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CAHIERS SIMONDON

De
153 pages
Les articles réunis dans ce numéro traitent des thématiques suivantes : perception et imagination dans les Cours de Psychologie de Simondon, la question de l'analogie, la comparaison entre les pensées dites "ontogénétiques" de Piaget et de Simondon, la confrontation entre les critiques que Simondon et Heidegger adressent à la tradition ontologique occidentale, l'examen d'un malentendu avec Agamben, et une réflexion sur Penser après Simondon et par-delà Deleuze.
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Cahiers Simondon
Numéro 2

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Collection Esthétiques – Série « Philosophie » Coordonnée par JeanHugues Barthélémy La série « Philosophie » de la collection Esthétiques se propose de publier des travaux philosophiques relatifs aux différentes « phases » (Simondon) de la culture : art, technique, religion, science, éthique, etc. Elle ambitionne par là de participer au renouveau de l’Encyclopédisme, à une époque où se fait en effet sentir le besoin d’une nouvelle synthèse qui redonne du sens et permette de surmonter la crise déjà diagnostiquée en son temps par Husserl. La série « Philosophie » n’entend pourtant pas s’inscrire dans une optique phénoménologique, mais œuvrer bien plutôt à une prise de conscience qui soit source d’un « humanisme difficile » : un humanisme qui sache reconnaître, notamment, l’appartenance de l’homme au vivant, et celle de la technique à la culture. Dernières parutions PENSER LA CONNAISSANCE ET LA TECHNIQUE APRES SIMONDON, JeanHugues Barthélémy, Esthétiques, 2005. CAHIERS SIMONDON – NUMERO 1, sous la direction de JeanHugues Barthélémy, Esthétiques, 2009.

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Sous la direction de JeanHugues Barthélémy

Cahiers Simondon
Numéro 2

Ouvrage publié avec le concours de la Maison des Sciences de l’Homme de ParisNord

L’Harmattan
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Les textes ici réunis sont en partie issus du séminaire « Individuation et technique » (MSH ParisNord), qui devrait se prolonger jusqu’en mai 2011 en partenariat, toujours, avec l’ Atelier Simondon (ENS Ulm) dirigé par Vincent Bontems, et donner ainsi lieu à de futurs Cahiers Simondon n°3. Le Numéro 1 avait tâché d’aborder différentes grandes thématiques de la pensée de Simondon : l’invention, la mécanologie, le vivant et les sciences sociales. Il entendait aussi tracer des pistes de prolongement de la pensée simondonienne dans les domaines de l’ontologie, de l’esthétique et de l’éthique. Ce Numéro 2, lui, entend d’une part compléter l’évocation des grandes thématiques simondoniennes en abordant le couple perception/imagination dans les Cours de Simondon ou encore la question de l’épistémologie des « ordres de grandeur », d’autre part se consacrer à des rapports et des confrontations – pas tous pensés par Simondon luimême entre sa pensée et celle d’autres philosophes ou théoriciens du XXe siècle : ici Bergson, Piaget, Heidegger, mais aussi, pour la philosophie postdeleuzienne d’aujourd’hui, Agamben et plus encore Stiegler et notre propre programme de la Relativité philosophique. Arne De Boever, cotraducteur de L’individuation psychique et collective, aborde ainsi le malentendu qu’entretient la pensée d’Agamben dans son usage occasionnel de celle de Simondon, et revient en conclusion sur l’article fondamental de Simondon intitulé « Mentalité technique », que nous avions publié en 2006 dans le numéro qui lui était consacré par la Revue philosophique de la France et de l’étranger. Fernando Fragozo, lui, examine la différence entre les rapports critiques qu’entretiennent à la fois Simondon et Heidegger avec les grands principes de la tradition philosophique occidentale comprise comme « logique de l’être » qui rabat l’être sur ce qui n’est pas lui. Pour le dire dans nos propres termes, la différence principielle entre l’ « être en tant qu’il est » et l’ « être en tant qu’il est individué » chez Simondon ne recoupe pas la

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différence tout aussi principielle entre l’Etre et l’étant chez Heidegger : le « préindividuel » simondonien resterait aux yeux de Heidegger un étant, et réciproquement l’Etre heideggerien resterait aux yeux de Simondon une abstraction résiduellement liée au schème hylémorphique, via les origines kantiennes revendiquées par Heidegger de la partition ontologique/ontique. On sait l’inspiration que Simondon a pu prendre chez Bergson et Piaget, mais le rapport à Piaget n’avait jamais été exposé. Victor Petit répare cet oubli, à l’occasion d’une poursuite de sa réflexion sur l’individuation du vivant, commencée dans les Cahiers Simondon n°1. Quant au rapport de Simondon à Bergson, qui est sans doute le plus philosophique – car lié à l’idée d’une « philosophie première » qui ne soit pas pour autant « précritique » mais aussi le moins local chez Simondon – encore moins que les rapports pourtant majeurs à Bachelard, Canguilhem, MerleauPonty, Wiener ou de Broglie , il est ici pour la première fois développé à la dimension d’un gros article, grâce au travail de Sarah Margairaz sur les notions d’analogie, de transduction et d’intuition. Ces thèmes et ce rapport à Bergson mériteraient même un livre entier ! Nous ne doutons pas qu’il soit écrit dans l’avenir par l’un des jeunes chercheurs français ou étrangers qui, du Canada à la Corée en passant par l’Italie ou la Suède désormais, consacrent leur réflexion à la compréhension de la pensée simondonienne. Nous avons là en effet des travaux d’une nouvelle génération de doctorants ou postdoctorants qui est déjà la génération du développement véritable des études simondoniennes, après la « génération » des travaux solitaires qui voulaient couvrir tant bien que mal l’ensemble d’une œuvre pas encore entièrement publiée, afin de la faire découvrir dans toute sa portée ontologico épistémologicotechnologique. Signalons pour finir que nous avons respecté la volonté de chaque auteur de pratiquer soit le mode français soit le mode anglosaxon de renvoi, les références dans ce dernier étant placées en une bibliographie finale de l’article plutôt qu’en note de bas de page. JeanHugues Barthélémy

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93173D;>8= 3; EFAG>=A;>8= H21 5A D81;C3 ;<C81>?23 43B I821B 43 H>F8=48= par JeanHugues Barthélémy

Introduction : situation problématique de la « Psychologie générale » dans l’œuvre de Simondon. Les deux Cours de Simondon intitulés respectivement Cours sur la Perception (19641965) et Imagination et Invention (19651966) sont postérieurs aux deux thèses principale et complémentaire de Simondon, et viennent compléter ces thèses à propos de thèmes insuffisamment traités par cellesci. Les raisons de ce manque et tout à la fois de cette complémentarité sont complexes, mais il est possible d’en donner ici en trois temps la trame dialectique : a/ les deux thèses, et leur lien consubstantiel au sein de l’Encyclopédisme génétique qu’elles définissent1, peuvent certes
Voir sur ce point mon Simondon ou l’Encyclopédisme génétique, Paris, P.U.F., 2008, ainsi que ma « Présentation de l’Encyclopédisme génétique » au seuil du numéro « Gilbert Simondon » de la Revue philosophique (n°3/2006). La structure de l’Encyclopédisme génétique en tant que philosophie de l’individuation constituée par les deux thèses principale et complémentaire est tripartite : ontologie/épistémologie/pensée de la technique. Nous allons voir que la « Psychologie générale » constituée par les deux Cours est pour sa part à la fois un à côté – qui ne parle pas d’individuation et une propédeutique à la psycho sociologie dont l’ontologie a posé l’ « axiomatique » en tant que refondation des sciences humaines. Il serait donc quelque peu trompeur de présenter la Psychologie comme le troisième grand axe – après l’ontologie et la technologie de la philosophie simondonienne sans problématiser le rapport des Cours à la psychosociologie programmée par l’ontologie de l’individuation, ou sans relever que l’épistémologie constitue par ailleurs le noyau autonome de l’ontologie, qui n’est pas réciproquement autonome mais fondée au moins pour une grande part « sur des schèmes de pensée physique », selon la formule de Simondon. Enfin, que la
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être considérées dans un premier temps comme un préalable requis et tout à la fois un simple aperçu sur ces thématiques spécifiques – que les thèses abordent en effet de la perception et de l’imagination, qui constituent pour leur part les thématiques propres à ce que Simondon nommait sa « Psychologie générale » ; b/ cette dernière relève cependant de l’enseignement de psychologie de Simondon, et se positionne à côté de son travail de philosophe, qui pour sa part vise notamment à refonder les sciences humaines sur une « nouvelle axiomatique » de psycho sociologie – et non pas de Psychologie générale ellemême inscrite à l’intérieur d’une ontologie générale de l’individuation, notion absente de la Psychologie générale ; c/ ainsi qu’il apparaîtra en cours d’exposé des grands axes de ces deux Cours, cet « à côté » qu’ils constituent par rapport à la philosophie de l’individuation est cependant dans le même temps une propédeutique à la psychosociologie dont l’ontologie a posé la nécessité, et qui n’est pourtant plus seulement la simple axiomatique des sciences humaines que se réservait la philosophie de l’individuation dans cette ontologie. Une telle situation explique à la fois pourquoi je n’ai guère abordé les thématiques de la perception et de l’imagination dans mes trois ouvrages sur Simondon, et pourquoi il me faut le faire maintenant, dans les limites tout au moins d’un article. Je dégagerai ici la structure et les grandes thèses des deux Cours, afin de suggérer ainsi leur portée théorique, mais aussi d’ouvrir quelques chantiers possibles d’étude pour les temps à venir.

technologie ellemême ne soit pas étrangère à la nouvelle « axiomatique des sciences humaines » proposée par l’ontologie, ainsi que le soutient à juste titre Xavier Guchet dans son récent Pour un humanisme technologique (Paris, P.U.F., 2010), cela n’est pas incompatible avec le fait que les Cours sur la perception et l’imagination soient une propédeutique à la psychosociologie unitaire envisagée par Simondon, s’il est vrai que ces Cours conduisent à la thématique de l’invention comme achevant le « cycle de l’image ».

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1. La perception comme dimension du vivant En adoptant ici le vocable de « dimension » pour désigner le statut de la perception chez Simondon, je veux faire entendre que pour lui la perception ne se pense pas isolément mais au sein d’une pluralité de modes d’être, toujours relatifs les uns aux autres. L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information le disait déjà : le vivant animal est un être tridimensionnel capable d’action, de perception et d’émotion, et ces trois dimensions ou modes d’être sont à la fois irréductibles les unes aux autres et constitutives les unes des autres. D’où le plan du Cours sur la Perception, dont les trois premières Parties traitent de la perception en tant que telle, tandis que les quatrième et cinquième Parties la considèrent dans son rapport à l’affectivité puis à l’activité. Encore la perception « en tant que telle » ne peutelle désigner que ce que Simondon nomme le « sens biologique » et les « effets psychologiques » de la perception, plutôt que l’ancienne hypostase de la perception qui faisait d’elle le paradigme de la connaissance et qu’il s’agit précisément d’éviter1. La fonction de la Première Partie de l’ouvrage, consacrée à une histoire de « la perception dans la pensée occidentale », est justement de montrer que l’époque contemporaine, à la différence de l’Antiquité et de ses survivances jusque dans la théorie des « visées d’essences » chez Husserl – que Simondon n’évoque pas ici , nous conduit à penser la perception « non plus comme source de paradigmes logiques et critère de la connaissance vraie, mais comme point de départ d’une théorie des rapports entre l’organisme et le milieu »2. Ici, ce sont bien sûr d’abord « les théories phénoménologiques de la perception,
Il me semble important de remarquer que le modèle de la « vue » qui a été reproché par Heidegger à la tradition philosophique occidentale comme tradition à visée de connaissance est justement un modèle de perception hypostasiée, parce que rendu objectivante par sa reprise et sa refonte au sein de la pensée qui prétend en retour s’y reconnaître comme étant d’abord connaissance. C’est ce qui explique que la philosophie ait pu, faussement, se vouloir dépassement de la perception et de l’expérience sensible par la raison. Faussement, disje, car cette raison restait une prétendue « intuition intellectuelle » et donc une « vue de l’esprit ». 2 Simondon, Cours sur la Perception, Chatou, Ed. de la Transparence, 2006, p. 3.
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particulièrement celle de MerleauPonty en France », qui « se rattachent à la recherche de cette compréhension de l’activité perceptive comme une fonction d’ensemble qui s’intègre elle même dans une existence du sujet inséré dans le monde, selon la perspective organismique de Goldstein »1. Où l’on comprend que si la méditation de Simondon possède une vertu, c’est d’abord celle de retourner la Phénoménologie de la perception de MerleauPonty contre ses propres origines husserliennes. Ce n’est à cet égard pas un hasard si Renaud Barbaras, qui a préfacé le Cours sur la Perception, écrivait déjà dans De l’être du phénomène que la « perspective » simondonienne « appelle donc un renversement ontologique radical » en vertu duquel il faut à la fois exposer la pensée merleaupontyenne dans cet horizon et reconnaître que « Merleauponty ne s’est sans doute pas posé explicitement le problème en ces termes »2 : Simondon entend dégager le sens autotranscendant de la pensée merleau pontyenne, ellemême issue de façon critique d’un questionnement husserlien qui prétendait quant à lui exprimer et rendre compatibles les sens autotranscendants des révolutions encore trop unilatérales et hétérogènes de Descartes et de Kant3. Avant d’entrer dans la mobilisation par Simondon des données de la Psychologie de la Forme (Gestaltpsychologie) de Köhler et Koffka, inspiratrice de MerleauPonty parce qu’ellemême « issue des travaux de Brentano et de von Ehrenfels »4, il convient de remarquer que la critique simondonienne de la pensée antique de la perception ne l’empêche pas d’insister sur le rôle joué par le paradigme de la perception dans la naissance même de la
Ibid., p. 96. Renaud Barbaras, De l’être du phénomène, Grenoble, J. Millon, 1991, pp. 215 et 213. 3 Sur ce concept d’autotranscendance du sens et la pratique de dépassement interne qui lui correspond depuis Husserl, je me permets de renvoyer le lecteur à mon article « Husserl et l’autotranscendance du sens », Revue philosophique, n°2/2004, ainsi qu’à mon Penser l’individuation, Paris, L’Harmattan, 2005, Introduction, 2. Je dirais volontiers qu’avec Simondon et pour autant qu’il hérite de MerleauPonty et pas seulement de Bergson ou de Bachelard/Canguilhem , le courant phénoménologique en vient à sortir de luimême à force de discontinuités dans la continuité. 4 Cours sur la Perception, op. cit., p. 205.
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philosophie : « il n’est pas exagéré de dire que la pensée philosophique occidentale est née avec un effort pour employer droitement et complètement la perception comme instrument de connaissance, à la place des mythes et des croyances »1. Du reste la critique simondonienne est largement soumise à la volonté première d’un exposé historique qui fasse droit aux arguments de chacun des prédécesseurs. Mais la leçon qui s’en dégage est d’importance : la science n’a pu, avec Galilée, s’affranchir de la philosophie et devenir « positive » qu’en permettant à la raison de ne plus s’enfermer dans la fausse alternative entre une condamnation de la perception et une exploitation de ses données. Cette alternative était fausse car la condamnation de la perception se faisait encore au nom d’une « intuition intellectuelle », tandis que la science ne connaît le monde qu’en obligeant le sujet connaissant à se décentrer par le biais d’instruments mathématiques ou techniques. C’est pourquoi la philosophie, qui n’est pas perception mais pas non plus science, a autre chose à faire que connaître au sens propre du terme. Venonsen donc maintenant à la mobilisation par Simondon de la contemporaine Psychologie de la Forme. J’ai dit ailleurs les qualités mais aussi les limites qui sont les siennes aux yeux de Simondon, lorsqu’il la mobilise et tout à la fois la critique dans sa Thèse principale ou dans sa Conférence du 27 février 1960 à la Société Française de Philosophie2. Le Cours sur la Perception, lui, la valorise pour sa part presque sans réserves, pour la raison initiale qu’« entre l’usage global, spiritualiste, peutêtre métaphysique, de la perception qui aboutit au bersgonisme, et l’analyse psycho physique ou psychophysiologique, qui recherche les éléments ou les conditions de base, s’est développée selon une voie moyenne l’étude de la perception par la Psychologie de la Forme »3. Pour Simondon, ce qui possède la vertu de « voie moyenne » est toujours, nous le savons désormais, au moins potentiellement supérieur sur le plan de la compréhension du réel dans sa complexité.
Ibid., p. 34. Sur ce point, voir mon Simondon ou l’Encyclopédisme génétique, op.cit., pp. 29 et 70 74. 3 Cours sur la Perception, op. cit., p. 88.
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Le reproche que faisait Simondon à la Théorie de la Forme de ne pas penser un champ perceptif proprement métastable disparaît d’ailleurs dans le Cours sur la Perception, qui privilégie le mérite propre à cette théorie d’avoir introduit dans les sciences humaines la notion de « champ » issue de la physique. Le texte semble même prêter cette fois à la Théorie de la Forme l’intuition de ce type très particulier d’équilibre qu’est la métastabilité : « Un phénomène psychique est un phénomène de champ, c’estàdire un type très particulier d’équilibre dans lequel tous les sousensembles d’un système agissent sur l’ensemble, l’ensemble agissant lui aussi sur chacun des sousensembles, avec une interaction constante entre les différents ordres de grandeur de tout ce qui existe dans le système »1. Cette Première Partie du Cours, qui est proprement historique, s’achève ainsi sur le rappel des quelques « lois particulières » relatives aux « effets de champ » de la perception dégagés par la Psychologie de la Forme : tendance au regroupement des éléments perceptifs isolés en une forme (Gestalt) ; statut de signification des structures perçues, source de la « généralisation perceptive, qui existe chez les animaux »2 ; degrés de prégnance des formes, les figures symétriques étant privilégiées ; etc. La Deuxième Partie du Cours est consacrée aux « rôle et sens biologique de la fonction perceptive ». Sans pouvoir m’y arrêter, je dirai simplement qu’elle n’a d’autre ambition que de tirer un bilan, d’ailleurs très informé, des connaissances scientifiques de l’époque. Plus intéressante pour nous est la Troisième Partie, de loin la plus longue de l’ouvrage. Son Chapitre II s’ouvre sur la thèse suivante :
« l’opposition stéréotypée entre le psychisme humain et le psychisme animal vient souvent d’une connaissance sommaire et mythique du psychisme animal ; pour être exact, il faudrait plutôt établir des comparaisons entre l’Homme et telle espèce animale définie, pour un type déterminé d’apprentissage ou de perception. Par contre, le caractère élevé de la perception des formes, son
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Ibid., p. 90. Ibid., p. 95.

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aspect non primaire, se manifeste intensément dans la différence très importante qu’introduit la perception des formes entre toutes les espèces animales et l’espèce humaine »1.

Après avoir contesté la coupure anthropologique faite par les philosophes entre l’homme et le vivant2, Simondon propose de singulariser le simple degré humain par la capacité à l’abstraction et à la symbolisation : tel est l’unique sens à donner au privilège humain dans la perception des formes, cette dernière existant bien chez l’animal mais sans une telle « richesse sémantique »3. Ici encore, l’argumentation est étayée de nombreux exemples de perception animale, laquelle se révèle souvent conditionnée – et limitée par les besoins. La suite de ce Chapitre II, ainsi que les Chapitres III et IV de cette même Troisième Partie de l’ouvrage, qui portent sur la perception de l’espace et celle de la durée, n’ont pas à être évoqués ici. Je me contenterai donc de signaler combien les études psychologiques de l’époque y sont mobilisées, au détriment de la phénoménologie de la perception ou de Bergson. Enfin, les Quatrième et Cinquième Parties de l’ouvrage, je l’ai annoncé, sont consacrées à la mise en relation de la perception avec ces autres dimensions du vivant que sont l’affectivité et l’activité. Simondon y passe en revue les « effets de contexte » de nature psychologique et biologique – « la perception dépend de l’action, est modulée par elle autant qu’elle la conditionne »4 mais aussi sociale : « Malinovski a indiqué comment les indigènes des îles Trobriand voient seulement la ressemblance d’un enfant avec son père, non avec sa mère ou ses frères et sœurs.[…] L’affectivité et les motivations peuvent aussi créer une sélectivité perceptive se manifestant par une sensibilisation ou une insensibilisation »5. Ici encore la diversité des études citées, que je signale sans pouvoir ni avoir à en rendre compte, impressionne le lecteur.
Ibid., p. 203. Voir L’individuation psychique et collective, Paris, Aubier, 1989 et 2007, ainsi que mes commentaires au Chap. IV de Simondon ou l’Encyclopédisme génétique, op. cit.. 3 Cours sur la Perception, op. cit., p. 204. 4 Ibid., p. 357. 5 Ibid., pp. 360 et 369.
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2. L’imagination revisitée au nom de l’image Un an après avoir fait cours sur la perception, Simondon livrait un cours intitulé Imagination et invention. Récemment paru pour lui même et dans son intégralité après avoir fait l’objet de publications partielles et en contexte, ce cours est sans doute la plus importante des publications posthumes de Simondon. Il s’y agit en effet pour ce dernier de soutenir et développer une thèse en vue d’une réforme théorique dont l’ambition peut être cette fois comparée à celles de L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information et de Du mode d’existence des objets techniques. Dans ce nouveau cours les références au travaux des psychologues sont presque toujours inscrites à l’intérieur de cette visée théorique qui les dépasse, et qui se présente comme fil directeur pour la construction d’une « psychologie “générale” »1. La continuité entre les deux cours est évidente, et le second renvoie d’ailleurs au premier à l’occasion du traitement des « images intraperceptives » plus précisément celles présentes dans la « perception visuelle des formes »2. Mais cela ne doit pas cacher le fait que le cours Imagination et invention constitue un apport au cours précédent sur le thème même de la perception, puisque ce qui précède la perception, à savoir la motricité du vivant, y est désormais pensé comme naissance d’un « cycle de l’image » qui se prolonge dans la perception ellemême sous la forme des « images intra perceptives », puis audelà de la perception à travers les « imagessouvenirs » appelées à devenir « symboles », pour finalement « concrétiser » l’imagination en invention fondant un « nouveau cycle de rapport avec le réel »3. Telle est justement la thèse nouvelle dont il me faudra produire l’explication dans chacun de ses membres. Or, trois remarques préalables sont ici nécessaires : a/ d’abord, ainsi que le laisse deviner la thèse nouvelle cidessus énoncée, l’imagination ne sera pas seulement revisitée et élargie
1 Simondon, Imagination et invention, Les Ed. de la Transparence, Chatou, 2008, p. 138. 2 Ibid., p. 82. 3 Ibid., p. 138 (je souligne).

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par Simondon au nom de l’image – aspect qui justifie pour sa part le titre que j’ai donné au présent souschapitre , mais elle se verra également articulée d’oresetdéjà à la thématique de l’invention présente dans Du mode d’existence des objets techniques comme dans le recueil de textes L’invention dans les techniques. De sorte que le cours Imagination et invention définit un carrefour à thématique psychologique au sein du corpus à la fois épistémoontologique et technologique de Simondon – comme la Critique de la faculté de juger, dans l’organisation des problématiques philosophiques propres à Kant, définissait le carrefour des Critique de la raison pure et Critique de la raison pratique , et le passage sur lequel j’ouvrirai mon exposé en donnera l’illustration parfaite ; b/ ensuite, contrairement au Cours sur la Perception, celui sur l’imagination et l’invention est précédé d’un Préambule et d’une Introduction qui visent à en donner à l’avance la trame théorique, en même temps qu’ils lui apportent une réflexivité et un positionnement – certes allusif – au sein des débats philosophiques et non plus seulement psychologiques sur l’imagination1. Mais cette trame et cette réflexivité peuvent parfois être en tension avec le sens des réflexions auxquelles elles introduisent, comme c’est le cas, par exemple, lorsque Simondon écrit en début de Préambule que la « psychologie des facultés » a trop séparé l’imagination, la perception et la mémoire en fonction des « tâches dominantes : anticiper, percevoir, se rappeler »2. En fait, la séparation des facultés n’est pas une conséquence directe et inéluctable de leur identification à ces « tâches dominantes » : Simondon lui aussi thématisera l’imagination comme anticipation3, et
1 Dans la Troisième Partie du cours, Simondon renverra à un autre cours qui pourrait être considéré comme un prérequis du sien quant à la connaissance des autres conceptions philosophiques de l’imagination : le cours prononcé en 1962 63 par Juliette FavezBoutonnier. 2 Imagination et invention, op. cit.., p. 4. 3 C’est même l’une des objections qu’il adressera implicitement à Sartre, qui en effet détachait l’imagination de sa fonction de réalisation par anticipation, c’estàdire pour Simondon d’invention au sens strict et positif de ce terme, qui désigne l’ajout d’une réalité objective : « L’imagination comme anticipation n’est plus ainsi une fonction qui détache de la réalité et se déploie dans l’irréel ou le fictif : elle amorce une activité effective de réalisation[…]. La modalité de l’imaginaire est

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