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Conscience historique et devenir des Etats africains

De
360 pages
Comment et en quoi la réflexion sur la théorie de l'Histoire et de l'Etat de Hegel peut-elle éclairer les peuples africains et leurs Etats, aujourd'hui plongés dans une crise profonde ? Cet ouvrage aborde de manière systématique et critique la pensée hégélienne de l'histoire et de l'Etat en y faisant ressortir les enseignements qui peuvent aider les peuples africains et leurs Etats à la réinvention de leur conscience historique et à la construction d'une destinée libératrice.
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Conscience historique et devenir des États africains
Etudes
Une lecture critique et prospective de la conception hégélienne de l’État
et de l’histoire appliquée à la situation politique africaine africaines
Série Histoire
Comment et en quoi la réfl exion sur la théorie de l’Histoire et de l’État de
Hegel peut-elle éclairer les peuples africains et leurs États, aujourd’hui
plongés dans une crise profonde ?
Justelle M K
Cet ouvrage aborde de manière systématique et critique la pensée
hégélienne de l’histoire et de l’État en y faisant ressortir les enseignements
qui peuvent aider les peuples africains et leurs États à la réinvention de
leur conscience historique et à la construction d’une destinée libératrice. CCCCCConscienconscienconscienconscienconscienconscience hise hise hise hise hise histtttttorique orique orique orique orique orique
Il intéressera non seulement les professeurs, les étudiants en philosophie eeeeeeeeeeeeeeeet det det det det det det det det det det det det det det det devvvvvvvvvvvvvvvvenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étenir des Étaaaaaaaaaaaaaaaats ats ats ats ats ats ats ats ats ats ats ats ats ats ats ats africainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsfricainsde l’Histoire, philosophie du droit et philosophie politique, mais également,
de manière plus large, tous ceux — politologues, juristes, historiens, etc.
— qui peuvent être intéressés par la pensée de Hegel et soucieux d’un
changement démocratique dans les États africains.
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Justelle Matsitsa Kiangata est née à
Munganda/KasongoLunda en République démocratique du Congo. Après ses
études secondaires et ses humanités pédagogiques au Lycée
Kuméeso/Pelende, elle a fait ses études universitaires en
philosophie à l’Université Catholique du Congo. Docteur en
philosophie de cette même Université, elle est actuellement professeur à
l’Université Saint-Augustin et à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa.
Elle poursuit en outre un Master en Criminologie à l’Université Catholique
de Louvain.
Etudes africaines PrPrPrPrPréééééfffffacacacacace de Gile de Gile de Gile de Gile de Gilbert Gérbert Gérbert Gérbert Gérbert Gérarararararddddd
Série Histoire
ISBN : 978-2-343-10131-6
37 €
Conscience historique et devenir des États africains Justelle M KCollection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera
toujours les essais généraux qui ont fait son succès, mais se
déclinera désormais également par séries thématiques : droit,
économie, politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
Alhousseini MOULOUL, Les Touaregs du Niger. Chroniques des années de
braises, 2016.
Emmanuel KAMDEN, Innovation entrepreneuriale et développement durable en
Afrique : défis et opportunités, 2016.
Albert B. KALONGA LUSE-LUA-NZAMBI, Désarmement, démobilisation
et réintégration des enfants-soldats. Échec au Sud-Kivu ?, 2016.
Zakaria FADOUL KHIDIR, Anthropologie des populations tchadiennes. Les
Béri du Tchad, 2016.
Célestin HITIMANA, Rwanda : deux siècles de crimes contre l’humanité, 2016.
Maximin Lucien DA, La noix de cajou, levier de développement local au nord-est
de la Côte d’Ivoire, Contribution au développement socialement durable, Cas du
district du Zanzan : Gontougo et Bounkani, 2016.
Ousmane KOUANGBE HOUZIBE, L’impasse démocratique en Afrique
francophone : le cas du Tchad. Les dimensions juridiques, politiques et
institutionnelles de la démocratisation en Afrique subsaharienne, 2016.
Titi PALE, Les femmes victimes de la guerre civile ivoirienne. Récits d’atrocités et
(auto) reconstruction, 2016.
Blaise SARY NGOY, La problématique de l’émergence des économies africaines,
2016.
Maurice M’BRA KOUADIO, Les religions ancestrales des Akan de Côte
d’Ivoire. Ethnographie des pratiques contemporaines, 2016.
Benoît KOUAKOU OI KOUAKOU, La réussite paradoxale à l’école.
Quand réussissent des élèves africains qui avaient peu de chance de réussir, 2016.
Patrick DEVLIEGER, Jori DE COSTER, Lambert Nieme, Léon
MBADU-KHONDE, Handicap et technologie en contextes africains, 2016.
Djilali BENAMRANE, Sankara, leader africain, 2016.
Ladji BAMBA, La contrebande en Côte d’Ivoire. Le cas du district d’Abidjan,
2016.
Ibou SANE, Jeau-Claude ANGOULA, Famille et politique en Afrique. Entre
le meilleur et le pire, 2016.





CONSCIENCE HISTORIQUE
ET DEVENIR DES ÉTATS AFRICAINS









































© L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-10131-6
EAN : 97823430101316 Justelle MATSITSA KIANGATA






Conscience historique
et devenir des États africains



Une lecture critique et prospective de la
conception hégélienne de l’État et de l’histoire
appliquée à la situation politique africaine





















L’HARMATTAN Du même auteur
« Penser la différence des sexes : une question de justice » in USAWA,
nouvelle série, n°1, 2012, p. 85-93.
« Valeurs à promouvoir pour une femme congolaise émancipée », in Pensée
Agissante, Revue semestrielles de l’Université Saint Augustin de Kinshasa,
vol, 22, n° 41-42, jan.-déc.2014, p. 47-63.
« Préservation et développement du patrimoine culturel congolais face au
monde grec », in USAWA, n°13, 2015.
« Le peuple Burkinabè et la prise de conscience du respect inconditionné de
la Constitution », in USAWA, n°13, 2015.
« Métaphysique yaka, pluralisme dans le mythe de l’origine du monde et de
la mort chez le peuple yaka de la RDC », in USAWA, n°14, 2015.
6 PRÉFACE
Qu’est-ce que Hegel peut apporter aux Etats africains de ce début de
vingt et unième siècle ? Telle est la question qu’on ne manquera pas de se
poser au seuil de cet imposant ouvrage. Et on sera, de prime abord, tenté de
répondre : pas grand-chose. Tout d’abord, parce que, objectera-t-on, le
monde de Hegel – celui de la fin dix-huitième début dix-neuvième siècle
auquel sa pensée se réfère – n’est plus le nôtre et que les problèmes que
celui-ci soulève, liés à la mondialisation et à la globalisation économique,
sont de nature entièrement nouvelle et différente. Ensuite, parce que, pour ce
qui est plus spécifiquement de l’Afrique, Hegel n’en dit pas grand-chose et
que le peu qu’il en dit dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire est
tout sauf flatteur et encourageant. Justelle Matsitsa n’ignore rien de ces
difficultés en quelque sorte préjudicielles pour son entreprise et ne manque
pas de les affronter.
Elle sait tout d’abord qu’il y a un « contentieux » entre les Africains et
Hegel qui risque de faire d’entrée de jeu obstacle à ce qu’ils pourraient par
ailleurs tirer de sa pensée. Ne situe-t-il pas en effet les peuples africains dans
les limbes de l’esprit conscient et de la civilisation en leur refusant toute
entrée dans l’histoire proprement dite ? Assurément, et c’est à juste titre qu’il
convient sur ce point de dénoncer, avec nombre d’intellectuels et de
philosophes (pas seulement africains), une faiblesse de la pensée hégélienne
de l’histoire. Mais ne faut-il pas, avec Justelle Matsitsa, aller plus loin ? Ne
faut-il pas, en se référant aux principes mêmes de cette pensée, soutenir
fermement que tout homme – en ce compris le philosophe, fût-il le plus
génial – est « fils de son temps », tributaire de ce que celui-ci met à sa
disposition en fait de perspectives et d’informations. Or, en ce qui concerne
l’Afrique et plus précisément le cœur du continent africain que constitue noire, Hegel reconnaît lui-même explicitement qu’elle demeure à
son époque largement, pour ne pas dire totalement inconnue. N’est-ce pas là
avouer à mots couverts que la description qu’il en donne est sujette à
révision et réévaluation et qu’on ne saurait en aucun cas figer son image sur
la foi d’une documentation lacunaire et fragile ?
Ceci étant acté, il faut alors en venir à la question principale soulevée par
l’ouvrage de Justelle Matsitsa : quelle peut être la contribution de la pensée
hégélienne de l’Etat et de l’histoire à une réflexion sur la situation actuelle
des Etats africains ? Sa réponse tient en un mot : en ceci que Hegel, penseur
par excellence de l’histoire, est en tant que tel un penseur de la crise. C’est
en effet durant les périodes de crise, c’est-à-dire de déchirement et
d’instabilité où le réel ne correspond plus à la demande de l’esprit, que
l’histoire se manifeste et avance ; appel est alors fait à la créativité de
l’esprit, à sa capacité de produire à partir de la situation présente qui pose
7 problème des formes nouvelles du vivre ensemble au sein de l’Etat. Or la
crise, voilà bien, constate Justelle Matsitsa, ce qui caractérise l’Etat africain
postcolonial. Quelle attitude, se demande-t-elle alors, adopter face à celle-ci,
une attitude qui soit à la fois rationnelle et réaliste dans le chef des peuples
concernés ? Sa réponse fuse : tout sauf une attitude fataliste de renoncement
et de résignation, source de mésestime de soi et de ressentiment à l’égard
d’autrui. Se faisant attentive à l’enseignement de Hegel, elle entend au
contraire soutenir que pareille crise, si elle est authentiquement éprouvée et
réfléchie, renferme une chance pour l’Afrique, celle d’ouvrir de nouvelles
possibilités et, ainsi, de s’affirmer comme véritable peuple spirituel, faisant
sur ce point mentir Hegel lui-même. Mais, en lectrice perspicace du maître
allemand qui ne se laisse pas prendre aux schémas simplificateurs qu’on
applique trop souvent à sa pensée, elle sait également qu’il n’y a là rien
d’automatiquement nécessaire : le message de Hegel n’est nullement qu’il
suffit de se laisser porter par l’histoire comme par une providence qui en
régirait inexorablement le cours – telle n’est pas la rationalité que Hegel
reconnaît à l’histoire -, mais que, rien n’étant au contraire en elle écrit
d’avance, il s’agit de la faire, cet « agir » étant avant tout l’affaire des
peuples eux-mêmes. Certes, il y a bien une nécessité du processus historique
selon Hegel, mais il s’agit d’une nécessité qui est fondée sur la liberté, but et
moteur de l’histoire dans son ensemble. Pareille liberté en appelle à la
vigilance et à la responsabilité des peuples, c’est une liberté qui, consciente
de la situation présente et du passé dont elle résulte, y découvre le ressort de
possibilités nouvelles à même d’ouvrir un avenir inédit. Tel est ce que
Justelle Matsitsa appelle « conscience historique » dans laquelle elle voit à
juste titre une condition fondamentale d’un devenir meilleur pour les Etats
africains.
Ainsi, la description sans concession qu’on trouvera dans cet ouvrage de
la situation de l’Etat africain actuel n’est en aucune façon le produit d’un
esprit cynique et destructeur qui prendrait plaisir à noircir unilatéralement les
choses; elle est au contraire soutenue par une volonté foncièrement positive
et courageuse de contribuer à sa place et dans la mesure de ses moyens à une
prise de conscience salvatrice. Car écoutons une fois de plus la leçon de
Hegel : il n’est rien de véritablement positif qui ne soit passé par l’épreuve
du négatif pour y puiser la ressource de son avènement. Cette leçon, nous
pensons que Justelle Matsitsa l’a méditée avec profondeur pour l’appliquer
au cas de l’Afrique.
Gilbert Gérard
Professeur émérite de philosophie
Université catholique de Louvain
8 ÉPIGRAPHE
« L’Etat, ses lois, ses institutions sont les droits des individus de l’Etat ;
sa nature, son sol, ses montagnes, l’air, les eaux constituent leur pays, leur
patrie, leur propriété extérieure ; l’histoire de cet Etat, leurs actions et ce que
leurs ancêtres ont produit, c’est leur propriété et vit dans leur souvenir. Mais
si c’est leur propriété, ils en sont aussi possédés, car cela constitue leur
substance, leur être. Leur représentation en est remplie et leur volonté est le
vouloir de ces lois et de cette patrie. C’est cette totalité temporelle qui
constitue un être, l’esprit d’un seul peuple. Les individus lui appartiennent ;
chaque individu est le fils de son peuple et en tant que son Etat est en train
de se développer, le fils de son époque ; nul n’est en retard sur son temps,
encore moins le dépasse-t-il ; cette mentalité est sienne, il en est le
représentant ; c’est là ce dont il sort et où il se trouve ».
G. W. F. HEGEL
« L’unification des individus en un sujet collectif - le passage de « Je » au
« Nous » -ne se limite pas à l’intervention de personnalités charismatiques.
Les identités collectives peuvent être construites diversement, par les
associations, les syndicats, les partis politiques, les institutions qui forment
un « esprit objectif » au sens de Hegel, c’est-à-dire un « Je qui est un Nous »,
susceptible de fédérer une pluralité de personnes autour des valeurs, des
traditions et de buts communs. L’action collective des individus est unifiée,
coordonnée également par la vision qu’ils ont d’eux-mêmes, les termes par
lesquelles ils choisissent de se désigner (« ouvriers », « femmes »,
« jeunes », « noirs », « peuples », etc.), et les figures qu’ils prennent pour
modèle »
C. BOUTON
9 Pour Sosthin Kalawu Kwetukadila et Emerance Fwangi Kiangata
Le mal étant la résultante d’une possibilité enracinée dans l’action humaine,
le processus d’autodétermination de la conscience se convertit en quelque
chose de contraire à ce que voudrait être la volonté morale. Si le sujet ne
sort pas hors de lui-même, il restera prisonnier des inclinations, des instincts
et des nécessités.[…] L’histoire est le lieu privilégié où l’homme devient
autoconscient, où sa rationalité joue le rôle principal, mais également ; […]
l’autel sur lequel sont sacrifiés le bonheur des peuples , la sagesse des Etats
et la vertu des individus, et la question est celle de savoir dans quel but ces
immenses sacrifices ont été accomplis. […]. Le mal réside alors dans la
décision que prend l’homme et qui concerne son autonomie et sa liberté,
donc sa responsabilité. […]. En résumé l’homme de Hegel se définit dans
l’histoire, dans l’action, étant donné qu’il n’est pas ce qu’aurait voulu être
et n’a pas été, sinon ce qu’en effet il a voulu et fait.
A.-N. FARINATI
11 INTRODUCTION GENERALE
Notre étude embrasse plusieurs domaines : la philosophie de l’histoire, la
philosophie du droit et la philosophie politique. Elle aborde à la lumière de
la pensée hégélienne, les aspects éthico-politiques et juridico-sociaux de
l’Etat en Afrique. Le point de vue éthico-politique entend nous faire prendre
à bras le corps les réalités des Etats africains. Un accent particulier est mis
sur la « bonne gouvernance » considérée comme Leitmotiv de la bonne
gestion des collectivités. Aborder un tel thème revient à interpeller les
consciences des acteurs politiques au regard du bien à promouvoir en faveur
des populations locales. Quant à la considération socio-juridique de
l’expérience socio-politique de nos pays pendant ces cinquante ans, elle nous
amènera à réfléchir sur les réalités souverainement prises en charge
concernant l’organisation des structures sociales et la légitimation de
l’exercice efficace du pouvoir en place. Autrement dit, nous prenons en
compte la période de cinquante ans qui caractérise la gestion des Africains
après l’accession de leurs Etats à l’indépendance.
En se référant à cette période, il s’est avéré que, selon certains auteurs,
1l’Afrique d’après les indépendances était « mal partie » . Interpellant par-là
les consciences africaines, R. Dumont dénonçait également la bourgeoisie
sous-développée et la corruption des élites dirigeantes africaines qui avaient
2pris le pouvoir et qui s’octroyaient des avantages exorbitants au détriment
de la population.
Les auteurs du livre Le nouveau dossier Afrique abondent dans le même
3sens . En réfléchissant sur l’exercice de la politique et de la démocratie en
Afrique noire, J. F. Bayart parle de « la faillite de l’État post-colonial en

1 R. DUMONT, L’Afrique noire est mal partie, Paris, Seuil, 1969, p. 68.
2 Cf. R. DUMONT, L’Afrique noire est mal partie, p.68-73.
3«D’autres sujets d’inquiétude existent dans le domaine politique. Ils sont la conséquence
directe d’une part des conditions dans lesquelles l’indépendance a été acquise, d’autre part de
la structure interne des États et des difficultés que fait peser sur eux le sous-développement
contre lequel chacun essaie de lutter avec plus ou moins de bonheur. L’indépendance a été
octroyée en bien des cas à des équipes dirigeantes liées à la métropole, dans des conditions
imposées par le colonisateur ou voulues seulement par certains dirigeants africains. Il en est
résulté l’éclatement d’anciennes unions politiques, économiques et culturelles plus larges et
de ce fait plus viables que les États qui leur ont succédé. Les avantages résultant de
l’appartenance à une même aire de colonisation (monnaie commune, union douanière, corps
administratifs communs, liberté de circulation des personnes et des biens, etc.) n’ont pas
toujours été préservés. La "balkanisation", dénoncée avec force, s’est imposée, se traduisant
par la constitution de mini-États dont certains apparaissent peu viables, par l’isolement
accentué des États intérieurs et par la remise en cause de la plupart des solidarités anciennes »
(S. SUZANNE et J. COMHAIRE, Le nouveau dossier Afrique. Situation et perspectives d’un
continent, Paris, Marabout université, 1971, p.12).
13 4Afrique noire » . Le chercheur congolais Kä Mana qualifie l’indépendance
5de rêve et de cauchemar .
Ces points de vue et d’autres du même genre posent le problème de
l’efficience politique en termes de souveraineté, de prise en charge
responsable de soi, de promotion de la vie citoyenne et de développement
intégral susceptible d’insérer les nations africaines dans le concert des États
indépendants et évoluant selon les exigences d’ouvertures
Transgénérationnelles.
Et c’est ici, nous semble-t-il, que la philosophie hégélienne de l’histoire,
qui subsume une théorie de l’Etat, peut nous aider à mieux comprendre les
termes de ce problème et en même temps à en envisager les perspectives de
résolution. S’agissant de l’intelligence de cette philosophie, notre étude
entend répondre à un certain nombre de questions: quels sont l’origine, les
fondements de la théorie hégélienne de l’Etat et de l’histoire? Comment
Hegel conçoit-il la conscience historique, qui paraît constituer la toile de
fond de cette théorie? Quels sont les attributs de l’Etat, en tant
qu’objectivation de la Raison et quel rôle joue-t-il dans l’histoire? Quelles
sont les limites de cette théorie de l’histoire et de l’Etat. Et, enfin, quel
éclairage peut-elle apporter sur les défis auxquels les Etats africains sont
confrontés et quelles perspectives ouvre-t-elle pour y faire face?
Telles sont les lignes de force du questionnement qui est au centre de
notre réflexion. L’État de droit, dans le contexte d’une mondialisation qui
escamote les frontières nationales, minimisant les priorités politiques locales
au profit du libéralisme mercantiliste, donne à repenser la finalité de l’État
telle qu’envisagée depuis Hegel ainsi que les principes et les pratiques qui,
en filigrane, se trouvent en vigueur dans le gouvernement.
En fait, la pensée de Hegel, dans les matières qui nous occupent, paraît
conserver son actualité non pas comme système mais comme approche de
l'histoire. D’après le philosophe allemand, le devenir des nations s’inscrit
dans la mouvance de l’évolution des peuples à travers les époques et dans
l’espace. Son regard synchronique met en œuvre l’intuition d’un monde
« village planétaire » ; diachroniquement, il prône un despotisme mondial
éclairé et destiné à entraîner les autres nations vers les horizons où elles
jouiront aussi, par l’appropriation de l’usage de la raison, du statut adulte
d’État de droit dont le fonctionnement se trouve suggéré par l’allégorie du
6maître et de l’esclave en termes de reconnaissance mutuelle.

4 J.-F BAYART, A. MBEMBE, e.a., Le politique par le bas en Afrique noire. Contribution à
une problématique de la démocratie, Paris, Karthala, 1992, p.12.
5 Cf. KÄ MANA, L’Afrique va-elle mourir ? Essai d’éthique politique, Paris, Karthala, 1993,
p.76-78.
6 Pour Hegel, l’État de droit concilie les gouvernants et le peuple. De la sorte, le maître
n’opprime pas mais sert le peuple dont il garantit la collectivité ; et le peuple aussi respecte
l’autorité légitime dont il a compris le rôle et rempli le commandement.
14 Nous pensons que la théorie hégélienne de l’histoire et de l’Etat, purifiée
de ses scories ou accompagnements idéologiques et libérée des limitations
ainsi que des contingences d’époque, permet de penser le devenir des Etats
africains en termes de prise en charge responsable de la qualité de notre
conscience historique: conscience de notre passé, de notre présent et de
futur. Elle nous permet de retracer la voie d’une émancipation et d’une prise
en main de notre destinée par l’éveil d’une véritable conscience portée et
promue par des Etats rationnellement et raisonnablement organisés, d’une
prise de conscience des forces d’inertie qui ont plombé jusqu’ici nos efforts
pour construire des sociétés d’hommes raisonnables, des défis du présent et
des enjeux du futur. L’assomption de la conscience historique implique ainsi
un processus ou un acte par lequel des peuples ayant jusqu’ici subi l’histoire
se décident et s’engagent à en devenir sujets et acteurs.
A travers cette investigation, nous voulons contribuer à l’effort de l’éveil
d’une conscience historique dans les Etats africains. Ainsi, ayant pris
conscience de leur histoire et de leur situation de pays colonisés et dominés,
pauvres et sous-développés, et interpellés par la conception hégélienne de
l’histoire, ces Etats devraient prendre en main leur destinée et travailler pour
leur développement. C’est dire que les États postcoloniaux doivent
reconnaître leur origine hybride : africaine quant à leur émergence et bases
concrètes, internationale compte tenu de la reconnaissance par les autres
nations libres de leur souveraineté ou auto-détermination nationale.
Ce sont là des réalités avec lesquelles la philosophie de l’histoire et la
doctrine de l’État de Hegel ont eu maille à partir. A en croire G. Fessard, « la
réflexion sur l’être historique de l’homme, tant individuel que social, et sur
la compréhension de cette historicité est aujourd’hui un objet privilégié de la
pensée philosophique. Sans nul doute, c’est de Hegel, dans sa prétention de
7"comprendre l’histoire", qu’est née cette réflexion » . Et toute la philosophie
de l’histoire de ce dernier repose sur l’idée que la raison gouverne le monde
et l’histoire. Les événements qui se succèdent, loin d’être fortuits, obéissent
à une rationalité profonde en quête d’elle-même. L’histoire a été, est et sera
rationnelle. L’histoire va vers un développement de la rationalité, de la
morale et de la liberté. Cela ne signifie pas que les hommes sont plus
raisonnables, plus moraux ou plus libres qu’autrefois ; mais ce qui est
contraire à la raison, à la morale ou à la liberté, est de moins en moins
supporté.
Pour Hegel, l’histoire universelle, l’histoire du monde, ne considère pas
des personnes singulières, réduites à leur individualité particulière, mais un
individu universel et déterminé ; en espèce un peuple et l’esprit de ce peuple
(Volksgeist). Chaque peuple saisit cet esprit et, en chaque peuple, certains
individus – qu’on appelle des "grands hommes" -, en prennent mieux
conscience et sont conducteurs d’âmes. Le grand homme est donc celui qui

7 G. FESSARD, Hegel, le christianisme et l’histoire, Paris, PUF, 1990, p. 157.
15 prend conscience de ce à quoi aspire la conscience des hommes et qui le
réalise. Il ne fait que mettre en œuvre ce que veut le peuple. Le grand
homme, sans le peuple n’est rien, mais le peuple a besoin du grand homme
pour prendre conscience de ses aspirations et pour les réaliser. Ce sont les
peuples et les grands hommes qui font l’histoire. Chaque peuple a son
8principe et tend vers lui comme s’il constituait la fin (le but) de son être .
Son œuvre accomplie, il devra se retirer ; mais ce retrait sera rajeunissement
et passage à la vie pour un autre peuple, lequel franchira à son tour une étape
dans la marche de l’esprit du monde qui atteint son but final dans l’État
rationnel, lieu de convergence de tous les autres côtés conscients de la vie :
l’art, le droit, la religion, les mœurs, les commodités de l’existence… . Cet
Etat est le lieu où se réalise objectivement la liberté. Le but de l’histoire est
la réalisation de l’Etat, et l’Etat est l’accomplissement de la liberté. Dans les
termes de Hegel, l’Etat est la réalité en acte de l’idée objective, l’esprit moral
comme volonté substantielle révélée, claire à soi –même, qui se connaît et se
9pense, et accomplit ce qu’elle sait et parce qu’elle sait .
Autrement dit, l’Etat est le lieu de l’effectivité de la raison, puisqu’en lui,
l’homme est libre. L’Etat résout les conflits entre individus et entre les
corporations par la raison. L’Etat est l’instance où la raison ou l’esprit
s’objective, s’incarnant ainsi pour devenir véritablement acteur de l’histoire.
De ce point de vue, la conscience historique est inséparable de l’Etat parce
qu’elle n’est pas autre chose que la prise de conscience de la marche de
l’esprit du monde.
Ainsi, la conscience historique peut être saisie comme la prise de
conscience par un peuple organisé en Etat, de son esprit, du sens de l’histoire (la
réalisation de la liberté, de la morale et de la raison) et du rôle qu’il veut
jouer dans l’accomplissement de l’histoire. La conscience que ce peuple a de
soi est la substance de l’existence de l’individu. C’est la raison pour laquelle
Hegel pense qu’un individu ne peut avoir de la valeur et n’est pris en compte
que lorsqu’il est arrivé à accomplir ce que revendiquait l’esprit de son
peuple. L’esprit est un monde de certitude, marqué par la vie de la raison.
Dès lors, la raison est ce qui donne à l’être humain une certitude d’être.
Cependant, il ne suffit pas seulement d’avoir la certitude ? Mais il faut en
plus que celle-ci s’élève et atteigne le stade de la conscience.
C’est par rapport à cette vision de l’histoire que Hegel n’a pas été tendre
à l’égard de l’Afrique, de l’histoire africaine de son temps. D’elle, Hegel a
pu dire qu’elle n’était pas une partie historique du monde ; il stigmatisait,
par-là, une prétendue absence de conscience historique. En outre, il voyait

8 Cf. G. W. F. HEGEL, La Raison dans l’Histoire, traduction nouvelle, introduction et notes
par Kostas Papaioannou, Paris, Union générale d’édition, 1971, p.121-123. Principes de la
philosophie du droit, texte intégral, accompagné d’extrait des cours de Hegel, présenté,
révisé, traduit et annoté par J.-F. Kervegan, Paris, Gallimard, 1992, §348, p. 415.
9 Cf. G. W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit,§257, p. 313.
16 dans cette Afrique-là : « Le pays de l’enfance qui, au-delà du jour de
10l’histoire consciente, est enveloppé dans la couleur noire de la nuit » .
Mis à part l’honneur que de tels propos ne peuvent pas manquer de
blesser, - lesquels portent la marque de leur temps, - en regardant en face la
réalité de nos Etats, il nous semble que la lecture hégélienne de l’histoire
dans son ensemble interpelle l’Afrique, surtout lorsqu’on considère, à
l’échelle internationale, sa faible participation dans la production mondiale
des richesses (environs 2%), la faiblesse de son poids dans les organisations
internationales à vocation universelle, son incapacité à faire entendre sa voix
et à défendre ses intérêts, et à l’échelle interne (c’est-à-dire au niveau des
Etats africains eux-mêmes), le peu de volonté politique avec lequel ces Etats
s’emploient à promouvoir les valeurs universelles de rationalité dans la
gestion de la chose publique, de justice, de liberté des citoyens ou des
peuples et de respect des exigences d’un Etat de droit, valeurs à la réalisation
desquelles l’histoire tend selon Hegel. C’est à ce titre que la lecture
hégélienne nous intéresse.
Il va s’agir de traiter, 1) du fondement de la pensée politique hégélienne
axée sur l’idée centrale de la liberté de tout être humain, promue par la
Révolution française. La liberté est fortement liée à la conscience de soi,
dans la mesure où la conscience de soi aboutit à la connaissance de soi en
tant que sujet qui se connaît et se réfléchit comme libre. Nous verrons que
cette liberté, dans le champ politique, s’effectue en trois sphères : la famille,
la société civile et l’Etat. Mais l’Etat moderne est, selon Hegel, l’unique
véritable instance d’accomplissement de la liberté, le point culminant de la
réalité morale qui réconcilie le particulier et l’universel. Dans l’Etat, la
liberté se déploie en lois et s’incarne dans les institutions raisonnables de
l’Etat ; 2) découvrir que Hegel étudie l’histoire d’un point de vue
philosophique. Il conçoit l’histoire comme l’œuvre de l’esprit, c’est-à-dire de la
raison. Comme esprit s’accomplissant dans le temps, elle est le déploiement
de l’esprit, révélation de l’Absolu et accomplissement de la Raison.
L’histoire universelle renferme ainsi les étapes d’une évolution ou d’un
développement qui a comme contenu la conscience de la liberté. Le progrès
sera ainsi compris comme une succession d’étapes de la conscience.
Présenter les conditions naturelles, qui déterminent l’évolution historique et
établit concrètement les étapes de l’histoire universelle. Celle-ci est une
interprétation historique de l’évolution de l’esprit à travers différents
mondes, en l’occurrence les quatre mondes historiques : le monde oriental, le
monde grec, le monde romain et le monde germanique, ce dernier étant
l’incarnation accomplie de l’esprit ;3) Sachant, par ailleurs, que la raison
hégélienne s’identifie à la liberté qui advient dans l’histoire, elle doit, pour y
parvenir essentiellement user de moyens et matériels. Ainsi, étudier les voies
et matériels qu’utilise la raison pour qu’elle advienne dans l’histoire. En

10 G.W. F. HEGEL, La Raison dans l’Histoire, p. 247.
17 outre, montrer également la suprématie et la supériorité que Hegel assigne à
l’Etat face à la moralité subjective. Une appréciation critique récapitulera les
richesses et les limites de la pensée hégélienne de l’histoire et de l’Etat.
L’application de la pensée de Hegel sur l’Etat et l’histoire aux Etats
africains. Explorer la problématique de l’assomption de l’histoire dans ces
Etats en mettant en évidence le rôle fondamental de la conscience historique.
4) Traiter explicitement de la question de la conscience historique en
montrant sa nécessité pour bâtir le devenir des Etats africains. En montrant
tout d’abord, la carence de la connaissance historique en Afrique, et puis
appliquer les principes hégéliens, concernant la redécouverte et la
réappropriation du sens de l’histoire et la refondation de l’Etat. C’est par le
développement de la conscience historique que les Etats africains
deviendront sujets et acteurs de leur histoire ; 5) Explorer deux voies
fondamentales pour l’édification de la conscience historique africaine, c’est-à-dire
l’éducation, la démocratie et la bonne gouvernance. Ces trois éléments sont
autant deux conditions de possibilité indéniables d’un nouvel Etat et du
développement permettant d’apporter sa contribution à la construction du
monde devenu village planétaire.
Nous allons dans les pages suivantes, reprendre ces différents points pour
analyser et débattre en profondeur la manière dont Hegel développe sa
pensée de l’Etat et de l’histoire et leur application à la situation de l’Afrique.
Cette analyse et débat constitueront l’objet de nos deux parties, subdivisé en
cinq chapitres, respectivement articulés : « L’origine, fondement et
organisation de l’Etat », « Histoire comme image et acte de la raison », « Le
rôle de l’Etat dans la réalisation de l’esprit », « La question de la conscience
historique dans les Etats africains », « Deux voies indéniables pour la
réinvention et la réactivation de la conscience historique africaine »
18
PREMIERE PARTIE

L’HISTOIRE COMME REALISATION
DE L’ESPRIT AU SEIN DE L’ETAT
CHEZ HEGEL
19 LIMINAIRE
La philosophie, écrit Hegel dans l’introduction aux Principes de la
11philosophie du droit, «est elle aussi son temps appréhendé en pensée» . Elle
consiste en effet, en une réflexion sur son époque et en l’expression explicite
et consciente de la totalité de la vie culturelle et politique réelle. Il y a là un
lien étroit entre pensée et vie, entre connaissance et politique. Les Leçons sur
la philosophie de l’histoire le montrent bien: «La seule idée qu’apporte la
philosophie est cette simple idée de la raison que la raison gouverne le
12monde et que par suite l’histoire universelle est rationnelle» . Pour Hegel,
tout change, rien ne demeure. A la vie succède la mort; à la mort succède la
vie. Il y a lieu, cependant, d’ordonner le tout vers une seule finalité: l’esprit
du monde. A partir de cet Esprit, chaque changement trouve son compte.
C’est le principe de la providence qui est ici en œuvre.
Comment se réalise concrètement l’Esprit dans l’histoire du monde ? Il
faut partir de l’homme, l’objet de l’histoire. Il participe de deux mondes : le
monde physique et le monde psychique. C’est par l’homme et en lui que
l’Esprit s’unit à la nature. De cette union, émerge une multitude de
13réalisations répondant à des aspirations bien délimitées de l’homme .
L’essence pleine de l’Esprit appelée Idée, se trouve en Dieu. En l’homme,
l’Idée se développe à travers la connaissance de la liberté. L’articulation
entre la connaissance et la liberté, c’est-à-dire la conscience de la liberté, est
la mesure de la concrétisation de l’Esprit dans l’histoire concrète du monde.
Le progrès dans la conscience de la liberté marque les étapes de l’histoire du
monde. Pour Hegel, soutient Jean Hyppolite, «l’homme est esprit, c’est-à-

11 G. W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, p. 86. Voir aussi E.
FLEISCHMANN, La philosophie politique de Hegel, p.7. J.-L. DUMAS, «Positivisme,
hégélianisme, matérialisme», dans Revue de Métaphysique et de Moralet.81 (1976) n°.3, p.
399. Voir aussi M. BIENENSTOCK, «La lecture du journal selon Hegel : "Une sorte de
prière du matin réaliste " ?», dans Archives de Philosophie t.57(1994) Cahier 4, p.675. Jürgen
Habermas témoigne que «Hegel fut le premier philosophe à éprouver la nécessité de venir à
bout du problème d’une modernité inquiétante et de “saisir son époque en pensée”». (J.
HABERMAS, Vérité et justification, Traduit par Rainer Rochlitz, Paris, Gallimard, 2001,
p.134).
12 G. W. F. HEGEL, Leçons sur la philosophie de l’histoire, p. 22; G.W. F. HEGEL, La
Raison dans l’Histoire, p. 47.
13 Cf. B. OKOLO OKONDA, « Hegel et l’Afrique ou repenser Hegel contre Hegel et avec
Hegel », dans Pensée Agissante, vol. 17, n°33, p. 122. S’efforçant de cerner la pensée de
Hegel, G. Petitdemange souligne: «Hegel (…) affronte tout le réel actuel comme un réel
produit, effectivité concrète du rapport raison-nature façonné par les hommes dans une
histoire qui est leur véritable temps vécu». (G. PETITDEMANGE, «Aufklärung: un mythe,
une tâche. La critique d’Adorno et de Horkheimer», dans Recherche des Sciences Religieuses
t. 72 (1984) n°3, p. 430-431).
21 dire histoire et devenir collectif; la vérité à laquelle il peut prétendre apparaît
14dans et par cette histoire» .
Mais, quels sont les moyens de l’effectivité de l’Esprit dans l’histoire ?
Outre la volonté et les passions individuelles, le grand moyen c’est l’Etat en
tant que lieu de rencontre entre les intérêts privés et la finalité générale.
L’action individuelle ne pourra avoir un sens que pour autant qu’elle
porte en elle l’universel qui est un bien objectivement valable. L’agir, la
pensée et l’être même de l’individu n’ont de signification que dans et par le
15tout éthique d’une communauté , du peuple organisé en Etat. La vie éthique,
l’esprit du peuple traduit ce qui assure la cohésion de la communauté. Cet
esprit habite à la fois l’individu et la communauté. L’Etat est donc le
rationnel qui unit les intérêts de tous et qui assure la reconnaissance des
membres par les autres membres. En clair la «reconnaissance nécessaire
16d’une conscience de soi par une autre conscience de soi» . Dans l’Etat se
développent la religion, l’art, la philosophie qui, en tant que moments limités
de la culture, sont des formes de représentation et de conceptualisation de soi
de l’esprit d’un peuple.
La conciliation entre les intérêts individuels et les intérêts du groupe, et
au-delà de celui-ci de l’Etat, exige la présence des grands hommes de
l’histoire dont les passions englobent l’Idée. Les grands hommes
accomplissent à leur insu le procès de l’esprit. C’est ce que Hegel appelle la ruse de la
raison. Cette ruse consiste à user à fond des passions des grands hommes
pour la réalisation de l’Esprit. Ainsi, pour Hegel, souligne J.-L.
Vieillard17Baron, «l’histoire n’est rien sans les hommes qui la font» .
Ainsi brièvement évoqué, l’Etat offre le champ d’effectivité de la
rationalité et au cœur de cette rationalité se déploient le droit, la moralité, la

14 J. HYPPOLITE, Etudes sur Marx et Hegel, Paris, Librairie Marcel Rivière et Cie, 1955, p.
172. Précisant la compréhension hégélienne de l’homme, Jean Hyppolite, se basant sur le
terme de conscience de soi employé par Hegel, observe en effet : «Ce n’est pas l’homme
comme espèce biologique qui est en cause, mais c’est au cœur même de la vie l’émergence
d’un être qui prend conscience de cette vie qui est la condition de son émergence, et, .dans
cette prise de conscience, crée comme une nouvelle dimension de l’être, engendre une
histoire, et dans cette histoire fait et découvre une vérité rationnelle» (J. HYPPOLITE, Etudes
sur Marx et Hegel, p. 174).
15 Commentant Hegel, Habermas explicite bien la corrélation entre individu et
communauté : «Je suis (…) un individu incomparable, responsable d’une biographie à la fois formatrice
et unique, d’une manière qui exclut qu’aucun autre puisse se substituer à moi. Toutefois, je
n’ai acquis cette idée de moi-même en tant que personne et en tant qu’individu que par le fait
que j’ai grandi dans une communauté déterminée. Les communautés existent essentiellement
sous la forme de relation de reconnaissance entre leurs membres. C’est cette structure
intersubjective de la socialisation de personnes individuelles qui guide Hegel lorsqu’il
procède à l’explication logique du concept de l’“universel concret” ou de la “totalité”.» (J.
HABERMAS, Vérité et justification, p.137).
16 J. HYPPOLITE, Etudes sur Marx et Hegel, p. 173.
17J.-L. VIEILLARD-BARON, Hegel penseur du politique, p. 33.
22 religion, l’art et le savoir. L’Etat est le côté objectif de l’idée, ce qui apparaît
au grand jour. Il donne à l’étape de l’apparaître de l’Idée sa forme concrète.
Cette première partie de notre travail est consacrée à une analyse
approfondie de la pensée hégélienne de l’Etat et de l’histoire ou sa pensée
politique. L’objectif, c’est de pouvoir saisir la vision hégélienne de l’Etat et
de l’histoire afin d’en tirer des implications dans la deuxième partie en vue
de la refondation des Etats en Afrique. Quelques questions guideront notre
lecture : Quelle est la conception proprement hégélienne de l’Etat, de
l’histoire? C’est-à-dire, l’essence et la vocation de l’Etat et le sens de
l’histoire ? L’histoire du monde étant le lieu de la concrétisation de l’Esprit,
quel est le rôle de l’Etat dans la réalisation de l’Esprit? Le cheminement de
cette partie de notre recherche s’articule en trois chapitres.
Dans le premier chapitre, nous aborderons la question de la nature de
l’Etat en présentant son origine, son fondement et son organisation. Le
deuxième décrira l’histoire comme image et acte de la raison en élucidant la
conception hégélienne du concept philosophique de l’histoire. Le troisième
prolongera le précédent en examinant le rôle de l’Etat dans la réalisation de
l’Esprit et en faisant, en outre, une évaluation critique de la conception
hégélienne de l’histoire et de l’Etat.
23 CHAPITRE I
ORIGINE, FONDEMENT ET ORGANISATION
DE L’ETAT
INTRODUCTION
Ce premier chapitre de notre étude est consacré à l’étude de la manière
dont la grandeur politique s’incarne dans le quotidien de la vie sociale, ou
précisément, comment l’Etat se construit soi-même par son unique
développement immanent. «L’Etat, dit Hegel, est le rationnel en soi et pour
18soi. Cette unité substantielle est une fin par soi immobile, absolue » . Nous
essayerons de voir la façon dont Hegel accorde une importance capitale aux
instances ou institutions les plus raisonnables, qui sont les instances sociales
d’incarnation de la liberté, et nous tenterons de comprendre comment ces
institutions fonctionnent en synergie de sorte à composer l’unité appelée
l’Etat. Ce dernier résout les conflits, réconcilie le particulier et l’universel et
n’étouffe pas la liberté de ses membres (les citoyens) mais la conduit à sa
complète effectivité.
Le concept d’Etat, dans son sens général, est souvent mal compris. Pour
certains, il est un mythe, un monstre froid et pour d’autres, une réalité
historique. Dans son acception hégélienne, l’Etat est la réalité effective et
concrète de la liberté. Car, « avec l’Etat nous atteignons la forme la plus
haute de la vie sociale et de l’organisation collective, à savoir l’existence
politique sous la forme de la liberté réciproque, comme unité du penser et de
l’agir, unité aussi du droit reconnu et de la satisfaction éprouvée,
réconcilia19tion enfin du particulier et de l’universel, de l’individu et de la société » .
Pour parler de l’origine et du fondement de l’Etat, il est devenu
coutumier de partir de la fiction d’un état de nature, qui se caractérise par la
violence des relations réciproques. La guerre de tous contre tous est le
véritable état de nature comme l’a pu comprendre T. Hobbes. Mais, pour la
pensée qui fait l’objet de notre investigation, nous noterons qu’il ne saurait
être question pour Hegel d’un tel état de nature pour fonder la politique dans
la mesure où l’état de nature est loin d’être un état de l’esprit et de la volonté
rationnelle. Pour Hegel, comme le montre Alain, «l’Etat est un être de nature
qui se développe en même temps que les hommes, et par qui les hommes
20développent en même temps leur pensée et leur liberté » . C’est même la
raison qui fait que l’Etat est une nécessité pour les hommes, puisqu’il est la
médiation substantielle où les individus ont leur fondement, leur source et

18 G.W.F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, §258, p. 313.
19A. LECRIVAIN, Hegel et l’éthicité. Commentaire de la troisième partie des « Principes de
la philosophie du droit», Paris, J. Vrin, 2001, p. 95.
20 ALAIN, Idées. Platon, Descartes, Hegel, Paris, Paul Hartmann, 1932, p. 263.
24 leur pleine réalisation. Outre cela, l’Etat, parce qu’il réalise la vérité et la
raison, est en rapport avec la religion qui a pour contenu la vérité absolue.
L’Etat comme organisme s’articule dans sa Constitution. Celle-ci est la
conscience de ce qu’est un peuple, c’est la vérité et le savoir de soi de ce
peuple. La Constitution se différencie en différents pouvoirs : princier,
gouvernemental et législatif. Mais, tous sont interdépendants et se réunissent
dans le pouvoir princier. L’organisation de l’Etat fait de lui, un Etat
souverain. Cependant la souveraineté intérieure de l’Etat doit se manifester
dans ses relations avec les autres Etats qui doivent le reconnaître. Sachant
que, dans ces rapports, chaque Etat cherche ses intérêts et le maintien de sa
souveraineté, si différends il y a, l’Etat a l’obligation de recourir à la guerre.
Telles sont les idées que nous allons développer dans le présent chapitre
dont l’ossature est la suivante : après l’introduction, nous aborderons l’Etat
comme réalité effective de la liberté concrète avec les divisions: les grandes
articulations de l’esprit objectif (droit), quelques considérations sur l’Etat, la
conception hégélienne de l’Etat, origine et fondement historique de l’Etat, de
la nécessité de l’Etat, le rapport entre Etat et religion. Le deuxième point
présente l’Etat comme organisme et ses différentes institutions. Plus
précisément, il parlera: de la Constitution politique de l’Etat, du pouvoir
princier, gouvernemental et législatif. Et le dernier point sera consacré à " la
souveraineté intérieure à la politique extérieure", il traitera tour à tour de:
l’Etat souverain, de l’indépendance comme garantie de la souveraineté et de
la reconnaissance d’un Etat par un autre, de la guerre comme recours ultime
de l’Etat.
La philosophie de l’Etat de Hegel est la saisie de la réalité politique dans
son essence véritable. Selon cette philosophie, «la véritable réalité est celle
de la société où les actions ont un sens et un but valable pour tous les
hommes (vernünftig) : elles sont des actions libres en vue de la réalisation de
21la liberté» .
Dans la société civile comme nous le verrons où prime l’intérêt égoïste,
l’individu découvre et prend conscience que sa liberté est aliénée. Les uns
(les bourgeois) s’enrichissent au profit du travail des autres (les travailleurs).
Dans cette société, la communauté est un simple moyen pour atteindre les
buts individuels. Ainsi la société civile n’est pas aux yeux de Hegel,
l’instance suprême d’accomplissement de la Sittlichkeit ou de la vie éthique.
Les intérêts universels et particuliers ne sont pas totalement conciliés dans la
société civile. L’union de l’universel et du particulier n’est possible que dans
l’Etat, puisque ce dernier est la substance de l’éthicité. L’Etat est pour
l’homme l’institution raisonnable. D’où l’obligation pour tout citoyen d’en
être membre. Cet Etat a sa raison d’être dans la sauvegarde de la liberté
individuelle et collective. Mais, en dépit du fait que les hommes y préservent
et conservent leur subjectivité, l’Etat est censé se débarrasser de tout aspect

21 E. FLEISCHMANN, La philosophie politique de Hegel, p. 6.
25 particulier contingent. Il doit demeurer une substance véritable de la liberté
collective.
En effet, chez Hegel, la politique a pour mission de montrer et de faire
comprendre que l’Etat, pas n’importe lequel, mais bien l’Etat moderne est la
forme ultime et par excellence, la plus accomplie du couronnement
historique du développement de la liberté. Notre philosophe a une haute
vision de l’essence et de la vocation de l’Etat. Pour lui, l’Etat est la pleine
réalisation de la liberté, le sommet de la réalité morale, qui est la conciliation
de l’individuel et de l’universel. C’est dans l’Etat que la liberté se constitue
en lois et en institutions. Et Hegel montre les institutions sociales ou
étatiques qui incarnent la liberté. L’Etat offre les matériaux d’une réalisation
pleine de la liberté. Il est la finalisation du processus de la Sittlichkeit. Il est
aussi sa mise en œuvre et c’est également lui qui lui confère son fondement.
LES GRANDES ARTICULATIONS DE L’ESPRIT OBJECTIF
Nous nous trouvons ici au cœur de la pensée politique hégélienne. Dans
cette section, nous entendons montrer comment la liberté s’accomplit de
manière effective et concrète.
En effet, l’essentiel de la pensée politique hégélienne se trouve dans son
22ouvrage fondamental Principes de la philosophie du droit . Hegel y part de
l’analyse de la liberté et de la volonté et pose la question suivante : qu’est-ce
qu’une volonté libre ? Dans ses commencements, la liberté se manifeste de
23façon abstraite. C’est ce que notre penseur entend par l’arbitraire . Dans ce
sens, l’arbitraire consiste à faire ce qui nous plait, ce qui nous semble bon.
Cette marque de liberté est l’opposé de la liberté comme Hegel l’entend.
Car, pour lui, il faut que la volonté devienne une volonté qui décide, qui
choisit véritablement grâce au jugement. C’est ce que l’auteur des Principes
de la philosophie du droit appelle liberté véritable, distincte du simple
arbitraire. La liberté ne peut pas consister dans un comportement consistant à
se livrer aux sentiments immédiats et à l’arbitraire ; bien au contraire, c’est
la faculté d’agir conformément à ce qui est rationnel et universel et de se
réaliser comme sujet ou individu. Commentant Hegel, J.-L. Vieillard-Baron
note que

22 Il faut noter que les Principes de la philosophie du droit « sont une œuvre de philosophie
du politique, mais en aucun cas une philosophie doctrinaire, encore moins la philosophie
réduite à une prise de parti politicienne » (J.-L.VIEILLARD-BARON, Hegel penseur du
politique, p.43).
23 Cf. H. DENIS, Hegel penseur politique, p. 14. L’arbitraire apparaît comme étant le
fondement, la justification de la volonté naturelle. Cet arbitraire est une décision libre en
faveur d’une donnée intérieure ou extérieure. Il est arbitraire car la nécessité, la normativité de
son contenu, ou but, est dans le sujet et non dans l’objet du choix lui-même (Cf.
FLEISCHMANN, La philosophie politique de Hegel, p. 35). Cf. F. GREGOIRE, Aux sources
de la pensée de Marx-Hegel-Feuerbach, Paris, Vrin, 1947, p. 118-119.
26 Une volonté qui ne décide rien n’est pas une volonté effective (…) qui
veut la grandeur, dit Goethe, doit pouvoir se limiter. C’est seulement
par la décision que l’être humain entre dans l’effectivité, même si cela
lui en coûte, car la paresse ne veut pas sortir de sa médiation en
soimême, en laquelle elle se conserve une possibilité universelle. Mais la
possibilité n’est pas encore l’effectivité. La volonté qui est sûre
d’elle24même, ne se perd point dans le déterminé .
Au-delà du libre arbitre, se situe donc la volonté raisonnable, qui ne veut
pas être libre si les autres ne le sont pas. Mais l’on doit savoir que la volonté
raisonnable ne peut trouver son accomplissement que dans le domaine du
droit et des institutions. C’est ainsi que la première forme de la réalisation de
25la liberté est le droit abstrait .
Le droit abstrait: première forme de la réalisation de la liberté
L’univers hégélien du droit
Le concept du droit vient du mot grec dikaiosunè, qui signifie la vertu de
26la justice, appelée droit, c’est-à-dire ce qui est juste . D’après Hegel, le droit
rend vivante et effective la réalité même de la liberté de la personne humaine
dans l’Etat. Raison pour laquelle le droit rend visible « l’être » même de la
liberté de la raison, en fait une liberté objective, consciente comme moment
du déploiement de l’esprit. Ainsi, on peut comprendre pourquoi Hegel pense
27que le droit est quelque chose de sacré : c’est uniquement parce qu’il est
l’existence du concept absolu, de la liberté consciente de soi. Bref, le droit
est, dans son essence liberté, une liberté agissante et vivante.
Par ailleurs, la diversité des figures du droit et du devoir naît de ce qu’il y
28a différents degrés dans le développement du concept de la liberté . En

24 J.-L. VIEILLARD-BARON, « La « Wirklichkeit » ou réalité effective dans les « Principes
de la philosophie du droit », dans Revue Philosophique de Louvain. (2005) n°3, p. 357. Voir
aussi A. LEONARD, Le fondement de la morale. Essai d’éthique philosophique générale, p.
128.
25 Se référant à l’article portant sur le droit naturel, H. Denis note que « Dans le système des
échanges, lié à la division du travail, l’individu accède à une première universalité qui est le
droit. Cela est une première manifestation de l’esprit tel qu’il est dans sa vérité, c'est-à-dire
comme réalité supra-individuelle » (H. DENIS, Hegel penseur politique, p. 69, 110-111).
26S. AUROUX, Encyclopédie philosophique universelle. Les notions philosophiques T.1,
Paris, P. U. F., 1990, p. 695.
27 G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, §30, p. 119; A.GRANDJEAN,
« Hegel l’ « équivoque » de la conscience », dans J.-F. KERVEGAN, G. MARMASSE (dir.),
Hegel penseur du droit, p. 146. E. FLEISCHMANN, La philosophie politique de Hegel, p.
53-54.
28 Cf. G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, §30, p. 119. E.
FLEISCHMANN avait bel et bien compris cette préoccupation de Hegel lorsqu’il
mentionnait : «A chaque époque historique correspond un degré de liberté, exprimé et réalisé
dans un système juridique, une morale individuelle, une tradition en vigueur». (E.
27 d’autres termes, chaque étape du développement de l’idée de la liberté
possède son droit particulier parce qu’il est l’existence de la liberté dans une
des déterminations qui lui sont propres. En effet, ces étapes du droit sont les
différentes manifestations de l’esprit dans son parcours vers son élément
propre qui est l’universel. A ce sujet Hegel montre qu’« un tel droit contient
au-dedans de soi le concept de liberté, la plus haute détermination de l’esprit,
concept face auquel autre chose est dépourvu de substance. Mais le conflit
contient en même temps cet autre moment [:] il borne, et en ceci aussi l’un
[des moments] est subordonné à l’autre ; seul le droit de l’esprit du monde
29est, sans restriction, le droit absolu » .
A partir de là, on peut comprendre que le droit a son élément dans les
réalités concrètes au sein d’un peuple déterminé; c’est une expression de la
particularité universalisée. Ainsi, force est de reconnaître que, contrairement
à Kant et Fichte qui entendaient par le concept du droit l’ordre étatique de la
vie collective régulée par la loi et qui, en conséquence, mettaient l’accent sur
le moment de la contrainte étatique, le philosophe de Berlin désigne par le
concept de droit l’ensemble des présuppositions sociales dont on peut
expliciter qu’elles sont indispensables à la réalisation de la volonté libre de
30chaque individu singulier .
Dans la même ligne de pensée, le droit de l’esprit du monde revêt un
caractère plus englobant, puisque Hegel nous fait comprendre que l’esprit du
monde est l’universel, l’infini, il appartient à la sphère de l’absolu. C’est ce
qu’il explicite dans ces lignes : « L’esprit du monde est l’esprit de l’univers
tel qu’il s’explicite dans la conscience humaine (…). Cet esprit du monde est
conforme à l’esprit divin, lequel est l’esprit absolu dans la mesure où Dieu
est omniprésent, il existe en chaque être et apparaît dans chaque conscience.
31C’est cela l’esprit du monde » . Hegel observe que « le terrain du droit est
de manière générale, le spirituel, et sa situation et son point de départ plus
précis sont la volonté qui est libre, si bien que la liberté constitue sa
substance et sa destination et que le système du droit est le règne de la liberté
effectuée, le monde de l’esprit produit à partir de l’esprit lui-même, en tant
32que seconde nature » .

FLEISCHMANN, La philosophie politique de Hegel, p. 54). Cf. A. HONNETH, Les
pathologies de la liberté. Une réactualisation de la philosophie du droit de Hegel, Traduction
et présentation de F. Fischbach, Paris, La découverte, 2008, p. 42. Lire P. SOUAL, Le sens de
l’Etat. Commentaire des Principes de la philosophie du droit, p.73.
29 G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, §30, p. 119.
30 Cf. A. HONNETH, Les pathologies de la liberté. Une réactualisation de la philosophie du
droit de Hegel, p. 42.
31 G.W. F. HEGEL, La Raison dans l’Histoire, p. 81. Voir aussi E. FLEISCHMANN, La
philosophie politique de Hegel, p. 17.
32 G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit,§ 4, p. 99-100. « Le sol du droit est
en général la réalité spirituelle, et son lieu et son point de départ sont d’abord la volonté, qui
est libre, de telle sorte que la liberté constitue sa substance et sa détermination et que le
système du droit est le royaume de la liberté réalisée effectivement, et que le monde de
28 Le droit abstrait: figure première de la réalisation de la liberté
Précédemment, nous avons vu que la volonté libre est présentée comme
une volonté qui ne veut pas être limitée par quoi que ce soit, par quelque
détermination et quel qu’apport extérieur que ce soit. Elle est en
sorte la volonté d’un sujet individuel, replié sur soi-même, de sorte que cette
volonté libre est exclusivement pour soi et unique; l’universel qu’on y
rencontre est un universel abstrait.
33Dans cette perspective, le sujet devient une personne . Cette notion de
personne exige donc que, malgré le fait qu’un individu soit déterminé
pleinement, il ne soit que simple relation à soi-même. D’où, la personnalité
commence lorsque le sujet prend conscience de soi comme pure abstraction
et avec le rejet et la négation de toute limitation. Ainsi, la personnalité
contient la compétence du droit et constitue le fondement du droit abstrait.
Hegel affirme que
La personnalité commence seulement là et dans la mesure où le sujet
n’a pas simplement, en général, une conscience de soi comme d’un
moi concret, déterminé de telle ou telle manière, mais où il a plutôt
une conscience de soi comme d’un moi parfaitement abstrait dans
lequel tout caractère-borné et toute valeur concrète sont niés et
dé34pourvus de validité .
Si tel est le cas pour le droit abstrait, qu’en est-il du droit naturel? Hegel
l’accepte-t-il ou le nie-t-il? L’ouvrage qui traite de la pensée politique
hégélienne porte deux titres : Principes de la philosophie du droit et Droit
naturel et science de l’Etat. Dans son article à Iéna de 1802-1803, il avait
analysé le problème scientifique du droit naturel. Il y faisait comprendre que
la considération empiriste (tout comme la conception formaliste) du droit est

l’esprit est tiré de celui-ci même comme une seconde nature » (J.- L.VIEILLARD-BARON,
Hegel penseur du politique, p. 41); « La « Wirklichkeit » ou réalité effective dans les
« Principes de la philosophie du droit », dans Revue Philosophique de Louvain. (2005) n°3, p.
357. Le thème – aristotélicien- de seconde nature, qui ressurgira lors de l’exposé du concept
de la Sittlichkeit (voir infra,§151), est une des clés de la compréhension de la doctrine de
l’esprit objectif : il s’y découvre en effet que la « nature» de l’esprit est d’être toujours
seconde, médiatisée par sa propre objectivation dans les institutions juridiques, sociales et
politiques (G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, note 1, p. 100).
33 « La personne, en tant qu’elle désigne le pouvoir qu’a le sujet singulier de se rapporter
consciemment à soi comme à un universel, ne se réduit pas à «la personnalité juridique » ou à
la capacité juridique dont il va être question au paragraphe suivant ; mais celle-ci, en son
abstraction même, est l’expression objective de ce concret-abstrait qu’est la personne » (G.W.
F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, note 1, p. 126).
34 G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, §35, p.126. Voir aussi Encyclopédie
des sciences philosophiques, §490, p. 287. F. FISCHBACH, « La théorie de l’action et
ontologie de l’activité chez Hegel », dans J.-F. KERVEGAN et G. MARMASSE (dir.), Hegel
penseur du droit, p. 106. Y. GOBRY, De la valeur, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 553.
29 absolument non scientifique, c'est-à-dire n’est pas philosophique selon sa
35conception de la philosophie comme science.
Le droit naturel est, pour notre auteur, la réalisation effective de la
volonté libre. Outre cela, il est une philosophie en lui-même nlpar rapport au
36droit positif des juristes qui n’est qu’une simple considération abstraite de
l’expérience sociale immédiate. En effet, le fondement du droit est la réalité
spirituelle qui a comme lieu et point de départ la volonté libre, dans ce sens
que la liberté est sa substance et sa détermination. De ce fait, le système du
droit est le royaume de la liberté réalisée effectivement, il est le monde de
l’esprit, venu de lui en tant que seconde nature.
Voilà pourquoi « Le droit naturel est la philosophie que se donne le droit
37dans les institutions sociales créées par la volonté libre » . Nous pouvons
constater ici que Hegel n’avait pas la prétention de formuler un modèle
utopique dans le domaine juridique, mais plutôt de montrer la détermination
du droit. C’est sous cette impulsion que Vieillard-Baron commente : « Le
droit naturel ne tient pas sa vérité de la nature des choses, mais de la nature
38de l’Idée. Il est droit naturel en tant que droit essentiel » .
Mais, qu’est-ce qu’on entend par droit naturel, droit essentiel ou encore
droit originaire ou fondamental? C’est le droit tel qu’il est enraciné dans la
liberté. La réalisation effective de la liberté de la volonté ne peut se faire que
dans des institutions multiples qui ne sont pas uniquement des idées, mais
qui sont soumises à l’histoire. Ainsi, la naturalité du droit n’est rien d’autre
que son historicité. Alors, on peut se rendre compte avec Vieillard-Baron
que « l’expression “droit naturel” signifie donc que le droit n’est pas
conventionnel, ne résulte pas d’un contrat ou d’un compromis empirique, ce
que les jusnaturalistes anciens avaient vu; il signifie “droit rationnel” au sens
où les institutions humaines appartiennent par elles-mêmes au
développe39ment immanent de l’Esprit » . D’où la raison du refus de Hegel de
considérer que le droit existe d’une manière naturelle et immédiate, puisque

35 Cf. J.-L.VIEILLARD-BARON, Hegel penseur du politique, p.39. « Il faut donc considérer
la philosophie politique comme la vraie science du droit, sans craindre de s’éloigner par-là de
la vie pratique. Car rien ne doit être aussi applicable à la réalité effective que ce qui vient de la
philosophie (…) Cependant, la méthode qu’il conviendra d’appliquer à l’examen du problème
politique devra être différente de celles qu’emploient les philosophes « empiristes » » (H.
DENIS, Hegel penseur politique, p. 12).Voir aussi A. EYSSIDIEUX-VAISSERMANN, « La
refondation du droit naturel moderne », dans J.-F. KERVEGAN et G. MARMASSE (dir.),
Hegel penseur du droit, p. 48-49,103.
36 Cf. J.-L.VIEILLARD-BARON, Hegel penseur du politique, p. 41. On peut dire que « le
droit positif, présente le caractère d’être valable dans un Etat déterminé. Cette validité légale
sert de base à la « science » positive du droit » (R. MASPETIOL, Esprit objectif et sociologie
hégélienne, Paris, J. Vrin, 1983, p. 63. Voir aussi A. EYSSIDIEUX-VAISSERMANN, « La
refondation du droit naturel moderne », dans J.-F. KERVEGAN et G. MARMASSE (dir.),
Hegel penseur du droit, p. 52.
37Ib., p. 41.
38 Id.
39Ib.
30 adopter cette manière de voir, c’est vouloir inventer un état de nature dans
lequel le droit naturel doit s’exercer. En effet, ce que Hegel critique n’est pas
tant l’idée que l’homme ait des droits, mais leur représentation abstraite dans
les théories du droit naturel et dans la pensée révolutionnaire qui en constitue
le prolongement. La liberté est certes un droit inaliénable, mais non, comme
le pensent les jusnaturalistes, un droit naturel, originel, mais plutôt un droit
second, qui est produit par l’esprit dans l’objectivité d’une nature qui prend
40la forme du monde social et politique et qui a une histoire .
En fait, le droit et ses déterminations ne se fondent que sur la libre
personnalité, une détermination de soi qui est le contraire de la détermination
naturelle. Le prétendu droit de nature est l’être- là de la force, la prévalence
de la violence. Pour faire, un état de nature est, comme l’avait bien vu T.
Hobbes, un état où règnent la brutalité et le désordre de tout genre. Raison
pour laquelle Hegel croit qu’il faut sortir de cet état pour entrer dans la
société qui est la condition où le droit se réalise, dans le but de sacrifier et de
41supprimer l’arbitraire et la violence de l’état de nature .
Cependant, certains auteurs ne sont pas d’accord avec le point de vue de
Hegel. C’est le cas de Strauss qui clarifie et défend l’idée du droit naturel
contre tout relativisme historique présent chez certains penseurs. Il pense que
le besoin du droit naturel est manifeste. Pour lui, abolir la notion de droit
naturel reviendrait à dire que tout droit est positif. En d’autres termes, c'est
dire que le droit est extérieur et exclusivement déterminé par les législateurs
et les tribunaux des différents pays, car on ne réfutera pas qu’il existe des
lois et des décisions qu’on déclare à tort ou à raison injustes. Au nom de
quoi peut-on parvenir à cette déclaration ?
42Strauss pour sa part s’inscrit en faux contre toute réduction du droit au
droit positif et plaide pour le maintien de la notion de droit naturel, la seule
origine d’une pensée du juste et de l’injuste. C’est justement cette notion qui
est au fondement de la philosophie politique moderne parce que l’homme est
par nature social, la perfection de sa nature exige la vertu sociale par
excellence: la justice et le droit sont naturels. Il n’existe pas de lien où
l’homme soit absolument libre d’agir en sa guise.
Dans la perspective de sa conception du droit, Hegel de son côté,
enseigne que le domaine du droit est le spirituel en général. La liberté constitue
dès lors sa substance et le système du droit le royaume de la liberté réalisé.

40 A. EYSSIDIEUX-VAISSERMANN, « La refondation du droit naturel moderne », dans
J.F. KERVEGAN et G. MARMASSE (dir.), Hegel penseur du droit, p. 54.
41 Cf. G. W. F. HEGEL, Encyclopédie des sciences philosophiques, §416, p. 223; Principes
de la philosophie du droit, § 93, p.175. Sur le droit naturel, une bonne analyse d’un point de
vue hégélien est donnée par J.-F. KERVEGAN, L’effectif et le rationnel. Hegel et l’esprit
objectif, Paris, J. Vrin, 2007, p.102-110. D. ROSENFIELD, Politique et liberté. Structure
logique de la philosophie du droit de Hegel, p. 112; R. MASPETIOL, Esprit objectif et
sociologie hégélienne, Paris, J. Vrin, 1983, p.39.
42Cf. J.-F. KERVEGAN, L’effectif et le rationnel. Hegel et l’esprit objectif, p. 85.
31 Cependant, compte tenu de ses différents domaines d’applications et de ses
diverses racines, le droit se divise en plusieurs catégories : droit naturel, droit
pénal, droit judiciaire, droit positif, droit subjectif, droit objectif, droit
international, droit public, droit commercial, droit maritime, droit
écologique, etc.
Mais au-delà de leurs différences, ces droits ont un point commun qui les
rassemble: c’est l’aspect spirituel qui les sous-tend et la volonté libre qui les
anime. Le droit est fait par l’homme pour ordonner l’organisation de sa
société et sa communauté doit faire en sorte que, comme le dit E. Weil, « le
monde obéisse à un système de lois qui ne découle pas des seules
circonstances particulières à l’histoire de telle ou telle communauté, des
43forces ou des faiblesses des individus et groupes… » . Or Hegel a montré
que le droit est limité par le caractère et l’esprit que lui donne le législateur à
tel moment de l’histoire et dans telle communauté. Ce type de droit est celui
que Hegel nomme le droit positif par opposition au droit naturel qui, lui, est
sans limite. Il écrit lui-même :
De manière générale, le droit est positif a) par la forme consistant à
être en vigueur dans un Etat, et cette autorité légale est le principe de
la connaissance de ce droit, de la science juridique positive. b) Quant
au contenu, ce droit reçoit un élément positif, [...] du caractère
national particulier d’un peuple, du degré de son développement historique
et de la connexion de tous les rapports qui appartiennent à la nécessité
naturelle; (…) de la nécessité d’après laquelle il faut qu’un système de
droit légal contienne l’application du concept universel à la manière
d’être particulière des ob-jets et des cas, laquelle se donne de
l’extérieur , - application qui n’est plus pensée spéculative et
développement du concept, mais subsomption de l’entendement ; (…) des
44ultimes déterminations exigibles dans l’effectivité pour la décision .
Cette positivité ne veut en aucun cas dire que, pour Hegel, ce droit est
45juste et rationnel dans tout domaine et à tout moment. Pensons ici à
l’allusion faite au droit privé romain du point de vue de la puissance

43 E. WEIL, Philosophie politique, Paris, J. Vrin, 1965, p. 35.
44 G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie de droit, § 3, p. 92. Cf. B. BOURGEOIS, Le
droit naturel de Hegel. Commentaire, Paris, Vrin, 1986, p. 629. J.-L. VIEILLARD-BARON,
Hegel penseur du politique, p. 95. A. EYSSIDIEUX-VAISSERMANN, « La refondation du
droit naturel moderne », dans J.-F. KERVEGAN et G. MARMASSE (dir.), Hegel penseur du
droit, note 39, p. 56.Voir aussi J.-F. KERVEGAN, L’effectif et le rationnel. Hegel et l’esprit
objectif, p. 103.
45Deranty explicite que «rien n’est vraiment réel que le rationnel, et que le temps de Hegel est
la maturation ultime du rationnel effectif, tout événement du présent du philosophe peut
devenir en droit un reflet du rationnel se réalisant » (J.-P. DERANTY, « Lectures politiques et
spéculatives des Grundlinien Der Philosophie Des Rechts », dans Archives de Philosophie t.
65 (2002) Cahier 3, p. 452).
32 46 47paternelle et du droit conjugal . Pour Hegel, les lois peuvent être positives
dans la mesure où elles ont leur signification et leur utilité dans un contexte
donné. Elles n’ont donc qu’une valeur historique et elles sont de nature
passagère, alors que le droit naturel, comme on l’a dit, est celui auquel
48l’homme se soumet même quand le droit positif ne le lui impose pas .
Nonobstant ces divergences, le droit naturel et le « droit positif » ont des
points de convergence qu’on peut visiblement identifier par le simple fait
qu’ils sont tous deux applicables et s’appliquent à un système donné. Aussi
déterminent-ils pour tout homme ce que, dans telle situation historique, il
doit faire, admettre, exiger et critiquer tout système qui ne tient pas compte
de l’égalité des hommes. Hegel écrit: «Le droit naturel ou le droit
philosophique est différent du droit positif [ ;] mais ce serait une grande
méprise que de renverser ceci en [prétendant] qu’ils seraient opposés et en
conflit; celui-là est plutôt, vis-à-vis de celui-ci, dans le rapport des
49institutions aux Pandectes » .
En d’autres termes, le droit naturel et le droit positif sont les deux figures
d’une même réalité, le premier étant le soubassement de toute critique du
deuxième. C’est dans cette optique que l’homme doit se soumettre à la loi
50positive à l’intérieur des limites des lois naturelles . Il y a en quelque sorte
complémentarité des deux droits et tous les autres systèmes de lois,
c'est-àdire les autres formes de droit ne se fondent que sur les matières fournies par
le droit positif et le droit naturel. D’où, l’exigence et le devoir de tout
homme raisonnable et libre d’obéir aux lois positives qui ont pour racine les
lois naturelles, puisque le contraire de ceci, c’est le refus du titre d’être
51raisonnable et libre . La personne en tant qu’expression d’un tel être

46 Il faut noter que « le droit romain subordonnait la capacité juridique à certaines conditions
statutaires qui restreignaient la personnalité : Status Libertatis, Familiae, Civitatis. Hegel fait
référence au code civil napoléonien qui abolit de telles distinctions et établit le droit universel
de propriété comme une capacité illimitée d’appropriation (Cf. A.
EYSSIDIEUXVAISSERMANN, « La refondation du droit naturel moderne », J.-F. KERVEGAN et G.
MARMASSE (dir.), Hegel penseur du droit, note 37, p. 56); J.-F. KERVEGAN, L’effectif et
le rationnel. Hegel et l’esprit objectif, p. 98. P. SOUAL, Le sens de l’Etat. Commentaire des
Principes de la philosophie du droit, p. 90, 140. J.-L. GARDI, « De quelques malentendus
entre Hegel et les juristes », dans E. WEIL, K.-H. ILTING e. a. (dir.), Hegel et la philosophie
du droit; p.131-156.
47 « La loi est la forme universelle de ce que la conscience libre «reconnait» comme
obligatoire pour elle. Les mœurs (Die Sitte) constituent le contenu concret de ce qu’on
reconnaît comme universellement valable dans une société donnée. La loi est la forme de la
coutume (…). Elle est la forme universelle de la moralité commune dans une société donnée,
débarrassée de toute contingence subjective d’une part, intériorisée, d’autre part et devenue
par là même une disposition, une manière d’être permanente de l’homme » (E.
FLEISCHMANN, La philosophie politique de Hegel, p.56).
48 Cf. E. WEIL, Philosophie politique, Paris, J. Vrin, 1996, p. 34.
49 G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, Présentation, p. 35.
50 Cf. G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, Présentation, p. 35.Voir aussi E.
FLEISCHMANN, La philosophie politique de Hegel, p. 53.
51G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit § 29, p. 118.
33 apparaît alors comme l’objet du droit, puisque sans celle-ci, le droit n’aurait
pas de fondement.
52En clair, la personne est le sujet et la racine du droit . C’est ici
qu’apparaît la relation intrinsèque entre personne et droit. Hegel explicite
cela en ces termes : « c’est dans le droit que la volonté libre atteint son
existence immédiate. L’individu en tant qu’il a et exerce le droit, est une
53personne » . Il en découle que la personne en tant que sujet de droit, est en
droit de posséder, ce que Hegel appelle le droit de propriété. A ce niveau, la
54liberté se manifeste déjà dans l’utilisation d’objets par la personne . En un
autre registre de langage, cette liberté est mise en pratique dans la possession
d’une chose, c'est-à-dire dans la propriété privée. Mais, il faut noter que dans
ce droit de possession, « la liberté est ici celle de la volonté abstraite en
général, ou, par cela même celle d’une personne singulière qui ne se rapporte
55qu’à elle-même » . Tenant compte de cela, l’impératif du droit tiendra dans
l’exigence suivante : « sois une personne et respecte les autres en tant que
56personnes » .
Il résulte de ce rapport entre personne et propriété que la volonté ou la
personne qui se détermine elle-même porte comme caractéristique l’élément
suivant : elle « doit se donner la liberté de manière immédiate a) possession
qui est propriété ; - la liberté est ici celle de la volonté abstraite en général,
ou par cela même celle d’une personne singulière qui ne se rapporte qu’à
57elle-même» . Dans ces conditions, la dimension d’autrui apparaît comme
faisant partie de mon monde ; je m’accomplis grâce à l’apport ou la présence
de l’autre, il est comme le but vers lequel je dois aspirer, puisque la
conscience de soi n’apparaît que par la présence d’autrui. Ce qui veut dire
que la conscience, qui est le fondement de la liberté, a lieu grâce à la

52 Cf. G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, p. 69; M. XIFARAS,
« l’individualisme possessif, spéculatif (et néanmoins romain) de Hegel. Quelques remarques
sur la théorie hégélienne de la propriété », dans J.-F.KERVEGAN et G. MARMASSE (dir.),
Hegel penseur du droit, p. 68.
53 R. SERREAU, Hegel et l’hégélianisme, p. 74. E. FLEISCHMANN, La philosophie
politique de Hegel, p. 89. Voir aussi J.-M. CHAUMONT, « Amour, famille et propriété
Arendt, Hegel et Marx», dans Revue Philosophique de Louvain t. 85 (1987) n° 67, p. 381.
54 Cf. G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie du droit, § 44, p. 133.
55 G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie de droit, § 40, p. 128.Voir aussi
B.QUELQUEJEU, La volonté dans la philosophie de Hegel, Paris, Seuil, 1972. J.-P.
DERANTY, « Lectures politiques et spéculatives des Grundliniender Philosophie des
Rechts », dans Archives de Philosophie t. 65 (2002) Cahier 3, p. 452.
56 G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie de droit, § 36, p.127. « C’est cette “personne”
abstraite qui ressortit à la juridiction formelle : chacun est une personne, chacun doit
considérer son semblable comme une personne » (E. FLEISCHMANN, La philosophie
politique de Hegel, p.76). Lire également A. HONNETH, Les pathologies de la liberté. Une
réactualisation de la philosophie du droit de Hegel, p. 66. R. MASPETIOL, Esprit objectif et
sociologie hégélienne, p. 63, 66.
57 G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie de droit, § 40, p. 128; E. FLEISCHMANN,
La philosophie politique de Hegel, p. 78.
34 personne et à l’appel de l’autre. C’est l’unique condition qui aide l’homme à
prendre conscience de ses limites et à s’ouvrir au monde. Mais cela implique
que l’homme doit quitter l’immédiateté de son être pour entrer en interaction
avec les autres êtres avec lesquels il constitue la communauté. Hegel note à
ce sujet qu’en ce qui concerne « la personne qui se différenciant de soi, se
rapporte une autre personne […] l’une et l’autre n’ont d’être-là l’une pour
l’autre qu’en tant que propriétaires. Leur identité étant en soi reçoit une
existence par le passage de la propriété de l’une en celle de l’autre de par
58leur volonté commune et avec maintien de leur droit» . Pour le dire
simplement, les personnes limitent respectivement leur liberté.
Dès lors, la conséquence est l’apparition de conflits entre les volontés qui
59se résolvent dans le contrat qui est la première ébauche de l’Etat ou « la
première forme de la réalisation concrète de la liberté ». Car les deux
personnes ou volontés s’y associent en une volonté commune qui, en tant
que telle, devient un droit : « Le contrat d’échanges, met en relation deux
volontés dans la réciprocité du transfert, chacun cède quelque chose et en
60reçoit une autre, équivalente en retour » . Disons que « si la propriété est le

58 G.W. F. HEGEL, Principes de la philosophie de droit, § 40, p. 128. Cf. R. SERREAU,
Hegel et l’hégélianisme, p. 74. « Le contrat est la vérification de ce que le rapport juridique
des personnes aux choses est toujours médiatisé par des actes de volonté juridiquement
formalisés. En d’autres termes, le droit présuppose toujours le droit, car, pour qu’il puisse y
avoir contrat, il faut que chaque Res In Commercio ait un propriétaire identifiable » (J.-F.
KERVEGAN, « La théorie hégélienne du droit : le juridique, le politique, le social », dans
Revue Germanique Internationale t.15, Paris, PUF., 2001, p.136). Voir aussi L’effectif et le
rationnel. Hegel et l’esprit objectif, p.115. P. SOUAL, Le sens de l’Etat. Commentaire des
Principes de la philosophie du droit, p. 136-137.
59 Cf. G.W. F. HEGEL, Encyclopédie des sciences philosophiques, § 493, p. 288.Voir aussi
G.W.F. HEGEL, Propédeutique, p. 48-49. « La notion de contrat, qui nait de la volonté
arbitraire de posséder chez l’individu, implique le renoncement à cette même volonté
arbitraire. En passant contrat j’admets l’obligation de renoncer a priori à toute propriété que
les autres ne reconnaissent pas comme la mienne ; je ne prends plus rien arbitrairement, par
force, pour moi-même, je me déclare prêt à accepter et non plus à prendre, à accepter ce que
la société des êtres raisonnables estime nécessaire de m’allouer » (E. FLEISCHMANN, La
philosophie politique de Hegel, p. 97); ALAIN, Idées. Platon, Descartes, Hegel, p. 267.
J.F.KERVEGAN, « La théorie hégélienne du droit : le juridique, le politique, le social », dans
Revue Germanique Internationale t.15, Paris, PUF., 2001, p.127-143 ; L’effectif et le
rationnel. Hegel et l’esprit objectif, p.111-136.
60 P. SOUAL, Le sens de l’Etat. Commentaire des Principes de la philosophie du droit, p.
138. « Par le contrat l’individu entre dans un ensemble des relations sociales. C’est
l’expérience que font tous les enfants lorsqu’ils échangent leurs jouets ou apprennent à
reconnaitre leur propre affaire, à la sortie de l’école » (S. HYPPOLITE, Chrétien dans l’Etat
moderne ou comment peut-on être chrétien après Marx et Hegel, Paris, cerf, 1984, p. 52).
Voir aussi A. HONNETH, Les pathologies de la liberté. Une réactualisation de la
philosophie du droit de Hegel, p. 66. R. SERREAU, Hegel et hégélianisme, p. 74. Lire G.W.
F. HEGEL, Encyclopédie des sciences philosophiques, §493, p. 288.
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