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AUGUSTE COMTE ET LE POSITIVISME

De
208 pages
Pour qui ne connaît l'œuvre de Comte que par ouï-dire et s'en tient au sens actuel de positivisme, la lecture fera l'effet d'une découverte. La présence de Clemenceau au côté de Comte et de Mill témoigne de ce que la politique positive n'était pas moins importante alors que la philosophie positive. La présentation du Cours et du Système est accompagnée d'un examen critique. Depuis 1865, les temps ont bien changé, mais le débat entre les deux auteurs n'a rien perdu de son actualité.
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AUGUSTE COMTE ET LE POSITIVISME

CollectiolJ Commentaires philosophiques
dirigée par Angèle Kremer-Marietti et Fouad Nohra

Permettre au lecteur de redécouvrir des auteurs connus, appartenant à ladite "histoire de la philosophie", à travers leur lecture méthodique, telle est la finalité des ouvrages de la présente collection. Cette dernière demeure ouverte dans le temps et l'espace, et intègre aussi bien les nouvelles lectures des "classiques" par trop connus que la présentation de nouveaux venus dans le répertoire des philosophes à reconnaître. Les ouvrages seront à la disposition d'étudiants, d'enseignants et de lecteurs de tout genre intéressés par les grands thèmes de la philosophie.

Déjà paru

Guy-François DELAPORTE, ecture du comlnentaire L d'Aquin sur le Traité de l'âme d'Aristote, 1999.

de Thomas

L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7867-0

JOHN STUART MILL

AUGUSTE COMTE ET LE POSITIVISME

Traduit de l'anglais par
LE DOCTElJR GEORGES CLÉMENCEAU

Texte revu et présenté par
MICHEL BOlJRDEAU

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

PRÉSENTA TION DE L'OUVRAGE

Avant de tomber, de ce côté-ci de la Manche, dans un oubli presque total, Auguste Comte et le positivisme avait connu un succès considérable, puisque pas moins de sept éditions de la présente traduction se sont succédé de 1868 à 1903. Le peu d'échos rencontrés par les quatre tomes du Système de politique positive a eu ceci de bon d'éviter à Comte de passer par ce purgatoire des écrivains d'où beaucoup ne sortent jamais. Celui qui écrivait depuis «une tombe anticipée» ne pouvait connaître de gloire que posthume. Dans les dix années qui suivirent sa mort, les œuvres importantes le concernant se multiplièrent, montrant que le positivisme était enfin d'actualité. C'est le docteur Robinet qui inaugure la série, en 1860, avec sa Notice sur l'œuvre et sur la vie d'Auguste Comte. En 1863, Littré publie Auguste Comte et la philosophie positive et, l'année suivante, réédite le Cours. Deux ans plus tard, c'est au tour de Mill, qui donne à la Westminster Review deux articles aussitôt recueillis pour former le volume traduit plus basI. Un an après, Littré publie, dans la Revue des deux Mondes, une réponse, elle aussi reprise en brochure: La philosophie positive, M. Auguste Comte et M. J. Stuart
1 Pour plus de précisions sur les circonstances de la rédaction et de la publication, on se reportera à l'introduction textuelle des Collected Works de Mill, Toronto University Press, t. X, 1969, p. cxxix-cxxxiv.

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Mill. En 1868 enfin, l'ouvrage de ce dernier est traduit en français, par Georges Clémenceau, qui n'était alors qu'un tout jeune médecin et qui, par l'intermédiaire du fondateur de -la Société Française de Biologie, le docteur Robin, était entré en relation avec les positivistes dissidents groupés autour de Littré. Hormis les œuvres de Comte lui-même, rien n'a peutêtre autant contribué à faire connaître le positivisme que cet opuscule de Mill, constamment réédité dans sa langue originale, et rendu à nouveau accessible au lecteur français. Il est remarquable en effet que, en la personne de Mill ou de Littré, les dissidents aient beaucoup plus fait pour la diffusion des idées positives dans l'opinion que les disciples orthodoxes groupés autour de Laffitte. Le parrain de Bertrand Russell comptait parmi les figures les plus en vue de la vie intellectuelle anglaise et même européenne, et n'allait d'ailleurs pas tarder à devenir également une personnalité politique. Mais son ouvrage est beaucoup plus qu'une œuvre de circonstance, et, de la littérature d'alors, il est à peu près le seul à être lu encore aujourd'hui. A la différence des autres grands classiques des études comtiennes, comme les livres de Lévy-Bruhl ou de Gouhier, il ne s'agit pas d'un travail universitaire, ce qui n'a pas été pour rien dans son succès. L'auteur ne s'adresse pas aux seuls spécialistes, et offre, en deux cents pages, une vue d'ensemble qui, si elle demande à être corrigée sur bien des points, ne manque pas de mérites. Pour qui ne connaît l'œuvre de Comte que par oUÏ-dire, et s'en tient au sens actuel de positivisme, la lecture fera l'effet d'une découverte. Il y trouvera en effet une image de Comte bien différente de celle qui a cours aujourd'hui: qu'aux yeux de ses contemporains, l'auteur du Cours était d'abord et avant tout un penseur politique. Il ne lui faudra pas longtemps alors pour découvrir une période oubliée, ou du moins des aspects oubliés d'une période qu'il croyait bien

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connaître. Le positivisme a été une des composantes majeures de la vie non seulement intellectuelle mais aussi politique de la troisième République. Auguste Comte et le positivisn1e renvoie ainsi le lecteur de la fin du vingtième siècle à une partie de son histoire somme toute encore assez proche, et qui reste pourtant encore en bonne partie à écrire. Les beaux jours du positivisme. Il est difficile d'imaginer pire ingratitude que celle de notre temps à l'égard de Comte. On croit savoir qu'après un impossible amour, il serait définitivement retombé dans la démence, allant jusqu'à s'auto-proclamer grand prêtre de l'humanité. C'est ainsi que quelques anecdotes suffisent à se débarrasser d'un penseur qui dérange. Les hommes d'il y a cent ans ne partageaient pas cette façon de voir, et nombre d'entre eux, parmi les plus éminents, avaient cru discerner dans le positivisme la doctrine la mieux à même de répondre aux besoins de leur temps. Comte a ainsi connu une heure de gloire. Son influence s'est exercée non seulement en France, mais dans toute l'Europe, et même jusqu' en Amérique, où Peirce notait que, là aussi, la philosophie positive était devenue à la mode 1. Le contraste entre cette splendeur passée et le sort qui lui est aujourd'hui réservé illustre bien l'inconstance de la fortune, et il faudra un jour s'interroger sur les raisons de la singulière amnésie qui frappe ainsi une partie de notre histoire. Dans notre pays, la diffusion du positivisme a d'abord été le fait de mouvements organisés se réclamant explicitement de Comte. Sans conteste, la voix la plus écoutée a été celle de Littré qui, bien que s'étant éloigné de la Société Positiviste après le coup d'État du deux
1 Ch. S. Peirce, Notes on Positivisnl, dans Selected Writings, éd. par Ph. P. Wiener, Dover, 1958, p.138 ainsi que Gillis Harp: Positivistic Republic: Auguste Conlte and the Reconstruction of American Liberalisln, 1865-1920, Penn. State U. P., 1994.

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décembre, n'en prétendait pas n10ins rester fidèle à l'enseignement du Cours. Écrivain prolifique, l'auteur du Dictionnaire disposait, à partir de 1867, d'une revue, La philosophie positive, où, avec l'aide d'autres sympathisants comme Wybouroff, les divers aspects de la pensée de Comte étaient largement exposés et discutés. Face à ces dissidents se trouvaient, non moins actifs, les positivistes orthodoxes, regroupés autour des exécuteurs testamentaires. Successeur de Comte, Pierre Laffitte, pendant plus de quarante ans qu'il exerça ses fonctions, réussit, en dépit de tensions parfois très vives, à maintenir l'unité du mouvement. C'est en réponse à l'une de ces crises qu'il fonda la Revue Occidentale (18781914). Nomlné en 1903 pour lui succéder, Charles Jeannolle ne tarda pas à voir son autorité contestée. En 1905, la majorité faisait sécession et, à la suite d'Émile Carra, quittait la rue Monsieur-Le-Prince pour la rue de Seine, où elle se dotait à son tour d'un organe, la Revue positiviste internationale (1906-40). Jeannolle devait mourir en 1914, et Carra se retirer en 1931. As' en tenir au petit cercle des adeptes, on se ferait une image très imparfaite de l'ascendant des idées positives sur les esprits. Dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle, en France, le monde intellectuel apparaît comme hanté par l'ombre de Comte. Les noms les plus illustres, comme ceux de Taine ou de Renan, s'y trouvent associés. On dira que ces auteurs ont mal vieilli.. Mais, qu'il s'agisse ou non de gloires usurpées, la question n'est pas là ; et nul ne peut nier que les deux hommes dont le portrait ornait le cabinet de travail de Barrès étaient les Sartre ou les Foucault d'alors, et qu'ils étaient perçus par leurs contemporains comme appartenant peu ou prou à la mouvance positiviste. Cette présence diffuse se constate encore dans le monde intellectuel entendu dans un sens plus étroit, à savoir à l'Université. Mentionnons seulement le cas le plus clair,

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celui de Dllrkheim, qui a in1posé la sociologie comme discipline d'enseignement, - et cela jusque dans les écoles normales - , et dont la dette à l'égard de Comte est manifeste 1. Du point de vue actuel, le plus inattendu reste cependant la forte présence du positivisme sur la scène politiqlle. CarnIne le radicalisme en Angleterre, le positivisme, à cette époque, appartient presque davantage à l'histoire tout court qu'à l'histoire des idées. A la fin du second Empire, la pensée positive est une des pièces maîtresses sur l'échiquier politique français. En dépit des vives critiques adressées par l'ancien polytechnicien au système parlementaire, ses disciples, dans leur grande majorité, n'avaient pas tardé à admettre les règles du jeu démocratique, et avaient même puissamment contribué à sa mise en place. Sénateur inamovible, Littré était devenu, après l'instauration de la République, en 1875, très proche du nouveau pouvoir; quant à Laffitte, il a été, surtout après la mort du précédent, un conseiller lui aussi très écouté: groupés autour de Gambetta, les pères fondateurs de la troisième République n'ont en effet jamais caché leur sympathie pour la pensée de Comte2. Dans l'Angleterre victorienne, le positivisme se développa avec un égal succès. Après la rupture avec
1 Cf. par exemple W. M. Simon: European Positivism in the Nineteenth Century, Cornell U. P., 1963, p. 73-172; J. Delvolvé : Réflexions sur la pensée cOfflfÏenne, Alcan, 1932, p. 287-315, ou plus récemment, A. Petit: «De Comte à Durkheim: un héritage ambivalent» dans La sociologie et sa nléthode. Les Règles de Durkheinl un siècle après, L'Harmattan, 1995, p. 42-70, et M. Gane : «Durkheim contre Comte dans Les Règles» dans Durkheim d'un siècle à l'autre (Ch.-H. Cuin, éd.), P.U.F., 1997. 2 «Une histoire idéologique sérieuse de la République en France passe obligatoirement par la référence au positivisme» CI. Nicolet: L'idée républicaine en France, Gallimard, 1982, p. 188; cf. également L. Legrand: L'influence du positivisnle dans l'œuvre scolaire de Jules Ferry, M. Rivière, 1961, et J. Barrai: Les fondateurs de la troisième République, Paris, 1968.

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Mill, consommée en 1846 (la dernière lettre de Comte date du 3 septembre, celle de Mill, du 17 mai 1847), des disciples plus dociles lui succédèrent aussitôt, au premier rang desquels figure Georges Lewes 1. Respectueux des traditions, très attachés au principe de la tolérance, les Britanniques furent beaucoup plus sensibles à la dimension proprement religieuse du nouveau pouvoir spirituel. Les représentants les plus éminents du positivisme avaient souvent appartenu au clergé anglican, et, justifiant la boutade qui décrivait la nouvelle doctrine comme un catholicisme sans christianisme, ils célébraient souvent le culte dans les divers lieux créés à cet effet à Londres ou dans d'autres grandes villes. Les plus célèbres d'entre eux, Newton Hall et Chapel Street, étaient fréquentés par le meilleur de l'intelligentsia, et les parents de Bertrand Russell, Lord et Lady Amberley, assistèrent aux prêches de Richard Congreve. Cette influence se fit sentir jusque dans la littérature: la romancière George Eliot était très proche de ces milieux, tout comme le père de Virginia Woolf. Un culte positiviste continua d'être célébré à Liverpool jusqu'en 1947 2. On sait aussi que le positivisme a exercé une influence considérable en Amérique latine, tout particulièrement au Brésil, la constitution du Rio Grande do Sul, en vigueur de 1891 jusque vers 1930, étant l'essai le plus remarquable de mise en œuvre de politique positive jamais entrepris. C'est ce qui valut à Lévi-Strauss, au sortir de l'université, d'aller passer quelque temps au milieu des indiens de l'Amazonie. La part prise par les Sud-Américains à la célébration du centenaire de la mort du philosophe, à une époque où, dans l'université française, plus personne ou presque ne se souciait de lui,
1 Voir la Correspondance générale, t. IV, p. xliii-I. 2 T. R. Wright: The Religion of Humanity, The Impact of Conltean Positivism on Victorian Britain, Cambridge V.P., 1986, p. 260.

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montre combien, il y a peu, la pensée de Comte était encore vivante dans ces pays. Mill et COlntel. A elle seule, l'histoire des rapports des deux philosophes mériterait une longue étude, car elle constitue un épisode important dans la biographie intellectuelle de chacun. La première lettre de Stuart Mill demanderait à être citée toute entière: «India House (Londres), 8 novembre 1841. Je ne sais, Monsieur, s'il est permis à un homme qui vous est totalement inconnu d'occuper quelques moments d'un temps aussi précieux que le vôtre, en vous entretenant de lui et des grandes obligations intellectuelles dont il vous est redevable; mais encouragé par mon ami M. Marrast, et pensant que peut-être, au milieu de vos grands travaux philosophiques, il ne vous serait pas complètement indifférent de recevoir d'un pays étranger des témoignages de sympathie et d'adhésion, j'ose espérer que vous ne trouverez pas déplacée ma démarche actuelle»2.
1 Sur Mill, on lira les deux ouvrages complémentaires de J. Skorupski: John Stuart Mill, Routledge, 1989, et de A. Ryan: J. S. Mill, Routledge, 1974. Le premier, estimant à bon droit que les contributions de Mill à la théorie de la connaissance demandaient à être réévaluées, est centré sur le Systèn1e de logique, dont les positions sont mises en rapport avec les débats contemporains, sur le naturalisme, notamment. Le second, plus ancien, appartient davantage à l'histoire des idées; mais il s'arrête plus longtemps sur les questions qui nous intéressent, et consacre notamment une section à l'ouvrage de 1865. Sur les rapports de Comte et de Mill, on pourra lire R. C. Scharff: COlnte after Positivisnl, Cambridge U. P., 1995; on consultera également les pages que leur a consacrées W. Lepenies dans Les trois cultures, Entre science et culture, l'avènenlent de la sociologie, Editions de la Maison des sciences de l' homme, Paris, 1990. John Skorupski a en outre édité un Cambridge Companion to Stuart Mill (Cambridge U. P., 1998) dont nous n'avons pu tenir compte dans cette présentation. 2 Correspondance Générale, t. II, p. 345. Ce tome contient le plus gros de la correspondance échangée entre 1841 et 1847. L'ensemble a été réédité récemment en anglais (The Correspondance of John Stuart Mill and Auguste C0111te, ransaction Publishers, New Brunswick (USA) et T

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AUGUSTE COMTE ET LE POSITIVISME Manifestement touché, le destinataire répondit en faisant

à son tour assaut de politesses: « Vous jugez, monsieur,
combien il m'est doux, au milieu de tant de sortes d'ennemis naturels, de me sentir, quoiqu'au loin, en harmonie spontanée avec quelques éminents penseurs. Quoique votre scrupuleuse modestie vous ait conduit, monsieur, à exagérer la part que mes écrits ont pu avoir dans votre développement philosophique, la réflexion me rappelle que, chez des esprits d'une vraie valeur, une telle influence ne peut consister qu'à stimuler, en temps opportun, un essor dont la spontanéité nécessaire constitue la principale condition» ; et il propose aussitôt à son correspondant de faire partie «d'un comité européen, chargé, en permanence, de diriger partout le mouvement commun de régénération philosophique» 1. Depuis la Sommaire appréciation de l'ensemble du passé moderne, parue en 1820, un parallèle entre l'histoire et la structure des sociétés française et anglaise parcourt la pensée de Comte comme un leitmotiv2. Alors que, dans l' hexagone, l'alliance du roi et de la bourgeoisie avait permis, bien avant 1789, la mise au pas de la noblesse, c'est tout le contraire qui s'est produit Outre-Manche, où la révolution de 1688 avait maintenu les institutions féodales et confirmé l'aristocratie dans son pouvoir. Avec le dogme de la liberté illimitée de conscience, le protestantisme avait de même mis un comble à cette anarchie intellectuelle en quoi se résume la maladie occidentale que le positivisme s'est fixé pour but de guérir. Présenté comme une anomalie exceptionnelle,
Londres, 1995), accompagné d'une préface d' o. Haac et d'une introduction d'A. Kremer-Marietti, qui présente les points d'accord et de désaccord entre les deux hommes, rappelle comment ils ont évolué par la suite, et souligne l'intérêt considérable que ce débat présente encore aujourd'hui. 1 Lettre du 20 novembre 1841, Ibid., p. 21-22. 2 Cf. R. Aron: Auguste Conlte et Alexis de Tocqueville, juges de l'Angleterre, dans Les grandes étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967, p. 605-27.

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le modèle anglais est donc opposé au modèle français, seul normal, seul à posséder vocation à l'universalité. En dépit de ce jugement sévère, c'est en GrandeBretagne et non en France que la valeur de la philosophie positive a d'abord été reconnue. Comme Comte le rappelait à Mill dans la lettre citée plus haut, la première recension favorable de son ouvrage était parue en 1838 dans l'Edinburgh Review, et lui avait été transmise par Grote, l'un des membres les plus en vue du mouvement radical. Cet intérêt s'explique aisément puisque ces derniers cherchaient eux aussi à s'émanciper de la pensée théologique et métaphysique. Il est bon d'avoir toujours à la mémoire que Comte a été lu et apprécié en Angleterre bien avant les fameux articles de Littré dans Le National, qui le firent connaître en 1844 au public français. En la personne de Grote et de Molesworth, les Benthamistes ont même apporté au penseur français un soutien financier qui anticipait 'sur le «libre subside» instauré par la suite. De son côté, Mill se présentant brièvement à son correspondant, lui apprenait qu'il n'avait pas attendu la lecture du Cours pour subir l'influence de ses écrits1 : «C'est dans l'année 1828, Monsieur, que j'ai lu pour la première fois votre traité de Politique Positive; et cette lecture a donné à toutes mes idées une forte secousse, qui, avec d'autres causes, mais beaucoup plus qu'elles, a déterminé ma sortie définitive de la section benthamiste de l'école révolutionnaire» (Ibid.). A l'époque en effet, le Plan des travaux scientifiques nécessaires à la réorganisation de la société, que Comte appelait son opuscule fondamental, figurait parmi les ouvrages que le philosophe anglais avait prié Gustave d'Heichtal, un ami qui se trouvait être également un ancien élève de Comte,
1 Mill, pour s'affranchir de Bentham, avait adhéré un temps à la métaphysique germano-coleridgienne. Comte l'a aidé à dépasser cette étape.

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de lui faire parvenir. Il convient à ce propos de ne pas oublier que Mill, qui repose en Avignon aux côtés d'Harriet Taylor, était venu en France dès l'âge de quatorze ans, envoyé par son père passer une année chez un frère de Bentham, à Bordeaux. La découverte d'un autre mode de vie avait été pour lui comme une révélation, et il en avait gardé pour notre pays un profond attachement. De la Restauration au second Empire, la vie intellectuelle française a constamment trouvé en lui un observateur très averti; ami de Tocqueville, il écrivait à ce dernier, dans une lettre du 20 février 1843 : «vous savez que j'aime la France, mais j'avoue qu'il en est assez d'une seule en Europe»1. Entre les deux philosophes, l'idylle devait pourtant peu durer. Les premiers signes de divergence apparaissent moins d'un an après le début de la correspondance (12/8/42, p. 362 ; puis un mois après, sur le divorce, p. 267), et la dernière lettre date du printemps 18472. Après quoi, chacun reprit son propre chemin. Mill ressentit assez vite le besoin de tempérer les louanges qu'il avait décernées au Cours3. S'il est vrai qu'Auguste Comte et la philosophie positive contient l'état le plus élaboré d'une réflexion commencée près de quarante ans plus tôt, il est bon de se rappeler que l'auteur avait été un temps beaucoup plus proche des positions de l'ancien polytechnicien. En 1858, après la suppression de la Compagnie des Indes dont il était l'employé, Mill put se consacrer tout entier à son œuvre. Furent ainsi publiés
1 Cité d'après R. Aron, Op. Cit., p. 606. Cf. également les textes traduits récemment dans J. Stuart Mill: Essais sur Tocqueville et la société anléricaine, Vrin, 1994. 2 Sur leur désaccord, on consultera P. Arbousse-Bastide : La doctrine de l'éducation universelle dans la philosophie d'Auguste Conlte, PUF, 1957, t. 2, p. 258-66. 3 Collected Works, t. X, p. cxxxi; Simon, p. 275-80, contient une table très instructive des changements apportés au Systènze de Logique de la première édition (1843) à la huitième (1872).

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Il

coup sur coup: De la liberté (1859), les Considérations sur le gouvernelnellt représentatif (1861), puis L'utilitarisnle (1863). Élu député aux Communes après une campagne qu'il avait demandé le droit de mener comme il 11entendait, il est donc au faîte de sa popularité lorsqu'il publie notre ouvrage. En 1851, puis en 1854, à l'occasion de la traduction du Cours par Harriet Martineau, il avait déjà été sollicité d'écrire sur Comte pour la Westminster Review, mais avait alors décliné l'invitation, et c'est l'annonce des ouvrages de Littré et du docteur Robinet qui le décidèrent à reprendre contact avec son éditeur en 1863 pour lui proposer ce qui allait devenir l'Auguste Comte. Quelle valeur accorder au jugement de Mill? L'ouvrage de 1865 peut être lu pour Mill, ou pour Comte. Dans le premier cas, par exemple, on retiendra les passages qui reviennent sur des sujets déjà traités ailleurs pour en compléter l'exposé!. Dans le second cas, plus confDrme aux intentions de l'auteur, les questions à se poser se ramènent aux deux suivantes: qu'y apprend-on sur Comte? que penser de l'image qui y est donnée? L'ouvrage est divisé en deux parties: le Cours, le Système, et, comme chez Littré, quoiqu'à un moindre degré, il y aura deux Comte, le bon et le mauvais, qui se succèdent plus qu'ils ne cohabitent. La première partie examine tour à tour la loi des trois états, la classification des sciences puis la sociologie. La seconde présente les innovations du Système, à savoir la religion de l'Humanité et l'introduction de la morale, avant de passer aux détails et au «burlesque» (p. 157). Il n'y a bien entendu pas lieu de chercher dans ces deux cents pages un exposé exhaustif. Mill s'en tient à une vue d'ensemble. De 'surcroît, il ne se contente pas de rapporter; il parle aussi en son nom et porte un jugement. La dernière page offre un bon exemple de la
1 Cf. A. Ryan, Op. cît., p. 235.

AUGUSTE COMTE ET LE POSITIVISME façon dont il dose savamment louange et réprobation. Comte y est décrit à la fois comme un génie, égal et même supérieur à Descartes ou à Leibnitz, et comme l'auteur des théories «les plus follement extravagantes», quand ce ne sont pas de «palpables absurdités». Le lecteur avait d'ailleurs été prévenu dès le deuxième paragraphe. Autant le fait d'exprimer publiquement ses désaccords eût été jusqu'alors compromettre la diffusion d'idées qui méritaient d'être mieux connues, autant, aujourd'hui où cette reconnaissance peut être considérée comme acquise, il est devenu possible, et même souhaitable, d'engager un débat de fond et de se prononcer sur la recevabilité des idées positives. On a dit 1 que ce faisant, Mill appliquait à Comte la même tactique de «récupération» qu'il avait employée un peu plus tôt avec succès dans le cas de Bentham. L'ouvrage de 1863 présentait en effet l' utilitaris1!1e comme une doctrine importante, valide, mais mal défendue par ses premiers partisans, et qui demandait donc à être corrigée. De la même façon l'ouvrage qui nous occupe vise avant tout, semble-t-il, à dissocier positivisme et comtisme. Après avoir en 1843 surestimé la valeur de Comte, il s'agit cette fois de minimiser ses contributions et de mettre davantage en relief ses erreurs. On soutiendra ainsi que Comte n'a pas créé la sociologie, et qu'il l'a encore moins parachevée Cp. 133 ; cf. Ryan p. 232). Le principal mérite de Comte est d'avoir été le théoricien de la positivité. Lui en attribuer la paternité serait cependant une grave erreur, et l'auteur du Cours vient simplement grossir le rang de ceux qui ont combattu pour faire triompher le seul point de vue fécond en philosophie Cp. 28). Sur la méthode historique, Mill le loue d'avoir su éviter le double écueil de trop accorder soit aux individus soit au causes générales Cp. 124-5). Dans le domaine politique, Comte a saisi autant
1 Collected Works, p. xlvi; Wright, Op. cit., p. 49

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de vérités qu'un adversaire du libéralisme peut en saisir (p. 109). On notera enfin que, concernant la question, essentielle, de la religion, Mill, à la différence de Littré, est, sur le principe, en parfait accord avec la position du Systèrne 1. Laissons au lecteur le soin de noter lui même au fur et à mesure les points d'accords, car il est plus intéressant de s'arrêter sur les points de divergence. Y at-il des eITeurs de fait? Les critiques sont-elles injustes? Des deux adversaires, qui a raison? Commençons par les détails. Manie de la réglementation, spéculation numérologique, sur beaucoup de points, il est malheureusement difficile de donner tort à Mill, et quiconque a lu le Système sait que la liste aurait sans peine pu être encore plus longue. Non seulement Comte s'est trompé, mais la complaisance avec laquelle il décrit dans ses moindres particularités les rites du nouveau culte ou les futures divisions administratives de la France, - cette complaisance a de quoi inquiéter. Même le lecteur le mieux disposé ne peut s'empêcher de se demander par moment si, comme le héros de Cervantès, l'auteur est totalement sain d'esprit. Parler de «dégénération intellectuelle» (p. 193) est certainement excessif. L'œuvre est parcourue par des éclairs de génie, et c'est pourquoi, en dépit de ses innombrables défauts, il importe qu'elle continue à être lue. Il n'en demeure pas moins que Comte aurait grandement facilité la tâche de ses disciples s'il s'était abstenu de certaines déclarations; car point n'est besoin de beaucoup de malveillance pour trouver dans le Système tous les éléments d'un réquisitoire en règle contre le positivisme. L'héritage du second Comte est lourd à porter, et l'on comprend sans peine qu'il ait très tôt divisé ses partisans. Les positivistes insistent à bon droit sur l'importance de la vénération. Mais, de là au culte de la
1 Infra, p. 146; cf. Skorupski, Op. cit., p. 315.

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personnalité, il n'y a qu'un pas, et ce sentiment ne peut donc être développé sans limites. Le fanatisme est contraire à tout l'enseignement de Comte, et l'on ne voit pas en quoi l'abandon de l'esprit critique, de la libre discussion pourrait servir la diffusion de sa pensée. Pour rendre la politique positive crédible allX yeux de nos contemporains, il faut commencer par la débarrasser de tout le fatras inutile dont son auteur l'avait encombrée, et admettre une fois pour toutes que, dans ses modalités pratiques, celle-ci reste encore pour une bonne part à inventer. Mais il serait trop simple de croire que le désaccord ne porte que sur des détails. Il touche également à des points essentiels. Si l'on excepte la question du statut scientifique de la psychologie, qui est aujourd'hui d'une criante actualité (p. 78), ou celle des principes de la morale (p. 148), le plus clair de la controverse porte sur les mérites de la doctrine libérale. Si Mill n'a pas toujours été le chantre du libéralisme qu'on voit volontiers en lui de nos jours, Comte, en revanche, en a été constamment un adversaire farouche. Sur la liberté, sur le gouvernement représentatif, sur l'émancipation des femmes, on peut difficilement imaginer positions plus irréconciliables que les leurs. Mill n'avait d'ailleurs pas attendu 1865 pour considérer la statique sociale comme la partie la plus faible du Cours (p. 102 ; cf. lettre du 3Q/10/43, p. 401), et c'est leurs dissensions sur la théorie de la famille, en particulier sur la condition féminine, qui avaient peu à peu éloigné les deux correspondants. Une des raisons pour lesquelles nos contemporains s'obstinent à refuser à Comte la place qui lui revient parmi les grands philosophes politiques, c'est qu'ils ne savent que faire d'un penseur qui, n'étant ni révolutionnaire ni libéral, met en échec les schèmes classificatoires aujourd'hui en vigueur. Pour celui qui voulait «réorganiser sans dieu ni roi», le problème n'est pas de

PRÉSENTATION DEL' OUVRAGE

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faire la révolution mais d'y mettre un terme. Ce partisan de l'ordre, qui comptait pour cela sur le prolétariat, finit par se résigner à lancer un AfJpel Q,UXconservateurs. Même s'il demandait de l'opinion publique qu'elle fasse contrepoids au pouvoir temporel, le libéralisme ne trouvait pas davantage grâce à ses yeux. Liberté de conscience, souveraineté populaire, droits de l'homme: tous ces grands principes ne sont que des armes de guerre destinées à renverser l'ancien régime théologique, et il serait parfaitement illusoire de croire pouvoir construire avec leur aide quoi que ce soit de positif. Il est vrai qu'à l'heure où le libéralisme triomphe sur tous les fronts, une telle position apparaît presqu'incompréhensible, quand elle n'encourt pas le plus grave des reproches: celui d'être un ennemi de la société ouverte, et un théoricien de la pensée unique]. Il ne sert à rien de chercher à esquiver la difficulté en faisant valoir par exemple que, si l'effet des compliments adressés par Mill est contrebalancé par celui des critiques dont ils sont accompagnés, le phénomène joue aussi dans le sens inverse, et que la position de Mill est souvent plus nuancée qu'elle ne paraissait au premier abord. Ainsi, loin de tourner en dérision le tableau cérébral qui devait servir à mieux relier la biologie à la sociologie et à la morale, il le salue comme une tentative dont le mérite est considérable Cp. 190). De même, il reconnaît que la Synthèse subjective est «pleine de pensées profondes, et sera trouvée fertile en suggestions par ceux qui reprendront le sujet après M. Comte» Cp. 197). Mais de telles remarques atténuent les critiques sans les annuler. Tout au plus attirera-t-on l'attention sur un passage où Mill ne réussit pas à dissimuler un réel embarras. Rappelant que, pour Comte, les opinions ont besoin d'être gouvernées au même titre que les actes, et
1 F.A. Hayek: The Counter-Revolution of Science, New York, The Free Press, 1952.

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AUGUSTE COMTE ET LE POSITIVISME

cela, dans les questions socio-politiques plus que partout ailleurs, en vertu de leur complexité plus grande; qu'en conséquence, le fait de révoquer en doute les conclusions des experts doit être tenu «chez quiconque n'a pas atteint un degré équivalent d'intelligence et d'instruction, pour aussi présomptueux et plus blâmable que les tentatives quelquefois faites par les demi-savants pour réfuter l'astronomie newtonienne», Mill ajoute: «Tout ceci est vrai, en un sens; mais nous confessons que nous sympathisons avec ceux dont le sentiment à cet égard ressemble à celui de l'homme de certaine histoire, à qui l'on demandait s'il reconnaissait que six plus cinq fissent douze, et qui refusa de donner une réponse avant de savoir quel usage on voulait en faire. Cette doctrine appartient à une classe de vérités qui, à moins d'être complétées par d'autres vérités, sont tellement sujettes à être perverties, que nous pouvons très bien refuser d'en tenir compte, si ce n'est en connexion avec quelque application définie» (p. 90). Il n'est pas interdit d'estimer que cette concession, - ou, comme on voudra, cette restriction - , s'applique à bien d'autres points de la politique positive, comme d'ailleurs à sa rivale. Mais, encore une fois, ce serait passer à côté de la difficulté. Disons, si l'on préfère, que l'histoire semble avoir donné raison à Mill, et que, contrairement aux espérances de Comte, des deux modèles, anglais et français, c'est bien le premier qui a triomphé. Plutôt que de chercher à éluder les objections présentées, le mieux est d'avouer qu'elles sont effectivement embarrassantes, et qu'il n'y a peut-être pas toujours de réponses totalement satisfaisantes. Comme Mill le note très bien (p. 176), aux yeux de Comte, l'humanité est définitivement entrée dans l'ère positive, de sorte que le grand problème n'est plus désormais tant de développer nos forces que de les régler. Mettre un terme à la longue insurrection de