Ce qui fait époque

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Prenant à témoins la littérature, le cinéma, mais aussi l'événement qui interrompt le cours des choses, cet essai en forme de récit diffracté s'efforce de baliser le champ de l'actuel de manière à faire apparaître des possibles politiques. S'inscrivant dans la tradition inaugurée par Foucault, il s'établit à la charnière de la philosophie et de la politique pour scruter les mutations contemporaines du gouvernement des vivants.
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782296172784
Nombre de pages : 238
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CE QUI FAIT ÉPOQUE

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03264-4 EAN : 9782296032644

Alain BROSSAT

CE QUI FAIT ÉPOQUE
Philosophie et mise en récit du présent

L'Harmattan

A Patrick De Vos qui m'initia au Japon et à quelques autres choses encore.

Collection Esthétiques Dirigée par Jean-Louis Déotte Comité de lecture: Jacques Boulet, Alain Brossat (culture et politique), Pierre Durieu, Véronique Fabbri, Jean Lauxerois, Daniel Payot, André RouilJé, Peter Szendy, Michel Porchet, Jean-Louis Flecniakoska, Anne Gossot (Japon), Carsten Juhl (Scandinavie), Suzanne Liandrat-Guigues, Georges Teyssot (Canada), René Vinçon (Italie). Secrétaire de rédaction: Sophie Aumont.

Pour situer notre collection, nous pouvons reprendre les termes de Benjamin annonçant son projet de revue: Angelus Novus « En justifiant sa propre forme, la revue dont voici le projet voudrait faire en sorte qu'on ait confiance en son contenu. Sa forme est née de la réflexion sur ce qui fait l'essence de la revue et eIJe peut, non pas rendre le programme inutile, mais éviter qu'il suscite une productivité iIlusoire. Les programmes ne valent que pour l'activité que quelques individus ou quelques personnes étroitement liées entre elles déploient en direction d'un but précis; une revue, qui expression vitale d'un certain esprit, est toujours bien plus imprévisible et plus inconsciente, mais aussi plus riche d'avenir et de développement que ne peut l'être toute manifestation de la volonté, une telle revue se méprendrait sur elle-même si elle voulait se reconnaître dans des principes, quels qu'ils soient. Par conséquent, pour autant que l'on puisse en attendre une

réflexion - et, bien comprise, une telle attente est légitimement sans limites

-,

la réflexion que

voici devra porter, moins sur ses pensées et ses opinions que sur les fondements et ses lois; d'ailleurs, on ne doit plus attendre de l'être humain qu'il ait toujours conscience de ses tendances les plus intimes, mais bien qu'il ait conscience de sa destination. La véritable destination d'une revue est de témoigner de l'esprit de son époque. L'actualité de cet esprit importe plus à mes yeux, que son unité ou sa clarté elles-mêmes; voilà ce qui la condamnerait - tel un quotidien - à l'inconsistance si ne prenait forme en elle une vie assez puissante pour sauver encore ce qui est problématique, pour la simple raison qu'elle l'admet. En effet, l'existence d'une revue dont l'actualité est dépourvue de toute prétention historique est justifiée... »

Série Culture&Politique

(dirigée par A. Brossat)

On nous dit que les démocraties contemporaines sont exsangues, discréditées aux yeux de ceux-là même dont eIJes garantissent les libertés, abandonnées aux mains d'une caste d'ambitieux et de cyniques professionnels. Et si, c'était, plus simplement, plus radicalement aussi, que la forme classique de la démocratie moderne -la démocratie parlementaire, le système de représentationavait épuisé sa force propulsive et ses réserves de légitimité? Et s'il se trouvait plutôt que, subrepticement, cette figure institutionnelJe de la démocratie, et l'imagination symbolique qui la soutient s'effaçaient aujourd'hui devant d'autres formescelle d'une démocratie immunitaire qui se soucie de la protection des corps avant tout et celle d'une démocratie culturelJe qui rassemble et agrège le public, substitue les paradigmes du spectacle et de la consommation à ceux de la délibération et de l'action, allège la citoyenneté en la réduisant aux conditions de la mise en conformité des conduites et des goûts? Cette collection est ouverte à toutes les directions de recherche s'appliquant à détecter les modes de contamination réciproque, dans les sociétés contemporaines, de la culture et de la politique, à observer et analyser l'émergence de cette démocratie cu]tureIJe, cette forme inédite de la conduite pastorale d'un troupeau humain instruit, informé, inteIJigent et revenu des passions politiques de jadis et naguère.

«

Pendant deux fois cinquante ans, des philosophes ont pu

vivre et enseigner sans avoir peur d'autre chose que d'un décès paisible après une vie digne et honorée (...) depuis, il y a eu le coup dur de J 4- J 8 (...) le philosophe est donc devenu un horrifié»
Raymond QUENEAU, Bâtons, chiffres et lettres

DU MÊME AUTEUR

LA MORT DISSOUTE Disparition et spectralité Sous ]a direction d'Alain Brossat et de Jean-Louis Déotte
L'ÉPOQUE DE LA DISPARITION Politique et esthétique Sous la direction d'Alain Brossat et Jean-Louis Déotte COMMUNISME A]ain Brossa! (UN) INSUPPORTABLE

LA PAIX BARBARE Essais sur ]a politique contemporaine A]ain Brossat ERNEST COEURDEROY (] 825-] 862) Révo]ution, désespoir et prophétisme A]ain Brossat FOUCAULT Dans tous ses éclats Alain Brossat, Fu]via Carnevale, Philippe Hauser, Pascal Michon

Avertissement Prologue Auschwitz et Hiroshima -le double nom de l'irréparable 1. Désastre et écriture Le peuple scripturaire des tranchées Rhétorique de la sincérité et 'mentir vrai' dans l'œuvre de Georges Semprun 11/09 ou : comment l'Amérique 2. Des stratégies narratives Boris Godounov ou le corps mutilé de l'histoire russe La nuit transfigurée Le marché aux traumatismes
film de Wu Ziniu.
-

13

15

25 37

est entrée en guerre

47

63 71

à propos de Nankin 1937,

79

3. La fausse monnaie du récit Prestiges de la puissance occulte: Les Protocoles des Sages de Sion comme modèle et comme exemple L'affaire Wilkomirski Le sionisme de l'arrière ou la résistible imposture
-

91

99 109

dernières nouvelles du Bunker

4. La plaie à vif du négationnisme
Crimes d'Etat, négationnismes et régimes de mémoire collective 123 135

Les crimes d'Etat sont-ils solubles dans le relativisme et le mimétisme?

11

5. Des violences qu'on dit aveugles L'oeil de]a masse
-

E]ias Canetti, témoin de j'émeute

]5]

La plèbe est de retour 6. Deux mondes en un Abandonnés et anesthésiés
-

165

après le I I Septembre 200 I des pratiques d'exception

179 193 205

Zones d'attente, zones d'expérimentation

La viande humaine - La Blessure de Nicolas K]otz et Elisabeth Perceval 7. Trop de peine Beccaria et Bentham ou le pont aux ânes des Lumières Envoi L'Europe: nous et les autres

217

229

12

Avertissement

Les textes rassemblés dans ce volume et qui couvrent la séquence 200]-2005 (de ]a destruction des Tours jumelles aux émeutes des banlieues de ]' automne 2005) traitent essentiellement sinon exclusivement des conditions du récit des violences extrêmes passées ou contemporaines. L'accent y est porté sur les règles implicites qui président ]a constitution de ]' ordre des discours dans ce registre et sur ]a formation de dispositifs de subjectivité spécifiques dans les différentes configurations évoquées. Ces textes sont inédits ou ont été publiés dans des revues, notamment Drôle d'Epoque, La mer gelée, Vertigo, Lignes, Combat face au sida, Failles. Septembre 2006

Prologue

Auschwitz et Hiroshima Le double nom de l'irréparable

Pour Paolo Persichetti,

détenu politique

en Italie

En quoi le génocide et l'extermination nucléaire sont-ils deux actions criminelles qui font exception à la condition ordinaire des faits et actions historiques en général, mais aussi en particulier de ceux-là mêmes qui portent la marque du désastre et de la catastrophe? Cette question relève naturellement de la compétence de I'historien, mais elle s'inscrit aussi dans un horizon proprement philosophique, là où s'en dévoile l'enjeu métaphysique. Posons ceci: ce qui se nomme génériquement par le truchement des noms d'Auschwitz et d'Hiroshima suscite un type d'effroi spécifique, en Occident (et, par extension, dans cette sorte d'Occident mondial qu'est devenue la planète entière) parce que cela attente au cœur même de notre condition métaphysique. Ce qui se prononce sous ces noms porte atteinte au rapport que nous établissons spontanément entre la brièveté de notre existence, la condition de disparition à laquelle elle est soumise, et la permanence, la persistance de l'humanité en tant qu'espèce éprouvée comme ce qui «relève» le désastre de la mort auquel sont suspendues toutes les vies individuelles. Le sentiment de l'existence de chacun d'entre nous est accompagné de cette sorte de brûlure intime: la conscience du désastre auquel est voué toute vie

individuelle. Plus que sur le motif très général de la

«

finitude », il s'agirait ici de

mettre l'accent sur la tension tragique qui s'établit, en toute existence, entre l'effort prométhéen que suppose tout «devenir homme» (un «civilisé» et non un « sauvage », un sujet social, familial, un travailleur qualifié, un individu sachant lire,

écrire et se tenir à table, un citoyen qui vote et lit le journal, etc.

-

ces qualificatifs

s'énonçant aussi bien au féminin -) et l'impitoyable condition de disparition à laquelle est vouée toute vie individuelle ordinaire. L'euphémisme par lequel nous tentons habituellement d'atténuer la violence d'une mort en la désignant comme« disparition» (<< nos chers disparus ») signale en

vérité le plus

«

irrelevable » de notre condition: nous disparaissons bel et bien, sauf

exception (le grand homme, le héros, le monstre...) au sens où aucune trace durable ne s'inscrit, dans le monde humain, de notre passage sur terre ou de notre éphémère condition de vivant; persiste infiniment ce contraste exténuant entre la débauche d'énergie et de tension que suppose la promotion d'une vie qualifiée et l'effacement

total auquel est promise cette

«

œuvre », cette production de soi contre vents et

marées (devenir « un homme », c'est se faire violence sans fin, de l'instant où l'on

apprend à contrôler ses sphincters à celui où l'on retient ses larmes à l'annonce de son transfert dans une unité de soins palliatifs). Chacun à se manière, Sade, lorsqu'il exige d'être enterré de façon à ce que tout s'efface de son passage sur terre, Kafka lorsqu'il adresse à Max Brod l'injonction d'avoir à tout brûler de son legs littéraire, tente d'apprivoiser la douleur découlant de cette connaissance de la volatilité de toutes nos existences en se l'appropriant, en la stylisant dans un geste d'ultime défi ou surenchère. Tous les héritiers ont eu à affronter ce moment d'accablement, voire d'inavouable animosité à l'endroit du mort, lorsqu'il leur a fal1u constater de quel formidable volume d'objets et de dispositifs pratiques s'entoure une existence individuel1e dans nos sociétés, et qui, dans l'instant même de la disparition de celleci, se transforment en masse inerte, pur encombrement - la «paperasse» et le « bric-à-brac» du défunt. La formidable déperdition de sens qui, dans nos sociétés, frappe impitoyablement la plupart des objets laissés par le mort (et qui, accessoirement, fait le bonheur d'organisation caritatives comme Emmaüs) est l'indice sûr qui nous conduit sur la piste de ce formidable gâchis auquel n'échappe aucune existence individuel1e - quels qu'aient été, au demeurant, les réussites et les échecs qui l'ont accompagnée. Dans une société des individus (Norbert Elias) comme la nôtre, la mort est une perte plus irréparable ou incompensable qu'en toute autre, car les morts y sont, si l'on peut dire, infiniment plus distants des vivants que dans une société traditionnel1e ou primitive; les ancêtres y sont avant tout des disparus et non des « pères» ou des proches. Dans cette société, loin que les pères survivent à travers les fils ou les descendants, les naissants recommencent tout à zéro. L'évolution des rites mortuaires, marquée par le caractère toujours plus expéditif des inhumations, la progression de la crémation, mais aussi la tentation de considérer un mort comme une banque d'organes - tout ceci vient scander, symboliquement, l'accélération de la disjonction entre vie vécue et durée du monde humain; ou bien, si l'on préfère, la montée, au cœur de nos sociétés, du paradigme de la disparition. Celle-ci, loin de s'associer exclusivement à un certain type de criminalité politique (l'Argentine des années 70-80, l'Algérie des années 90, la Tchétchénie d' aujourd 'hui...) est devenue ce signe particulier qui spécifie aujourd'hui notre condition de mortalité. Nous ne mourons pas seulement, nous disparaissons, littéralement, parce que, comme le relevait déjà W. Benjamin au lendemain de la Première Guerre mondiale, le champ de l'expérience transmissible s'est infiniment réduit, ce qui se manifeste, entre autres, au fait que les morts perdent toujours davantage de leur capacité de léguer et les vivants de leur faculté d'hériter. C'est bien la raison pour laquelle, d'une manière toujours plus distincte, nous ne savons que faire des morts, lorsqu'ils décèdent, et succombons toujours davantage à ]a tentation de nous en débarrasser expéditivement, à la sauvette, de bâcler les deuils nous voue à cette perpétuelle mélancolie dont nous - ce qui, immanquablement, sommes affectés. Nous savons, depuis
«<

Socrate

et Diotime

au moins,

comment

les humains (humaine) qui, équivaut à la

endiguent la douleur

le souci») de se savoir mortels: en se tournant vers le

réconfort que leur procure le fait même de l'appartenance à l'espèce el1e, perdure. «Pour un être mortel, dit Diotime, la génération 16

perpétuation dans l'existence, c'est-à-dire à l'immortalité ». En se déplaçant du côté de l'espèce, l'individu découvre qu'il a part à l'immortalité. Des continuités se rétablissent (là où chaque mort individuelle semblait créer une brèche menaçante, un interstice béant) quand un « être nouveau» vient prendre la relève d'un « ancien», quand une naissance vient combler une mort. « Il ne faut donc pas s'étonner du fait que, par nature, tout être fasse grand cas de ce qui est un rejeton de lui-même »,

ajoute celle que Socrate désigne comme la

«

femme de Mantinée ». Les enfants sont

donc ce qui permet aux vivants d'inscrire une trace, d'échapper à la condition de radicale disparition (ou, si l'on veut, à la pure et simple mortalite). Dans la conscience de l'appartenance à l'espèce, l'individu trouve donc d'inépuisables consolations. Nous dirons que notre condition métaphysique est tissée de cette intrication entre évidence du volatil et de l'éphémère de toute existence humaine et conscience du pérenne de l'espèce ou du genre humain. Il y a cette dialectique tendue de J'absolue précarité de l'humain d'un côté et de sa permanence de l'autre. Il y a, traditionnellement, dans la métaphysique occidentale, ce moment du sauvetage ou de la relève qui intervient, cette figure du trotz alledem (Heinrich Heine) qui survient - lorsque l'individu se souvient que l'immortalité appartient aussi à la condition humaine. Et Cicéron d'énumérer, dans la première Tusculane, tous ceux dont la postérité perpétuera le souvenir, cultivera la trace: guerriers, poètes, hommes d'Etat, sculpteurs, philosophes, même. Si nous ne succombons pas au désespoir, en ce monde qui fait peser sur nous le poids des défaites, des deuils et des trahisons, ce n'est pas seulement que nous avons foi en l'immortalité de l'âme, affirme l'orateur-philosophe, c'est aussi que nous conservons en dépit des circonstances les plus sombres, cette capacité de nous projeter, au delà de notre destin individuel, dans le futur de I'humanité à venir. Ainsi, tout homme (du moins, tout habitant du village métaphysique occidental, car

ce n'est que cela,

«

l'Homme ») s'éprouvera comme cette sentinelle agonisante,

relevée in extremis, à l'instant de sa mort, par I'humanité qui poursuit son chemin. L'auteur des Tusculanes est accablé par les signes tangibles de la maladie mortelle qui frappe l'institution républicaine à Rome, à l'heure du triomphe approchant d'Octave-Auguste. Mais du moins croit-il encore fermement à ]a transmission: le domaine politique est décadent, corrompu, l'ambition personnelle est partout, des formes de violence inouïes apparaissent, mais du moins les vertus romaines continueront-elles à se transmettre; le nom des personnages éminents qui ont fait la grandeur de Rome se conservera et sera honoré, de génération en génération. La République est aux abois, mais la grande civilisation romaine, elle, se perpétuera, tel est le testament spirituel qui se lit en filigrane dans les Tusculanes. Cette foi dans la pérennité de la civilisation qui sauvait et compensait les peines et les mécomptes endurés par Cicéron, à l'approche de sa mort violente, nous ne saurions la partager. Sans doute le régime d 'historicité dont nous sommes les sujets/objets nous rend-il particulièrement sensibles à l'évidence de la condition de mortalité des civilisations, de toutes les civilisations - y compris de celles qui ont bâti les empires les plus puissants et qui s'enivrent du sentiment de leur excellence, de leur précellence sur toutes les autres. Pour cette raison, c'est à ]a pure et simple espèce humaine (et non à telle part ou section de celle-ci) que nous sommes portés à nous identifier lorsque nous nous efforçons de tourner nos regards vers ce qui, de notre part humaine, échappe à la disparition, demeure immunisé contre ce désastre 17

infiniment répété. Le sentiment de ]a relativité historique des civilisations, des empires, des règnes ou des régimes politiques et la connaissance de ]a condition de finitude à laquelle tous sont soumis est partie constituante aujourd'hui de notre perception du destin de I'humanité, en tant que celui-ci est intégralement historique. Aussi, l'invariant auquel se réfère notre espérance en ce qui perdure de l'humain, ne peut-il plus être aujourd'hui que l'humanité sans autre détermination, l'humanité en tant qu'espèce, corps vivant, entité générique. Des guerres très sanglantes, des épidémies très destructrices, des cataclysmes naturels dévastateurs nous frappent d'effroi, certes, mais ils ne remettent pas en cause ]a dialectique de ]a part disparaissante et de ]a part sauvée qui fonde (métaphysiquement) la condition humaine. Avec Auschwitz et Hiroshima, figures conjointes du crime contre l'humanité et formes de violence extrême marquées du sceau atroce de ]a modernité scientifique et technique, un horizon tout différent s'ouvre. Un tremblement de terre, une guerre civile, une épidémie de peste produisent des pertes humaines, plus ou moins importantes. Un génocide, lui, laisse des survivants et ]'emploi de l'arme atomique dévoile ]a potentialité infinie, insuppressible, d'une auto-extermination de l'espèce humaine. Ce n'est pas une question de nombre, de quantité, de massivité des pertes. C'est une question qui concerne ]a nature ou ]a qualité de faits historiques respectifs. Or, ce qui, en premier lieu, doit être appréhendé par une approche philosophique d'Auschwitz et Hiroshima, c'est cette propriété: le génocide et ]a guerre nucléaire révoquent l'opération immémoriale consistant pour les humains à tisser ensemble la part volatile et ]a part pérenne de leur condition - et telle est bien leur condition commune d'exception radicale parmi ]a masse infiniment variée des faits historiques désastreux, des actions violentes, des crimes politiques. Pourquoi cela ? Parce que ]e propre du génocide est d'être une tentative faite pour astreindre une part ou une fraction de l'humanité (en tant qu'espèce) à ce qu'est ]a condition immémoriale

d'évanescence des individus

]a guerre atomique préludée par Hiroshima et Nagasaki est d'établir une condition de mortalité de l'espèce humaine elle-même, entièrement inédite. Métaphysiquement, ]e survivant du génocide ou de ]a « vitrification» nucléaire d'Hiroshima se présente comme ce témoin exténué qui vient attester de mille façons (entre autres sa difficulté fréquente à « en » parler et, surtout, à être entendu) que ]a « relève » n'aura pas lieu ; après un tremblement de terre, les ruines sont relevées par ceux qui ont survécu à ] 'épreuve et les générations suivantes. Le survivant du génocide ou de l'attaque atomique, lui, est toujours, à sa manière, un «dernier », un adjectif qui se retrouve fréquemment dans les titres d'ouvrages consacrés à la Shoah,

-

une disparition sans traces. Parce que ]a propriété de

mais qui hante aussi ]a littérature japonaise après Hiroshima. Le « dernier » est ]à pour témoigner de ce que les morts individuels ne sont plus assurés d'être « sauvés»
par ]a permanence de ]' espèce ou ]a catégorie témoigne, dans tous les cas, de l'irréparab]e. à ]aquelle ils appartiennent.
«

Il

Dans Tristes tropiques Claude Lévi-Strauss évoque cette

anecdote» où i] est

question d'un « Indien échappé seul, miraculeusement, à l'extermination des tribus californiennes encore sauvages et qui, pendant des années, vécut ignoré de tous au voisinage des grandes villes, taillant les pointes en pierre de ses flèches qui lui permettaient de chasser.

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Peu à peu, pourtant, ]e gibier disparut; on découvre un jour cet Indien nu et mourant de faim à l'entrée d'un faubourg. Il finit paisiblement son existence comme concierge de l'Université de Californie ». Et avec lui s'acheva, donc, l'existence de sa tribu. On le voit bien à cet exemple, ]e propre du survivant du génocide ou de l'urbicide atomique (qui établit exemplairement et à tout jamais ]a potentialité d'une liquidation de ]' espèce humaine par l'emploi de moyens nucJéaires) est de témoigner de ce qu'i] peut en aIJer de fractions de J'espèce humaine comme des individus - eIJes peuvent disparaître sans traces. Or, des parts de ['espèce (des tribus, des peuples, des cuJtures, des ethnies, une viIJe et sa région...) ne sont pas substituables au même titre que ]e sont les individus. Une perte irréparable se produit dès lors que ] 'humanité se trouve amputée d'un groupe homogène qui avait établi son mode de vie original, sa cuJture et composé un « monde » propre. C'est à ]a condition de pluralité et de diversité des cultures et modes de vie mêmes, teIJe qu' eIJe est constitutive de l'humanité en tant que teIJe qu'il est porté atteinte, donc à l'humanité même. Lorsque Lévi-Strauss écrit: « l'humanité s'instaIJe dans ]a monoculture eIJe s'apprête à produire ]a civilisation en masse comme ]a betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat », i] désigne bien ces processus d'homogénéisation comme atteinte portée à ]a constitution propre de 1'humanité en tant que p]urieIJe, et ce qui est vrai des effets produits par ]a massification cuJtureIJe l'est, a fortiori des génocides et des exterminations nucléaires qui rayent de ]a carte des parts ou des pans d'humanité: ]à où un peuple, une cuJture, une ethnie, une viIJe disparaissent sous l'effet d'une violence éradicatrice délibérée, est produite une brèche dans ]e corps générique de l'humanité que rien ne saurait compenser. C'est une humanité mise en danger par eIJe-même que ceIJe où i] y a toujours moins de peuples et de cuJtures et où ce déficit est faussement compensé par la croissance démographique productrice d'une poussière d'humanité désamarrée et souvent, vouée à des conditions de vie désolées. C'est une humanité placée sous le coup d'un décret de liquidation possible que ceIJe dans le corps insécable de laqueIJe sont produites ces brèches, ces entaiIJes ou ces prélèvements qu'opèrent le génocide et ]a « frappe» nucJéaire. Le propre du génocide et du péri] nucJéaire est donc de présenter à l'humanité sa propre condition de mortalité, de volatilité, en tant qu' actualisée non par des phénomènes naturels, mais par des actions humaines autodestructrices. Ces actions humaines sont constamment rapportées au génocide ou à des conjonctures génocidaires. C'est singulièrement depuis Auschwitz et Hiroshima que l'humanité se sait « une» sur un mode très particulier, c'est-à-dire exposée à disparaître de son propre fait. Dans ]a société occidentale, depuis ]a Seconde Guerre mondiale, ]e cauchemar métaphysique de cette captation de]a vie de l'humanité en tant qu'espèce par les conditions de péremption de ] 'existence individueIJe porte ce double nom propre - Auschwitz et Hiroshima, l'un et l'autre entendu comme synecdoque. Il faut insister sur ]e fait que ]e propre de cette double synecdoque est de (re)présenter non seulement le moment de la disparition de fractions de l'espèce humaine, mais bien celui de ]' espèce comme teIJe. Si, en effet, une part d 'humanité peut être éradiquée en tant que telle, s'il y a une « faisabi]ité» de cette «soustraction », alors, à ]' évidence, une teIJe opération peut être étendue au corps entier de ] 'humanité. D'aiIJeurs, le propre du génocide est d'être contagieux et celui de ]'emploi de J'arme atomique est d'instaIJer irréversiblement la situation nucléaire. Selon sa dynamique 19

propre, le génocide entrepris par les nazis pouvait être conduit à s'étendre aux Slaves ou à d'autres «races» dites inférieures, et qui furent, au reste, exposées à des pratiques génocidaires (les prisonniers de guerre soviétiques). Mais il y a plus: aux dernières heures de la guerre, le génocide fait retour sur le peuple allemand luimême, dans le délire du Führer: incapable de l'emporter dans l'affrontement qui l'oppose à ses ennemis, le peuple allemand mérite ses épreuves, sa disparition annoncée. De même, le génocide rwandais s'avère à l'usage redoutablement contagieux: le massacre des Tutsis enchaîne impitoyablement sur d'autres exterminations (combien de dizaines de milliers de morts dans les forêts du Zaïre après le génocide perpétré par les partisans du "pouvoir Hutu" ?). De la même manière, la course à l'armement atomique, la dissémination nucléaire, les chantages à l'emploi des armes thermonucléaires, les crises régionales liées à la volonté d'un nombre toujours plus important d'Etats de se doter de ce moyen de puissance, s'enchaînent implacablement à la décision fatidique de lancer (tester) la bombe A sur deux grandes villes japonaises.

Dans un cours au Collège de France du 17 mars 1976 (<< Faire vivre et laisser mourir - la naissance du racisme»), Michel Foucault définit ainsi cette inscription
du génocide et de l'arme atomique dans l'horizon de notre historicité: les pouvoirs modernes, dit-il, pratiquent l'exposition des populations «au danger absolu et

universel de la mort », exactement comme ils s'assignent la tâche de les

«

faire

vivre », de veiller à leur santé et à leur sécurité. La thanatopolitique est l'envers de cette même biopolitique qui encadre, surveille et protège. Le génocide entendu comme potentialité infinie (ce que des humains ont fait, d'autres peuvent le refaire) et la situation nucléaire (qui expose l'humanité au danger d'un « suicide» nucléaire) signalent la péremption de la «règle» selon laquelle nous disparaissions aux conditions mêmes de notre sauvetage par notre descendance et de l'assurance d'un avenir humain. Notre vie se trouve donc soumise, depuis Auschwitz et Hiroshima, aux conditions d'un état d'exception métaphysique permanent, car un monde qui se sait exposé à l'actualité permanente d'une disparition possible de son propre fait n'est pas loin de se transformer, pour ceux qui le peuplent, en enfer. Ce n'est donc qu'au prix de 1'« oubli» permanent de notre condition de survivants perpétuels, dans la situation nucléaire, au prix aussi d'opérations souvent abjectes de recyclage de la mémoire collective des génocides que nous nous accommodons de cette situation en détournant les yeux de la face de Méduse de ce monde que nous habitons, un monde dans lequel n'ont fait que se figer, sans disparaître, les traits de celui que parcouraient les personnages de La Trève de Primo Levi et où errent les survivants évoqués par Masuji Ibuse dans Pluie noire. Sans doute est-ce là une des raisons les plus pressantes pour lesquelles nos sociétés cultivent un immédiatisme sans bornes, dont l'un des symptômes les plus probants est la domination toujours plus tyrannique de la culture et du pouvoir journalistiques. Là où la foi dans le destin de l'humanité a cessé d'être la consolation des pauvres mortels que nous sommes, le présent est surinvesti sur un mode païen, idolâtre et désespéré - un présent peuplé d'images, d'objets et de faits jetables, à consommer « en temps réel» et en direct et destiné à saturer un espace de vie devenu métaphysiquement insupportable; là où l'avenir est barré par cette actualité permanente de la capacité autolytique de I'humanité (de la puissance étatique et administrative branchée sur la techno-science, en premier lieu), le sentiment

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historique s'érode au bénéfice de ]a croissance d'une « mémoire» obèse, antiquaire ou cultuelle. La religion civile contemporaine dont l'Etat et le pouvoir médiatique sont les deux piliers s'est emparée du génocide nazi moins pour éclairer que pour édifier, moins pour politiser que pour discipliner (il vaut mieux être politisé pou r comprendre quelque chose aux phénomènes génocidaires). En revanche, elle inscrit ]e crime nucléaire et son rôle inaugural dans un angle mort de ]a mémoire collective. Selon ce régime épais de mise en condition par ]a nouvelle religion civile, un crime contre l'humanité semble voué à en cacher un autre. Hannah Arendt, qui relevait avec force que « politiquement, ]e monde moderne dans lequel nous vivons est né avec les premières explosions atomiques », continue de prêcher dans le désert d'une scène intellectuelle française où, soixante ans après Hiroshima et Nagasaki, innombrables sont les bons esprits dont ]a réflexion sur ce crime n'a jamais franchi le seuil (d ' ineptie) fixé par l'historien A. Kaspi - « Les Américains n'avaient pas le choix ». Drôle d'Epoque, printemps 2005

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1. Désastre et écriture

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