D'utopie et d'utopistes

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Les rêves de bonheur ont depuis toujours hanté l'imagination humaine. Tombée de l'âge d'or dans l'âge de fer, l'humanité nostalgique, en inventant l'utopie, substitua à la conscience navrée d'un impossible retour, un espoir. L'utopie se présente aussi comme un genre littéraire privilégié. Non seulement elle draine avec elle les expériences formelles du genre romanesque, mais elle est sans doute le domaine où s'expriment le mieux la conscience que l'homme a de son destin et sa volonté souvent pathétique de le modifier et de l'orienter. C'est dans cette mesure qu'elle dépasse la fantaisie imaginative : elle est le reflet de l'humanité devant sa hantise de la perfection et de l'absolu, ou encore, si l'on veut, l'incarnation de son rêve d'échapper à la contingence.
Publié le : lundi 1 juin 1998
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EAN13 : 9782296363199
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Raymond Trousson

D'Utopie et d'Utopistes

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques
Montréal (Qc)

- Canada

H2Y IK9

Du même auteur :

Le Thème de Prométhée dans la littérature européenne, Genève, Droz, 1964, 2 vol. (? éd. 1976). Un problème de littérature comparée: les études de thèmes, Paris, Lettres modernes, 1965. Socrate devant Voltaire, Diderot et Rousseau. La conscience en face du mythe, Paris, Lettres modernes, 1967. Fougeret de Monbron, Le Cosmopolite ou le Citoyen du monde suivi de La Capitale des Gaules ou la nouvelle Babylone, introduction et notes par R. Trousson, Bordeaux, Ducros, 1970. L.-S. Mercier, L'An deux mille quatre cent quarante. Rêve s'il en fut jamais, introduction et notes par R. Trousson, Bordeaux, Ducros, 1971. Rousseau et sa fortune littéraire, Bordeaux, Ducros, 1971 (2e éd.Paris, Nizet, 1977). Voyages aux Pays de Nulle part. Histoire littéraire de la pensée utopique, Bruxelles, Editions de l'université, 1975 (2e 00. 1979) . Thèmes et mythes. Questions de méthode, Bruxelles, Editions de l'université, 1981. Balzac disciple et juge de Jean-Jacques Rousseau, Genève, Droz, 1983. Le Tison et leflambeau. Victor Hugo devant Voltaire et Rousseau, Bruxelles, Editions de l'université, 1985. Stendhal et Rousseau. Continuité et ruptures, Kôln, dme- Verlag, 1986. Jean-Jacques Rousseau. 1. La Marche à la gloire, Paris, Tallandier, 1988. II. Le Deuil éclatant du bonheur, Paris, Tallandier, 1989. Lettres et pensées du prince de Ligne, d'après l'édition de Mme de Staël, présentées et annotées par R. Trousson, Paris, Tallandier, 1989. L'Affaire De Coster-Van Sprang, Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises, 1990. Charles De Coster ou la vie est un songe, Bruxelles, Labor, 1990.

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Jean-Jacques Rousseau. Bonheur et liberté, Nancy, Presses universitaires, 1992. Histoire de la libre pensée. Des origines à 1789, Bruxelles, Espace de Libertés, 1993. Romans libertins du XVIIr siècle, introductions et notes par R. Trousson, Paris, Laffont, 1993. Jean-Jacques Rousseau. Heurs et malheurs d'une conscience, Paris, Hachette, 1993. Voltaire et les droits de l'homme, textes sur la justice et la tolérance présentés et annotés par R. Trousson, Bruxelles, Espace de Libertés, 1994. Charles De Coster, Lettres à Elisa, texte établi, présenté et annoté par R. Trousson, Bruxelles, Labor, 1994. Isabelle de Charrière. Un destin de femme au XVIIr siècle, Paris, Hachette, 1994. Défenseurs et adversaires de 1.-1. Rousseau. D'Isabelle de Charrière à Charles Maurras, Paris, Champion, 1995. J.-J. Rousseau, Les Confessions, présentation et notes par R. Trousson, Paris, Imprimerie nationale, 1995, 2 vol. J .Destrée, Journal 1882-1887, texte établi, annoté et présenté par R. Trousson, Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises, 1995. Romans de femmes, 1735-1825, introductions et notes par R. Trousson, Paris, Laffont, 1996.
Charles de Coster, Contes brabançons

- Le

Voyage

de noce,

texte

établi et présenté par R. Trousson, Bruxelles, Labor, 1997. Le Ronan noir de la Révolution, introductions et notes par R. Trousson, Bruxelles, Complexe-Paris, Nathan, 1997. Images de Diderot en France 1784-1913, Paris, Champion, 1997.

Les rêves de bonheur ont depuis toujours hanté l'imagination humaine. Etait-il, ce bonheur, dans un passé d'avant la faute, dans' ce temps métahistorique et mythique où ni Pandore ni Eve n'avaient encore commis l'erreur fatale qui priverait les hommes des bienfaits concédés par les dieux? «Les humains, soupirait Hésiode dans Les Travaux et les jours, vivaient alors comme les dieux, le cœur libre de soucis, loin du travail et de la douleur. La triste vieillesse ne venait point les visiter, et, conservant toute leur vie la vigueur de leurs pieds et de leurs mains, ils goûtaient la joie dans les festins à l'abri de tous les maux. fis mouraient comme on s'endort, vaincus par le sommeil. Tous les biens étaient à eux. La campagne fertile leur offrait d'elle-même une abondante nourriture, dont ils jouissaient à leur gré...» Tableau idyllique semblable à celui de l'Eden biblique, et que relaient les descriptions des arcadies et autres fies Fortunées où se seraient miraculeusement conservé cet état de délices, suspendu au bord d'une éternité heureuse. Tombée de l'âge d'or dans l'âge de fer, l'humanité nostalgique, en inventant l'utopie, substitua à la conscience navrée d'un impossible retour, un espoir. Révolution capitale, puisque la construction de la cité heureuse dépendrait désormais d'une volonté d'agir sur l'histoire et d'en rectifier le cours. Instituant, avec l'Utopie de Thomas More, la fiction d'une histoire alternative, la mentalité utopique, gagnée par la confiance dans un progrès indéfini, lui préféra, vers la fin du XVIIIe siècle, la perspective de l'avenir. Au passéisme d'Hésiode s'opposent dès lors la notion de perfectibilité et la conclusion confiante sur laquelle Condorcet achevait, le 4 octobre 1793, son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, ouverte sur le futur: «Combien ce tableau de l'espèce humaine, affranchie de toutes ses chaînes, soustraite à l'empire du hasard, comme à celui des ennemis de ses progrès, et marchant d'un pas ferme et sûr dans la route de

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la vérité, de la vertu et du bonheur, présente au philosophe un spectacle qui le console des erreurs, des crimes, des injustices dont la terre est encore souillée...» Avec l'utopie, l'homme se fait démiurge et révise la Création. A la passivité de l'âge d'or, il oppose le constructivisme et la foi dans un lendemain dont il pense pouvoir maîtriser et diriger l'avènement. «L'âge d'or, dit à son tour Saint-Simon, est dans l'avenir», et Lamartine: «Les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées». Quoi de surprenant si se sont multipliés ce que Bronislaw Baczko nomme les imaginaires sociaux, visions d'une société autre et inscrites pourtant dans le temps historique qui les produit? Les aspirations mélioristes ont touché tous les domaines, de l'architecture à la politique, de la pédagogie à l'urbanisme. On a pu leur reprocher leur intransigeance, leur rigueur géométrique: «L'utopie, dit Michel Cioran, est une mixture de rationalisme puéril et d'angélisme sécularisé». Lorsqu'un mot fait fortune, l'extension de son sens se déploie au détriment de sa précision, et l'on a assez dit la redoutable polysémie d'un terme désignant indifféremment mouvements sociaux, constructions politiques, catégories mentales ou représentations de la cité idéale. S'ouvre ainsi le débat entre utopisme et utopie, entre imaginaire social au sens large et l'un de ses modes d'expression, genre littéraire narratif et descriptif qui peut s'étudier dans ses invariants, dans ses. constantes à la fois thématiques et formelles. La confusion terminologique entre l'utopie comme construction littéraire et l'utopie entendue comme mentalité, rend compte de la difficulté de concevoir une histoire organique qui intégrerait More et Mercier, Swift et Huxley, Jünger et Cabet, mais aussi Saint-Simon, Fourier, Owen et quelques autres. On se préoccupera ici de l'utopie narrative, comprise comme ce que Vita Fortunati nomme un «tout narrativo-politique» et JeanMichel Racault «une forme-sens», c'est-à-dire de textes littéraires empruntant la forme du roman, mais avant tout pourvus d'un contenu idéologique. Longtemps négligée, l'étude de l'utopie a connu ces vingt dernières années un extraordinaire regain d'intérêt dans le monde entier. Les centres de recherche ont proliféré: aux Etats-Unis, la

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Society for Utopian Studies; en Angleterre, The Utopian Studies Society; en France, Utopies, Autrement, groupe coordonné par Michèle Madonna Desbazeille, spécialiste de Fourier; en Italie, à Rome l'Associazione Internazionale per gli Studi sulle Utopie, à Lecce le Gruppo di Ricerca sull'Utopia, à Bologne le Centro ln terdipa rtimentale di Ricerca sull'Utopia Congrès, colloques et conférences un peu partout dans le monde, livres, articles de plus en plus nombreux nourrissant chaque année une bibliographie en passe de devenir pléthorique. C'est trop peu dire que l'utopie continue de retenir l'attention en posant à l'érudit comme au curieux nombre de questions dont les réponses ne sont pas toujours ni assurées, ni unanimes. On a cru pouvoir réunir ici un certain nombre d'études parues en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, au Canada, en Roumanie dans des actes. de colloques parfois lointains ou des revues d'accès malaisé et dont certaines n'ont jamais été publiées en français. Le titre de ce volume le signale, on se propose d'aborder des problèmes théoriques de définition et de genre, de suivre le développement de quelques thèmes récurrents depuis l'antiquité et parfois singulièrement déviés dans les dystopies modernes ou encore de s'attarder sur certaines œuvres particulièrement représentatives de leur époque, de la fin du XVII:r siècle au seuil du nôtre. Pour leur publication en volume, les textes ont été revus, remaniés et adaptés, la bibliographie mise à jour. Peut-être y verra-t-on l'utopie se présenter comme un genre littéraire privilégié. Non seulement elle draine avec elle les expériences formelles du genre romanesque, mais elle est sans doute le domaine où s'expriment le mieux la conscience que l'homme a de son destin et sa volonté souvent pathétique de le modifier et de l'orienter. C'est dans cette mesure que l'utopie dépasse la fantaisie imaginative: elle est le reflet de l'humanité devant sa hantise de la perfection et de l'absolu; ou encore, si l'on veut, l'incarnation de son rêve d'échapper à la contingence.

D'UTOPIES...

UTOPIE ET ROMAN UTOPIQUE
1. Utopie ou utopisme?
Si l'étude de l'utopie passionne depuis longtemps les chercheurs, c'est surtout depuis une trentaine d'années que se sont multipliées les recherches. Mais on ne peut s'empêcher de constater que la pléthore des travaux laisse cependant subsister, dans bien des cas, l'irritante question de la définition de l'objet même de l'analyse. On pourrait pratiquer la politique de l'autruche et consentir à parler «des écrivains utopistes dans le sens habituel», comme si ce sens était évident, alors que l'utilisateur de cette formule met sur le même plan More, Campanella, Morelly, Meslier, les millénaristes, Montesquieu, Rousseau et Brissot1. Convient-il au contraire de s'interroger sur les conditions nécessaires et suffisantes pour constituer ce qui devrait pouvoir se définir comme un genre littéraire, à la fois expression d'une démarche générale de l'esprit et distinct d'autres genres, limitrophes ou apparentés? Comment délimiter l'extension de l'enquête? Le recours aux bibliographies s'avère bientôt décevant. Un bref examen suffit à convaincre qu'elles ne font qu'accentuer le malaise et favoriser la dispersion. Sans doute faut-il se montrer indulgent à l'égard des travaux anciens, comme la Bibliographia politica de Gabriel Naudé qui, dès 1633, tente un rassemblement raisonné des œuvres. Si elle inclut Platon, Campanella, More, Bacon, Hall ou Zuccolo, légitimement considérés comme utopistes, elle mentionne aussi, sans établir la moindre distinction, Xénophon, Plutarque, Cicéron, Montaigne ou Jean Bodin. Négligeons encore l'essai de Lenglet-Dufresnoy (De l'usage des romans, 1734), qui consacre le chapitre XIV - Romans divers ne se rapportant à aucune des classes précédentes - à un fourre-tout où se bousculent arcadies, utopies et voyages imaginaires2.

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Ch. Ribs, Les Philosophes utopistes, Paris, 1970, p. 101.

l

Cf. G. Benrekassa,Le Concentriqueet r excentrique:margesdes Lumières,Paris,

1980, p. 127.

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Les recensements modernes semblent, le plus souvent, avoir hérité la même imprécision. Ph. B. Gove s'efforce vainement de séparer voyage imaginaire et utopie avant d'avouer son impuissance3. Aussi bien sa longue nomenclature inclut-elle à la fois robinsonnades et utopies. Et pourquoi J. Bleymehl croit-illégitime de proposer des Beitrage zur Geschichte und Bibliographie der utopischen und phantastischen Literaturrt La rencontre, laissée inexpliquée par le bibliographe, est au moins surprenante. La volumineuse Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction (Lausanne, 1972), commode fourre-tout de Pierre Versins, ne propose pas la moindre définition et offre sous la même rubrique (Allemagne) les utopies de Stiblin, E. Jünger ou G. Hauptmann, à côté du Marchand de sable de Hoffmann et du Docteur Faustus de Thomas Mann. D'autres auteurs, mieux conscients du problème, ont éprouvé la difficulté de le résoudre. Selon Cl.-G. Dubois5, l'utopie est «un genre à règles fixes et très étroites» et cependant, ajoute-t-il aussitôt, on ne saurait s'en tenir à des critères formels et littéraires pour le définir, car «l'esprit utopique» est susceptible de «s'insinuer dans les productions romanesques, les essais politiques ou moraux, les traités juridiques ou les relations de voyages réels ou imaginaires». Assurément, mais la confusion entre «esprit utopique» et «utopie» le conduit à citer sur le même plan que More, Campanella ou Bacon, le De Monarchia de Dante, l'Arcadia de Sannazaro, l'Histoire de la Chine de Gonzalez de Mendoza, le Don Quichotte de Cervantes et L'Astrée d'Honoré d'Urfé. Où est alors le «genre à règles fixes» annoncé, surtout quand s'ajoute à cette liste «l'utopie en acte», des niveleurs de la Révolution anglaise à la Commune de Paris? Le genre suggéré éclate au point de rendre impossible toute étude structurée. Même embarras dans l'essai de I. Hartig et A. Soboul, Pour une histoire de l'utopie en France au XVIII e siècle (Paris, 1977). Retenant l'utopie comme «théorie anticipatrice et libératrice», ils précisent à leur tour que si «elle appartient sans doute à une

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Ph.B. Gove, The Imaginary Voyage in prose fiction, London, 1961, p. 175.
Fürth-Saar, 1965. Cf. aussi H. Bingenheimer, Transga/axis Katalog der deusch-

sprachigen utopischer-phantastischen Literatur 1460-1960, Friedrichsdorfffs, 1959-1960. 5 C1.-G. Dubois, «De la première utopie à la première utopie française. Bibliographie et réflexion sur la création utopique au seizième siècle», Répertoire analytique de littérature française, I, 1970, pp. 11-31. 16

tradition littéraire, elle ne saurait tenir dans un moule aussi étroit» - ce qui revient à l'appréhender, non comme un genre, mais comme mentalité. Soit, mais lorsqu'une bibliographie nous invite à retenir, à côté de More, Foigny, Veiras ou Mercier, le Commentaire royal de Garcilaso de la Vega, l' Histoire des imaginations extravagantes de M. Oufle, «satire de la démonologie» de l'abbé Bordelon, le Robinson Crusoé de Defoe, le Voyage merveilleux du prince Fan-Férédin dans la Romancie du P. Bougeant, «utopie» précieuse dénuée de tout élément de critique ou d'imagination sociale ou l'Angola de La Morlière, roman de mœurs libertines, on conçoit mal comment les auteurs peuvent envisager de «préciser l'évolution du genre», alors que la disparité des textes retenus exclut précisément la notion de genre. Ce flottement amène I. Hartig à «se résigner à l'impossibilité de constituer un corpus de l'utopie du siècle des Lumières», car on ne peut la réduire à «son signe littéraire». Que faire alors pour échapper au' dilemme? «Elargir le point de vue de façon à embrasser toute la gamme des expressions dérivées ou dévoyées de l'utopie». Outre que cette méthode risque de conduire à inclure, pêle-mêle, toutes les catégories de l'imaginaire, on voit mal comment isoler les expressions dérivées ou dévoyées d'un genre qui n'a pas été préalablement défini6. Inutile de le dire, cette imprécision a pour conséquence l'extrême variation des chiffres avancés, par exemple pour le XVIIIe siècle. Faut-il y dénombrer 70 utopies, comme R.Messac7, plus de 808, ou, en tenant compte des multiples rééditions, comme Werner Krauss, avancer le chiffre de 10, 20, voire 30 éditions par oo9? TI

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La même surprise nous attend dans un catalogue de microéditions de textes (Utopies au siècle des Lumières, étude et bibliographie par A. Soboul, Paris, s.L s.d. A côté des œuvres de Berington, Foignyou Lesconvel, comment justifier la présence des Entretiens de Zerbès d'André de Ligneville, expressément désignés comme «pamphlet», du Thesmographe de Restif, projet de législation qui ne relève certes pas de la même veine que L 'An 2000 ou La Découverte australe? Pourquoi y trouve-t-on, de Tiphaigne de La Roche, Amilec, «songe fantastique», La Giphantie, «voyage extraordinaire» et L'Empire des Zaziris, <<Vision u songe nono utopique», alors que la seule véritable utopie de Tiphaigne, l'Histoire des Gall/gènes, n'est pas même citée? 7 R. Messac, Esquisse d'une chronobibliographie des utopies, Lausanne, '1962. sR. Trousson, Voyages aux Pays de Nulle part. Histoire littéraire de la pensée utopique, 2eéd., Bruxelles, 1979. 9 Voir encore G. Negley, Utopian literature: a bibliography, Lawrence, 1977; M. Winter, Compendium utopiarum. 1)pologie und Bibliographie literarischer Utopien, Stuttgart, 1978; L.T. Sargent, British and American utopian literature, 17

est clair que ces fluctuations procèdent de la différence des points de vue: on n'obtiendra pas le même corpus si l'on y inclut Fourier, Enfantin ou Saint-Simon, qualifiés d' «utopistes» sans avoir écrit de voyages imaginaires ou proposé des gouvernements rêvés, les projets politico-pédagogiques de la Révolution et l'urbanisme architectural de Filarete, Boullée ou Ledoux, ou si l'on s'en tient à des œuvres littéraires offrant, par le biais de la fictiqn, la description globale d'une société imaginaire. On peut se demander si l'hésitation n'a pas son origine dans les distorsions subies par le terme lui-même au fil du temps, et dont H.G. Funke a minutieusement retracé l'histoire10. Chez Thomas More, Utopia est homophone à la fois de ou-topia (pays de nulle part) et de eu-topia (pays du bonheur), le mot contenant ainsi simultanément, sur le plan sémantique, à la fois le caractère d'irréalité et de félicité de l'Etat modèle, et c'est bien dans ce double sens que l'entendent des humanistes comme Budé ou Bodin. En revanche, à partir de Rabelais ou du Dictionnaire de Cotgrave, le terme ne désigne plus, comme à l'origine, le livre de More, mais une métaphore pseudo-géographique renvoyant à un pays imaginaire. Remplacé au xvne siècle par «voyage imaginaire», le mot reparaît au XVIlle en conservant le sens de métaphore pseudogéographique. Le Dictionnaire de l'Académie française, en 1762, l'enregistre: «On le dit quelquefois figurément du plan d'un gouvernement imaginaire» - ce qui prouve que le nom couvre déjà l'acception d'un genre littéraire. Mais on lit dans l'édition de 1798: «Se dit en général d'un plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun». L'acception de genre littéraire est donc conservée (<<plan de gouvernement imaginaire»), mais avec un déplacement du sens pseudo-géographique vers la portée institutionnelle (<<bonheurcommun»), avec un sous-entendu politique qui se confirme dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, le plus souvent en accentuant le caractère négatif d'irréalité, d'impossibilité.

1516-1975, Boston, 1979; J.-M. Goulemot, «Nouveautés: les utopies», dans H.-J. Martin et R. Chartier, Histoire de l'édition française, Paris, 1984, t. II, pp. 231239. 10 H. G. Funke, «L'évolution sémantique de la notion d'utopie en français», dans De l'utopie à l'uchronie, 00. par H. Hudde et P. Kuon, Tübingen, 1988, pp. 19-37. Voir surtout, de H.G. Funke également, mais beaucoup plus développé: «Utopie, utopiste», dans Handbuch politisch-sozialer Grundbegriffe in Frankreich 16801820, hrsg. van R. Reichardt und H.-J. Lüsebrink, Heft Il, München, 1991.

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La péjoration du terme se confirme au XIXe siècle dans la polémique entre la bourgeoisie et l'école politique libérale d'une part, et, de l'autre, les écoles du socialisme d'avant 1848. C'est dire que désormais le sens du mot dépendra du point de vue idéologique du locuteur. Dans le premier tiers du siècle, il s'applique aux divers socialismes avec une coloration nettement péjorative. Après la révolution de février et l'insurrection de juin 1848, il devient même ouvertement une injure à l'égard du socialisme et du communisme, tandis que le spectre de la Commune de Paris, en 1871, contribuera à faire de l'utopie une chimère non seulement absurde et irréalisable, mais dangereuse, parce qu'elle compromet l'ordre établi. On est donc loin, à la fin du XIXe siècle, de l'œuvre de More, de la métaphore pseudo-géographique ou du genre littéraire. Si le terme est alors victime des critiques de la pensée bourgeoise, on sait que son discrédit doit être attribué également à Marx ou à Engels dénonçant chez Saint-Simon, Fourier ou Owen un «socialisme utopique», sentimental, un rêve de société construite comme une épure de géomètre par le seul effort de la raison. Ainsi se confirmait, à gauche aussi, le sens de mythe, de chimère. Depuis, le marxisme a cependant tenté de récupérer l'utopie comme témoin de la permanence de la lutte des classes!!, avec l'inconvénient qu'elle risque alors de devenir une sorte de symptôme du socialisme éternel: en 1898, Karl Kautsky parle de Thomas More comme du «premier socialiste moderne». C'est la tentation de l'anachronisme, d'une perspective téléologique, finaliste, de l'histoire. Du moins y avait-il dans cette démarche un effort de valorisation qui se poursuivra au xx.e siècle. En 1929, dans Ideologie und Utopie, Karl Mannheim entend par «idéologie» les idées du système dominant, des groupes au pouvoir, exerçant une fonction statique, conservatrice, alors que l' «utopie» représente la pensée de ceux qui contestent le système en place. Ainsi l'utopie se fait-elle nécessairement dynamique et progressiste, elle est espoir, signe d'une mutation née du diagnostic posé sur la situation sociale et économique. Elle est un état d'esprit, indépendant d'une forme littéraire quelconque, elle est définie comme une attitude devant la réalité sociale et politique. C'est ce sens que l'on retrouve chez Ernst Bloch, dans Das Prinzip Hoffnung (1954): l'utopie est une force active dégagée à partir d'une analyse scientifique des faits et des possibilités de

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W. Krauss. Reise nach Utopia. Berlin. 1964.

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transfonnation. Pour Roger Mucchielli, dans Le Mythe de la cité idéale, en 1960, la fonction de l'utopie est la révolte: elle naît de l'opposition entre la <<tyrannie»régnante et l'aspiration légitime à un monde meilleur. Pour Bronislaw Baczko, dans Lumières de l'utopie (1971), elle est «une vision globale de la vie sociale qui est radicalement opposée à la réalité sociale existante et, par conséquent, radicalement critique» et constructive, parce qu'elle favorise le développement d'un imaginaire social. On comprend pourquoi, dans cette perspective, elle doit s'entendre, n9n seulement sous la fonne littéraire du voyage imaginaire, ni même du projet politique idéal, mais aussi sur le plan philosophique, pédagogique, architectural, urbanistique, etc.12. On observe aussi comment l'utopie continue d'être l'objet, tantôt d'une valorisation, tantôt d'une dévalorisation. Au début du siècle, le syndicaliste révolutionnaire Georges Sorel la tenait pour un modèle factice destiné à manipuler les masses et à engourdir leur action, et lui opposait le mythe, mobilisateur parce que produit de la spontanéité collective et jamais figé. Selon lui, la conception marxiste du socialisme était utopie, alors que le mythe de la grève générale était dynamique et puissamment énergétique. Soixante ans plus tard, Jean Servier estime que «l'utopie représente les aspirations de la bourgeoisie, à l'opposé de toute pensée révolutionnaire. [...] Elle résout tous les problèmes sociaux par une planification qui, élaborée par les princes-philosophes, n'a pas à être discutée ni remise en question». En revanche, avec Herbert Marcuse, le terme reprend valeur positive: «L'adjectif utopique ne désigne plus ce qui n'a pas de place, ne peut pas avoir de place dans l'univers historique, mais plutôt ce à quoi la puissance des sociétés établies interdit de voir le jouo>. On voit pourquoi, dans ce sens, Mai 68 pouvait passer pour une utopie. De même, Arrigo Colombo, qui anime à Lecce un important groupe d'étude, entend contribuer au «réveil de l'utopie», dont l'épicentre se situerait dans la contestation des années 60-70: après avoir été éclipsée à fa fois par le marxisme

12 Pour un aperçu global des nombreuses définitions proposées dans divers domaines, voir Utopie. Begriff und Phiinomen des Utopischen, hrsg. und eingeleitet von A. Neusüss, Neuwied und Berlin, 1968. Voir aussi H.-G. Funke, «Aspekte und Probleme der neueren Utopiediskussion in der franzôsischen Literatwwissenschaft», dans Utopie-Forschung. Interdiszip/iniire Studien zur neuzeitlichen Utopie, hrsg. von W. Vosskamp, Stuttgart, 1982, 3 vol., t. I, pp. 192220; A. Petrucciani, La Finzione e la persuasione. L ' Utopia come genere

letterario,

Roma, 1983; V . Verra, «Utopia»,

Istituto della Enciclopedia

italiana,

s.d., pp. 988-996.

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et la conscience bourgeoise, elle doit renaître comme «projet historique» à réalise~3. En dépit de l'intérêt de ce détour par les idéologies et l'histoire du terme, il faut bien constater qu'il nous entraîne loin du sens initial, conduit à un redoutable élargissement du concept et n'aiderait guère, sur le plan littéraire, à cerner l'objet de notre étude. Quelle que soit leur pertinence, ces définitions n'engagent pas, en effet, à définir l'utopie comme un genre, un artefact littéraire, mais comme une attitude mentale relevant de ce que Alexandre Cioranescu appelle justement l'utopisme, perspective beaucoup plus large qui englobe aussi bien les sciences, l'économie, l'urbanisme, la politique, l'histoire, la science-fiction, etc. En somme, plus l'acception, la compréhension du terme s'élargissent, plus le sens primitif se dissout. J.-J. Wunenberger y attirait l'attention: on a tendance, soit à étendre démesurément le concept, soit à le rétrécir à l'excès. L'ouvrir trop, c'est «le diluer dans une activité imaginaire informe»; le fermer, c'est pratiquer une sorte de métonymie consistant à confondre «un mode d'expression avec une catégorie générique du travail de l'imagination»14. Devant une telle confusion sémantique, comment atteindre à une définition pertinente? S'il est vrai que la conscience utopique invente et diversifie ses moyens d'expression, il ne l'est pas moins qu'il existe une catégorie de textes littéraires fonctionnant selon certains invariants et qu'il doit être possible de rassembler en un genre plus ou moins cohérent. Le bon sens est assurément du côté de Bronislaw Baczko lorsque, parlant de frontières mouvantes de l'utopie, il rappelle que deux approches méthodologiques sont concevables. La première est l'appréhension lato sensu du phénomène. Dès lors que l'utopie littéraire n'est qu'un des modes d'expression de l'imaginaire social, il convient d'ouvrir l'enquête à des manifestations hybrides recourant à de multiples paradigmes discursifs, permettant ainsi la saisie des images-guides et des idées-force structurant cet imaginaire à une époque donnée. L'autre, stricto sensu, reconnaît que le voyage utopique a été longtemps la forme privilégiée de la pensée

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J. Servier, Histoire de rutopie, Paris, 1967, p. 358; H. Marcuse, Vers la libé-

ration, Paris, 1968,p. 17; Utopiae distopia, a cura di A. Colombo,Milano, 1987, p. 13.
14

J.-J. Wunenberger, L'Utopie ou la crise de rimaginaire, Paris, 1979, pp. 17-18.

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utopique. Recenser ces textes revient à constituer un corpus plus homogène et mieux définissable15. On ne saurait, cela va sans dire, contester la légitimité de l'étude large, de ce qu'on appellera l'utopisme. Que ce soit dans la continuité ou en isolant un segment du devenir historique, il est essentiel de chercher sous quelles formes multiples s'exprime un imaginaire social traduisant un certain dynamisme et une volonté de transformation globale de la réalité existante. Mais il n'est pas interdit à l'historien littéraire d'essayer de circonscrire un objet plus spécifique, d'inventorier une série de modèles heuristiques indispensables à la compréhension d'un genre doté, après tout, d'une existence historique objective et à propos duquel subsiste néanmoins trop souvent une regrettable indécision définitionnelle. Comme l'utopisme, l'utopie se caractérise, certes, par un contenu et un projet, mais, en tant que genre littéraire, elle suppose également des exigences de formulation de son message, requiert l'étude de critères structuraux, diégétiques et stylistiques16. 2. La question des genres apparentés. Une première tâche consiste peut-être à définir l'utopie de manière négative, c'est-à-dire en la distinguant, par son propos ou son intentionnalité, de genres limitrophes ou apparentés. En effet, si l'utopie - comme l'utopisme - suppose la volonté de construire, en face de la réalité existante, un monde autre et une histoire alternative, elle se révèle essentiellement humaniste ou anthropocentrique, dans la mesure où, pure création humaine, elle fait l'homme maître de son destin. Cette intention constructive la dissociera donc d'abord du monde à l'enversl? Si celui-ci peut, par le biais du burlesque ou de l'exagération (Aristophane, Rabelais, Cyrano de Bergerac, Swift, Marivaux...), servir la critique de la réalité, son invraisemblance avouée le distingue d'une utopie soumise à des impératifs de crédibilité et de vraisemblance et, par conséquent, à une forme de

B. Baczko, «Lumières et utopie. Problèmes de recherches», Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, XXVI, 1971, pp. 363-365; Les Imaginaires sociaux. Mémoires et espoirs collectift, Paris, 1984, p. 94. 16 D. Suvin, Pour une poétique de la science-fiction, Presses de l'université du Québec, 1977, p. 49. 17 R. Trousson, «I Mondi alla rovescia: finalità e funzioni», dans Paesi di

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Cuccagna e mond; alla rovescia, a cura di V. Fortunati e G. Zucchini, Firenze, 1989. 22

réalisme narratif. TI s'en éloigne encore par sa fonction conservatrice, puisqu'il est le produit d'un monde statique, irrémédiablement fermé au changement auquel il offre un exutoire, une compensation destinée à demeurer aussi éphémère ou fictive que le Carnaval ou la Fête des Fous. On écartera aussi, sans grande difficulté, le genre de la robinsonnade, où se développe, non l'histoire d'une société, mais le thème de la survie d'un individu isolé, voire d'un petit groupe familial, aspirant d'ailleurs, non à s'éterniser sur l'île déserte, mais à s'en évader8. La finalité éliminera encore l'âge d'or, fréquent dans la littérature de l'antiquité ou de la Renaissance. Ce modèle relève en effet d'une pensée théologique, il est nostalgie d'un temps d'avant la décadence et la chute, d'un âge de communion avec la nature et les dieux, mais son existence dépend de l'observance de la loi fixée par la divinité: la faute d'Eve ou de Pandore le fait irrémédiablement disparaître, puisqu'il s'agissait d'un monde donné à l'homme et non édifié par lui. Comme l'explique C.-G. Jung, sa tendance est en fait régressive: il est l'extrapolation du retour au sein maternel, loin des frustrations et des impuissances de l'âge adulte. Etiologique, il explique, sur le plan du mythe, le malheur présent de la condition humaine19, alors que l'utopie, positive, regarde vers l'avenir; il est rêve de bonheur individuel, quand l'utopie propose l'organisation d'une société heureuse fondée sur la perfection institutionnelle20. En bonne logique, l'utopie ne peut apparaître qu'après la perte de l'âge d'or, puisqu'elle en constitue un substitut humain, représentation d'une félicité obtenue malgré la chute et volonté de modifier le cours de l'histoire. Les mêmes motifs excluront le pays de Cocagne, procédant d'un identique réflexe compensatoire, mythe consolateur du paysan affamé. Ici encore, nous sommes loin de la construction utopique. Cocagne détruit les refoulements, affranchit de toutes les censures, satisfait une jouissance individualiste et anarchique dans un pays sans lois ni gouvernement et surtout, quand l'utopie se donne pour une histoire parallèle, alternative, Cocagne se situe, à la manière du conte de fées, dans une métahistoire impossible21. Comme dans

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Voir R. Reckwitz, Die Robinsonade, Amsterdam, 1976.

Cf. B. Gatz, Weltalter,goldene Zeit und sinnverwandteVorstellungen,

Hildesheim, 1967; H. Levin, The Myth of the Golden Age in the Renaissance, Bloomington, 1969; R. Walker, The Golden Feast, London, 1952. 20 A. Cioranescu, L'Avenir du passé, Paris, 1972, p. 53. 21 Voir, déjà cité, Paesi di Cuccagna e mondi alla rovescia; A. Graf, Miti, 23

l'âge d'or, l'abondance est offerte sans participation humaine, elle est un donné, non une conquête. Cocagne est peut-être l'idéal du «serf surchargé de besogne», mais ce n'est pas pour autant une «utopie populaire»22: la différence n'est pas dans une question de niveau ou de classe, mais dans l'intention constructive. Cocagne et âge d'or supposent un monde tout fait, un cadeau à l'homme, alors que l'utopie représente un monde à bâtir sans intervention extérieure. En quoi elle se distinguera aussi du millénarisme, attente d'un royaume dans l'édification duquel la volonté humaine n'a point de part; l'utopie n'est pas la Terre promise. Des raisons semblables excluront enfin l'Arcadie, Cocagne courtois et élitiste, cadre pastoral et champêtre23 qui est rejet de la cité et de l'organisation sociale, repli et renoncement: L'Astrée d'Honoré d'Urfé fait l'apologie d'une noblesse provinciale en rupture avec la noblesse de cour et constitue l'évasion bucolique d'une génération lasse des troubles et des guerres. Le genre utopique se définit donc en premier lieu par une différence radicale d'intentionnalité. par rapport aux genres apparentés. Alors qu'ils évoquent l'abri, le refuge, la démission devant le réel, l'utopie refuse la soumission à la transcendance ce qui rend compte de l'absence de l'utopie stricto sensu au Moyen Age, dont la pensée religieuse ne connaît pas les autres mondes, mais ['autre monde, auquel l'homme doit se préparer par la purification de son existence terrestre. Tout à l'opposé, l'utopie propose une rédemption de l'homme par l'homme, née d'un sentiment tragique de l'histoire et de la volonté d'en diriger le cours. Recherche d'un bonheur actif, elle vise à donner une finalité terrestre à l'aventure humaine et témoigne d'une conscience sociologique en éveil. Les divers genres apparentés se différencient ainsi de l'utopie, tantôt, comme l'âge d'or, Cocagne ou l'arcadie, par l'intention (représentation d'un donné et non d'un acquis, individualisme anarchique et non organisation centripète, absence de

leggende e superstizioni del Medio Evo, Torino, 1892; G. Cocchiara, Il Paese di Cuccagna, Torino, 1956; Jean Delumeau, La Mort des pays de Cocagne, Paris, 1967; F. Delpech, «Aspects des pays de Cocagne», dans L'!mage du monde renversé et ses représentations littéraires et para-littéraires de la fin du xvr siècle au milieu du XVIr (Colloque de Tours, 1977), Paris, 1979, pp. 35-48. 22 A.L. Morton, L'Utopie anglaise, trad. par J. Vaché, Paris, 1964, p. 9. 23 Voir, entre autres: K. Garber, «Arkadien und Gesellschaft», dans UtopieForschung, t. n, pp. 37-81; R.R. Grimm, «Arcadia und Utopia», ibid., t. n, pp. 82100.

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structures sociales et politiques très éloignée de la rigidité géométrique des utopies), tantôt, pour les voyages, par l'importance accordée aux péripéties, à l'exotisme, aux éléments étrangers à l'évocation d'une structure sociale imaginaires. On pourra donc parler d'utopie lorsque, dans un cadre narratif (ce qui exclut les traités politiques comme le Contrat social ou les critiques pures de l'ordre existant, comme le Testament de Meslier), se voit animée une collectivité (ce qui exclut la robinsonnade), fonctionnant selon certains principes politiques, économiques, éthiques, restituant la complexité d'une existence sociale (ce qui exclut l'âge d'or, Cocagne ou l'arcadie), qu'elle soit située dans un lointain géographique ou temporel et enclavée ou non. dans un voyage imaginaire24. On en conclura que la réalisation de l'utopie stricto sensu requiert l'utilisation du roman25 et la conscience d'une certaine intention, c'est-à-dire une forme assumant un propos. Pour reprendre une formule de Lucien Goldmann, dans le genre utopique, l'éthique de l'écrivain devient le problème esthétique de l'œuvre. Si l'intention et le projet permettent d'éliminer bon nombre de textes qui usurpent leur place dans les bibliographies de l'utopie, il ne serait sans doute pas moins urgent de s'interroger sur le fonctionnement des procédés narratologiques spécifiques, démarche qui permettrait de rompre avec l'illusion d'une identité transhistorique des œuvres et de rendre compte à la fois de certaines permanences et des transformations. En effet, si tout texte littéraire est à la fois le produit d'une combinatoire préexistante et une modification - plus ou moins profonde - de cette combinatoire, ce texte à la fois complète et dépasse le genre sans pour autant rompre avec lui. Le problème, classique, est celui des invariants: pour tracer l'histoire d'un genre, il faut disposer d'un schème de référence mais, pour définir ce schème de référence, il faudrait avoir fait préalablement l'histoire du genre. Or, même si l'on choisit pour texte matriciel l' Utopie de Thomas More, il est aisé de constater que, en dehors du contenu et de l'intention - en gros la description d'une cité idéale - le modèle n'entretient guère de rapports avec sa descendance au plan formel: la distance est grande

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Cf. R. Troussoot Voyages aux Pays de Nulle partt p. 28. C'est ce que J.-M. Racault proposera d'appeler «l'utopie narrative» iL'Utopie narrative, 1675-1761, Oxford, 1991, p. 20). 25Beaucoup plus rarement du théâtret chez Marivauxt Restift Capek ou Shaw. 25

entre le dialogue de l'humaniste et le roman de George Orwell. Où saisir, de l'un à l'autre, la continuité, la constante? On pourrait retenir d'abord l'hypothèse avancée par Vita Fortunati: la constante se découVrirait dans le principe du yoyage, structure mythique fondamentale du genre présente en effet, explicitement ou implicitement, dans l'espace ou le temps, dans toutes les utopies26. Symboliquement, le voyage représenterait l'abandon des anciennes valeurs, suivi de la découverte et de l'acquisition de valeurs nouvelles. Aventure héroïque et itinéraire spirituel, il permet au voyageur de créer le point de vue de l'extérieur, d'incarner les valeurs qui seront mises en discussion et c'est sa présence, enfin, qui fonde la possibilité de la découverte et du dialogue. Même si le voyage n'est pas constitutif de l'utopie elle-même, on voit en effet qu'il en permet la révélation. TIest donc essentiel d'étudier de près le rôle du voyage, en particulier dans des œuvres où il tient une place considérable et où des épisodes longtemps tenus pour gratuits et de pure digression malhabile, ont en réalité la fonction de «sas», ménageant, comme l'a montré P. Ronzeaud pour La Terre australe connue, une série de paliers dans la découverte de l'altérité radicale27. Enfin, la problématique du voyage amènera, comme Georges Benrekassa ou Carmelina Imbroscio, à s'interroger sur le statut du narrateur dans le texte utopique, sur sa fonction en quelque sorte sémiotique au cœur du dispositif narratif et sur les transformations qu'il subit tout au long du devenir du genre28. Toutefois, tenter de cerner une constante présente aussi le risque de ne pas tenir suffisamment compte de l'évolution interne du genre. En bonne méthode, un genre doit s'étudier dans ses moyens et ses procédés à un moment donné de son évolution, en fonction d'une connivence esthétique entre l'auteur et son public. Il s'agit donc d'échapper à l'impasse structuraliste et de reconnaître

26 V. Fortunati, La Letteratura utopica inglese. Morfologia e grammatica di un genere letterario, Ravenna, 1979, pp. 37-47. Voir aussi C1.-G. Dubois, Problèmes de l'utopie, Paris, 1968, pp. 38-39; N. Minerva, Utopia eu. Amici e nemici del genere utopico nella letteraturafrancese, Ravenna, 1995, pp. 41-62.

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Voir P. Ronzeaud, L'Utopie hermaphrodite (Marseille, 1981) et son

édition critique de Gabriel de Foigny, La Terre australe connue, Paris, 1990.
«Le statut du narrateur dans quelques textes dits utopiques», dans G. Benrekassa, Le Concentn'que et l'excentrique: marges des Lumières, Paris, 1980, pp. 239-258; C. Imbroscio, «Du rôle ambigu du voyageur en utopie», dans Requiem pour l'utopie?, Pise, 1986, pp. 123-133; L'Utopie d la dérive. Sur les conljJronll~~sions vitales du lieu utopique, Pise, 1995, pp. 29-41. 26
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simultanément sa «littéralité» et son «historicité», de se soucier, non plus seulement de la signification explicite, mais aussi du sens porté par la structure globale de l'œuvre, d'inscrire celle-ci dans le système de l'idéologie et de la poétique contemporaines et non plus, abstraitement, dans un genre transhistorique défini une fois pour toutes. Sur ce plan se reûent la tentative de Peter Kuon, de mettre au point la notion de «médiation fictionnelle», c'est-à-dire la manière dont le sens est porté, «médiatisé» par une forme spécifique29. Dans cette perspective, le texte de More, loin d'être un «précurseur» du roman utopique moderne, se donne à lire comme un jeu subtil et élitiste, où l'ambiguïté de la forme, le fonctionnement complexe de la mise en abîme du dialogue, le rôle des interlocuteurs, souûennent et traduisent l'ambiguïté du contenu. A son tour, La Cité du Soleil récuse toute lecture réaliste: relevant de la catégorie du dialogus poeticus, elle s'offre comme une image poétique à déchiffrer, comme allégorie au sens médiéval du terme. La Christianopolis d'Andrere, où le voyage est conçu comme acte de recherche et de découverte, relève de la peregrinatio, représentation littéraire d'une certaine théologie. La Terre australe de Foigny crée sans doute une impression d'authenticité, mais renvoie en fait à des techniques médiévales de narration et reprend le modèle du voyage spirituel, allégorique, tandis que l' Histoire des Sévarambes de Veiras, recourant une dernière fois au schéma mystique de la peregrinatio, cependant le transforme en le laïcisant par l'introduction de l'idée de progrès. Ce résumé outrageusement simplifiant montre du moins que le récit utopique, loin de pouvoir se ramener à une forme unique et constante, donc anachronique, doit être situé dans l'histoire des formes et des procédés d'expression. Grâce à l'étude de la «médiation fictionnelle», certains textes cessent d'apparaître aberrants ou relevant d'une sorte de tératologie littéraire, et en même temps se comprend mieux pourquoi, le temps passant, ils peuvent devenir incompréhensibles; c'est rappeler, avec H.R. Jauss, que toute œuvre suppose l'horizon d'une attente et qu'une réception appréciative n'est concevable que dans un certain contexte30. Dans

P. Kuoo. Utopischer Entwurf und fiktionale Vermittlung: Studien zunz Gattungswandel der literarischen Utopie zwischen Humanismus und FrÜhaujkliirung. Heidelberg. 1986. 30 H. R. Jauss. «Littérature médiévale et théorie des genres», Poétique, 1, 1970, pp. 81-82. 27

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