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De l'extraordinaire

De
196 pages
Le nominalisme constitue une réfutation de la temporalité historique. Réfutation en vertu de laquelle toute identité entre histoire et justice est d'avance exclue : il n'y a pas de règlement de comptes possible entre l'universalité de la pensée et le langage, et la singularité du réel. La question de la légitimation du pouvoir devient une affaire de profane susceptible seulement d'être résolue de façon pragmatique.
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De lextraordinaire
Nominalisme et modernité
La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren  Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique.  Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie.  Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Sameh DELLAI,Marx, critique de Feuerbach, 2011. Jean-Marie GUYAU,La mémoire et lidée de temps par Renzo Ragghianti, 2011. Diogo Sardinha,Ordre et temps dans la philosophie de Foucault, 2011Alain ELLOUE-ENGOUNE,Albert Schweitzer et lhistoire du Gabon, 2011. Marie BARDET,et mouvoir, Une rencontre entre danse et philosophiePenser , 2011.
 
Eduardo Sabrovsky De lextraordinaire Nominalisme et modernité
Traduit de lespagnol par Virginie Vallée
Ouvrages du même auteur xWalter Benjamin como yo lo imagino, Santiago de Chile, Palinodia, 2011 (en cours de publication). xAnotaciones para un ángel insomne(poésie), Santiago de Chile, Tácitas Ediciones, 2006. xDe lo extraordinario: Nominalismo y Modernidad, Santiago de  Chile, Ediciones Universidad Diego Portales-Cuarto Propio, 2001. xEl desánimo: ensayo sobre la condición contemporánea, Oviedo, España, Ediciones Nóbel, 1996 [finaliste du Concours International dEssaiJovellanos]. xHegemonía y Racionalidad Política, Santiago de Chile, Ediciones del Ornitorrinco, 1989. Comme éditeur xLa técnica en Heidegger, Santiago de Chile, Ediciones Universidad Diego Portales, 2007. xLa crisis de la experiencia en la era postsubjetiva. Santiago de Chile, Ediciones Universidad Diego Portales, 2003. xConversaciones con Raúl Ruiz, Santiago de Chile, Ediciones Universidad Diego Portales, 2004. xTecnología y modernidad en Latinoamérica: ética, política, cultura, Santiago de Chile, Editorial Hachette, 1992.
Titre original :De lo extraordinario: Nominalismo y Modernidad, Santiago de Chile, Ediciones Universidad Diego Portales-Cuarto Propio, 2001.Nous savons quil reste dans ce livre des imperfections ; nous prenons cependant loption de le faire circuler, à petit tirage, remerciant davance tous ceux qui nous aideront à le perfectionner dans les tirages successifs© LHarmattan, 2011 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55639-3 EAN : 9782296556393
« Lhomme, pour être ce quil est, doit croire quil est plus que ce quil est ». Robert Musil,Lhomme sans qualités. « La grandeur de lhomme est grande en ce quil se connaît misérable ». Pascal,Pensées.Article I, § 3.
Prologue Ce livre, jusquoù je peux affirmer que jen suis son agent, son auteur (attention, car peut-être dans cette hésitation se concentre déjà toute la thèse de ce livre), est le résultat dune scène : dune scène denseignement. Depuis plusieurs années, en effet, je donne des cours sur luvre de Jorge Luis Borges, lue dun point de vue philosophique  bien que, la philosophie est-elle réellement capable de faire cette opération ? Ou nest-elle pas plutôt, dans lessai, elle-même exposée comme « une branche de la littérature fantastique » ? , et aussi sur Nietzsche. Il sagit dans les deux cas dauteurs attention à nouveau  chez lesquels la dissolution post(moderne) du sujet acquiert manifestement son expression la plus extrême et canonique. Dans un prochain chapitre (chapitre IV), nous examinerons, en détail, le paragraphe I, 13 deLa généalogie de la morale dans lequel Nietzsche analyse la forme la plus élémentaire du langage  la forme prédicative, en vertu de laquelle un prédicat est associé à un sujet  et il en conclut que dans cette forme se trouve sédimentée toute une métaphysique : la fiction  fiction performative, système de possibilités et dimpossibilités gravées à vif dans le monde  du sujet libre, responsable, ainsi que de ses douleurs  le châtiment, la culpabilité  qui lui sont inhérentes. Bien entendu, il ne nous devrait pas être possible dans les prochains chapitres  plus encore si le discours a précisément pour contenu le fait de dénoncer la douleur et ses mécanismes occultes  de parler sans éprouver la sensation dune certaine duplicité, dun certain cynisme. Cest peut-être pour cela  pour faire face à ce mal-être  que Nietzsche (et avec lui, dans des modulations différentes, la totalité des (auto)critiques de la Raison) finit par postuler une sorte de langage originaire, parfait, dans lequel même les choses prennent la parole, au-delà de toute violence métaphysique. Cela est, de fait, la fonction qui, dans léconomie conceptuelle de la pensée généalogique nietzschéenne, exerce « le mode dévaluation noble »1, de nommer. Par ailleurs, dans les paraboles borgésiennes  plusieurs dentre elles nous accompagnent dans ce projet , sexprime, de façon exemplaire, le
1Friedrich NIETZSCHE,La généalogie de la morale, Librairie Générale Française, France, 2000, Traité 1, § 10, p. 83.
nominalisme, détermination primordiale de la Modernité. Le nominalisme, nous le dirons ultérieurement, est hostile à lhistoire et aux pouvoirs qui lui sont décernés. Mieux encore : grâce à son hostilité pour le pouvoir, le nominalisme est destiné à déconstruire, depuis son fondement, le dispositif symbolique dont il se sert pour sa légitimation. Ce dispositif est lhistoire. Lhistoire, même sous la forme séculaire du progrès, est toujours un métarécit salvateur : promesse que les douleurs du présent, dans lesquelles les petites gens consomment leur vie, seront récompensées par une fin glorieuse et heureuse. Munis de cet aval transcendant, les « athlètes de létat » (Sloterdijk) arrivent à légitimer la souffrance quinévitablement leurs mégaprojets déchaînent. Le nominalisme, en revanche, se méfie de lidentité postulée  projetée  entre lêtre et la pensée. Il nie ainsi que linfinie singularité du réel  un bouillonnement chaotique, sans fin  puisse être contenu dans luniversalité du mot, des récits et des métarécits tramés par elle. Le nominalisme constitue une réfutation de la temporalité historique. Réfutation en vertu de laquelle toute identité entre histoire et justice est davance exclue : il ny a pas de règlement de comptes possibles entre luniversalité de la pensée, le langage et la singularité du réel. Cela étant, la question de la légitimation du pouvoir devient, de façon moderne, une affaire de profane, susceptible seulement dêtre résolue  et, pour cela même, en rigueur, jamais résolue  de façon pragmatique, à travers des équilibres de forces successifs et très imprévisibles. Et, au-delà de la temporalité de lhistoire, souvre pour nous, les modernes, une expérience du temps à la fois radicale et irréductible : celle du « jetztzeit » (tel que Walter Benjamin la nommé) ; de la catastrophe ; de la mort au-delà de tout horizon historique de rédemption. Luvre de Borges peut être lue comme une collection de paraboles nominalistes : une gigantesque réfutation du temps, en vertu de laquelle la temporalité littéraire cède sa place à léternité hiératique de la Bibliothèque. Dans la Bibliothèque de Babel, les liens de filiations entre les textes ont été substitués par des relations spatiales ; par ailleurs, la totalité des textes possibles sont présents là, mais comme produits par une combinaison aveugle et impersonnelle. La Bibliothèque est la parabole de l « espace littéraire », concept majeur de la lecture de Borges que nous développerons prochainement, dans le chapitre VII. Lespace littéraire est
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la condition de la possibilité des faits littéraires, des uvres littéraires de fait qui sont, dune manière quelconque, préfigurées par lui. À partir de cette perspective, peu importe que les uvres aient été effectivement écrites (« délires laborieux et appauvrissants que de composer de vastes livres »2 : pour). Ce qui est important est que son écriture soit possible cela (« mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé »3« Le Jardin aux sentiers qui bifurquent »). Pour cela) (Préface, également, comme dans la citation de Francis Bacon qui sert dépigraphe au conte « Limmortel », la nouveauté (littéraire : mais ici la littérature  le livre  est le chiffre du monde) nest rien dautre quune modalité de loubli ; cela étant, en abdiquant finalement ses prérogatives en faveur du lecteur, du commentateur, la figure de lauteur individuel disparaît (« toutes les uvres sont luvre dun seul auteur, qui est intemporel et anonyme »4lire dans « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius »)., pouvons-nous Ainsi, radicalement aliéné, dépouillé de lui-même, de sa propre uvre ; lauteur, le sujet, nécrit pas, ne parle pas : sous linspection de lobservateur expérimenté, un lecteur, son discours termine, de toute évidence, comme un centon, unpatchworkde citations qui font appel, à partir dune sorte dinconscient littéraire, linguistique, tramé en catimini. « Si les pages de ce livre se permettent quelques vers bien venu, que le lecteur me pardonne la discourtoisie de lavoir usurpé moi-même par anticipation », écrit Borges dans la dédicace deFerveur de Buenos Aires (1923). Le langage, en dernière instance, est ce qui parle à travers nous. « Je ne parle pas, je suis parlé » : ainsi semble réciter la profession postmoderne de laphasie qui trouve chez Nietzsche et chez Borges deux de ses figures les plus notoirement avancées. Mais la postmodernité nest rien dautre que post-Modernité: Modernité autoconsciente, autoréflexive et tournée vers elle-même de façon déchirante. Le nominalisme de la Modernité, avec sa méfiance devant toutes les équivalences présumées entre lêtre et la pensée, postule, en effet, un monde désenchanté  le monde de la science, régi par le postulat de lobjectivité  dont le livre (le « livre du monde » est une image wittgensteinienne, que nous reprendrons plusieurs fois), 2Jorge Luis BORGES,Fs,ontiicGallimard, Paris, France, 1965, p. 9. 3Id m.e 4Ibid., p. 24.
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contient « des faits, des faits, des faits », mais rien, absolument rien doté de linconditionnalité exigée, de façon moderne, par le sujet. La Modernité même, et non pas une bande de postmodernes incendiaires, finit paradoxalement par déloger du monde ce même sujet moderne (Horkheimer et Adorno, par exemple, lont ainsi compris, carLa dialectique de la raisonnest peut-être rien dautre que le déploiement de cette thèse unique). Cela dit : avec cette idée, le sujet ne disparaît pas. Il fait plutôt irruption  « jetztzeit »  depuis un espace imprécis, fantasmatique : extraordinaire, comme nous le dirons au long de ce livre. « Je ne parle pas » : mers dencre, bois de papier, le souffle des générations entières impliqué à élaborer, à diffuser et à parler dun savoir mélancolique5  et,pire encore, de façon succincte, autocontradictoire. Cependant, celui qui dit « je ne parle pas» (et y a-t-il, de façon moderne, autre chose à dire ?) prend, de façon fugace, la parole : au bord de labîme, entre deux eaux, comme un nageur qui, pour un instant, arrive à sortir la tête de leau pour respirer, se dresse et se constitue alors comme un sujet. De cette manière, la « contradiction performative »  ce que lénoncé réalise contredit son contenu manifeste  serait la forme 5nominalisme. Adorno caractérise en tant que « savoir mélancolique »Mélancolie et les aphorismes qui composent saMinima Moralia. La mélancolie serait, nous souhaitons largumenter brièvement, le ton émotif même de la Modernité nominaliste. Dans un texte révélateur (« Le miroir de la mélancolie »), la poète argentine Alejandra Pizarnik caractérise la mélancolie comme « un problème musical ». « Une dissonance, un rythme bouleversé », ajoute-t-elle. « Pendant quà lextérieur tout arrive à un rythme vertigineux de cascade, à lintérieur, il y a une lenteur épuisée de goutte deau qui tombent de temps en temps » (Alejandra Pizarnick, « Le miroir de la mélancolie », traduction de Virginie Vallée). Mais le décalage entre les temporalités du mélancolique de Pizarnik (également celui de Benjamin, dont la planète emblématique est Saturne, celle dont la révolution est la plus lente) nest que le nôtre : celui du nominalisme moderne, déchiré entre le temps réfuté de son intériorité, et la frénésie  « jetztzeit » extérieure. Pizarnik voit dans lexcès  « une musique sauvage, ou une quelconque drogue, ou lacte sexuel dans sa violence la plus forte »  un essai de synchronie : ainsi seulement, « le rythme très lent du mélancolique qui non seulement narrive pas à saccorder avec le monde extérieur, mais celui-ci le dépasse avec une démesure inexprimablement heureuse : et le moi vibre animé par des énergies délirantes » . La mélancolie se dédouble alors en euphorie (le savoir mélancolique dAdorno en « gai savoir » nietzschéen). Et, à travers leuphorie  une expérience extraordinaire  la totalité, que le nominalisme exclut, est recomposée de façon fugace. Il nous faut le prendre en considération pour une meilleure compréhension du monde contemporain (de leuphorie postmoderne).  8