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De Derrida à Lévinas, la dette et l'envoi

De
292 pages
La Déconstruction est le nom de la pensée de l'évènement. Mais elle est aussi l'événement, le nom de ce qui arrive, la justice ou l'impossible. Comment s'opère la coordination entre ces deux définitions ? Qu'est-ce qu'un questionnement déconstructif ? Quelle est la place du sujet postdéconstructif dans cette opération ? Cet ouvrage essaie de répondre à ces questions à travers le dialogue qui a eu lieu entre Jacques Derrida et Emmanuel Lévinas.
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Jalal BADLEH
DE DERRIDA À LÉVINAS, LA DETTE ET L’ENVOI Le temps de l’autre La déconstruction et l’invention du futur
OUVERTUREPHILOSOPHIQUE
DE DERRIDA À LÉVINAS, LA DETTE ET L'ENVOI Le temps de l'autre La Déconstruction et l'invention du futur
Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques. Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Lilia BACHA,Le Regard en-péché, Réflexion sur le regard porté sur le corps féminin, 2015. Andreas WILMES, Johan-Antoine MALLET (eds),Figures philosophiques du conflit, 2015. Adrien DIAKIODI,Le combat philosophique de Maurice Blondel contre la double ignorance des masses,2015. Samir MESTIRI,L’ironie de Socrate. Essai sur l’ironie philosophique, 2015. Paul DUBOUCHET,Demain, l’apocalypse ? De la guerre au terrorisme… Les véritables causes, 2015. Etienne PIERRE,Le boudoir de la mort ou l’imposture de Sade, 2015. Gérald ANTONI,Le Saint Nom de Jésus. Mystère et révélation, 2015. Stéphane MOURAD,L’unité de l’intellect. Histoire d’une controverse, 2015. Jean-Louis BISCHOFF,Corps et pop culture, 2015. André DOZ,La voie de l’être, 2015. Hamdou Rabby SY,Hegel et le procès d’effectuation. Des figures abstraites de la conscience aux figures de l’esprit, 2015. Hamdou Rabby SY,Hegel et le principe d’effectuation. La dialectique des figures de la conscience dans laPhénoménologie de l’esprit, 2015.
Jalal Badleh DE DERRIDA À LÉVINAS, LA DETTE ET L'ENVOI Le temps de l'autre La Déconstruction et l'invention du futur
© L'HARM ATTAN, 2015 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-07449-8 EAN : 9782343074498
INTRODUCTION
« Pourquoi déconstruire ? », « pourquoi lire Derrida ? » et « qu'est-ce que la déconstruction ? » ; ce sont des questions qui ont tant inquiété et perturbé l’enseignement de cette pensée dans les départements de philosophie. Nous n’exagérons pas si nous disons qu’il y a, face à la déconstruction, une inquiétude inégalée dans l’histoire de la philosophie, à tel point que l’enseignement de cette philosophie est interdit dans certaines universités. Nous ne parlons pas d’une tendance, plus ou moins répandue, d’enseigner telle ou telle philosophie, telle ou telle école philosophique et non pas d’autres, tendance qui pourrait exister dans certaines universités et qui pourrait être tout à fait justifiable et compréhensible. Nous parlons d’une crainte et d’une peur face à une pensée qui dérange même l’institution universitaire et la prive des moyens qui ont justifié jusqu’à présent les frontières disciplinaires entre ce qui est philosophique, littéraire ou politique. Pourquoi déconstruire? Par cette question se résume toute cette inquiétude. Nous ne voulons pas prouver que la déconstruction est une philosophie ; ce qui sera, à notre avis, impossible et inutile. Car en effet, la déconstruction (même s’il apparaît imprudent de l’affirmer ainsi) n’est pas une philosophie, elle n’a pas de méthode. Sa pratique et son exercice sont indéfinis. Elle n’est pas une doctrine et ne peut pas se laisser déterminer comme une école philosophique.En revanche, nous essayerons d’apporter une réponse à cette question. Toutes les questions que l’on a posées à la déconstruction interrogent celle-ci sur sa finalité et sur le contexte dans lequel elle pourrait s’inscrire. Le contexte dont nous parlons n’est pas un contexte philosophique déterminé. La déconstruction, au moins pour Derrida, ne vient pas répondre à une difficulté précise dans la philosophie, elle ne pose pas de questions, et elle ne s’intéresse pas à trouver des solutions aux questions philosophiques traditionnelles. Autrement dit, pour Derrida, il s’agit d’examiner les réponses proposées, plutôt que de proposer d’autres réponses. C’est là, peut-être le sens de la « clôture de l’histoire » de la philosophie par laquelle Derrida a entamé son parcours philosophique. En règle générale, le lecteur attentif pourrait facilement observer que les textes de Derrida sont, pour la plupart, descommentaires, à condition de ne retenir de ce mot que le sens de dépendance.
Quoi qu’il en soit, le contexte en question, celui qui nous préoccupe en tout cas, est d’un tout autre genre. La déconstruction est en effet une pensée de l’événement, de la nouveauté, de l’histoire après une certaine fin de l’histoire. Face à cette prétendue fin de l’histoire, la déconstruction poserait
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une seule question, qui n’est, d’ailleurs, ni philosophique ni littéraire, ni éthique ni politique, à savoir « que faire ? ». Notre choix d’entamer cette question à travers le dialogue qui a eu lieu entre Derrida et Lévinas se justifiera au fur et à mesure. Mais risquons pour l’instant cette hypothèse (qui est en effet très massive et très générale mais qui donnera, en guise d’introduction, une explication de ce choix) : dans son opposition à l’égard de la doctrine de l’éthique comme philosophie première chez Lévinas – opposition d’ailleurs à démontrer – la déconstruction peut se soustraire à une lecture qui veut l’identifier à une pensée messianique signifiant l’inutilité de l’action humaine et l’attente de l’arrivée d’un événement qui pourrait seul inventer la nouveauté, c’est-à-dire l’événement comme révélation. Si la philosophie de Lévinas et celle de Derrida pourraient être décrites comme des philosophies de l’événement, la déconstruction se distingue de la pensée de Lévinas par une certaine manière de penser et de faire qui signifient autre chose que l’attente d’une révélation, celle dans laquelle l’éthique lévinassienne, nous le croyons, s’est enfermée. Mais, est-ce que le rapport de Derrida à Lévinas pourrait vraiment être décrit en termes d’opposition ? Ce rapport commence avec la publication par Derrida, en 1964, de l’article "Violence et métaphysique. Essai sur la pensée 1 d'Emmanuel Lévinas ". Dans cet article, Derrida critique en détail le projet philosophique de Lévinas de l’évasion hors de la pensée de l’être telle que Lévinas a développé jusqu’à son ouvrageTotalité et infini. On peut y lire un rejet total, de la part de Derrida, de la stratégie philosophique de Lévinas et, qui plus est, de la lecture que propose ce dernier des grandes figures philosophiques, comme par exemple Husserl et Heidegger. Tous les philosophes ont exprimé à cette époque un certain étonnement vis-à-vis ce que S. Petrosino a appelé « l’un des "plaidoyers pour le logos" les plus aigus et les plus pertinents qui ait été formulés au cours de ces dernières années, où 2 l’on fut tellement enclin à la critique radicale de la rationalité occidentale », venu de la part de celui qui a été connu sous le nom du père de la déconstruction. Jean-Michel Salanskis a expliqué en ironisant, ou peut-être pas, qu’il s’agit d’une tendance dans la philosophie française contemporaine 3 « qui ne valide Husserl que contre Lévinas ». L’ordre général des critiques de Derrida dans cet article s’annonce en des termes de stratégie, lorsque celui-ci détermine ses critiques comme étant des questions de langage. Or, ses critiques concernent plus le fond lorsqu’il ajoute une autre intention critique, plus décisive et plus déterminante, qui est celle de la question du langage. Des questions de langage et la question du 1  DansRevue de Métaphysique et de Morale, vol. 69, n°3, juillet-septembre (partie I), vol. 69, n°4, octobre-décembre (partie II) p. 322-354, p. 425-473. Cet article a été repris en 1967 dansL’écriture et la différence.2 Silvano Petrosino.Jacques Derrida et la loi du possible. p. 67. 3 «Déconstructionet linguistic turn » dansDerrida : la déconstruction. p. 47.
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langage : ces deux couches de questionnement sont à distinguer ; tandis que la première couche vise des questions qui paraîtraient secondaires (c’est-à-dire qui appartiennent à la manière et au chemin qu'il faut emprunter pour atteindre l'objectif visé), la deuxième couche annonce un désaccord concernant cet objectif. La fusion de ces deux couches a, en effet, engendré des malentendus concernant l’intention de Derrida dans cet article.
Cet article est passé ensuite sous silence pour plusieurs années, au moins chez Lévinas qui ne réagira que neuf ans plus tard, en 1973, dans un article 1 intitulé « Tout autrement » : un texte court où Lévinas répond sous forme de question et d’interrogation sur l’intention de Derrida. En effet, en lisant ce texte, on s’aperçoit vite que Lévinas a été stupéfié, comme s’il n’attendait 2 pas ces critiques de la part de Derrida , fait qui explique sa volonté, dans cette réponse, d’expliquer ce qu’il y aurait en commun entre leurs entreprises philosophiques réciproques. Le titre en est le parfait exemple : comme l’a 3 souligné S. Mosès , « Tout autrement » fait directement référence àLa voix et le phénomène, l’ouvrage philosophique de Derrida où ce dernier proclame le clôture de l’histoire de la philosophie, et réclame des pensées qui, au-delà du savoir absolu, cherchent et se cherchentautrement. « Tout autrement » est ainsi voulu, de la part de Lévinas, comme un rappel, une sorte de reproche qui traduit, à vrai dire, une déception plutôt qu’une réponse. On pourrait ainsi imaginer pourquoi cette réponse ne suscitera aucune réaction de la part de Derrida.
Or, en 1980, Derrida entreprend la critique de la pensée de Lévinas, mais sous une toute autre forme. Il s’agit de « En ce moment même dans cet 4 ouvrage me voici », qui est un article dense et critique. Les directions de cette critique sont multiples : il s’agit tout d’abord de la question de la loi dans l’éthique lévinassienne. Derrida souligne une formalité déterminée de l’éthique lévinassienne qui décidera, peut-être, de son appartenance à une morale formelle ; ce que refusait toujours Lévinas. La deuxième direction est celle de la question de la différence sexuelle. Dans cette étude, Derrida a critiqué la violence phallocentrique et la virilité de la signature philosophique de Lévinas, en laissant parler, dans un débat fictif, une voix féminine qui proteste contre le privilège androcentrique et patriarchique dans le privilège duIlconcernant la nomination du tout autre, ainsi que dans la prédominance exclusive du Père et du Fils dans toute allusion à la filiation chez Lévinas – dans la mesure où, chez ce dernier, il n’y a jamais d’enfant mais toujours le Fils.
1 Publié dansNoms propres. 2 Lévinas expliquera plus tard à quel degré les critiques de Derrida l’ont tourmenté. Voir le débat qui l’a réuni avec Jacques Rolland et Guy Petitdemange, publié dansAutrement que savoir.p. 70. 3 Mosès, Stéphane, « Lévinas lecteur de Derrida », dansCités. 4 Repris dansInventions de l’autre I. Les critiques de Derrida dans cet article ont été prolongées dans son ouvrage sur J.-L. NancyLe toucher, Jean-Luc Nancy.
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