquelle il avait recours, souhaitant même que soit reconnu utile, au plus haut niveau, un travail de philosophie du langage 44, spécialisé dans la composition d'un «dictionnaire des équivoques» comparant les diverses acceptions fondamentales d'un
38 « État philosophique 39 C, 1, 24ème leçon, p. 40 Ibid. 41 C, 2, 56èmeleçon, p. 42 C, 2, p. 467. 43 Ibid 44 C, 2, 49ème leçon, p. de l'Europe », Écrits de jeunesse, 380. 564, p. 580. p. 78.

161, note. 17

terme unique45. Une telle entreprise lui semblait devoir rendre possible de dégager ce qu'il en avait été réellement de la «véritable marche fondamentale de l'esprit humain et de la société ».
Journée d'études du Vendredi 11 mai 2007, « Les élites dans la société du XVIIIè siècle à nos jours» , L'Expertise II. Université de Provence, Aix-en-Provence, CNRS. .

45 C, 2, 49ème leçon, p. 161. 18

II
LE PROJET COMTIEN DE LA SCIENCE POLITIQUE

Ce qu'on pourrait appeler le projet global d'Auguste Comte, celui de constituer une science sociale, s'est initialement manifesté dans le projet de constituer une science politique (et cela, explicitement dans les premiers opuscules), puis s'est diversifié en projet d'une science

sociologique et même d'une science anthropologique - pour finalement
déboucher sur une religion dans le Système de politique positive, qui va bien au-delà du projet initial en le refermant définitivement sur une « totalité» que ses prémisses n'impliquaient pas nécessairement.

Grâce à la prise en considération - a posteriori - du fameux opuscule de
1822 et 24, intitulé Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, que d'ailleurs Comte avait prématurément intitulé «système de politique positive », on comprendrait que la réalisation théorique ait pu dépasser le souci politique initial, mais que le point de départ mettait en évidence les conditions théoriques d'une science politique qui aurait visé à construire un agrégat bien lié et relativement stable de la société.

L'ambition de Comte était bien la «réorganisation» sociale - et cela
historiquement, au-delà de l'état critique de désorganisation qu'il avait vécu dans la France du début du XIXème siècle. Pour comprendre la fonction nécessaire de la science politique projetée, il faut considérer la théorie de l'histoire que Comte a originellement développée en 1820, dans l'opuscule intitulé Sommaire appréciation de l'ensemble du passé moderne, dans lequel il a établi un certain ordre d'exigences méthodologiques susceptibles de s'appliquer fructueusement à l'évolution historique des sociétés soumises à l'examen positif.

De façon très originale, Auguste Comte institue en histoire la double considération de la série et du système, conciliant ainsi le double point de vue dynamique et statique. Comte avait observé la constitution progressive d'un premier système théologico-militaire, se réalisant selon le développement d'une série croissante, ainsi que la constitution progressive d'un second système scientifico-industriel, les deux mouvements s'accomplissant selon une double finalité dans la poursuite simultanée du double développement d'une série décroissante et d'une série croissante. D'une part, la première série croissante s'est déployée en établissant le premier système jusqu'à son point d'équilibre maximal. D'autre part, à partir du point maximal de cette première série et avec l'apogée du premier système, a commencé la décroissance destinée à détruire et anéantir ce système dès sa pleine maturité. En fait, dans la même conjoncture, avait commencé une série croissante destinée à instaurer un nouveau système, appelé à remplacer le premier. C'est pourquoi Comte pensait qu'était advenue l'époque de la politique scientifique de ce qu'il jugeait être désormais l'âge adulte de la pensée et de l'action humaines. En conséquence de quoi, cette nouvelle ère devait tenir compte d'une meilleure connaissance historique afin de la mettre à profit. La science historique et la science politique étaient appelées à collaborer étroitement. Si la première pouvait révéler les contradictions en marche dans le devenir des sociétés, la seconde détenait la clé du consensus et de l'organisation de ces mêmes sociétés. À une histoire dialectique pouvait convenir une politique organique et positive: cela même n'était pas contradictoire, puisque dans le même temps s'affirmaient le mouvement de croissance organique, et le mouvement de décroissance et de décadence critique. Ainsi, pour Comte, même lorsque l'histoire manifeste semble positive, elle recouvre une histoire latente qui la nie. Cela étant admis, la science politique ne pouvait que dépendre directement des observations historiques. Au-delà de la scission qui est le signe de décadence du système, la science politique devait apporter la consistance positive du nouveau système. Science auxiliaire de l'histoire générale, la science politique pouvait accélérer le dénouement de la crise qu'Auguste Comte analysait en 1822 lorsqu'il écrivait le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société.

20

On peut donc dire que Comte voyait l'élément de dissolution de la société se résoudre dans un mouvement contraire d'organisation, c'est-à-dire l'élément essentiel de consolidation politique de la société. Qu'était donc pour Comte cette organisation politique et que signifiait-elle? C'était pour lui la voie par laquelle la société, d'une manière générale, « est conduite vers l'état social définitif de l'espèce humaine, le plus convenable à sa nature, celui où tous ses moyens de prospérité doivent recevoir leur plus entier développement et leur application la plus directe »46.Cette observation historique, simple au premier abord, ne va donc pas sans s'accompagner d'une philosophie politique qui suppose possible et même nécessaire un «état social définitif de l'espèce humaine ». Auguste Comte observe une crise réelle, d'où résultent ses réflexions et ses propositions au moment où il l'observe. C'est le type même d'une crise de société qui se ramène à la coexistence de deux tendances opposées: une tendance à la dissolution et une tendance à l'organisation. De cette réalité, Comte tire le concept général de crise dont il fera la base du thème essentiel du Plan, l'opuscule que Comte désignera toujours comme son «opuscule fondamental ». Sa doctrine est que chaque fois qu'un système est en voie de désorganisation pour livrer passage à l'avènement d'un nouveau système, on constate ce genre de crise de civilisation dont la phase la plus aiguë apparaît lorsque la tendance à la désorganisation est dominante, mais cela même est, selon Comte, « dans la nature des choses »47. Il faut savoir mesurer la maturité, l'accomplissement de la désorganisation et être à même de juger quand il est temps de mettre en oeuvre les forces d'organisation, car il est propre à la crise de nuire, non seulement à l'installation du nouveau système, mais encore à la destruction totale de l'ancien, alors même qu'il est devenu intolérable. Aussi bien une crise de ce genre s'accompagne-t-elle de «secousses terribles et sans cesse renaissantes »48. La crise est historique; elle est pathologique et la politique peut faire ici ce que fait la médecine: avec une connaissance approfondie de la réalité sociale, la science politique détient le ressort positif de cette société; il y a un moment de la crise propice à la reprise positive. Comme l'écrit Comte, il
46

Auguste Comte, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, Paris, Aubier, 1970 ; Paris, L'Harmattan, 2001, p. 56. 47 Ibid.
48

Ibid. 21

faut décider d'abandonner la direction critique pour adopter la direction organIque: « La seule manière de mettre un terme à cette orageuse situation, d'arrêter l'anarchie qui envahit de jour en jour la société, en un mot, de réduire la crise à un simple mouvement moral, c'est de déterminer les nations civilisées à quitter la direction critique pour prendre la direction organique, à porter tous leurs efforts vers la formation du nouveau système social, objet définitif de la crise, et pour lequel tout ce qui s'est fait jusqu'à présent n'est que préparatoire.» 49 Ainsi appartient-il à la science politique d'expliciter les causes qui empêchent la société de s'orienter vers la voie organique. Ce n'est que par l'établissement de ces causes que pourra se préciser l'emploi des moyens propres à remédier à l'état de fait, et c'est à partir de ces causes que pourront se déterminer « les forces qui doivent entraîner la société dans la route du nouveau système» 50. La leçon de l'histoire que peut retenir la science politique se résume à reconnaître que ce qui est passé ne peut plus revenir et qu'il est vain de s'acharner à rétablir une situation politique désorganisée: telle est l'erreur des « rois» qui veulent faire cesser l'anarchie par la poursuite chimérique du rétablissement du système dépassé. Ceux-là ne voient pas ou ne veulent pas (ou ne peuvent pas) voir que la société tend à l'établissement d'un nouveau système « plus parfait et non moins consistant que l'ancien »51. Le nouveau système est nécessairement plus parfait que l'ancien eu égard à l'état de choses, eu égard au développement humain qui s'est produit par la logique de l'ancien système. Il ne s'agit pas d'une perfection en soi ni même d'un rapprochement vers une perfection absolue. Mais, relativement et historiquement, le nouveau système est nécessairement plus parfait car il va convenir à la nouvelle étape historique, alors que l'ancien système a prouvé qu'il n'y suffisait plus, qu'il ne convenait plus à la situation historique totale.

49 Plan, p. 56-57. 50 Plan, p. 57. 51 Plan, p. 58.

22

Selon Comte, le travail de recherche politique nécessaire d'abord à la constitution et ensuite à la conservation du nouveau système devait être un travail essentiellement scientifique: c'est ce que semblait prouver le «mécanisme de la politique pratique »52 qu'il voyait osciller à chaque pas entre « l'absurdité de l'ancien système» et « le danger d'anarchie ». Or, ce qu'il considérait comme l'exigence de l'époque, la double condition de l'abandon de l'ancien système et de l'établissement d'un nouvel ordre régulier et stable, ne pouvait être ni le résultat d'une improvisation ni celui d'une recherche indisciplinée. Comte insistait sur la nécessité de concevoir le travail politique comme une « entreprise essentiellement théorique »53. Le raisonnement était développé par Comte de sorte à mettre en valeur l'autorité théorique acquise par les savants sur lesquels Comte pensait pouvoir s'appuyer en vue de la réorganisation théorique de la réalité sociale, désormais considérée à l'échelle européenne. Dans cette pensée de l'agrégat coopératif des savants européens comme l'authentique vis politica, Comte retrouvait la réalité et la vocation initiales de l'universitas. Les savants représentaient pour Comte « la force destinée à former et à établir la «nouvelle doctrine organique» 54. Cette force européenne était donc toute désignée pour accomplir une œuvre d'agrégation politique valable pour les pays soumis à la même crise de civilisation. Seule une théorie scientifique de la politique pouvait élucider à la fois la crise politique et la philosophie métaphysique qui lui était propre, nées l'une et l'autre sur la destruction de l'ancien système des rois en même temps que sur la politique théologique qui lui était propre: à la politique théologique des rois et à la politique métaphysique des peuples opposée à la première, devait donc succéder la politique scientifique, la seule et véritable science politique objectivement nécessaire.

La science politique envisagée serait donc une théorie issue des pratiques historiques, et il était normal qu'elle considérât, comme le notait Comte, « l'état social sous lequel l'espèce humaine a toujours été trouvée par les

52 Plan, p. 70. 53Plan, p. 75. 54Plan, p. 90.

23

observateurs comme la conséquence nécessaire de son organisation »55. C'est-à-dire qu'il était normal qu'elle présentât dans la structure sociale la conséquence de l'organisation humaine et sociale avec ce que celle-ci impliquait d'activités et de connaissances, de pratiques et surtout de savoir présupposé par ces pratiques. Cette science politique se fonde sur le rapport de l'état social au rang de l'homme dans l'échelle animale et ce rapport fondamental donne à l'homme la tendance « à agir sur la nature pour la modifier à son avantage »56.Autrement dit, cette science politique part d'une constatation fondamentale, en ce qui concerne l'homme et sa société, à savoir le développement collectif de la tendance â transformer la nature, la régulation collective de cette tendance, sa concertation enfin « pour que l'action utile soit la plus grande possible»57. Ainsi, le principe en est: les différentes phases atteintes à chaque époque dépendent du développement de l'humanité à chacune de ces époques. Les combinaisons ou structures politiques ne sont que des moyens que se donnent les collectivités pour se faciliter l'existence sociale et l'évolution historique.

55 Plan, p. 96. 56 Ibid. 57 Ibid

24

III
LES PREMIERS TRAVAUX DE COMTE EN VUE D'ÉTABLIR LA SCIENCE SOCIALE ET/OU POLITIQUE

J'ai déjà amplement examiné la question du point de vue des préoccupations épistémologiques et sociales de Comte, dans un chapitre de l'ouvrage Le concept de science positive. Ses tenants et ses aboutissants dans les structures anthropologiques du positivisme58 ; il s'agit du chapitre 2, intitulé «Premières théorisations à la recherche de la science sociale ».

1. Entre les idées positives et la théorie sociale Dès le départ, une question semble devoir se poser: Auguste Comte cherchait-il la « science politique» ou bien la «science sociale»? En fait, comme on le verra, il s'agissait d'une même recherche théorique à destination pratique, à la fois sociale et politique, que Comte voulait explicitement mettre au service des idées nouvelles, les «idées positives »59,et qui concernait un seul problème - «l'état actuel de la société» (E J, p.44)60- auquel il désirait donner une solution équitable. Très tôt, en 1817, Comte écrivait: «l'ère des idées positives commence» (E J, p.94)61. Les« idées positives» dans «l'état actuel de la société» avec les conséquences qu'elles devaient entraîner dans la vie réelle: tel est le noyau de la réflexion, à partir duquel les recherches du philosophe ont porté, du début jusqu'à la fin de sa carrière intellectuelle,

sur une science - qui deviendra la sociologie et ensuite se trouvera complétée par la religion de I 'Humanité - à laquelle il attribuait la
58

Angèle Kremer-Marietti, Le concept de

science positive. Ses tenants et ses

aboutissants dans les structures anthropologiques du positivisme, Paris: Méridiens Klincksieck, 1983 ; voir pp. 42-79. 59Auguste Comte, Ecrits de jeunesse, 1816-1828,suivis du Mémoire sur la cosmogonie de Laplace 1835. Textes établis et présentés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et Pierre Arnaud. Paris, Mouton, 1970; sigle E J; p.39-41 : Prospectus annonçant le troisième volume de L'INDUSTRIE (1817) ; voir p.40.
60

61

E J, p.43-49: Programmed'un concourspour une nouvelleencyclopédie(1817).
E J, p.91-96: Troisième considération sur la morale (1817).

mission essentielle de résoudre ce qu'il considérait comme une crise européenne laissée par les lendemains de la Révolution française...

Secrétaire de Saint-Simon de 1817 à 1824, Comte a fait œuvre originale. Alors que Saint-Simon poursuivait hors système le dessein de changer la société, Auguste Comte posait le problème de la résolution de la crise sociale et politique en des termes scientifiques et systématiques. Son attitude rigoureuse apparaît dans les fameux Programmes de 1817 que Comte, âgé alors de dix-neuf ans, écrivit pour Saint-Simon. Tout en exécutant les travaux que lui donnait Saint-Simon, Auguste Comte a pu se rendre original: il a tenté de poser le problème en termes de science. C'est ainsi que Comte rédigea pour une publication de Saint-Simon, L'Industrie, les quatre cahiers du troisième volume ainsi que le premier cahier du quatrième volume. a. L'intention philosophique et politique des premiers programmes

Après Auguste Comte -

comme John Stuart Mill, vers 1840 -

de

nombreux penseurs et philosophes s'intéressèrent à la question de savoir ce que pourrait être effectivement «une science sociale ». La question demeura longtemps posée pour les plus grands, tel Wilhelm Dilthey, vers 1890. Mettre la science sociale, présente ou future, sur le même pied qu'une science de la nature relève, encore aujourd'hui, d'une grande difficulté. C'est même un problème à résoudre, à moins qu'on ne renverse toutes les données pour finalement proposer, comme l'ont fait certains contemporains parmi les « sociologues de la science », telle représentant du programme fort, David Bloor, vers 1975, une science de la nature conditionnée elle-même par la perspective, individuelle ou sociale, de

l'observateur - d'où le relativisme épistémologique de certains penseurs
actuels et les débats qui ont pu s'ensuivre62.

62

Je renvoie à la polémiqueinternationale,qu'a suscitéele canular lancé par Alan Sokal

et par le livre qu'il publia ensuite avec Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997 ; Paris, Le Livre de Poche, 1999. Voir aussi les actes du colloque du 15 mai 1999, A. Kremer-Marietti (dir.) Éthique et Épistémologie autour du livre IMPOSTURES INTELLECTUELLES de Sokal et Bricmont, Paris, L'Harmattan, 2001. 26