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Dans le labyrinthe des réalités

De
166 pages
La réalité n'est pas ce que l'on croit, et l'apparition du virtuel, tant sur Internet que dans l'économie ou dans notre vie, n'a fait que confirmer l'idée selon laquelle "la réalité n'est plus réelle" : elle est au contraire le résultat de constructions de l'esprit, individuelles autant que sociales. Cette analyse s'applique à tous les domaines qui démontrent que notre conception du monde dépend des outils que nous nous sommes donnés d'appréhender.
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Dans le labyrinthe des réalités

La réalité du réel , au temps du virtuel






















Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des
travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels"
ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une
discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux
qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de
philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.


Dernières parutions

Jordi COROMINAS, Joan Albert VICENS, Xavier Zubiri. La
solitude sonore (1898-1931), 2012.
Daniel NOUMBISSIÉ TCHAMO, Justice distributive ou
solidarité à l’échelle globale ? John Rawls et Thomas Pogge,
2012.
Stéphane VINOLO, Clément Rosset : la philosophie comme
anti-ontologie, 2012.
Roger TEXIER, Descartes, la nature et l’infini, 2012.
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penser, 2012.
Jean-Paul CHARRIER, Une étrange modernité, 2012.
Jean-Thierry NANGA-ESSOMBA, La philosophie de l’altérité
d’Emmanuel Levinas, 2012.
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vers l’autonomie, 2012.
Hans COVA, De la question stratégique en philosophie
politique. Essais sur la politique, la culture, l’écologie, 2012.
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Olivier CAULY, Mise en scène(s) de la répétition, 2012.
Leyla MANSOUR, Corps de guerre. Poétique de la rupture,
2012.
François-Gabriel Roussel
Madeleine Jeliazkova-Roussel



Dans le labyrinthe des réalités

La réalité du réel , au temps du virtuel


Troisième édition actualisée










































© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99260-3
EAN : 9782296992603

Les lieux que nous avons connus n'appartiennent
pas qu'au monde de l'espace où nous les situons pour
plus de facilité. Ils n'étaient qu'une mince tranche au
milieu d'impressions contiguës qui formaient notre vie
d'alors ; le souvenir d'une certaine image n'est que le
regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes,
les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années.
1Marcel PROUST





"La réalité n'est plus réelle,
2cela est bien entendu".




1 Marcel PROUST, À la Recherche du Temps perdu, Du Côté de chez Swann,
livre III, coll. La Pléiade, Gallimard, Paris, 1987, pp. 419-420.
2 Dictionnaire critique de la Communication, sous la direction de Lucien
SFEZ, 2 vol., P.U.F., Paris, 1993, vol. 1, p. 235.
REMERCIEMENTS


Je voudrais tout d'abord rendre un hommage posthume à
Paul WATZLAWICK, dont l'œuvre a été pour moi une révéla-
etion, et qui m'avait encouragé dans mon projet de réalités de 3
eet 4 ordre, qu'il trouvait très intéressant.

Je tiens également à remercier François KOURILSKY, an-
cien Directeur Général du C.N.R.S., qui m'a permis de revoir
plus librement l'esprit de mes travaux de recherche, en m'indi-
quant, en début de carrière, la nécessaire interdisciplinarité,
lieu de création et d'innovation.

Je voudrais aussi exprimer ma gratitude à Étienne KLEIN,
directeur de recherche sur les sciences de la matière au Com-
missariat à l'Énergie Atomique de Saclay, qui a bien voulu
orienter mes lectures sur la physique quantique et m'apporter
des réponses à des questions que je me posais depuis long-
temps.

Je tiens enfin à remercier mon ami Claude MEYER, profes-
seur des Universités, qui a su m'ouvrir les portes des Sciences
de l'Information et de la Communication. C'est à lui que je dois
le bonheur de continuer à me passionner aujourd'hui pour mon
métier et à passionner mes étudiants.

Et, puisque la forme est souvent aussi importante que le
fond, je ne saurais oublier de tirer un grand coup de chapeau,
amical et reconnaissant, à Linh Thai Duy, graphiste parmi les
meilleurs, pour la couverture de ce livre.


François-Gabriel ROUSSEL



QU'EST-CE QUE LE RÉEL ?
QU'EST-CE QUE LA RÉALITÉ ?




Pour le sens commun, pour les dictionnaires de langue fran-
çaise, la réalité est ce qui est réel, ce qui existe ou a existé véri-
tablement, ce qui existe en fait, par opposition à ce qui est ima-
giné. Issu du terme de bas latin realitas, relatif aux choses (lui-
même issu du mot latin res, rei : la chose), il désigne ce qui se
réfère aux choses concrètes, par opposition à la pensée abstraite,
à l'imaginaire. Et lorsque l'on pose la question de savoir ce
qu'est la réalité, la première réponse qui vient est généralement :
ce qui est vrai, ce qui est palpable ou vérifiable.

En revanche, pour le Dictionnaire critique de la Communi-
3cation , l'index général comprend bien le terme de "réalité",
mais suivi de "construction de la réalité" entre parenthèses et
qui renvoie à l'article "Imaginaires". L'article intitulé "Construc-
tion de la réalité", sous point des pages consacrées aux "Imagi-
naires", commence ainsi : "La réalité n'est plus réelle, cela est
4bien entendu". Ce paradoxe mérite quelques explications.

En effet, les choses ne sont pas si simples. Depuis PLATON,
avec son mythe de la caverne, nous savons que nous n'avons du
monde qu'une représentation bien imparfaite : PLATON le for-
mulait par le reflet d'un monde extérieur, inaccessible, sur la pa-
roi d'une grotte (tels des spectateurs devant la projection d'un
film), grotte où nous serions depuis toujours, et définitivement,
cantonnés.

C'est dans cette tradition que s'inscrit DESCARTES avec son
cogito ergo sum, qui souhaitait reprendre à zéro la philosophie,
sur des bases solides, niant tout sauf ce qui est indubitable :

3 Dictionnaire critique de la Communication, sous la direction de Lucien
SFEZ, 2 vol., P.U.F., Paris, 1993, vol.2, p. 1762.
4 Ibidem, vol. 1, p. 235.
11 même si le monde extérieur n'existait pas et que je ne faisais
que l'imaginer en rêve, au moins mon imagination, ma pensée,
est bien certaine ; puisque je pense, j'existe au moins par ma
pensée. Ou du moins ma pensée existe-t-elle, et quand bien
même je ne serais que cette pensée et rien d'autre, j'existe.

5Dans les années 1970, l'école de Palo Alto a défini une ap-
proche de la réalité, le constructivisme, qui a distingué une réa-
lité palpable, qualifiée de "réalité de premier ordre" et une réa-
lité de conventions désignée par l'expression de "réalité de
second ordre". C'est exactement en ces termes que Paul
WATZLAWICK définit ces notions :

"Nous utiliserons donc le terme de réalité de premier
ordre, chaque fois que nous entendons ces aspects acces-
sibles à un consensus de perception et en particulier à
une preuve (ou une réfutation) expérimentale, répétable
et vérifiable. Il reste que cet ordre de la réalité ne dit rien
de la signification ni de la valeur de son contenu. Un pe-
tit enfant pourra percevoir un feu rouge tout aussi nette-
ment qu'un adulte sans pour autant savoir qu'il veut
dire : Ne traversez pas. La réalité de l'or - à savoir ses
propriétés physiques - est connue et peut être vérifiée à
tout instant. Mais ces propriétés ont peu ou rien à voir
avec le rôle - réalité de second ordre - joué par l'or de-
puis le commencement de l'histoire humaine, ni surtout
avec le fait que sa valeur est déterminée deux fois par
jour par cinq hommes installés dans un petit bureau de la
City de Londres, et que cette attribution de valeur in-
fluence profondément bien d'autres aspects de notre réa-
6lité quotidienne".


5 Edmond MARC et Dominique PICARD, L'École de Palo Alto, coll. Psycho-
logie dynamique, Retz, Paris, 1984.
6 Paul WATZLAWICK, How real is real? , 1976, traduit en français par Ed-
gar ROSKIS, La Réalité de la Réalité , Paris, Le Seuil, 1978, p. 138.

12 Au début des années 1980, Ernst von GLASSERSFELD,
dans un ouvrage collectif dirigé par Paul WATZLAWICK, pro-
pose un constructivisme radical, qu'il définit ainsi :

"Le constructivisme radical est alors radical parce
qu'il rompt avec la convention, et développe une théorie
de la connaissance dans laquelle la connaissance ne re-
flète pas une réalité ontologique objective, mais concerne
exclusivement la mise en ordre et l'organisation d'un
7monde constitué par notre expérience".

Le constructivisme radical se trouve ainsi, selon les propres
termes d’Ernst von GLASSERSFELD, "en parfait accord avec
PIAGET" quand celui-ci dit : "L'intelligence ne débute ainsi ni
par la connaissance du moi ni par celle des choses comme
telles, mais par celle de leur interaction, et c'est en s'orientant
simultanément vers les deux pôles de cette interaction qu'elle
8organise le monde en s'organisant elle-même". Cette approche
psychologique s'attache à une construction et une représentation
individuelle de la réalité ; et la construction de la réalité chez
l'adulte est, tout comme chez l'enfant, en perpétuel devenir, en
perpétuelle modification, en perpétuelle reconstruction, au gré
des événements que nous vivons et des informations que notre
civilisation construit ou reconstruit.

L'approche que nous offre John R. SEARLE, s'intéressant
aux constructions collectives de la réalité, remet en cause l'op-
position traditionnelle entre le biologique et la culture (enten-
dons par : la réalité de premier et de second ordre), "aussi ma-
lencontreuse que l'opposition traditionnelle entre le corps et

7 Die Erfundene Wirklichkeit. Wie wissen wir, was wir zu wissen glauben?
Sous la direction de Paul WATZLAWICK, R. Piper Co Verlag, München,
1981, traduit en français par Anne-Lise HACKER, L'Invention de la Réalité,
Contributions au Constructivisme, Points Essais, Le Seuil, Paris, 1998, p. 27.
8 Jean PIAGET, La Construction du Réel chez l'Enfant, Delachaux et Niestlé,
Neuchâtel, 1937, rééd. 1977, p. 311.

13 9l'esprit" . Pour lui, le point de vue de ce qu'il appelle "le réa-
lisme externe", selon lequel le monde réel, l'univers, existe in-
dépendamment de nous, n'est pas démontré, mais il est "pré-
supposé par l'utilisation de toute une série de secteurs
10considérables d'un langage public".

Par ailleurs, la distinction entre réalité individuelle et réalité
esociale remonte à la fin du XIX siècle. C'est un thème récurrent
chez DURKHEIM, qui tantôt oppose les deux concepts, tantôt y
voit des similitudes :

"S'il est connu de tous, c'est qu'il est l'œuvre de la
communauté. Puisqu'il ne porte l'empreinte d'aucune in-
telligence particulière, c'est qu'il est élaboré par une in-
telligence unique, où toutes les autres se rencontrent et
viennent, en quelque sorte, s'alimenter. S'il a plus de sta-
bilité que les sensations ou les images, c'est que les re-
présentations collectives sont plus stables que les repré-
sentations individuelles, car, tandis que l'individu est
sensible même à de faibles changements qui se produi-
sent dans son milieu interne ou externe, seuls des événe-
ments d'une suffisante gravité réussissent à affecter
11l'assiette mentale de la société".

"On peut se demander si les représentations indivi-
duelles et les représentations collectives ne laissent pas,
cependant, de se ressembler en ce que les unes et les
autres sont également des représentations et si, par suite
de ces ressemblances, certaines lois abstraites ne se-
raient pas communes aux deux règnes. Les mythes, les
légendes populaires, les conceptions religieuses de toutes
sortes, les conceptions morales, etc., expriment une autre

9 John R. SEARLE, La Construction de la Réalité sociale, NRF Essais, Gal-
limard, 1995, p. 287.
10 Ibidem, p. 248.
11 Émile DURKHEIM, Les Formes élémentaires de la Vie religieuse, éd. de
1968, P.U.F., Paris, p. 609.

14 réalité que la réalité individuelle ; mais il se pourrait que
la manière dont elles s'attirent et se repoussent, s'agrè-
gent et se désagrègent, soit indépendante de leur contenu
et tiennent uniquement à leur qualité générale de repré-
12sentations"

Si cette distinction entre réalité collective et réalité indivi-
duelle garde toute son actualité, l'idée d'intelligence unique est
13quant à elle déconcertante , même si l'on peut en voir une ex-
pression contemporaine dans l'interdisciplinarité prônée aujour-
d'hui d'une part, mais aussi et surtout dans la mondialisation de
l'information, de la pensée, grâce au réseau Internet...

Ces différentes distinctions méritaient d'être reformulées
dans une grille d'analyse unique, intellectuellement productive.
C'est pourquoi, pour compléter l'approche de WATZLAWICK,
14nous avons proposé – avec son assentiment - deux autres ni-
eveaux de réalité : une réalité de 3 ordre, qui serait la réalité vir-
etuelle, et une réalité de 4 ordre, qui serait la réalité psychique
15de chaque individu .


12
Émile DURKHEIM, Les Règles de la Méthode sociologique, P.U.F., Paris,
éd. de 1963, p. XVIII.
13 Nous reprenons ici l'expression de Serge MOSCOVICI, qui précise, à pro-
pos de "l'intelligence unique" dont parle Durkheim: « Ce qui déconcerte est
cette intelligence unique sur laquelle il insiste tant. Elle serait à part et au-
dessus des intelligences particulières comme une sorte de ground mind selon
l'expression des Anglais. On pourrait tirer la conclusion que les représenta-
tions collectives sont logiques et reflètent l'expérience du réel. Cependant,
dans la mesure où elles créent de l'idéal, elles s'éloignent du logique. Et une
fois formées, elles acquièrent une certaine autonomie, se combinent et se
transforment selon des règles qui leur seraient propres », Les Représentations
sociales, sous la direction de Denise JODELET, P.U.F., Paris, 1989, p. 82-83.
14 Dans un courrier daté du 20 janvier 2000, Paul WATZLAWICK, à qui nous
avions soumis le texte de l’article à paraître dans la revue Communication Or-
ganisation (cf. ci-dessous note 15), approuvait ce projet, qu'il considérait
comme "très intéressant".
15 e e François-Gabriel ROUSSEL, " Vers une réalité de 3 et 4 ordre ? Ré-
erflexions sur le constructivisme", dans Communication Organisation, n° 19, 1
semestre 2001, GRECO, Université de Bordeaux 3, pp. 115-132.

15
Cette nouvelle grille d'analyse pourrait s'exprimer dans le ta-
bleau suivant :



Réalité objective, universelle
de vérifiable scientifique-
er
1 ment
ordre


Réalité conventionnelle collective, sociale
de
d2
ordre


Réalité virtuelle, numérique, individuelle ou
de unique et éphémère collective, mais
e
3 ordre sans
présence physique


Réalité subjective individuelle,
de unique
e4 ordre