CRITIQUE DE LA RAISON ÉCONOMIQUE

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La science économique présuppose qu'en tout lieu et en tout temps l'individu répond au même modèle de comportement rationnel, celui de l'Homo oeconomicus. C'est face à cette croyance scientifique que s'élève l'entreprise critique des auteurs ici réunis, qui proposent une démarche " économique " indisciplinée et signent la fin des mythes rationnels en économie. En tenant compte des multiples dimensions de l'action humaine, les contributions de cette œuvre collective lancent les bases de l'approche plus ouverte sur les espaces vécus des acteurs de la société.
Publié le : vendredi 1 octobre 1999
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EAN13 : 9782296397385
Nombre de pages : 126
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CRITIQUE DE LA RAISON ÉCONOMIQUE
Introduction à la théorie des sites symboliques

Collection Épistémologie et Philosophie des Sciences
dirigée par Angèle Kremer-Marietti

La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse", "accélération", "particule", "onde", etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur concept conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée. 1) Quelles sont les p rocédu re s, les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur des résultats? 2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts?

Déjà parus

Angèle KREMER-MARIETTI,Nietzsche: L'homme et ses labyrinthes, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI, L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, 1999.

(Ç)L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8335-6

Serge LATOUCHE, Fouad NOHRA, Hassan ZAOUAL

CRITIQUE DE LA RAISON ÉCONOMIQUE
Introduction à la théorie des sites symboliques

Préface d'Angèle KREMER-MARIETII

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ioe. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

PRÉFACE LE SYMBOLIQUE DANS L'ÉCONOMIQUE
Angèle KREMER-MARlETTI

L'intérêt de cet ouvrage novateur consiste en ce qu'il aborde le problème de l'isolement des faits et des comportements économiques par rapport aux autres faits sociaux. Le premier effet de cet isolement a été l'abandon du "sens commun" élémentaire. Aussi, l'idée de donner à ce qui est de l'ordre du symbolique une part fondamentale dans l'objet de la science économique mérite d'être élucidée et prise en compte. Elle rejoint l'idée de faire de l'économie politique, certes, une science positive, mais encore une science sociale ainsi qu'une science morale. L'initiative du présent ouvrage est l'occasion de rapprocher quelques essais i,ntéressants. La conclusion peut déjà se tirer: le formalisme de l'Etat !le réussit pas toujours à combler l'écart réel entre précisément l'Etat formel et la société vivante. Au passage, je fonnulerai deux critiques épistémologiques: 10 je ne pense pas qu'il faille s'appuyer sur les théories du chaos pour anner une quelconque contestation du déterminismel ;
1 Au contraire, Jean Bricmont démontre que l'existence du chaos augmente le pouvoir explicatif des assomptions détenninistes. Cf. BRICMONT (Jean) "Science of chaos or chaos in science ?", Physicalia Magazine, n017, 1995, p165. 7

20 j'aurais une vive réticence pour certaines mentions par trop relativistes, si je ne voyais effectivement que res considérations symboliques introduisent une dimension subjective pour les collectivités qui s'y référent, et mobilisent en outre une "psychologie compréhensive". Les critiques qu'Auguste Comte adressait, dans la quaranteseptième leçon du Cours de philosophie positive2, à l'économie politique, se résument par le reproche d'un oubli fondamental concernant les points suivants: 1) l'intérêt général, 2) la dimension historique, 3) le développement des sociétés, 4) l'ensemble des faits sociaux dans lequel s'insèrent les faits économiques, 5) la dimension philosophique qui permet l'intelligibilité rationnelle de toutes choses, 6) les relations intellectuelles3. Or, le principal défaut de l'économie politique de l'époque de Comte demeure dans le fait que les économistes représentaient "le sujet général de leurs études comme entièrement distinct et indépendant de l'ensemble de la science politique, dont ils s'attachent toujours davantage à l'isoler parfaitement"4. Déjà, dans l'opuscule de jeunesse intitulé Considérations sur le pouvoir spirituel, Comte avait adressé à l'économie politique une critique sur son préjugé d'une psychologie étroite: l'être humain y étant considéré comme seulement poussé par l'intérêt personnel et le calculS; cet opuscule offre l'argument de Comte le plus central, et qui revient à dire que l'économie politique n'est pas la science sociale à laquelle aurait droit la société industrielle: "Ce serait trop compter sur la puissance des démonstrations de l'économie politique pour prouver la conformité nécessaire des divers intérêts

2 COMfE (Auguste) : Cours de Philosophie Positive, 1830-1842, Vol. I : Philosophie première,. Vol. II : Physique sociale. Présentation et notes par Michel Serres, François Dagognet, Allal Sinaceur, Paul Enthoven, Hennann, Paris, 1975, Voir I, pp. 92-97 3 FREUND (Julien) : "La politique d'Auguste Comte", in Revue Philosophique, n0175, Paris, 1985, pp.468-469. 4 COMfE (Auguste) : op. cil., I, p92. 5 COMfE (Auguste) : Écrits de jeunesse, 1816-1828, Paris, La Haye, Mouton, 1970, p391. 8

industriels, que d'espérer qu'elle puisse jamais suffire à les discipliner. "6 Mais, dans la quarante-septième leçon, il distingue, comme J.B. Say, la critique de la méthode de la critique de la doctrine. Le principal reproche de Comte à l'endroit de l'économie politique est qu'elle isole les phénomènes économiques des autres phénomènes sociaux. La base de cette critique est un présupposé épistémologique essentiel à Comte, à savoir qu'aucun fait isolé ne peut être scientifiquement intelligible s'il ne renvoie à quelque ensemble cohérent: c'est-à-dire, systématiquement, à une théorie, elle-même sise au sein d'une discipline légitime, et, concrètement, à l'insertion dans le champ large de la société. Cette critique n'implique nullement l'inutilité des recherches économiques, à condition toutefois qu'elles tiennent compte de l'environnement social global dans lequel il faut qu'elles s'insèrent. Comte souligne l'importance de la méthode historique pour l'étude des phénomènes sociaux, y compris les phénomènes économiques; la conception des lois de développement peut s'en

dégager et, avec elle, l'explication des faits ainsi que les
prévisions scientifiquement établies. Or, l'économie politique que Comte critiquait ne présentait aucune garantie en la matière. Seule l'observation réglementée des faits permet leur prévision. Là-dessus, aussi, Comte rejoignait Say. C'est d'ailleurs aussi sur cette questiop qu'il sera rejoint plus tard par Milton Friedman, prix Nobel d'Economie en 1976, qui, à l'instar de Say et de Comte, se méfia des hypothèses "métaphysiques", c'est-à-dire sans aucun rapport avec l'établissement et l'observation des phénomènes. Friedman écrit: "le but ultime d'une science positive est le développement d'une "théorie", ou d'une "hypothèse", qui donne des prédictions valides et significatives [...] sur des phénomènes encore inobservés. Une telle théorie est, en général, le mélange complexe de deux éléments. Dune part, c'est un "langage" destiné à promouvoir "des méthodes de raisonnement systématiques et organisées, d'autre part, c'est un corps d'hypothèses substantielles destinées à abstraire les traits essentiels d'une réalité complexe"7. La réalité
6 COMTE (Auguste) : Ibid. 7 FRIEDMAN (Milton) : "The Methodology of positive economics", in Essays in positive economics, Chicago University Press, Chicago, 1953, p7. 9

est donc prioritairement considérée. Milton Friedman est également d'accord avec Comte, lorsqu'il juge la valeur d'une théorie sur son pouvoir de prédiction concernant la classe des phénomènes qu'elle est supposée expliquer: la prévision confirme la valeur d'une explication8. Sans tomber dans un holisme réducteur, nous devons constater que le tout et la partie sont indubitablement liés, du moins faut-il connaître la nature du lien qui les unit: et c'est ce qu'ont ignoré la plupart des économistes. Si le point de vue social et historique leur fait défaut, les économistes ne peuvent observer les faits dans leur "réalité complexe", ni par conséquent les prévoir. Encore faut-il pouvoir insérer un fait, même limité, dans une démarche plus générale s'appuyant sur des faits sociaux plus généraux. Ainsi, les lois statiques sont des lois émanant de l'interrelation qui s'établit entre les divers éléments d'un équilibre social; les lois dynamiques sont des lois permettant de connaître les divers développements propres à une société, y compris les développements économiques. Les prédictions économiques connues à l'époque de Comte n'impliquaient pas de développements d'ensemble. Qu'il s'agisse de statique ou de dynamique, une quelconque variation économique peut entraîner des changements sociaux et politiques considérables; et viceversa. L'économiste du milieu du XIXe siècle présupposait généralement l'équilibre d'un état social sans tenir compte de toutes les circonstances sociales réelles: par exemple, sans se référer au niveau d'existence du travailleur. Tel ne sera pas le cas de Milton Friedman qui présenta l'économie en tant que science positive, c'est-à-dire comme "un corps de généralisations acceptées à titre de tentatives concernant des phénomènes économiques, et qui peuvent être utilisées pour prédire les conséquences des changements survenus dans les circonstances"9. Toujours dans l'esprit de Comte, Friedman ramène certaines observations concernant les sciences sociales en général, à l'économie en particulierlO: ainsi, il étudie la relation de la politique de plein emploi à un phénomène de stabilité

8 FRIEDMAN (Milton) : Op. cit., p8. 9 FRIEDMAN (Milton) : Op. cit., p39. 10 FRIEDMAN (Milton) : Op. cit., p40. 10

économiquell. Certes fort améliorée depuis le XIXe siècle, l'économie politique actuelle n'a cependant pu inclure tous ces critères: elle n'est actuellement pas encore "capable de prédire les résultats des actions réciproques entre le système économique et les autres parties d'une société" 12. Une autre approche digne d'être comparée à l'initiative du présent livre est celle d'A~artya Sen, professeur à Harvard depuis 1987, prix Nobel d'Economie en 1998, et qui fait de l'économie politique une science moralel3. Cet économiste propose une conception originale de cette science qu'il conçoit comme une science du bien-être humain avec tous les problèmes que cela peut impliquer dans l'accomplissement pratique et sur la base des caractéristiques mentales du plaisir ou du désir s'adaptant à des situations d'inégalité. Il envisage les difficultés nées de la liberté individuelle comprise comme responsabilité sociale avec les conséquencesqu'elle entraîne. Car, au-delà des calculs sociaux développés à partir des plaisirs et des désirs, une éthique sociale centrée sur la liberté conduit vers des voies différentes: "l'analphabétisme représente aussi un manque de liberté - non seulement le manque de liberté de lire, mais aussi la suppression de toutes les autres libertés qui dépendent de la communication écrite"14. Or, cette responsabilité sociale née de la liberté individuelle entre en conflit avec d'autres principes de décision sociale; ainsi, le principe de Pareto, selon lequel "tout changement social qui accroîtrait l'utili té de tous serai t nécessairement juste"15, pourrait entrer en conflit avec le respect de la liberté individuelle. Amartya Sen constate le fait en le déplorant: "Nombreuses sont les théories économiques et sociales contemporaines or les êtres humains sont considérés
Il FRIEDMAN (Milton) : "The effects of a full-employment policy on economic stability: a formal analysis", in op. cit., pp. 117-156. 12 WEIRICH (Paul) : "Comte et Mill sur l'économie politique", in Revue Internationale de Philosophie: "Auguste Comte 1798-19998, nOl/1998, pp79-93. 13 Cf. SEN (Amartya) : L'économie est une science morale, La Découverte, Paris, 1999. 14 SEN (Amartya) : "La liberté individuelle: une responsabilité sociale", in op. ci1., p61. 15 SEN (Amartya) : op. cit., ibid., p70. Il

les stricts maximisateurs d'un intérêt personnel étroitement défini"16. Ainsi, il fait remarquer que les exigences du processus d'union monétaire ont pu entraîner d'accorder une priorité "au contrôle de l'inflation au détriment de la lutte contre le chômage" 17.
comme

16 SEN (Amartya) : op. cit., ibid., p74. 17 SEN (Amartya) : "Responsabilité sociale et démocratie: d'équité et le conservatisme financier", in op. cil., p122. 12

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