//img.uscri.be/pth/27f43787edd239496b393dc6e040ef3352063d6b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,18 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Congédier l'utopie? L'utopie selon Karl Marx

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 445
EAN13 : 9782296295803
Signaler un abus

CONGEDIER L'UTOPIE?

@

L'Harmattan,

1994

ISBN: 2-7384-2870-3

HENRI MALER

CONGEDIER L'UTOPIE?
. L'utopie selon Karl Marx.

Editions L'Ilarmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechique 75005 Paris

Mes remerciements vont tous ceux qui ont soutenu ce travail de leurs lectures vigilantes: Daniel Bensaïd, Denis Berger, Alain Brossat, JeanMichel Gros, Isaac Johsua, Georges Labica, Michael Uiwy, Jean-Marie Vincent. C'est à l'espérance partagée avec tous ceux qui ont convoité l'impossible qu'il doit d'avoir été entrepris. C'est à la tendresse partagée avec Aude, Matthieu et Isabel qu'il doit son existence. C'est à la mémoire de Louis Althusser que je le dédie.

a

SOMMAIRE INTRODUCTION: Un détour par Marx.
PREMIERE


7
CONJUREE
Î~ --'

PARTIE: L'UTOPIE

Le concept d'utopie: avant Marx. . . . .

Chapitre I: Parcours de la critique. . 1. Fonnations (1840-1844). . . . . 2. Transitions (1844-1845) .

......

33 34 50 65 65 82

Chapitre II: Contours de l'utopie. . 1. Le devenir socialiste de la science . 2. Le devenir total de l'émancipation. .
DEUXIEME PARTIE: L'UTOPIE CRITIQUEE

* Le concept d'utopie: selon Marx.
Chapitre I: Science et utopie. . . _ 1. Le devenir scientifique du socialisme. 2. Science doctrinaire et science révolutionnaire. 3. Critique doctrinaire et critique révolutionnaire. 4. Socialisme ütopique et socialisme scientifique. Chapitre II: Communisme et utopie . ..... 1. La présence du futur. " 2. Les nuées de l'avenir: les anticipations utopiques. _ 3. Les ombres du présent: les extrapolations utopiques. TROISIEME


99 111 111 118 126 135 145 149 158 167

PARTIE: L'UTOPIE

CONGEDIEE? 181 193 193 210 231
'),,')

Le concept d'utopie: avec Marx? .

Chapitre I: Dépassement de l'utopie? . 1. Histoire et utopie.. . . . . .
2. Dialectique et utopie. Chapitre II: Déchéance de l'utopie'? . 1. Science ou utopie? . . . . 2. Communisme ou utOpie? . CONCLUSION: Malgré Marx? . .
_

.)....

244

259 271 281

* Bibliographie. . . . . . . ..

.".....
.

Résumé, Table des Matières complète.

INTRODUCTION

* UN DETOUR PAR MARX *

Air du temps: le soulagement et la résignation contemplent la table rase des marxismes. Pourtant, les seuls marxismes réels, qu'il s'agisse des marxismes pensés ou des marxismes pratiqués, furent et sont des marxismes imaginaires, car seuls des marxismes imaginaires peuvent être réels: aucun ne répond et ne correspond à la conception et au projet de Marx; aucun ne peut prétendre en délivrer, pour le meilleur ou pour le pire, la vérité. TI :n'existe aucun marxisme en attente d'authenticité, promis par-delà les marxismes historiques: inévitablement, on devra poser à Marx (c'est-à-dire à nous) des questions qu'il ne s'est pas posées - et répondre à sa place (qui est la nÔtre). TI n'existe aucun marxisme en attente d'authentification: un marxisme originaire - héritage sans héritiers - qui, gisant en deçà du marxisme historique, suffirait à juger ce dernier. Si l'on en attendait toute lumière sur l'histoire et sur lui-même, ce serait en vain qu'on tenterait d'atteindre un texte premier, pour soumettre la profusion des commentaires et l'éclatement des pratiques à l'épreuve du Texte; ou pour soumettre le Texte à l'épreuve de ses avatars, bouffons ou tragiques. TI n'empêche:
l'illusion d'orthodoxie

- qui

fonde l'orthodoxie

- n'en finit pas de multiplier

ses chapelles; elles abritent les rituels d'une épreuve initiatique aux figures imposées: quête du marxisme qui fonde le marxisme, dépassement du marxisme qui le consacre ou le condamne, le conjure ou l'absout. Ainsi, les adeptes d'un retour à Marx, qu'ils se posent en accusateurs ou en défenseurs pour qu'il soit inculpé ou disculpé des crimes commis en son nom, deviennent, en dépit d'eux-mêmes, les procureurs de l'orthodoxie: retour à Marx pour le mettre à l'épreuve du destin du marxisme, et dégager de cette pure. vérité une condamnation du marxisme qui innocente l'ordre établi; ou retour à Marx pour dégager le marxisme de son destin, et retrouver dans une eau lustrale la virginité d'une critique radicale de tout l'ordre social existant. Mais l'impossibilité même d'un retour à Marx n'annule pas la nécessité d'un détour par Marx, qui s'impose à quiconque s'interdit de le traiter comme lui-même s'interdisait de traiter Hegel: en "chien crevé"; détour qui s'impose à quiconque veut comprendre les discours et les pratiques qui nous tissent; détour qui s'imposera tant que, à l'horizon de notre histoire,

* Notes de l'Introduction page 19.

resteront irrésolus les problèmes que Marx s'est posés et les problèmes que nous posent les petites et les grandes barbaries de la modernité. Pourtant, les bouleversements intervenus dans les pays du "socialisme réellement existant" ont légitimé, aux yeux des commentateurspressés,de se constituer en Tribunal de l'histoire, un verdict sans clémence: une condamnation à mort de l'utopie, dont la pensée de Marx serait le monstrueux produit. Pour qui ne se satisfait pas de cette justice expéditive, il est indispensable de remonter aux figures du débat qui datent d'une époque où même l'anathème ne renonçait pas toujours à la théorie.
Autour de l'oeuvre de Marx, se noue une confrontation qui prend la figure étrange d'une combinatoire. Selon que ses protagonistes se posent en pourfendeurs ou défenseurs de l'utopie et que Marx est, à leurs yeux, pour le meilleur ou pour le pire, convaincu d'abandon 0\1de captation d'héritage, ils occupent une place définie dans une intenninable partie de quatre coins. Les pourfendeurs de l'utopie sont partagés. La critique marxienne des fonnes utopiques du socialisme et du communisme a-t-elle, en leur donnant congé, ouvert une voie radicalement nouvelle à la théorie et à la pratique de l'émancipation SOciale? Ou bien, au contraire, la théorie de Marx ne s'inscrit-elle pas, malgré elle, dans une tradition qui bloque son développement ou discrédite ses ambitions? Cette théorie prononce-t-elle la relégation, inéluctable et prometteuse, de l'utopie? Ou bien, au contraire, annonce+elle sa réalisation implacable et monstrueuse? Les défenseurs de l'utopie ne sont pas moins divisés. Le communisme critique, dont Marx serait le fondateur, reçoit-il, pour le réinvestir, un héritage utopique qui garantit la fécondité de ses projets en stimulant l'espérance de leur réalisation? Ou bien, au contraire, la critique marxienne de l'utopie, aveugle à ses fondements et à ses effets, n'a+elle pas stérilisé les recherches et fenné les perspectives dont les utopies portaient la promesse? La persistance de ces questions, la divergence des réponses, l'urgence des problèmes appellent de nouvelles recherches et dissuadent de les entreprendre: tant il est vrai, comme en témoigne la densité des travaux qui leur ont été consacrés, qu'elles semblent parvenues à saturation et vouées à la répétition. Aussi convient-il de justifier la voie du détour par Marx que nous essaierons d'emprunter. 1. Défaire le commentaire La variété des approches et la polarité des évaluations de l'utopie dictent la diversité des conclusions à l'égard de la théorie de Marx. Mais l'existence d'une critique marxienne de l'utopie pennet d'établir une ligne de partage entre deux types d'approches: selon que l'examen confronte les utopies à la critique de Marx ou la théorie de Marx à la critique des utopies.

8

Une première démarche se propose de mettre les utopies à l'épreuve du marxisme. En abordant les utopies du point de vue de la théorie de Marx dans l'une des interprétations canoniques dont la somme constitue le marxisme réel-les partisans de cette approche s'efforcent de montrer que le marxisme élucide le sens des utopies. Refermant la critique proposée par Marx sur quelques exposés synthétiques, on se borne ici, le cas échéant pour le préciser, à répéter leur schéma: de là, selon toute apparence, une position orthodoxe. Aussi trouve-t-on de nombreux travaux qui Sont de simples reprises, assorties de quelques variations, de la critique des utopies menée par Marx (et Engels): ils postulent, en effet, plus qu'ils ne démontrent, que le marxisme. comprend (saisit et intègre) le contenu, le sens et les limites de l'utopie. L'orthodoxie est alors tout entière dans sa proclamation: le marxisme énonce la vérité des utopies. La démarche la plus répandue a pour ambition de mettre le marxisme à l'épreuve des utopies. Bien que ses adeptes soustraient généralement leur propre méthode à un examen qui serait effectué du point de vue de la théorie de Marx, ils ne renoncent pas pour autant à présenter leurs analyses comme concluantes à l'égard de cette théorie: ils s'efforcent de montrer, dans les sens les plus divers et les plus contradictoires, que l'utopie (qu'ils l'encensent ou la dénigrent, qu'ils en déplorent la présence ou l'absence dans la théorie de Marx) révèle le sens du marxisme, là où le marxisme prétendrait révéler le sens des utopies. A la lumière de l'utopie et de sa critique, la pensée de Marx fait alors l'objet de commentaires qui en déplacent l'interprétation. L'hétérodoxie, partagée sur ses visées, communie dans sa revendication: les utopies énoncent la vérité du marxisme. Mais, qu'elles prennent l'oeuvre de Marx pour point de départ ou pour terme de la confrontation, ces positions divergentes se fondent, à de rares exceptions près, sur les mêmes présuppositions: une même lecture de la critique marxienne de l'utopie, proprement érigée en commune orthodoxie par le redoublement apologétique et le questionnement critique de l'oeuvre de Marx. Cette lecture réduit, sans la supprimer, la polarité entre positions hétérodoxes et positions orthodoxes et atténue sa portée. C'est ce que permettent d'appréhender son postulat et ses résultats. Le postulat qui fonde cette lecture et qui, dans ses versions apologétiques, se présente sans fard est le postulat de la transparence. Dans le cas présent, il revient à affirmer que le sens de la critique marxienne de l'utopie est immé4iatement et intégralement lisible dans son énoncé explicite, enfermé de surcroît dans les textes qui prennent directement l'utopie pour objet. Pour les disciples, même dissidents, il est possible, avec les seules catégories de ce discours, de préciser, détailler, approfondir les analyses qu'il propose. On supposera alors que Marx et Engels ont élaboré la théorie adéquate des. influences subies et des dettes contractées, le limpide énoncé des critiques nécessaires et des dépassements effectués: ils auraient vu clair en

9

eux-mêmes et produittous les moyens d'éclairer tout ce qu'ils n'ont pas explicitement dit. Pour les adversaires, même nuancés, cette prétention à la transparence, voire à l'omniscience, doit évidemment être récusée. Mais ils ne manquent pas de la prêter à Marx: Uleur suffit pour cela de se. décharger de l'examen du texte sur le texte lui-même, de limiter sa citation à son exhibition, de le prendre pour cristallin et clos. Les résultats du commentaire orthodoxe confirment son postulat. La leçon de la critique marxienne de l'utopie serait,. elle aussi, immédiatement et intégralement lisible dans la prétention que cette critique affiche ou afficherait - ostensiblement: prononcer la fin des utopies par leur dépassement et leur intégration. à la Science révolutionnaire. Dépassement, intégration, fin des utopies: telles seraient les vérités ultimes du projet de Marx, dont il serait d'autant moins nécessaire de vérifier le contenu et d'interroger le sens qu'elles sont ouvertement proclamées parleur auteur. Rien n'empêche alors, tout à loisit et à peu de frais, de légitimer ou de contester un tel projet, de constater son succès ou son échec, pour s'en réjouir ou pour le déplorer: quelques formules satisfont alors sans peine aux exigences des polémiques sans fin qui donnent des gages à la pérennité du commentaire orthodoxe. Pourtant, il suffit, pour contrarier la présomption d'évidence dont il bénéficie, de le confronter à quelques problèmes.

-

La critique marxienne des utopies ne tient pas dans les quelques pages qui les évoquent: il est impossible de la reconstituer et de l'évaluer, dans sa spécificité et sa totalité, sans mettre à contribution l'ensemble de la théorie de Marx. Un tel constat n'engage, semble-t-il, qu'une simple question de méthode, aussi décisive soit-elle. Mais il suffit de le radicaliser pour que se découvrent les véritables enjeux: la nécessi~é de soumettre la théorie révolutionnaire de Marx à l'épreuve de sa critique des utopies, dans la mesure où la signification et la validité de celle théorie sont en question dans cette critique et, plus exactement, dans la critique des formes critiques et utopiques du socialisme et du communisme. Le commentaire orthodoxe confirme, à sa façon, la nécessité de cette mise à l'épreuve. En effet, quand, de l'examen de la critique marxienne de l'utopie, on ne retient que les deux formules du dépassement de l'utopie par la théorie révolutionnaire et de l'intégration de l'utopie à la théorie révolutionnaire, c'est que l'examen de la spécificité de cette théorie connait déjà sa conclusion: la théorie de Marx est une synthèse qui dépasse en les intégrant les expériences et les savoirs préexistants et, parmi eux, les expériences et les savoirs utopiques. Telle est la leçon commune dont le destin révèle des contradictions et des impasses qui invitent à se détoumerdu commentaire orthodoxe et de ses fausses clartés.

-

C'est la double prétention attribuée à la critique marxienne de l'utopie qu'il convient alors de mettre en question. Peut-on considérer, tout d'abord,

10

.

que la théorie de Marx proclame ou assure le dépassement de l'utopie; voire
sa fin? Si oui, en quel sens? si non, pourquoi?

Dans sa version apologétique la plus plate, la thèse du dépassement de l'utopie revient à affirmer que le "socialisme scientifique" tout à la fois récuse et ne récuse pas l'utopie, puisqu'il la conserve tout en la niant: schéma hégélien qui dégénère rapidement en pure rhétorique. Selon cette version, les utopies anticipent la vérité du marxisme et le marxisme réalise la vérité des utopies. Ainsi naît une double thèse qui, omniprésente dans les commentaires, tient lieu le plus souvent d'explication du dépassement: les utopistes sont les précurseurs de Marx et Engels qui sont les descendants des uto... pistes. Mais, généralement réduite à son énoncé, cette thèse est immédiate-

ment engloutie sous ses thèmes.
Selon le thème des précurseurs, les utopies sont des préformations de la pensée de Marx: enfances dont elle serait la maturité, germes dont elle ~erait l'éclosion, anticipations dont elle serait la vérité (1). L'interprétation qui s'organise autour de ce thème méconnait la singularité des oeuvres inventoriées comme utopiques. Elle réduit leur confrontation avec la théorie de Marx au recensement de convergences et de divergences, qu'elle interprète en termes d'influences subies ou récusées. Et les pauvretés descriptives et explicatives tissées autour du thème des précurseurs sont reconduites autour de son doublet: le thème des descendants. Selon le thème des descendants, la filiation ne fait aucun doute; et l'explication génétique du dépassement de l'utopie se donne libre cours. Au discours sur les "sources" du marxisme font écho les métaphores des paternités (expressément reconnues) et des hérédités (dament établies). L'enfant et l'adulte changent ici de place: l'enfant précurseur devient un adulte géniteur.. Pour accréditer cette histoire de famille, on relèvera les ressemblances et les dissemblances, puisque, de son propre aveu, le marxisme dépendrait de ses procréateurs utopistes et ne peut être compris que par eux. Et si l'enfant s'oppose à ses procréateurs, c'est en vertu dulien généalogique qui les unit: en cela consiste le dépassement. Pour què de tels commentaires soient valides, encore faudrait-il qu'ils ne soient pas réductibles à ces métaphores. Encore faudrait-il que le passage de la confusion et de l'obscurité utopiques à la distinction et à la clarté ironiquement contesté. Encore faudrait-il, en particulier, que son explication dépende de la dialectique concrète dont il arrive qu'elle se réclame et non de la vague génétique dont elle abuse.

scientifiques ne soit pas simplement proclamé et naïvement encensé - ou

Tant vaut la méthode tant valent les produits. Que l'on enferme la conception de Marx dans cette lecture superficielle pour la reconduire ou la récuser, qu'elle soit présentée dans une version apologétique ou dans une version critique, le résultat revient à ceci: ce n'est pas le dépassement de

11

l'utopie que Marx, à tort ou à raison, aurait proclamé, mais sa mise à mort. Car, dans la double version de I'histoire familiale qui comble les commentateurs pressés, tantôt l'enfant utopiste s'endort dans les bras de l'adulte marxiste pour ne plus se réveiller, tantôt le père utopiste s'efface, heureux et adulé, le jour du sacre de son fils prodigue (qui ne tarde pas à devenir ingrat): le Marxisme. Ainsi s'éteignent les utopies...Par delà les métaphores, on le devine, la prétendue thèse de la fin des utopies sera comprise de deux façons: comme mise à mort par la théorie révolutionnairede toute dimension utopique en son sein ou comme mise à mort par la théorie révolutionnairede toute émergence utopique après elle. Ces deux interprétations peuvent se cumuler: le socialisme scientifique se fonderait sur les ruines de l'utopie et veillerait à leur entretien. C'est autour de ces prétentions que s'affrontent ceux qui, au nom de Marx, s'en réclament et ceux qui, contre Marx, s'en détournent:ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas.
Si une autre interprétation doit être possible, c'est à condition de restituer dans sa spécificité et sa totalité la critique des utQpies par Marx. fi apparaît alors que cette critique ne peut~être enfermée dans ses verdicts les plus brutaux, qui ne délivrent qu'une partie de sOn sens. La thèse d'un dépassement de l'utopie qui se résout dans la fin de l'utopie, non seulement mutile la critique de Marx, mais néglige son inachèvement. Car Marx n'a produit une critique complète ni de l 'héritage de l'utopie que sa théorie récuse ni de l'héritage de l'utopie que sa théorie reçoit. Et cet inachèvement de fait résulte, au moins partiellement, d'une ouverture nécessaire: l'élan utopique qui anime la théorie de Marx constitue, pour le meilleur et pour le pire, une dimension nécessaire de son développement. De cette hypothèse directrice, il convient alors de mentiQnner les premières conséquences. Le marxisme orthodoxe, lorsqu'il prononce - avec ou sans précautions - la fin des utopies, se condamne à la stérilité; quand il n'avoue pas, plus secrètement, qu'il abandonne la théorie dont il se réclame. Ce faisant, il prolonge et aggrave les ambiguïtés de la conception de Marx, à la fois lucide et aveugle sur .lesèns et la portée de sa propre critique. Or ce sont précisément les leçons de lucidité de cette critique qui devraient nous permettre d'éclairer ses zones d'ombre. Il suffit alors d'opposer au postulat d'une transparence totale l'hypothèse d'une relative opacité: la théorie de Marx, en raison même des défaillances de sa critique des formes utopiques du socialisme et du communisme, resterait partiellement aveugle à ses propres dimensions utopiques: à la dimension utopique qu'elle mobilise comme condition de sa validité; à la dimension utopique qu'elle véhicule comme limite de sa validité. Au risque de voir l'utopie requise abandonnée au profit d'une utopie promise qui éclaire, mais pas plus, les aspects les plus funestes et les plus tragiques du destin historique du communisme.

12

Une utopie, des utopies dans Marx? Laquelle ou lesquelles, et d'abord à quelle place? C'est alors la question de l'intégration de l'utopie qui, venant après celle de son dépassement, change de sens.

Le commentaire orthodoxe assigne, à sa façon, une place à l'utopie dans la constitution de la théorie révolutionnaire. C'est même ainsi que se trouve généralement résolue l'énigme du dépassement de l'utopie: par et dans son intégration à une synthèse plus vaste. Aussi convient-il de s'arrêter sur les interprétations classiques de cette synthèse: un effort de systématisation que prétend clarifier la théorie des trois sources.
Un même schéma, exposé pour la première fois par Moses Hess dans La Triarchie européenne (1841), inspire trois variantes: la détermination par Marx et Engels de la triple origine historique du socialisme; l'étude par leurs successeurs de la triple source théorique du marxisme; l'interprétation par la critique contemporaine de la triple signification de cette théorie (2). Ces trois formes successives du schéma initial, pour peu que l'on affirme leur cohérence, présentent la théorie de Marx comme une systématisation qui ordonne trois niveaux homologues: La fusion de trois expériences historiques, tout d'abord. Les trois

voies qui, historiquement, mènent au socialisme (économiqueen Angleterre, philosophique en Allemagne, politique en France) trouveraient dans le communisme de Marx leur point de confluence. C'est ce que nous propose la géographie de l'héritage historique, empruntée à Moses Hess, reprise par Engels en 1843 et, du moins provisoirement,par Marx en 1844.

-

La synthèse de trois disciplines théoriques, ensuite. Les "trois sources" ou les "trois parties constitutives" du marxisme (l'économie politique anglaise, la philosophie allemande, le socialisme français) trouvent en lui l'instrument de leur intégration. C'est du moins ce que prétend la géologie des sources théoriques, évoquée par Marx et Engels, puis consacrée par Kautsky,Lénine et Gramsci: elle permet de glisser de la triple origine du socialisme à la triple source du marxisme. - L'intrication de trois modèles de rationalité, enfin. Trois modalités du discours socio-politique seraient enchâssées dans .la théorie de Marx (le discours scientifique, le discours critique, le discours utopique). Telle est l'interprétation adoptée par la topographie des discours, où l'on devine, sous un nouveau travestissement, les mêmes composantes que dans les esquisses précédentes. Ainsi se dévoilerait "la triple signification de la théorie révolutionnaire", comme Science, comme Critique et comme Utopie que relevait Lucien Sebag pour en interroger la validité (2).

Ce schématisme insistant soulève plus de problèmes qu'il n'en résout. Non seulement les diverses interprétations de l'intégration qui s'opère avec l'oeuvre de Marx ne sont pas identiques, mais leur homologie apparente est

13

salls doute illusoire: simple juxtaposition fennée à toute tentative de systématisation. En outre, chaque intetprétation - chaque strate du commentaire est, en dépit de l'autorité des auteurs qui la consacrent, éminemment discutable. Enfin, force est de le constater, la dislocation a rapidement triomphé de la prétendue systématisation opérée dans et à travers l'oeuvre de Marx, qu'il s'agisse de l'ensemble de ses trois étages ou de chacun d'entre eux. Aussi l'héritage de la pensée de Marx compose-t~il aujourd'hui un paysage qui n'est pas sans analogie avec celui que Marx décrit, à propos de I'héritage de Hegel, dans L'Idéologie Allemande: "Chacun isole un aspect du système hégélien (marxien) et le tourne à la fois contre le système tout entier et contre les aspects isolés par les autres" (lA p. 11). C'est ainsi que chaque dimension du dispositif est rituellement encensée ou disqualifiée, et confrontée aux deux restantes: la Critique est exaltée ou neutralisée, au détriment ou au bénéfice de la Science ou de l'Utopie; la Science est dogmatisée ou contestée pour disqualifier ou requalifier la Critique ou l'Utopie; l'Utopie est désamorcée ou réactivée pour asseoir ou balayer la Science ou la Critique. Aucune combinaison ne fait défaut. Cet éclatement théorique de l'héritage, au moment même où l'on proclame de toutes parts qu'il est historiquement et pratiquement condamné, dissuade de revenir sur ses fondements. Pourtant Marx mérite mieux qu'une mise à la retraite anticipée et précipitée. Pour désencombrer la voie qui mènerait, avec Marx, au-delà de Marx, c'est la trajectoire de l'élaboration de sa théorie qu'il convient de parcourir à nouveau, en prenant d'emblée quelques repères.

2. Refaire l'itinéraire
La critique de l'utopie dépend de la validité de la théorie qui la prend pour objet; et la signification de cette théorie de Marx est en question dans sa critique de l'utopie. Quel est son statut théorique, s'il est vrai qu'elle intègre trois modèles de rationalité? Et en particulier, quel est ce statut, au regard des savoirs dont elle revendique et récuse I'héritage? Quel est son contenu politique, s'il est vrai qu'elle synthétise trois disciplines théoriques? Et, en particulier, quel est ce contenu, au regard des projets qu'elle prétend reprendre et radicalement transfonner? Quelle est sa fonction historique, s'il est vrai qu'elle fusionne trois expériences historiques? Et en particulier, quelle est cette fonction au regard de la pratique historique qu'elle entend infléchir et inspirer? Statut, contenu, fonction: c'est ce triple point de vue qui gouveme la confrontation de Marx avec les utopies et qui pennet d'en baliser le trajet. Utopies que leur dénomination même, dans la langue de Marx, condamne comme stériles, mais qui ne peuvent être enfennées dans leur mauvais concept. Quel est alors le sens de la critique. de Marx? Critiquer les utopies, en les affublant de leur mauvais concept, c'est sans nul doute projeter de congédier l'impossible. mais sans renoncer à ce que les pourfendeurs

14

attitrés de l'utopie tiennent pour impossible et rendent impossible: naufrageurs de l'impossible au bénéfice de l'accessible qu'ils tiennent déjà dans leurs mains. Critiquer les utopies, même en les affublant de leur mauvais concept, c'est projeter de libérer le possible réprimé, et ce projet suffit à définir ce que Ernst Bloch appelle "l'utopie de bon aloi", pour laquelle Marx avait retenu le vocable de communisme. Congédier les utopies, ce n'est donc pas entériner, corps et biens, leur naufrage, mais entreprendre un sauvetage. Telle est la leçon la plus précieuse du travail accompli par Miguel Abensour qui, .le premier à notre connaissance, a fondé sur un examen effectif de l'oeuvre de Marx, deux thèses fondamentales qui nous ont servi de point de départ: ce n'est pas l'exclusion de l'utopie au bénéfice de la science qui guide la critique de Marx; c'est le dépassement des projets d'émancipation partielle au bénéfice d'un projet d'émancipation totale qu'opère cette critique (3). Mais une telle entreprise de sauvetage suppose une captation d'héritage et une opération de flltrage: un héritage de l'utopie par filtrage de l'utopie, qui tente d'en retenir les pépites et de rejeter ses déchets dans l'intarissable torrent des discours dogmatiques

et des rêves chimériques - et à ce dernier titre, mais à ce titre seulement, de congédier l'utopie. A l'appui de l'hypothèse d'un rapport complexe de la critique à son objet et de son trajet à ses résultats, quelques constats suffiront. Dans l'oeuvre de Marx, la question du statut du discours utopique est prise dans un réseau de concepts qui tentent de cerner les diverses modalités du discours: Critique, Science, Idéologie

-

et Utopie. Ce réseau conceptuel

s'organise eh une série d'oppositions distinctives (Science et Idéologie, Utopie et Science, Idéologie et Utopie, etc...) qui forment une nébuleuse, dont les termes valent des astres, plutôt qu'un ensemblecohérent Surgissent alors des difficultés que l'on peut provisoirement présenter comme autant de paradoxes qui témoignent de la place paradoxalèdes utopiei dans la critique de Marx. Marx pour défaut de radicalité et de scientificité est en même temps valorisée comme critique: terme qui pour Marx désigne la posture radicale et la méthode scientifique qui définissent l'essence même de la théorie révolu. tionnaire.

- Critique/Utopie:

l'utopie comme critique? L'utopie disqualifiée par

- Science/Utopie: l'utopie comme scienc~L'utopie dont la Science assurerait le dépassement, selon le commentaire consacré, se voit reconnaître par Marx des attributs de la scientificité, au point d'être expressément désignée comme science en plusieurs occasions. -Idéologie/Utopie: l'utopie comme idéologie? L'utopie, analysée dans les termes et selon la méthode même de la critique de l'idéologie, n'est jamais désignée comme telle par Marx qui semble lui conférer un autre statut

15

Dès lors, s'il est vrai que trois modèles de rationalité sont à l'oeuvre dans la théorie de Marx - la Science, la Critique, l'Utopie - la question de l'utopie dans la théorie révolutionnaire revient à celle-ci: quelle est l'utopie démise, quelle est l'utopie requise dans le triptyque fondateur - Science,
Critique, Utopie?

Une telle question invite à refaire le double itinéraire de la critique marxienne de l'utopie et de la fondation théorique de la pensée marxienne, afin d'établir dans quelle mesure la critique marxienne de l'utopie est le verso d'une conception utopique. Ainsi seraient tracés les contours et fondée la pertinence d'une critique de l'utopie marxienne. On peut alors espérer distribuer les dimensions utopiques de la pensée de Marx entre un versant stérile et nocif qu'il convient de déserter et un versant fécond et disponible qu'il reste à cultiver: entre l'héritage de l'utopie qu'avec raison Marx récuse, mais dont il accueille encore les effets et l'héritage de l'utopie qu'à tort il méprise, mais dont il est encore nécessaire de recueillir les leçons. Un tel parcours - c'est ici l'occasion de le dire une bonne fois ne permet nullement d'épuiser les questions soulevées par une oeuvre qui ne peut pas être comprise à partir de la seule question de l'utopie. Mais une lecture sélective n'est pas condamnée à être arbitraire, pour peu qu'elle respecte quelques règles simples (3).

-

. la critique se déploie. .

Pour qu'une étude enracinée dans l'oeuvre même de Marx n'implique pas l'abandon de toute approche critique et ne condamne pas à la répétition du schéma marxien et de son destin orthodoxe, deux conditions sont requises: adopter le point de vue de la totalité historique dans laquelle l'oeuvre vient s'inscrire, adopter le point de vue de la totalité théorique dans laquelle La structure significative de la critique des utopies dans la pensée de Marx devrait être appréhendée en fonction de la totalité historique à laquelle elle appartient et, en particulier, du champ utopique qu'elle explore. En retour, seule la reconstitution de ce champ permettrait de comprendre les effets des dispositifs théoriques mis en oeuvre par Marx pour l'appréhender et le critiquer, et ainsi de tracer le partage entre les lumières et les ombres de son analyse: bref, mettre la critique de Marx à l'épreuve des utopies. Mais quels

instruments méthodologiques pouvait-on mettre en oeuvre dans cette perspective quand, précisément,les instrumentsproposés par Marx devaient être mis en suspens, voire tenus en suspicion? Confronterune pensée à la réalité revient toujours, peu ou prou, à confronter deux façons de penser cette même réalité. Pour éviter ce cercle bien connu, il.fallait, au moins provisoirement, limiter notre propos: renoncer à mesurer l'écart entre l'objet de la critique de Marx et son objet réel; renoncer à revenir sur les utopies...dans un travail consacré à l'utopie. Tel est le coat et tel est le sens du détour: penser à travers Marx pour penser dans l'écart à Marx avant de penser à l'écart de Marx.

16

Et, dans cette perspective, mettre là théorie de Marx à l'épreuve de sa critique des utopies, à partir du déploiement interne de son propre discours. Mais ce discours doit être pris dans sa totalité, différenciée et inachevée. Le commentaire orthodoxe, en effet, met en oeuvre un protocole de l~cture théorique qui repose sur un double parti-pris: un parti-pris d'isolement qui détache la critique marxienne des utopies de l'ensemble de la théorie; un parti-pris de clôture qui referme la critique marxienne des utopies sur les exposés synthétiques qui en signeraient l'achèvement. A cette lecture segmentaire et sélective, il convient d'opposer le point de vue de la totalité de l'oeuvre dont dépend, à chaque étape, l'intelligibilité des domaines qui la différencient et des mutations qui la scandent. Le démembrement analytique de la pensée de Marx, qui en autonomise les régions et les objets, atteint ici un point culminant: comme si la critique des utopies constituait un domaine prédéterminé, la critique des utopistes une somme de remarques dispersées au gré de leurs variétés, la critique de leurs illusions une addition de thèmes isolés. Or la critique marxienne des formes utopiques du socialisme et du communisme ne constitue pas une province autonome de sa pensée, obéissant à ses propres lois; pas plus que la critique de la diversité de ses formes, des penseurs et des courants qui habitent cette province, ne les disperse en bourgades isolées. C'est à condition de les appréhender en fonction de la totalité théorique au sein de laquelle elles viennent s'inscrire que les dimensions multiples de la critique prennent leur sens et que leur évolution devient compréhensible. Il convient alors de les situer en fonction de la perspective globale qui, à chaque étape, gouverne la pensée de Marx (et qui, à chaque étape, témoigne de l'effort de clarification par Marx de sa propre pensée). Du même coup, la critique marxienne de l'utopie rend lisible ses propres impensés, et les impensés de la théorie qui la fonde. Mais c'est une critique qui doit être comprise du point de vue de la systématisation qui, toujours ouverte, se construit à travers ses remaniements. En effet, la critique marxienne des formes utopiques du socialisme et du communisme varie en fonction du mouvement qui anime la théorie prise dans sa totalité. Ce n'est pas une critique déposée dans un résumé synthétique et clos, une critique réductible à une exposition ultime, une critique dès l'abord orientée par sa destination finale. C'est, au contraire, une critique dotée d'une histoire spécifique (quoique non isolable de l'évolution générale de la pensée de Marx), dont il convient d'appréhender les moments et les mutations successifs (4). C'est ainsi qu'à travers la genèse de la critique marxienne des utopies nous sonderons la genèse de la théorie de Marx. Sous quelle forme?

L'exposition d'une recherche efface les effets de la méthode qui a présidé à l'investigation ~t dissimule les dettes contractées à l'égard de sa

17

conclusion. Nous laisserons pourtant le lecteur (qu'il s'agisse, en général, des règles de la critique interne que nous avons suivies ou de la périodisation de la pensée de Marx que nous avons adoptée) juger de la méthode à ses résultats. Les modalités de leur présentation dépendent de la place prépondérante et contraignante qu'occupe ici le commentaire de Marx (5). En effet, qui veut, à propos de Marx, entrer dans d'apparentes micrologies ne peut éviter de revenir plusieurs fois sur ses pas, surtout s'il s'agit de rétablir des connexions négligées; comme il ne peut éviter de redire ce que d'autres, sans doute, ont déjà dit, s'il entend replacer sous un éclairage particulier des questions rebattues. Aussi le commentaire doit-il cultiver, sans honte, les répétitions et les citations, parce qu'il ne dispose pas d'autre méthode d'administration de la preuve - en dehors de sa propre cohérence. Celle-ci dicte un ordre d'exposition qui tente de concilier plusieurs exigences: retracer patiemment les étapes de la critique (au risque de revenir plusieurs fois sur les mêmes questions); rect.'1stituer synthétiquement ses figures (au risque de forcer la cohérence de Marx); interroger précisément ses présupposés (au risque d'émietter leur mise en question). L'effondrement des régimes réputés "communistes", loin d'avoir conclu le débat théorique et politique dont la pensée de Marx est l'enjeu, ne rend que plus urgente la nécessité de renoncer aux formes orthodoxes des retours à Marx et d'emprunter la voie d'un détour par Marx qui soumette son oeuvre à une critique interne. C'est dans cet esprit que, parmi d'autres itinéraires concevables, on a choisi de prendre la critique marxienne des utopies pour fil conducteur d'une critique de l'utopie marxienne. Mais encore fallait-il prendre le temps de reconstituer le fil. La lecture proposée ici n'est donc qu'une première étape. Elle a pour objectif de défaire le commentaire classique et de refaire l'itinéraire de la critique marxienne de l'utopie: d'en parcourir la gen~se, d'en retracer les figures, d'en éclairer les pronostics, et d'en mesurer les impasses. Les impensés de cette critique des utopies laissent alors entrevoir les impensés utopiques de la théorie qui la fonde, et permettent de tracer en pointillés une critique de l'utopie marxienne. Le filtrage auquel nous sommes invités n'est ici qu'esquissé. Mais il devrait nous enseigner, fût-ce au prix d'un bilan critique sans complaisance qui ne suffira pas à satisfaire ses naufrageurs, le sauvetage de l'utopie. Chaque page écrite l'est dans cette perspective qui revient à répéter le problème de Marx: savoir renoncer à l;jmpossible pour parvenir à conquérir l'impossible celui que la puissance des sociétés établies interdit de désirer . pour l'empêcher de naître.

-

18

Notes
(1) Pour une critique générale du mythe du précurseur, voir, notanunent, H. Bergson, La pensée et le mouvant, PUF, 1934, p. 15-16; G. Canguilhem, Etudes d' histoire et de philosophie des sciences, Vrln, 1970, p. 21-23; A. Koyré, La révolution astronomique, Herman, Paris, 1961, p. 79. (2) Quelques références: Moses Hess, Die europaische Triarchie, Leipzig, a.Wigand, 1841, ouvrage qui n'est pas lui-même sans antécédents, par exemple: Goldmann, Die europaïsche Pentarchie, Leipzig, a.Wigand, 1841. F. Engels, Briefe aus London, MEWtl p. 461 sq; Progrès de la Réforme sociale sur le continent, MEW tl p. 480 sq. LénIDe, Les trois sources et les trois parties constitutives du marxiST1l2,Oeuvres t.19 pp. 13 sq.Gramsci, Le matérialiST1l2historique et la Philosophie de Benedetto Croce in Oeuvres choisies, E.S., Paris, 1959. p.72. L. Sebag, Marxisme et structuralisme, Petite Bibliothèque Payot, Chapitre 2: De la signification du marxisme, pp. 57-96. (3) Miguel Abensour, Les formes de l'utopie socialiste et communiste. Essai sur le COmmuniST1l2ritique et l'utopie, 2 volumes, 1972. Thèse (malheureusement) non publiée, c dont est extrait: "L'Histoire de l'utopie et le destin de sa critique", Textures n06n (1973) et n08/9 (1974). C'est ici le lieu de souligner notre dette à l'égard de M. Abensour, dont la critique nous a ouvert la voie: voie qu'il n'a lui-même que partiellement parcourue, et que nous réempruntons, non sans en modifier le tracé, comme nous le noterons chemin faisant. (4) Aucune oeuvre singulière, ni aucun résumé synthétique ne peut prétendre livrer la vérité de la totalité de l'oeuvre. Le rapport entre une oeuvre particulière et l'ensemble de l'oeuvre soulève de problèmes qui ont été justemen1 signalés par P.-L. Assoun dans Marx et la répétition historique, Philosophie d'aujourd'hui, P.U.F., 1978, sous le sous-titre "Le problème de la lecture locale", p. 6-9. Sur les règles de lecture de la critique marxienne des utopies, voir M. Abensour, "L'histoire de l'utopie"...op.cit, Textures N°6n p. 5-10 et Thèse..op.cit., vol. 2 p. 4-11. (5) Le "corpus" qui fait l'objet de notre examen sera inégalement traité, puisque notre exposé tente de s'appuyer prioritairement sur les textes de Marx, et de ne recourir aux textes d'Engels qu'à des fins de comparaison: parce qu'il est notoire que les itinéraires de Marx et d'Engels sont distincts, au moins dans la période de formation de leurs pensées, mais aussi parce que la confrontation des diverses modalités de la critique de l'utopie suppose qu'on choisisse un foyer unique pour établir les comparaisons nécessaires. En particulier, dans la mesure où la distinction du socialisme utopique et du socialisme scientifique, introduite par Engels, a reçu l'aval de Marx, c'est l'oeuvre de ce dernier qui doit être prioritairement interrogée sur la pertinence de cette caution.

19

REFERENCES

ET ABREVIATIONS

Oeuvres citées, sauf mention contraire, dans leur édition aux Editions sociales. La Pléiade: Pl. Aubier: Aubier~ 10-18: 10-18; Spartacus: Spart.; Ducros: Ducros. Ed. bilingues: bil. Marx-EngelsWerke: Mew * Marx
Thèse de Doctorat: Doc Critique du droit politique hégélien, Manuscrit de 1843: M43

.

Contribution à la critique de la Philosophie du Droit de Hegel: CPDH
A propos de la question Juive: QJ Critiques en marge de l'article "Le Roi de Prusse et la réfonne sociale": CMP Manuscrits de 1844: M44 La Sainte Famille: SF Thèses sur Feuerbach: ThF L'Idéologie Allemande: lA Misère de la Philosophie: MPh La Critique moralisante et la Morale critique: CMMC Manifeste du Parti Communiste: MPC Travail salarié et capital: TSC La Nouvelle Gazette Rhénane: NGZ Les Luttes de classes en France: LCF Manuscrits de 1857-1858 ("Grundrisse"): Grund Contribution à la critique de l'Economie politique: CEP Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte: 18B Théories sur la plus-value, 3 tomes: TPV Le Capital: Cap I, 1,2,3; II, 1,2; III, 1,2,3. Le Capital, Livre I, 4ème éd. allemande: Kap La Guerre civile en France: GCF Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt: Gotha * Engels Esquisse d'une critique de l'Economie politique:E43 Situation de la classe laborieuse en Angleterre: Sita La guerre des paysans en Allemagne: GPA Anti-Dühring: AD La question du logement: QL Socialisme utopique et socialisme scientifique: SUSS L'origine de la famille...: OrCa Dialectique de la Nature: DN * Correspondance: Corr. t.1 à 12.

20

PREMIERE PARTIE

L'UTOPIE CONJUREE

ole

Première partie: l'utopie conjurée *

PREAMBULE

Le concept d'utopie: avant Marx

Utopie, utopique: on ne compte plus les travaux qui se sont attachés à repérer les significations et les valorisations du substantif et de l'adjectif 'ainsi qu'à retracer leur histoire générale*. Mais quand il s'agit de leur emploi spécial dans l'oeJlvre de Marx: rien, ou presque. Tout se passe comme si l'inflation du terme dans les commentaires dont Marx fait l'objet avait pour charge de dissuader d'en délimiter le sens dans son oeuvre où, pourtant, des opérationS théoriques précises règlent des significations déterminées. Leur étude est d'autant plus indispensable que les projets comme le statut du communisme révolutionnaire sont en question dans le sens même du concept d'utopie. C'est en effet un concept différentiel autour duquel s'organise la distinction entre les divers projets d'émancipation sociale et se distribuent les rapports entre les constituants de la théorie de Marx: laScience, la Critique, l'Utopie (1). Mais le concept d'utopie est l'enjeu d'une lutte théorique et politique qui, dès sa naissance, en fixe les variations et les frontières. C'est dans ce champ de bataille que Marx intervient: c'est pourquoi, avant d'examiner son parcours, il faut s'arrêter sur ses entours.

1. Approches de l'utopie
Peu de termes sont aussi surchargés, par des interprétations divergentes et des évaluations contradictoires, que le vocable d'utopie. L'effet de saturation qui en résulte défie tout effort de clarification. n est pourtant possible de dégager les lignes de force autour desquelles s'organise l'évolution du terme et se distribuent ses emplois - se multiplient et se diversifient les approches de l'utopie. Encore que parler d'approches en la matière relève d'une tentative rituelle d'euphémisation des conflits théoriques: derrière les débats aca'" Notes du Préambule page 32

démiques sur les critères et les frontières de l'utopie se profilent des combats idéologiques et politiques détenninés.

L'histoire de la notion d'utopie est marquée, d'emblée, par une ambiguïtéfondamentale puisque, simultanément, cette notion désigne un genre de discours et évalue la démarche et les propositions qui lui appartiennent: désignations théoriques et assignations polémiques échangent en pennanence leurs effets de sens (2).
Dans son usage théorique, la notion d'utopie désigne un genre de discours bâti sur le modèle de l'Utopie de Thomas More. Mais le modèle de Thomas More est lui-même ambigu puisqu'il se propose aussi bien comme modèle narratif que comme modèle nonnatif: comme fiction indexée sur l'imaginaire et comme figuration indexée sur l'idéal. Aussi la notion d'utopie désigne-t-elle, conjointement ou alternativement, un genre littéraire (que la critique contribue à constituer comme genre, autant qu'à le décrire, en suivant ses transfonnations à partir du récit de Thomas More et des récits des voyages imaginaires) et un genre philosophique (dont la critique reconstitue les origines et fixe les frontières, en remontant à la République de Platon et en parcourant tous les modèles de sociétés idéales). Les figurations indexées sur l'idéal se partagent à leur tour entre celles qui recourent à un modèle législatif et celles qui empruntent un procédé descriptif: celui du genre littéraire proprement dit.
* Les équivoques de l'usage théorique de la notion d'utopie se reflètent, dès le 18e siècle, dans .les défInitions et les classements. Les Dictionnaires enregistrent le caractère imaginaire, voire romanesque, des utopies, en soulignant qu'elles décrivent des pays qui n'existent nulle part. Mais, en même temps, ils tendent à retenir le caractère idéal, voire philosophique, de l'utopie, en la défInissant comme "plan d'un gouvernement imaginaire, à l'exemple de la République de Platon" (Dictionnaire de Trévoux, 1771). Genre philosophique ou genre littéraire? Alors que les Encyclopédies abordent les utopies comme genre théorique et philosophique, la collection éditée par Garnier traite les utopies comme variétés d'un genre littéraire et romanesque, ainsi qu'en témoigne son titre: "Voyages imaginaires, romanesques, merveilleux, allégoriques, amusants, comiques et critiques; suivis des songes, des visions et des romans cabalistiques".

Ainsi, ,dès le 18e siècle, l'histoire de la notion d'observer comment le genre tend à se constituer, non tant génération spontanée d'oeuvres qui reconnaîtraient leur destination communes, que sous l'effet des commentaires genre autant qu'ils le découvrent (3).

d'utopie pennet sous l'effet d'une intention et leur qui façonnent le

Dans son usage polémique, la notion d'utopie qualifie, pour les juger, les propositions socio-politiquès (et, plus largement, des projets de toutes

24

sortes): usage ambivalent, même si les évaluations qui dénoncent des propositions chimériques, l'emportent généralement sur celles qui consa-

crent des idées régulatrices.

..

* Le crédit porté aux utopies tend à se fonder sur leur valeur philosophique. A l'inverse, le discrédit jeté sur elles tire argument de leur teneur littéraire. Toutefois,la distribution des évaluations de l'utopie n'épouse pas strictement le partage entre les romans et les modèles. Ainsi, considérée comme genre littéraire, l'utopie tombe sous le coup des critiques des romans eux-mêmes: utilité ou futilité, éducation ou évasion? De même, reconnue comme genre philosophique, l'utopie tombe sous le coup de la critique des constolctions de la Raison: possibilité ou impossibilité, éveil ou rêve, idéal ou chimère?

La notion d'utopie déborde alors les limites du genre utopique propremerit dit pour qualifier, selon son ambivalence native, tout idéal non réalisable ou tout idéal non réalisé; et pour désigner alternativement, tantôt la part d'irréalité ou d'impossibilité que comporte ce que les hommes désignent comme possible et idéal, tantôt la part de réel ou de possible que comprend ce que les hommes déclarent impossible (4). Oùl'on voit que sous le terme d'utopie se joue en général le partage du possible et de l'impossible qui n'est pas tant l'objet d'un débat que d'un combat qui déplace en permanence les limites du genre et modifie sans cesse la liste des oeuvres qui, pour la honte ou pour la gloire de leurs auteurs, sont assignées à l'utopie ou désignées comme utopiques.

Ces jugements croisés ou contradictoires peuvent être illustrés par l'exemple des commentaires de l'oeuvre de Rousseau:.ils permettent de parcourir les principales couleurs du prisme. Rousseau, selon lui, n'a pas écrit une utopie car l'utopie n'est que chimère. Selon Brissot, Rousseau a écrit uneutopie qui n'est plus chimère. Selon Kant, Rousseau a écrit une utopie, mais l'utopie n'est pas chimère.
...Rousseau, en effet, récuse l'utopie; il s'emploie à distinguer son propre modèle théorique des modèles utopiques qu'il qualifie de chimériques. Ainsi, il écrit à Mirabeau père: "Votre système est très bon pour les gens de l'utopie, il ne vaut rien pour les enfants d'Adam" (26 Juillet 1767, in Lettres Philosophiq~s, p. 167). Et il se défend d'avoir, avec Le Contrat social, conçu une utopie digne.d'être reléguée "avec la république de Platon,les Sévarambes et l'Utopie, dans le pays des chimères" (Lettres de la Montagne, Pléiade, t.3.p. 810). Or Brissot, en admirateur de Rousseau, s'emploie à dissoudre l'identification entre utopie et chimère dans une formule remarquable. Il écrit, en effet, parlant de Bernardin de Saint Pierre qu'il compare à Rousseau: "Il n'appartient pas à ce monde, il est de celui de Rousseau. Vous avez à peine lu quelques pages, que vous croyez transportés dans un pays où l'utopie n'est plus chimère" (Mémoires Paris, 1912, t2 p. 275). Au delà de ce point de passage, le sens de la notion bascule. C'est avec Kant que l'on peut achever, provisoirement, ce parcours symbolique. Kant, pre-

25

nant pour référence la République de Platon, défend l'utopie contre ceux qui la condamnent comme irréalisable: "Une constitution ayant pour but la plus grande liberté humaine fondée sur des lois qui pennettraient à la liberté de chacun de subsister en même temps que la liberté des autres C...)c'est là au moins une idée nécessaire qui doit servir de base non seulement aux grandes lignes d'une constitution civile, mais encore à toutes les lois (...)". Ainsi Kant prête à Platon un idéal inspiré des Lumières... et de Rousseau (Critique de la Raison pure, BiblioÛlèque de Philosophie contemporaine, P.U.F., 3ème éd.p. 264).

L'oeuvre de Rousseau est peut-être inclassable. Mais surtout le vocable d'utopie est si peu un concept qu'il stérilise toute tentative de taxinomie. Cela est d'autant plus vrai que, après la Révolution de 1789, l'usage polémique prend le pas sur l'usage théorique: l'emploi négatif devient dominant. Inflation et prolifération: les versions les plus générales se répandent pour disqualifier tout projet de réfonne auquel on s'oppose. L'obstruction polémique supplante la construction théorique, au point de dissoudre le concept dont la vocation était de délimiter un genre littéraire et/ou philosophique détenniné. Les frontières du vocable se volatilisent. Chaque camp l'utilise contre un camp plus radical: Royalistes contre Républicains, conservateurs contre libéraux, et, tous ensemble, contre les socialistes.

2. Critiques du socialisme
Au cours du 1ge siècle, l'usage général de la notion d'utopie se double
d'un usage spécial

- avant

de l'absorber

à nouveau.

Cet usage spécial focalise la notion d'utopie sur les socialismes pour les discréditer. Il n'est, dans un premier temps, que l'application de son usage général, pris dans sa version polémique la plus négative: "Les socialismes sont des utopies".
* Application. Désigner les socialismes comme utopies spécialise l'usage polémique de la notion en jouant sur toutes les nuances de sa version négative, de la commisération pour un idéal stérile à la condamnation de ses effets néfastes. En Allemagne, cette critique de l'utopie dès socialismes n'appartient pas seulement aux forces les plus réactionnaires: elle s'étend, de proche en proche, aux forces libérales. Non sans se prévaloir, lettres de noblesse obligent, de la critique hégélienne du "devoir-être", on concèdera, tout au plus, aux socialistes d'avoir soulevé des questions sociales qu'ils auraient mal résolues. En France, la critique de l'utopie des socialismes devient le lieu commun des divers courants libéraux qui répliquent à l'opposition du socialisme à l'individualisme par l'opposition de la liberté à la dictature. Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville déposent en ce sens (5).

26

Mais, pour que l'équation soit complète, la focalisation sur les socialismes d'une condamnation générale de l'utopie ne suffit pas. TIfaut encore montrer que l'utopie est l'essence même du socialisme parce que le socialisme est l'essence même de l'utopie. Aussi voit-on la critique théorique prendre le relais de la critique polémique. L'intégration des formes modernes du socialisme et du communisme à l'utopie impose de redéfinir le genre utQpiquelui-même. Les socialismesmodernes ne sont que des variétés du genre utopique et la vérité même de ce genre: "L'utopie, c'est le socialisme".
.

* Intégration. Contrairement à ce qu'une pesante tradition laisse entendre, le classement de Saint-Simon, Owen et Fourier n'est pas une production naturelle: comme si les écrits utopiques avaient rejoint spontanément le genre utopique, à la façon dont les corps chez Aristote se destinent à leur lieu naturel. TI s'agissait, au contraire, du résultat d'opérations théoriques et politiques précises: le classement des socialismes et communismes comme variétés dernières et vérités ultimes du genre utopique est un produit de la critique libérale et appartient à son horizon théorique et politique. L'oeuvre de Louis Reybaud est là pour en témoigner (6).

Face à cette charge, les représentants du socialisme et du communisme répliquent par une défense qui se déploie en ordre dispersé, mais se résume en une double opération de disculpation et de duplication. Contre l'usage polémique du concept libéral et conselVateur de l'utopie, s'imposent les tentatives de disculper le socialisme et le communisme de l'accusation d'être utopiques, c'est-à-dire chimériques et dogmatiques.
* Disculpation. Cette opération qui retient les qualificatifs dévalorisants associés à l'utopie permet, en principe, de révéler et de disqualifier, comme défense de l'ordre social existant, le point de vue de la critique adverse. Car celle-ci émane du "parti des routiniers", que Babeuf dénonce avant que ce "parti" ne s'approprie le vocable d'utopie: "Le parti des routiniers, qui croit que ce qui est a toujours été et doit toujours être,traite de chimérique et d'extravagant, tout ce qui sort de la ligne de ses habitudes" (Babeuf, Le Tribun du Peuple, 10/18 pp. 234-235). La critique de l'utopie émane des rois et des aristocrates, tranche Cabet: "on dit sans cesse une Utopie pour dire une perfection nouvelle et imaginaire; car les rois et les aristocrates reconnaissent bien que l'innovation de l'Utopie serait une perfection, mais ils soutiennent et répètent qu'elle est impraticable comme celle de Platon" (Cabet, Voyage en Icarie, ed. Anthropos pp. 480-481). La critique de l'utopie émane des esprits prévenus d'avance contre toute nouveauté, que dénonce l'héritier présomptif de Fourier, Victor Considérant: ces esprits qui "disent que vous êtes des insensés, des utopistes, des "têtes sans cervelle", c'est leur mot" et "croient avoir écrasé une idée par les mots "utopie", "impossible", "rêve" ou "chimère"." Ceux qui, après avoir "fait grimacer votre conception" et l'avoir "défigurée et faite à leur image" "vous disent avec un air de satisfaction: "Votre théorie est une
(00')

27

utopie bizarre et vulnérable!"." (Y. Considérant, DestÏ1l£es sociales, Paris, au bureau de la Phalange, 1834-1844,3 vol. Extraits in G.M. Bravo, Les socialistes avant Marx, t.l pp. 204-226).

Mais cette tentative de retourner la charge de la preuve, en sommant à leur tour les conservateurs de se disculper, ne dispense pas les socialistes et les communistes de répondre de leurs éventuelles chimères. Apparaît alors une seconde ligne de défense qui consiste à détourner l'accusation générale sur des formes particulières du socialisme et du communisme. Alors, les deux approches, conservatrice et réformatrice, tendent à se distinguer. Dans l'optique de la critique libérale, il s'agit de diagnostiquer pour les combattre lesformes socialistes de l'utopie: l'éternelle utopie. Dans l'optique de la critique socialiste, il s'agit de distinguer pour en débattre, lesformes utopiques du socialisme: l'indispensable socialisme. Mais les critiques socialistes de l'utopie se bornent en général à reproduire les déterminationsde la critique libérale en limitant son étendue. fi s'agit alors d'une simple duplication de la critique adverse, qui en accepte la méthode et les présupposés.
...Duplication. Une fois l'adversaire disqualifié, on reproduit sa critique. En A).lemagne, les courants attirés par le socialisme reproduisent la critique libérale inspirée de Hegel, puis de Lorenz. von Stein (Der Socialismus und Communismus des heutigen Franchreich. Ein Beitrag zur Zeitgeschischte, Leipzig, 1842), P9ur instaurer une ligne de partage entre la Philosophie allemande et le socialisme français ou anglais, puis entre les "Socialistes vrais" et les autres. C'est dans ce cadre que les critiques françaises de l'utopie sont mises à contribution et traduites en Allemand. En France, la polémique autour du concept d'utopie est investie d'abord par les courants humanitaires et chrétiens (Leroux, Buchez), puis par Proudhon. A l'exception notable de Blanqui (Le communisme, avenir de la société), c'est au concept libéral de l'utopie qu'ils sont redevables de l'usage distinctif qu'il s'efforce d'en faire. La duplication de la critique libérale commence par la duplication de son contenu avant de s'achever dans la duplication de son concept. On pourrait suivre ainsi l'itinéraire de Leroux qui, partant de l'opposition entre l'individualisme et le socialisme, consacre ainsi lé terme de socialisme et propose de dépasser cette opposition par une synthèse qui récuse l'utopie comme telle. Considérant que "La famille, la patrie, la propriété, sont les trois modes nécessairesde la communion de l'homme avec ses semblableset avec la nature", Leroux constate: "...sauf les solitaires de la Thébaïde, jamais utopiste, jamais rêveur n'a poussé l'absurdité jusqu'à vouloir abolir à la fois ces trois modes de communion de l'homme avec ses semblables et avec la nature. Les sectaires et les utopistes se sont re-

tranchés à essayer de détruire un ou deux de ces trois modes nécessaires au profit du
troisième" (De l'Humanité, Fayard, 1985, p. 138). Alors que Leroux propose de mieux organiserces "modes" au bénéfice d'un "individu", dont le profil ressemble à celui que trace les libéraux. On pourrait suivre, de la même façon, l'itinéraire d~ Proudhon qui, avant de les dénoncer comme utopistes dans Philosophie de la Misère, commence par renvoyer dos à dos les fouriéristes et les saint-simoniens, puis les babouvistes et les

28