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CENSURE ET POUVOIR

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren

Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.

Collection « La Philosophie en commun» dirigée par Stéphane Douai//er, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

Hélène VÉDRINE

CENSURE ET POUVOIR

Trois procès:

Savonarole, Bruno, Galilée

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattannc. I
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
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John AGLO,Les fondements philosophiques de la morale dans une société à tradition orale, 2000. Daniel ABERDAM(textes recueillis par), Berlin entre les deux guerres: une symbiose judéo-allemande?, 2000. Elfie POULAIN,Franz Kafka: l'enfer du sujet ou l'injustifiabilité de l'existence,2000. Stanislas BRETON, Philosopher sur la côte sauvage, 2000. Véronique BERGEN, L'ontologie de Gilles Deleuze, 2001. PâlI SKULASON, Le cercle du sujet dans la philosophie de Paul Ricœur, 2001. Anne-Françoise SCHMID,Henri Poincaré, les sciences et la philosophie, 2001. Marie CUILLERAI, La communauté monétaire. Prolégomèmes à une philosophie de l'argent, 2001.

@ L'Harmattan, ISBN:

2001 2-7475-0456-5

Censure

et pouvoir

Un discours codé; un vocabulaire que ponctuent les termes de censure, o'béissance, rétractation, résipiscence; une obsession, le péché. Telle se présente IIInquisition, institution spécialisée dans la recherche

de l"hérésie.

«

Il y a 'hérésie et illy a secte, lorsqu'il y a Ces trois pro,cès

compréhension ou interprétation de l':Evangile non conforme à la compréhension ou à l'interprétation

défendue par l'Eglise catholique

»1.

parleront de cette étran,ge liturgie où une institution s'arroge le droit, au nom de l',Ecriture,de censurer les hommes et les écrits, de brûler, d'emprisonner, d'emmurer, de condamner, d'excommunier. Devant cet ordre théocratique, réglé par un juridisme pointilleux qui se nourrit de sa propre lecture des textes, des conciles, des Pères de l"Eglise, on ne peut être que coupable. En instaurant le domaine de la vérité, l'In,quisition détermine celui de l'interdit et installe son contrôle idéologique au nom du pouvoir qu"elle s'est attribuée. Extraordin'aire tour de ,passe-passe par lequel une institution clôt sur elle-même sa propre rationalité, en réglant sur l'interprétation de la Parole la répression qu'elle exerce. Tant il est vrai que l'idéologie a toujours été plus mystificatrice que la politi'que. IEn enfermant dans un réseau ,doctrinal la «déviance» elle ca'c'he précieusement ce qui :la fait vivre, le
1. ,N. :Eymerich et F. Pena, Le manuel des inquisiteurs, trade et annoté par L. Sa1a~Molins, Paris~La Haye, Mouton, 1973. 5

pouvoir qu'elle mobilise à son profit. Par le mécanisme de l'exclusion, elle prononce l'omnipotence de la Loi en faisant dépendre 'l'innocence de sa définition de l'hérésie... et Dieu sait si les bû'chers ont flambé 'dans toute l'Europe 'depuis les .débuts de l'affaire cathare. Mais l'In.quisition s'est maintenue, et à travers elle, cette légitimité de dire le vrai que s"attribue l'Eglise. Or du Ise au I7e siècle, ce monopole est .de plus en plus fortement .contesté: les humanistes ont montré la fausseté de la donation de ;Constantin, le retour aux textes et une lecture plus sérieuse des Pères de l'Eglise ont prouvé tout ce que l'histoire avait 'ajouté aux Evangiles.Enfin, le désordre de l'Eglise à tous les niveaux ne facilite 'pas le respect. Et pourtant l'Inquisition survit: elle brûle, elle condamne, elle met à l'Index. ,Ces trois procès sont la preuve de 'la permanence de l'institution, de sa cruauté et aussi .de son aveuglement. Contestée de .partout, la bureaucratie pontificale s'accroche à ce qui lui reste: le contrôle idéologique, et quand elle le peut, la répression physique. En lisant les textes des trois procès, on est stupéfié par la rigidité du système et par l'art qu'ont les Inquisiteurs d'enfermer l'accusé dans la faute. Sans doute, tIe cas de Savonarole est-il un peu particulier, puisque ses deux premiers procès concernent son activité politique et ,dépen'dent officiellement du moins, uniquement des autorités de Florence. Mais il ne faut pas oublier que l'enjeu était théologique: le frère dénonçait un pape indigne, une Eglise corrom'pue et, circonstance aggravante, il se prétendait prophète. L'Eglise n'aime pas les ennemis intérieurs et au troisième procès - le procès proprement religieux - on ne manqua pas de faire avouer à Savonarole qu'il utilisait ses prop.héties contre l'Eglise, .contre le Pape, contre l'Autorité. Crime suprême. Bref, jamais on ne se demanda si Alexan,dre VI Borgia, pap'e simoniaque ne méritait 'pas plus d'être au ban'c des accusés qu'un pauvre «,prop'hète désarmé» qui voulait rénover 6

l'Eglise. L'institution a deux poids, deux mesures selon qu',on fait partie des hautes sphères de l'Eglise ou qu'on n'est qu'un simple moine. On le verra bien dans le cas de Bruno où l'Inquisition déploiera toute sa hargne parce qu'elle se heurte à un ancien dominicain qu"elle dédlare de plus relaps. Quant à Galilée, il échappe au bûc,her, après une rétra'ctation humiliante, parce qu'il est célèbre et appuyé par Florence. Mais dans les trois cas, l'institution maintiendra son autorité en s'appuyant sur une vérité dont elle s'attribue le monopole. Ce monopole de la chasse aux sorcières au nom de la foi a inquiété les historiens catholiques. Co'mment une religion fondée sur l'amour a-t-elle pu se transformer en un instrument de répression féroce? Comment une Eglise qui prétend enseigner la charité peut-elle justifier les bûchers, les tortures, les enfermements à vie? De doctes spécialistes de Il'Inquisition ont une réponse bien commode. Lorsque le christianisme de,,~int religion d'Etat, il reprit tout simptement les lois de l'Empire romain. ,Ainsi furent déolarés hétérodoxes tOllS ceux qui n'adhéraient pas à la nouvelle religion. Et les lois utilisées jadis contre les chrétiens, le furent contre les païens... Sic transiit gloria mundi. On changeait d'idéologie, mais on conservait le système répressif2. 'Cette interprétation laisse rêveur. EllIe justifie tous les pouvoirs au nom de l'histoire et toutes les institutions au nom de la pérennité du droit. Que le système juridique se perpétue à travers les changements, nous ne le savons que trop. Mais il y a une originalité de l'Inquisition qui ne peut s'assimiler à la pérennité du système juri:dique. Lorsqu"aux lle-12e siècles se 'propagent les hérésies cathares et vaudoises, les autorités à travers mille hésitations, divers conciles et discussions organisent cette institution qui va devenir
2. ,H. Maisonneuve, Etudes sur les origines de l'Inquisition, P:aris, 1960,p. 33 sq.
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l'Inquisition et qui se caractérise par un juridisme précis au serviee de la défense de l'Eglise (et non plus de J'Etat). Il ne s'agit pas tant d'amender le coupable, comme on l'affirmait au temps de saint Augustin, mais de terroriser ceux qui seraient tentés par l'hérésie. D'où la cérémonie p'u'b:Jique d'abjuration et surtout le bûcher. 'Encore faut-il 'prendre des précautions et ne pas ou,blier que certains ihérétiques souhaitent le bûcher p'our mourir comme des martyres (par exemple les cathares). Dans ce cas, il sera préférable de les emmurer à vie. Mais si on se résout au bûcher, on n'oubliera pas de lier .la langue ,de l'accusé, pour qu'il ne risque pas in extremis de proférer des blasphèmes. On avait dû ,oublier cette précaution pour Bruno, puisqu'il rejeta le crucifix... Terroriser les hérétiques en puissance, mais surtout affirmer le droit de l'E;glise à déterminer la foi. On remarquera que ce droit est toujours fondé sur l"app,el au passé et aux vérités déjà déclarées articles de foi. L'Eglise ne tient pas com:pte du présent, ignore le progrès et s'.accroche à d'anciennes interprétations: erreurs tragiques dont on verra les conséquences d'ans les procès de Bruno ou de Gali'lée. Enfin, à ce refus de la discussion, s'ajoute une vision terroriste de l'accusé qui est nécessairement pervers, méchant, m'enteur, suspect de tous les crimes. De cette opposition manichéenne entre le vrai et le faux naît l'attitude de l'Inquisition en face de l'accusé: utilisation de dénonciatio'ns, 'procédures secrètes, interrogatoires perfides, application de la torture. Le c'hapitre sur les ruses de l':hérétique est un des SUffimuns de la 'littérature policière.

Le but recherché est toujours la soumission, l'a:bjuration déshonorante par laqu,elle on prouvera que l'âme perverse a été brisée. Savonarole avoue tout, mais comme «,prophète », il mérite le bûcher, car on n'a pas le droit de réfléchir à la rénovation de l'Eglise. 8

Après avoir avoué, Bruno se rétracte et finit lui aussi sur le bûcher. On croit obliger Gali,lée à S"avilir, en lui imposant une abjuration honteuse. Cette fois-ci, la limite était dépassée. Pavane pour une institution ridiculisée.

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Savonarole

ou la puissance

du signe

Floren1ce, 1494. L'in-capable Pierre de Médicis, fils de Laurent le Magnifique tente de conserver le pouvoir alors que la population réclame son départ et que la classe dirigeante veut reconquérir son influence au sein des institutions que les Médicis ont monopolisées à leur profit. Partagées en puissances rivales, les principautés italiennes mènent des politiques ruineuses qui n'excluent pas le recours à l'étranger. Désordres, vices et corruption règnent en maîtres. Et d'abord, il yale scandale de l'Eglise: le pape simoniaque Ailexandre VI Borgia gouverne, entouré de gitons et de'~filles, plus soucieux de ses intérêts matériels et de ceux de ses enfants que des problèmes spirituels. A ses côtés siègent des prélats corrompus qui préfèrent Horace ou Catulle à l'Evangile, tandis que dans leurs magnifiques palais leurs mages attitrés tirent des horoscopes ou s'occupent de sciences occultes. A Florence, la crise couve depuis plusieurs années. Privées du pouvoir politique, les grandes familles souhaitent le rétablissement des institutions républicaines qui les favorisent. Quant au peuple, il subit les conséquences d'une crise économique durable. La soie et la laine, les draperies qui ont fait la gloire de la ville, entrent en concurrence avec l'industrie textile du Nord de l'Europe au moment même où la puissance fin an.cière de Florence accuse un net déclin. En proie au chômage, subissant les usuriers, le peuple voit son sort Il

s'aggraver. Enfin une crise morale atteint toutes les couches de la population. Si les humanistes, réunis autour de Ficin et de Laurent le Magnifique ont fait les beaux jours de l'Académie florentine, la masse, elle, écoute avec passion un domi'nic'ain de quarante-deux ans, Jérôme Savonaroqe. Par un incroyable concours de circonstances, le trate va dominer pendant quatre ans toute la vie florentine. Il annonce en chaire le châtiment des péchés, il dénonce les prélats simoniaques, il réclame la réforme de l'Eglise, il accuse les princes incapabiles et surtout il prédit la venue d'un nouveau Cirus qui traversera victorieusement l'Italie sans trouver d'obstac1es. Une foule immense l'écoute subjuguée par sa parole, enthousiasmée par sa som'bre passion, atte'ntive à ses accents pro'p.hétiques. Et voilà que ce qu'i,l a annoncé se vérifie. En septem'bre 1494, on appren'd que les Français arrivent, qu'i1ls ont trav,ersé iles Alpes sans coup férir, parcouru l'Italie du Nord et ,qu'ils se préparent à investir la Toscane. A la tête Id'une armée mod.erne, éva1uée à 60 000 'hommes1, C'harles VIII roi de France, vingtdeux ans, se prépare à recueillir le royaume de Naples sur lequel il prétend avoir des droits. Stupeur et effroi à Florence, qui est p,ourtant l'alliée traditionnel1le de la France: personne ne se souicie Ide voir les troupes françaises ,passer l'hiver en vi:lle2. Les places fortes qui défendent la Toscane tombent les unes après les autres. Déjà les Français ont installé leur qu'artier général à :Pise, et 'Pierre de Médicis, au lieu de négocier en fonction des intérêts de la vi,lle, cède à toutes les exigences .de C'harles VIII. Le tém'oignage de Commynes est formel: «Ceux qui traitaient avec ledit Pierre me l'ont c,onté et à plusieurs autres l'ont dit, en se raillant et en
1. P. Vi'llari, La storia di Girolamo Savonarole, Florence, 1898, t. I, p. 218-219. 2. Commynes, Mémoires, p. 1319, in Historiens et chroniqueurs du Moyen Age, Paris, Btbliothèque de la Pléiade, 1952. 12

se moquant de lui: car ils estoient esba!hys comme si tost accorda si gran:de chose, et à quay ils ne s'attendaient point »3.!Mais les Florentins n.e l'entendent pas ainsi: aux cris de « liberté, liberté », ills chassent Pierre de Médicis et rétablissent la République. C'est alors que Savonarole entre en jeu. Jusqu'à mai 1498, il inspirera du haut de sa chaire l'action de Florence: extraordinaire aventure p'olitico-religieuse qui se terminera sur le bûcher de la place de la Seigneurie.

Portrait

d'un

'prophète

Les étu'des anciennes présentent souvent Savonarole comme une sorte de monstre moyenâgeux, une survivance réactionnaire à l'époque du triomph.edes humanistes, un illuminé jouant de la crédulité populaire p'our asseoir un pouvoir théocratique. Vieux rêve biblique venant se briser contre le pouvoir du pape et les am'bitiions des homm,es d'affaires. A cette opposition manichéenne des Ténèbres et des Lumières s'ajoutent, à travers l'histoire, les positions ,des chercheurs en face de l'Eglise: faut-il condamner Savonarole pour avoir désobéi au pape, ou faut-il le louer pour avoir brandi le drapeau du Christ contr.e la simonie? Savonarole est-il un de ces théologiens de la révolution (selon l'expression qu'B. Bloch applique à Münzer), 'donc un précurseur génial, ou bien un attardé? Qui s'amuse à parcourir la littérature sur le sujet en trouvera pour tous les goûts... Aujouvd'hui, la mo,de 'est à la réhabilitation: devenu l'innocente victime d'une papauté indigne et d'une ville oublieuse, le frate semble en bonne voie de canonisation ou tout au moins de béatification. Prodigieuse puissance de récupération qui caractérise toutes les grandes institutions lors qu ',eilles o'nt décidé 'de changer ,de politique... Disons ,que les discours hagiograp'hiq'ues ou perfi,des
3. Ibid., p. 1321.

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nous paraissent suspects, car peu nous importe la pureté d'intention du moine (qui paraît réelle) ou le désir de gloire (dont il s'est accusé sous la torture). L'intrication du politique et d.u religieux se dévoile ici non pas seu1ement sous la forme classique .de l'opposition des pouvoirs spirituels et temporels, mais comme irruption d'un phénomène rare: la prophétie. Toute la puissance de Savonarole repose sur il'interprétation du signe. Cette interprétation crée une connivence entre le public qui y croit et l'inspiré qui révèle les intentions divines. Prophète désarmé - comme le dira Machiavel-le moine n'en a pas moins dirigé tout un peuple à qui il a imposé une politique et une transformation des mœurs. 'Comment expliquer cette fascination qui ne touche pas seulement les simples, mais aussi un esprit aussi brillant que Pic de la Mirandole? Problème de sociologie des mentalités qui ouvre des aperçus ,extraordinaires sur l'impact réel de la pensée de la Renaissance sur les intelligences et 'les âmes. Car enfin, nous nous trouvons dans la ville la plus civilisée du .monde, là ou s'affirme le triomphe des belles~lettres, .des arts et de la philosophie. A Florence, s'unissent les richesses de l'esprit et ce1les .du siècle, et voilà que ce peuple sop'histiqué se met à suivre un prophète, brûle les «vanités », abandonne les jeux et les plaisirs pour faire pénitence. Le phénomène demande à être expliqué. On ne naît pas prophète. On le devient à la suite .d'une révélation. Aucun signe ne semblait prédestiner 'Savonarole. Il naît le 21 septembre 1452 .dans une famille de commerçants aisés où ,l'on pratiquait avec plus ou moins de bonheur le commerce des changes. Un grand-père, médecin célèbre à la cour de Ferrare, thomme austère et pieux, lecteur de Galien et de la Bible, forme l'enfant: grammaire, latin, dessin, musique. A sa mort en 1468, le jeune homme fait des études classiques et obtient le titre de maître ès arts libéraux. Mais Ferrare ne lui plaît guère et décidant de fuir ce monde, Savonarole entre en 1475 chez les dominicains de Bologne, dans un couvent de stricte obser14

vance, réputé pour le sérieux de son enseignement. Dans une lettre à ses parents, il explique les causes de son engagement: «Tout d'a-bord, la raison qui me pousse à entrer en religion est la suivante... La grande misère du monde, l'iniquité des hommes, les stupres, les adultères, les larcins, l'orgueil, l'idolâtrie, les affreux blasphèmes... Je ne pouvais plus supporter l'extrême méchanceté de ces peuples d'Italie aveuglés, et cela d'autant pIlus qu,e je voyais la vertu ré.duite à néant et ravalée et le vice triomp'hant... Ne serait-ce pas une grande ingratituide de ma p'art envers Dieu, si, après ravoir prié de me montrer la vie droite sur laquelle j'eusse à m'engager, après q.u'il eut daigné me la montrer, je n'avais pas accepté de le suivre4 ? » Ainsi Jérôme Savonarole déciide de devenir prêtre pour fuir les vices de ce monde. Ses raisons ne changeront pas et tout au cours de sa vi'e, il montrera la même répulsion envers le péché, unissant dans u'n même refus les péchés privés ,de ses contemporains et les malheurs de l'Eglise. C'est en 1481 que, ses études terminées, l'ordre décide .de l'env,oyer à Flo'rence comme lecteur au couvent de Saint~Marc. Sa tâche consiste à commenter les Ecritures et à se préparer à son futur métier de pré.dicateur. Si l'on en croit divers témoignages, les débuts .de Savonarole manquèrent de gloire. Affligé d'un fort aGcent de Ferrare, le frate s'exprime maladroitement et ne séduit pas le public snob et élégant qui préfère les prédicateurs mondains. En son cœur, il se désole de cet éehec et compose .des poèmes désespérés sur les malheurs .des temps. Comment comprendrait-il d'ailleurs l'aimable douceur de vivre des Florentins, leur laxisme moral, leur attachement au bel art oratoire, leur syncrétisme philosophique? 'Laurent de Médicis
4. Roberto Ridolfi, Savonarole, trade franç. par F. Hayward, Paris, 1957, p. 17-18. Nous utiliserons ce texte pour des raisons de commodité. Pour une information plus complète, voir l'édition italienne: R. Ridolfi Vita di Girolamo Savonarole, Rome, 1952, 2 vol. Le second volume contient Ide nombreuses notes érudites et des mises au point sur les découvertes de l'auteur. 15