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Conscience éthique et Esprit démocrate

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269 pages
Y a-t-il une relation entre une conscience morale et un état d'esprit démocrate ? L'auteur pense que l'homme doit résoudre dans son intimité ses conflits psychologiques comme des conflits politiques. Ensuite, la politique, l'harmonie sociale et le confort personnel sont-ils compatibles ? Si l'on considère que la famille est le lieu d'apprentissage des relations et des codes, alors ce sera aussi un espace social d'éducation civique et politique. Pour étayer cette piste, l'auteur emprunte certains concepts à la philosophie politique asiatique, notamment des notions de philosophie bouddhique et des vertus confucéennes.
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Conscience éthique et Esprit démocrate

LUONG Cân-Liêm

Conscience éthique et Esprit démocrate
Essai sur l’harmonie et le politique

Du même auteur : Bouddhisme et Psychiatrie. Paris, L’Harmattan, 1992. Psychothérapie bouddhique. Méditation, éthique, liberté. Paris, L’Harmattan, 2002. Psychologie politique de la citoyenneté, du patriotisme, de la mondialisation. Sept études cliniques. Paris, L’Harmattan, 2002. De la psychologie asiatique. L’humain, le politique, l’éthique. Paris, L’Harmattan, 2004. Psychologie transculturelle et psychopathologie. Occident et Asie orientale. Paris, You Feng, 2006. Ouvrages collectifs : Enfance : état de lieux. Le Vietnam au coeur de la Francophonie. Paris, L'Harmattan, 1998. Dictionnaire des thérapeutiques médicopsychologiques et psychiatriques. Sous la direction de H.N. Barte. Paris, Ellipse, 2001. Manuel de psychiatrie transculturelle. 2e édition. Sous la direction de M.R. Moro, Paris, La Pensée sauvage, 2006-2007.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11104-2 EAN : 9782296111042

À Châu. À Bình et à Minh.

INTRODUCTION
J’entends par le Politique, le désir de l’homme d’exister et de vivre ensemble, et par la Politique la praxis qui le met en chantier. Sa finalité est l’Harmonie qui concilie les écarts et différences. J’entends par Ethique, la volonté de l’homme de perpétuer son espèce et de transmettre sans cruauté, ni souffrance le bien sans nuire à son environnement : il est conscient de sa responsabilité. Conscient d’appartenir à une espèce vivante et non à une espèce en voie de disparition, l’homme érige une éthique de l’intime et du social par des postures de conciliation et non uniquement par des postures de combat qui nourrissent ses conflits psychiques internes. --- OOO --Puis-je parler tout seul dans le désert ? Oui, je peux le faire tout à fait légitimement et même de façon souveraine, mais seul l’écho me renverra ma parole. Que sais-je alors de la vérité, autre que celle de ma réalité ? Que ma parole doit être sociale pour éviter de confondre la vérité, la réalité et l’actualité avec moi-même. La parole transforme la personne qui ne soliloque pas en un être civilisé quand elle est signifiante aussi bien pour soi que pour l’autre. J’ai ainsi compris que parler, c’est également être capable d’écouter ; que donner du verbe, c’est en avoir déjà reçu des gens pour comprendre le sens. Aussitôt, j’ai déjà compris qu’il fallait savoir croire sur Parole, et l’éthique de la relation se fait par paliers. Peut-être, parle-t-on déjà trop ? J’espère avec conviction que mes actes comme mes paroles éclairent ma vie. Mais les hommes peuvent-ils se donner à tous et pour toujours une même grille de lecture pour se comprendre ? L’harmonie serait-elle finalement une utopie ou une illusion ? L’éthique doit-elle se construire sur les ruines de la barbarie ? Dès sa conscience du désir d’exister par et dans le verbe, l’homme prend goût à être présent au monde et dans la pensée d’autrui. Cette conscience trouve deux marqueurs pour caractériser l’humain : la légitimité et la souveraineté. Les lois sociales communes et les lois internes psychiques s’en référent pour être humaines quand la légitimité et la souveraineté représentent la première source de stabilité : ces marqueurs relient l’intime au culturel en passant par le familial et le sociétal. Le dénominateur commun du corps personnel et du corps groupal est le sentiment universel d’appartenir à une seule espèce et de vivre dans un même espace : une éthique de fond devient nécessaire comme la deuxième source d’une humanité qui a des références communes de conduite. C’est cela la modernité du XXIe siècle d’accepter enfin

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que la guerre n’ait jamais apporté de solutions éthiques aux besoins de stabilité et de tranquillité, contre cette illusion théologique que la dernière guerre des guerres – la guerre sainte – apportera enfin la paix définitive au monde. L’homme conscient de la différence ne vit plus seul. Il n’y a pas de sentiment altruiste, ni de sens du général sans une éthique qui gouverne les conduites vers l’idéal d’une grande Loi généreuse pour tous. L’homme légitime et souverain saisit son devenir. La foi représente l’homme dans sa croyance en l’éternité. Pour chercher le moyen de la réaliser, il dispose du politique et du religieux. La confiance en soi, en l’autre et en l’avenir se retrouvent dans un seul bouquet de Vérité : l’Ethique est une foi universelle dans le Temps, que l’homme avait convertie pour la pratiquer depuis le début de l’humanité, en Lois sociales, en plusieurs Morales et Moralités de l’histoire. Le genre humain a sédimenté cela dans son esprit et sa mémoire par-delà les générations sous le terme de civilisation, comme des expériences immémoriales. L’homme s’assure ainsi de l’éthique de son alter ego d’avoir le même niveau de conscience que lui : il n’y a pas de méfiance a priori entre congénères. La communauté crée la parole responsable des opinions variées qui doit créer un ordre meilleur pour tous : le principe démocratique fait désormais circuler des vérités acquises placées au-dessus du groupe qui organise la vie. L’éthique de la persuasion s’appuie sur la moralité publique de la hiérarchie sociale pour créer ses espaces formels et informels – comme avec les élections et l’opinion de la presse – propices à la critique, au changement et au consensus de la vie sociale. Entre l’éthique et la contrainte, il est question du discernement intime et de la délibération publique jusqu’à l’acceptation de l’autorité. Nous avons créé des méthodes politiques d’équité et d’obéissance : la Persuasion, la Contrainte et l’Entendement s’équilibrent dans le Juste pour construire, par une éducation civique, une éthique politique, légitime et souveraine de la Liberté. Par rapport aux temps phylogénétiques d’une biologie commune au genre, la conscience politique de l’espèce est jeune chez l’homme civilisé au sortir des temps obscurs. Disons que Platon et Confucius avaient été les premiers à formuler le sujet. La pratique politique actuelle est plus jeune encore puisqu’on est d’accord pour la dater du XIXe siècle avec en moins de deux siècles, inévitablement les excès et les dégâts humains et environnementaux. L’homme se cherche entre faire une nouvelle éthique ou lire autrement une éthique séculaire, qu’ensemble, ce choix ne doit pas justifier la violence des maîtres à penser, qui croient avoir bien enseigné ceci ou cela au monde. On parle de sagesse politique. Ce besoin s’impose à l’homme moderne dans sa vie quotidienne. L’éthique est dans la rue pour chercher la vertu, et la rue résonne de conduites qui dictent le sens du bien à ceux qui commandent. Depuis le XXe siècle, il n’y a jamais eu autant de guerres, de révolutions, d’affirmations identitaires, de considérations individualistes qui accompagnent la mondialisation culturelle, la globalisation économique, l’impératif démocratique et la circulation des richesses et des hommes. Nous parlons ici de l’humain en l’homme. Si les

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diversités culturelles semblent s’effacer en surface, le besoin de plus de symboles vient démentir cela et ce contraste alimente le fait religieux. Une question est remise à l’ordre du jour, celle de la participation individuelle à l’éthique collective : l’homme est-il par essence, doué d’un esprit démocrate ? Quelle est la valeur politique de cet esprit par rapport aux formats culturels et traditionnels ? Les civilisations ne meurent pas quand les cultures se renouvellent. Si les nations connaissent le progrès et le bien-être, c’est bien la marque positive de l’homme d’opérer des changements pour continuer l’histoire. Le genre humain montre son génie d’adapter et d’adopter la complexité : s’il sait créer des théories rassurantes et cohérentes, la vie réelle se fait toujours de proche en proche par des approximations et des imprévus. L’expérience séculaire stabilise les pratiques vertueuses et fonde le sens de l’éthique. L’esprit humain devient peu à peu démocrate en acceptant des pensées alternatives et des pratiques innovantes. L’éthique sert de formule pour simplifier cette complexité, pour atténuer la violence de l’imprévisible mais pas in fine pour contraindre la Liberté. L’utopie universelle est sans cesse renouvelée pour produire une société de plus en plus démocratique, respectueuse des hommes. Dans le domaine de l’esprit, l’homme démocrate sera de plus en plus respectueux d’autrui, et une opinion forte ne s’arroge plus la puissance d’être tyrannique Dans le mental, ces processus composent avec le conflit psychique interne. La civilisation hominise les instincts et les pulsions. L’éthique démocratique surveille la bonne santé mentale humaine et sociale, contre la perversion, la manipulation et la violence. Depuis l’âge classique, l’homme ordinaire se débat avec deux questions essentielles. D’abord, qui détermine l’avenir de l’Homme ? La conception du destin naturel ou du dessein divin ne s’oppose plus à celle, plus certaine, de la responsabilité de l’homme. Ensuite, qui de l’homme ou de la société, a été déterminant dans le Bien et le Mal ? Une des réponses est apportée par le travail comme une force de transformation de la nature et une valeur de richesse, peut-être de sagesse. L’âge moderne prend le détour de reposer ces questions dans la dimension politique et éthique de l’homme en mouvement. Si la Démocratie est universelle traduisant le principe politique du respect de l’altérité, elle a aussi à protéger la diversité et la différence des cultures du monde et leurs pratiques politiques. Or, nous sommes toujours entre le puissant et le faible, le grand et le petit. Ce n’est pas la force qui détermine celui qui a raison, mais la pratique légitime du droit : le fort, le faible, le grand, le petit ont par principe accès aux mêmes services. Je crois que le mental démocrate opère à ces deux paliers. Ou bien, on traite la question des critères à l’aune de l’histoire naturelle prise comme une vérité « scientifique » selon laquelle « les chiens ne font pas les chats », les forts restent forts, les croyants resteront des croyants, les pauvres des pauvres. Ou bien, on considère l’esprit démocrate comme un état d’esprit héritier d’un temps humain et des temps civilisateurs quand l’homme s’était affranchi des pressions et des effets de masse pour conquérir la paix civile. Être démocrate ou avoir un état d’esprit

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démocrate, c’est d'avoir une autorité de penser la pensée pour faire des choix critiques – réels, fictifs, démagogiques ou mensongers – qu’une société politique propose ou ne propose pas sur le marché du marketing politique par son appareil de pouvoir. Si ce sont des choix d’intérêts égoïstes ou à court terme, l’homme finira malgré lui, par annuler l’esprit même de la démocratie en la poussant à devenir uniforme, autoritaire, totalitaire. « L’esprit démocrate », c’est donc la capacité du mental à dépasser des rapports de dominance liés à l'altérité pour aboutir à une position d’autorité sur la chose ou l'événement, sans détruire l'être en face et son esprit : être démocrate signifie d’abord avoir de l’autorité sur soi pour faire les choix utiles tantôt par excès, tantôt par défaut, ou ne rien faire du tout mais surtout être capable de porter une stratégie critique de la pression de dominance apportée par les idées et la charge du grand nombre sur soi. Changer de posture, c’est délibérer et négocier les rapports de lieux et de puissance des forces et des pressions d’intentions et de nature différentes. Je propose d’étudier l’agrégation de ces niveaux constitutifs de l’esprit démocrate par le biais de la philosophie politique asiatique. Je postule qu’entre le singulier et le collectif, le lien légitime est l’éthique du besoin de tranquillité sociale, et de quiétude intime grâce aux règles d’éducation apprises en famille et à l’intégration dès le jeune âge des vertus qui mettent en œuvre l’aspiration de l’homme à l’épanouissement. On est sur la route de l’harmonie. --- OOO --« Le fait qu’on traite généralement du bien et du mal dans les cours de ‘‘morale’’ ou d’ ‘‘éthique’’ peut laisser pressentir le peu qu’on sait à leur sujet, car morale vient de mores et éthique d’ethos, mots latin et grec qui signifient coutume et habitude ; or le mot latin est associé aux règles de conduite, tandis que le mot grec dérive d’habitat, comme notre ‘‘habitude’’». H. Arendt, La vie de l’esprit, Paris, PUF, 1981, p. 22. Aussi pour une première approximation, j’opte pour l’usage commun des deux termes de morale et d’éthique, bien que leurs sens ne soient pas confondus, pour examiner la notion de Vertu : en vietnamien [đạo đức] – du chinois [dao de] – qui signifie littéralement la Vertu (de la) Voie. Le Grand Larousse Universel définit l’Ethique comme la partie de la philosophie qui envisage les fondements de la morale, ou l’ensemble des principes moraux qui sont à la base de la conduite de quelqu’un. La Morale y est définie comme l’ensemble des règles de conduite considérées comme bonnes de façon absolue ou découlant d’une certaine conception de la vie. Notre analyse veut démontrer que l’autorité sous ses deux formes en société et dans le mental, procède d’une même vertu politique : avoir une posture démocratique qui lie ces deux niveaux structuraux à un consensus et un idéal d’harmonie. Ce lien entre la conscience sociale et la conscience intime construit la conscience éthique générale.

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Ce livre de psychologie politique comprend cinq sections. J’examine d’abord les actes de donner, de recevoir, de garder et de rendre les choses meilleures. C’est un cycle humain. Il est tellement quotidien et naturel qu’il passe inaperçu aux yeux des hommes. Il traduit une économie psychique d’échange des états et de restitution à la personne où aucune loi du Tout ou Rien n’a cours, quand aucun prétexte ne peut justifier la perversité des conduites. La condition humaine n’est pas tragique à cause de la douleur du désir frustré qui nourrit l’égotisme de l’homme entre une agressivité et un renoncement masochique. Il existe une tradition de l’humanité pour des temps partagés et des valeurs éthiques contre la barbarie, la cruauté et la souffrance. À chaque échelle de se réaliser, à chaque moment de renouveler son geste de donner et recevoir, l’homme fonde sa légitimation en certifiant avec autrui, ce qui lui revient en propre comme identité : ce geste d’échange souverain exprime son autorité d’avoir bien agi. L’homme est responsable de son espace de souveraineté et de légitimité et fait face sans crainte aux effets de nombre grâce à une double délégation du faire et faire faire : il reçoit une délégation d’autrui pour faire et il dispense à d’autres une délégation pour faire faire à sa place. Ces mandats d’ouvrage qu’il installe, régissent sa place et sa fonction hiérarchiques dans la société : entre ces deux tempos du faire et du faire faire, sa « mission existentielle » est de garder pour lui quelque chose d’intéressant, d’avoir une vie digne et une intimité inaliénable en puisant dans son savoir-vivre politique, les conditions de son bien-être. Son projet personnel, familial, social, communautaire et maintenant planétaire est politiquement dans le paradoxe : l’homme veut du bonheur, du changement et de la sécurité. Dans ce devenir, l’homme avait eu ses premières sources de vie dans la famille qu’aucune ne se développe sans sa conception vertueuse. Si la famille est l’espace de transmission des lois et des règles, d'adulte à enfant, ce dernier y fait aussi l’apprentissage de la hiérarchie pour entrer plus tard dans la société gérée par l’ordre démocratique. Le couple hiérarchie-démocratie n’est pas un couple naturel devant dame Liberté. La vitalité dit que l’esprit démocrate – acceptable et accepté – circule en famille et caractérise le mental de la personne. On comprend que le moi, le surmoi et le ça doivent savoir « discuter démocratiquement » entre eux sans se détruire, et que le conflit psychique quand il existe, se décline comme un conflit de nature politique. L’homme éthique et politique est universel, c’est l’Homo Politicus. Nous choisirons la version asiatique de la famille pour regarder cette actualité. Le projet pluriséculaire de l’Asie est de civiliser les pulsions humaines désordonnées à partir de l’éducation sentimentale et comportementale en famille. Certaines vertus universelles servent de base. Si la famille se définit par l’amour et par des interdits gérant les relations entre ses membres, les notions de conflits psychiques et de luttes politiques internes ne leur sont pas étrangères. L’intégration et l’introjection des pratiques sociales dans la mémoire intime consciente et inconsciente de la personne se font aussi par des conflits politiques, depuis la nuit de l’humanité jusqu’aux lumières actuelles du progrès.

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Nous sommes les héritiers de cette maturation mentale collective du politique fondée sur des pratiques vertueuses : la prise en compte des intérêts individuels est simultanée à la prise en considération de l’altérité pour améliorer les espaces politiques. --- OOO --Cette étude n’est pas une recherche de sinologie des concepts politiques de la personne. Il s’agit plutôt de mettre en évidence et en regard certaines notions des deux grandes aires occidentales et asiatiques de civilisations, et de comprendre ainsi l’éthique à partir de la conscience de la personne de ses postures démocratiques face aux pressions ressenties. Enfin cette étude ne parle pas d’un génie politique de l’Extrême Asie pour privilégier les enseignements du bouddhisme, du confucianisme et du taoïsme, comme Chateaubriand en avait inventé la notion politique pour le monde occidental en écrivant en 1806, Le Génie du Christianisme. Mon étude emprunte en effet plusieurs principes extrême-orientaux comme véhicules pour approcher certaines valeurs universelles. Cet essai n’est pas non plus une lecture réinventée de la pensée traditionnelle asiatique, ni une traditionalisation de la modernité qui arrive en Asie. Les citations ne servent pas à faire une histoire de la pensée politique. Elles soutiennent un modeste travail d’argumentation de l’universalité des notions tirées des expériences humaines de l’existence. J’ai conçu ce texte en cinq parties pour deux méthodes de lecture, soit de façon discursive de bout en bout jusqu’à la conclusion, ou bien en parcourant chaque partie pour son autonomie comme les cinq faces d’une boîte avec sa conclusion comme couvercle. C’est comme si j’avais prévu de faire un « film » avec des travellings et des zooms mais aussi le même récit avec une mosaïque de prises de vue et de positions d’écoute pour que la démonstration ne soit pas confuse. Du moins, je l’avais espéré ainsi.

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Partie 1 L'homme et ses outils -IInstruments et instrumentalisation
La vie ne peut changer sans ses outils mentaux et physiques. Je considère l’événement comme un symptôme sain d’une société normale avec ses aléas de calamités naturelles et d’accidents non naturels dont les hommes sont parfois responsables comme les guerres, les morts délibérées, les crises, les catastrophes environnementales. Chez l’homme, le symptôme est aussi révélateur d’un fonctionnement normal ou altéré. Probablement pour une culture également. Le symptôme peut révéler ainsi une structure perturbée en profondeur dont le regroupement permet de décrire ou systématiser le dysfonctionnement ou l’altération. Peut-être, certaines civilisations ne sont pas plus sauves de ses phénomènes pathologiques qui peuvent devenir fatals. Le symptôme donne accès au clinicien : le médecin, le politicien, l’historien, le journaliste, l’homme ordinaire, à la connaissance de la souffrance humaine et du désordre collectif comme une lumière pour comprendre, analyser, intervenir et soigner la vie. L’orientation actuelle propose deux cliniques placées souvent à côté des tendances descriptives : une clinique syndromique des événements selon une taxonomie naturaliste voire empirique ; et une clinique structurale, soit de l’homme pour sa personnalité, soit d’une collectivité pour sa « mentalité », sa sociologie ou son organisation économique. S’agissant de la santé, le fonctionnement est « silencieux », et le symptôme traduit un état inhabituel en crise. Il devient l’instrument d’expression et de communication. Comme tel, l’homme est le support de ses symptômes dont la production change son rapport au monde. Cette personne aura, à son corps défendant, le statut de malade qui peut lui être « utile » : ce sont des « bénéfices secondaires » tirés de la situation selon S. Freud. La notion de mentalité n’a plus cours avec l’anthropologie, d’autant plus qu’elle a été le support des politiques coloniales du XIXe siècle et des idéologies racistes et eugénistes du XXe siècle. Je considère que formant le corps historique, les deux corps social et personnel partagent en commun le concept de santé et plus précisément celui de santé mentale pour une représentation de la vitalité. Si l’homme a une éthique et une moralité, la société en a aussi sous une forme juridique ; et le corps public et le corps individuel peuvent connaître des déviances ou des

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pathologies sur leur propre point de référence. Le nazisme et le stalinisme en étaient. Ces deux concepts de santé collective et personnelle ouvrent la réflexion sur l’événement et sur le fait divers comme des symptômes d’une conception du vivant, et aussi sur les médias, comme un instrument d’intervention sur le processus même. Conscient d’être le sujet et l’objet de luimême dans un même récit, l’homme utilise cette identité double pour changer l’histoire : il s’instrumentalise lui-même. Un homme seul, anonyme, sans aucune légitimité peut bouleverser le monde et c’était ainsi qu’avait éclaté la Première Guerre Mondiale. Ou comment Ben Laden fit parler de lui et travailler le commerce de la peur. Le hiatus s’ouvre entre la raison d’être soi et les moyens d’y parvenir ; et dans ce jeu de réussite, le politique joue parfois avec le double couple plaisir-déplaisir/peur-sécurité pour des résultats totalement pervers. De ce jeu politique du sacrifice de faire un mal pour un bien, on justifie la guerre pour justifier une promesse de paix. La vigilance éthique resurgit pour signaler la bêtise humaine et démasquer le leurre politique.

Manœuvres, manipulations quelques cas concrets.

et

accommodements

moraux :

De quelle manière l’homme écrit-il l’histoire et comment les hommes (se) font-ils des histoires ? Rien n’est neutre dès que l’homme bouge, bouleversant ou touchant à son entourage et son environnement. Des concepts nouveaux apparaissent. Des conceptions anciennes se réactualisent ou disparaissent. Quelques événements de 2008 peuvent révéler l’opinion et le comportement des hommes mais aussi les instruments de leur conscience politique et éthique. Mon choix d’événements est une entrée et cet arbitraire sert mon projet. Il n'y a pas de récit, de journaliste, d'écrivain neutre : l’information va avec la formation de l’esprit. Si ce n’est pas le lieu ici de discuter la nature philosophique de l’objectivité, je propose une position d’attente de considérer les deux notions de légitimité et de souveraineté comme opposables à celle de l’objectivité. Quand quelqu’un décide souverainement de faire quelque chose, on peut, lui opposer la question de sa légitimité pour tenir compte des conditions « objectives » de la décision. Qui es-tu et au nom de quoi y a-t-il eu de l’action ? Par extension, de quelle légitimité l’homme tient-il pour faire cette grammaire de donner, de recevoir, de garder et de rendre, c’est-à-dire pour faire circuler les choses et les objets en société ? Cela traduit-il le lien profond entre son sens du plaisir, de la liberté et de l’autonomie ? Les actes, même les plus spontanés forment les événements de vie, et les événements écrivent l’histoire humaine. Dit autrement, l’événement s’impose à l’homme par son caractère souverain et légitime. Tout est politique et économique. L’événement, c’est l’homme lui-même qui est en soi si réel qu’il se confond avec l’interprétation qu’il fait de l’événement. Il peut être manipulé par l’événement qu’il a créé. L’homme dès qu’il est social, est « l’homo politicus », un homme politique

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différent du politicien qui fait (de) la politique et qui en vit. L’homo politicus pratique naturellement cette grammaire qui lui ouvre le droit, le devoir et le pouvoir d’exprimer sa puissance en son nom propre. En société, il est comme un « fondé de pouvoir » et comme un « ayant droit » ; ce comme exprime le processus de délégation car ni ses pouvoirs, ni ses droits n’agissent directement sur l’événement. Cette citoyenneté s’exerce à des échelles variables, à des temps différés directement et indirectement : l’homme délègue sa compétence politique à un représentant – le politicien – en lui donnant le pouvoir de faire les choses à sa place. L’éthique légitime cette grammaire comme le certificateur du « dire vrai » dans la confiance. Pour le politicien, son éthique du « dire politique » n’est vérifiée que par une promesse électorale strictement remplie. C’est pourquoi, en dépit de sa fonction certificative, l’éthique est souvent instrumentalisée par le politique et ses politiciens. Il y a toujours une réponse aux événements. Elle sera concrète et lisible pour garder humaine une éthique qui ne soit un discours de principe. L’homme cherche la réciprocité dans la symétrie des paroles échangées, et recherche la réversibilité des actes par la confiance et le sens de la responsabilité, palliant les probables sentiments de culpabilité, de regret et de remords. Comme souvent, il s’agit d’une affaire de puissance qui peut créer un effet d’escalade d’événements. Événement 1. Bien qu’à l’O.N.U. le pays s’appelle Myanmar, tout le monde – y compris la presse – continue à parler de Birmanie du nom donné par l’Empire britannique. Le 2 mai 2008, le cyclone Nargis traversait le delta de l’Irrawaddy, au sud du pays. Ce n’est ni son premier, ni son dernier cataclysme naturel mais cette fois et par la violence du cyclone, le monde entier s’en est emparé en donnant des estimations immédiates à plus de 100 000 morts et disparus, au moins un million de personnes sinistrées. Comment est-on parvenu en si peu de temps à cette estimation et quelle est sa source de diffusion ? Cela pose la question de l’éthique de la mi-vérité, du mi-mensonge par rapport à la réalité. Devant cette catastrophe, « l’information » va juger l’attitude négative du régime militariste birman par cette preuve supplémentaire, de pratiquer le pire en refusant les aides extérieures pour sa population. Il y avait ainsi côte à côte l’information et le jugement moral dès lors qu’on passait sous silence que les aides proposées devraient être acheminées par des militaires étrangers contre les principes de souveraineté de la Birmanie. Alors que le régime est totalitaire, l’occasion était belle pour les militaires de justifier leur légitimité à travers la défense de la souveraineté nationale. Plus généralement, si l’on soutient que l’armée sert à faire la guerre, sert à maintenir la paix en gouvernant, sert également à acheminer l’aide humanitaire, alors le concept d’armée n’aurait qu’une seule l’éthique, celle de faire le Bien quels qu’en soient les moyens. Définir le Bien par son instrument, c’est s’accorder un droit d’intervenir contre le Mal dont il suffit à une idéologie de le nommer. Alors, celui qui définit sa vérité, se donne le droit d’exercer une

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contrainte sur l’autre. Le Président G.W. Bush usera de l’armée contre l’ « Axe du Mal » qu’il a tracé et nommé. J. Staline faisait autrefois la même chose. Si la Birmanie-Myanmar était revenue ainsi aussi bruyamment avec l’actualité du cyclone, c’est parce qu’on se rapportait à la violence de son gouvernement en novembre 2007. La répression des mouvements populaires contre la hausse des prix alimentaires, a été très brutale. Or, les mêmes mouvements ont eu lieu un peu partout dans le monde à la fin de l’année 2007. Ils avaient valu le terme d’« émeutes de la famine » mais sans répression. Même phénomène, développement différent, communication idéologique. Le chiffre officiel donné en juillet 2008 sera de 20 000 morts et disparus lors de ce cyclone. Les journaux fixeront les chiffres à 86 000, un an après le cyclone. Qui croire ? Que croire ? Ceci me fait dire qu’au premier niveau, l’homme a son existence liée à l’information qu’il a lui-même mise en place, mais qu’au deuxième niveau, le politique le subvertira par la pression des informations et par des maîtres à penser idéologiques qui instrumentalisent la notion de légitimité si l’homme n’a pas un enseignement politique et une conscience éthique. Événement 2. En ce même mois de mai 2008, des troubles ont eu lieu au Tibet. Il y aura plusieurs lectures de l’événement : révoltes révélatrices d’un malaise culturel, social et politique ancien entre les autochtones et les Hans dont la nature est nécessairement complexe, jamais univoque ; ou événements sociaux « ordinaires » des mégapoles entre les catégories sociales : ceci pouvant révéler cela. La lecture officielle a été celle d’une affaire de sa politique intérieure : la souveraineté chinoise se sert de la légalité pour expliquer la répression légitime. Ici, la souveraineté sert d’argument à une légalité qui voudrait se confondre avec la légitimité et produire une éthique politique, c’està-dire le respect de la loi. La presse internationale n’a pas évalué le nombre de victimes. Toujours en mai et non loin de là, un terrible tremblement de terre dans la province chinoise du Sichuan allait faire plus de 80 000 disparus. À ce moment aussi, les aides internationales ont été limitées, non sur des arguments de légitimité et de souveraineté mais par ses difficultés logistiques. Là, personne ne vient discuter les chiffres officiels, ni ne met en cause la souveraineté chinoise de ses actes, ni son explication d’intendance. La Chine est un pays puissant. Le sens humain ne devrait pas chercher une explication première ailleurs que d’abord en lui-même capable de considérer comme juste, l’intuition d’équidistance des choses connues. Faire justice signifie se comporter en juste et compenser l’inconnu à la fois. Le bien que l’on éprouve spontanément « est » déjà du juste, car il s’inscrit comme une « intuition » du vrai au même titre que les sensations et les perceptions immédiates du corps d’éprouver du bien-être. Tout part de l’homme : celui qui pense, a fait un effort sur lui-même de discernement et de réflexion critique avant de conclure contre ses certitudes

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passées. L’éthique est un instrument universel d’ajustement, de correction et d’unification quand des différences de contenus et de pratiques de cette entité corps-esprit, ont été mises en délibération. L’unité du corps et de l’esprit se reconstitue comme une nécessité ontologique après qu’ils ont été séparés par l’analyse selon les sensations, les perceptions et les compréhensions. Par un coefficient multiplicateur ou démultiplicateur, l’éthique relie en va-et-vient, le corps social et le corps humain dans une même problématique : la culture se construit à partir de l’écriture légitime de l’histoire et des récits de chaque homme anonyme de ses conduites d’organisation, de contrainte, de persuasion, de solidarité. Ces conduites témoignent d’un lien commun d’amour. L’amour du prochain, le désir d’informations et l’attachement à sa culture forment un bouquet.
« Ce qui nous fait affirmer que tout homme est doué de compassion, c’est que toute personne qui apercevrait aujourd’hui un petit enfant sur le point de tomber dans un puits éprouverait en son cœur panique et douleur, non pas qu’il connaîtrait ses parents, non pas pour acquérir une bonne réputation auprès des voisins ou amis, ni parce qu’il détesterait l’entendre pleurer. Il ressort de cette constatation qu’il serait inhumain de ne ressentir aucune commisération comme ce le serait de n’éprouver aucun sentiment de honte et d’horreur, comme il serait inhumain de n’avoir aucun esprit de renonciation et conciliation. Sans conscience du bien et du mal, on ne serait plus une créature humaine. » Mengzi, II, A, 6, traduit par A. Lévy, Paris, You Feng, 2003, p. 63.

Événement 3. En France, on reparle chaque année des « Événements de mai 68 ». Cette commémoration n’est pas un rite mémorial parce que son analyse est encore passionnelle, idéologique. Beaucoup d’acteurs sont toujours vivants. Le slogan sorti de la rue « il est interdit d’interdire » parlait de la Liberté et de l’Ethique d’une société bloquée. Cette légitimité spontanée partait d’un nouveau sentiment d’injustice contre la légitimité légale en créant une violence contre l’ordre établi du Droit, du Devoir et du Pouvoir. De quelles intuitions, les hommes tirent-ils pour des slogans qui tombent justes sans l'aide de publicitaires ? C’est la vérité d’une répartition trop mal faite des richesses des Trente Glorieuses qui légitimera la révolte. L’accès à l’esprit du droit, du devoir et du pouvoir produit pour la masse, la conscience légitime de la revendication. La modernité admet non sans difficulté qu’il n’y a plus un Savoir universel soutenant une puissance univoque. Le pouvoir ne tient plus comme autrefois du seul Savoir divin sur le politique, du genre le pouvoir de gouvernement du Cardinal de Richelieu ou comme maintenant avec ses avatars laïques, tels les conseillers ou les experts. La collectivité moderne admet que l’Esprit de la Loi est son émanation, et qu’il a en retour un pouvoir sur elle : c’est la notion de la puissance du grand nombre qui statue la qualité de ce savoir. Cette articulation par le peuple entre la masse nécessaire à la décision et la qualité de sa connaissance-information, s’appelle le principe démocratique qui s’appuie sur le principe de la délibération légitime pour accéder à la vérité

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relative des choses. L’Ethique se montre comme le stabilisateur des informations et des vérités faisant la synthèse au « juste milieu » entre le Savoir, le Droit, le Devoir, le Pouvoir pour que l’homme jouisse de sa Liberté d’agir contre l’instrumentalisation politique des vérités. Ainsi apparaissent les pratiques vertueuses en société : politesse, respect des normes et des codes de procédure et protocoles, honnêteté, parité…dont la pratique démocratique est un paradigme qui ouvre au changement quand c’est nécessaire. On parle donc de la conscience éthique de l’homme qui se forme à partir des luttes politiques pour des « vérités » et des « contre-vérités », qui ne sont pas toujours des mensonges mais des « vérités controlatérales posées à côté d’autres vérités ». Événement 4. Mai 2008, Monsieur Nicolas Sarkozy est élu Président depuis un an. Il défend le principe pragmatique de l’erreur et de la rectification, et déclare qu’il rendra les comptes au pays au terme de son mandat de cinq ans. Le fait d’avoir raison relève d’une légitimité sacrée mais temporelle, et ses décisions sont souveraines et absolues dans les limites de son mandat démocratique acquis par des promesses électorales au nom de son dogme d’action du genre : je fais ce que je dis et je dis ce que je fais. La démocratie est bâtie sur une promesse de confiance que le peuple accorde à un homme pour accéder au pouvoir ; elle est toujours suspendue à des actes de sorte que la falsification politique et la démagogie sont deux principes subsidiaires de gouvernement. (La démagogie étant un anti-principe « yin yang » démocratique du pouvoir, ai-je écrit dans un précédent ouvrage). Au nom de la nation démocratique, le peuple consent que le Président soit son délégué. Sa personne morale est protégée par l’immunité d’une fonction considérée comme sacrée, et l’exercice français du pouvoir est une monarchie républicaine où les règles républicaines contrôlent des modes monarchiques de décision. À un certain niveau, il y a un mélange nécessaire de régimes. Parce que toute parole globale doit être sacrée pour entrer dans l’histoire, une telle personne ainsi légitimée et souveraine peut croire en sa posture (supposée) universelle de le faire. La tentation d’un absolu est grande chez l’homme politique, commandeur des armées, d’intervenir et d’imposer une morale par la parole, quitte à le faire par la guerre. En s’adressant à l’Afrique et aux Africains comme un supposé tout homogène, le Président français fait la morale :
« … Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. Le problème de l’Afrique, c’est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer

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ressusciter... » Allocution du Président Nicolas Sarkozy, Dakar, 26.07.2007.

Dans le même discours, le Président Sarkozy parle de l’harmonie et du progrès dans un sens commun ambigu, dépassé voire dangereux :
« …Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. […] Jamais l’homme [africain] ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’esprit de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. […] Le problème de l’Afrique, et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’Histoire. »

La guerre américaine en Irak se poursuit en 2008. Le Président G.W. Bush l’avait déclenchée sur un mensonge mondial que tous les médias adhéraient : la détention par le régime irakien des armes de destruction massive. L’instrumentalisation de l’information et du droit universel était totale. La confiance populaire a été manipulée et trahie comme le traitement des prisonniers d’Afghanistan à Guantanamo (Cuba) par ceux là même qui revendiquent le droit de l’homme. Au siècle dernier, c’était également sur une série de mensonges que la guerre du Vietnam était devenue la guerre américaine avec le débarquement de ses troupes. (À lire : Du mensonge en politique. Réflexions sur les documents du Pentagone, p.7-51. In : Du mensonge à la violence (Crises of Republic), H. Arendt (19061975). Paris, Calmann-Lévy, 1972).
« La haine de l’Occident, cette passion irréductible, habite aujourd’hui une grande majorité des peuples du Sud. Elle agit comme une force mobilisatrice puissante. Cette haine n’est en aucun cas pathologique, elle inspire au contraire un discours structuré et rationnel. Et elle paralyse les Nations Unies. Bloquant la négociation internationale, elle laisse sans solutions des conflits et de graves problèmes qui, pourtant, engagent, à l’occasion, la survie même de l’espèce. L’Occident, de son côté, reste sourd, aveugle et muet face à ces manifestations identitaires, fondées sur un profond désir d’émancipation et de justice émanent des peuples du Sud. Il ne comprend rien à cette haine. » Jean Ziegler. In : La haine de l’Occident, Paris, Albin Michel, 2008, p.14.

Événement 5. L’homme qui veut, au nom d’une antériorité historique, imposer une légitimité et une souveraineté absolues, ne peut l’envisager que par une négation tout aussi absolue de l’éthique. On avait la démonstration par l’idéologie nazie arrivée légitimement et légalement au pouvoir. L’éthique publique a été subvertie par l’obligation

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totalitaire d’obéissance civique à la chose installée. Il y a eu comme nous l’analyserons, un mécanisme idéologique de confusion entre la légalité et la légitimité. Cela a été rendu possible parce que l’éthique n’a pu garder sa fonction de lien, à la fois pour relier la légalité et la légitimité mais aussi pour maintenir entre elles, une distance et un écart qui servent de contrôle. À une autre échelle, nous avons aussi un exemple inouï d’annulation totale de l’éthique. En Autriche, Josef Fritzl, 71 ans, est arrêté en mai 2008 pour avoir séquestré et violé sa fille pendant 24 ans dans la cave de sa maison. Cet homme a eu ainsi sept enfants : trois seront adoptés par lui comme ses enfants sur un mensonge, trois autres resteront séquestrés avec leur mère dans la cave, un septième brûlé dans la chaudière. Cet homme avait agi dans une toute puissance sans nom, ou plutôt au nom du Père avec une conception particulièrement pathologique de la famille. Il entendait exercer un pouvoir absolu relevant de sa légitimité et sa souveraineté totales sur sa fille ainsi devenue aliénée à elle-même. Cet homme avait agi en « suzerain » exerçant son droit de vie et de mort sur les gens. La loi sociale et juridique ne connaît pas la notion d’inceste mais celle du consentement par rapport à la liberté de l’homme. La loi éthique est par contre toujours plus contraignante. Événement 6. L’élection de Barack Hussein Obama comme Président des Etats-Unis le 4 novembre 2008 révèle plusieurs facettes de la morale politique. L’élection pour la première fois, d’un président métis afro-américain démontre la vertu éthique de l’équité sur les idéologies ségrégationnistes du passé. De plus, après le mensonge d’État de la guerre d’Irak, il s’agit pour le nouveau Président de réaffirmer le leadership des Etats-Unis dans le monde comme l’essence de l’Amérique. Est survenue la crise mondiale qui était quand même partie de ce pays. La régulation financière parle de redonner une valeur éthique à l’économie capitaliste en contrôlant les banques privées : il serait donc possible de dénoncer la cupidité d’une minorité, l’inégalité de la répartition des richesses, et de redonner au peuple, son génie sur les logiques de système. Si l’éthique générale devrait le pas sur le légitime, le légal et le souverain, le gouvernement demandera sans succès, aux patrons de renoncer à leurs primes par « sacrifice »…comme au temps des soviets romantiques. En 2009, M. Obama recevra le prix Nobel de la Paix. Dans son allocution, il défendra le concept de la « guerre juste » dans la version laïque de la guerre sainte sans jamais évoquer la guerre américaine au Vietnam. L’exemple Obama montre qu’une conscience globale peut rapidement modifier une moralité publique, qu’il suffit d’un peu plus de 40 ans pour que les citoyens américains s’affranchissent des préjugés sur la capacité politique et sociale des non blancs. Cette transformation rapide et radicale de la mentalité et de l’esprit social est possible en inculquant des postures démocratiques dans le raisonnement individuel et collectif des hommes. L’esprit démocrate neutralise l’effet de dominance.

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La crise mondiale créée depuis les Etats-Unis pousse à réfléchir sur la notion de désordre, non en relation à une remise en ordre mais par rapport à une harmonie globale à faire. Il faut maintenant inclure les problèmes de l’environnement dont ce pays porte une grande responsabilité sans en assumer les conséquences au nom d’un égoïsme idéologique du profit.

L’éthique comme l’outil de psychologie politique.
Pour prendre la route, nous avons appris le code de la route. L’Ethique, l’Idéal, l’Esthétique, le Parfait, le Pur… regroupent les « signalétiques pures » qui indiquent le Tao – la Voie et la Direction – de la vie. On les décline dans l’idée et dans la réalité pour avancer ; l'identification du pour et du contre comme du yin-yang complémentaire crée des différentiels d’énergie qui engendreront du mouvement. Entre ce qui est autorisé et interdit, entre le possible, l’impossible et le probable, entre l’essai, l’erreur et la faute, entre le bon, le mauvais et l’approximatif, l’éthique est voisine de l’idéal. Grâce à cette proximité quasi physique, l’Idéal général peut se décliner sans trop d’erreurs de guidage, en petits idéaux : c’est possible parce que l’imaginaire fonctionne et sa matérialisation offre des résultats visibles. Avec des éthiques partielles et fractales, l’imaginaire sait mieux de quoi il s’agit et chaque réalisation est concrète et pertinente. Si le chemin inverse pouvait se concevoir théoriquement par l’agrégation des « petites » éthiques en une Ethique d’ensemble, l’homme sent bien que cette perspective inverse est assurément difficile, pas évidente : les choses désirées et réalisées n’assurent pas que cela correspond exactement à l’Idéal princeps, car le besoin de correction puis de bonification assurera toujours le rappel à l’ordre. C’est probablement par ce mécanisme en va-et-vient que l’éthique soutient un idéal de vie de proche en proche, et qu’elle est aussi un instrument psychologique d’organisation politique des événements. L’homme crée ses codes déontologiques contre la déviance.
« Chaque système de civilisation possède sa philosophie, sans quoi il ne serait pas parvenu à devenir un système organisé civilisé. Reconnaître que la Chine offre un tel système, c’est donc reconnaître du même coup l’existence d’une philosophie chinoise. La question qui se pose est celle de la différence de modalité et d’orientation entre les outils philosophiques orientaux et occidentaux. » Mou Zongsan (1909-1995). Spécificités de la philosophie chinoise. Paris, Cerf, 2003, p.82.

Sous le régime du droit divin, le Roi était souverain et les gens, ses obligés. Le pouvoir et l’éthique dépendaient de sa Personne physique et morale dont l’autorité s’exerçait sur ses Terres et dans les Esprits : le pays était sa propriété et la nation, son peuple. Le suzerain était le mandataire du Créateur, et avait en conséquence une conscience supérieure douée d’une puissance infaillible d’exercer le droit de vie et de mort sur ses hommes. L’immuabilité et le dogme sont les deux caractéristiques de ce régime. Depuis l’Esprit des Lumières (qui apporta le sens du discernement) et dans le mouvement de la

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connaissance, le savoir de l’homme profane était devenu moins diabolique. L’homme commun n’était plus identifié par le péché de la curiosité. La figure de l’homme mortel échappe à la gestion par le divin. Les lois biologiques, sociales, physicochimiques, mathématiques, statistiques ne sont plus celles de Dieu ; elles peuvent expliquer l’invisible, prévoir l’évolution, prédire le futur. Johann Gregor Mendel (1822-1884), père de la génétique, était moine. L’homme fera reculer la fatalité, prendra possession de son esprit et revendiquera son autonomie de création. Il accède à sa propre indivision, devient un individu. Son corps entier lui appartient et sa pensée lui sert à réfléchir, au sens de la réflexion pure dans son propre miroir sans poussière, sans intermédiaire. L’homme se considère détaché de l’image de Dieu, il n’est plus assujetti à la volonté de son souverain, et il tient compte désormais de ses désirs comme sa propre source. De l’énoncé divin « l’homme est amour », la problématique d’existence propose maintenant « l’homme comme un être de désir ». Il y a une bascule éthique devant la question de la haine : si l’homme est haine, il ne serait plus homme, mais persiste la haine comme désir. Alors l’homme est-il homme ou diable ? L’on est donc devant la question du désir d’appropriation et de son éthique. L’homme serait prêt à se sacrifier pour une cause supérieure. L’obéissance éclairée à la Loi supérieure et égale pour tous, prend le pas sur la docilité aveugle aux maîtres et leurs lois : les hommes vivant sous le même ciel, jugent et se jugent ; ils connaissent la neutralité et l’équité sur une même terre. En affirmant son droit à l’existence, l’homme « féconde » en son nom, sa marque de fabrique comme une puissance légitime et souveraine. Il veut ses espaces privés et au premier chef son territoire mental, et un titre de propriété issu de son travail : « le Bien, c’est bien et cela fait du bien ». À chaque étape, il réalise un bout de son éthique et de son idéal. Chaque individu a droit à sa liberté d’identité et connaît maintenant le prix et le sens de la responsabilité. Le sacré se transmute dans la laïcité en plusieurs conceptions de l’inaliénation de la personne : c’est la citoyenneté. La culture construit son éthique, sa moralité, son « esprit » du droit, du devoir, du pouvoir. Le droit positif d’être une personne – initialement celui d’être un enfant légitime – se dissocie ainsi de l’obligation morale absolue d’une religion, en l’occurrence ici d’être un enfant de Dieu, justement au nom du Fils et du Saint Esprit. La chair de l’homme occidental n’est plus dans la continuité de celle de Jésus par l’hostie : l’imaginaire du corps d’une filiation divine interrompue interroge le sens sacré de la foi. La théologie chrétienne concevait Jésus comme le fils de Dieu et de Marie, entre le Père créateur sans visage et la Vierge par l’Immaculée Conception comme une sorte de mère porteuse. Ainsi, dans cette fécondité par l’Esprit, l’assujettissement au divin ne permettait pas de concrétiser, de figurer le concept d’altérité de sujet à sujet : le moi ne pouvait avoir sa légitimité entière quand son alter ego paternel était annoncé sans visage. Le miracle chrétien de la procréation passait sous silence la légitimité d'un Joseph au visage caché. Il aura fallu beaucoup de temps pour que le légitime ne soit plus lié à la naissance et à la reconnaissance de la paternité. La causalité et le déterminisme faisaient leur entrée dans le spirituel avec la modernité : la notion d’une laïcité éthique et

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sacrée apparaît. Comme la désignation du Nom Juste de l’Être a été longtemps posée de cette manière par un escamotage, il ne restait que la rébellion, la révolte ou la révolution réelle, ou bien à faire une théorie du refoulement avec le meurtre symbolique du Père, Dieu ou Joseph ? (Cf. Partie 3 III). En Asie, cela semble se passer autrement : la légitimité de l’homme est génétique, générationnelle et non théologique. Elle est dispensée par ceux qui le précèdent et qui ont déjà vénéré leurs ancêtres. La communauté des aïeux hommes et femmes est dans la transmission et non dans la rupture. Le respect de l’autre s’apprend à partir de l’amour pour les enfants et de la piété filiale malgré les mésusages politiques connus. Toute liberté est conditionnée au départ par la loyauté au sacré. À partir du moment la société est conçue comme une immense collection de familles anonymes, le sens de l’altérité s’élargit du formel visible en famille vers l’informel invisible de la société fraternelle. L’altérité apparaît comme une abstraction éthique mais pas une théorie, ni une théologie. Et sa conscience se forme à partir de cette fraternité comme une notion politique qui attache les hommes à une même origine pour un même devenir. Quand on fait pleinement les choses, un sentiment de liberté s’en dégage. C’est la conscience d’agir par nécessité et par besoin, puis celle du choix des moyens de le faire, qui donnent ce libre sentiment de disposer de soi. Ce corps du présent donne un corps au futur par la motivation de l’acte ; et l’homme entier s’accorde ainsi à lui-même et de plein droit une autorisation sur ses intentions, en toute liberté et détermination. Le sentiment de liberté est ainsi intimement lié aux conditions de la liberté. La pulsion d’être libre est celle du libre mouvement, autant le mouvement de l’esprit par la réflexion que celui du geste par le comportement. Quand le philosophe B. Pascal distinguait la pensée et l’action, c’est pour nommer leur écart, donner à leur lien un sens à part et pour sortir l’homme de la confusion perceptive ; le tout posant la question de la nature de l’intentionnalité dont il voyait la marque de Dieu. Mais la pensée de l’homme doit-elle être nécessairement et toujours déterminée par un motif inconscient, par un indéterminé à déterminer ou par un « au-delà » qui présidera au final à la signification profonde et pure des idées et des actes ? Où est la spontanéité par rapport à l’authenticité ? Dit autrement, où est la créativité ? La légitimité ne serait-elle au final justifiable et sans nul doute intelligible, que dans le juridique par le jugement social, moral de ses raisons conscientes, inconscientes voire divines ? Cette question relèverait-elle d’une métaphysique ou d’une métapsychologie ? Je dis qu’il serait possible de poser la conscience à partir de la prise de conscience des choses. Puis c’est à partir du légitime et du souverain qui organise le champ intelligible et les limites de l’individu grâce à l’éthique, que les acquis personnel et générationnel guideront le mouvement vital selon un couple d’efficacité qui a comme nom, le sens de la culpabilité et celui de la responsabilité. Nous restons donc sur la proposition que l’homme normal qui se surveille et qui sait surveiller, qui se contient et qui contient les autres, est celui qui n’a pas à (trop) épier les manifestations de son inconscient

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ni à (trop) se remettre à ce dernier. C’est par cette conscience pratique, que l’altérité assure la consistance de l’éthique, et les théories de la légalité viendront étayer cette légitimité en faisant jouer l’effet neutralisant de l’éthique sur les velléités de dominance du grand nombre. Affirmer et s’affirmer par la parole comme un droit, c’est donc l’expression d’une décision souveraine, de l’autorité absolue d’agir « en connaissance de cause » et se réaliser comme un être pensant et responsable. Affirmer et s’affirmer dans la parole, c’est donc une voix = un bulletin de vote. En retour, le sentiment d’agir en connaissance de cause est l’aboutissement d’une autonomie mentale : il certifie une éthique personnelle réellement mise en œuvre. La notion du « bien faire » et celle de « faire du bien » forment désormais un tout avec les moyens disponibles. La notion générique en connaissance de cause est une formule pleine. Elle permet le démarrage de toute forme de mouvement de penser et d’agir en condensant l’éthique et les conditions du moment : le « en connaissance de cause » est devenue une certification d’identité universelle mais plus d’une connaissance encyclopédique.
« J’accorde volontiers qu’aucun homme ne peut avoir conscience en toute certitude d’avoir accompli son devoir de façon tout à fait désintéressée, car cela relève de l’expérience interne, et pour avoir conscience de l’état de son âme il faudrait avoir une représentation parfaitement claire de toutes les représentations accessoires et de toutes les considérations que l’imagination, l’habitude et l’inclinaison associent au concept de devoir, or une telle représentation ne peut être exigée en aucun cas. » E. Kant (1724-1804). Théorie et pratique, Paris, Vrin, 1967, p. 23. Note sur l’expression courante : il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique cela ne vaut rien.

Par conséquent, le « en connaissance de cause » statut la légitimité subjective du savoir, plus jamais un contenu exhaustif de la connaissance d’un détenteur du savoir. C’est une formule nécessaire à la pensée holistique de la personne à partir d’un « supposé savoir » ou d’un « supposé savoir plus que l’autre ». Le jugement du bien ou du mal croise « perpendiculairement » celui du vrai ou du faux de sorte qu’on a quatre éventualités pour apprécier la motivation à connaître les choses tout en admettant que si la personne impose son sens des choses, sa conscience vertueuse lui donnera toujours un recul possible pour évaluer la situation. La conscience d’une « pensée globale cohérente » pour « agir en connaissance de cause » porte une éthique interne qui valide la légitimité du lien de l’homme au groupe dans le partage de responsabilité et dans la confiance en une même loi commune. C’est ce que signifie pour l’homme d’avoir le sens commun : avoir ainsi le sens de l’équité, c’est quand l’homme essaie d’être dans la peau ou dans le rôle de l’autre pour le comprendre. Cette attitude introduit la hiérarchie dans l’éthique de réciprocité : l’équité rime donc avec la fraternité. Elle délivre l’homme de son cas particulier égotique pour accéder à ce qui lui apparaît intuitivement comme portant une humanité universelle altruiste : être comme tout le monde en étant soi-même,

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c’est accéder par la hiérarchie, à une pensée démocrate. Le lien procédural est fait entre soi et le monde : la tolérance politique est une harmonie entre l’individualisme contenu et l’altruisme individualisé.
« Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ». E. Kant. Fondements de la métaphysique des mœurs, In : Œuvres philosophiques, Paris, Gallimard, t. II, 1985, p. 295.

Ainsi, la détermination du seuil du « en connaissance de cause » fonctionne comme un prêt à agir qui fait la limite de la capacitance humaine. La limite symétrique de ce « en connaissance de cause » est le « trop, c’est trop » : tous deux fonctionnent selon un déclic. Ce moment déclenche chez l’homme, la décision ad hoc d’une auto autorisation, comme une révélation à soi du potentiel d’action : l’homme est habité par un sentiment entier d’agir selon une éthique globale. Ce seuil est psychoaffectif et social : il traduit l’aptitude sereine, naturelle et humaine d’ouverture vers les autres pour recevoir d’eux leurs avis. L’éthique devint un instrument référentiel pour donner et pour recevoir : les hommes entrent ainsi dans le monde et se regroupent autour d’une éthique commune. Quand un homme ou un groupe vient affirmer sa légitimité et sa souveraineté face à un autre homme ou un autre groupe, est-ce nécessairement par la force violente, la persuasion mentale ou idéologique ou les deux, pour que cela soit considéré ? La légitimité et la souveraineté portent un potentiel de puissance dans l’affirmation du statut de l’homme, de ses capacités de progrès, ses motivations au bonheur individuel et à l’harmonie collective contre les risques de son extinction. La confrontation des plusieurs légitimités sera légitime quand l’éthique est garante des règles du jeu de la critique pour valider après la bonification, la mutation des choses. La légitimité de remettre en cause une légitimité permet d’améliorer l’éthique. Ce sont des actes de repentance et constriction – termes issus de la morale chrétienne – ou de rectitudes et de rectifications – termes issus des principes confucéens du maintien. Comment fonctionne l’éthique comme un instrument étalon ? Si les frictions politiques rythment la vie des hommes, nous postulons qu’il en est de même dans la vie psychique de l’individu. Nous débattons donc d’une psychologie politique de l’homme où l’Ethique est un « générateur d’ordre » qui régule à l’échelle du social le couple légitimité-souveraineté, et à l’échelle du mental le couple culpabilité-responsabilité. Ce fonctionnement est à géométries variables et à transmutations graduées entre ces deux échelles, selon les règles guidant à chaque échelle, le sens des analogies, des métaphores et des emblèmes, et avec des coefficients de proportionnalité qui répondent aux lois de l’homothétie. Ceci permet de faire « glisser » un curseur à la manière des échelles cartographiques où les thèmes politiques se définissent sans une confrontation éthique, selon l’échelle d’application et selon la réciprocité de leurs effets à la manière du Yin Yang: le singulier et le pluriel, le personnel et le collectif, l’individu citoyen et la communauté nationale, une voix et le principe

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de la majorité… Pour faire cette démonstration, nous emprunterons à la culture asiatique, le principe des Cinq Vertus qui illustre l’éthique comme une pulsion d’harmonie vitale entre l’homme et l’environnement. Nous aurons ainsi l’intuition que l’harmonie se développe dans une homothétie de continuité de l’échelle de l’homme à celle de la société.
Aristote (384-322 av. J.-C.) en parlant du Bien dans la Polis, entre l’Ethique et la Politique, semble avoir pressenti ce « rapport d’homothétie ». « Même si le bien de l’individu s’identifie avec celui de l’État, il paraît bien plus important et plus conforme aux fins véritables de prendre en main et de sauvegarder le bien de l’Etat. Le bien certes est désirable quand il intéresse un individu pris à part ; mais son caractère est plus beau et plus divin quand il s’applique à un peuple et des États entiers ». Ethique de Nicomaque, livre I, p.20. Cicéron (106-43 av. J.-C.) avait aussi évoqué cette continuité sans contradiction. « Il faut savoir qu’il y a en nous deux caractères en quelque sorte, l’un commun à toute l’humanité : il tire son origine de la raison à laquelle nous avons part et qui fait notre supériorité sur les bêtes ; c’est de là que se déduit tout ce qui a trait à la moralité, à la belle ordonnance de la vie ; nous partons de ce principe dans la recherche des règles de conduite. L’autre est notre caractère propre et individuel […] Il ne convient pas, en effet, de répudier sa nature et de vouloir être ce que nous ne pouvons pas être […] Il convient d’avoir égard à tout cela, d’examiner de quoi l’on est capable et de distinguer ses inclinaisons, non de tenter de faire ce qui n’appartient qu’à d’autres : la manière qui convient le mieux à chacun, c’est celle qui est proprement la sienne ». Des devoirs, in De la vieillesse, de l’amitié, des devoirs. Paris, Garnier-Flammarion, 1967, p. 151-153. Mencius ou Mengzi (380-289 av. J.-C.) dit : « Il existe une commune expression dans toutes les bouches : ‘‘le Monde, l’État, la Famille’’. C’est que les États forment la base du monde sous le ciel, la famille étant la base de l’État et soi-même [Shen, au sens propre, le corps] la base de la famille. » Mengzi, livre IV, A, 6, trad. par A. Lévy, Paris, You Feng, 2003, p. 108. L’homothétie se définit ainsi. Théorie : Étant donné un plan P, un point O fixé dans le plan et un nombre k, on appelle homothétie de centre O et de rapport k la transformation telle qu’à tout point du plan P considéré comme « plan de départ » on fait correspondre un plan M’ du plan P considéré comme « plan d’arrivée » de façon à avoir : OM’ = k.OM (on lit: vecteur OM’ égal k fois vectrice OM). Pratique : Le programme de dessin permettant d’obtenir M’à partir de M consiste à placer M’ sur la droite (OM), de telle façon que OM et OM’ soient dans le rapport [k] : si k est positif, M et M’ sont du même côté de O ; si k est négatif, ils sont de part et d’autre de O. In : S. Baruk : Dictionnaire de mathématiques élémentaires. Seuil, Paris, 1995.

Toutefois, la loi d’homothétie trouve selon nous ses limites pour traiter l’effet de dominance, c'est-à-dire la qualité par rapport à la quantité (le nombre) dans le rapport de vérité entre une opinion privée et l’opinion publique qui

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