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Catégories

270 pages
Ces textes étudient la notion de catégories sous différents angles : Aristote : quelques considérations préalables aux catégories ; l'ordre des relations : catégories et pragmatismes dans les harvard lectures de C.S. Peirce ; R.W. Emerson et les catégories de l'ordinaire ; la notion de catégorie à partir de Frege ; les expressions systématiquement égarantes,...
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SOULEZ Antonia SCHMITZ François SEBESTIK Jan comité de rédaction

CATÉGORIES

Cahiers de philosophie du langage

n° 5
numéro réalisé sous la responsabilité d'Antoine RUSCIO et Michaël SOUBBOTNIK

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Itafia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Revue publiée avec le concours du Centre National du Livre, de l'Université Paris XIII-St-Denis et de l'Université de Marne-La-Vallée

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5055-9

SOMMAIRE

Présentation.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .7

Patrice Loraux, Aristote: quelques considérations préalables aux
ca té gori es .. 0. . . . 0. . . . . . . . . . . . . . . 0000. . . . . . 0. . . . . 0. . . . . . . . . . . 0. . . . 00. . 0. . . . . . . . 0. 00. . . . 09

Mathias Girel, L'ordre des relations: catégories et pragmatisme dans les
Harvard Lectures de C. S. Peirce. 0. . . . . . . 0. . 00. . 0. . 00. . . . . . . . . . . . . 0. . . . . . . . . . . . . ..19

Sandra Laugier, RoW. Emerson et les catégories de l'ordinaire

0 00.0000...49

Antoine Ruscio, La notion de catégorie à partir de Frege. . . . . 0. . . . 0. . . . . . .. . ...73
Gilbert Ryle, Les expressions systématiquement égarantes... ... . . . . . 0. . . . . . .109

Michael A. Soubbotnik,

" ... Signifie ce que signifie...

"

00.. .0.. .. .. .. ....137
.153

Alexandre Viros, Les j eux de langage: catégoriser sans catégories? .0
Jean-Philippe Narboux, Wittgenstein et le problème de l'en-tant-que... le cas du

...177

Bento Prado Junior, Le dépistage de l'erreur de catégorie:
rêve.

. 0 . . . . . . . . . . . . 0 . 00 0 0 0 . . . . 00 0 . . . . . . . 00. . . . . . . . . . . 00 . . 0 . . . . 0 0 0 0 . . 0 . . 0 0 . . . . 0 0 . . . . . . . .203

Isabelle Delpla, Catégories et objets de pensée selon Rosch et
Wittgenstein.. ... 0 0 0 0 00.00 0..0 .. .0.0 ...231

Isabelle Peschard, Y a-t-il un fondement neuro-physiologique au réalisme de la représentation? (Joëlle Proust, Comment l'esprit vient aux bêtes. Essai sur la représentation, Gallimard, 1997)...0 00. . . 0. . 0. . . . . . 00. . . . . . 0000. . .0.263

Présentation

Les textes qu'on va lire abordent la notion de catégories sous différents angles. Les deux premiers articles en présentent le sol et les ressorts internes. Patrice Loraux recense et examine certaines conditions préalables à partir desquelles s'élabore la pensée aristotélicienne des catégories. Les deux articles suivants présentent des mises en oeuvre de la stratégie catégoriale qui sont très différentes de celles développées par Aristote et Kant. Mathias Girel montre comment Peirce, à partir de la logique des relations, procède à une refonte complète des contenus catégoriaux. Sandra Laugier, de même, montre comment Emerson, en privilégiant la dimension de "l'ordinaire", est conduit à une toute autre liste des catégories. Antoine Ruscio analyse en creux le contenu de cette notion, en examinant les conditions de son éviction chez Frege, et montre que cette éviction, bien réelle, n'a cependant pas lieu sans un reste, toujours à interroger. Suivent la belle traduction d'un texte de Ryle (" Systematically misleading expressions ") par Michael A. Soubbotnik, et son commentaire (par le même). Il n'est pas ici explicitement question de catégories; mais ce texte est essentiel pour comprendre comment Ryle, à partir de l'inappropriation de la forme de l'expression à la forme logique des faits exprimés, pourra, dans les années qui suivent immédiatement, introduire sa notion d'erreur de catégorie. Trois textes procèdent ensuite à une critique radicale, inspirée de Wittgenstein, de la notion de catégorie. Alexandre Viros explique comment le jeu de langage, sans être évidemment une catégorie, peut être considéré comme remplissant une fonction catégoriale, et montre qu'une telle fonction est présente dès l'usage de chaque concept. Jean-Philippe Narboux part de l'essentielle notion de " en tant que" (ais), et montre comment Wittgenstein s'affranchit de la nécessité de projeter, avec une visée fondationnelle, cet" en tant que" soit sur une" matière" (comme Husserl), soit sur des" capacités de recognition ". Bento Prado analyse, à propos du rêve, l'emploi de la notion rylienne d'erreur de catégorie, et en développe une critique wittgensteinienne. Enfin, Isabelle Delpla analyse les difficultés que présente l'utilisation des idées de Wittgenstein pour la formation des concepts descriptifs dans des sciences empiriques, telles que la psychologie et la linguistique.

Un compte-rendu conclut ce numéro, celui d'Isabelle Peschard, sur le livre de Joëlle Proust Comment l'esprit vient aux bêtes. Essai sur la
représentation.

Antoine Ruscio

8

Aristote:

quelques considérations 1 aux catégories Patrice Loraux

préalables

Sur quels présupposés proprement grecs faut-il aborder l'objet "catégorie" ? Nous n'envisagerons pas cette notion comme détermination constituée, appartenant en fait à notre conceptualité, qu'on peut toujours retrouver chez Aristote: les catégories ne sont pas des genres, ce sont des schémas de prédication (comme font très bien J. Vuillemin et G.G. Granger). On laissera donc de côté toute considération d'un "système des catégories" (il est d'ailleurs fort douteux qu'on puisse parler d'un "système des catégories" chez Aristote), donc toute entreprise de "déduction", et en écartant aussi la question de la catégorialité (de la "catégorie de catégorie" comme dit Derrida) et les problèmes qu'elle recouvre, notamment celui de savoir si l'on a affaire à des catégories de langue ou des catégories de pensée.Y a-t-il un tableau des catégories? une dérivation linguistique de celles-ci? une idée de catégorialité (ou notion générale de catégorie) ? Ce sont là des surcharges; la question préalable serait plutôt: comment cela naît-il? Nous essaierons de saisir l'état naissant de ce dont parle Aristote. Dans Cat.4, 1b25-272, Ie mot important est semainein, "signifier". On parle de I'homme selon la (catégorie de ) substance (kat' ousian), ce qui est différent de : l'homme est une substance. De même, lorsque nous disons de Socrate "il est assis", nous parlons de lui selon la (catégorie de) posture. Un mot ne signifie pas une catégorie: il signifie selon une catégorie; on ne parle pas la posture, on parle "assis". Plus généralement: la catégorie est toujours de l'ordre du kata, du selon. Or, dans la langue commune, celle que "nous parlons", nous ne disons pas de quelque chose qu'elle est "selon" ceci ou cela. La langue des catégories n'est pas une langue que l'on parle.
Le texte qui suit provient de notes prises par des auditeurs lors de l'exposé donné par Patrice Loraux le 26-05-2001 au séminaire sur les catégories, dirigé par Antonia Soulez. Ces notes transcrivent l'oral; il ne s'agit donc pas d'un texte" écrit ". Elles ont été relues par le conférencier. 2 "Tôn kata mèdemian sumplokèn legomenôn hekaston ètoi ousian sèmainei è poson è poion è pros ti è pou è pote è keîsthai è hekhein è poieîn è paskhein". (" Les expressions sans aucune liaison signifient la substance, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la position, la possession, l'action, la passion. " Tricot).
1

Puissance d'Aristote à proposer abruptement ce qu'il pense. Il ne s'agit plus pour lui de doter le logos d'une énergie propre à le faire rivaliser avec les choses: l'énergie, qui n'est plus investie dans le logos aux fins de rivaliser avec les pragmata, permet d'accéder à une sorte de "vue générale" de toute l'étendue du dicible, d'avoir une vue générale sur le logos lui-même, et de le distribuer en se tenant au-dessus des cas (de l'ultimement déterminé, du "chaque fois ceci") : tel est l'investissement aristotélicien. La situation est "élémentaire" : il n'y a pas de fil directeur; c'est une situation d'avant la sumplokè dont parle le Sophiste 262 c-d. (Notons que lorsqu'on s'occupe du problème grec, il ne faut jamais se tenir trop loin d'une sumplokè). C'est un moment où s'isole le problème de la signification elle-même. Une notion importante est ici celle de l' hekaston ( le chaque cas, à chaque fois); l' hekas ton doit porter le maximum de détermination (le maximum de déterminations compatibles). Il renvoie à des situations discrètes, les actes aristotéliciens découpent des situations discrètes, qui excluent toute notion de signification qui ferait de celle-ci un "flux de signifiance". Plus généralement: le to on renvoie aux deux paramètres suivants: . Un certain degré d'indépendance. Quel est le degré d'indépendance de ce dont on parle? La couleur n'est pas indépendante d'une surface. C'est l'être vivant, ousia, qui a le maximum d'indépendance. L'ousia nomme le degré d'indépendance de la chose. Aristote rompt avec l'idée présocratique selon laquelle nous n'aurions jamais affaire qu'à des états et parle, lui, d'étants (onta). Chez les Pré-socratiques: le manifeste n'est qu'un équilibre temporaire d'éléments, et les choses ne sont que des états momentanés de ce complexe: elles ne sont pas par soi, il n'y a pas d'étant ( ce qui est par soi, ce qui est). . Un certain degré de détermination: Aristote exige toujours le maximum de déterminations compatibles dans une situation donnée. Qu'est-ce maintenant que signifier? et qu'être déterminé? En H6, Aristote revient sur l'aporie (soulevée en Z 1 et en H 3) de la "cause" (aition) de l'unité (to hen) de la définition. Le horismos logos, la définition ou le discours définitionnel, en effet, n'est pas un par "consécution" (de ses épisodes) au sens où l'on parlerait de l'unité de l'Iliade. Dans une démarche platonisante, on demande, par exemple, ce qui fait que 10

l'homme est un mais non plusieurs: animal et bipède, dans un rapport de participation à l'animal (en soi) et au bipède (en soi) qui ferait que l'homme serait plusieurs. Il y a là une difficulté qu'Aristote dit ne pouvoir être résolue que s'il y a et de la morphè et de la hylè. En d'autre termes, toute situation réelle comporte un moment hylétique d'indétermination et un moment de détermination, ce qui vaut même pour les nombres et les figures (H,6, 1045a33-34), qui ont une hylè noètè, une hylè intelligible. Même les nombres, en effet, ont un moment d'indétermination, un moment hylétique. "5" est le terme de plusieurs opérations possibles (= indétermination): 2+2+1, ou la moitié de 10. "5" n'est pas allergique à la relation. Il y a donc une hylê noétê, intelligible. Hylê, nom qui marque qu'il y a de l'indéterminé, non réservé au sensible. Il y a toujours un reste d'indétermination, une certaine quantité d'indétermination qu'il faut inclure dans le déterminé; la matière, intelligible ou non, apporte la quantité d'indétermination nécessaire à la définition. Définir, c'est toujours appliquer une détermination à un relatif indéterminé. Le travail d'Aristote est ainsi de statuer sur le degré d'indétermination qu'il faut inclure dans le déterminé. Le genre étant en position de hylè, si les catégories n'ont pas de hylè, elles ne sont pas des genres. Il s'ensuit qu'elles ne peuvent pas être définies mais seulement exhibées et ce que l'on exhibe alors, c'est un certain quantum d'expérience pure: du lieu, du temps etc...; il y a une expérience pure du local: "à Athènes". Ce n'est pas une définition, ni une analyse du lieu, mais la détermination la plus pure du local comme tel. Comprendre la détermination du local en tant que non physique: expérience de signification, non de physique. Cà implique qu'il n'y a expérience du corps que sous la forme d'une expérience de signification. y a-t-il un contenu de la catégorie? Il y a une teneur élémentaire d'expérience pour chaque catégorie: aucune composante de hylè là dedans. Ce sont des notions qui sont uniquement déterminantes. Les catégories indiquent une chose singulière qui est la durée, le degré et la valeur de stabilité du prédicat; "être à Athènes", "être assis" se distinguent, de ce point de vue, de "être animal raisonnable" : un homme n'est pas toujours assis; par contre, il est toujours un animal raisonnable. Il y a aussi une co-variabilité des prédicats: être assis se corrèle à être debout, couché. .. Il

Les post-prédicaments. Si les catégories sont des marqueurs de l' hekaston (le ceci, le cas), il y a des termes encore plus généraux qu'elles, les po st-prédicaments : antikeîsthai (opposition) (Cat. 10-11), proteron (antérieur) (Cat. 12), hama (en même temps) (Cat. 13), kinèsis (mouvement en général et non au sens de la Physique) (Cat. 14-15), hekhein (en général) (Cat. 16). La détermination est un acte exercé sur une hyle (matière); mais cette matière doit déjà avoir quelques propriétés. Les post-prédicaments sont les marqueurs les plus généraux pour que du déterminé soit possible. Ils servent à marquer le déterminable comme tel. Nous avons affaire ici à des opérations dans un espace logique. Ainsi, pour qu'une détermination puisse "prendre", il faut déjà pouvoir marquer . de l'opposé: blanc et noir ne déterminent que parce qu'ils sont selon l'opposition; l'opposition est un marqueur de détermination: s'il n'y a pas d'espace entre les opposés, il n'y a pas d'acte de détermination qui puisse prendre. . de l'antériorité. Dans" homme blanc ", blanc est postérieur à homme du point de vue de l'enchaînement des prédicats. . du "simul": "homme blanc" blanc est postérieur et simultané. . du mouvement: il faut pouvoir passer d'un opposé à l'autre: mouvement de passer d'un opposé à l'autre dans un espace logique. . de l'avoir: "Hexis" : avoir, propriété; condition pour qu'une chose puisse fixer une propriété. Il faut qu'elle le supporte, d'avoir une propriété! Elle ne doit pas être allergique, c'est-à-dire: elle doit être capable de fixer de la propriété. Le divin est "allergique" à la couleur. En d'autres termes, pour avoir des propriétés il faut avoir la propriété de supporter des propriétés. On ne saurait ainsi tomber d'accord avec Granger3 pour affirmer que "signifier c'est renvoyer à un être". Signifier est plutôt indiquer à quel titre ("catégorie") quelque chose est déterminé. Et il n'est pas sûr que le "à quel titre" soit de la "catégorie" au sens moderne du terme, qui repose toujours sur la possibilité d'un tableau et d'une déduction. Or nous n'avons ici ni tableau ni déduction. Faire un tableau des catégories implique de s'occuper de ce qu'il y a "entre" les catégories; Aristote ne fait pas cela. Les déterminants ( les catégories) sont discrets; "entre" les catégories, il n'y a
3 Dans La théorie aristotélicienne de la science, p.58 (Aubier Montaigne, 1976). 12

rIen. Il faut à partir de là réinterroger l'expression skhêmata tês katègorias que l'on trouve en Delta, 6, l016b34 et E2, l025b36. Les skhêmata sont "des sortes de" : des variétés qui ne sont pas dérivées d'un type puisqu'il n'y a pas de catégorialité dont les "à quel titre" pourraient être des espèces. Chez Aristote, il faut toujours se demander "quelle est la question qu'il faut poser?". Il nous faut reconstituer la question à quoi fait réponse la distinction des catégories. La question d'Aristote ici n'est pas du tout le "problème des catégories". Elle est bien plutôt la suivante: jusqu'à quel degré de précision peut-on dire quelque chose de quelque chose, sans que dire revienne à rivaliser avec montrer? Le langage ne montre pas; il faut éliminer l'idée que le langage montre, dêloun, que le voir est un rival du dire: pour Aristote, dire n'est pas rival de montrer. Si l'on récite l'Iliade pour en dire le sujet, on ne dit rien de l'Iliade. Les degrés de précision sont discrets; ils sont apportés par les déterminants. Le déterminé, le todé ti, le ti, est un "ceci", isolé. On peut maintenant en venir à la difficulté majeure: le sèmainein. En Gamma 4, Aristote demande: un terme peut-il signifier lui-même et autre chose (c'est-à-dire, en particulier: son contraire) ? "Si toutes les contradictions relatives au même sujet sont vraies en même temps, il est évident que tous les êtres n'en feront qu'un. Il y aura, en effet, identité entre une trirème, un rempart et un homme, ..." (l007b19-20). La mention de la trirème, du rempart et de l'homme est un souvenir d 'Hérodote (Historia, VIII.141 sqq), lorsqu'il nous rapporte la consultation de l'oracle de Delphes par les Athéniens, à la veille de la bataille de Salamine. Lorsque c'est le dieu qui parle, son "semainein" est particulier: on est en régime de sèmainein oraculaire, dénivelé, "oblique" (cf. le fragment 93 d'Héraclite). Les significations peuvent ici avoir un flottement; hommes, murailles, navires, sont des déterminations sans bords nets, qui peuvent passer l'une dans l'autre: il faut interpréter. Aristote fait passer le sèmainein dans un autre régime, non oraculaire: c'est désormais un terme qui signifie (et non quelqu'un, ou Dieu), et l'homme comprend, au lieu d'interpreter ou de deviner; aucune phrase d'un langage d'homme ne doit être telle que ce soit un intermédiaire qui doive l'expliquer. Sèmainein est, chez Aristote, coupé de la locution: ce n'est pas quelqu'un qui signifie, ni un dieu, ou son interprète, mais un terme. 13

Signifier: un mot vient marquer de signification un autre mot au titre d'une catégorie; dans "l'homme est blanc", blanc est une signification par son acte de transitivité sur homme. La signification est transitive, non attachée à la matière du mot. Il n'y a aucune mimologie de l'essence dans la signification de mot. Le mot est la matière de la signification, mais la signification n'a lieu que quand un autre mot vient marquer la signification du premier selon les catégories. La signification ne se trouve pas dans le mot mais dans l'acte de transitivité du "à titre de". Il y a là une rupture franche avec le cratylisme. Le procès de signification est absolument intrinsèque et la signification n'a lieu qu'au moment où un autre mot vient marquer le premier mot "à titre de" telle catégorie. La signification ne s'obtient pas à se glisser dans la frange entre catégories. Il n'y a rien à dire "entre" les catégories, par exemple, de l'espace et du temps: on n'est pas en régime proustien de signifiance! Les significations ne sont jamais glissantes, elles ont une détermination stricte. Il n'y a pas de frange catégoriale. Le signifier se produit au croisement de deux processus. Un processus qui marque la détermination réglée des prédicats, lesquels persistent ou changent selon leur catégorie. Soit "l'homme frappe"; frapper relève de la catégorie de l'action, qui comporte le fait que si l'homme frappe, il ne frappe pas "tout le temps" : il faut indexer à " frapper" une durée de persistance de sa signification. Dans "Socrate assis", "assis" qualifie Socrate selon la catégorie de la posture, et ne se comprend que par rapport à "debout", "couché "... Chaque prédicat est associé à une fonction de variation, de stabilité, etc., qui/que lui assigne sa "catégorie". Mais l' " être assis de Socrate" n'existe pas; de même, "être bleu" n'est pas une couleur. La propriété est un état de chose non indépendant. Un processus comportant la teneur signitive du local, du temporel, du qualitatif ( ou être tel, avoir une propriété). Les catégories sont des déterminants sans matière; si les significations catégoriales n'ont pas de matière noétique indéterminée, (alors il n'y a rien qui serait susceptible de " supporter" d'éventuelles variations de leur sens, d'où) il n'y a pas plusieurs façons de comprendre local, temporel, actif,...etc. Pas de nuance dans la teneur en signification des catégories. Elles sont un cadre par lequel le langage n'est pas privé: il y a une rigidité des catégories, et il y en a une compréhension univoque. On peut seulement dire: les choses sont dites selon le local, le temporel, le qualitatif, le quantitatif, la posture. Elles donnent l'expérience stricte du "tel", l'expérience tranchée du "être-tel", du 14

qualitatif comme tel. L'expérience du "tel" (non pas être tel-ou-tel) est univoque et rigide. Etre homme, c'est comprendre qu'il y a du "tel". Les catégories n'ayant pas de matière, n'ont pas de rapport entre elles. Elles peuvent se chevaucher, mais ce chevauchement ne fait pas lien. C'est le "chaque cas" (1'hekaston) qui fait l'unité. Le problème du "chaque": qu'il soit un foyer d'unité selon le canal catégorial (il n'y a pas ici d'activité synthétique) . Pourquoi n'y a-t-il pas d'activité synthétique avec les catégories? Il n'y a pas de "entre-catégories" que l'on pourrait élaborer. Les catégories se tiennent dans une pure parataxe. D'où ce fait qu'il n'y a pas de déduction, façon kantienne, des catégories chez Aristote. Maintenant, s'il n'y a pas de "entre" pour les catégories, comment penser leur pur côte-à-côte ? La façon dont la signification se produit implique qu'il ne s'agit pas de signifiance, ou signification flottante. Pour Aristote, les significations "bougent", mais elles ne sont pas le siège d'une mobilité glissante, qui ferait passer insensiblement d'une signification à une autre. Signifiance, ce serait par ex. le fait qu'il y ait, non le bœuf, mais l'état bovidé: Zeus prend temporairement l'état bovidé (Ovide), les états passent les uns dans les autres. Au contraire de cela, les catégories ne sont pas souples. On ne peut "être homme" et "être bœuf'. Homme, individuel, exclut boeuf, individuel. Il n'y a ni nuances ni franges dans leur teneur en signification. La catégorie indique l'indépendance d'une significations. Il y a donc un degré d'indépendance de la signification, mais il y a aussi un degré d'indétermination lié à son degré de circulation: comment une signification est remplacée par une autre, par exemple, la qualité supporte le plus et le moins, à la différence de la quantité et de la relation. La quantité supporte l'égal ou l'inégal; les relatifs disparaissent en même temps; le local et le temporel se comprennent par soi, etc. La signification comporte toujours l'interruption d'un indéfini. Les post-prédicaments trouvent leur place ici. L'indéterminé strict est un non-être. Il n'y a pas de chevauchement au niveau catégorial mais le déterminable doit être minimalement déterminé pour avoir un statut. Les post-prédicaments sont les marqueurs minimaux du déterminable comme tel. Les catégories opèrent en restreignant le signifié (lequel reste ouvert en régime oraculaire). On ne peut signifier que selon certaines contraintes, par exemple: on ne peut avoir du "local-passif'. Des 15

formules comme: la nuit dans le jour, ou : le jour est une qualité de la nuit, ou : l'essence du jour, c'est la nuit ...sont pure folie pour Aristote. Imaginez Aristote lisant Héraclite: l' hustéron et le protéron sont l'un dans l'autre! Aux yeux d'Aristote, Héraclite télescope la détermination et l'indéterminé (puisqu'il n'y a plus, chez lui, d'antériorité, d'opposition, etc.) Ce sont ces contraintes, qui pèsent sur le signifier, qu'explicitent les post-prédicaments. Le "en même temps" (hama). Il n'y a pas d'écart, de retard au sein des déterminations; phénoménologiquement, nous disons du sucre qu'il est blanc, et friable, et ...etc. Mais un hekaston n'est pas un chapelet indéfini de prédicats temporels: toutes les déterminations y sont hama, en même temps. Si c'est "hama", il faut de plus choisir la détermination dominante. Le mouvement: il rompt avec la détermination réciproque, le palintropos. Mouvement palintropos: pendant que ça va dans uns un sens, ça va aussi dans l'autre sens. Tandis qu'on est en train d'aller, on est en train de revenir. Se refroidir (qualité), c'est aussi en même temps se réchauffer; le motif contient son inverse. Au contraire chez Aristote, le mouvement marque une rupture: si l'on va de A vers B, on ne va pas de B vers A. Déterminer, c'est aller d'un point à un autre: dans "homme blanc", on passe de "homme" à "homme blanc ", on va d'une détermination autonome à un quale qui lui-même reçoit une détermination d'être le Quale de cette ousia. Le dernier post-prédicament, l' hekhein. Les po st-prédicaments impliquent le moins de marque possible. Ainsi le déterminable, comme tel, est sans qualité; mais pas tout à fait cependant! Sa qualité infime, c'est l'hexis, l'echein, c'est à dire, au moins, la qualité de n'être pas allergique au fait de recevoir des déterminations. La surface par exemple, avant d'être blanche, est non-allergique à la réception de telle ou telle couleur. CONCLUSION (pour rassembler les remarques précédentes). Granger établit le système co-présent de toutes les déterminations, mais ce système est à contourner, pour interroger le champ d'expérience où une détermination catégoriale apparaît. Importance du cas singulier: on est dans un univers où il n'y a que des cas particuliers, et où il y a du légoménon, du dit. On peut neutraliser le locuteur: le dit est compréhensible sans référence à l'autorité disante Dans ce champ d'expérience, le verbe n'est pas encore entré en scène: on est en-deçà de la sumplokè. On ne peut ici parler que selon une parataxe. Semainein : pour comprendre comment Aristote apporte la signification, plusieurs paramètres sont à prendre en compte: 16

d'abord la situation de ce dont on parle selon son indépendance/dépendance. Le paramètre de la détermination est dans l'opposition tranchée " dépendant/ indépendant ". Pas de compréhension mixte, ni flottante. C'est, ou ce n'est pas. Signifier exige que l'on ait fait un choix; signifier, c'est marquer du tranché. Ce qui est en acte, ce qui existe vraiment, est tranché. Il n'y a pas d'état hybrides. Dans le bouc-cerf, on ne comprend pas une unité. Pour qu'il y ait du signifié, il faut du compatible. Les catégories sont des marqueurs de compatibilité. L'expression "le blanc est à Athènes" comporte de l'incompatible; blanc est dépendant, on ne peut l'utiliser comme indépendant. De quoi, le blanc? D'un homme. Il faut déterminer la compatibilité d'une catégorie à une autre. Enfin, la détermination est ordonnée: les catégories sont ordonnées selon l' ousia, qui est la première à marquer. Il y a une stabilité/labilité des significations qui est non-irrationnelle, réglée, et qui s'oppose par là au régime oraculaire. Soit la propriété "chaud". Il y a "le plus chaud", prédiqué du soleil, stable ici. Mais par ailleurs, une chose chaude ne reste pas chaude. Reste un point difficile: comment Aristote isole-t-ille " au titre de" de chaque catégorie? Faut-il admettre l'intuitivité d'une teneur pure d'expérience? Y a-t-il quelque chose d'irréductible comme une expérience pure du "temporel", du "local", de la posture... ? Il n'y a pas qu'un seul type d'arbre. Être un arbre, c'est être tel ou tel arbre. De l'arbre tout court, ça n'existe pas, il faut que l'arbre soit marqué. cf. Marx: on ne peut acheter du fruit, on demande des pommes, des poires. Cf aussi Hegel: on ne peut manger de fruit. L'essence n'existe pas, tel cas seulement existe, il faut descendre jusqu'au cas. Quelle est cette séquence intuitivée d'expérience pure?

17

L'ordre des relations L'ordre des relations: catégories et pragmatisme dans les Harvard Lectures de C. S. Peirce Mathias Girel

On reçoit parfois de ses alliés un secours bien embarrassant. Ainsi, un célèbre contemporain de Peirce et de James, qui connaissait pourtant bien leurs écrits, crut pouvoir résumer de la sorte l'esprit du mouvement pragmatiste: "La tentative de saisir l'essence du jugement, le "je pense ", pour en déduire des catégories et des principes, est une gageure que personne ne voudrait tenir aujourd'hui: cause, substance, réciprocité, possibilité, nécessité, ont une histoire où l'on voit leur dépendance à l'égard de l'expérience et peut-être même de la volonté - voilà le ,,} mis à nu : c'est mal une législation qui s'en va et qui ne sera pas remplacée. Le mot a fait long feu. Pourtant, c'était commettre là une singulière violence envers ce qui faisait l'originalité de Peirce, qui, repoussant certes toute déduction des catégories à partir du "je pense" et d'une éventuelle" essence du jugement ", n'entendait pas pour autant renoncer à l'usage de catégories et à l'élucidation d'une structure formelle de l'expérience. Il se trouve en effet que Peirce pense non seulement pouvoir défendre sa propre conception de l'attitude philosophique à partir des catégories, mais aussi, à partir de ce même socle, convoquer les autres philosophies - y compris les autres variétés du pragmatisme - et exhiber leurs insuffisances. C'est à cette convocation intempestive que sont consacrées les sections suivantes. Le fait pourrait étonner: quelques courants plus populaires du mouvement pragmatiste se sont illustrés par un diagnostic de crise de l'activité philosophique2, ainsi que par un rejet de l'attitude mathématisante, d'une part, et des prétentions de la logique, de l'autre. Certains auditeurs durent donc être fort surpris quand, en ce printemps 1903, Charles S. Peirce commença ses Harvard Lectures par un exposé sur ses catégories et leur lien
1 Lalande André, "Pragmatisme et pragmaticisme ", Revue Philosophique, Paris, 1906, 1, p. 143, repris dans Lalande par lui-même, Paris, Vrin, 1967. 2 James commence ses conférences sur le Pragmatisme et sur l'Univers pluraliste par une description volontiers dramatisée d'une telle crise, mais c'est déjà le cas pour la conférence de 1898, Philosophical conceptions and practical results.

avec la logique des relations3. L'audience, formée aux idées de James, attendait sans doute de la part du "père" du pragmatisme plus une confirmation des idées de leur professeur à Harvard qu'un rappel des grandes étapes de la réflexion logique de Peirce depuis les années 1860. Des réactions exactes de ce public, on ne sait pas grand chose, mais un point est certain: elles ne purent convaincre James de la nécessité d'aborder le problème de la structure de l'expérience à partir des catégories peirciennes4, et elles suscitent, aujourd'hui encore, quelque perplexité de la part de certains commentateurs qui n 'hésitent pas à les escamoter5. Pourtant, ces conférences, qui marquent la première apparition publique de Peirce dans le contexte du débat sur le pragmatisme, proposent une exposition et une défense fort complètes de sa conception de la philosophie, nourries par les recherches qui avaient été entreprises pour la Minute Logic et pour sa candidature auprès de la fondation Carnegie; s'il y a lieu de parler d'un pragmatisme de Peirce, les catégories n'en forment pas une partie facultative. Elles en sont la colonne vertébrale, qui lui permet de répondre à la double attaque à laquelle il se trouve exposé, de la part de la métaphysique classique, sur un front, de la part des pragmatistes plus" révolutionnaires ", sur l'autre. Comme il ne saurait être question, dans le présent cadre, de donner une présentation même abrégée de la doctrine peircienne des
Nous utiliserons les abréviations suivantes. Peirce, Charles S., The Papers of Charles S. Peirce (1857-1914), Abréviation: R + numéro de manuscrit, ou L + numéro de lettre. La numérotation des manuscrits et lettres est celle de Robin Richard (éd.), Annotated Catalogue of the Papers of Charles S. Peirce. University of Massachusetts Press, 1967. Collected Papers of Charles Sanders Peirce, Vols. 1-6, C. Hartshorne et P. Weiss (éd.); Vols. 7-8, A. Burks (éd.), Cambridge, The Belknap Press of Harvard University Press, 1931-35, 1958. Abréviation: Numéro de volume, suivi d'un point, et du numéro de paragraphe (ex: 1.331). Writings of Charles S. Peirce: A Chronological Edition. 6 vols. Peirce Edition Project (éd.), Bloomington, Indiana University Press, 1982-2000. (=W suivi du numéro de volume et de page). The Essential Peirce: Selected Philosophical Writings. Vol. 1. N. Houser et C. Kloesel (éd.); vol. 2. Peirce Edition Project (éd.), Bloomington & Indianapolis, Indiana University Press, 1992, 1998 (=EP suivi du numéro de volume et de page). Reasoning and the Logic of Things: The Cambridge Conferences Lectures of 1898, Ketner K. (éd.), Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1992 (=RLT). Pragmatism as a Principle and a Method of Right Thinking, The 1903 Harvard Lectures on Pragmatism, P.A. Turrisi (éd.), Albany, SUNY Press, 1997 (=HL). A La Recherche D'une Méthode, G. Deledalle et alii (trad.), Collection Etudes, Perpignan, P.U.P., 1993 (=ARM). 4 C'est un euphémisme. Il est cependant intéressant d'observer dans la correspondance entre Peirce et James le retour régulier de ces motifs. Cf. en particulier WJ CSP, Nov 7, 1908, L224. 5 Cf. Apel Karl Otto, Charles S Peirce: From Pragmatism to Pragmaticism, Krois John Michael (Trad.), Amherst, Univ. ofMass. Pr, 1981, Ch. 8, B. 20
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catégories dans son ensemble, d'autant que de remarquables études sont déjà disponibles6, on peut tenter d'en donner une idée à partir de l'usage qui en est fait dans les Harvard Lectures de 1903, en suivant trois dimensions: (1) la place et le statut des catégories dans la conception de la philosophie que propose alors Peirce, (2) leur utilité pour désactiver certains systèmes imparfaits de la métaphysique, et (3) leur vertu pour redresser certains problèmes gauchis par la tradition philosophique.
~ 1. Logique et architectonique.

Aujourd'hui encore, quand bien même on connaît les catégories de Peirce, et que l'on peut citer ses Priméité, Secondéité, et Tiercéité, c'est bien souvent pour railler chez Peirce une" triadomanie " qui ne ferait finalement que manifester l'idiosyncrasie de son auteur. La théorie des catégories de Peirce serait obscure; elle aurait cet aspect familier et lointain des fragments des pythagoriciens? Or, c'est justement un phénomène très étrange que l'incompréhension suscitée par la théorie peircienne des catégories, car son projet est à l'origine fort classique: "Former une table des catégories est (...) ,,8 la grande fin de la logique affirme le jeune Peirce, dans les années 1860, et l'idée, à l'époque, semble clairement identifiable. Il s'agit, comme il le précisera plus tard, de " franchir le pas kantien du transfert des conceptions de la logique à la métaphysique" (RLT, 1898 : 146). Le propos ne peut donc
6 Une bibliographie partielle et minimale comprendrait: De Tienne André, "Peirce's Early Method of Finding the Categories ", Transactions of the Charles S. Peirce Society, vol. 25, no. 4, 1989, p. 385-406 ; L'analytique de la représentation chez Peirce, Bruxelles, P.U. Saint Louis, 1996; "Quand L'apparence (se) fait signe: La genèse de la représentation chez Peirce ", RS-SI (Recherches sémiotiques / Semiotic Inquiry), vol. 20, no. 1-2-3, 2000, p. 95144; (dir), Etudes phénoménologiques, Bruxelles, Ousia, 1989, Numéro spécial. Esposito Joseph, "The Development of Peirce's Categories ", Transactions of the Charles S. Peirce Society, 15, 1979, p. 51-60 ; "Peirce's Early Speculations on the Categories ", In Ketner K. (éd.), Graduate Studies Texas Tech University, Lubbock, Texas Tech Pr, 1981, p. 343-346 ; Evolutionary Metaphysics: The Development of Peirce's Theory of Categories, Athens, Ohio, Ohio University Press, 1980; Hartshorne Charles, "A Revision of Peirce's Categories", Monist, 63, 1980, p. 277-289; Hausman Carl R., Charles S. Peirce's Evolutionary Philosophy, New York, Cambridge Univ Pr, 1993; Hookway Christopher, Peirce: The Arguments of the Philosophers, London, Routledge & K Paul, 1985 ; Rosensohn William L., The Phenomenology of Charles S Peirce: From the Doctrine of Categories to Phaneroscopy. Amsterdam, Gruyter, 1974. 7 Cf. 1.355. Peirce n'hésitera d'ailleurs pas à se proclamer" céno-pythagoricien " (R899). 8 Cité dans Murphey Murray, The Development of Peirce's Philosophy. Cambridge, Harvard Univ Pr, 1961, p. 412. 21

manquer d'évoquer des tentatives classiques, et au moins deux prédécesseurs illustres, Kant et Aristote: " Les catégories de Kant sont dérivées de l'analyse logique des jugements et celles d'Aristote (forgées avant la séparation de la syntaxe et de la logique) sont dérivées d'une analyse mi-logique mi grammaticale des propositions. C'est sur la table des catégories que ,,9 la philosophie est érigée (. ..) Si, dès ses années de formation, Peirce a pu se ranger de la sorte sous le patronage d'Aristote et de Kant, ce n'est pas parce qu'il était satisfait du traitement qui était réservé aux catégories dans ces deux systèmes10, mais parce qu'il en partageait l'inspiration architectonique fondamentale. On ne voit jusqu'ici rien d'insolite, et il n'y aurait jusque là pas de portée révolutionnaire dans le propos, si l'apport de Peirce ne se manifestait très tôt de façon décisive: il pense pouvoir réviser la logique qui était utilisée jusque là de façon insuffisamment critique pour former la table des catégories; la logique des relations, puisque c'est de cette dernière qu'il s'agit, aurait pour effet de " dynamiter" la logique traditionnelle (HL: 126). Cette double attitude, à la fois réceptive et critique, se manifeste bien dans les textes fort nombreux que Peirce consacre à Kant dans les années 186011. Certes, il y a bien un accord initial: nos catégories seraient l'objectivation de formes logiques (WI: 351, 1866), et la formation d'une éventuelle" table" (Peirce préférera vite parler de " liste ") est un problème qui est adressé à la logique formelle. Mais alors que Kant affirmait que tous les actes de l'entendement peuvent être réduits aujugements, fournis par les canons de la logique traditionnelle, Peirce refusera à la fois d'accepter ce canon logique et de faire intervenir dans son étude des catégories des actes de " jugement", en raison des possibles incidences transcendantalistes de ce terme. On pourrait donc dire en première approche que Peirce a le sentiment de reprendre le problème des catégories de façon plus fondamentale et plus ordonnée. De façon plus ordonnée, car il était peut-être possible d'apercevoir des connexions entre les catégories qui avaient échappé à Kant (" je me faisais l'impression de tâtonner en aveugle au milieu d'un système de conceptions déréglé", ARM: 34, 1893). De façon plus fondamentale, car
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Ibid.
Cette" insatisfaction" est notamment le thème de Esposito, Joseph L., [1979] et [1980].
22

10

Il Peirce préfère rapporter sa table des catégories à celle de Kant. Cf. 1.300.

cette enquête entraîne avec elle le développement de la sémiotique et de la logique des relations: " Au terme d'une série de recherches, je finis par voir que Kant n'aurait pas dû se confiner aux divisions de propositions, ou "jugements ", comme disent les Allemands qui par là embrouillent le sujet, mais aurait dû tenir compte de toutes les différences de forme élémentaires et significatives parmi les signes de toutes sortes, et surtout qu'il n'aurait pas dû négliger les formes fondamentales de raisonnement" (ARM : 38 ; 1907).
CATEGORIES PARTICULIERES ET UNIVERSELLES: " COURTE LISTE ". LE PROBLEME DE LA

Ce dernier point fait peser immédiatement une menace interne de dispersion sur le système; il est susceptible de deux développements, qui ont été tous les deux suivis par Peirce, et au sujet desquels notre texte adopte une attitude très claire. On peut tenter de préciser toutes les relations qu'ont entre elles les catégories particulières, ce qui ouvre un plan de dimension proprement" océanique"; on peut à l'inverse se concentrer sur ce que Peirce appelle la "courte liste" de catégories universelles, ce qui permet d'élucider un petit jeu de structures fondamentales. C'est bien, sans ambiguïté, cette dernière que Peirce entend développer quand il annonce: "Le mot Catégorie revêt substantiellement le même sens chez tous les philosophes. Pour Aristote, pour Kant, pour Hegel, une catégorie est un élément du phénomène du premier rang de généralité. TIen découle naturellement que les catégories sont peu en nombre, tout comme les éléments chimiques" (HL: 152-53). On voit donc quel est le premier contresens à éviter: quand on parle des " trois" catégories chez Peirce, on ne fait pas référence à toutes les catégories, comme si Peirce avait découvert une façon ingénieuse de " raccourcir" la table kantienne; il s'agit des catégories universelles, ou encore de ce qu'il appelle la courte liste des catégories, et qu'il repère, avant lui, chez Aristote, Kant et Hegel, bien que ces derniers ne fassent pas aussi explicitement cette distinction:

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"Je pense qu'il y a là au moins deux ordres distincts de catégories, que j'appelle le particulier et l'universel. Les catégories particulières forment une série, ou ensemble de séries, de telle sorte qu'un membre seulement de chaque série soit présent, ou au moins prédominant, dans chaque phénomène. D'un autre côté, les catégories universelles appartiennent à chaque phénomène, l'une étant peut-être plus importante dans un aspect du phénomène plutôt
que dans un autre, mais toutes appartenant à chaque phénomène.
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On saisit bien qu'il y a deux ordres, deux séries de l'expérience, l'enchevêtrement infini des catégories particulières, d'une part, et les " classes" de concepts les plus générales, dont Peirce pense avoir élucidé l'ordonnancement, d'autre part, et cette distinction recouvre en fait une différence de régime: une catégorie particulière au plus est impliquée dans chaque phénomène, alors que toutes les catégories universelles sont présentes dans tout phénomène, ce qui serait particulièrement clair chez Kant et Hegel. "Je ne les reconnais pas chez Aristote, à moins que les prédicaments et les prédicables soient ces deux ordres. Mais chez Kant, nous avons l'unité, la pluralité et la totalité, toutes n'étant pas présentes à la fois; la réalité, la négation et la limitation, toutes n'étant pas présentes à la fois; l'inhérence, la causalité, et la réaction, toutes n'étant pas présentes à la fois; la possibilité, la nécessité et l'actualité, toutes n'étant pas présentes à la fois. D'un autre côté les quatre grandes catégories de Kant, la quantité, la qualité, la relation et la modalité forment ce que je reconnaîtrais comme les catégories universelles de Kant. Chez Hegel, sa longue liste de catégories, qui donne les grandes divisions de son encyclopédie, ce sont ses catégories particulières. Ses trois moments
12J'emprunte la traduction à De Tienne [1989, p. 24]. Ce serait une toute autre question que d'étudier le projet d'une longue liste de catégories chez Peirce. La complexité des relations entre les catégories particulières, et leur fourmillement même, revient comme un contrepoint dans les écrits de Peirce. Kant, pour sa part, s'était montré très circonspect -prudent?- au sujet d'une énumération des prédicables de l'entendement pur, nous prévenant qu'il faudrait consulter sans doute quelques" manuels d'ontologie", et affirmant simplement: "Les catégories, une fois combinées avec les modi de la sensibilité ou même entre elles, fournissent un grand nombre de concepts a priori dérivés: les repérer et en faire le relevé aussi complètement que possible serait un effort utile et non désagréable, mais dont on peut ici se dispenser" (KrV, tr. A. Renaut, Paris: Aubier, p. 165 = A82/BI08). 24

de la pensée, bien qu'il ne leur applique pas le mot catégorie, sont ce que j'appellerais les catégories universelles de Hegel. " (HL: 153). Tout le problème va donc être de faire apparaître ce jeu de catégories universelles, mais il est d'ores et déjà possible d'éviter un faux débat, qui consisterait à opposer frontalement Peirce et d'autres formes de pragmatisme " révolutionnaire" sous le prétexte que ces dernières auraient opéré une " dissolution" des catégories. Pour que le débat porte vraiment, il faudrait s'assurer que l'on parle bien des mêmes catégories de part et d'autre: s'il s'agit des catégories particulières, il faut alors prendre en compte tous les écrits de Peirce à ce sujet, et certainement aussi tous les textes relatifs à la doctrine critique du sens commun (critical common-sensism), qui abordent nos croyances et inférences acritiques les plus générales sous l'angle de leur faillibilité. Parce qu'en fait ces discussions portent sur des niveaux différents, Peirce juge bon de maintenir une distinction entre les trois catégories et les catégories particulières, distinction que ses adversaires ne cessent de vouloir effacer13. Nous ne traiterons pas ici de cette" longue liste ", ni des problèmes que pose cette distinction (elle constitue en soi un problème philosophique), mais il importe de la garder à l'esprit quand on compare Peirce et d'autres auteurs sur ce point; c'est souvent elle qui permet à son tour de départager des attitudes fort différentes. La théorie des catégories de Peirce va donc se concentrer pour l'essentiel sur le jeu des catégories universelles, qui peuvent être dérivées de la logique, en l'occurrence la logique des relations; mais un second problème se surimpose immédiatement au premier: la description des catégories ne va pas être la seule affaire de la logique; elle semble pouvoir être fournie par plusieurs domaines au moins: la logique des relations, d'une part, la " phénoménologie ", de l'autre. Il est important d'aborder cette" tension ", car elle permet de mieux identifier l'entreprise philosophique de Peirce, et

S'il fallait s'en convaincre, il suffirait de lire le chapitre V du Pragmatisme de William James, chapitre consacré au "sens commun ", et qui entend bien traiter de toutes les catégories (à savoir" la chose", "le même et l'autre", les" genres", les" esprits", les " corps", "un temps", "un espace", "sujets et attributs", les" influences causales", l' " imaginé", le " réel ") quand il en fait des" hypothèses extraordinairement fructueuses". Cf. James, William. Pragmatism, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1975, p.85. Cf. également p. 94. On retrouve un même flottement chez certains lecteurs de Peirce: cf. par exemple Rosenthal, Sandra B. Charles Peirce's Pragmatic Pluralism, Albany, SUNY Pr, 1994, Ch. 4. 25

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par là le point de vue à partir duquel il va pouvoir convoquer les autres philosophies.
LOGIQUE OU PHENOMENOLOGIE?

Il Y a en fait un double départ dans les Conférences de 1903 : dans une version antérieure de leur rédaction, Peirce présente les différents types de relations fondamentales à partir des mathématiques, puis, se ravisant, donne une exposition phénoménologique des catégories. Pour comprendre ce débat, il faut bien préciser que la phénoménologie de Peirce n'a qu'un lointain rapport avec son homonyme husserlienne14; elle est ici la description de " tous les aspects qui sont communs à tout ce qui est éprouvé (experienced) ou pourrait être éprouvé (experienced) ou devenir un objet d'étude de façon directe ou indirecte" (HL: 120). Il faut par ailleurs prendre une précaution de vocabulaire: la logique ne désigne pas ici tous les domaines de la logique15, mais plus proprement la mathématique des relations qui forme l'algèbre de la logique16. 1. LESTROISCATEGORIES: NTREE E MATHEMATIQUE. mathématiques Les pures sont" l'étude de pures hypothèses indépendamment de toutes les analogies qu'elles peuvent présenter avec l'état de notre propre univers" (HL: 130), et c'est donc indépendamment de toute analogie avec l'expérience que les Harvard Lectures débutent par le rappel des trois types fondamentaux de relations, empruntées aux "mathématiques pures" (HL: 124). Il Y a trois classes de prédicats indécomposables, qui se définissent par leurs valences: (1) ceux qui ne s'appliquent qu'à un sujet
Le dossier sur le rapport éventuel entre la phanéroscopie peircienne et la phénoménologie husserlienne ou heideggérienne est déjà lourd. Nous renvoyons aux études citées par N. Hauser [in De Tienne, 1989], qui donnent une bonne idée du champ, en ajoutant le texte plus récent de Sandra Rosenthal, "Pragmatic Experimentalism and the Derivation of the Categories" in Forster, Paul (éd.), The Rule of Reason: The Philosophy of Charles Sanders Peirce, Toronto, Univ of Toronto Pr, 1997. 15 On sait que la Logique, à proprement parler, comprend selon Peirce, la grammaire spéculative, la critique, et la rhétorique spéculative. Quand elle est prise en ce sens strict, la logique est une des trois" sciences normatives" et constitue une des divisions de la philosophie, laquelle dépend quant à ses principes des mathématiques pures, et notamment des mathématiques de la logique. 16Pour une mise au point sur les relations entre les mathématiques et la logique de Peirce, voir la précieuse introduction de Nathan Houser, "Introduction: Peirce as Logician ", in Houser Nathan (éd.), Studies in the Logic of Charles Sanders Peirce, Bloomington, Indiana Univ Pr, 1997. 26
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unique, (2) ceux qui ont chacun deux sujets, (3) ceux qui ont trois sujets, et ces trois classes de prédicats forment l'armature des catégories. Ces relations les plus générales donnent naissance à chaque fois à des types différents de mathématiques: mathématiques dichotomiques, mathématiques trichotomiques, que Peirce a développées de façon considérable17. En ce qui nous concerne ici, l'application de ces mathématiques au " grain" de l'expérience permet par abstraction d'éclairer les formes intéressantes que sont les monades, dyades et polyades : " J'appelle un objet avec une valence insatisfaite une monade, avec deux une dyade, avec trois une triade, etc., avec plus de deux une polyade. " (HL: 129). Il faudrait ajouter un dernier point, que nous n'aurons pas la place de développer ici: Peirce pense que ce jeu minimal de relations est complet parce qu'il est possible de réduire toute relation d'un rang supérieur à trois à une relation de type triadique, ce qu'il désigne du nom de "théorème remarquable" (" Toute polyade supérieure à une triade peut s'analyser en triades, bien que toute triade ne puisse s'analyser en dyades ", RLT : 154)18.
2. LES TROIS CATEGORIES: ENTREE PHENOMENOLOGIQUE.

Nous avons ici trois idées échouées sur le rivage du mystérieux océan. Il vaut la peine de les emporter avec soi, de les faire briller, et de voir à quoi elles peuvent servir ", RLT : 149 (1898). Mais ces formes de relation ne restent pas du pures hypothèses; elles sont bien présentées dans le flux du paraître, et Peirce en donne des descriptions toujours recommencées et enrichies, sur un mode phénoménologique cette fois.
17 Si son apport à l'algèbre des relations triadiques est généralement connu, il n'en reste pas moins qu'il fut l'un des premiers à tirer tous les enseignements des relations dyadiques qui, pleinement développées, forment l'algèbre booléenne de la logique. Peirce qualifie parfois cette dernière de "poverty-stricken", mais ce n'est pas sans avoir remarqué qu'elle fournit des aperçus intéressants sur la copule de l'inclusion et par là sur toute la logique traditionnelle de la proposition (" cette logique exacte des relatifs [...] dynamite tout simplement toute nos notions traditionnelles de la logique et avec elles la Critique de la raison pure de Kant qui était fondée sur elles ", HL :126). 18Sur tout ce débat, cf. Burch Robert W., A Peircean Reduction Thesis, Lubbock, Texas Tech Univ Pr, 1991. Dans R307 (1903), Peirce se contente de renvoyer à la "démonstration" qui avait été faite en 1898. Cette dernière se trouve dans RLT : 154-155.

cc

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Ici, le Premier est" l'idée de ce qui est tel qu'il est indépendamment de quoi que ce soit d'autre" (HL: 167). Mais dans le phénomène, cette catégorie ne peut selon Peirce se présenter que comme mode de sentiment, " car il n'y a aucun autre mode d'être que nous puissions concevoir comme n'ayant aucune relation avec la possibilité de quelque chose d'autre" (RLT : 202). C'est l'absolument simple, ce qui n'est même pas sentiment, sensation, ou " quale ", qui en tant que tels pourraient être comparés, opposés ou mis en relation19, mais" qualité" ou " mode de sentiment ". " Ce peut être juste un parfum, une odeur d'essence de roses. Ce peut être un sifflement perçant sans fin " (HL: 140) ; ce peut-être n'importe quoi, pourvu que le phénomène apparaisse dans sa "talité" (suchness). Peirce reprend plusieurs fois, pour illustrer cette catégorie, l'expérience de pensée suivante: " Voici une petite bouteille avec quelques cristaux verts à l'intérieur. Quand je l'observe, j'éprouve une sensation de vert (greenness). Si ce vert en venait à emplir tout mon champ de vision, alors même que je devenais momentanément sourd, que je perdais toutes mes sensations cutanées, et ma mémoire, ce serait un sentiment total. " ( 7.543). L'énoncé de la catégorie du Second, qui insiste bien sur son caractère ordinal, pourrait surprendre davantage: c'est" l'idée de ce qui est tel qu'il est en étant second par rapport à quelque Premier, indépendamment de quoi que ce soit d'autre, et en particulier indépendamment de toute loi, quand bien même il se conformerait à une loi. C'est-à-dire, c'est la Réaction comme élément du phénomène. " (HL: 167). Il s'agit de l'action d'une chose sur une autre indépendamment de tout Troisième ou de toute médiation, action qui relève du domaine de l'actualité brute. L'expression qui présente le mieux cette dualité dans le phénomène est celle de l'effort, en particulier quand il devient tel qu'il prime sur les sensations qui l'accompagnent: Peirce donne à plusieurs reprises des descriptions saisissantes de quelques expériences extrêmes permettant de bien révéler ce caractère duel des Seconds20. Mais il ne s'agit bien entendu pas seulement d'une modalité psychologique; on a vu que les relations dyadiques permettaient de construire l'algèbre booléenne de la logique, et sur le plan
" En son être de qualité, toute qualité est son propre univers" (HL: 141) " Ma notion de la seconde de mes catégories fut gagnée quand je décidai que le meilleur moyen pour cette fin serait de noter l'état de conscience lors d'une séance de lever de poids (weightlifling) quand tous mes muscles se contractaient lentement, tant, et sous une telle tension, que cela abolissait presque toute sensation" (Ketner K., His Glassy Essence, Vanderbilt, 1998, pp. 230-233; L477 ; voir R649, 650, 681). 20 28
19

métaphysique cette fois, Peirce n'a pas attendu le début du siècle pour s'expliquer avec les hégéliens anglais: la secondéité ne peut jamais être ramenée au rang d'accident d'une substance: " Il y a deux secondéités, une pour chaque sujet; celles-ci ne sont que des aspects d'une parité qui appartient à un sujet d'une façon et à l'autre sujet d'une autre façon. Mais ,,21.Elle survient entre deux cette parité ne diffère en rien de la secondéité. termes qui agissent l'un sur l'autre. La Tiercéité, elle, engage tout ce qui relève de la médiation; c'est" cet

élément du phénomène (oo.) qui est tel qu'il est en vertu du fait qu'il en met
un second et un troisième en relation l'un avec l'autre" (HL: 149). Un des exemples les plus fameux de cette tiercéité est bien entendu le signe, qui met en relation un objet et un interprétant, mais elle engage également la réalité du continu, toutes les dispositions, les habitudes, les règles, et plus généralement tous les contrefactuels. Bien sûr, il y a des descriptions psychologiques de la tiercéité22, mais cette catégorie s'étend à tout l'esprit, bien au-delà du cadre étriqué de la conscience, comme le précisera bien un texte ultérieur: " Si l'on prend une forme quelconque de la relation triadique, on y trouvera toujours un élément mental. L'action brute est secondéité, toute mentalité implique tiercéité. Analysez par exemple la relation impliquée dans" A donne B à C ". Qu'est-ce que donner? Cela ne consiste pas en ce que A jette B et à ce qu'ensuite C prenne B. Il n'est pas nécessaire qu'un transfert matériel ait lieu. Il tient dans le fait que A fasse de C le possesseur devant la loi. Il doit y avoir une sorte de loi avant qu'il puisse y avoir une certaine sorte de don -ne serait-ce que la loi du plus fort. Mais supposons maintenant que donner consistât simplement dans l'abandon par A de B que C ramasse ensuite. Ce serait une forme dégénérée de Tiercéité dans laquelle la tiercéité est ajoutée de l'extérieur. Dans le fait que A jette B, il n'y a pas de tiercéité. Dans le fait que A prenne B, il n'y a pas de tiercéité. Mais si vous dites que ces deux actes constituent une
21 RLT: 148. Tr. Fr. in Peirce, C. S. Le Raisonnement Et La Logique Des Choses [1898]. Traduit par Pierre Thibaud, Claudine Tiercelin, Christiane Chauviré. K.L. Ketner éd. Paris: Editions du Cerf, 1995, p. 203. 22 Ce serait le cas du " medisense ", "la conscience d'un moyen terme, ou processus, par lequel quelque chose de non-soi est opposé à la conscience. Toute conscience d'un processus appartient à ce medisense. " (7.544) 29