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Bibliothérapie. Lire, c'est guérir

De
448 pages

Que se passe-t-il quand un livre a rendez-vous avec son lecteur ?


Comment " lire " a-t-il une répercussion sur nos états d'âme ? Sur notre santé ?


Comment le bibliothérapeute, par le livre, son interprétation et le dialogue qu'il provoque, dénoue-t-il les nœuds du langage puis les nœuds de l'âme, obstacles puissants à la vie et à la force créatrice ?


Travail de libération et d'ouverture, la bibliothérapie consiste à rouvrir les mots à leur sens multiples et éclatés, permettant ainsi à chacun de sortir de tout enfermement, de toute lassitude, pour s'inventer, vivre et renaître à chaque instant.


En introduisant la notion de mouvement dans le langage, Marc-Alain Ouaknin, virtuose de la lecture talmudique et biblique, excellent connaisseur des théories contemporaines de la lecture, explore les nombreuses harmoniques de la bibliothérapie et nous fait découvrir ce qu'il appelle la " force " du livre.


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www.centrenationaldulivre.fr
ISBN 978-2-0213-2222-4
© Éditions du Seuil, 1994
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À mes enfants Gaddiël-Yonathan Sivane-Mikhal Shamgar-Maor Nin-Gal Néta Shlomtsion.
En hommage, en témoignage de reconnaissance, à la mémoire de Rav Hayyim Chajkin Zal (1906-1993), immense figure de ce siècle, incomparable talmudiste, qui a éclairé et éclairera plusieurs générations en leur transmettant l’enthousiasme de l’étude et la passion de la lecture…
Pourtant, il y a autre chose : au moment où s’achève ce livre, je m’aperçois qu’il a suivi, comme cela, par hasard, à mon insu, le déroulement du cérémonial de guérison magique :Tahu Sa, Beka, Kakwahaï. Ces trois étapes qui arrachent l’homme indien à la maladie et à la mort seraient-elles celles-là mêmes qui jalonnent le sentier de toute création : Initiation, Chant, Exorcisme ? Un jour, on saura peut-être qu’il n’y avait pas d’art, mais seulement de la médecine.
Jean-Marie Gustave Le Clézio,Haï.
INTRODUCTION
La bibliothérapie ?
Il y a de bons livres, des livres quelconques et de mauvais livres. Parmi les bons, il y en a d’honnêtes, d’inspirants, d’émouvants, de prophétiques, d’édifiants. Mais dans mon langage il y en a d’une autre catégorie, celle deslivres-ha !
L e slivres-ha ! sont ceux qui déterminent, dans la conscience du lecteur, un changement profond. Ils dilatent sa sensibilité d’une manière telle qu’il se met à regarder les objets les plus familiers comme s’il les observait pour la première fois.
L e slivres-ha !Ils atteignent le centre galvanisent. nerveux de l’être, et le lecteur en reçoit un choc presque physique. Un frisson d’excitation le parcourt de la tête aux pieds.
1 Vernon Proxton .
La bibliothérapie ? Ne cherchez pas ce mot dans un dictionnaire de langue française, vous ne l’y trouverez pas. Pas encore… Le mot « bibliothérapie » se compose de deux termes d’origine grecque,βιβλιον et θεραπεία, « livre » et « thérapie ». Ainsi la « bibliothérapie » est la « thérapie par les livres ». Cette définition, qui semble simple, implique un ensemble de questions complexes, telles que : qu’est-ce qu’un livre ? Qu’est-ce que la lecture ? Qu’est-ce qu’une maladie et quel sens donner au mot « thérapie » ? Est-ce seulement la « guérison » ? Dans le monde anglo-saxon, sans être très ancien, le mot « bibliothérapie » n’est pas 2 une nouveauté puisqu’on le rencontre dans leWebster International avec la définition suivante :« The use of selected reading materials as therapeutic adjuvants in medicine and psychiatry. Also : guidance in the solution of personal problems through directed reading. » (« La bibliothérapie est l’utilisation d’un ensemble de lectures sélectionnées en tant qu’outils thérapeutiques en médecine et en psychiatrie. Et moyen pour résoudre des problèmes personnels par l’intermédiaire d’une lecture dirigée. ») Si les termes de cette définition sont justes, il semble cependant que nous ayons à faire à une définition restreinte, due, en partie, à un ensemble de préconceptions sur la médecine et sur le sens du mot « thérapie ». Notre recherche va consister à préciser et à ouvrir cette définition à partir d’horizons linguistiques et culturels différents et variés. Dialogue entreLes Mille et Une NuitsHéraclite, entre et Don Quichotte et la Cabale, entre les contes de Grimm et ceux de Rabbi Nahman de Braslav, entre Kafka et le Talmud, entre Proust et Aristote, Joyce et Ricœur, Lévinas et le Baal Chem Tov, Freud et Philon
d’Alexandrie…
* * *
En français comme en anglais, le mot « thérapie » a essentiellement un sens curatif. Le remède et le médecin viennent après coup pour « réparer » une « cassure » du corps, de l’esprit ou de l’âme. Le grec, à la suite de l’hébreu, donne au mot « thérapie » le sens d’une attitude préventive et prospective. Laפָרותֽהֽ(téroupha)hébraïque et laθεραπείαgrecque signifient beaucoup plus qu’une guérison. Dans le texte biblique, Dieu se présente lui-même comme médecin : « Et Il dit : “Si tu écoutes la voix deyhvh ton Dieu, et que tu fasses ce qui est droit à ses yeux, et que tu écoutes ses commandements, et que tu observes ses lois, toutes les maladies que j’ai 3 placées en Égypte, je ne les poserai pas sur toi, car je suisyhvh, ton médecin” . » Les commentaires de la Bible s’interrogent sur la formulation énigmatique de ce texte. En effet, quel besoin Dieu a-t-Il de préciser qu’Il est médecin s’Il a décidé de n’envoyer aucune maladie ? D’où l’interprétation suivante : le médecin n’a pas une fonction de guérisseur mais il doit faire en sorte que la maladie ne puisse s’installer en l’homme. Médecine préventive, où le médecin a surtout un rôle d’éducateur et d’enseignant qui apprend aux autres commentprendre soind’eux-mêmes, commentprendre soin de l’être. Le premier sens du mot « thérapeute » (θεραπευτής) est : « celui qui prend soin », d’où le sens de « serviteur et adorateur d’un dieu », celui qui prend soin de quelque chose, du 4 corps, etc. D’où encore le sens de « celui qui soigne les malades », le médecin . er A u I siècle vivait au sud d’Alexandrie une confrérie qui portait le nom de « Thérapeutes » et que Philon a décrite en détail dans un livre intituléDe la vie 5 contemplative. Citons le paragraphe 2 de ce traité car il nous offre une remarque terminologique d’une grande importance :
Leur nom révèle le projet de ces philosophes, on les appelle Thérapeutes, d’abord parce que la médecine[iatrikè]ils font profession est supérieure à celle qui a dont cours dans nos cités – celle-ci ne soigne que le corps, mais l’autre soigne aussi le psychisme[psukas]proie à ces maladies pénibles et difficiles à guérir que sont en l’attachement au plaisir, la désorientation du désir, la tristesse, les phobies, les envies, l’ignorance, le non-ajustement à ce qui est et la multitude infinie des autres 6 pathologies[pathon]et souffrances .
Ces premiers thérapeutes sont des « philosophes », hommes et femmes attachés à la philosophie, amants d’une vérité toujours future. Philosophie qui est « amour de la 7 sagesse » et « sagesse de l’amour » . Ces philosophes sont des médecins car ils soignent les corps. On retrouve cette racineiatrikè dans des mots classiques tels que « psych-iatrique», « péd-iatrique», etc. Mais si ces hommes et ces femmes sont des thérapeutes, s’ils méritent ce titre, c’est qu’ils s’occupent non seulement du corps-objet, mais aussi de ce qui fondamentalement anime le corps, le souffle de vie, qu’on nomme aussi l’âme.
Le thérapeute prend soin de ce souffle qui informe le corps. Guérir quelqu’un, c’est le faire respirer : « mettre son souffle au large » et observer toutes les tensions, blocages
et fermetures qui empêchent la libre circulation du souffle, c’est-à-dire l’épanouissement de l’âme dans un corps. Le rôle du thérapeute sera de « dénouer » ces nœuds de l’âme, ces entraves à la Vie et à l’intelligence créatrice dans le corps 8 animé de l’homme .
En hébreu, le « souffle »,rouah, se lit aussirévah, « être au large, à l’aise, en situation de bien-être »,berévah. Mais ce qui caractérise le souffle humain, son âme de vie, c’est la parole. Le traducteur araméen Onkelos traduit l’expression hébraïquenichmat hayim, 9 « respiration de vie », parrouah memalléla, un « souffle parlant » . Pour les thérapeutes formés à l’école du texte hébraïque, l’« être humain vivant » est un « corps parlant ». Le « souffle de vie » passe par le « souffle de la parole ». Le thérapeute prend soin de la parole qui anime et informe le corps. Guérir quelqu’un, c’est le faire parler et observer tous les obstacles à cette parole dans le corps. La parole est le souffle de vie de l’homme… Il est intéressant de noter que Freud, avant d’utiliser le terme « psychanalyse », employait l’expressionSeelenbehandlung, qui doit se traduire exactement par « traitement de l’âme » mais qui a été traduit par « traitement psychique ». Chez les Thérapeutes antiques, la psyché est bien l’âme en général, ce qui anime le corps, le souffle parlant que nous avons évoqué.
Voulant définir le traitement psychique, traitement d’âme, Freud écrit en 1890 :
« Traitement psychique » signifie : […] traitement prenant origine dans l’âme, traitement – de troubles psychiques ou corporels – à l’aide de moyens qui agissent d’abord et immédiatement sur l’âme de l’homme.Un tel moyen est avant tout le mot, et les mots sont bien l’outil essentiel du traitement psychique. Le profane trouvera sans doute difficilement concevable que des troubles morbides du corps ou de l’âme puissent être dissipés par la « simple » parole du médecin. Il pensera qu’on lui demande de croire à la magie. En quoi il n’aura pas tout à fait tort :les mots de nos 10 discours quotidiens ne sont rien d’autre que magie décolorée.
Ne faut-il pas plutôt dire que nous avons appelé à tort « magique » ce qui était tout simplement le noyau de la vitalité de l’humain, que nous avons appelé « magiques » des phénomènes que notre ignorance ne nous permettait pas encore de comprendre ? Ainsi, contrairement aux médecins(iatrikè), quitraitent le corps et l’âme par le corps, les thérapeutes mettent en œuvre unetherapeia quitraite l’âme et le corps par l’âme, en se servant de la parole. De quelle parole s’agit-il ? Celle du thérapeute ? Celle du consultant ? Nous montrerons qu’il s’agit d’une interaction de ces deux paroles dans un dialogue. En fait, c’est toujoursnotreparole qui est le mouvement et le souffle denotrevie. Mais il arrive souvent que la parole de l’autre dynamise notre univers psychique et nous transmette des émotions que nous ressentons à notre tour. N’est-ce pas là, d’ailleurs, le sens de lacatharsisdont parle Aristote dansLa Poétiqueà propos de la tragédie ? Par le langage une personne peut communiquer des affects à une autre personne, l’influencer, la convaincre, l’émouvoir, etc. De la parole de l’autre peuvent naître chagrin, terreur, angoisse, joie, enthousiasme. Ainsi, dans le même texte, Freud poursuit son argumentation :
Les mots sont bien les instruments les plus importants de l’influence qu’une personne cherche à exercer sur une autre ;les mots sont de bons moyens pour provoquer des modifications psychiques chez celui à qui ils s’adressent, et c’est pourquoi il n’y a désormais plus rien d’énigmatique dans l’affirmation selon laquelle la magie du mot
11 peut écarter les phénomènes morbides .
Mais les mots d’autrui, les mots, où les rencontrons-nous tout d’abord ?
Le texte biblique fait ici une remarque intéressante concernant l’épisode de la révélation 12 des dix paroles : avant d’entendre la voix du Sinaï, le peuplevitvoix . la Vision avant écoute, que les maîtres du Talmud interprètent de la façon suivante : « Que signifie la “vision des voix” ? demande Rabbi Aquiva. Cette expression enseigne que le peuple voyait 13 et entendait le visible[roïne vechomeïne hanireé]. »
Que veut dire Rabbi Aquiva ? Qu’il n’y eut aucune parole sortie de la bouche de Dieu qui ne fût gravée sur les tables. Le visible, c’est la voix devenue écriture. Entendre la voix de la transcendance, c’est passer par les lettres, par la matérialité physique du livre. Enseignement qui dessine les modalités de la « rencontre avec l’autre » sur les bases d’une médiation, celle du livre, dans lequel « reste enfermé un surplus de sens, peut-être inépuisable, enfermé dans les structures syntaxiques de la phrase, dans ses groupes de mots, dans ses vocables, phonèmes et lettres – dans toute cette matérialité du dire 14 toujours signifiante ». La bibliothérapie trouve son acte de naissance dans la rencontre entre la « force » langagière – que nous avons évoquée et qui n’est plus abandonnée aux magiciens, aux prêtres et aux charlatans – et le lieu d’expression primordiale et première de cette « force » : le livre.
* * *
La lecture, c’est d’abord un événement solitaire, un rendez-vous privé avec un autre monde, seul à seul avec le livre, seul à seul avec soi-même. Pour certains, malgré cette solitude, la lecture est une conversation. Ainsi Descartes : « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes 15 gens des siècles passés qui en ont été les auteurs . » Ou encore Ruskin : « La lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus sages et plus 16 intéressants que ceux que nous pouvons avoir l’occasion de connaître autour de nous . » Pour d’autres, cette solitude est justement ce qui fait que :
La lecture ne saurait être assimilée à une conversation, fût-ce avec les plus sages des hommes. Ce qui diffère essentiellement entre le livre et un ami, ce n’est pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en 17 plein travail fécond de l’esprit sur lui-même .
* * *
Aristote enseignait, dansLa Poétique, que la tragédie nous tient en haleine par la crainte
et la pitié et que c’est pour éprouver ces deux émotions que l’on se rend au théâtre :
La tragédie est l’imitation d’une action d’un caractère élevé et complète, d’une certaine étendue, dans un langage relevé d’assaisonnements d’une espèce particulière suivant les diverses parties, imitation qui est faite par des personnages en action, et non au moyen du récit, et qui, suscitant pitié et crainte, opère la purgation[katharsis]propre à pareilles émotions. J’appelle langage relevé d’assaisonnements, celui qui a rythme, 18 mélodie et chant .
De nombreux commentaires ont été donnés à ce texte. Certains auteurs insistent pour ne voir dans la catharsis qu’une purification de ces deux passions – la crainte et la pitié – et n’ont pas eu l’audace de généraliser la dimension cathartique à d’autres passions ou sentiments.
Il semble que non seulement on puisse généraliser l’effet cathartique à d’autres émotions, passions, sentiments et affections, mais que, de plus, il soit possible de remplacer la scène théâtrale par la scène littéraire. Comme le dit Ricœur : « La lecture 19 solitaire remplace de nos jours la réception festive de la narration épique ou tragique . » Aristote insiste sur un point important : par la catharsis, le trouble où nous jette le spectacle tragique est transformé en une joie esthétique. L’effroi et la pitié que nous éprouvons, précisément parce qu’ils sont suscités par une représentation artistique, ne sont plus des émotions violentes comme celles de la vie ; ils sont déchargés de leur force nocive – c’est un des sens du verbekatharein– et deviennent des émotions esthétiques à 20 la source d’une « joie sereine » . La pitié et la frayeur sont inscrites dans la composition même de l’œuvre, mais la réception coopérative de l’œuvre par un spectateur ou un lecteur produit non pas la pitié ou la frayeur, mais la jouissance. Le spectateur-lecteur 21 d’Aristote est fait de « chair capable de jouissance ». La catharsis est cette « alchimie subjective » qui consiste à transformer en plaisir la peine inhérente à ces émotions que sont la pitié ou la frayeur. Dans l’acte de lire, la catharsis, c’est aussi – et peut-être d’abord – ce plaisir que Roland Barthes appelait le « plaisir du texte ».
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Outre le « plaisir du texte », la lecture offre au lecteur, par identification et « coopération textuelle », par appropriation et projection, la possibilité de découvrir une sécurité matérielle et économique, une sécurité émotionnelle, une alternative à la réalité, une catharsis des conflits et de l’agressivité, une sécurité spirituelle, un sentiment d’appartenance, l’ouverture aux autres cultures, des sentiments d’amour, l’engagement dans l’action, des valeurs individuelles et personnelles, le dépassement des difficultés, etc. La liste est longue. Lire répond à un besoin, qu’il soit – pour prolonger encore la liste précédente – de réparation, de qualification, d’affirmation de soi, de confirmation, de glorification, de projection dans le futur, de projection dans le passé, de sublimation, d’exploration, d’identification, d’éducation, de désidentification, de dépersonnalisation, de création ou, tout simplement et avant tout, de jeu, c’est-à-dire l’entrée dans le domaine du 22 vivant …
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